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LA NATION TCHEQUE paraît le !«•• et le 15 de chaque mois
Rédaction et Administration : 23, rue Boissonade, PARIS (14^).
Tous les envois concernant la Rédaction doivent être adressés à M. Rodolphe Kepl, Secrétaire général.
La Rédaction est à la disposition des Abonnés et des Lecteurs de LA NATION TCHÈQUE pour tous les renseignements sur les Pays Tchèques.
Les Organisations Tchèques à l'Étranger :
FRANCE
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RUSSIE
Union des Associations Tchèco-Slovaques de Russie 6, Bassejnaja, Petrograd.
Comité Tchèque de Moscou 16, Kousnetzski Moste, Moscou.
GRANDE-BRETAGNE
London Bohemian (Csech) Committee 26, Gloucester Road, Regent's Park, London N.W.
ÉTATS-UNIS
1825, Blue Island Ave., Chicago, 111.
Bohemian National Alliance (Netc-York Branch) 302 E. 72 St., New- York, N.Y.
Slovak's League, Pittsburgh, Pens.
SUISSE
Union des Associations Tchèques de Suisse ■ 17, Hegarstrasse, Zurich.
ROUMANIE
Société Tchèque " Beseda " Nemanina, Bucarest.
1{^EVUE BI-MENSUELLE
Première année.
15 Juillet 1915
LA MAISON D'AUTRICHE
(premier article)
Les révélations que M. Steed a apportées sur la santé de l'archiduc François-Ferdinand, avec quelque discrétion qu'elles aient été présentées, n'en ont pas moins profondément surpris le public, qui, même dans les pays démocratiques, entoure facilement les souverains d'une auréole de respect. La presse française depuis longtemps s'était appliquée à créer une sorte de légende autour de François- Joseph, « le patriarche de la paix ». Elle le représentait comme un souverain laborieux, attaché à ses devoirs, mûri et grandi par les épreuves, s'efïorçant de maintenir une juste balance entre des peuples divisés par des haines profondes; elle voyait en lui un arbitre de l'Ekirope, dont l'expérience avertie contenait les imprudentes ardeurs et les aventureuses velléités de Guillaume IL L'événement a démontré la fausseté de toutes ces hypothèses. Dans la crise actuelle, si la responsabilité de l'Allemagne demeure prépondérante, parce que, sans son appui et ses promesses, l'Autriclie n'aurait jamais osé envisager la perspective d'une lutte avec la Russie, il n'en est pas moins certain que les Habsbourgs ont désiré le conflit et l'ont directement provoqué. L'ultimatum du 23 juillet a été approuvé et probablement môme aggravé par M. de Tchirsky, l'ambassadeur d'Allemagne à Vienne ; il avnit été rédigé par les comtes Tisza et Berchtold, et les résultats qu'il devait presque fatalement entraîner, avaient été calculés et acceptés par la Cour de Vienne.
Qu'une dynastie, que ne menaçait aucun péril sérieux, ait délibérément déchaîné un cataclysme semblable, qu'elle n'ait pas reculé devant les épouvantables misères qu'allait provoquer son attitude, qu'elle ne se soit môme pas rendu compte de l'irrémédiable stupidité qu'elle commettait, nous ne pouvons le comprendre qu'en nous rappelant que nous nous trouvons en présence d'une famille de dégénérés. Il suffisait, en efïet, d'une minute de réflexion pour voir que la guerre, quelle d'ailleurs qu'en fût l'issue, entraînerait inévitablement la fin de l'Autriche. Vaincue, la monarchie se disloque et tombe en débris; victorieuse, elle cesse d'avoir une existence indépendante pour tomber dans la dépendance de l'Allemagne. Les faits l'ont démontré dès les premiers mois des hostilités : dès maintenant, il n'y a plus ni armée, ni gouvernement autrichiens. La servitude de l'Autriche est plus complète, — et plus irrémédiable, — que celle de la Saxe ou de la Bavière. A défaut de l'empereur qui, dans sa période la plus brillante, n'a jamais dépassé l'intelligence
d'un sous-lieutenant autrichien, — ce qui n'est pas un niveau très élevé, — et qui, depuis longtemps, n'aperçoit plus que dans un lointain nuage les événements qui s'accomplissent autour de lui, comment ne s'est-il pas rencontré un archiduc qui eût, sinon assez d'élévation d'esprit, au moins assez de fierté instinctive pour se révolter contre une politique de suicide ? Pour l'expliquer, il est nécessaire et il suffit de se rappeler ce que sont la Cour et la Maison d'Autriche. Nulle part, le mystère n'est aussi épais qu'à Vienne, et la vie des gouvernants y est entourée d'un voile si opaque qu'on ne réussit pas sans peine à entrevoir la vérité. Peu à peu cependant, en dépit de toutes les précautions, elle apparaît, et nous arrivons ainsi à apercevoir ce que cachent do corruption et de bassesse d'àme les dehors pompeux et l'étiquette rigide de Schœnbrunn.
Deux livres, qui ont paru en Angleterre il y a quelque temps, nous apportent à ce point de vue des renseignements intéressants. Le premier a été écrit par la comtesse Marie Larish, fille du duc Louis de Bavière, et par conséquent nièce de l'impératrice Elisabeth, la femme de François- Joseph ; le second est l'œuvre d'une fille de l'Impératrice, dont le grand public ignorait jusqu'à présent l'existence (1). Ces deux livres n'appartiennent pas à la catégorie connue des chroniques scandaleuses ; ils ne sont pas l'œuvre de maîtresses congédiées. Naturellement, il est nécessaire de les lire avec précaution, et il serait imprudent d'accepter sans critique leurs affirmations. Ils renferment cependant, à côté de pages contestables et douteuses, un grand nombre de faits qui sont établis par des preuves certaines et qui ne sauraient être démentis. Tels qu'ils sont, ils jettent une lumière précieuse sur la vie de François- Joseph et de son entourage.
Que l'impératrice ait eu en secret une fille, dont jusqu'à ces dernières années l'existence n'était connue que dans un milieu très restreint, voilà déjà qui ne manque pas d'un certain piquant, surtout si l'on se rappelle que la Maison des Habsbourgs se vante de la profondeur de ses sentiments religieux. Du coup, nous sommes reportés en plein xviii» siècle, à l'époque « du bon vieux temps », des mœurs faciles et des confesseurs complaisants.
La comtesse Zanardi Landi, la fille de l'Impératrice — remarquons que les deux livres dont nous parlons ont été interdits en Autriche, mais qu'ils n'ont pas été démentis officiellement comme cela se produit d'habitude dans les cas analogues — naquit, en 1882, au château de Sassetôt, en Normandie. L'Impératrice n'était plus une toute jeune
(I) My Past, by the Cpuntesa Marie Larisb, London 1913. ûfan Empress by CouDtess Zanardi Landf, Londres 19U,
The Secret
femme; depuis longtemps, les infidélités de François- Joseph l'avaient totalement détachée de lui, et les deux époux avaient fini par s'accorder une complète liberté respective. De Normandie, la petite fille fut amenée à Vienne et confiée à la famille d'un financier berlinois qui se nommait Kaiser. Par quoi ce choix avait-il été déterminé ? Peut-être par le désir de rappeler ainsi le rang de la mère ; peut-être parcequ'en sa qualité de nouveau venu à Vienne, Kaiser était un complice moins dangereux et qu'on n'avait pas à redouter ses bavardages.
L'Impératrice venait assez souvent visiter sa fille et dirigeait son éducation. Elle avait terriblement souffert des habitudes de la cour, de létroitesse d'esprit qui y règne, de l'étiquette rigide et des traditions espagnoles qui s'y maintiennent depuis le xvi» siècle, enserrant dans un filet de conventions les souverains, leurs enfants, leur famille, les séparant de leur peuple, leur cachant la réalité de la vie, supprimant chez eux l'habitude de la pensée, anéantissant leur conscience, les avilissant et les abêtissant. Les premiers enfants de l'Impératrice lui avaient été enlevés, sous prétexte qu'elle était trop inexpérimentée, incapable de les diriger. Elle voulut faire de sa fille naturelle une créature libre, l'arracher au cléricalisme niais et au jésuitisme sournois, ouvrir son intelligence et son cœur.
L'impératrice Elisabeth a été très malheureuse et elle a droit à la pitié de l'histoire.^ Il est bien permis cependant de reconnaître qu'elle n'était pas très intelligente et qu'elle manquait totalement de raison et de sens. Elle était animée, vis-à-vis de sa fille, des meilleures intentions — de celles dont l'enfer est pavé. La situation était d'ailleurs délicate. On bavardait beaucoup à côté de l'enfant, femme de chambre, institutrices. La mère finit par lui révéler la vérité ; la confidence était délicate et de nature à désorienter le jeune esprit qui la recevait. La comtesse apporte d'ailleurs une série de documents, lettres, photographies, qui mettent hors de doute la vérité de son récit : il suffit d'ailleurs de regarder son portrait et celui de ses enfants pour que la ressemblance de famille saute aux yeux.
Le livre de la comtesse Larish nous donne des renseignements curieux sur l'intime amitié d'Elisabeth avec le roi de Bavière, Louis II, sur le culte qu'elle conservait pour sa mémoire. Les rois de Bavière ont toujours eu des tendances romantiques, et, entre deux auditions de Parsifal, Louis II se vengeait de l'Empereur qui n'avait pas su défendre contre Bismarck l'indépendance des petits souverains allemands. François-Joseph qui se sentait le premier coupable de ses malheurs conjugaux, avait promis à Elisabeth de reconnaître Caroline. Mais on sait de reste que les promesses ne lui coûtent guère, parcequ'il n'a pas l'habitude de les tenir. La cour eut peur du scandale, elle eut peur surtout de l'opposition d'une jeunç fille qui avait grandi dans une atmosphère moins lourde et moins fermée. La mort imprévue d'Elisabeth débarrassa les cercles auliquesde leurs plus graves et plus immédiates inquiétudes.
La jeune Caroline demeurait cependant un embarras, sinon un danger, et la police secrète, qui a toujours été le principal pouvoir en Autriche, s'attacha à la mettre hors d'état de nuire. Elle lui trouva un mari dont on savait qu'il la ruinerait et la rendrait malheureuse. Elle avait hérité de
sa mère quatre millions et demi de couronnes; il était prudent de la dépouiller d'une fortune qui pouvait à certaines heures lui assurer de redoutables moyens d'action. La police s'arrangea pour la forcer à quitter l'Empire. En 1904, elle partit pour le Canada avec son mari et ses deux enfants. Son mari, après avoir achevé son œuvre et gaspillé ou dilapidé sa fortune, l'abandonna. Après le divorce, la comtesse, courageusement, suffit aux besoins de ses enfants, jusqu'au moment de sa rencontre avec le comte Zanardi Landi qu'elle épousa par la suite.
Avec son aide, elle essaya de faire reconnaître ses droits d'archiduchesse. La police, qui la surveillait mieux qu'elle ne devait par la suite surveiller Princip et Cabrinovitch, avait d'abord commencé par répandre le bruit de sa mort; elle s'opposa à toute entrevue de la comtesse avec les membres de la famille impériale. La comtesse avait trouvé un avocat, le docteur Walt Rode qui, après une étude attentive du dossier, avait accepté la cause et avait engagé l'affaire avec beaucoup d'énergie et d'activité (novembre 1911). — Tout d'un coup, son ardeur tomba, il aperçut des obstacles de toute sorte, pressa sa cliente de transiger : on lui offrait un million, et plus tard un million et demi de couronnes. La comtesse s'obstina. Rode lui déclara alors qu'il ne pouvait pas lui continuer ses services, (( parcequ'il perdrait son temps et sa vie dans une lutte stérile et sans issue ».
C'est à ce moment que la comtesse se décida à publier son livre pour en appeler de la justice de Vienne à l'opinion de l'Europe. Dans sa lutte contre elle, la police autrichienne avait trouvé un appui dévoué dans le Vatican. Il est bon, pour arrêter la démoralisation provoquée par le progrès de la démocratie, que le trône et l'autel se soutiennent. D'ailleurs, la conscience de Benoît XV n'a pas à s'émouvoir de ces louches connivences : cela ne se passait pas sous son pontificat.
Nous n'avons pu donner ici qu'un résumé très succint du livre de la comtesse. Il suffit, à ce qu'il nous semble, pour édifier le lecteur sur cette cour où se mêlent d'une si fâcheuse façon les relents de corps de garde, les parfums de boudoir et les odeurs de sacristie. A aucune époque les cours n'ont été de très respectables sanctuaires, et les pamphlets où Paul-Louis Courrier nous raconte les mystères de Chambord ne peuvent pas sans inconvénient être placés sous tous les yeux. La corruption de la cour de Vienne présente cependant un caractère spécifique qui la rend plus pénible et plus vile. On y sent une décadence sénile, une morbidité qui ruine les sentiments les plus naturels, disloque la famille, dégrade les ômes. Entre ce père et cette mère qui ne peuvent avoir l'un pour l'autre ni affection, ni respect, les enfants légitimes grandissent à l'aventure, abandonnés, livrés aux courtisans qui, pour établir leur faveur, les corrompent et les perdent. Quel tableau nous trace ainsi la comtesse Larish de l'éducation du prince héritier, Rodolphe, que le comte Bombelles jette dans la débauche et qui, perdu physiquement et moralement, finit par sombrer dans une lamentable tragédie.
Autour du couple impérial, une lignée de princes, d'archiducs et d'archiduchesses, dont les meilleurs sont de simples niais, qui la plupart sont des maniaques, des demi-
fous, ignorants, paresseux, qui vivent dans le désordre et n'ont d'autre distraction que les pires intrigues. Débauche, folie, crime, — en trois mots, c'est toute la cour d'Autriche et toute la maison des Habsbourgs.
Comment de semblables chefs pourraient ils s'occuper des progrès du peuple, des intérêts de la monarchie! Comment même pourraient-ils comprendre leurs plus élémentaires devoirs ! Ils ont tout juste l'intelligence et la conscience du joueur vieilli qui passe son temps dans le tripot pour y ramasser les quelques louis de sa matérielle. Leur ambition misérable ne va qu'à accroître les revenus qui leur sont nécessaires pour continuer leur vie de dissipation et de honte.
Le moment est venu de balayer toutes ces pourritures, de nettoyer toutes ces infamies. Depuis un siècle, le gouvernement des Habsbourgs se résume dans une police secrète omnipotente qui, pour assurer son pouvoir, a fini par asservir ses propres souverains et les a « avilis et démolis». — La guerre actuelle fera place nette. Les démocraties tchèque, yougoslave et polonaise ramèneront enfin un air plus pur dans cette atmosphère empestée.
Personne n'ignore que l'Allemagne est le pays des bonnes mœurs, et c'est pour venger la morale et rétablir le règne des bonnes mœurs que les rigides protestants d'outre-Rhin déshonorent les religieuses belges et polonaises. Le proverbe est vrai : dis moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es. L'ami des comtes Moltke et Oilenbourg n'est pas déplacé dans la société des Bombelles et Cie.
Le reodEiDBDi des mpois naos iss Pays TctieiiuBs
Les récoltes des pays tchèques suffisent amplement à l'alimentalion de leur population et elles resteront suffisantes dans l'avenir quand la densité de leur population, déjà considérable, aura encore augmenté. Leur richesse en matières premières, dont la mise en œuvre occupe la presque totalité des forces motrices du pays, subvient aux autr.es besoins vitaux ; et, dans certaines branches, nous rencontrons même un excédent important que pourraient utiliser d'autres pays.
Cette force économique remarquable des pays tchèques .se manifeste surtout dans le rendement des impôts, comparé à celui des autres pays d'Autriche. Pour permettre à nos lecteurs de s'en rendre compte, il suffit de donner quelques chiffres relatifs à la superficie du pays, au nombre de ses habitants et à .sa participation au budget commun de l'empire.
« Les royaumes et les pays représentés au Parlement central de Vienne» — c'est le titre officiel qu'on remplace très souvent par " La Cisteithanie » ou « L'Autriche » — mesurent ^lOO.OOi kilomètres carrés de superficie et comptent 28.572.000 habitants (d'après le recensement de 1910), la population militaire comprise. La Bohême représente 51. 947 kilomètres carrés avec 6.770.000 habitants, la Moravie 22.222 kilomètres carrés avec 2.622.000 habi-
tants et la Silésie 5.147 kilomètres carrés avec 757.000 habitants. En faisant le pourcentage entre les pays Tchèques et la Cisleithanie, nous obtenons ;
Superflcie Population
Bohême 17,3 »/o 23,7 o/o
Moravie 7,4 «/o 9,2 "/o
Silésie - 1,7 »/o 2,6 »/o
Pays tchèques sans la Slovaquie. 26,4 % 35,5 %
La population des pays tchèques qui n'occupe qu'un quart du territoire autrichien, dépasse donc de beaucoup le tiers de la population totale de l'empire.
La densité de la population des pays tchèques en 1910 était de 128 habitants par kilomètre carré, tandis que dans les autres pays d'Autriche elle n'atteignait que 83 habitants. Et pourtant ces derniers, bien que beaucoup moins peuplés, ne peuvent suffire à leurs besoins, et ils doivent avoir recours à une importation considérable de denrées alimentaires (surtout de Hongrie). La Bohème peut au contraire en exporter, quoique ayant à nourrir un nombre beaucoup plus grand d'habitants. La moyenne de la récolte du blé dans les dernières dix années s'élevait à 370 kilos par habitant dans les pays tchèques et à 230 kilos seulement dans le reste de l'Autriche. Or, la moyenne de la consommation du blé, pour une personne, en Autriche, est de 330 kilos pai' an ; les pays tchèques ont donc un excédent de 40 kilos par tête, tandis que les autres ont un déficit de 100 kilos par tête. Il est vrai que la consommation du blé a toujours été plus grande en Bohême qu'ailleurs.
Les pgys de la couronne de Bohême sont également beaucoup plus avancés que leurs voisins au point de vuo de l'industrie, du commerce et des moyens de transports.
Il n'y a dans l'Empire qu'un pays qui, grâce à des conditions exceptionnelles, puisse se vanter d'une richesse économique surpassant celle de l'ensemble des pays tchèques, mais il ne le doit ni à ses propres richesses naturelles, ni à l'activité extraordinaire de sa population. C'est la Basse-Autriche avec sa capitale Vienne, qui, en sa qualité de résidence impériale, concentre et absorbe en grande partie les produits du travail des autres régions.
D'autres raisons servent encore à améliorer d'une manière apparente la situation économique de la Basse- Autriche.
Selon notre loi fiscale, on perçoit les principales contributions au siège social des entreprises imposées. Vienne comme capitale en centralise déjà beaucoup; déplus, les plus riches capitalistes y ont leur domicile, soit à cause de leur métier, soit en raison de ses divers avantages. Il en résulte que Vienne (et par conséquent la Basse-Autriche), reçoit de cette façon un fort pourcentage d'impôts. A côté de cela, nous avons un système d'impôts autonomes qui consiste dans des centimes additionnels ayant pour base les impôts d'état directs. Comme ceux-ci sont extrêmement élevés à Vienne et au contraire relativement trop •réduits dans les autres pays de l'Empire, il en résulte que le produit des impôts additionnels destiné aux institutions publiques autonomes est beaucoup plus grand à Vienne et en Basse-Autriche que dans les autres pays de l'Autriche.
Mais, ce régime a aussi pour conséquence que les impôts additionnels à Vienne sont dans une disproportion frappante avec ceux des autres pays (excepté la Basse-Autriche). En 1912, à Vienne, les centimes additionnels de l'impôt sur le revenu ne s'élevaient qu'à 57 »/», tandis qu'à Grâtz ils atteignaient 116 "/o, à Salzburg 119 «/o, à Prague 121 "/o, à Linz 122 "/o, à Lvov 128 »/o, à Brno (BrQnn) 147 "/o, à Innsbruck 156 »/o. C'est pourquoi toutes les grandes entreprises industrielles et commerciales choisissent Vienne comme siège social ponr éviter les impôts additionnels trop élevés de certains pays. Cette inégalité artificielle des impôts dans les administrations financières autonomes a pour but d'attirer dans la capitale les entreprises les plus imposées, ainsi que les capitalistes qui sont à leur tête. La manœuvre réussit d'autant plus facilement, que les conditions d'existence y sont exirêmement avantageuses. Pour ces raisons, on ne peut comparer ni Vienne, ni la Basse- Autriche avec les auties pays de l'Empire, et il faut les mettre a part, dans une étude comparative des rendements fiscaux des différents pays de l'Empire autrichien.
La répartition des charges fiscales pai mi les pays de la couronne d'Autriche ne peut être constatée qu'en prenant pour base les impôts directs, car les autres impôts (par exemple : les douan-s et les impôts sur les denrées alimen taires) sont difficiles àrépartir sur les pays en question. En etïet, on paie les droits de douane à la frontière de la monarchie, mais il est impossible de constater exactement le lieu où les produits seront consommés. De même l'impôt sur la bière est perçu dans les brasseries, mais on n'a pu préciser la quantité de bière consommée dans le pays qu'au moment où on a imposé une taxe particulière au profit de chaque pays. L'impôt sur le sucre et sur l'alcool se paie à la sortie des dépôts, mais il serait vraiment difficife de fixer leur consommation locale. Nous rencontrons les mêmes difficultés pour le tabac, le sel, le pétrole et les autres produits imposés.
C'est pourquoi il est nécessaire de ne prendre en considération que les impôts directs, en tenant compte en même temps de la situation exceptionnelle de Vienne et de la Basse-Autriche. Il n'y aura pas lieu de faire cette restriction à propos de l'impôt foncier, qui a été établi de la même manière pour tous les pays sans exception, sur la base de la superficie du sol labouré et de son produit suivant le cadastre. Les progrès réalisés au point de vue économique par la population n'y ont même rien changé.
La contribution foncière n'est déjà plus qu'un impôt secondaire. Son produit pour l'année 1914-15, dans toute la monarchie, est évalué à 52 millions de couronnes dont :
Bohême paie 16 millions Moravie » 7,4 »
Silésie » 1,17 »
2 1/4 Vo
la la la
les Pays Tchèques 24,57 mil. = 47^1/4 "/o
Il est intéressant de préciser que les Pays Tchèques, bien qu'ils n'occupent que 26,4 "U de la superficie totale de l'empire, paient 47 1/4 "/o d'impôt foncier. Il est vrai qu'ils sont relativement beaucoup plus fertiles, mais il ne faut pas oublier que la contribution foncière s'applique non seulement aux champs, mais aussi aux prairies, aux forêts,
aux étangs, aux carrières et qu'à ce point de vue les Pays Tchèques ne sont pas très favorisés. Cette contribution foncière qui, au fond, ne serait pas très onéreuse, s'augmente de centimes additionnels qui, surtout dans les Pays Tchèques, représentent un pourcentage très élevé. En 1910, les pays de la Couronne, sans la Basse-Autriche, comptaient 25,04 millions d'habitants ainsi répartis ;
En Bohême 27 "/o ;
En Moravie 10 1/2 <>/o ;
En Silésie 3 "/o.
Les trois pays tchèques formaient 40 1/2 "u de toute la population de la Cislesthanie (la Basse-Autriche exclue). Afin de montrer comment Vienne et la Basse Autriche ont su attirer chez elles la plus grande partie des impôts directs et se créer de cette façon une excellente base pour leurs centimes additionnels, nous donnerons un court résumé du rendement des impôts directs figurant dans le budget pour l'année 1914-15.
Impôt isur les immeubles :
La- Basse-Autriche 57,7 millions 45,6 "/o Les autres pays 68,95 » 54,4 °/o
Patentes :
La Basse-Autriche 13 millions 85,2 "/o
Les autres pays 23,98 » 64,8 "/o
Impôt industriel sur les entreprises soumise au contrôle de l'administration publique :
La Basse-Autriche 32,70 » 41,6 °/o
Les autres pays 45,20 » 58,4 "/o
Impôt sur les revenus :
La Basse- Au triche 62 millions 47,7 7o
Les autres pays 68 » 52,3 "/o
Ce court résumé montre clairement que la Basse- Autriche et Vienne ont été artificiellement constitués en un centre fiscal qui draine la plus grande partie des revenus des autres pays de l'empire.
Examinons maintenant le rapport qui existe entre le rendement fiscal des Pays Tchèques et celui des a,utres pays de l'Autriche, en faisant toujours exception de la Basse-Autriche.
Lesimpôts sur les immeubles (budget de l'année 1914-15):
La Bohême 25,66 millions 37 1/4 7o
La Moravie 6,70 » 9 3/4 °/o
La Silésie 1,91 » 2 3/4 °/o
Les Pays Tchèques 34,27 millions 49 3/4 °/o
Les autres pays. . . 34,68 » 50 1/4 °/o
Patentes :
La Bohême 10,2
La Moravie 3,5
La Silésie 1,02
Les Pays Tchèques 14,72
Les autres pays ... 9,26
ns
Vo
Vo
mil
lions
Impôt industriel sur les entreprises soumises au contrôle de l'administration publique :
La Bohême 20,6 millions 44 3/4 »/o
La Moravie 6,3 » 13 3/4 »/o
La Silésie 2,3 » 5 »/o
Les Pays Tchèques 29,2 millions 63 1/2 "/o
Les autres pays... 16,7 » 36 1/2 "/o
Impôt sur les revenus :
La Bohème 29,7 millions 43,7 "/o
La Moravie 7,6 » 11,2 "/«
La Silésie 2,6 » 3.8 °/o
Les Pays Tchèques 39.9 millions 58,7 "/o
Les autres pays. . . 28,1 » 41.3 "/o
Tous les impôts, y compris ceux- des rentes et des gros appointements, moins les contributions foncières :
La Bohème 90,56 millions 41,6 «/o
La Moravie 25,28 » 11,6 "/o
La Silésie 8,14 » 3,8 «/o
Les Pays Tchèques 123,98 millions 57, Vo Les au très pays( "'^if"''' 1 93,57 » 43^ Vo
Quoique la population des Pays Tchèques ne comprenne que 40 1/2 ";« de la population totale, tandis que celle des autres pays de l'empire (sans compter la Basse-Autriche), s'élève à 59 1/2 Vo, les impôts directs s'élèvent, pour les Pays Tchèques, à 57 "/u contre 43 "/o pour les pays allemands. Le plus lourd impôt est celui perçu sur les entreprises avec les administrations publiques : 63 1/2 "/» (les pays non-tchèques : 36 1,2 "/o). De même l'impôt sur les revenus, qui donne l'idée la plus exacte de la richesse du pays, est très élevé : 58 3/4 "/o contre 41 1/4 "/a pour les autres pays.
Si maintenant nous répartissons le produit d'impôts directs par tète d'habitant, nous obtenons un rendement de 1 1,90 couronnes par tête pour les' Pays Tchèques et de 6 couronnes par tête pour les autres pays de l'Autriche (sans compter la Basse-Autriche). Cette disproportion est tout à fait démonstrative.
En ne prenant que la Bohême (sans la Moravie et la Silésie), ce rendement s'élève à 13 couronnes par tête, c'est-à-dire à plus du double de celle des pays allemands.
La Bohême seule qui ne représente que 27 "/o de toute la population (sans la Basse-Autriche), paie 44 'ij4 " o d'impôt industriel sur les entreprises soumises au contrôle de l'administration publique, et les pays non-tchèques, avec .>î> 1,2 "lo de population, n'en paient que 36 1/2 "io- Quant à l'impôt sur les revenus, la Bohême en paie 43,7 »/o et les pays allemands 41.3 "/o seulement. Ces deux dernières caté gories d'impôts montrent admirablement la richesse et les progrès économiques extraordinaires de la Bohême en comparaison avec ceux de.» provinces allemandes.
Ce que nous avons dit des impôts directs et de leur rendement dans les Pays Tchèques, nous pourrions le répéter pour les impôts indirects. On consomme sans aucun doute beaucoup plus de denrées alimentaires imposées dans les Pays tchèques -que dans les pays allemands (en faisant toujours exception pour la Basse- Autriche où Vienne représente une consommation exceptionnelle).
Les Slaves et les Allemands
Le philosophe polonais bien connu, M. VV. Lutoslawski, professeur de l'Université de Genève, a échangé, au début de la guerre, une correspondance intéressante avec M. K. Muth, professeur et écrivain allemand de Munich. Ce dernier a publié les lettres de M. Lutoslawski dans les Siiddeutsche Monatshefte, pour donner à ses compatriotes allemands une preuve de l'antagonisme inconciliable des Polonais.
Laissons de côté le but que le professeur Muth poursuit. Les opinions de M. Lutoslawski sont pour nous d'un grand intérêt, car leur auteur, connu par ses travaux scientifiques aussi bien en France, en Angleterre et en Amérique qu'en Allemagne, est très au courant du mouvement des idées dans le monde occidental. Nous y voyons aussi ce qu'un Slave ardent et convaincu pense de la barbarie allemande et de ses attentats contre l'Europe civilisée et contre les Slaves en particulier.
« Cette guerre, écrit Lutoslawski dans sa première lettre, provoquée par une agression brutale contre deux petits états, ne peut finir que par l'abolition de toute dépendance d'une nation par rapport à une autre. Seule, la victoire de la civilisation occidentale sur la prétendue « Kultur » des destructeurs de Louvain et de Kalisch pourra assurer la libération absolue des nationalités. A Kalisch et à Czenstochova, les Prussiens nous ont montré, à nous Polonais, ce que nous pouvions attendre d'eux ; Saverne, Louvain, Anvers sont également fixées à ce sujet. Jamais, dans toute leur histoire, les Russes n'ont eu à enregistrer de pareilles hontes. Si je soutiens la Russie, c'est qu'elle combat actuellement pour la civilisation occidentale, avec l'aide de 600.000 Polonais ».
A une carte de M. Muth, M. Lutoslawski répond par une longue lettre, dont voici les passages essentiels :
« Votre carte me montre d'une façon caractéristique combien vos renseignements sur la situation actuelle sont erronés. La déception qui vous menace est si terrible que je voudrais vous y préparer. La considération dont les Allemands jouissaient dans le monde est maintenant perdue pour de longues années; et l'honneur de votre nation restera éternellement souillé par la cruauté dévas tatrice de vos armées en Belgique, ainsi que par les mensonges de vos dirigeants, si souvent pris à fausser la vérité. La pauvreté, la misère et les troubles intérieurs qu elles engendrent, menacent votre pays. Les Allemands intelligents ne pourront atténuer les conséquences de ces dangers que si leur conscience s'éveille, et s'ils arrivent à se voir eu.x-mêmes sous le jour où ils apparaissent pour longtemps à l'Europe et à l'Amérique. Depuis 44 ans, vos compatriotes se sont préparés avec opiniâtreté au brigandage militaire, tandis que les puissances occidentales, avides de paix, restaient dans l'inaction. Et cependant, même au point de vue militaire, le système prussien n'a pu établir sa prédominance. Dans l'espoir de conquérir
des territoires étrangers, vous avez accepté le joug de Prussiens à l'esprit obtus. Ces Prussiens ne sont que des Slaves germanisés, c'est-à-dire la lie des peuples slaves, ceux qui, par crainte de la violence, ont d'abord renié leurs aïeux et sont ensuite devenus eux-mêmes les apôtres de la violence. Et les Gurkas, loyaux soldats, descendants d'une très ancienne race, peuvent, à bon droit, se montrer fiers de combattre de tels barbares.
« D'ailleurs, vous vous plaigniez vous-même, depuis de longues années, que toute faculté créatrice avait disparu d'Allemagne. La responsabilité en remonte à la domination prussienne. Ces Prussiens sont les janissaires du Nord, ils ont la mentalité même de l'ishim : la r^ige de d>>truire, la rapacité, la traîtrise. Tout cela n'a plus besoin d'être démontré et est généralement admis par tous les peuples neutres qui sympathisaient autrefois avec l'Allemagne : l'Italie, l'Amérique, la Suède, la Hollande, etc. C'est un fait indéniable que le monde entier est contre vous et vous accorde pour unique excuse d'avoir été trompés par vos gouvernants. Voilà votre situation. La nôtre est tout à fait différente. Cette croi>ade contre ces musulmans déguisés, produits artificiels de la mentalité prussienne, a réveillé la conscience de l'Europe. Le partage de la Pologne fut la première et la plus grande des infamies qui se complètent aujourd'hui par la dévastation de la Belgique. Après la guerre, le partage de la Pologne sera annulé ; on nous restituera non seulement tous les pays que nous possédions en 1771, mais aussi la Silésie, la Poméranie et la Prusse orientale. Nous administrerons sagement tous ces pays, et, dans une génération, les Polonais germanisés qui habitent ces régions sentiront se réveiller leur conscience nationale.
« Les Anglais et les Français ont su, dans le monde entier, gagner l'amour de leurs sujets. Les Prussiens n'y sont jamais parvenus ; ils n'ont jamais réussi qu'à soulever la haine et le mépris. La Russie elle-même, qui, d'un seul trait de plume, a supprimé l'usage de l'alcool, est moralement de beaucoup supérieure à la Prusse.
« Relisez plusieurs fois cette lettre, mon cher ami ; dites-vous que tout ceci n'est pas mon opinion personnelle, mais l'avis unanime du monde civilisé. Il faut que les Allemands s'eSorcent de devenir plus modestes. C'est à peine s'ils auront du pain et le monde entier refusera leurs marchandises. L'argent manquera pour entretenir les universités, et le niveau de l'instruction s'abaissera de plus en plus comme en 1648. Le pauvre comte Zeppelin lui-même, que tant de gens considèrent comme un grand génie, n'y pourra rien. Les Allemands ont un beau passé, ce sera leur seule consolation. Ils ont, il est vrai, germanisé depuis longtemps la plupart des peuples européens ; mais nous revenons aujourd'hui à l'idéal des anciens Celtes, et nous nous émancipons des brigands qui, depuis les invasions des barbares, arrêtent les progrès de la chrétienté. Nous réclamons maintenant la paix, la justice, la vie nationale indépendante ; et tout cela, les Allemands ne peuvent nous le donner, parce qu'ils ne le possèdent pas eux-mêmes. Leur avidité, leur cruauté ont paralysé chez eux les plus hautes qualités intellectuelles. La victoire de la civilisation occidentale sur les hordes du kaiser, même avec l'aide des Marocains, plus loyalement fidèles à leurs
engagements que les Prussiens, sera pour les Allemands le commencement de la liberté. Quelle joie de voir la concorde qui règne parmi les peuples chrétiens opposés à la coalition turco prussienne ! Vous ne pouvez, à Munich, vous en faire une idée, et cette lettre, si sincère et si amicale, ne vous parviendra probablement pas. Elle indignera le censeur qui la supprimera. Mais sa colère sera sans effet. Il n'y a plus rien à espérer pour les violents; l'avenir est aux modérés. Le seul mot de « Louvain » calmera celui que séduiraient encore les vieilles méthodes de compétitions entre les nations. La gloire de Manteuflfel ne tent« plus personne. — Si, pourtant, une partie de cette lettre vous parvient, prenez-la comme une preuve d'amitié et de sympathie. Je prie Dieu de vous protéger, vous et votre famille, en ces temps de terreur. »
Lisons encore quelques passages :
« Les Allemands se sont préparés à cette guerre depuis des années ; ils entretenaient dans tous les pays voisins un nombre d'espions tel qu'il n'en existe pas d'autre exemple dans l'histoire. Plusieurs mois avant le début des hostilités, des vaisseaux étaient avertis en pleine mer que la déclaration de guerre était imminente. Des machinations d'ordre militaire étaient traîtreusement combinées par des agents secrets allemands en France, en Belgique, en Angleterre. L'impôt de guerre extraordinaire était préparé dans tous ses détails en vue de la rupture prochaine. Le meurtre de l'archiduc héritier d'Autriche n'a rien à faire avec la guerre. Et ce ne fut pas un événement inattendu. Les princes qui oppriment un peuple doivent s'attendre à voir surgir, parmi ce peuple, les assassins des tyrans. La Serbie subissait depuis des générations le joug brutal de l'AutricheHongrie ; l'héritier du trône avait été averti du danger qu'il courait, et cependant les mesures de sûreté les plus élémentaires avaient été négligées.
« Ni les Français, ni les Anglais, ni les Russes n'étaient préparés à la guerre. Aucun de ces peuples ne voulait la guerre; personne ne pensait à attaquer l'Allemagne. Dans les derniers jours qui ont précédé les hostilités, l'Autriche elle-même commençait à tenir compte des conseils raisonnables qu'on lui donnait. L'Allemagne a l'entière responsabilité de la rupture. »
« Les troupes allemandes ont commis en Belgique des actes de barbarie qui n'ont pas eu leurs pareils dans toutes les guerres napoléoniennes. Cette attitude était imposée d'en haut aux chefs des armées, et un grand nombre d'oËBciers sont devenus fous après s'être laissé aller à des actions aussi horribles. Comme l'avait fait auparavant le parlement allemand, l'armée allemande elle-même a violé tous les droits naturels de l'homme. Il faut que le châtiment et l'expiation soient terribles. Pendant cent ans, tous les revenus, tous les biens de tous les Allemands seront employés à payer les dégâts faits en Belgique, en France et en Pologne. Cent milliards de contribution de guerre suffiront à peine. Il faut que la flotte soit livrée en entier, que le service militaire soit interdit aux Allemands pendant toute une génération. — Le peuple allemand deviendra un peuple d'esclaves, parce qu'il a abusé honteusement de ses armes en semant la
destruction parmi des populations innocentes. Pour expier cela, il faut que plusieurs générations travaillent durement, et travaillent pour les victimes. Puisque les Allemands n'observent pas les contrats, il faut que tout le territoire allemand soit occupé par les Slaves, les Anglais et les Français, et que l'éducation nationale des Allemands soit dirigée par des Européens cultivés dans un esprit contraire à celui des hobereaux prussiens, pour former une génération modeste, avant que le peuple allemand recouvre la liberté civile.
(( Il ne peut plus y avoir de domination mondiale dans l'humanité. L'empire britannique lui-même ne constitue pas une domination mondiale, car il faut qu'il respecte l'opinion publique des Egyptiens, des Boërs et des Indiens. De tous les peuples, les Allemands sont les moins propres à régner sur les autres peuples, parce qu'ils sont incapables de les comprendre et qu'ils cherchent toujours à en faire des Allemands. Ils n'ont su gagner ni l'amour dos Herreros, ni celui des Polonais, et l'unanimité avec laquelle tous les habitants des États britanniques ont pris les armes pour l'Angleterre serait impossible dans un empire mondial gouverné par les Allemands. Dans une seule colonie britannique, les Allemands ont pu réussir à exciter un soulèvement insignifiant. Ce soulèvement a été réprimé par les Boërs eux-mêmes, sans que les Anglais aient eu presque besoin d'intervenir. On a pourtant fait, dans toutes les colonies anglaises et françaises, les plus grands efforts pour exciter des troubles. Un empire du monde comme l'empire britannique est l'œuvre de Dieu comme l'Église universelle. Le même diable qui conduisait Luther à s'imaginer que son ambition humaine suffirait pour fonder une nouvelle Église, a conduit Treitschke et ses élèves à s'imaginer qu'avec des armes, des mensonges et de la force, on peut créer un empire mondial allemand. C'est tout à fait impossible. L'empire mondial britannique a été créé en dehors de tous projets humains. C'est une œuvre de Dieu admirable, comme l'I^^glise. Il ne tombera en ruine de lui-même que lorsque toutes ses parties seront mûres pour l'indépendance. Mais aucun autre peuple de la terre ne peut détruire l'empire britannique, car cet empire est nécessaire à la défense de la liberté sur la terre. Les Allemands qui, chez eux n'ont aucune liberté politique, qui se laissent dominer par les Prussiens, ne sont pas appelés à devenir les maîtres du monde. L'union, pour un temps illimité, des deux grands peuples coloniaux, les Anglais et les Français, qui tous deux sont régicides, parce qu'ils aiment la liberté et ne peuvent s'en passer, est destinée à diriger les affaires politiques de la terre entière. Seuls, les peuples libres peuvent diriger les autres.
« Heine avait amèrement raison — quand il disait des Allemands : « Nous appelons patrie le pays (|ui appartient par droit d'héritage à nos princes ». Un peuple aussi esclave que les Allemands ne peut pas dominer les autres longtemps. Il doit être dominé et soumis à une éducation qui l'habitue à la liberté. Cette guerre est la dernière croisade contre l'islam.
« Dans l'Europe, l'Allemagne était devenue le cenire des mœurs et des tendances antichrétiennes, et c'est pour cela que l'Allemagne doit être humiliée par les puissances occidentales chrétiennes et par la Russie chrétienne. La
victoire des Alliés est absolument certaine. La Grande- Bretagne a déjà dompté deux princes qui voulaient dominer le monde, Philippe II et Napoléon. Seule la méconnais.sance de la puissance britannique pouvait éveiller l'espérance qu'une parodie de Napoléon, exécutée par un mauvais cabotin comme Guillaume, pouvait réussir là où Napoléon lui-même a échoué.
« Les Allemands se fâchent de la part que prennent les Asiatiques et lés Africains à la guerre, mais ceci est le meilleur témoignage en faveur des méthodes de gouvernement des Anglais. Les Hindous et les Marocains combattent volontairement pour la civilisation occidentale et pour la liberté. Les Bavarois se laissent tuer pour la domination mondiale prussienne, sans comprendre ce que cette domination mondiale pourrait leur apporter de Ijien pour eux ou pour le monde.
(( C'est pourquoi les Marocains, que vous traitez de sauvages, occupent moralement un rang plus élevé dans cette guerre que les Bavarois et les Autrichiens qui ne sont que de misérables dupes.
BIBLIOGRAPHIE
Nous avions promis à nos lecteurs de leur parler des des ouvrages allemands relatifs à l'Angleterre, dans lesquels les auteurs cherchent à juger les Anglais avec impartialité. Mais les ouvrages de ce genre n'existent pour ainsi dire pas en Allemagne. Nous devons donc nous borner à étudier deux ou trois écrivains qui s'etïorcent de maintenir dans des limites raisonnables leur animosilé contre l'adversaire le plus haï de leurs compatriotes.
Occupons nous d'abord de M. Ernest Muller-Holm et de son livre : «La pensée anglaise en Allemagne. Pour combattre l'impérialisme. »
Déjà, à plusieurs reprises, des voix autorisées se sont élevées en Allemagne contre l'impérialisme. C'est ainsi que le professeur berlinois, M. von Liszt, conteste à l'impérialisme son origine allemande, et le considère comme une importation étrangère qui ne peut que pervertir l'esprit germanique. Malheureusement, M. von Liszt n'a pas hésité à s'associer aux chauvins d'outre-Rhin, oubliant que ce chauvinisme menait directement à l'impérialisme.
A côté de lui, M. Troeltch, resté jusqu'à présent plus fidèle à ses convictions anti-impérialistes, a démontré à l'aide d'arguments décisifs, dans la Neue Rundschau de janvier dernier, que ses compatriotes ne sont nullement fondés à réclamer la domination du monde et le monopole économique de tout l'univers. Et pourtant c'est ce qu'ils font I
M. Muller-Holm condamne, lui aussi, l'impérialisme. Il combat surtout les doctrines exaltées de Rohrbacii et critique la conception de La pensée allemande dan-t le monde. Il oppose des arguments convaincants à l'opinion que l'Allemagne est incapable de nourrir sa population toujours croissante, qu'elle ne peut se passer de colonies; et il soumet à une critique sévère les expériences coloniales allemandes. Mais la pensée fondamentale de son ouvrage est que l'idée impérialiste a été importée d'Angleterre en Allemagne, et là, il est moins bien inspiré. La conception
du Saint empire romain a-t-elle été importée d'Angleterre? Il faut remonter à des époques très éloignées pour trouver les origines de l'impérialisme allemand, bien que ce soit surtout dans les temps modernes qu'il ait pris tout son développement.
Ses ambitions croissaient d'années en années, principalement depuis les victoires de 1866 et de 1870. Alors, l'annexion de l'Alsace Lorraine, l'attitude agressive de l'Allemagne contre la France, ses conquêtes commerciales dans l'Italie du Nord, son expansion économique vers l'Ouest, surtout vers l'Amérique, commencèrent à éveiller la défiance des Anglais. Puis, la construction d'une flotte puissante contribua à les inquiéter encore. C'est ainsi que l'évolution politique et économique de l'Allemagne, les succès extraordinaires qu'elle a remportés, ont fait s'élever entre les deux peuples une opposition qui a donné naissance au chauvinisme allemand, source directe de l'impérialisme de Rohrbach et de Guillaume.
Il est cependant un point sur lequel M. Muller-Holm ne s'est point, trompé. L'antagonisme entre les Allemands et les Anglais date de plusieurs années. Mais, bien qu'ils s'essayassent à mesurer leurs forces avec celles des Anglais, les Allemands ne continuaient pas moins à les imiter, et beaucoup plus qu'ils ne le croyaient eux-mêmes. L'Angleterre restait leur modèle, tout en devenant leur rivale. La guerre d'aujourd'hui elle-même en offre des preuves incontestables.
Après avoir prodigué toute son éloquence contré la Russie, l'empereur Guillaume s'est rapidement retourné contre l'Angleterre, et, bientôt, tous ses sujets s'accordèrent avec lui pour ne reconnaître qu'un seul ennemi mortel : l'Angleterre.
Cette haine permet de se rendre compte en quelle haute estime les Allemands tiennent les Anglais. C'est à ce point de vue qu'il faut examiner et analyser les ouvrages contre l'Angleterre publiés en Allemagne. Les efforts des Allemands pour prouver que l'Angleterre et la France sont en décadence, qu'ils possèdent sur ces deux peuples de nombreux avantages, et qu'ils peuvent à bon droit se considérer comme la première nation du monde, ne font que mettre en lumière la conscience qu'ils ont eux-mêmes de leur propre infériorité.
M. Muller-Holm n'est pas exempt de ce défaut national, bien qu'il s'efforce de juger l'Angleterre avec modération, et qu'il n'hésite pas à critiquer les défauts de ses compatriotes. Malgré tout, il finit par se laisser entraîner dans le camp de son adversaire; il combat Rohrbach, puis il conclut parle même programme impérialiste. D'après lui, l'Allemagne doit s'attacher tous les États, de l'Océan glacial au Golfe persique. Quelle innocente expression que son « angliedern » : s'attacher !
Philosophe humanitaire, il condamne toute violence politiqueou économique ; l'Allemagne doit «s'attacher» tous les États de l'Europe Centrale, par des échanges amicaux de biens et d'idées. Il accorde bénévolement l'autonomie aux Polonais (excepté bien entendu à ceux qui sont sujets de l'empire allemand), aux Ukiainiens et aux Finlandais. Il lair>se leur indépendance aux États balkaniques, excepté cependant à la Serbie, qui a le malheur d'être un obstacle aux communications directes entre l'Allemagne et la Turquie.
Et son raisonnement est véritablement admirable : la Serbie est un obstacle géographique, c'est un motif suffisant pour lui enlever son autonomie. Voilà une des preuves les plus évidentes de l'influence néfaste qu'exerce sur les cerveaux allemands l'esprit de domination.
M. Alfred Hetner, géographe et rédacteur de la Geographische Zeitschri/t, a écrit un ouvrage intitulé Englands Weltherrschaft und der Krieg (La domination mondiale de l'Angleterre et la guerre). Depuis le début de la guerre, il avait publié dans sa revue des articles sur les Etats belligérants. Il a fait paraître également un livre sur la Russie [Das europâische Russland), et, maintenant, il étudie l'empire britannique au point de vue géographique et anthropologique. Selon lui, l'Angleterre est un Etat modèle. Il reconnaît volontiers la civilisation anglaise pour l'une des plus grandes du monde. Mais, en même temps, il s'efforce d'y découvrir des faiblesses, afin de justifier sa thèse que la destinée de l'Allemagne est de dépasser l'Angleterre, car la supériorité du peuple allemand, surtout sa supériorité morale, lui donne droit à la possession du monde et de ses trésors. Cependant, dans ses conclusions, l'auteur semble un peu hésitant ; après avoir réclamé pour ses compatriotes l'hégémonie mondiale, il finit par se contenter de droits égaux à ceux des Anglais.
Sur cette question de la rivalité anglo- allemande M. Rudolph Saio-Ruete se montre beaucoup plus loyal. Son article a paru dans la Neue Zûrlcher Zeitung du 12 juin, et nous profitons de cette occasion pour attirer l'attention sur ce journal suisse qui donne souvent, sur les questions d'actualité, des articles d'une rare objectivité. M.Said-Ruete combat l'opinion de Rohrbach. Il connaît très bien l'Angle terre où il a vécu pendant plusieurs années, et où il s'est toujours efforcé de trouver des terrains d'entente entre les Anglais et ses compatriotes. Il affirme que l'Angleterre n'a jamais été un obstacle pour l'Allemagne, qu'elle a même favorisé son expansion commerciale en lui offrant, comme en Egypte, de nouveaux débouchés, par suite du développement économique du à la bonne administration des hommes d'Etat anglais. En Afrique, les Anglais n'ont pas entravé les conquêtes coloniales allemandes. Les grands succès économiques obtenus depuis 1870 par les Allemands sont une preuve évidente que personne ne s'est opposé à leurs progrès.
Si nous avons reconnu la loyale neutralité du journal suisse, nous ne pouvons accorder le même témoignage à la brochure de M. Emile Sidler-Brunner, Englische Politik in neutraler Bedeutung (La politique anglaise jugée par un neutre). L'auteur prétend appuyer ses opinions sur un séjour de sept ans en Angleterre et sur vingt-trois ans de relations commerciales avec l'Amérique. Nous n'élevons aucune contestation sur ces deux points, mais cela ne nous suffit pas pour nous décider à admettre la « neutralité » de ses opinions. Sa prétendue neutralité consiste à émettre quelques réflexions favorables aux. Anglais, à rapporter
quelques jugements anglais bienveillants envers l'Allemagne, mais ses conclusions sont empreintes d'un chauvinisme exalté, et personne ne peut se laisser tromper par la forme modérée qu'il a employée.
Nous croyons devoir aussi attirer l'attention sur une maison d'édition suisse qui fait de remarquables elïorts pour fournir au public les éléments de jugements vraiment objectifs. La librairie Orell Fiissli, de Zurich, qui est d'ailleurs boycottée par les pangermanistes, publie une série de conférences sur les différentes nations qui participent à la guerre actuelle et sur les problèmes que celle-ci soulève.
La brochure de M. Th. Vetter Die Kulturbedeutung Englands, est empreinte d'une ardente sympathie pour la civilisation anglaise. S.
ÉCHOS ET NOUVELLES
Situation Politique
Nouvelle arrestation à Prague. — Le 28 juin, toujours sur l'ordre du gouvernement militaire, le député jeunetchèque, M. Aloïs Rasin, a été arrêté à Prague. M. Rasin était l'un des partisans et collaborateurs les plus dévoués du docteur Kramar. Prenant une part très active à la vie politique tchèque depuis ses années d'étudiant, il a été mêlé au fameux procès de l'Omladina en 1891. Publiciste hardi et persévérant, il a joué un rôle prépondérant dans le jeune parti radical, principalement dans la campagne que celui-ci a menée contre l'administration municipale de Prague. Plus tard nous retrouvons NL Rasin comme un des membres les plus actifs du parti jeunetchèque. Lors de la scission de ce parti, il fut de ceux qui restèrent fidèles à la fraction modérée, dont le chef est le docteur Kramar. Ces dernières années, M. Rasin a été directeur de l'organe de ce parti, les Nârodni Listy. A l'occasion de son arrestation, quatorze officiers ont pénétré dans les bureaux du journal, où ils ont procédé à une perquisition minutieuse, qui ne dura pas moins de six heures.
Cette arrestation a fait une grande impression dans tout le pays. Il est évident que le gouvernement autrichien veut profiter des succès temporaires des armées austroallemandes pour provoquer dans les Pays Tchèques, par une pression brutale, un changement d'opinion en faveur de l'Autriche-IIongrie ; mais nous sommes sûrs qu'il ne réussira, par aucun moyen, à ébranler la ferme décision du peuple tchèque d'en finir une fois pour toutes avec l'Autriche.
Encore quelques détails sur l'arrestation du D" Kramar et du D' Scheiner. — Les procédés dont on a usé contre ces deux leaders tchèques ont produit une grande impression dans les pays tchèques. A présent, ils sont incarcérés dans la prison de la garnison deVienne, pendant qu'on cherche des éléments supplémentaires pour le réquisitoire. Les députés tchèques Rasin, Stanek, Smeral et Choc ont protesté, à Vienne, au ministère, contre la manière brutale avec laquelle s'était faite l'arrestation et contre le traitement infligé aux inculpés dans leur prison.
Dans les premiers jours qui suivirent l'arrestation, les préfets, en Bohême, avaient reçu officiellement du gouvernement de Vienne, la fausse nouvelle de la mise en liberté du D^ Kramar et du D' Scheiner, avec l'ordre de la communiquer au peuple, afin d'éviter que l'impression déplorable produite par cet acte arbitraire n'eût des effets dangereux.
Le chef de l'armée, l'archiduc Frédéric, a envoyé à la chancellerie de l'empereur, aux ministères de la Guerre, des Afïaires étrangères et de l'Intérieur, et au Grand tribunal militaire, un rapport rédigé en termes très énergiques : Il y accuse toute la nation tchèque, toutes les classes de la société, même les employés d'Etat, de sentiments russophiles. Pour appuyer son affirmation il cite les légions tchèques en France et en Russie, il rappelle les résistances et les révoltes des régiments tchèques, et il reproche àprement aux prisonniers de guerre tchèques d'avoir demandé, par dérision, à jouer l'hymne autrichien, à Pétrograd. On sait aujourd'hui, de source sûre, que c'est l'archiduc Frédéric, lui môme, qui a ordonné l'arrestation des D'» Kramar et Scheiner.
Les persécutions dans les Pays Tchèque». — Au
mépris de tous les droits, la juridiction militaire autrichienne continue à accumuler les condamnations iniques dans les Pays tchèques. Elle applique le régime que le poète Havlicek caractérisait, il y a plus de 60 ans, par ces mots : le tribunal militaire cherche ses motifs non dans le Code, mais dans les cartouchières. L'échelle des peines des tribunaux militaires en Autriche a été modernisée, dit-on, quelques semaines avant la guerre, mais l'ancien esprit subsiste parmi les juges. C'est ainsi que la publicité des débats est obligatoire en principe, mais en vertu ((de l'intérêt supérieur», on prononce le huis-clos dans pres(|ue tous les cas. Il est rare qu'on autorise les journaux à publier le compte-rendu des débats, de sorte que personne ne connaît les motifs que les conseils de guerre invoquent pour égorger leurs victimes.
Les crimes de trahison, de lèse-majesté, d'ai teintes à la paix et à l'ordre public, constituent la majeure partie des chefs d'accusation. Inutile d'ajouter que la délation y joue Un grand rôle.
Parmi les derniers procès, un seul suffit pour caractériser le triste régime que subit la Bohême. M. Jean K., maître d'école à B., près de Tâbor, avait envoyé une carte postale à un de ses parents à Omaha, Etats-Unis. La censure a retenu cette carte, et le tribunal militaire vient de condamner M. K. à 18 mois d'emprisonnement.
La littérature de guerre en Bohême et la censure autrichienne. — La guerre contemporaine a donné lieu dans tous les pays à toute une littérature spéciale. A côté de publications éphémères, souvent très superficielles, il y a des livres de valeur, que nous présentons régulièrement à nos lecteurs. En France, en Angleterre, en Russie et en Italie, les esprits les plus autorisés exposent au public leurs opinions sur les événements actuels; en Allemagne, où l'on tient plus à la quantité qu'à la qualité, le pays est inondé d'un déluge de publications destinées à convnincre le monde (( de la justice, de la moralité et du bon droit » de la cause germanique, et les idées qui y sont imprimées no le
cèdent eh rien pour la violence aux procédés des généraux prussiens. Les pays neutres prennent également part à ce débordement d'ouvrages sur la guerre. La Bohème seule s'est tue jusqu'à aujourd'hui. Ce n'est pas qu'elle n'ait rien à dire, mais unecensure impitoyable réprime toute manifestation des sentiments tchèques. Nous en avons déjà parlé dans notre revue. Nousajouterons aujourd'hui quelques nouveaux détails. La Revue progressiste a été supprimée dès le début des hostilités, et son rédacteur, accusé d'avoir publié une traduction de « La Guerre », d'Emerson, a été condamné comme responsable des articles incriminés. Des travaux scientiflques et littéraires, édités déjà avant la guerre, sont eux-mêmes confisqués aujourd'hui, comme la grande monographie « Slovansto» (les slaves) dont une partie «La race slave », par Niederle, a paru aussi à Paris. La même mesure a été stupidement appliquée à la traduction tchèque du « Journal d'un écrivain » de Dostoïevsky. L'ouvrage tout récent du poète tchèque, Victor Dyk « Les pas légers et lourds», a vu la moitié de ses pages brutalement supprimées, en vertu de cette résurrection des procédés de Bach. Aucune ligne sincère ne peut échapper à ce sort. Voilà pourquoi on se tait en Bohème.
Les responsabilités de l'Autriche-Hongrie. — Nous sommes à la veille des premiers anniversaires de la guerre actuelle. C'est l'Autriche-Hongrie qui a commencé, et c'est à elle d'être jugée la première. 11 est d'autant plus nécessaire de rappeler ses responsabilités et ses crimes qu'une opinion favorable pour elle commençait à prendre naissance ces derniers temps. N'avons-nous pas lu souvent dans la presse des pays alliés des paroles très bénévoles, quelquefois même très sympathiques, adressées à cette néfaste monarchie des Habsbourgs, dont les deux gouvernements de Vienne et de Budapest, aveuglés par leur haine mortelle de tout ce qui est slave et entichés des théories arrogantes allemandes et magyares, ont déchaîné la guerre actuelle?
Est-ce que vraiment cet empire a droit au pardon "? Fautil vraiment conserver après la guerre ce foyer des plus grandes persécutions contre les peuples, commises au nom d'une hégémonie mondiale allemande que tout le monde déteste? M.Henri ALBEKT,dans son article sur les Origines de la Guerre européenne (Mercure de France, mai 1915), rappelle que toute l'initiative de la guerre actuelle appartient à l'Autriche.
" On a beaucoupdiscuté sur la responsabilité del' Autriche- Hongrie dans le conflit européen, » écrit-il. «Croyait-elle sincèrement pouvoir restreindre la guerre à une action contre la Serbie ? C'est peu probable. Ses défenseurs oublient trop délibérément qu'elle commit, en tous les cas, le premier acte agressif. Le bombardement de Belgrade, ville ouverte, n'était que le prélude de la violation du territoire belge. Les deux procédés sont presque identiques. L'un devait justifier l'autre. Mais jamais l'Allemagne ne se fut décidée à une action directe contre la France si elle n'avait pu invoquer le prétexte balkanique. L'Autriche le lui a fourni, en sachant exactement quelles pouvaient être les conséquences de son agression. M. Gauvain, dans son excellent ouvrage Les Origines de la Guerre européenne (Paris, A. Colin), est très explicite sur ce point. Pour lui, l'accablante culpabilité de l'Autriche-Hongrie ne fait
aucun doute. L'Allemagne eût été immobilisée pour longtemps encore si elle n'avait pu s'assurer la complicité de sa voisine. C'est l'Autriche qui a ouvert la cage à la bête ; elle est responsable de ses méfaits. Aussi est ce pour elle que sonne d'abord l'heure du châtiment. Celui de l'Allemagne ne saurait tarder. »
Situation Economique
Le deuxième emprunt. — D'après les communiqués officiels autrichiens, le deuxième emprunt a eu, dans toute la monarchie, (( un succès inoui ». Comment expliquer alors les efforts désespérés du gouvernement qui, par des annonces, des affiches et même des interventions personnelles, s'efforce, sans d'ailleurs aucun succès, de décider la population à profiter d'une prolongation de la date de souscription.
L'opposition de toutes les institutions de crédit tchèques a paralysé sensiblement cet emprunt. Aussi, le gouvernement s'est vu obligé d'avoir recours aux derniers moyens de pression, et la présidence de la Statthalterei, à Prague, a envoyé à toutes les institutions de crédit tchèques la circulaire suivante, signée par Coudenhoven :
D'après le rapport qui m'a été soumis, l'institution de
crédit de n'a souscrit, en son propre nom, à
l'emprunt de guerre de 1915, que la somme de ,
c'est-à-dire. . . . % de l'argent déposé dans ses caisses qui
s'élève à K. Déjà, lors de la souscription au premier
emprunt de guerre, la dite institution figurait parmi celles qui, suivant la circulaire du ministère de l'intérieur du 7 mai 1915, numéro 11941, n'avait pas, à notre grand regret, pris part, ainsi que la grande majorité des caisses d'épargne de ce pays, à la souscription dans une proportion correspondante à ses ressources. C'est pourquoi j'insiste pour que la direction revienne sur sa décision, qu'elle souscrive à l'emprunt de guerre pour une somme plus grande et qu'elle me la notifie, afin de prouver ainsi sa volonté de remplir ses devoirs patriotiques. — De plus, on menace des peines les plus diverses les institutions qui, contrairement à toute attente, n'augmenteraient pas le montant de leurs souscriptions.
LES SLAVES DU SUD
Le Comité Yougoslave à Londres. — Pendant l'absence de Sir Edward Grey, en congé pour une maladie d'yeux, Lord Crewe a reçu, le 2 juillet, au Foreign OfiBce, une députation du Comité yougoslave, dont le président, M. Trumbitch, député à la Diète Dalmate et ancien maire de Spljet (Spalato), lui a adressé les paroles suivantes :
« Permettez- moi. Monsieur le Ministre, de vous présenter les hommages du Comité yougoslave dont je suis le représentant et dont mes amis présents sont les membres.
Ce Comité s'est constitué des représentants de tous les pays yougoslaves de l'Autriche-Hongrie pour défendre auprès des nations amies leurs intérêts et leurs aspirations nationales.
Les puissances de la Triple-Entente ont, par la bouche
de leurs représentants les plus autorisés, proclamé comme une des tâches principales de cette guerre sanglante, la libération des peuples opprimés et le triomphe du principe des nationalités.
Nous, Yougoslaves d'Autriche-Hongrie, éparpillés en onze administrations différentes, nous subissons la domination odieuse de nos ennemis.
En nous confiant aux promesses solennelles des puissances de la Triple-Entente, nous autres, Yougoslaves, qui, malgré les trois dénominations de Serbes, Croates et Slovènes sous lesquelles nous apparaissons dans l'Histoire, ne formons qu'une seule et même nation yougoslave, nous voulons à la fois notre délivrance du joug hongrois et l'union avec nos frères libres de la Serbie et du Monténégro dans un Etat uni.
Les Yougoslaves avaient jadis la tâche de barrer la route à l'invasion ottomane. Ils l'ont remplie glorieusement avec des sacrifices indicibles. Une autre mission historique leur est échouée dorénavant, c'est de servir de digue à la marée germanique vers l'Egée et la Méditerranée.
Nous pouvons être cette digue si nous sommes forts, et nous ne pourrions l'être qu'unis dans un même Etat.
La Serbie a rendu par son héroïsme un service immense à la civilisation contre la barbarie savante. Mais il nous semble qu'elle a tout spécialement mérité de la Grande- Bretagne. Car si les Austro-Allemands avaient passé par dessus son corps ensanglanté, l'Egypte et les Indes, c'est-à-dire votre empire mondial, auraient été menacés.
Permettez-nous d'attirer votre attention tout spécialement sur le fait que la malle des Indes, pour éviter les pays allemands, devrait, après avoir traversé la France, la Suisse et l'Italie septentrionale, prendre la roule unique et en même temps la plus courte, par les pays yougoslaves, touchant Gorilz, Lioubliana (Laibach) Zagreb et Belgrade..
La partie de notre peuple qui habite toute la côte septentrionale et orientale de l'Adriatique est tout à fait vouée à la mer. Ce sont, de temps immémorial, des navigateurs intrépides, des pêcheurs éprouvés, des commerçants renommés.
Les marines de guerre et marchande de l'Autriche Hongrie, se recrutent, pour la plus grande partie, parmi les fils de notre race. Ces qualités de marins compléteraient donc de la manière la plus heureuse les autres qui se sont si glorieusement manifestées par les mémorables faits d'armes serbes. Cette population et le territoire national qu'elle habite doivent donc être conservés à notre unité et h notre Etat national.
l'idèle à ses traditions séculaires, noire population maritime entretiendra jalousement les rapports commerciaux actuels et tâchera d'en créer de nouveaux. Elle serait particulièrement heureuse si ceux qui la lient déjà avec la Grande-Bretagne devenaient de plus en plus étroits.
Nous espérons que la Grande-Bretagne, qui s'est levée avec ses Alliés pour le droit et la justice, voudra bien aider à l'accomplissement de notre idéal national, c'est-à-dire l'union de toute la race yougoslave dans un Etat uni.
Nos aspirations nationales sont plus amplement exposées dans un mémoire que nous aurons l'honneur de dépo ser à la Chancellerie. »
Lord Crewe, en répondant à cette allocution, a exprimé tous ses rsgrels que Sir Edward Grey n'eût pas personnellement pu recevoir la députation. «J'ai,» continua-t-il, «suivi avec la plus grande attention les considérations politiques et morales que vous venez de m'exposer. Vous connaissez certainement les vives sympathies que la nation anglaise apporte, il y a longtemps déjà, aux questions de nationalités et aux aspirations des races. Dès le xvi« siècle déjà, nous en trouvons le témoignage dans les annales de notre pays et les mémoires de nos hommes d'Etat. Lorsque cette guf-rre — comme nous l'attendons tous — sera terminée victorieusement pour les A lliés, vous pouvez être convaincus que les principes généreux dont vous êtes les apôtres, trouveront leur réalisation dans la mesure où les grandes Puissances seront à même de corriger la carte de l'Europe. »
Néanmoins, Lord Crewe a rappelé qu'aucune nation n'a pu d'emblée faire réussir toutes ses aspirations, surtout lorsque se dressent les difficultés de tracer les frontières sur les périphéries avec des races mixtes. Tout de même — termine Lord Crewe — vous pouvez être sûrs qu'au génie slave resteront ouvertes de grandes possibilités d'expansion et qu'un avenir d'une grandeur incontestable ainsi qu'une prospérité sur de nouveaux et vastes champs d'action l'attendent.
Dernières nouvelles des pays yougoslaves. —
L'arrestation de l'ancien député, le D' Ivo Elegovitch et de Stephan Bentelveditch, le maire de Brod sur la Save, ainsi que d'un grand nombre d'employés d'administration a produit une grande sensation en Croatie. Le journal Hrtatska, de Zagreb, annonce que l'arrestation a eu lieu sur la requête des autorités militaires, sous prétexte d'espionnage en faveur de la Serbie. Le D'' Elegovitch est un des chefs du parti du D' Frank, le seul des partis politiques de Croatie qui continue à soutenir le gouvernement autrichien. Celte affaire a causé une scission au sein du parti du D^ Frank, à la suite de laquelle le D' Milobar et le Df Pazman, [trofesseur de l'Université, ont quitté le parti. Le gouvernement autrichien voil ainsi disparaître le dernier soutien, déjà peu vigoureux, de sa politique en Croatie.
D'après les informations du Norosii, de Zagreb, des conflits sérieux se sont produits à Rieka (Fiume), entre la police et les habitants du littoral croate, le 21 et 29 mai, par suite de l'interdiction faite aux recrues croates de traverser la ville avec une cocarde croate. Il y a eu plusieurs blessés. Sur la démarche des députés serbo-croates du Sabor, le chef du gouvernement croate à Zagreb, le ban, le baron Skerlecz, a dû intervenir auprès du comte Tisza et du gouverneur de Rieka pour mettre fin aux conflits. Ces faits ont porté au plus haut degré, en Croatie, l'indignation contre les Hongrois.
Plusieurs milliers d'évacués des arrondissements de la frontière de Rieka, de l'Islrie et de I^ubljana, sont arrivés ces jours derniers à Zagreb et ont été logés dans
les hôtels et dans des maisons particulières. Les évacués sont en majorité de nationalité croate et slovène.
Depuis le commencement de la guerre on a dissous en Dalmatie treize administrations communales, à savoir : celle de Spalato, de Ghibénik (Sebenico), de Doubrovnik (Raguse), de Belgrade-sur-Mer (Zaravecchia), de Metkovitch, de Kastel-Luksitch, de Kistagne, de Starigrad, de Pag, de Kotor (Gattaro), de Korçula (Gurzola) et de Vis (Lissa). Les maires de ces communes sont pour la plupart internés et ils ont été remplacés par des commissaires du gouvernement. L'administration de toutes ces villes était dans les mains des partis nationaux serbocroates. L'unique municipalité italienne de la Dalmatie, celle de Zara, n'a pas été dissoute, même après la déclaration de guerre de l'Italie.
Le Narodni List de Zara annonce que le tribunal a condamné un des chefs du parti radical croate en Dalmatie, le D^ G. B. Andjelinovitch, à quatorze mois de réclusion, pour perturbation de la tranquillité publique. 11 était accusé d'avoir prononcé un discours nationaliste à Kosovo de Dalmatie, le jour de la fête nationale serbe qui coïncidait avec l'attentat de Sérajévo. — Le procès pour haute trahison engagé à Ghibénik contre le chef du parti radical croate en Dalmatie, le député D' Drinkovitch, a été renvoyé, la cour ayant pris en considération la demande de la défense de faire examiner l'état mental de l'inculpé. Le D' Drinkovitch et le D"' Andjelinovitch sont emprisonnés depuis le début de la guerre.
L'autorité militaire a proclamé dans la ville et dans l'arrondissement de Raguse l'établissement d'une cour martiale. Les autorités civiles sont prêtes à quitter la ville au cas d'une otiensive serbo-monténégrine ou d'une action navale italienne. Le D' Melko Gingrija, maire de Raguse et député croate au Parlement de Vienne, est interné dans un village de la basse Autriche.
Des stations radiotélégraphiques ont été établies dans les îles Dalmates. Elles sont desservies par les soldats de la marine autrichienne. Au surplus, on a installé dans les îles et en particulier dans la Dalmatie méridionale des détachements militaires avec des canons et des mitrailleuses pour empêcher un débarquement éventuel des troupes italiennes. Les autorités militaires autrichiennes engagent la population civile qui n'est pas sous les armes à former une milice.
L'organe officiel du gouvernement bosnien- herzégovin Sarajecski List publie un arrêté du général Sarkotié, gouverneur de la province, ordonnant la confiscation des biens, meublesetimmeubles,dudéputédeFuzla,leDrStojanovitch, en raison de ses manœuvres contre la sûreté de l'État. Le D' Stojanovitch est actuellement à Londres, en qualité de membre du comité yougoslave.
LES COLONIES TCHÈQUES
Le peuple tchèque tout entier avait l'intention de célébrer cette année, par des fêtes solennelles, le cinquième centenaire de la mort de Jean Hus, le héros national et le fils le plus illustre de la Bohême. On avait fait, ces dernières années, de grands préparatifs dans tous les Pays Tchèques pour fêter dignement ce grand anniversaire, dont la cérémonie principale devait être l'inauguration du monument élevé au grand réformateur sur la place historique de l'hôtel de ville, à Prague. Malheureusement la guerre a empêché cette grande manifestation ; et la situation actuelle, avec son régime de persécutions constantes, a entravé même les tentatives de fêtes plus modestes. On n'a réussi qu'à organiser quelques réunions dans lesquelles les orateurs ont eu la permission de prononcer des discours purement historiques, sans aucune allusion aux événements actuels. Mais, dans la plupart des villes, toutes les réunions ont été interdites par les autorités, comme à Tabor, à Plzen, à Louny et ailleurs.
Les journaux ont publié des articles commémoratifs, mais la censure a impitoyablement supprimé tout ce qui lui paraissait susceptible d'exciter les sentiments patriotiques.
Si ce mutisme a été imposé aux Pays Tchèques, les colonies tchèques à l'étranger se sont fait un devoir d'organiser des fêtes commémoratives, dans lesquelles la mémoire de Jean Hus fut célébrée d'une façon un peu plus en rapport avec son caractère.
A Paris, un petit comité franco-tchèque avait organisé une réunion à la salle Taitbout. M. Vaucher, recteur de là Faculté de théologie protestante de Paris, présidait. Il prononça d'abord quelques mots de chaleureuse sympathie pour notre cause, et analysa brièvement les événements de l'époque de Jean ilus, en les comparant à ceux du conflit européen actuel et en traçant un parallèle incisif entre les perfidies de Guillaume II et celles de l'empereur Sigismond. Il donna ensuite la parole à M. Gaston Bonnet-Maury, correspondant de l'Institut, professeur honoraire de l'Université de Paris, qui a spécialement dirigé ses études sur cette période de l'histoire de la Bohême.
En des termes élevés, l'éminent orateur a rappelé toute la noblesse de la mission de Jean Hus, son rôle comme « promoteur de l'idée nationale tchèque et de héros moral de la Bohême ». Il montra à un auditoire très nombreux, qui comprenait beaucoup d'amis français de la Bohême, la force de résistance à l'Oppression que peut donner à un peuple le culte du souvenir d'un si grand homme. Pour terminer cette petite solennité, quelques amateurs ont bien voulu chanter notre hymne national, qui fut écouté avec une émotion respectueuse.
Le 6 juillet, à Genève, les Tchèques ont eu une occasion exceptionnelle d'apprécier le réconfort moral considérable que nous apporte, dans notre combat actuel pour l'indépendance, notre histoire nationale. En commémorant le
cinqcentième anniversaire de la mort de Jean Husetdu commencement de la réformation tchèque, entourés de la nombreuse élite intellectuelle de la « ville hérétique » de Genève, ils ont célébré, en cette heure tragique, avec tous ceux qui ont gardé l'amour et le culte de la vraie civilisation, la victoire de notre héros national. Par la violence, Hus était mort pour la liberté de son peuple et la vérité. Aujourd'hui, il est vainqueur, parcequ'il est resté fidèle à sa conscience, à la vérité une fois reconnue, â la justice.
M. Ernest Denis qui, se rendant à l'invitation delà colonie tchèque de Suisse, a parlé de Jean Hus dans la grande salle de la Réformation, à Genève, a volontairement évité toute allusion directe aux questions brûlantes du jour, mais les faits parlent d'eux-mêmes et les rapprochements s'imposaient aux auditeurs. L'église médiévale qui, à Constance, avait brûlé Jean Hus, a capitulé, à Bàle, devant les Hussites victorieux. L'Europe qui, deux cents ans plus tard, a laissé écraser la nation tchèque par la contreréformation brutale des Habsbourgs, doit, de nos jours, payer sa dette à la Bohême ressuscitée. Jean Hus, en répondant à l'archevêque de Prague qu'il n'obéirait jamais aux ordres apostoliques qui seraient en désaccord avec l'enseignement du Christ, a ouvert une époque nouvelle de la pensée humaine, et la date de cette parole, comme l'a dit M. Denis, est une des dates les plus importantes de l'histoire de la civilisation. Cette parole a coûté h vie à Jean Hus, et la révolte contre la papauté et le puissant empire germanique, qui été la conséquence de la décision du Concile, a presque coûté la vie au peuple tchèque. Dans le grand combat qui se livre sous nos yeux, l'âme de la Bohème ressuscitée mais encore asservie est, tout entière, avec ceux qui combattent pour l'Europe nouvelle et pour les principes de vérité et de justice proclamés par la réformation tchèque.
Après M. Denis, M. M.^.saryk, député tchèque et professeur à l'université tchèque de Prague, prit la parole. C'était la première fois, depuis le commencement de la guerre, qu'un homme politique tchèque pouvait prononcer libre ment quelques mots sur un sujet ayant un rapport, même lointain, avec la situation actuelle de son peuple. Voici les paroles de M. Masaryk :
«Je suis heureux d'avoir à parler de Jean Hus, d'autant plus (jue, pour la première fois, je m'adresse à un public français; dans la ville de Calvin, le réformateur tchèque sera compris et aimé.
L'orateur qui m'a précédé vous a exposé l'éveil, le développement de la réformation tchèque, et sa portée œcuménique. Je ne peux que m'associer à ses pensées. La réforme tchèque a donné un sens à notre vie nationale, et c'est en elle que tous les Tchèques qui ne sont pas étrangers à la vie de leur peuple, trouvent leur idéal, ^ isible et concret.
L'histoire» a t-on dit, est un juge; elle est avant tout un maître impérieux. Elle nous force à choisir entre les deux partis en présence. Chaque Tchèque, étant donné ce qu'a été le passé de son pays, doit opter pour la réforme ou la contreréforme, pour l'idée de la Bohême, ou l'idée de l'Autriche, l'organe de la réaction européenne.
Hus, Ziska, Chelcicky, Gomenius sont pour nous un programme vivant. Notre réforme, comme toute réforme,
n'a pas été et n'est pas achevée. Elle n'a pas cessé d'agir ; elle poursuit son évolution ; elle exige un renouvellement constant, une aspiration vers le mieux, un perfectionnement, un progrès.
La réforme tchèque s'est préoccupée avant tout de l'amélioration morale de l'individu. C'est pour rapprocher le fidèle de l'idéal chrétien qu'elle a tenu tête à l'Église, et par l'Église à l'État, car l'Église et l'État du moyen-âge formaient une union théocratique. La révolte religieuse devait ainsi fatalement aboutir à la révolution politique. Un effort moral conséquent et sincère conduit logiquement à une réforme, au besoin à une révolution politique et sociale.
Par la réforme tchèque, une nation entière a posé pour la première fois la question de l'autorité comme nous la comprenons aujourd'hui ; c'est la môme question qui se débat de nos jours, question qui ne soufïre pas de retard et demande à être résolue coûte que coûte.
L'idée d'humanité est le fond de notre réformation ; la « Fraternité » était le nom de notre église nationale, l'église des Frères BohêmeS; elle en était aussi l'idéal. Au nom de l'humanité et de la fraternité, Pierre Chelcicky opposait à Ziska, le fondateur de la stratégie moderne, sa conception de la non résistance au mal. Tout le monde connaît celte doctrine sous la forme nouvelle que lui a donnée Tolstoï, qui, non sans surprise, l'avait retrouvée entière chez Chelcicky. Dangereuses exagérations! La plus pure idée d'humanité n'interdit pas, ne peut pas interdire la résistance. Les prédicateurs taborites avaient raison contre Chelcicky quand ils affirmaient que la résistance n'est pas de la violence.
Leur doctrine était rationnelle et sage : Nous condamnons la violence, nous ne voulons pas l'employer et nous ne l'emploierons pas les premiers; mais contre elle, nous nous défendrons, même par le fer. Palacky dit vrai lorsqu'il déclare que les Hussites se défendirent contre la violence déchaînée contre Jean Hus et ses disciples.
La véritable valeur morale d'une action dépend des motifs qui l'ont déterminée. Dans chaque dispute, dans chaque guerre, il importe de savoir quel est celui qui menace et attaque et celui qui se défend. C'est pourquoi la question.de la responsabilité première est discutée maintenant avec tant d'application et de zèle.
« Restez dans la vérité que vous avez reconnue. Défendez la vérité jusqu'à la mort. » C'est le grand enseignement de Hus et de sa vie. Nous célébrons aujourd'liui un martyr; mais nous ne voulons plus qu'il y ait des martyrs. Havlicek, admirateur passionné de Hus l'a dit : « Autrefois, les hommes mouraient pour la grandeur et la gloire de leur nation; nous, nous voulons vivre et travailler pour elle». L'idéal de l'humanité, c'est la vie, et non pas la mort. Nous sommes encore très éloignés de cet idéal. Mais, dans l'avenir, on ne devra plus racheter par la mort la liberté de la vie et du travail. La mort cédera à la vie. Cet espoir, ce but à atteindre, c'est l'héritage de la réformation tchèque. »
Après l'allocution de M. Masaryk, le chœur russe de M. Kybaltchitch, qui déjà, au commencement de la séance avait chanté, avec un ensemble magnifique, l'hymne hussite (( Kdo jste bozl bojovnici » , termina la soirée par une série de
cbants tchèques et russes, exécutés avec une maîtrise parfaite. Le succès de la fête fut complet, et les Tchèques de toute la Suisse qui y assistaient y trouvèrent un puissant réconfort et un espoir nouveau. Ils ont l'agréable devoir de remercier les organisateurs de cette belle et sereine manifestation, la colonie tchèque de Suisse, la ville de Genève, son Université, et surtout M. le professeur Lucien Gautier, qui ont préparé cette magnifique réunion en l'honneur du droit et de la liberté, et qui ont contribué à son éclat.
Deux jours avant, la colonie tchèque de Zurich avait commémoré, elle aussi, dignement cet anniversaire. C'est encore M. Masaryk qui y prononça un discours sur l'importance de la réformation tchèque et sur ses rapports avec l'époque actuelle. Il a dit, entre autre : « L'idée tchèque et l'idée autrichienne, ce sont deux mondes irréconciliables. La réformation tchèque a libéré la Bohême des influences étrangères et a consolidé son indépendance. En célébrant la mémoire de H us, tout Tchèque conscient et honnête doit sentir le devoir de contribuer de toutes ses forces à la libération de son peuple, d'après le programme
de tous les partis politiques tchèques. »
En Angleterre, le cinq centième anniversaire de Jean H us a été célébré non seulement à Londres, mais encore dans toutes les villes universitaires anglaises, où des conférences ont été données sur notre héros national.
La plus importante de ces manifestations a naturellement eu lieu à Londres. Le Comité Tchèque de Londres avait organisé une réunion à l'Aeolian Hall, New Bond Street, à laquelle il avait invité quelques-unes des personnalités les plus marquantes de la grande métropole.
Le vicomte Bryce présidait. Dans un discours plein de sympathie pour notre cause, il a rappelé à ses auditeurs les luttes que soutint Hus pour la liberté de conscience, les progrès qu'il fit faire à notre langue, l'action qu'il exerça sur le peuple en faveur de l'idée nationale tchèque. Après lui, d'autres orateurs anglais, MM. A. F. Wh\te, membre du Parlement, R. W. Seton Watson, Noël Buxton, F. Ann.an Bryce, membre du Parlement, II. W. Steed, ont soutenu les revendications du peuple tchèque et montré combien son indépendance importe aux intérêts de l'Angleterre.
A côté d'eux, l'archevêque Hasse, de l'église moravienne, et M. DE Wesselitsky ont parlé dans le même sens.
Cette brillante réunion s'est terminée par des chansons populaires tchèques et slovaques chantées par M. Bogea OuMiROFF et par un chœur d'amateurs tchèques.
LES AMITIÉS TCHÈQUES
Le grand journal irlandais, The Tuam Herald, vient de publier deux importants articles sur la Bohême, dont l'auteur, M. R. J. Kelly, K. C, est non seulement un des amis les plus dévoués des Tchèques, mais aussi l'un de ceux qui connaissent le mieux à l'étranger leur pays, leur histoire et leurs aspirations.
Dans le premier de ces articles, M. R. J. Kelly expose, en s'appuyant sur une solide documentation historique, comment la Bohême, après avoir " librement conclu avec « l'Autriche un contrat non pas d'absorption, mais de (( libre coopération, avec la promesse solennelle que ses « lois, ses coutumes et sa langue seraient conservées et « respectées », s'est vue soumise à une germanisation systématique par un associé déloyal. Il montre avec une clarté parfaite l'inconscience de l'Autriche faisant appel à la vaillance des Tchèques chaque fois que les Turcs viennent menacer son existence, puis se retournant immédiatement après contre le peuple qui venait de lui apporter un appui décisif, pour étouffer sa personnalité, proscrire sa langue, extirper son attachement aux vieilles traditions. Puis, en un style nerveux et vibrant, il décrit à ses lecteurs les efforts tenaces des Tchèques pour rester eux-mêmes, et les obstacles qu'ils ont eu à surmonter, en face d'un adversaire non seulement autoritaire et brutal, mais surtout rusé et dépourvu de scrupules, pour conserver intacts jusqu'au jour de la grande liquidation de l'Autriche- Hongrie, leur langue et leurs coutumes. Il termine par un chaleureux appel aux nations de la Triple- Entente, et plus particulièrement au peuple anglais, en faveur de l'indépendance de la Bohême.
Dans un second article, il expose la situation actuelle de la Bohême. Il dépeint les souffrances du peuple tchèque, garroté, bâillonné, condamné à se battre et à mourir pour une cause qu'il déteste. Il énumère toutes les vexations que le gouvernement autrichien fait subir à nos malheureux compatriotes, les réunions publiques interdites, les journaux suspendus, les écrivains emprisonnés, la célébration des anniversaires nationaux prohibée. Mais il fait également savoir aux peuples anglais et irlandais que toutes ces mesures draconiennes sont inefficaces à détourner des alliés les sympathies de la nation tchèque, qui maintient fermement, en dépit de toutes les menaces, sa confiance en la libération prochaine.
L'ensemble des deux articles, l'un portant plus spécialement sur le rôle passé de la Bohême dans l'histoire, l'autre sur ses souffrances et ses espoirs actuels, constitue un exposé succinct mais complet de la question tchèque.
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!*■•• Année. — N» 7.
1«' Août 1915.
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SOMMAIRE
La Russie et la Guerre.
Bibliographie.
Echos et Nouvelles.
Les Slaves du Sud.
Les Amitiés Tchèques.
Les Colonies Tchèques.
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cfD
Le N° 25 Centimes
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ROUMANIE
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I^EVVE BI-MENSUELLE
Première année.
I" Août 1915
LA RUSSIE ET LA GUERRE
Les événements militaires qui, depuis un an, se sont déroulés sur la frontière orientale de rAiiemagne, ont présenté un caractère beaucoup plus mouvementé que ceux qui ont eu pour théâtre le front occidental. Ils ont quelque peu surpris le public de l'ouest de l'Europe, et l'opinion publique en France a commis au début, dans son jugement sur la Russie, une erreur regrettable, dans laquelle elle a élé malheureusement encouragée par la presse anglaise, et qui, dans d'autres circonstances, aurait pu entraîner de très fâcheuses conséquences.
On est parti de deux idées parfaitement justes pour en tirer des conclusions, non pas fausses, mais prématurées. Il est certain que les ressources de la Russie, parliculièrementau point de vue du nombre des combattants, ce qui demeure bien le point essentiel, sont en réalité infiniment plus considérables que celles de l'Allemagne, c'està-dire que la victoire, dans une lutte de vie et de mort, telle que celle qui se poursuit aujourd'hui, doit fatalement aboutir à l'écrasement de la Prusse. D'autre part, personne n'ignore que l'Autriche, divisée contre elle-même, est en partie paralysée par les résistances ouvertes ou sourdes d'un nombre considérable de ses h;)bilant . Les Slovènes, les Yougoslaves et les Tchèques sont en réalité les alliés de la France et de la Russie, et, si les circonstances les obligent à combattre dans les armées de François Joseph, ils n'en désirent pas tnoins l'anéantissement de la monarchie. La discipline peut bien maintenir sur le champ de bataille des soldats enrôlés malgré eux et contraints de se sacrifier pour une cause qu'ils détestent. Elle ne saurait
btenir d'eux l'élan et la conviction qui sont, aujourd'hui plus que jamais, les conditions indispensables de la victoire.
En partant de ces données, dont l'exactitude est incontestable, on est arrivé à croire à un écroulement pres- (jue immédiat de la mionarchie des Habsbourgs et au triomphe rapide des armées du Tsar. Les journaux anglais ont donné à ces espoirs une forme imagée en parlant du rouleau russe qui, par une pression continue et irrésistible, allait s'avancer jusqu'à Berlin.
Les gouvernements ont-ils partagé ces illusions? C'est ^ ^Irès possible, et il n'y aurait pas lieu de s'en étonner, ni ^^^ut-ètre de s'en scandaliser outre mesure. Sauf de très ^^Vares exceptions, les diplomates n'ont aucune idée réelle
tion et leurs habitudes les amènent à regarder la politique comme une intrigue, et qu'ils confondent presque toujours la nation avec les cercles olRciels au milieu desquels leurs fonctions les condamnent à vivre. Ils ne réussissent guère ainsi, en général, à découvrir le peuple derrière la cour, et ils se contentent le plus souvent d'impressions vagues et indirectes qui n'ont avec la réalité que des ressemblances assez lointaines. Nous avons eu sans doute en Russie des représentants fort distingués, et j'admettrai volontiers, si l'on y tient, — bien que je n'en croie rien en réalité, — qu'ils ont accompli parfaitement l'œuvre spéciale qui leur avait été confiée. Mais ces ambassadeurs, quelque remarquables qu'on les suppose, ne connaissaient pas là langue du pays où ils n'ont guère fait que passer dans la capitale; ils n'ont pas voyagé, ils n'ont pas lu les œuvres essentielles de la littérature russe. Leur temps était absorbé par la repré>entation et les offices de parade, ils n'avaient par conséquent qu'une idée, sit)on fausse, du moins extrêmement sommaire et vague de la situation. Dans ces conditions, ils ont tout naturellement adopté l'opinion qui leur paraissait la plus vraisemblable et qui avait, déplus, le mérite d'être conforme à leurs désirs.
il ne manquait pas cependant, dans les ambassades même ou autour d'elles, d'iiommes jeunes, très versés dans la connaissance des choses russes, auxquels il eût été facile de s'adresser, et qui eussent donné aux représentants officiels de la France des renseignements aussi sûrs que précieux. On répète volontiers la boutade célèbre que les Frani^ais ne savent pas la géographie. Rien n'est plus injuste et rien n'est plus insxact. Tout au plus, pourrait-on dire, avec quelque apparence de raison, que ceux qui seraient le plus intéressés à la connaissance de la géographie, je veux dire les diplomates, ne sont certainement pas ceux qui s'y intéressent le plus.
Ce n'est d'ailleurs là qu'un côté d'un phénomène d'ordre général qui se produit dans la plupart des domaines de notre vie publique. En France, une cloison étanche sépare la science de l'action, les hommes d'entreprise des hommes de recherche. A peine, dans ces dernières années, quelques grands industriels se sont-ils aperçus des immenses services que les universités pourraient rendre au développement de la richesse nationale ; la moyenne des fabricants, môme intelligents, regarde avec une défiance mal dissimulée l'ingénieur dans lequel ils suspectent toujours un songe creux, prêt à sacrifier les profits concrets à quelque imagination théorique.
— Le nombre de gens qui désiraient la guerre en France était infiniment restreint et leur influence sur l'opinion publique était nulle. Mais, le moment venu, tous les Français ont compris quel était l'enjeu du conflit et ont accepté d'un cœur ferme les sacrifices qu'il supposait. Personne ne s'est jamais fait la moindre illusion sur la gravité du péril que nous courions : si nous n'étions pas vainqueurs, — absolument, complètement, radicalement vainqueurs, c'était la ruine de la nation ; nous étions condamnés pour des siècles à une existence diminuée, dépendante, ce qui, avec le caractère français, entraînerait fatalement notre irrémédiable décadence morale et matérielle. Plutôt que de nous résigner à une semblable dégradation, nous avons tous été prêts dès la première heure, — et nous sommes encore prêts aujourd'hui, — s'il le faut, à nous ensevelir sous les ruines de Paris.
Les victoires de Mackensen et de Hindenburg sont évidemment fâcheuses; elles n'ont en réalité qu'une portée des plus secondaires ;
les Russes devaient en quelque sorte automatiquement marcher de succès en succès, jusqu'au moment où, maîtres de la Silésie et de la Saxe, ils forceraient les Hôhenzollern à solliciter humblement la paix. Au lieu de ces victoires, nous avons appris successivement la perte de Przemysl, l'abandon de Lvov, l'évacuation de la Galicie, le recul dans les provinces baltiques, le repliement derrière le Bug et la Narew, peut-être demain la prise de Varsovie.
— Gomment la masse, déjà énervée par la durée imprévue de la guerre, atteinte dans ses affections les plus chères, n'aurait-elle pas éprouvé une amère déception à mesurer le contraste entre la réalité et le tableau radieux qu'on avait fait miroiter à ses yeux ? Vous rencontrez ainsi nombre de pessimistes qui hochent la tête et qui vous interrogent avec des mines effarées et mélancoliques :
— Paris est triste ; ne trouvez-vous pas que l'esprit public faiblit? — Sans doute, Paris est triste, et comment ne le serait-il pas en songeant à ce que la guerre détruit chaque jour de talents, de vertus, de vie souriante et pleine d'avenir ! Comment ne verserait-il pas des larmes de sang sur les pertes irréparables dont la liste s'allonge sans cesse !
Cette tristesse n'implique ni renoncement, ni fatigue. Seulement, le peuple de Paris et de France se défie maintenant des nouvelles qu'on lui raconte, et des histoires qu'on lui serine. lia donné les preuves les plus merveilleuses peut être de sa solidité morale, en ne se laissant pas accabler par la terrible réaction que lui avaient préparée les coquecigrues qu'on inventait pour lui plaire. Il a bien le droit, semble-t-il, d'exiger qu'on ne recommence plus à le berner par de semblables balivernes et qu'au lieu d'inventions fantasques, on lui expose loyalement la vérité. — D'autant plus que cette vérité n'a rien d'alarmant.
Si l'on tient compte de la condition respective des adversaires, de leur organisation, de la nature des gouvernements et du caractère des peuples, il était très probable que la Russie subirait au début une série d'échecs graves ou même de défaîtes retentissantes. Pour ma part, j'ai été étonné, non pas des récentes déconvenues et des retraites de ces dernières semaines, mais de la solidité de la résistance qu'ont rencontrée les Allemands et de la médiocrité des résultats qu'ils ont obtenus. Actuellement, ils ont l'avantage. C'était à prévoir, sans que cela puisse influer le moins du monde sur le succès final.
Metternich, avec une rare perspicacité, écrivait en 1810 que Napoléon était le seul qui vécût dans le présent, tandis que les autres vivaient dans l'avenir. Il entendait par là que Napoléon prenait au sérieux et regardait comme définitifs des triomphes que les autres souverains supportaient sans consternation parce qu'ils les savaient éphémères. Il est nécessaire que nous arrivions à un état d'esprit analogue et que nous ne nous laissions pas troubler par des épisodes fugitifs. Les succès des Allemands sur leur frontière orientale, quelque retentissants qu'ils soient, ne sauraient modifier sérieusement la situation : ils prolongent
peut-être la lutte, ils ne sauraient en changer les conditions essentielles, et par conséquent l'issue.
Nous devons assister avec un calme absolu aux péripéties des batailles qui se livrent sur laVistuleet sesaffluents, par la raison suffisante que la Russie est invincible.
Au moment de la guerre de 7 ans, les armées d'Elisabeth ont infligé à Frédéric 1 1 une série de désastres, et la bataille de Kunersdorf aurait entraîné sa ruine complète, sans les divisions des coalisés qui lui permirent de prolonger sa défense. Si profond cependant avait été l'ébranlement de la monarchie prussienne, et si lourdes ses pertes que, depuis lors, le roi, quelle que fût cependant sa fermeté d'âme, se renferma dans une défensive timide. A deux reprises, sa capitale fut occupée par les vainqueurs, et il était à bout de souffle quand il fut sauvé par la mort d'Elisabeth et l'avènement au trône de Pétersbourg d'un de ses admirateurs, Pierre III.
Le monarque prussien n'oublia jamais la leçon qu'il avait reçue et il recommanda à ses successeurs de s'efTorcer à tout prix de conserver les bonnes grâces des Tsars. Jusqu'en 1878, les HohenzoUern suivirent ses conseils et ils s'en trouvèrent bien : ils n'ont dû leurs succès qu'à la bienveillance des Romanof, qui apportaient trop souvent dans la politique étrangère la nonchalance et l'idéalisme slaves.
Même en 1878, Bismarck, que ses nerfs dominaient souvent, mais qui avait une intelligence trop lucide pour se laisser longtemps égarer par ses rancunes, ne songeait pas à rompre avec les traditions de la monarchie. Il avait voulu donner une leçon à Gortchakof, se venger de l'appui qu'il avait prêté à la France en 1875 et rappeler à Alexandre II que l'Allemagne entendait désormais être traitée avec une plus respectueuse déférence ; il n'avait pas le moins du monde l'intention d'inaugurer une politique d'hostilité contre Pétersbourg. Les recherches les plus précises, telles que celles de VVertheimer, établissent d'une façon incontestable que l'alliance austro-allemande de 1879 lui fut imposée par Andrassy bien plutôt qu'il ne la sollicita. A peine fut-elle conclue, qu'il chercha sinon à s'en dégager, du moins à lui enlever tout caractère de provocation contre la Russie ; jusqu'à la fin de sa vie, en dépit de tous les froissements momentanés, sa pen.sée maîtresse fut de rester en termesamicaux avec Alexandre II et Alexandre III. Par là il réussit, tant qu'il demeura au pouvoir, à empêcher la conclusion d'une alliance entre la France et la Russie, quelqu'impérieusement qu'elle fût imposée aux deux pays par la politique générale.
Gomme Bifsmarck détestait les Slaves, on ne saurait expliquer sa politique par des raisons sentimentales. Seulement, il avait habité Pétersbourg assez longtemps, il avait sérieusement étudié la Russie, il en connaissait les ressources inépuisables, et il n'ignorait pas qu'une lutte avec elle comporterait non seulement les plus redoutables aléas, mais encore se terminerait très vraisemblablement par une catastrophe pour l'Allemagne.
L'histoire nous montre, en effet, que la Russie n'a jamais été vaincue que quand elle s'est abandonnée elle-même. Il
lui est arrivé, comme à tous les peuples du monde, de signer des traités désavantageux, mais uniquement parce qu'elle a jugé bon de se dégager d'entreprises prématurément ou légèrement abordées et dont elle était toujours libre de se retirer, parce qu'elles ne touchaient ni son honneur ni ses intérêts primordiaux. Ce serait une erreur absolue que de supposer qu'elle a accepté le traité de Paris en 1856, le congrès de Berlin en 78 ou la paix de Portsmouth en 1905, parce qu'il ne lui était pas possible de faire autrement. Le Gouvernement russe, en réalité, consentit alors à des traités onéreux parcequ'il désirait terminer le plus rapidement possible des aventures dans lesquelles il s'était lancé presque malgré lui ou sans en avoir d'avance mesuré les conséquences. Il fut chaque fois, de plus, forcé à la paix par la pression de l'opinion publique, que préoccupaient d'autres soucis et qui ne lui apportait qu'un appui insuffisant. La guerre de 191i, au contraire, est essentiellement une guerre nationale. C'est une guerre d'émancipation à la fois matérielle et morale.
Le traité de commerce de 1904 avait été extorqué à la Russie par le gouvernement de Berlin qui avait exploité avec impudence les affaires japonaises pour soumettre son voisin à une véritable vassalité économique. L'Allemagne réussit en effet, grâce à ce traité, à s'emparer d'une énorme partie du commerce russe, en particulier du commerce d'importation. Tandis qu'auparavant, les exportations allemandes en Russie, étaient sensiblement égales aux exportations anglaises, en 1914, elles représentent la moitié de toutes les importations russes, alors que les marchandises anglaises ne représentent plus qu'un huitième. Certaines marchandises (cotonnades, aiguilles, produits pharmaceutiques, etc..) viennent presque exclusivement d'Allemagne. En quelques années, le chiffre des exportations allemandes augmente de plus de 1.300 millions. Les Allemands tirent d'énormes avantages des conventions qui ont réglé les tarifs des chemins de fer et de l'égalité des droits qu'ils ont exigée pour les douanes continentales et les ports de la Baltique ; ils parviennent ainsi à attirer vers Kœnigsberg ou Dantzig une partie considérable des marchandises russes et arrêtent le développement des villes de Libau et de Riga. Les droits élevés perçus par l'Allemagne à l'entrée des matières premières russes, en particulier du blé, représentent un tribut de 100 à 150 millions de francs qu'elle impose chaque année au paysan russe. Ainsi que l'a très justement remarqué Plechanof, ces sommes considé râbles, si elles étaient demeurées dans le pays, auraient accru les forces d'achat de la population, permis d'améliorer l'exploitation générale et augmenté dans des proportions très sensibles la prospérité publique. Le contrat était si léonin que le gouvernement russe hésita à l'approuver. Il y fut décidé par les nécessités de la politique et aussi par la pression personnelle de Guillaume II qui représenta au Tsar que l'intérêt des souverains était de soutenir l'aristocratie prussienne, «la plus solide digue contre la révolution européenne. »
Cette exploitation éhontée, les paysans en ressentaient les désastreux effets sans en apercevoir toujours nettement les causes. Elles apparaissaient du moins avec une éclatante précision aux classes industrielles, aux négociants, et, d'une façon plus générale, à tous ceux qui souflraient du
régime aristocratique et de l'oppression de la bureaucratie et qui désiraient introduire en Russie les institutions de l'Europe occidentale. Or, au moment même où ils espéraient obtenir du Tsar les réformes indispensables, ils se heurtaient aux résistances sourdes qui venaient de Berlin. En même temps, en effet, que les douaniers du Kaiser favorisaient le passage des ballots de pamphlets terroristes et encourageaient les manifestations révolutionnaires, h's cercles officiels soutenaient de tout leur appui, à Pélrograd, les plus farouches représentants de la réaction et favo risaient les adversaires les plus intransigeants de la constitution.
Avec quelque habileté qu'on les dissimule.de semblables procédés finissent toujours par être connus et, au bout d'un temps relativement court, ils se retournent contre leurs auteurs. Les Allemands, s'étaient cru tout permis, et il est vrai qu'ils avaient une situation singulièrement forte.
Alexandre II, qui avait une affection très profonde pour Guillaume \", son oncle maternel, et dont les sympathies et les goûts étaient allemands, s'était entouré de Prussiens et, même après le congrès de Berlin, n'avait pas cessé de témoigner aux Allemands une étrange confiance. Leur influence était si solidement établie qu'elle n'avait pas été sérieusement ébranlée par la réaction nationaliste d'Alexandre III et, à la mort de celui-ci, ils avaient retrouvé leur autorité intacte et reconquis tout leur crédit. Les cercles officiels étaient saturés d'éléments étrangers et les ministres qui essayaient de se soustraire à leur dominalion, étaient paralysés par leurs burea'ux ou trahis par leurs subordonnés. La plupart des universitaires avaient passé de longues années à Berlin ou à Leipzig; ils en revenaient pénétrés des méthodes germaniques, convaincus que l'Allemagne représentait une civilisation supérieure, et leur ambition respectueuse se bornait à reproduire avec une piété servile les doctrines et les procédés de leurs maîtres. Dans les partis d'opposition, les socialistes se mettaient à l'école de Karl Marx, qu'ils étudiaient avec l'humble vénération du séminariste qui interprèle l'Évnn gile. L'empreinte était si forte que des esprits très vigoureux, tels que l'iechanof, aujourd'hui encore, traitent le Cajiiinl de Karl Marx comme un livre révélé et que leur effort d'émancipation ne se hausse qu'à commenter les doctrines du maître, '(dont les paroles ne passeront point». Servis par ces redoutables protections, les Allemands s'étaient d'abord insinués dans l'Empire, l'avaient inondé de commis voyageurs, d'intendants, de contre-maîtres, d'ingénieurs, de chimistes, de professeurs, de gouvernantes, l'avaient couvert de leurs légions innombrables d'observateurs et d'espions. Us avaient fini par se croire les maîtres de la place : déjà, ils parlaient en maîtres, étalaient leur insolence, leur mépris pour les peuples inférieurs et miséiables qu'ils avaient la mission de civiliser. Un des traits essentiels de l'Allemand est qu'il ne s'assimile jamais aux peuples au milieu desquels il s'établit et qu'il exploite. En France, du moins, leur haine se dissimulait, [larce qu'ils éprouvaient un respect involontaire en face de notre passé illustre, de notre élégance raffinée, de l'habileté de nos ouvriers et du génie de nos artistes et de nos écrivains. Ils cherchaient maladroitement à copier nos procédés et à singer nos manières; obséquieux et plats, ils
attendaient d'avoir repassé la frontière pour nous dénigrer et nous insulter.
Chez les Slaves, ils ne se jugeaient pas tenus à de semblables ménagements, étalaient leur morgue, prenaient des mines dégoûtées vis-à-vis de ces populations inférieures, paresseuses, pauvres, qui lie connaissaient ni le prix du temps, ni In valeur de l'argent. " C'est un merveilleux matériel pour l'histoire future de la Russie, disait Bismarck, mais il fau„ que son type féminin de population soit fécondé par notre énergique virilité germaine ». — « Les peuples slaves, répète après lui Guillaume II, ne sont pas une nation, mais le fonds sur lequel peut naître une nation avec une grande mission historique ». Le fait grave, c'est que tous les Allemands, depuis le commis de boutique qui vous accable de prévenances, jusqu'au savant qui vous dicte ses leçons, sont animés de la même conviction obstinée, béate, de In même foi dans la supériorité innée de leur race et dans l'éternelle et incurable pauvreté des peuples avec lesquels ils entrent en contact.
De là, l'erreur psychologique redoutable qui explique leurs imprudences et qui devait fatalement entraîner leur ruine. L'histoire dira un jour avec stupéfaction, que l'œuvre qu'ils avaient lentement préparée avec une ténacité prodigieuse et une admirable méthode, ils l'ont détruite de leurs propres mains, dans un accès de mégalomanie maladive. Le dédain transcendant que leur inspiraient les voisins qu'ils avaient peu à peu domestiqués, les a aveuglés à tel point qu'ils ont été hors d'état de mesurer les forces de résistances qui demeuraient intactes. Leur orgueil se complique d'une naïveté puérile : de bonne foi, ils ont pensé que les vaincus éprouveraient une fierté involontaire à être soumis par de si nobles maîtres. Ils avaient commis une erreur analogue en 1870, en supposant qu'après quelques mois, les Alsaciens comiirendraient l'honneur que leur faisait l'Allemagne en les appelant à partager ses destinées et ses vertus.
Les Russes, à la fois par insouciance et par générosité naturelle, sont la race la plus hospitalière du monde, et nulle part le chauvinisme et l'intolérance ne sont plus rares. La vie les habitue à de si nombreux contrastes qu'ils ne s'étonnent de rien, et ce n'est pas à Pétersbourg que Montesquieu aurait entendu dire: — Monsieur est persan? — Comment peut-on être persan! — Le Russe n'a aucune peine à comprendre que l'on soit persan, et même allemand. Gomme il n'a aucune vanité et qu'il confesse volontiers ses défauts, sans d'ailleurs avoir le moins du monde l'envie de s'en corriger, il ne marchandait pas ses éloges aux pionniers de la civilisation qui lui arrivaient de Berlin; il admirait leurs qualités de patience, leur application, leur sens du détail. A une condition cependant : c'est qu'on ne lui imposât pas des vertus, dont il ne contestait pas le prix, mais qui ne lui convenaient pas. Les démocraties, a dit un observateur perspicace, ne tiennent pas à être bien gouvernées, elles tiennent à être gouvernées à leur fantaisie. — Chacun prend son plaisir où il le trouve, — c'est un proverbe que les Allemands ne sauraient comprendre et même qu'ils trouvenLimmoral. Les Ostwald, les Lasson et compagnie sont des puritains à leur façon, qui prétendent imposer au monde leur conception qui consiste
à tirer de la terre par la plus grande somme possible d'etïorts combinés, le maximum de rendement.
Leur outrecuidance et leur pédantisme ont fini par triompher de la bienveillance et de la modération slaves. Deux caractères se heurtaient, séparés l'un de l'autre par des contrastes inconciliables qui rendent à la longue impossible-toute vie eh commun. Les Slaves sont passionnés, enthousiastes, inconstants, indifférents au gain, insoucieux du lendemain ; ils n'attachent qu'un assez faible prix à l'existance, aux événements extérieurs, à la vie publique ; prêts à toutes les folies, avides de tapage, de plaisirs et de luxe, ils y renoncent, je ne dis pas avec une .sérénité stoïque, mais avec une indiflérence absolue, et ils passent sans s'en apercevoir, du tourbillon des fêtes à une existence de pauvreté et de misère ; on dirait vraiment que le monde matériel n'existe pas pour eux, en voyant avec quelle facilité ils s'en détachent et le dominent. Logiciens intrépides, dédaigneux des traditions, impatients de tout ce qui ressemble à un joug, fatalistes et incurieux de l'avenir, ils éprouvaient une invincible antipathie pour leurs voisins, méthodiques, calculateurs, ùpres au gain, à léchine souple et à la conscience flexible, qui ont une àme de troupeau et qui éprouvent une mortelle angoisse quand ils ne sont pas élayés par des précédents et englobés dans une masse. Ils ont horreur de la discipline prussienne, de cette règle uniforme, de cet etïort monotome auxquels spontanément et avec joie s'adapte l'ôme et l'esprit du Teuton.
Surtout, ils exècrent dans l'Allemand sa fatuité pesante, sa lourdeur, son manque de finesse et de tact, sa pédantesque assurance, la vanité naïve avec laquelle il prétend imposer aux autres la vérité définitive et éternelle dont il se regarde comme le dépositaire. Tous ceux qui ont étudié la Russie et qui ont connu de près le peuple russe sont unanimes à reconnaître en lui deux vertus essentielles : le Russe, le vrai Russe — le paysan et le soldat — est absolument simple et naturellement bon. Chez lui aucune trace d'aflectation ; il avoue ses imperfections et ses défaillances, sans essayer le moins du monde de les atténuer ou de s'en excuser, il ne joue pas au héros. — Un soldat plusieurs fois blessé, décoré de deux croix de Saint-Georges pour sa bravoure, parlait à M. Schlesinger de son lieutenant, dont il lui faisait un éloge attendri. — « Nous avions reçu l'ordre d'enlever une position occupée par les Japonais, racontaif le blessé. Quand les balles commencèrent à sifiler, le lieutenant baissa la tête, pâlit, enleva son képi : l'ardon, frères ! j'ai peur. — Il tremblait comme la feuille. — Vous savez. Monsieur : c'était encore de sang jeune, peut-être avait-il une vieille mère. Nous lui dîmes tout de suite : Restez ici, lieutenant. — Ce fut le sous lieutenant qui nous conduisit, et hous eûmes bientôt fait de chasser les Japonais de leurs buissons. Le lieutenant fut content de nous ; c'était un brave homme, un juste et bon maître. >> — De semblables traits sont fréquents dans toute la littérature militaire russe, ils ne surprennent personne, et je ne crois pas qu'on trouve rien d'analogue dans les écrivains allemands. Il est extraordinaire d'ailleurs que cette race de conquérants n ail pas à proprement parler de littérature militaire ; que pourrait elle comparer à Ségur, Marbot, Platonof et Tolstoï ! Cela tient à ce qu'il y a dans la bra
voure prussienne de tendu, d'affecté, en un mot, d'inhumain.
De même, il serait puéril de contester que les Russes peuvent, à l'occasion, commettre des actes odieux de barbarie, mais ils sont incapables de férocité longuement poursuivie ; ils rendent justice à leurs adversaires, compatissent à leur misère, honorent chez eux les vertus qu'ils pratiquent eux mêmes. Toute la littérature russe est une littérature de pitié, d'amour, de tendresse, c'est un hymne en l'honneur des « humiliés et des offensés ». La pauvreté, la souffrance, l'infirmité physique ou morale ne sont jamais un prétexte do raillerie ou de dédain. Commentée peuple n'aurait-il pas éprouvé une aversion invincible, une répugnance instinctive pour la race de proie qui n'admet que la force, ne poursuit que le gain, ne rêve que la domination ? Jamais le Slave ne sera l'ami de l'Allemand dit le proverbe polonais. Les deux émes se repoussent. Les Russes se sentaient écrasés, souillés par cette infiltration étrangère et ils ont salué avec enthousiasme l'appel des Tsars qui leur permettait enfin de secouer le joug qu'ils supportaient depuis si longtemps en frémissant.
Le moujik, qui n'a à aucun degré l'esprit de domination, n'a jamais compris d'autre conquête que celle de la charrue avec laquelle peu à peu, à la sueur de son front, il gagne sur la steppe désertede nouveaux champs de travail et de richesse. Que venaient faire sur son propre territoire ces envahisseurs, qui le traitaient de haut et prétendaient lui imposer leurs façons ? Ils étaient d'autant moins fondés à convoiter les domaines de leurs voisins qu'ils ne suffisaient pas même à cultiver leurs champs, puisque, chaque année, on était forcé d'appeler en Allemagne des milliers de travailleurs slaves. — Déroulède, qui ne doutait de rien, eut un jour l'idée de converlirTolstoï à l'idée de l'alliance franco-russe. L'illustre romancier le conduisit à un paysan auquel le fougueux apôtre de la revanche exposa avec son éloquence ordinaire les hautes raisons de politique qui devaient unir contre l'Allemagne les voisins qu'elle menaçait. — Que les f>an(;ais travaillent à leurs champs, lui répartit le paysan, nous Ira vaillerons aux nôtres ; la journée finie, nous boirons ensemble au cabaret. Que l'.'Mlemand prenne aussi place à notre table, nous nous entendrons tous ensemble. — Seulement, l'Allemand ne se contentait pas de la place qu'on lui offrait, il étalait ses coudes, il réclamait le verre de son voisin, il lui faisait de haut la leçon et prétendait lui apprendre les belles manières. — Le moujik a perdu patience et, d'un coup de poing, il envoie le malotru contre le sol, la mâchoire ensanglantée. — La place était bonne et l'Allemand n'y renonce pas sans résistance ; il ne s'attendait guère à cette brusque révolte ; mais, comme il a l'esprit avisé, il avait pris d'avance ses mesures. Il tenait depuis longtemps dans sa poche son couteau tout ouvert, et il essaye de porter un mauvais coup à son adversaire. Heureusement que le Russe connaît les habitudes de l'ours, qui est une méchante bête, .sournoise et vicieuse. Il ne lâchera son adversaire que quand il l'aura réduit à merci. La manière même dont l'Allemagne a déclaré la guerre a achevé d'exaspérer les Russes. Le paysan n'a pas lu les documents diplomatiques, mais il connaît en gros les événements qui se résument pour lui en deux points essentiels, qui, d'ailleurs, sous une forme un peu simpliste, expriment en elTet, très bien la réalité.
D'abord, l'Autriche, catholique, veut écraser et supprimer la Serbie orthodoxe. La sainte Moscou, la troisième et la véritable Rome, abandonnera-t-elle aux infidèles les vrais disciples du Christ ?
Puis, comme le Tsar cherchait à arrêter les Autrichiens et à les ramener à des sentiments plus humains, le Kaiser, que cette affaire ne regardait en rien, lui a envoyé l'ordre de déposer les armes. — Quel chien supporterait une pareille injure ?
Quel contraste aussi entre la mobilisation de 1904 et celle de 1914. Au moment de la rupture avec le Japon, que personne ne comprenait, que personne ne désirait, il fallait pousser par la force dans les wagons les malheureuses recrues, au milieu des sanglots des femmes et sous les regards hostiles des étudiants et des ouvriers. — L'appel de Nicolas II contre l'Allemagne a été accueilli partout avec un unanime élan. Cette fois ci, chacun sait quelle est la cause qu'il va défendre, et les grands saints thaumaturges qui guidaient jadis les cohortes chrétiennes contre les Tartares, marchent de nouveau à la tète des fils de la patrie contre l'insolent provocateur. Les Allemands, bons observateurs, mauvais psychologues, avaient tracé avec complaisance la carte bariolée des races, des religions, des partis qui divisaient l'Empire des Tsars ; ils s'étaient persuadés qu'au premier choc venu du dehors, l'État se disloquerait, Juifs contre Chrétiens, Polonais contre Russes, socialistes contre réactionnaires. Il s'est trouvé que la guerre a révélé l'union intime et profonde des ômes, la volonté générale de barrer définitivement la route à l'invasion étrangère. La déclaration de guerre a apporté à la Russie un air meilleur, a chassé loin d'elle le mauvais esprit qui lui venait de la race ennemie. Les Allemands avec leur avidité, leur orgueil, leur nationalisme brutal, leur jactance, leur volonté froide, avaient contaminé Pétersbourg : Pétersbourg a disparu devant Pétrograd ; et il ne s'agit pas ici d'une simple question d'orthographe. C'est une ère nouvelle qui commence. Un des titres les plus ordinaires des articles de journaux est : La Guerre Sainte, et jamais ces mots n'ont été plus justes et n'ont mieux répondu à la conscience commune. — C'est une guerre sainte que celle qui a pour objet de détruire l'esprit allemand, de rendre la Russie à son propre peuple, de la purifier des éléments qui la corrompaient et l'affaiblissaient. C'est une guerre sainte que celle qui a donné à la nation l'unanimité morale et l'enthousiasme national, qui l'a affranchie de ses vieilles tares : l'ivresse, les divisions de partis, les haines de races. Le peuple sent l'importance de ces conquêtes, et il ne se les laissera pas arracher.
Si nous abandonnions la Serbie, disait M. Sazonov à un diplomate pendant les pourparlers qui ont précédé la rupture, nous aurions une révolution. — Le péril serait autrement grand si, aujourd'hui, quand chacun a touché du doigt l'importance du conflit, après tant de sacrifices et de ruines, quelque imprudent s'avisait d'arrêter le combat avant qu'il ait abouti à son résultat nécessaire : l'écrasement de l'Allemagne. Quel est le Russe qui oserait marchander ses sacrifices quand il s'agit de la foi sainte, de l'indépendance de la race, du salut de la Slavie ! Quel est le Tsar ou le ministre qui oserait parler de concession et de paix, quand il s'agit de l'avenir du peuple, de la
dignité du trfme et de la grandeur de la patrie? Le fou qui l'essaierait disparaîtrait aussitôt, emporté, submergé, broyé par le courant, comme périrait le marin insensé qui tenterait de résister au flot des grands fleuves russes, au moment de la débâcle du printemps.
Les Allemands se bercent de vaines illusions quand ils" spéculent sur la pusillanimité de certains chefs ou les défaillances de quelques partis. Pas plus en Russie qu'en France, il n'y a ni un homme ni un groupe qui soient assez puissants, même s'ils le voulaient, pour parler de paix avant une victoire absolue et complète. Guillaume II peut entrer à Moscou, si la fortune le favorise. Nicolas II ne répondra pas plus à ses offres de négociations qu'Alexandre I*' ne répondit à Napoléon. Il est certain, et hors de contestation, que la Russie ne renoncera pas à la guerre avant d'avoir assuré l'affranchissement définitif des populations slaves. — Nicolas II l'a déclaré, et les Romanov tiennent leurs promesses. Ils se distinguent par là des HohenzoUern et des Habsbourgs.
La lutte ne saurait donc se terminer que par la mise hors de combat d'un des deux adversaires. Cela revient à dire que la défaite de l'Allemagne est certaine, — plus ou moins rapprochée, mais certaine, — puisque la Russie est invincible, et qu'elle a toujours été invaincue toutes les fois qu'elle ne s'est pas trahie elle-même.
Nous le montrerons en étudiant rapidement, dans le prochain numéro, les ressources presque infinies dont elle dispose, et en analysant la psychologie du soldat russe.
BIBLIOGRAPHIE
Le livre allemand "J'accuse"
Ce livre, composé par un Allemand authentique et publié à Lausanne,'*' en Avril dernier, est, après les protestations du D' Liebknecht et de quelques autres socialistes, le cri d'une conscience honnête, protestant contre le tissu de mensonges et de calomnies par lesquels on a trompé le peuple allemand. C'est le plus habile réquisitoire contre la politique et les chancelleries de Berlin et de "Vienne. Nous en donnerons un extrait concernant l'Autriche.
D'après l'auteur, c'est l'empereur François-Joseph qui est le premier coupable. En effet, il est prouvé, par les révélations de M. Giolitti au Parlement italien que, dès l'été de 1913, le gouvernement autrichien, inquiet des progrèsdu panserbisme en Bosnie et Herzégovine, avait conçu le projet d'écraser la Serbie. S'il a retardé la réalisation de son plan jusqu'en 1914, c'est qu'il attendait une occasion favorable et le concours de l'Allemagne. L'attentat, à jamais déplorable, de Sarajevo, la lui a fournie, et, le 23 juillet, il adressait à Belgrade un ultimaltum, connu du cabinet de Berlin, et qui, par le caractère exorbitant des conditions, était calculé pour provoquer la guerre.
(1) J'accuse, von einem UeutscUcn. - Lausanne, Pavot et C", éditeur, 1915.
Le livre rouge qui contient le recueil des dépêches autrichiennes est plus significatif par ce qu'il ne renferme pas que par son contenu. On sait qu'à toutes les propositions de médiation émises par l'Angleterre et soutenues par la France, le cabinet de Vienne a opposé une fin de non recevoir, sous prétexte que le conflit ne regardait pas les autres Etats. M. de Bethmann-Hollweg a prétendu qu'il avait appuyé, à Vienne, les propositions de médiation. Or, on ne trouve, dans le livre rouge, aucune trace ni de la pression qui aurait été exercée par Berlin dans le sens de la paix, ni des projets de médiation. La chancellerie allemande était donc complice de celle de Vienne, dans cette affaire.
Voici donc les chefs d'accusation que l'auteur porte contre l'Autriche :
1" Elle a adressé, à la Serbie, un ultimaltum contenant des exigences telles que la guerre devait s'ensuivre ;
2" Elle a repoussé la demande des autres puissances réclamant la prolongation de 48 heures'-' ;
3" Elle a rappelé son envoyé à Belgrade malgré la réponse satisfaisante de la Serbie à toutes ses déclarations, sauf deux, et quoique, pour celles ci, la Serbie proposât de s'en rapporter au tribunal de La Haye;
■i» Elle a décliné toutes les propositions médiatrices faites par l'Angleterre, en cachant soigneusement ses vrais projets d'exécution militaire ;
5° La première de toutes les puissances, elle a commencé >a mobilisation et ses opérations contre la Serbie, dès le 28 Juillet ;
6» Elle n'a consenti à entrer en pourparlers avec la Russie qu'au dernier moment, le ,31 juillet, lorsqu'il était trop tard, et, le lendemain, son partenaire, l'Allemagne, déclarait la guerre à la Russie.
L'auteur conclut de ces six faits, démontrés à l'aide des documents officiels, que l'Autriche est coupable, seule ou de concert avec d'autres, d'avoir provoqué l'explosion de la guerre européenne.
G. Bonet-Maurv.
ÉCHOS ET NOUVELLES
Situation Politique
La situation en Bohême. — Dans son numéro du 4 juillet. Le Matin a publié une correspondance venue d'Autriche, où M. Georges Verdène rapportait une conversation qu'il avait eue avec un Allemand-Autrichien au sujet des Tchèques. L'Allemand s'exprimait ainsi : «Les Tchèques? — Race détestable ; un boulet au pied de l'Autriche, lis nous haïssent, ils ont toujours regardé les Autrichiens comme leurs pires ennemis. Ils ont trahi tant qu'ils ont pu ; ils se vendent aux Russes chaque fois que l'occasion s'en présente. On a dû décimer le 28" répiment de Prague ;
12) Il rfssort d'un témoignafje autorisé reçu rie Berlin, que le Kaiser • i.ut, pendant sa eroisiére en Norvège, le texte de l'iHlinialluni aulrieliien a 1.1 Serbie et (|iril écrivit, en marge, avant de le renvoyer : • Ne pas accorder jilu» de 48 heures •. •
on a fusillé tous les officiers, y compris le colonel. Quand nous en aurons fini avec les Russes et que la guerre sera terminée, on les matera, ces affreux Tchèques. »
La menace pouvait passer pour le bavardage fantaisiste d'un pangermaniste exprimant le vœu secret de son parti qui s'arroge le droit de régler leur compte à tous ceux qui ne s'inclinent pas devant la férule allemande. Elle devient, aujourd'hui, une réalité.
Depuis le commencement de l'offensive austro-allemande en Galicie, les Pays tchèques sont livrés à des persécutions de plus en plus sévères. Pour se venger de l'indifférence manifeste des Tchèques pour la cause autrichienne, les gouvernants de Vienne s'acharnent sur la Bohème.
Dans notre premier numéro, nous avons informé nos lecteurs des projets pangermanistes pour après la guerre. Nous ne nous doutions pas alors que leur réalisation, qui paraissait chimérique, fût si proche..
Il y a quatre semaines, les Allemands ont tenu une assemblée, à Prague, où ils ont pris d'importantes décisions au sujet de l'avenir des Pays tchèques. La minorité allemande cherche à s'assurer une hégémonie complète et définitive sur la majorité tchèque. Les efforts allemands se portent avant tout sur la su[)pression absolue de l'emploi de la langue tchèque dans le fonctionnement interne des administrations du pays où, admise viafacti, elle était de jour en jour, plus employée.
Le gouvernement appuie, de son mieux, ces menées pangermanistes. La passivité obstinée des Tchèques pendant la guerre, leur résolution manifeste de n'avoir plus rien de commun avec l'Autriche, l'ont exaspéré. Longtemps on n'a rien osé tenter contre eux, mais maintenant on profite des premiers succès temporaires en Galicie pour les punir de leur indifférence hostile. C'est le gouvernement militaire qui a donné le mot d'ordre et qui commande et dirige les opérations.
Les Tchèques ne se sont pas prêtés, jusqu'à présent, à la comédie des adresses de loyalisme envers l'empereur. Maintenant, ces adressesde viennent obligatoires, sur l'ordre du gouvernement, aussitôt que les circonstances s'y prêtent. Les représentants des villes tchèques, assemblés pour discuter des questions administratives urgentes, ont dû commencer, sous les auspices du Statthalter, leurs délibérations par le vote d'une adresse à l'empereur.
A la fin de l'année scolaire, on a ordonné à tous les instituteurs de prononcer, devant leurs élèves, des discours exprimant la fidélité envers l'empereur et la monarchie et exhortant la jeunesse à être prête à tous les sacrifices possibles « pour la patrie austrohongrois. » Les instructions des préfets reprochaient aux instituteurs tchèques d'avoir manqué à tous leurs devoirs en négligeant d'élever leurs élèves en bons Autrichiens, et exprimaient l'espoir qu'ils feraient désormais tout leur possible pour réparer cette négligence criminelle envers la monarchie.
Le gouvernement croit-il vraiment au succès de toutes ces manifestations commandées ? Est-ce qu'on a jamais pris au sérieux, dans les Pays tchèques, les sentiments de fidélité et do loyalisme pour un roi et empereur qui n'a jamais montré pour son peuple tchèque que de la haine et du mépris ?
Mais ces humiliations morales imposées à un peuple absolument abanrlonné -et plus que jamais désarmé, ne doivent être que le prélude d'un asservissement complet, d'une absorption définitive des Tchèques dans un État purement germanique.
On a déjà préparé la division administrative du Royaume tchèque en districts allemands et mixtes, division h laquelle les délégations tchèques se sont toujours vaillamment opposées. On a préparé même une loi proclamant l'allemand langue officielle de l'État, et cette loi doit être promulguée avant la fin de la guerre.
Tout cela n'est qu'un faible spécimen de ce qui arriverait dans l'Europe nouvelle que rêve l'imagination pangermaniste. Dans cette Europe, les Pays tchèques ne doivent plus exister. La marée allemande doit engloutir le peuple qui se croit si près de son affranchissement définitif et d'une vie nationale à jamais indépendante.
Est-il possible que l'on trouve parmi les diplomates, dans les milieux politiques, dans la presse des grandes nations libérales, des gens qui demandent à la fois l'affaiblissement de l'Allemagne et la conservation de l'Autriche- Hongrie, dont l'exislence n'est qu'une provocation intolérable à l'Europe non allemande? Des gens qui invoquent la liberté des peuples et qui voudraient cependant contribuer à l'asservissement le plus impitoyable des Tchèques ?
La a conspiration » tchèque contre l'Autriche-Hon-
grie. — 'Vienne ne doit pas ignorer l'action politique des colonies tchèques ù l'étranger qui agissent d'ailleurs ouvertement. Parmi les lecteurs les plus assidus de tout ce qui a été publié, soit par des particuliers, soit par les différents comités tchèques, se trouvent, sans aucun doute, les consulats autrichiens des pays neutres. Leurs chefs n'ont laissé échapper aucune manifestation tchèque. Us se sont intéressés avant tout aux légions de volontaires tchèques, et ils ont cru de leur devoir d'envoyer à Vienne les rapports les plus détaillés.
Le gouvernement de Vienne, dont la mentalité n'a pas changé depuis le temps de Marie-Thérè.se, reste incapiible de comprendre la psychologie de ses peuples. Longtemps il n'a pu se rendre compte que tous ces « actes afïreux » n'étaient que des manifestations spontanées de la ferme volonté de la nation tchè<iue d'être libre. Puis, il s'est aperçu que l'action tchèque à l'étranger correspondait aux « infidélités à l'empereur » des soldats tchèques. Alors, devant ces démonstrations multipliées des sentiments patriotiques slaves on Bohème, il est devenu absolument convaincu que cet ensemble de manifestations slavophiles ne pouvait provenir que d'une vaste conspiration tchèque dirigée contre la monarchie des Uabsbourgs. Et toujours fidèle à .«es procédés absolutistes, les seuls qu'il sache employer pour maintenir l'ordre parmi ses sujets, il a décidé de mettre fin h cette prétendue conspiration par des procès politiques, des persécutions, des emprisonnements et des exécutions capitales.
La guerre actuelle devrait déjà avoir persuadé Vienne et Budapest que le procès de Zagreb n'a point réussi à supprimer le « danger yougoslave >'. et que celui de Maimaros Sziget n'a point rendu les paysans orthodoxes ukrainiens du Nord de la Hongrie plus enthousiastes pour
leurs bourreaux magyars, ni pour leur chef suprême, François-Joseph. Pourtant la monarchie persiste dans son système de procès de haute trahison.
En automne, elle a débuté, en Moravie, par l'exécution capitale de patriotes tchèques. Il suffisait d'avoir en sa possession le manifeste russe pour être reconnu coupable do trahison. Puis vint l'arrestation des hommes politiques; au mois de février, un important procès a eu lieu à Prague contre M. Matejovsky, conseiller municipal, et ses nombreux coaccusés, organisé avec l'intention d'intimider les Tchèques.
A Ljoubliana, ce sont les étudiants Slovènes qui sont appelés devant les juges. Et dernièrement, à "Vienne, soixante-neuf personnes de Moravie viennent de comparaître devant les tribunaux, réunis dans une même accusation de manifestations russophiles et de haute trahison ; quinze ont été condamnées à mort, les autres à de longues années d'emprisonnement.
Aujourd'hui, toute la police autrichienne est mobilisée pour réunir les éléments d'un grand procès de haute trahison contre les hommes politiques tchèques, et malgré les difficultés sans nom où il se débat, le gouvernement de "Vienne trouve encore le temps de créer une commission spéciale pour organiser une bonne mise en scène dos débats.
Dans les milieux officiels de Vienne, on affirme que c'est l'empereur même qui pousse ses ministres dans la voie des persécutions. 11 est, dit-on, très irrité de l'infidélité de ses sujets slaves, il refuse de signer les recours en grâce et il exige même l'exécution immédiate dos condamnés à mort. On s'attend à ce que le procès intenté au député russe Markov et à ses sept coaccusés, qui dure déjà depuis huit semaines et dont les débats ont lieu en langue allemande, bien que les accusés ne comprennent pas cette langue, finisse par des condamnations draconiennes.
Le gouvernement autrichien doi>ne volontiers satis faction aux exigences de son souverain, quand il s'agit de réprimer l'action tchèque.
Il trouve toujours en grande abondance les pièces à conviction dont il a besoin. Il suffît, pour s'en rendre compte, de feuilleter les dossiers policiers très volumineux des relations russo-tchèques et serbo-tchèques, les procèsverbaux dos Congrès slaves de Prague, de Sulia et de Belgrade, des voyages du docteur Kramar en Russie, et du séjour du professeur Masaryk et du député Klofac à Belgrade.. Nul doute qu'avec son zèle bien connu la police ne complète son dossier avec quelques documents falsifiés, comme elle en a l'habitude. Alors, on instruira un procès monstrueux où les vies des représentants politiques tchèques seront mises en jeu.
A côté de griefs anciens, la police prétond avoir des bases d'accusation plus récentes. Le gouvernement autrichien affirme qu'il se trouve en présence d'un dangereux complot tramé par les hommes politiques tchèques avec le concours de l'étranger. Il étaye cotte accusation fantaisiste sur le séjour à L'étranger du professeur Masaryk, député tchèque au Reichsrat. Ses voyages depuis la déclaration de guerre en Hollande, en Suisse, en Italie, intriguent la police qui donne libre jeu à son imagination. .Elle cherche à
comprendre pourquoi cet éminent homme politique tchèque s'obstine à séjourner à l'étranger pendant une période si troublée. Ne serait-ce point pour entrer en relation avec les hommes d'État des pays ennemis ? Au "nom de qui agit-il. quelles sont ses intentions, le sujet de ses entretiens avec des personnalités élrangeres ? Le gouvernement ne cache pas ses inquiétudes.
Au d'-but du mois de juillet, les représentants des partis ouvriers tchèques ont voulu se rendre à Constance pour accomplir le pèlerinage qu'ils font tous les ans, le jour anniversaire de la mort de Jean Hus. Mais ils n'ont pu en obtenir la permission du préfet de police, qui, pour motiver son refus, leur a dit : « Le rôle que joue M. Masaryk en Suisse est vraiment intolérable ». Et pourtant il ne s'agissait que d'une visite dans une ville allemande !
Le gouvernement autrichien ne peut jamais comprendre qu'une action politique puisse être conduite ouvertement. 11 est persuadé qu'un véritable complot contre la monarchie Q- iste en Suisse, et que ce complot ne peut être organisé (| Il 'avec l'appui financier des ennemis de r Autriche-Hongrie.
11 y a quelques mois, on a perquisitionné chez un journaliste tchèque à Zurich. La police suisse qui agissait à la demande du gouvernement autrichien, comme ses repré sentants eux mômes l'ont reconnu, cherchait surtout à découvrir si M. X... n'était pas au service d'un pays en guerre avec l'Autriche-Hongrie. Le gouvernement de Vienne a demandé aussi à la police de Zurich de surveiller les déserteurs tchèques et de fournir des renseignements sur eux. La Suisse refusa, trouvant que c'était un acte contraire au droit d'asile. Elle a consenti simplement à imposer une caution de L500 à 2.000 francs aux déserteurs qui désiraient rester sur son territoire.
Gomme la police suisse ne se prêtait pas assez facilement aux exigences de Vienne, le gouvernement autrichien semble avoir décidé d'agir par ses propres moyens. Nos compatriotes résidant en Suisse se sont aperçus, ces derniers temps, que dans leurs organisations de nouveaux adhérents se présentent en grand nombre, qui se pré- • tendent tchèques quoique leur connaissance de la langue laisse beaucoup à désirer, et qui étaient jusqu'alors inconnus dans la colonie. Ces individus manifestent toujours un intérêt extraordinaire pour l'action en faveur de l'indépendance des Pays tchèques. Ils se montrent pleins de zèle et ne manquent aucune réunion.
Mais ce sont surtout les Tchèques des États-Unis, leurs relations avec la mère-patrie et les autres colonies tchèques qui intéressent la police autrichienne. C'est ici qu'elle cherche à découvrir, derrière la propagande qui se fait ' ouvertement, l'existence d'un complot. Dans cette inten- ' tion, des perquisitions minutieuses ont été organisées, tout récemment, dans. les bureaux de la Banque Bohemia, à Prague, qui est en relation avec les grandes maisons de crédit américaines.
Ceux qui connaissent à fond l'action politique tchèque à l'étranger et qui sont également au courant do la situation à Prague, ne peuvent que souhaiter que le gouvernement continue ses perquisitions et fasse les enquêtes les plus minutieuses. S'il ne fait pas usage de faux documents et de faux témoignages, il sera obligé d'avouer qu'il ne s'agit aucunement d'un complot organisé
par des moyens plus ou moins critiquables, mais d'une action réfléchie, et qui constitue la hautaine réponse que le peuple tchéco-slovaque se contente d'opposer aux ignobles procédés des gouvernants de Vienne et de Budapest. Avant la guerre, les représentants des Pays tchèques ont donné assez de preuves de leur esprit de conciliation et de modération, de leur désir sincère de voir la monarchie fortifiée et consolidée par l'établissement du système fédéraliste. Leurs voix n'ont pas été écoutées, leurs vœux n'ont pas reçu satisfaction. Il est bien tard aujourd'lu;! pour leur demander de s'incliner devant des autorités qu'ils n'ont jamais reconnues. Rien ne peut changer la ferme décision de la nation tchèque, ni les menaces, ni la prison, ni les exécutions. Puisqu'en Bohême il est interdit à la population de proclamer ses sentiments patriotiques, c'est-à-dire antiautrichiens, c'est à ceux qui profitent de l'hospitalité de nations libres et généreuses, d'affirmer hautement la décision du peuple tchèque de préparer un avenir meilleur, et de faire connaître partout les vrais sentiments des Tchèques et des Slovaques. Mais c'est une tâche bien difficile de faire pénétrer dans les cerveaux des gouvernants austro-hongrois cette conception da^ drcils et des aspirations d'un peuple, conception qui découle de principes politiques trop modernes pour être comprise par les hommes à tout faire d'un régime suranné.
La censure autrichienne en Bohême est désespérée. La pres.se tchèque s'étaiit conformée avec une prudence pleine d'ironie à ses exigences, il ne lui reste que très peu d'occasions d'exercer son autorité, ce qui est loin de satisfaire ses appétits. Son inactivité lui pèse et lui semble honteuse au moment où toute la police autrichienne est mobilisée contre le peuple tchèque. Toujours ingénieuse, elle a fini par découvrir un large champ d'action. Elle passe en revue toute la production littéraire et artistique tchèque de ces dernières années et épluche toutes les œuvres inspirées de près ou de loin par des sentiments slavophiles. Elle y apporte une méthode et un zèle dignes de ses maîtres, les jésuites.
Ne pouvant découvrir rien de critiquable dans le livre récemment paru, La terre de Jean Hus, elle a pris sa revanche, sur la dernière page de la couverture et a supprimé deux annonces, l'une d'une grammaire russe, l'autre d'un dictionnaire français.
Dans le domaine des arts plastiques, elle a trouvé quantité de sujets d'alarme. Sur son intervention on a défendu la vente des médailles commémoratives du dernier congrès des Sokols et môme des cartes postales publiées à l'occasion de ces fêtes, dont nos amis français gardent sûrement un souvenir ému. On confisque les reproductions du tableau du peintre Spillar «le Forgeron de Lesetin», représentant une scène de révolte contre les autorités et datant d'une vingtaine d'années; les gravures représentant les adieux du célèbre publiciste Havlicek avant sa déportation, et même le portrait du docteur Rieger avec sa devise : Nedejme se! (Ne jamais céder 1)
Les inquiétudes du gouvernement autrichien. — Le
gouvernement autrichien refuse de délivrer des passe- ports aux députés socialistes désireux de se rendre en Allemagne,
de peur que le mouvement paci6ste qui se manifeste maintenant dans certains milieux socialistes allemands ne gagne du terrain en Autriche. Malgré les succès allemands sur le front oriental où Tarmée austro-hongroise ne joue qu'un rôle des plus secondaires, la situation de l'Autriche-Hongrie est désespérée. La moindre chose sufTirait pour déclancher une révolte qui compléterait d'une manière absolue l'oeuvre de dissolution déjà commencée; et le gouvernement se rend compte que l'on pourrait très facilement attenter aux jours de la vieille monarchie en s'abritant sous le voile innocent du pacifisme.
La Nation Tchèque intéresse ou plutôt inquiète beaucoup le gouvernement de Vienne et le ministère des Afïaires étrangères. Nous avons reçu de Bucarest la nouvelle que l'ambassadeur autrichien a été chargé d'étudier les rapports des Tchèques avec la Russie, avec Paris (en particulier avec notre directeur), et avec la Suisse. Pourquoi est-ce à Bucarest que ce grand honneur est échu ? Nous l'ignorons. Nous savons que le comte Czernin était un des contîdents de François-Ferdinand, et les journaux magyars ont publié des renseignements intéressants sur les fonds secrets qui ont été mis à sa disposition. Evidemment, l'Autriche a une telle confiance dans ses diplomates des Balkans qu'elle leur réserve même la surveillance de l'Occident. Nous espérons que notre correspondant à Bucarest nous enverra bientôt des renseignements plus précis.
LES SLAVES DU SUD
Session de guerre de la Diète Croate
(de notre correspondant particulier)
(Nous avions communiqué les épreuves de cette correspondance au Temps. Elle lui a paru assez intéressante pour qu'il l'ait publiée à peu près in-extenso dans son numéro du 31 juillet. Nous sommes très reconnaissants à notre puissant confrère de la publicité qu'il veut bien faire à nos articles. Nous avons été seulement un peu étonnés que le Temps, dont nous connaissons l'extrême correction et les sentiments de loyale confraternité, n'ait pas cru nécessaire de citer La Nation Tchèque. Il n'y a eu là, sans doute, qu'un malentendu sur lequel nous appelons l'attention du Temps et qu'il s'empressera de réparer. — Note de la Réd.).
Zagreb, 10 juillet.
Au moment de l'attentat de Sarajevo, la Diète croate (sabor) était en plein travail. Sur la base du maintien provisoire de la convention financière avec la Hongrie, elle discutait le budget, et devait passer ensuite à la discussion de toute une série de projets de lois économiques et administratives. La coalition serbo-croate, qui forme la majorité, cherchait à renouer le fil de la vie constitutionnelle interrompue depuis plusieurs années. Elle avait même con.senti à soutenir le gouvernement bureaucratique
du baron Skerlecz, qui, de son côté, avait déposé sur le bureau divers projets de lois, que la coalition jugeait urgente. La session s'écoulait assez paisiblement quand survint l'assassinat du prince héritier autrichien, le dimanche 28 juin 1914.
Le mardi suivant des scènes scandaleuses furent provoquées par les députés du parti frankiste et du parti des paysans, protestant contre la présidence de M. Medakovitch en sa qyalité de Serbe. La majorité de la Diète punit sévèrement ces députés provocateurs qui, sous l'influence des cercles militaires viennois, cherchaient à exploiter l'attentat dans des buts factieux, et prononça leur exclusion pour une longue période. Mais l'atmosphère était trop orageuse, tout travail sérieux était devenu impossible. Le président, après avoir fait hâtivement voter le budget, ajourna la session jusqu'à une période plus favorable.
Les événements suivirent leur cours. En Autriche, les Diètes provinciales et le Reichsrat ne furent pas convoqués. Le 24 juillet, un rescrit impérial ajourna le sabor, ce qui enlevait au président le droit de le convoquer en son nom ou sur la demande de vingt membres de la Diète.
Du moins, l'immunité parlementaire restait acquise aux membres de la Diète croate, aussi bien qu'à ceux du Parlement hongrois. Bien plus, les quarante députés de la Diète croate, qui sont délégués par elle au Parlement de Budapest pour y représenter le royaume de Croatie, sont doublement couverts par la loi constitutionnelle, à la fois comme membres de la Diète et comme membres du Parlement de Budapest. Seulement, tandis que l'immunité des députés hongrois a été respectée, l'immunité des députés croates, même de ceux qui jouissaient de cette double immunité, a été impudemment violée par les autorités militaires et par la police. Parmi les membres de la coalition serbo- croate — de cette même majorité qui venait de donner au gouvernement des preuves de son esprit de modération et d'extrême prudence — plusieurs ont été emprisonnés, internés et emmenés comme otages.
"Tout au début de la guerre, on écroua ainsi les députés Svétozar Pribitchévitch, le D' Sergyan Boudisavlyévitch, Ghika Jovitch, Vétchéslav Vilder, le professeur Gyouro Sourmin et d'autres. Le président de la Diète, le D^ Bogdan Medakovitch, lui-même, fût arrêté dans une station balnéaire et conduit à Zagreb sous escorte militaire. Ghika Jovitch fut interné à Arad où il est mort.
Lorsqu'on convoqua le Parlement hongrois, on remit pourtant en liberté la plupart des détenus, mais ils durent s'engager solennellement vis-à-vis du comte Tisza, à ne pas porter plainte devant l'assemblée, dont ils étaient membres, des illégalités dont ils avaient été victimes. Encore retint-on en prison le député Mgr Valérian Pribitchévitch, déjà impliqué dans le procès de 1908 comme suspect de haute trahison, et le député Sergyan Boudisavlyévitch, inculpé de haute trahison parce qu'il avait été le président de la société serbe de gymnastique Sokol, à Zagreb. Le chef du parti indépendant serbe, le député Svétozar Pribitchévitch, fut laissé en liberté, mais il lui fut interdit de quitter Budapest, et on lui refusa même l'autorisation d'assister aux séances du sabor.
Après une interruption de dix mois, la diète croate a été
convoquée par rescrit impérial le 14 juin dernier. Le gouvernement lui avait fixé un programme minutieusement limité : on exigea de chaque parti, et en particulier de la coalition serbo-croate l'engagement de ne pas sortir de l'ordre du jour établi par le gouvernement; les députés durent promettre de ne faire aucune déclaration antimagyare ou antiallemande, et de ne présenter aucune récrimination.
Le ban, le baron Skerlecz, avait reçu d'avance le rescrit impérial qui dissoudrait la Diète avec l'ordre de le promulguer à la moindre incartade.
Dans ces conditions, la session ne pouvait être qu'une ridicule comédie.
La majorité avait décidé de s'y prêter parce qu'elle jugeait nécessaire de maintenir une apparence de vie constitutionnelle et qu'elle voulait éviter la dissolution. Dans l'attente des événements qui pouvaient se produire, il n'était pas inutile de maintenir un corps politique qui représentât la nation et qui pût à l'occasion intervenir et défendre les intérêts du pays.
Malgré les précautions du gouvernement, la session de la Diète a donné lieu à des incidents qui indiquent l'esprit antimagyare et antiallemand de la majorité. La déclaration de loyalisme du vice-président, NL Magditch, à l'ouverture des débats, eut le caractère d'une démonstration très nette contre les Magyars.
« Le peuple croate, a dit M. Magditch, a librement élu comme roi, dans son assemblée de 1527, un membre de la famille qui le régit aujourd'hui encore ; dans son assemblée du 9 mars 1792, il a voté la loi fondameiitale, d'après laquelle il est tenu de coopérer avec tous les autres peuples de la monarchie habsbourgeoise à la défense de cette Monarchie contre ses ennemis extérieurs. Ce principe de solidarité dans la défense fut accepté ensuite par tous les autres peuples de la Monarchie. Nous, descendants de ces ancêtres sages et patriotes, nous entendons vénérer leur mémoire et consacrer tous nos efforts à l'accomplissement de leur promesse, comme l'exige notre honneur national. Et nous l'accomplissons dès aujourd'hui, où notre perfide alliée d'hier essaie de s'emparer par la force de notre mer... (Interruptions. Le député Persitch : Vive la mer croate ! Applaudissements répétés. Cris : Vive Tlstrie croate ! Approbations et applaudissements. Le député WiLDER : Vivent Laguinya et Spintchitch ! Approbations et applaudissements)... lorsqu'il veut nous arracher un territoire habité en écrasante majorité par les Croates et les Slovènes... (Le député Perchitch : Vivent les Slovènes ! Applaudissements prolongés)... un territoire que le Croate a toujours appelé sa patrie et où cet ennemi prétend, au nonf du principe de nationalité, assujettir une grande partie d'une nation civilisée et politiquement unie, qui déteste tout esclavage... (Longues approbations et applaudissements). Le peuple croate forme depuis dix siècles une nation politique, qui a toujours défendu sa liberté et qui s'est conservée telle malgré les vicissitudes de la fortune. Il a su garder son patrimoine, il saura le faire aussi dans les graves circonstances d'aujourd'hui ». Le Docteur Magditch a rappelé ensuite le lourd tribut que le peuple croate a payé au cours de cette guerre : «Grûce à tous ces sacrifices de sang et de biens par lesquels le peuple
croate a contribué au succès final de la guerre, je crois pouvoir affirmer la confiance inébranlable de toute cette assemblée, qui est le représentant de toutes nos aspirations politiques et nationales, que ces sacrifices porteront leurs fruits bénis et que le vœu constant et ininterrompu de la nation vers son unification sera réalisé. . . (La Diète se lève. Longs applaudissements frénétiques. Vivats. .), unification fondée sur le principe national, sur le droit politique, historique et positif, unification dans un corps politique unique et indépendant. . . (Vivats. Approbations et applaudissements. Le député Hervoy du parti du Docteur Startchévitch : faites le dire à Tizsa !...). Elle rendra possible le libre développement de la vie nationale, politique, morale et économique du peuple croate dans l'intérêt de la civilisation et du progrès, ainsi que dans l'intérêt de la Monarchie. »
Le compte-rendu publié par le chef de la coalition serbocroate, le Docteur Baday, dans le Hrcatski Pokret, nous apprend que cette déclaration a été rédigée d'accord par les deux partis serbophiles de la Diète, la coalition serbocroate et le parlidu Docteur Startchévitch en dehors des deux partis serbophobes, c'est-à-dire de la fraction du Docteur Franck et du parti paysan. Cette indication nous donne le sens vrai de ce manifeste qui, sous des apparences de loyalisme, est un appel à la Serbie et une véritable déclaration de guerre aux Magyars, au gouvernement de Budapest et à la dynastie des Habsbourgs qui a morcelé le peuple yougoslave.
Le gouvernement hongrois l'a si bien compris que dans les communications envoyées aux journaux par son agence télégraphique officielle, il a supprimé toute la partie politique du discours du Docteur Magditch et n'a conservé que les expressions banales de loyalisme qu'il avait introduites pour pouvoir prononcer son dicours, et les parties qui pouvaient être interprétées contre les Italiens. Le député Radilch a interpellé le gouvernement à la Diète à cau.se de cette fausse information de l'agence officielle, mais le compte-rendu de son interpellation dans les journaux a été supprimé par la censure.
Toute la presse indépendante a signalé le sens réel de la manifestation du D"' Magditch. » Aujourd'hui, plus que jamais, écrit le Hrcatski Pokret, il est nécessaire de proclamer bien haut que notre peuple est inébranlable dans ses aspirations vitales, qu'il enlend ne dépendre que de lui même, qu'il veut être uni et libre. »
Ainsi qu'on pouvait le prévoir, à côté des démonstrations contre les Magyars, il y a eu de bruyantes récriminations contre l'Italie k cause des prétentions de quelques chauvins sur des terres yougo-slaves. Le président, le D^ Magditch, écrit le Hrvatxki Pokret, qui est l'organe de l'évolution serbo croate, a rappelé la tentative armée de l'Italie pour s'emparer de notre mer, il a été interrompu par une bourrasque de protestations : « Vive notre mer croate! Nous ne renoncerons jamais à notre mer croate! ViveRiéka(Fiume) croate!» Ensuite, il a parlé des aspirations italiennes sur des terres habitées par les Croates et les Slovènes. Ses mots ont alors provoqué une vraie manifestation de toute l'assemblée en faveur de l'Istrie slave, de Trieste et un enthousiasme indescriptible pour nos frères Slovènes. Toute la salle est debout ; les applaudissements et les acclamations se prolongent plusieurs minutes. Dans les galeries se trouvent les premières personnalités de notre
peuple el les députés de l'Istrie, MM. Laguiiiya et ispintchitch. Ils sont salués et acclamés avec enthousiasme par les députés, auxquels s'unissent les députés des galeries. On a vu par cette démonstration que notre peuple est fermement décidé de défendre chaque pouce de sa terre, et que toute tentative de lui arracher une partie de son territoire provoque la résistance la plus acharnée de tout son être. Ce fut un moment et une scène historique dans la séance historique de rassemblée croate.
Quelques jours après la publication du manifeste au peuple et au Parlement anglais du Comité yougoslave à Londres, le comte Tisza avait fait appeler les chefs de la coalition et leur avait intimé l'ordre de désavouer les signataires du manifeste d'autant plus que parmi eux se trouvait un membre de la Diète croate : le D' Hinko HiNKOviTCH. La même volonté fut exprimée par le ban, le baron Skerlecz, aux autres représentants des partis croates à Zagreb. Le désaveu devait être public et solennel et il devait avoir lieu à la Diète qui allait justement être convoquée. «Si vous lardez à le faire — disaient le comte Tisza et son sous-ordre de Zagreb — cela prouverait que vous approuvez les agissements des émigrants yougoslaves. »
La situation était difficile; les Croates ne voulaient pas désavouer le Comité yougoslave, qui est en même temps leur représentant auprès des Puissances de la Triple- Entente, et ils désiraient éviter à la nation de nouvelles persécutions. Après de longs débats, ils s'arrêtèrent à la solution suivante : à la première séance de la Diète, le président donnerait au nom de tous les partis une vague déclaration de loyauté, sans faire allusion au Comité yougoslave. 11 n'en est, en ellet, aucunement question dans le discours du D' Magditch et ce silence serait déjà significatif, en dehors même des déclarations si précises sur l'unification des Yougoslavi s. Remarquons encore que d'aucun côté, aucune parole n'a été prononcée contre le Comité yougoslave pendant toute la session.
Par contre, au cours des séances, des manifestations antimagyares et antiailemandes se sont produites à diverses reprises. Les partis d'opposition proposèrent ainsi qu'on ne ratifiât pas la convention financière avec la Hongrie, et qu'on votât l'indépendance financière de la Croatie. Les motifs de ces propositions, fortement applaudis par le public nombreux des galeries, ont été supprimés dans les journaux par la censure.
« 11 est absurde », a dit le député Radilch (24 juin), « de parler de combourgeoisie tant que ces conflits existent. Et c'est vraiment une contrainte que nous subissons; car, aussitôt que nous exigeons quelque chose, on nous traite de rebelles, on prétend que nous détruisons la paix. Les Magyars comme des beali possidentes retiennent tout ce qui nousapparlient, etnousdépouillentchaquejourdavantage.» 11 a flétri le traitement des Croates à Riélia (Fiume) par la police magyare, et ses paroles ont été accueillies par de bruyants applaudissements de la Diète et des galeries : « Si les Magyars, a-t-il ajouté, sont aujourd'hui un peuple en armes, les Croates le sont aussi », tandis que le député du parti, le D^ Startchévitch Dochène, s'écriait : «A bas la politique de Vienne et de Budapest en Croatie 1 » 11 faut relever, pour dénoter l'esprit qui dominait les discussions,
en dépit des mesures de précaution prises par le ministère, que toutes les exclamations des députés de l'opposition ont élé supprimées par la censure dans les relations des journaux. Elle a supprimé aussi toute une série d'interpellations et môme une réponse du président du gouvernement, le baron Skerlecz, dans la séance du 19 juin.
Le gouvernement a demandé l'extradition du D"^ Serdyan Boudissavlyévitch, député, et du D' Hinko Hinkovitch pour cause de haute trahison. Le premier se trouve depuis le commencement de la guerre en prison préventive. Le second a réussi à s'enfuir à l'étranger et se trouve comme membre du Comité yougoslave à Paris. Le gouvernement a ordonné le séquestre de sa fortuneet decelle de sa femme; ce sont les bonnes traditions des Habsbourgs, qui ne dégaignent pas les petits bénéfices. La majorité du sabor n'a consenti qu'à l'extradition du seul député Boudissavljévitcli, et sur sa demande même.
Le 5 juillet, le sabor a été prorogé sine die par rescrit impérial.
LES AMITIÉS TCHEQUES
Le Grand-Duc Constantin Constantinovitch, le président de l'Académie des Sciences de Pélrograd, est mort le IfiJuin. Ses travaux, dans les sciences et la littérature, spécialement dans l'histoire, lui ont valu une renommée méritée dans le monde savant. C'était un ami fidèle de la nation tchèque. Son drame en vers, Le roi des Juifx, représenté d'abord à Pétrograd, avait été mis en scène, l'année passée, pour la première fois en Europe occidentale, au théâtre de la ville de Plzen (Pilsen) en Bohême. Le Grand-Duc avait envoyé une lettre très aimable au directeur du théâtre où il promettait de venir assister aux représentations, au mois de juillet; la guerre ne lui permit pas de réaliser son projet, «jui n'avait causé aucune joie au gouvernement autrichien.
Nous avons publié, dans un de nos précédents numéros, quelques lignes d'admiration et de sympathie pour nos VOLONTAIRKS TCHÈQUES. Nous aurons l'occasion de revenir encore sur leur belle conduite au cours des combats qui se sont livrés récemment en Artois ; mais nous voulons donner dès aujourd'hui communication à nos lecteurs de la belle lettre qu'un de nos abonnés met gracieusement à notre disposition et dont le signataire est le chef admiré et aimé des volontaires, le capitaine Salle. •
Rennes, le 16 juin 1915.
Monsieur,
J'ai pu avoir des nouvelles de la plupart de mes soldats tchèques blessés, mais je n'ai pas entendu parler de B. . ., depuis que je l'ai quitté à l'ambulance du front. 11 m'a semblé que sa blessure n'était pas grave ; je voudrais bien ne pas m'êlre trompé. Voulez-vous avoir la complaisance de me faire savoir s'il va mieux et où il se trouve.
Je profile de la circonstance, Monsieur, pour vous dire que je ne m'avançais pas trop lorsque je disais à mes chefs que je me portais garant du dévouement des Tchèques sous mes ordres, et de leur ferme volonté de mener à bien toutes les missions qu'on voudrait bien nous confier.
Ils sont sortis de la tranchée avec un mépris absolu du danger, ils ont marché droit sur l'ennemi, joyeux, fiers et vaillants; ils ont combattu intelligemment avec un entrain el une vigueur extraordinaires. En un mol, ils se sont comportés comme de vrais Français, en héros.
Je serais heureux si ce modeste témoignage pouvait vous apporter quelque satisfaction pour tout l'intérêt que vous portez à ces braves.
Il me larde de me retrouver au milieu d'eux, mais je suis dans l'obligation de garder le lit pendant trois semaines encore.
Veuillez etc.. , Capitaine 8allé,
Comaiandant la 1" Compagnie du i" Régiment Etranger.
Il ne manque pas, en France, de personnes qui, malgré tous nos elîorts, n'arrivent pas encore à comprendre que les Tchèques ne sont pas des Autrichiens. Les volontaires ont prouvé, par leur dévouement et leur ardeur, la sincérité de leurs sentiments. Nous comptons sur l'esprit de justice de la France, sur la générosité des officiers français pour dissiper les malentendus qui pourraient se produire çà et là' Les soldats, qui meurent pour briser la domination «lie mande, ont bien le droit de ne pas être confondus avec les sujets du Kaiser ou les sauvages exécuteurs des barbaries de François-Joseph.
LES COLONIES TCHÈQUES
Solennités comméinoratives en l'honneur de Jean Hus à Moscou. — Le 500" anniversaire de la mort de Jean II us a été célébré à l'Université de Moscou avec une imposante solennité, le 4 juillet (n. s.) dernier.
Depuis longtemps les Russes honorent en Jean Hua le défenseur du slavisme contre le germanisme ; ils ont consacré de nombi'eux travaux à sa vie et à son œuvre. Récemment, l'Université de Moscou avait décidé de placer, dans l'enceinte de l'Université, le buste du fondateur de la première université slave (en réalité du défenseur des droits de la nationalité tchèque et des maîtres indigènes dans l'Université de Prague). La cérémonie du 4 juillet a emprunté des circonstances actuelles une signification et un éclat tout particuliers : la présence ou la participation des plus hauts personnages officiels, des représentants de la ville, de l'Université, de la Société russo-tchèque, de la colonie tchécoslovaque, des députations de sociétés russes, tchèques, slaves, lui ont donné les proportions d'une manifestation grandiose d'amitié russo-tchèque, dont l'écho, en Bohême, en Europe et hors d'Europe, réjouira tous les Tchèques et leurs amis. Si quelque inquiétude pouvait subsister sur les sentiments de la Russie à l'égard de la vaillante nation tchèque, sur l'appui qu'elle prêtera.
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dans le prochain Congrès de la paix, aux revendications légitimes des Tchèques, les voix qui ont glorifié Jean Hus dans la plus ancienne des universités russes et dans la vieille capitale, apportent le réconfort et les espérances attendues.
Le récit qui suit est emprunté au Rousskoé Slooo *~ « Hier ont commencé, à Moscou, les fêtes en l'honneur de Jean Hus, organisées par la Société russo-tchèque à l'occasion du 500* anniversaire du martyre de Jean Hus, l'illustre savant et théologien slave.
Après un service religieux célébré par l'archimandrite Michel, une séance solennelle, consacrée à la mémoire de Jean Hus, a eu lieu dans la salle de théologie de l'Université.
A cette séance assistaient : le gouverneur général de Moscou, prince F. F. Iousoupov, le maire de Moscou, M. V. Tchelnokov, le professeur E. Leist, faisant fonction de recteur, M. Novikov, membre de la commission administrative du Zemstvo, le conseiller municipal Chamine, des professeurs, les membres de la Société russo-tchèque, des représentants de la colonie tchéco-slovaque, des députations de sociétés tchèques et slaves, d'organisations ou œuvres d'éducation et d'instruction.
La séance fut ouverte par le président de la Société russo-tchèque, I.-S. Bêlaev.
Le professeur R.-F. Brandt prononça un discours sur l'importance de Jean Hus comme savant et théologien.
Le discours du professeur Brandt fut suivi de l'inauguration solennelle dans le vestibule du nouveau bâtiment de l'Université du buste de Jean Hus, premier recteur d'une université slave.
Le prince Iousoupov déposa sur le buste une palme d'argent. Au nom de la Société russo-tchèque une couronne fut également déposée, portant l'inscription : « La Société russo-tchèque de Moscou au grand slave Jean Hus ». Le prince lousoui'ov adressa à l'assistance une courte allocution, qui se terminait par ces mots : « Vivent les Tchèques et tous les Slaves chers à nos cœurs ! » Ces paroles furent couvertes de hourras.
La musique des ouvriers de l'usine Prokhorov et la chorale de la Société russo-tchèque exécutèrent trois fois l'hymne national russe et le chant : Holà ! Slaves !
A la requête de l'assistance, le prince Iousoupov adressa un télégramme à sa Majesté l'Empereur et un autre au Généralissime.
Puis, dans la salle de théologie de l'Université, toute une série de députations vînt saluer la Société russo-tchèque, à l'occasion de l'inauguration du monument de Jean Hus.
Le maire de Moscou, M. Tchelnokov parla le premier :
« Le monde slave, avec une seule idée, un seul sentiment, vit ces journées mémorables de la lutte du slavisme contre le germanisme. De notre dernier effort dépend la réalisation des espoirs et des attentes du monde slave. Singulière co'incidence de la première guerre mondiale contre le germanisme et du 500" anniversaire de la mort du grand Slave Jea.n Hus ! Et c'est à Moscou, dans l'enceinte de la plus grande université russe, que cinq cents ans après sa mort, se dresse l'effigie du grand Slave. Son idéal, sa foi sainte, sa grande abnégation, sa résolution de défendra
jusqu'au bout ses idées et ses convictions sont pour nous un grand exemple et un encouragement. Que tous ceux qui, à un titre quelconque, participent à la grande lutte, se souviennent de Jean Hus. Si nous savons faire avec sa force, sa foi, son abnégation, le dernier effort, alors viendra la grande fête de la résurrection de la vérité pour tous les peuples de l'Europe et pour tout le slavisme. Je crois à l'avènement de cette heure grandiose. Au nom de Moscou, je salue ici l'union des Slaves. Je salue les Tchèques qui, plus que tous les autres, ont subi les dures atteintes du germanisme. Serrons donc nos rangs et luttons jusqu'à la complète réalisation de la grande idée slave. » Ce discours fut couvert de chaleureux applaudissements.
S. RoDiONOV salua la Société russo tchèque au nom du Zemstvo du gouvernement. Vinrent ensuite des députations : de l'Université de Varsovie, de la section moscovite de la Société impériale d'Histoire russe, de la Société de Bienfaisance slave de Pétrograd, du Comité de patronage des prisonniers slaves, des prisonniers slaves, ofRciers et simples soldats, en résidence à Nijni-Novgorod, des prisonniers slaves de la ville de Sergatch, de la Société tchèque d'Éducation etde BienfaisanceJEAN-A.MOsKoMENSKi,àKiev.
L'académicien A. I. Sobolevski salua la .Société russotchèque au nom de l'Université de Kiev. M. Novikov, membre de la Douma d'Empire, prononça un discours sur la lutte de Jean Hus contre le germanisme et termina ainsi : « On peut brûler un grand homme sur le bûcher, mais on ne peut brûler les idées généreuses qui l'ont inspiré. On peut remporter sur les Slaves des victoires partielles et isolées, mais il est impossible de vaincre le slavisme. » De tous les coins de la salle les applaudissements éclatèrent, et les cris enthousiastes : » Oui ! le slavisme est invincible ! »
Le président de l'assemblée donna ensuite lecture du télégramme suivant envoyé par le ministre de l'Instruction Publique, comte L. Ignatiev : « En ces jours mémorables où l'on fête le souvenir de Jean Hus, j'unis ma voix à l'élan unanime des fils fidèles du slavisme. Que l'image glorieuse du grand lutteur slave, ressuscitée avec éclat dans les cœurs slaves, au 500* anniversaire de son martyre, soit la source où puiseront des forces ceux qui sont engagés dans la lutte du slavisme contre son éternel ennemi ! »
Après les adresses, on écouta des exposés sur l'Idéal de Jean Hus, Jean Hus littérateur, Jean Hus et la Bohême contemporaine.
Pour finir, la chorale de la Société russo-tchèque exécuta quelques chorals tchèques et l'hymne tchèque.
Le 5 juillet, au restaurant de l'Hôtel Métropole, banquet slave auquel assistaient les membres de la Société russotchèque de la colonie tchèque de Moscou et d'autres personnes.
Le président de la Société russo-tchèque Jean Hus, I.-S. Bôlaev, porta des toasts à Sa Majesté l'Empereur et au généralissime des armées russes. Il traça ensuite un portrait de Jean Hus comme champion de la culture nationale et autonome. Après quoi, les convives chantèrent le Vêtchnouïou pamiat en l'honneur de Jean Hus.
Le président des réunions slaves de Moscou, S.-K. Rodionov, prononça un discours, où il représentait les Tchèques
comme les hommes de la terre et du travail, sans lesquels l'Autriche depuis longtemps n'existerait plus. A. -F. Mikouli, dans sa conférence «sur les amis de Jean Hus », s'attacha à montrer que les adeptes de Hus durent leur force non aux armes et à la science militaire, mais à leur foi dans la vérité. Cette foi leur donnait, bien qu'armés de simples massues, la possibilité de lutter avec des adversaires cuirassés d'armures.
Après les discours, on donna lecture d'adresses des Universités de Pétrograd et de louriev (Dorpat), de la Société d'Histoire littéraire de Moscou, de l'Institut pédagogique Chélapoutine, du Comité Slave de Moscou, des Slaves-Tchèques prisonniers, etc.
Après le banquet eut lieu la cérémonie « de la réconciliation » : les assistants se demandèrent pardon l'un à l'autre du mal qu'ils avaient pu faire.
Le 6 juillet, à sept heures et demie du soir, une procession solennelle, partie de la barrière Dorogomilov, où avait été fixé le rassemblement, prit la route de Mojaïsk. En tête du cortège marchaient les représentants de la Société russo-tchèque et des délégations d'autres organisations slaves. Aux sons de la musique des ouvriers de l'usine Prokhorov, le cortège arriva à la Poklonna'ïa Gora, où avait été préparé un bûcher.
Le prince P. -F. lousoupov, gouverneur général de Moscou, faisait, peu de temps après, son arrivée à l'endroit où le bûcher devait être allumé. L'orchestre de la manufacture Prokhorov exécuta l'hymne national, couvert de hourras sans fin. Des discours furent ensuite prononcés par I.-S. Bêlaev, A. Mikouli, le professeur Brandt, R. Jakl et I. Riksi.
A huit heures et demie du soir, au chant de « Holà ! Slaves ! », A. Mikouli alluma le bûcher. A la lueur des flammes, un choeur exécuta une série de chorals, et l'orchestre, pour terminer, joua quelques marches slaves.
Les fêtes prirent fin vers dix heures du soir.
Le 8 juillet, les journaux reproduisaient le télégramme suivant, adressé par l'empereur Nicolas en réponse au télégramme que le prince lousoupov lui avait fait parvenir le jour de l'inauguration du buste de Jean Hus à l'Université de Moscou :
« Je vous charge de transmettre à la Société russotchèque Jean Hus de Moscou, aux professeurs de l'Université de Moscou et aux délégations réunies à l'occasion de la solennité, ma reconnaissance pour le dévouement qui m'est exprimé ; je me réjouis de la commune assurance de la victoire complète de tout le slavisme sur notre ennemi.
Nicolas ».
La commémoration du martyre de Jean Hus, notre héros tchèque, ne pouvait souhaiter plus haute marque d'intérêt.
Le Gérant : L. Matuibu.
Imp. des Beaux-Arts (A. Mullbr), 79, rue Dareau, Paris.
!*'• Année. — N° 8.
15 Août 1915.
I^^EVVE BI-MENSUELLB
Directeur : Ernest DENIS, Professeur à la Sorbonne
SOMMAIRE
La Russie et la Guerre.
L'Union économique
austro-allemande.
La Maison d'Autriche.
Le Peuple Tchèque.
Echos et Nouvelles.
Les Slaves du Sud.
Revues et Journaux.
Les Colonies Tchèques.
Le N» 25 Centimes
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Dwîm delà LIGUE FRANCO- TCHèflUE
LA NATION TCHÈQUE paraît le l**»- et le 15 de chaque mois
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RUSSIE
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6, Bassejnaja, Petrograd.
Comité Tchèque de Moscou
16, Kousnetzski Moste, Moscou.
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ETATS-UNIS
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SUISSE
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ROUMANIE
Société Tchèque " Beseda " Nenaanina, Bucarest.
I^EVUE BI-MENSUBLLE
Première année.