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III. — Lettres et Arts

Aussi bien par son ancienneté que par sa richesse, la littérature tchèque peut être placée au premier rang des littératures slaves. Depuis le xiii" siècle, aucun autre peuple slave n'a produit plus d'ouvrages de valeur que les Tchèques.

Le christianisme avait été implanté chez eux par les missionnaires gréco-slaves ou germano-latins ; aussi les premiers auteurs qui se servent de la langue tchèque, au x" siècle, s'attachent surtout à remplacer le latin liturgique par la langue populaire, et l'un des premiers monuments de la littérature tchèque est une traduction de la Bible. Les Tchèques ont eu, avant tous les autres peuples slaves, une traduction complète du livre sacré dans la langue nationale.

Au xiv siècle, sous le règne de Cliarles iv, protecteur éclairé des lettres et arts, les écrivains s'écarlent du domaine religieux pour s'intéresser aux questions histo ri(|ues, juridiques et philosophiques. La fondation de l'Université de Prague en 1348, la première université slave, et les relations intellectuelles qui s'établissent très -iiivies entre la Bohême, la France et l'Angleterre, contribuent beaucoup aux progrès scientifiques et artistiques. L'écrivain de cette époque qui a fait le plus honneur à la pensée tchèque, est le philosophe Thomas Stitny, auteur d'un grand nombre de traités de morale et de philosophie.

La fin du xiv siècle voit apparaître les pri^'curseurs de la Réforme. Le grand réformateur tchèque, Jean Hus, ne fut pas seulement un ardent défenseur des droits de la nation, l'apôtre enthousiaste qui donna au peuple tchèque conscience de sa personnalite.il fut aussi un savant grammairien qui contribua à purifier la langue et à la perfectionner. Son œuvre littéraire, très considérable, est prcsriue tout entière relative aux questions théologiques et, par suite, inaccessible au grand public. Mais il nous reste de lui d'admirables lettres écrites de Constance à des amis tchèques, dans lesquelles de touchants épanchements nous livrent les secrets de sa grande àme.

Les guerres hussites arrêtent, au xv» siècle, presque complètement la production littéraire qui, au cours de ces longues luttes religieuses, se perd en d'interminables disputes sur les questions théologiques. Un seul écrivain émerge, le paysan Pierre Chelcicky, esprit méditatif qui prêche la pauvreté, la simplicité et la fraternité comme bases idéales de la vie chrétienne.

Mais bientôt, la littérature s'affranchit des questions religieuses pour faire place aux chroniques, aux ouvrages allégoriques, aux romans d'aventures, aux études juridiques et scientifiques.

Au X'VI'^ siècle, V Unité des Frères bohèmes déploie une activité littéraire des plus heureuses. Jean Blahoslav est l'un de ses membres les plus remarquables ; et c'est à cette association que nous devons la célèbre traduction du nouveau testament, publiée sous le nom de Bible de Kralice, et qui constitue un des prificipaux monuments de la production littéraire.

Le début du XVII» siècle marque l'apogée de la littérature tchèque. La décadence, qui commence avec la guerre (le Trente Ans, va en s'accentuant jusqu'au dernier quart du XVIII" siècle. Les principaux représentants du mouvement littéraire tchèque sont à ce moment les émigrés, et au premier rang, le célèbre Coménius.

Dans de nombreux ouvrages sur l'éducation, il pr,ône l'usage de la langue maternelle dans l'enseignement, démontre la nécessité de pénétrer l'esprit de l'élève des principes qui devront plus tard lui servir à diriger sa vie honnêtement et d'une manière utile à la société. Loin de sa patrie, il trouvait une consolation dans des méditations philosophiques et dans des œuvres scientifiques, qui ont, depuis, servi de base aux réformes pédagogiques de tous les peuples civilisés.

Ses ouvrages, proscrits en Aulriche, ne pouvaient avoir aucune influence en Bohême et, après une longue période de persécutions, il semble que la langue slave en Bohême est condamnée à une prompte et complète disparition. En 1790, l'historien tchèque F. M. Pelcl, se plaint amèrement que dans cinquante ans il sera bien difficile de trouver encore des tchèques. En 1810, J. Dobrovsky, célèbre grammairien, écrit à Kopitar que « si Dieu ne vient pas au secours de notre cause, elle est bel et bien perdue ». Puis, en 1827, c'est J. Jungmann qui, dans un moment de lassitude, laisse échapper ce cri douloureux : « Nous avons eu cette triste destinée d'être les témoins de l'anéantissement définitif de notre langue, maternelle )). — Heureusement, ces lamentables pronostics étaient à ce moment môme démontrés par l'apparition d'une génération nouvelle, pleine d'ardeur et d'espoir.

Les débuts de la littérature néo-tchèque sont naturellement des plus modestes, mais rapidement les horizons s'élargissent et la valeur des œuvres augmente.

Un jeune Slovaque, Jan Kollar prophète de la grandeur slave, écrit sa «r Fille de Slaoa». F. L. Celakovsky s'inspire des poésies populaires russes et tchèques dans ses « Echos des chants populaires », tandis que d'autres, comme K. H. Mâcha, subissent l'influence du romantisme cosmopolite de Byron.

Au milieu du dernier siècle, Bozena Nemcova écrit le premier roman tchèque qui soit vraiment une œuvre d'art, Grand' Mère.

Vers 1860, dans un almanach intitulé Mai, une nouvelle phalange de poètes se présente devant le public. Parmi eux, Jan Neruda non seulement se classe au premier rang des maîtres tchèques, mais mérite de prendre place dans la compagnie des grands écrivains universels comme poète et comme prosateur.

Le patriotisme panslave, toujours vivace dans l'âme tchèque, se manifeste surtout dans la poésie deSvATOPLUK Cech, qui traduit en un noble langage les grandes idées politiques et morales de sa génération.

L'œuvre de Jaroslav Vrchlicky n'a pas d'analogue dans les littératures du XIX» siècle. Il est avant tout poète lyrique, et ses vers sont d'une souplesse admirable. Esprit éclectique, très versé dans la connaissance des littératures étrangères, il a mis, par ses très nombreuses traductions, le public tchèque en contact direct avec la poésie du dehors.

Le mouvement critique de 1890 ouvre une nouvelle période de la littérature tchèque moderne. Un groupe de jeunes littérateurs parmi lesquels se trouvent des esprits exquis et des poètes inspirés, a su exprimer en de beaux vers et en des pages exquises, toutes les grandes et nobles aspirations de l'âme tchèque. Il nous est impossible de ne pas mentionner au moins parmi ceux-ci : A. Sova, V. Dyk et P. Bezruc. Mais, deux poètes de la même génération se classent à part : J. S. Machar et O. Brezina.

Si jamais la littérature tchèque a droit de réclamer l'honneur d'avoir contribué au développement de la pensée humaine, c'est dans l'œuvre de ces deux poètes. Esprit vigoureux et combatif, Machar analyse dans ses poésies toutes les crises de cœur et de conscience dont souffre l'homme d'aujourd'hui. Les impitoyables duretés de la lutte politique passionnent le poète, qui s'absorbe volontiers en des méditations philosophiques sur le passé de l'humanité. — Rien n'est plus étranger, au contraire, à Otakar Brezina que les réalités de la vie. Ses yeux sont tournés vers les lointains mystérieux, vers les espaces infinis où il évoque des visions admirables dans les vers les plus harmonieux de la littérature tchèque.

Parallèlement à la littérature proprement dite se développe le réveil politique et le mouvement scientifique.

François Palacky, le premier chef politique de la nation, conquit vite, par la noblesse de son esprit, une autorité morale souveraine sur le peuple tout entier. Son œuvre gvandiose,V Histoire de la Nation Tchèque est un des monuments fondamentaux de la littérature. A côté de lui Karel Havlicek, fondateur du journalisme tchèque, polémiste impitoyable, est un admirable propagateur d'idées et un infatigable adversaire de la politique oppressive de Bach. Il a joué un rôle prépondérant dans l'éducation nationale du peuple, non seulement par sa parole claire et ardente, mais par sa vie qui ne fut qu'un long exemple de dévouement et de sacrifice.

Au moment du rétablissement de l'Université tchèque à

Prague (1882) un groupe de savants et d'hommes politiques avec à leur tête M. T. -G. Masaryk, professeur de l'université, décida de continuer la propagande dans la direction donnée par Palacky et Havlicek.

Depuis ce jour, un grand mouvement scientifique commence. Une revision de l'œuvre accomplie jusqu'ici s'imposait ainsi qu'une orientation nouvelle. Les recherches scientifiques des savants tchèques depuis le commencement du siècle constituent d'ailleurs une œuvre méritoire. Les travaux de Dobrovsky et de Jungmann fournissent des bases solides pour l'étude de la langue tchèque. Les Antiquités slaves de P.-J. Safarik reste un ouvrage fondamental dans son genre. Un Presl ou un Purkyne ont élargi le domaine de nos connaissances dans les sciences naturelles. Il n'est pas un groupe d'études scientifiques où un savant tchèque n'a rendu de bons services au progrès général.

Vers la fin du XIX« siècle, le travail scientifique a pris un nouveau développement. A côté de M. Masaryk qui nous a donné ses profondes analyses de la question tchèque et de l'œuvre de nos grands réformateurs H us et Havlicek, se placent des érudits comme le célèbre grammairien J. Gebauer, l'archéologue L. Nieherlé, des hommes politiques comme le D' K. Kramar et le D' J. Kaizl. Au moment de la fondation de l'Académie tchèque, en 1891, les sciences tchèques sont représentées dans tous les genres par les savants les plus qualifiés et, malgré le refus obstiné du gouvernement d'accorder aux Tchèques une seconde université, le mouvement scientifique fait des progrès très rapides et très significatifs.

Dans tous les pays slaves le goût des choses artistiques est très développé. Tous ceux qui ont visité le Musée ethnographique de Prague, savent par quelle somptuosité et par quelle richesse de formes et de couleurs se manifeste l'art populaire tchèque et slovaque.

Depuis les temps les plus reculés, les qualités artistiques du peuple tchèque apparaissent aussi bien dans les créations naïves du peuple que dans les œuvres des artistes.

Les guerres qui, chaque siècle, dévastaient les Pays Tchèques, ont malheureusement anéanti d'innombrables monuments. Il en reste assez cependant pour permettre de renouer la trame des traditions nationales. Peu à peu, un art original tchèque se manifeste et échappe à l'imitation servile de l'étranger.

Deux grands styles d'architecture sont représentés dans les Pays Tchèques par de nombreux monuments : l'époque gothique et celle de la renaissance dite baroque ; ce dernier style a donné son caractère à la belle capitale de la Bohème, Prague.

Quant à la peinture, les Pays Tchèques ne peuvent se vanter ni de richesses incomparables ni d'artistes de premier ordre. Seuls les miniaturistes nous ont laissé d'admirables manuscrits qui témoignent d'une remarquable habileté technique et d'un sens artistique très raffiné.

Avec les temps modernes, le mouvement artistique prend un nouvel essort. Dans la peinture, un grand maître Josef Mânes apparaît vers le milieu du xix« siècle. Comme

les poètes slavophiles, il est passionné pour tout ce qui est tchèque ; et par des œuvres douées des plus hautes qualités artistiques et d'une beauté exquise, il a été le vrai initiateur de l'école tchèque moderne. A côté de lui se place l'admirable dessinateur Nicolas Ales, quoique d'un genre très différent. Dans son œuvre, l'ème tchèque revit en sa pureté primitive, et ses admirables dessins ont la fraîcheur d'inspiration des poésies populaires. Parmi les sculpteurs tchèques mentionnons M. J. Myslbek, artiste de tout premier ordre, dont plusieurs monuments publics, à Prague, se font remarquer par leur modelé souple et puissant.

Depuis une vingtaine d'années, le groupement d'artistes « Mânes » joue un rôle prépondérant dans l'école moderne tchèque. Les grands maîtres français sont les inspirateurs et les modèles des jeunes artistes de Prague, parmi lesquels un grand nombre attirent depuis longtemps l'attention non seulement de leur propre pays, mais aussi des critiques d'art étrangers. Ces dernières années, ce furent les œuvres seules des artistes tchèques qui sauvèrent l'hon neur des sections autrichiennes dans les expositions internationales. C'est surtout en architecture que de nouvelles tendances d'art se manifestent en Bohême, et les villes tchèques ont été enrichies, ces derniers temps, de monuments intéressants.

Il y a peu de pays où le peuple ait aussi naturellement le goCit de la musique qu'en Bohème. Les Tchèques ont toujours eu la renommée d'être des bons musiciens, et les grands compositeurs comme Mozart ou Weber se plaisaient à séjourner à Prague.

L'histoire de la musique tchèque moderne commence avec Frédéric S.metana, dont les œuvres ont un caractère idéaliste. Au moment où la littérature tchèque se relève avec Neruda et où la peinture salue en Mânes le chef d'une école nouvelle, la musique tchèque trouve un magnifique interprète de ses tendances modernes dans le compositeur de la Fiancée vendue, le créateur de l'opéra tchèque. Dans ses œuvres si nombreuses et d'une grande valeur artistique incontestable, Smetana s'est toujours inspiré de l'amour de la patrie tchèque et de la sensibilité spéciale de l'âme et de l'esprit slave.

Il faut associer à Smetana deux maîtres de la musique tchèque, A. Dvorak et Zd. Fibich. A. Dvorak, maître de la symphonie .tchèque, est le plus connu des compositeurs tchèques à l'étranger. En tant qu'auteur de plusieurs opéras, d'ailleurs très applaudis, il n'égale pas Smetana, mais il a une renommée universelle comme compositeur de musique de chambre. Fibich est un vrai poète lyrique dans ses nombreuses compositions pour piano, un esprit fougueux dans ses poèmes symphoniques, et ses opéras prouvent un réel sens dramatique et une connaissance entière de tous les secrets de l'harmonie.

A une certaine distance de ces trois grands maîtres de la musique tchèque, l'école moderne, avec les œuvres de J. B. Fœrster, V. NovAK, J. SuK, O. OsTRCiL et de tant d'autres, donne de belles promesses d'un mouvement musical puissant et original.

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