IV. — Rôle historique de la Bohême
En 1401, l'armée du Margrave de Misnie marchait sur Prague. Le danger était grave, parce que, dans la ville même, la riche bourgeoisie allemande sournoisement favorisait l'envahisseur et minait l'autorité de Venceslas. Contre ces traîtres, les prédicateurs tchèques en appelèrent au peuple et, au premier rang, Hus dénonça l'insolence de ces étrangers qui prétendaient dominer en maîtres dans un royaume qui n'avait eu d'autre tort que de ne pas prévoir leur arrogance et leur avait ouvert une trop large et trop généreuse hospitalité. — « Les Tchèques, dit-il, dans un de ses sermons, sont plus misérables que les chiens, parce qu'un chien, si un autre chien veut lui prendre sa niche, la défend; mais nous, les Allemands nous oppriment et ils occupent toutes les charges publiques, — sans que nous osions élever la voix » — « Les Tchèques, dit-il encore en 1409, au moment où, dans l'Université, se débat la question de la majorité allemande ou slave, doivent être les premiers dans leur patrie, comme les Allemands ont la première place en Allemagne et les Français en France. »
Hus nous apparaît ainsi comme le précurseur et le défenseur de l'idée nationale. On le représente souvent comme un ennemi de l'Allemagne, ce qui est contraire à tous les textes. Il est vrai seulement qu'il revendique pour ses compatriotes leurs droits légitimes. Il n'admet pas qu'une race étrangère domine dans un pays qui n'est pas le sien.
Les Allemands ne lui ont jamais pardonné cette outrecuidance. Ils regardent les Tchèques comme une race inférieure destinée à disparaître dans l'océan germanique. Ils se refusent à reconnaître les services qu'elle a rendus et les qualités qui la distinguent.
La Bohême cependant a, sinon introduit dans le monde, du moins défendu avec une ténacité admirable et développé certaines doctrines essentielles et certaines vertus fondamentales qui sont l'honneur de la société moderne. Elle a recueilli dans l'héritage du Réformateur l'amour de la vérité, le respect de la pensée individuelle et de la tolérance, et enfin ce goût de la liberté et de la fraternité que nous appelons aujourd'hui le sens de la démocratie.
La discussion qui s'engagea devant le concile de Constance, ne fut pas à proprement parler une discussion dogmatique. Elle ne porta pas sur tel ou tel point de doctrine. Hus ne consentit pas à signer l'abjuration qu'on exigeait de lui, parce qu'on lui attribuait diverses propositions qu'il ne reconnaissait pas comme siennes, et qu'on prétendait lui imposer une sorte d'acquiescement sommaire à des doctrines qui, sous leur forme générale, lui paraissaient contestables ou dangereuses. Il accepta le supplice plutôt que de s'abaisser à une sorte de mensonge. — Nécessité n'a pas de loi, disent les Allemands. — Il n'y a qu'une nécessité, répond Hus, c'est do ne rien dire que l'on ne croie juste, de ne rien affirmer que ce que la conscience accepte.
Au Moyen âge la société repose sur la conception d'une hiérarchie sacrée qui a reçu et qui garde le dépôt d'une doctrine, qu'elle interprête et développe en vertu de lumières supérieures qui lui viennent directement de JJieu. L'Eglise, qui se réserve de plus en plus la connaissance des
Livres saints, en tire des formules rigoureuses pour lesquelles elle réclame une obéissance absolue et aveugle- Elle les réduit en dogmes et en rites qui sont la condition nécessaire et sufïisante du salut éternel. Quiconque prétend les discuter, est un rebelle que l'Eternel ordonne de frapper et de supprimer sans pitié. La plus légère divergeance, la moindre révolte du sens propre est un scandale et un crime, à la fois contre l'ordre social et contre la loi religieuse. L'uniformité est la condition même de la vie morale et politique.
De même que le latin est la langue commune du clergé, les nations doivent se confondre dans une unité œcuménique dont le chef naturel est le pape. Cette unité est gouvernée par un clergé cosmopolite, et les dissidences n'y apparaissent que comme une manifestation de l'esprit de diversité, qui est par définition le mal suprême. Les individus ou les races qui essaient d'échapper à la chape de plomb de cette monotone et accablante hégémonie, sont les instruments de l'esprit satanique et ils doivent être exterminés. Le peuple n'est qu'un troupeau qui bêle docilement sur le signal du prêtre les oraisons commandées. Sa seule mission est d'entretenir par ses aumônes et ses redevances le clergé qui le mène au salut par les voies qu'il a choisies. Condamné par le péché originel à la folie, à l'erreur et au mal, il faut qu'il soit contenu par la main impitoyable des ministres de Dieu qui renouvellent incessamment pour lui par un miracle reproduit à chaque heure le sacrifice du Sauveur et qui tiennent dans leurs mains souveraines la clef du paradis.
Il importe peu de remarquer qu'une pareille conception, qui supprimait toute vie et toute réflexion, était si contraire à l'essence même de la nature humaine qu'il était impossible qu'elle fût sincèrement appliquée, et de constater que le Moyen âge lui-même n'en a jamais connu qu'une grossière ébauche. La vérité est qu'il avait fallu une dizaine de siècles pour que le système arrivât à son développement parfait et pour que l'Eglise réussît à fixer nettement son principe, à organiser ses moyens d'action et à établir son autorité. Au xiv" siècle, elle avait à peu près terminé son œuvre de préparation, écrasé ses plus redoutables adversaires, et elle touchait enfin au but qu'elle poursuivait depuis si longtemps d'un effort systématique et continu.
Son ambition était redoutable parce qu'elle s'appuyait en somme sur une des deux tendances qui, à toutes les époques, se sont disputé la maîtrise de l'esprit humain, sur le pessimisme.
L'homme est mauvais par nature et par essence; il faut réprimer ses instincts, étouffer ses volontés, anéantir son intelligence, qui se traduit toujours par le doute et la révolte. On ne triomphera de ses instincts subversifs et pervers qu'en le soumettant à une surveillance soupçonneuse, qu'en éloignant de lui, comme d'un enfant terrible, les armes qu'il dirigerait contre lui-même, en le subordonnant à une caste supérieure que l'Eternel dans sa merveil leuse prudence a choisie pour le maintenir dans la sujétion et l'ignorance.
Au fond de tous les despotismes, on aperçoit la même défiance de la nature humaine. Les Allemands l'ont adaptée aux théories modernes. Ils réclament la domination univer-
selle au nom de la supériorité de leur race, qui est la race élue en face de populations inférieures et dégénérées.
Tout ce système est renversé par Hus. Des discussions infinies se sont engagées sur la question de savoir s'il est vraiment permis de voir en lui un précurseur de la Réforme ou s'il n'a été que le dernier et le plus illustre représentant des hérétiques du Moyen âge. Au point de vue historique, ces discussions sont intéressantes, et il n'est certainement pas inutile de définir exactement quelles ont été les doctrines du maître sur tel ou tel point de dogme. Mais ces études seraient funestes si nous leur attachions une importance qu'elles ne sauraient avoir. Ce qui importe, ce n'est pas le sens que Hus a attribué à certaines paroles de l'écriture, c'est l'interprétation que ses disciples ont donnée légitimement à sa pensée. Il est parfaitement possible que le martyr de Constance eût éprouvé un sentiment d'épouvante et d'indignation devant les conséquences que ses successeurs ont tirées de ses doctrines. Mais, qui oserait prétendre que Luther et Zvvingle et Calvin ne renieraient pas les protestants d'aujourd'hui ? Les paroles demeurent, et, quand certaines affirmations ont été lancées, personne, pas même celui qui les a prononcées, n'est maître d'en limiter la portée et d'en limiter le retentissement qui, d'écho en écho, s'élargit dans l'univers. Monsieur Stapter a écrit : Quiconque, en interprétant un texte, se demande si l'auteur a bien vu la beauté entière et la pleine valeur de la phrase qu'il a écrite, ne mérite pas le nom de critique. — Quiconque, en parlant d'un théologien ou d'un philosophe, fait abstraction des conséquences qu'il n'était pas possible de ne pas tirer de ses affirmations, fausse et rétrécit l'histoire.
En ne se soumettant pas à la sentence de l'Église officielle, représentée par ses chefs légitimes et revêtue de pouvoirs incontestables, Hus, qu'il le voulût ou non, qu'il le comprît ou non, réclamait pour chaque fidèle le droit d'examiner et d'éprouver la vérité. Qu'il le voulût ou non, il affirmait que la raison individuelle est capable, par son propre effort, de distinguer l'erreur de la vérité, et que, par conséquent, chaque homme a le droit strict de ne reconnaître d'autre loi que celle qui lui est apparue bonne, ce qui entraîne nécessairement le devoir pour lui de ne sacrifier à aucune considération extérieure ce que sa conscience lui suggère comme juste. Admettre le mal sous prétexte qu'on évitera ainsi un mal plus grand, renier sa conscience parce qu'on risquerait d'ébranler la foi des humbles, reculer devant une affirmation parce qu'on menacerait ainsi une hypothèse reconnue nécessaire ou avantageuse, autant de compromis abominables que le moyen-ôge avait adoptés de la mauvaise tradition romaine. — Salus populi suprema lex esto. Rien n'est plus détestable dans l'histoire et rien n'est plus faux. Ce qui est nécessaire à l'humanité, ce n'est pas que tel ou tel peuple vive, c'est qu'il soit un élément de dignité et de progrès, et il cesse de l'être dès qu'il met quelque chose au-dessus de la loi suprême, de la loi réelle, qui est le respect de la vérité et de la justice.
Tout naturellement, la conséquence immédiate et inévitable de ce respect de la vérité, c'est le culte de la libre recherche et par conséquent la tolérance. Notre esprit est borné et nos lumières vacillantes. Au milieu des ténèbres qui nous entourent, nous nous avançons à tâtons et, dans
les doutes qui nous tourmentent, cliacun lance au hasard les mains et se cramponne au brin d'herbe qu'il réussit à atteindre. De quel droit, en vertu de quel diplôme supérieur, prétendez-vous me forcer à abandonner l'épave à laquelle je m'attache pour atteindre la rive lointaine et inaperçue ? Où est inscrite, sur quelle charte, la doctrine infaillible que vous voulez m'imposer ? Le Sauveur, dont vous vous réclamez, n'a-t-il pas dit lui-même : Il y a plus d'une demeure dans la maison de mon Père ? N'est-ce pas lui aussi qui a dit : Venez, à moi vous qui êtes travaillés et chargés? ... Tous nous haletons sous le poids accablant de la misère humaine; dans notre détresse, nous appelons la main qui guide, nous écoutons la voix qui console et qui régénère. Laissez à chacun le secours dont il apprécie la douceur. Offrez à tous l'appui de vos conseils, n'imposez à personne le poids de votre science, qui n'est jamais que la science Immaine, imparfaite et mensongère.
Dans cette fuite désespérée vers le bonheur et la certitude, nous sommes tous également aveugles et tous également élus. Le denier de la veuve est plus précieux aux yeux du Sauveur que la somptueuse aumône du pharisien. Qui dira si, dans la marche de l'humanité, la na'ive prière de la femme ignorante qui, en déroulant les grains de son chapelet, apporte aux pieds du Rédempteur le renoncement de sa vie et son sacrifice permanent, n'a pas une part égale à l'efTort du savant illustre qui recule d'un cran le rideau qui nous sépare de la connaissance ? Est-ce que Jésus n'est pas mort pour les indigents, pour les pauvresd'esprit et decœur, pour les méchants et pour les pécheurs? Accourez, vous tous qui avez soif de justice, vous tous qui fléchissez sous le fardeau de la vie et sous vos propres fautes! Venez vous désaltérer à la source inépuisable. Lisez de vos propres yeux la parole divine, rafraîchissez vos plaies en touchant les plaies du divin maître. Ecartez ces barrières derrière lesquelles se retranchent l'orgueil des docteurs et le dédain des savants. Place pour tous à la table sainte. — De la lumière pour tous, enlevez ces voiles mystérieux qui cachent l'arche de la loi; avancez tous, en vous donnant la main dans une volonté commune d'émancipation et de vertu.
Vérité, tolérance, fraternité — indifférence pour les rites mécaniques et les cérémonies magnifiques et vides, respect de la liberté de consciene — amour du peuple, voilà ce que Hus enseignait à ses fidèles, et voilà l'héritage que la Bohême a reccueilli dans les cendres du bûcher de Constance.
Naturellement, tous n'ont pas su comprendre la voix du maître. Parmi ses disciples les plus directs, les Utraquistes, les Galixtins de stricte ordonnance, la plupart sont retombés aussitôt dans l'esclavage dont il avait essayé de les affranchir et, fidèles à l'esprit de la papauté même quand ils étaient en lutte avec elle, ils se sont attachés à quelques vaines apparences. Ils ont borné leurs réclamations à de mesquines concessions de forme. Ils ont cru qu'il suffisait pour corriger les maux dont souffrait le monde d'obtenir de de la Curie le droit pour les la'iques de communier sous les deux espèces. Ils ont fait du Calice non pas un symbole, mais le but définitif et suffisant de leurs revendications.
Ce n'est pas sur les majorités qu'il convient de juger les peuples. Ce qui importait, c'est que, dans la nation, il se trouvât un assez grand nombre d'hommes qui n'oubliassent
pas l'enseignement du martyr, qui en aperçussent le sens réel et qui en maintinssent la pleine valeur.
A toutes les époques, la nation tchèque a fourni à ce bataillon d'élite les recrues nécessaires pour conserver la tradition généreuse et féconde.
Pour apprécier à son juste prix les mérites de cet effort constant, il convient avant tout de ne pas oublier dans quelles conditions l'histoire avait placé les Tchèques. En face d'eux, deux ennemis irréconciliables : d'un côté, l'Église qui ne leur pardonnait pas leur rébellion et qui, même quand elle eut pris sa revanche, défiante et hostile, les maintenait courbés dans la poussière du chemin, la bouche dans la cendre, de peur que les sanglots qu'elle étouffait ne se terminassent de nouveau en appel de révolte ; de l'autre, l'Allemagne, qui, rancunière et orgueilleuse, se vengait aussi de l'insolente nation qui ne consentait pas à oublier sa langue et à renier sa race. — Sur le trône, une dynastie, étroite de pensée et mesquine de cœur, despotique d'instinct et féroce par peur, qui confondait sa cause avec la cause de la Germanie, et qui éprouvait pour les Tchèques en bloc les sentiments de haine et de terreur que les gardes du corps du comte d'Artois pouvait ressentir pour les régicides de la Convention.
La noblesse, dès le début, par une sorte d'instinct, s'était éloignée du prédicateur dans lequel elle avait bien vite flairé l'évocateur d'un monde nouveau et le représentant des principes égalitaires. Aussi n'avait-elle pris part aux guerres Hussites que dans la mesure où elle y avait aperçu l'occasion d'étendre ses domaines et d'accroître ses privilèges. Par la suite, les meilleurs des aristocrates avaient été peu à peu pénétrés par les senteurs rénovatrices qui montaient des campagnes voisines. A ce moment, la tourmente de la guerre de trente ans s'abattit sur eux ; tous ceux qui demeuraient fidèles à leur peuple et à son credo, furent dépossédés, chassés du royaume, remplacés par la tourbe d'aventuriers, qui de Flandre, d'Italie ou d'Allemagne, se ruèrent comme une bande de vautours sur les cadavres tchèques.
La bourgeoisie, qui n'avait jamais réussi à se reconstituer complètement depuis le début du quinzième siècle, humiliée, timide, pénétrée par les éléments exotiques, subissait docilement les impulsions de la cour, livrait ses enfants aux maîtres venus du dehors, leur enseignait que pour s'élever à une place supérieure et échapper à leur condition misérable, ils n'avaient d'autre moyen que de plier l'échiné sous le joug de l'ennemi héréditaire. L'Université, ruinée par les discordes civiles et par les guerres étrangères, n'avait plus ni revenus, ni doctrine, ni idéal, ni élèves.
Qu'on se représente une place forte dont les chefs ont passé à l'ennemi, dont les travaux d'approche démantelés sont occupés par l'assaillant, dont la garnison, décimée par une mitraille furieuse, a perdu ses meilleurs éléments, les plus courageux, les plus actifs.
Et c'est partout cette poignée d'hommes, sans officiers, sans appui extérieur, sans ressources matérielles ou morales, qui, pendant cinq siècles, sous les ruées furieuses d'assauts incessamment renouvelés, n'a pas amené son drapeau. Au contraire, de siècle en siècle, se succèdent des contingents toujours prêts qui, en mourant sur la brèche, se transmettent de main en main l'oriflamme sur laquelle
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leurs ancêtres ont inscrit la devise nationale : Vérité, tolérance, démocratie.
Les premiers en tête, s'avancent les compagnons de Zizka , les terribles Taborites qui, du Danube à la Baltique et du Brandebourgà la Hongrie, promènent leurs chars invaincus, jusqu'au moment où l'Allemagne pantelante implore leur pitié. Au milieu des alliés timides qui n'ont jamais pris complètement leur parti de leur rupture avec Rome et qui ont vidé la pensée de Hus de son sens réel, les Taborites développent et amplifient la pensée du Maître et, au point de vue moral, politique et social, ils en tirent un vaste programme d'affranchissement, tel qu'il n'a pas été encore complètement réalisé. — Malheureusement, ainsi qu'il arrive trop souvent, dans l'entrainement de la lutte, ils oublient vite leurs propres théories et, enivrés par le succès, corrompus par les aventuriers qu'ils ont admis dans leurs rangs et qui s'intéressent moins au triomphe de la loi divine qu'aux razzias lucratives, ils deviennent à leur tour les représentants d'un système de violence ou d'oppression. Leur défaite de Lipany (1436) est sans toute un immense malheur pour leur pays, parce qu'elle livre le pouvoir à une obligarchie égoïste et brutale et qu'elle laisse la direction intellectuelle aux Utraquistes modérés ou tièdes qui émasculent la Réforme et dont la médiocrité et la faiblesse préparent le triomphe de la réaction. Mais, cette défaite, les Taborites eux-mêmes l'ont rendue inévitable, en reniant les principes qui faisaient leur force et en s'aliénant les sympathies du peuple qui attendait d'eux la liberté et la paix.
Voici que de leurs débris sort l'Unité des Frères bohèmes qui, peu à peu, par un lent et pénible travail de conquête morale au milieu des plus dures persécutions, réussit à attirer vers elle les plus nobles esprits et les cœurs les plus magnanimes. Menacée à la fois par les Habsbourgs et les Catholiques qui voient en elle leur plus redoutable adversaire et par les Utraquistes orthodoxes qu'effraient l'audace de sa pensée et la nouveauté de ses réclamations; méconnue par le siècle dont elle devance les désirs, elle réussit, par une lente élaboration, à se dégager des redoutables influences millénaires auxquelles son fondateur Chelcicky n'a pas complètement échappé ; elle se dégage de quelques préjugés étroits qui ont pendant longtemps arrêté et ralenti sa propagande ; elle triomphe de l'hostilité que lui opposent les diverses sectes protestantes, que scandalisent la largeur de son credo et l'éclectisme de sa tolérance. Elle résume sa doctrine dans une soumission filiale à l'Écriture et dans un effort touchantde purification desômes. Son idéal est d'élargir les cœurs et d'emporter les esprits dans une atmosphère supérieure; elle réunit dans une même ardente piété la langue tchèque et la chrétienté tout entière. Elle apporte à la Bohême et au monde une forme régénérée et plus noble de l'humanisme, un humanisme purifié par la préoccupation morale et élargi par l'amour du peuple. Elle trouve son expression définitive et magnifique dans les victimes de la Montagne-Blanche et dans le prophète Coménius, qui est en même temps que le fils le plus légitime de Hus, le précurseur direct des Théistes anglais du XVI I« siècle et des philosophes français du XV II h.
Si puissante est la tradition créée parles Frères bohèmes que même les persécutions de Ferdinand II et de Léopold 1^'
ne la suppriment pas. Elle pénètre jusque dans les rangs des conquérants et des gardiens a qui Rome a remis la surveillance du peuple vaincu. Elle s'insinue dans le jésuite Balbin, quant il se lamente sur les ruines désolées de sa patrie et célèbre les douceurs de la langue tchèque ; elle revit dans Dobrovsky, le jésuite franc-maçon qui, à la fin du XVIII*^ siècle, sous le règne de Joseph II, recommence l'œuvre d'éducation populaire interrompue un siècle plutôt et qui, isolé, incompris, sans espoir lui-même, relève pourtant le vieil étendard qu'il a trouvé oublié dans les décombres.
Les orages en ont effrangé les bords et terni les couleurs ; la hampe est brisée et les inscriptions des victoires anciennes se sont effacées sous le sang des martyrs et les larmes des victimes. Il suffit cependant de le dresser au vent pour que reparaisse au soleil l'impérissable devise : Vérité, Tolérance, Démocratie.
A la vue de ce drapeau flétri que tient d'une main chancelante et sceptique le vieux jésuite qui ne semble s'intéresser vraiment qu'aux formes grammaticales et à la lecture des vieux parchemins, de tous les côtés de l'horizon, de la Moravie, de la Slovaquie, de ces chaumières où, déjouant les recherches des missionnaires, quelques mains pieuses ont dérobé aux autodafés une vieille bible hussite et quelque recueil de cantiques, accourentles filsde la Bohême, les disciples de Hus, Kollar, Jungmann, Safarik, Palacky, Havlicek, et tous ceux qui, moins grands qu'eux par la science et le talent, sont leurs égaux par le dévouement et le cœur.
La lutte est dure, la route est longue, les ennemis innombrables, rares sont les combattants. Par la suite, quand, en dépit des rigueurs de la police, la situation parait devenir plus favorable et qu'une lueur tremblotante semble annoncer la fin de la longue nuit de servitude et d'opprobre, la route qui conduit à l'affranchissement est brutalement, barrée par les victoires de Bismarck et la fondation de l'Unité germanique. Comme jadis les Pères du Concile, l'Allemagne, qui a étendu son joug redoutable sur l'univers asservi, crie à la Bohême : Abjure ton passé, confesse que la vérité que tu prétendais avoir aperçue, est fausse, renie ton programme. A ce prix je t'ouvrirai toutes grandes les portes de mon royaume, tu partageras ma puissance, et tu jouiras de ma richesse. Qui serait assez fou pour contester la gloire de mon Dieu, qui m'a soumis tous mes adversaires? Qui serait assez aveugle pour ne pas s'incliner devant la grandeur de mon nom et la supériorité de ma race? Je suis la force, je suis la fortune, je suis la science, je suis la loi, je suis la vie. —
Il n'y a de science que la morale; il n'y a de loi que la vérité; il n'y a de force que la tolérance; il n'y a de fortune que le droit; il n'y a de vie que l'amour.
Telle avait été jadis la réponse de Hus à Constance. Ce fut la réponse de Palacky aux unitaires Allemands qui l'invitaient à prendre sa place parmi eux au Parlement de Francfort; ce fut la réponse de Rieger à tous les appels de l'Allemagne ; ce fut la réponse de Kaizl, de Kramar et de Masaryk aux insinuations de la Triple Alliance.
Les générations se succèdent et, avec elles, les formules; les questions se présentent sous une forme modifiée. Les préoccupations politiques et ethnographiques remplacent
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les luttes dogmatiques. Ne nous arrêtons pas pourtant à la surface et ne nous laissons pas tromper par les mots. En réalité, les problèmes qui se présentent sont toujours les mêmes, et les idées qui étaient à la base des conflits religieux au xv« siècle, mettent encore aujourd'hui aux prises l'humanité.
Comparez Hus, les Taboristes, Ghelcicky, Coménius, Dobrovsky, Palacky, Rieger, Masaryk. — A première vue, quel rapport trouver entre ces hommes que tout sépare, la natures et l'étendue de leurs connaissances, leurs systèmes philosophiques, leur éducation. — Regardez mieux cependant, déchirez les oripeaux et recherchez sous les ornements de surface la trame intérieure. Aussitôt vous retrouverez la parenté fondamentale. Tous ces enfants d'une même race se distinguent par un air de famille.
Sur tous les points essentiels, ces hommes se ressemblent. D'abord, fait très caractéristique, chez aucun d'eux vous n'apercevrez ombre de mysticisme. Tous tiennent solidement au sol, à la réalité; ils ont les yeux levés vers le ciel, mais leur pieds reposent pleinement sur la terre. Les systèmes métaphysiques les préoccupent moins que les problèmes moraux. Comme les Grecs, comme tous les peuples d'intelligence saine, ils ramènent la philosophie de l'empyiée sur la terre. Leur pensée maîtresse est de rendre notre pauvre planète plus habitable et plus belle, en arrachant leurs concitoyens à leur faiblesse, en les élevant au-dessus d'eux-mêmes, en les affranchissant de leur égoïsme et de leurs préjugés.
Ils savent que le premier devoir de l'homme et son suprême bonheur ont pour condition le plein développement de ses facultés et le libre exercice de tous ses organes. Ils ne prétendent pas lui dicter les conditions de sa félicité ou lui prescrire les formes de son salut. Leurs convictions sont profondes et sincères, et, pour les défendre, ils sont prêts aux derniers sacrifices. A cause de cela même, ils respectent les convictions des autres. Ils ne se dissimulent pas que les doctrines qu'ils représentent ne sont que l'imparfaite traduction de la vérité absolue et ils s'efforcent de s'approcher de plus en plus de cette vérité éternelle, en corrigeant par des retouches incessantes l'image imprécise et incomplète qu'ils ont d'abord dessinée. Ils ne se croient jamais arrivés au but; ils ne se donnent jamais comme les prophètes omniscients d'un Evangile incontesté. Leur vie intellectuelle et morale est une perpétuelle recherche. Ils n'évitent aucune discussion, ils ne dédaignent aucun avertissement. Ils ne sont pas les prêtres infaillibles d'une révélation définitive, mais ils déchiffrent à la sueur de leur front un enseignement qui se perfectionne sans cesse. Ils ne proscrivent personne, ils n'excomunient aucun dissident. Leur seule haine, c'est la haine de la violence et du mensonge; leur idéal, c'est la réconciliation des hommes dans la poursuite de la vertu.
Ils savent que Dieu, qui a créé Adam h son image, n'a pas réservé aux puissants, aux lettrés et aux riches l'aumône de sa promesse et que les humbles, les ignorants et les pauvres occuperont la première place dans le royaume des cieux. Ils aiment le peuple, non par un effort réfléchi, mais par un instinct naturel et impérieux. Ils ne se penchent pas vers lui avec un geste noble de condescendante |
affabilité, ils sont vraiment en communion avec lui ; ils souffrent de ses imperfections et de ses faiblesses, qui ne sont que le fruit empoisonné de sa misère. Ils sentent que le plus dégradé des hommes renferme toujours au fond de son être l'étincelle divine, et qu'au jour des suprêmes épreuves, c'est de la foule que partent la parole qui entraîne et le geste qui sauve. Ils n'oublient pas que les paysans ont fourni à Procope ses plus vaillants soldats ; que la Bohême a été écrasée en 1620, parce que la foule, opprimée et avilie par les seigneurs n'avait plus la force et la joie de combattre pour une patrie marâtre; que c'est cette même foule, illettrée et misérable, qui, pendant deux siècles, a fourni aux Habsbourgs les martyrs qui n'ont pas laissé prescrire le droit national ; que, de la plèbe anonyme et serve, sont sortis les grands précurseurs de la Renaissanec au XIX» siècle.
Ils n'ont jamais connu les hallucinations malsaines de domination et d'omnipotence qui hantent leurs voisins. Ils se révoltent à la pensée qu'un peuple prétende prescrire des lois à un autre peuple, et ils s'indignent à l'idée qu'ils seraient, eux-mêmes et leurs descendants, condamnés à une irrémédiable infériorité. Ils aiment leur patrie d'un amour enfantin, d'une passion absolue qui ne recherche ni les honneurs, ni la gloire, ni même la popularité, et qui trouve sa récompense et sa satisfaction complète dans la conscience qu'ils lui ont donné sans compter le meilleur de leur sang et le plus pur de leur génie.
Prenez les types représentatifs de la race, Ghelcicky, Coménius, Palacky, Havlicek. A travers toutes les différences qui s'expliquent par les siècles où ils ont vécu et par leur tempérament propre, vous reconnaîtrez la môme empreinte. Sur la médaille qui les représenterait, vous pourriez écrire d'un côté : Le peuple tchèque, avec, sur l'exergue, la devise : vérité, tolérance, démocratie. Chez les uns comme chez les autres, vous retrouverez l'esprit de l'Évangile et l'esprit de la Révolution française. — A cause de cela aussi, aucune réconciliation n'est possible entre eux et l'Allemagne.
Je me rappellerai toujours l'entretien que j'ai eu avec Ladislas Rieger, l'illustre orateur et le grand citoyen, en 189L Le peuple avait repoussé le projet d'entente que Rieger avait préparé avec le ministre Taaffe ; les élections avaient balayé le parti vieux tchèque, et Ladislas Rieger, qui, pendant près d'un demi-siècle, avait été l'idole de la nation, n'avait pas été renommé. Rieger savait que je n'avais partagé ni son espoir ni même son désir et que je n'approuvais pas le traité inégal qu'il avait jugé nécessaire d'accepter. 11 me reçut cependant avec cette politesse exquise et cette bienveillance délicate qui exerçaient sur tous ceux qui l'approchaient un charme irrésistible. Ni une plainte ni une récrimination ne tombèrent de ses lèvres. — Quand je le quittai, il me dit : J'ai cru servir notre cause ; peut-être me suis-je trompé. Mais vous savez que je n'ai jamais poursuivi que deux choses : le triomphe de la justice et le bonheur de mon peuple. — Dans ces paroles, résonnaient à la fois une humilité touchante et l'orgueil suprême d'une conscience haute et droite. — La justice et le peuple, c'est pour eux que Hus est mort, que Coménius a gémi sur les routes de l'exil et sur les cendres de sa maison brûlée, que Palacky a dédaigné la place d'honneur que les
La Nation Tthèque
Allemands lui offraient parmi eux, que Havlicek a ruiné sa
santé et sa vie dans la captivité de Brixen.
Sur le fronton d'un des plus admirables monuments de
la Prague moderne, le théâtre national, l'architecte a
inscrit : Narod Sobe (Le peuple à lui-même). Il a voulu
rappeler ainsi que le théâtre avait été construit avec les
cotisations de milliers et de milliers de souscripteurs,
paysans, ouvriers, servantes, qui, florin par florin, quelque
fois centime par centime, avaient, au bout de longues années
de peines et de privations, élevé à l'art tchèque ce temple
magnifique. Narod Sobe (Le peuple à lui-même), c'est
l'inscription qu'on devrait mettre au début d'une histoire
de la Bohême. Car nulle part peut-être on ne saisit plus
clairement sur le vif l'influence prédominante qu'exerce
sur l'évolution politique et morale d'un pays le caractère
distinctif de son peuple, et nulle part les coryphées
n'apparaissent plus nettement comme les reflets de la
masse. A toutes les époques de sa vie, le peuple tchèque a
bramé vers les sources fraîches et pures de la tolérance, de
la justice et de la fraternité, et tous les écrivains, tous les
penseurs qui se sont penchés vers lui, qui ont recueilli sur
son grabat de misère les soupirs par où s'exhalait sa
détresse, de Hus et deComénius jusqu'à Palacky, Havlicek
et Masaryk, ont entendu les mêmes appels et répété après
lui la même espérance.
Comme au XV» siècle, la lutte aujourd'hui est engagée entre des principes opposés. L'Allemagne se présente à nous comme la mandataire de Jéhovah ; elle prétend détenir la vérité absolue et représenter l'humanité supérieure ; elle veut purger la terre de tous les éléments médiocres, qui ne sont pas la race teutonne. Elle rêve une restauration d'un Saint Empire romain qui ne se bornerait plus à l'Europe, mais s'étendrait à l'univers entier. Elle exige que le monde reconnaisse sa loi et adore sa divinité. Pour écarter les obstacles qui s'élèvent sur sa route, elle déclare tous les crimes légitimes et toutes les violences saintes. Elle abaisse ses propres citoyens jusqu'à remettre docilement leur destinée entre les mains de quelques prédestinés qui, en échange de leur soumission, leur livreront les pays voisins à exploiter.
Ces théories nous révoltent, mais elles ne nous effraient pas. Ce sont de vieux fantômes qui sortent d'un magasin d'accessoires où nous les croyions relégués définitivement pour y être mangés par les vers. On les a réparés tant bien que mal et on les a parés de costumes coupés d'après les dernières recettes de la science la plus moderne. Ce déguisement ne trompe personne. Ce que l'Allemagne propose au monde comme sa panacée la plus récente, c'est
simplement le système du moyen âge : au sommet une hiérarchie sacrée et, au bas de l'échelle, une multitude asservie ; les nationalités supprimées au profit d'une race élue de toute éternité ; la pensée individuelle enchaînée, la violence créant le droit. Les schibboleths diffèrent seuls : là ou le moyen-ûge disait l'Église, l'Allemagne dit l'État ; elle a substitué la pureté de la race à celle de la foi, et elle a remplacé la volonté de maintenir l'unité de la chrétienté par la nécessité d'organiser le monde. Peu importe ; le procès est jugé depuis longtemps. Voilà plusieurs siècles, que l'humanité a fait son choix.
Elle s'est prononcée pour le programme de Hus, de Coménius, de Palacky et de Havlicek.
Avec les alliés, vaincra la vieille doctrine hussite : respect de la conscience, tolérance, démocratie.
Comment la Bohême pourrait-elle ne pas être appelée à jouir elle-même des biens dont elle a, une des premières, reconnu et indiqué la valeur et qu'elle a défendus au prix des plus lourdes épreuves ?
Les circonstances n'ont pas permis jusqu'à présent qu'elle reprenne sa place dans les rangs des combattants qui servent la cause qui a toujours été la sienne. Mais l'heure sonnera où elle pourra enfin se retrouver au milieu de ses alliés naturels.
L'événement a prouvé que l'Allemagne, si fière de ses facultés intellectuelles, est en réalité incapable de se soustraire à l'obsession d'un passé depuis longtemps périmé. Nous n'y verrions aucun inconvénient et nous lui reconnaîtrions volontiers le droit de goûter en paix la volupté mirifique d'avoir pour maître un cabotin illuminé tel que Guillaume II ; pour guides des reîtres, auprès desquels les brigands de Waldstein étaient des fleurs de courtoisie et de délicatesse. Malheureusement, l'expérience nous a démontré que les cauchemars qui hantaient ses ténèbres sont dangereux pour ses voisins. Même quand elle sera revenue de l'accès de fureur où se débat son impuissance, il sera prudent, assez longtemps, de la tenir en surveillance. Il ne sera pas mauvais alors que, tandis que nous la garderons en observation, de l'autre côté, sur sa frontière orientale, elle soit protégée contre les retours offensifs de ses funestes manies par les Tchèques. Nous sommes sûrs que, pour les disciples de Hus, de Coménius, de Palacky et de Havlicek, ses folies ne seront pas contagieuses et qu'aucune collusion ne sera jamais possible entre deux races qui, plus encore que par les différences ethniques, sont séparées par l'opposition irréductible de leurs traditions et de leur idéal.
Le Gérant : L. Mathieu.
Imp. dos Beaux-Arts (A. Muller), 79, rue Dareau, Paris.
LA NATION TCHÈQUE paraît le !««• et le 15 de chaque mois
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!»'• Année. — N» 6.
15 Juillet 1915.
I^^EVUB BI-MBNSUELLE
Directeur : Ernest DENIS, Professeur à la Sorbonne
SOMMAIRE
La Maison d'Autriche.
Echos et Nouvelles.
Le rendement des impôts
dans les Pays Tchèques.
Les Slaves et les Allemands.
Les Slaves du Sud.
Les Colonies Tchèques.
Bibliographie. j Les Amitiés Tchèques.
PARIS
23, rue Boissonade, 23
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