‹ La Nation tchèque (volume 3)Chapitre 17 sur 100 · AOUT · texte numérisé non relu

AOUT

No 8.

LA RUSSIE ET LA GUERRE

{Suite et fin]

Dans mon précédent article, je prévoyais l'abandon de Varsovie. Les événements sont accomplis et les Allemands sont maîtres de la capitale de la Pologne. Le coup est dur pour nos amis de Pologne et, jusqu'au dernier jour, nous avions espéré que cette épreuve leur serait épargnée. Nous savons du moins qu'ils la supporteront avec leur vaillance ordinaire.

La i;ossessirin de X'arsovie n'a jamais porté bonheur aux Holienzollern. En 1794. Frédéric-Guillaume II n'y avait pas fait meilleure ligure qu'en Champagne. Quand il put, dans la suite, grâce aux Russes de Souvarof, y installer ses hordes de prévaricateurs et de pillards que menait le gouverneur môme de la nouvelle province, Heym, sous la haute protection de Madame de Rielz, la surintendante des plaisirs du roi, les ministi'es et les officiers généraux, au milieu desquels se distinguait BlQcher, se jetèrent sur les lùcns polonais avec une si furieuse convoitise qu'ils en

iltlièrent les provinces du Rhin et que le roi signa le

, iil(' de Bâle, qui laissait la France libre d'étendre ses

frontières jusqu'au grand fleuve. Dix ans plus tard, léna et

Friedland arrachaient à la Prusse sa conquête et la Polo-

le ressuscitait à la voix de l'Empereur. De nos jours, les •vénements marchent plus vite, et le moment de la revanche n'est pas éloigné.

Il y aurait, d'ailleurs, quelque puérilité à contester l'importance — momentanée et secondaire — mais réelle, ilf l'échec russe. Les renseignements qui nous arrivent il'.Vutriche et de Russie seraient certainement utiles à [ ublier, parce qu'ils nous permettraient d'établir que les 'checs récents sont dûs à des causes partielles et déterminées, qui sont aujourd'hui connues de tous, qu'il sera par

inséquent possible d'éviter à l'avenir, et qui ne doivent en rien, par conséquent, affaiblir notre confiance dans l'armée russe et dans sa victoire définitive. Je n'essayerai pa.s do

■s indiquer, môme par allusion, parce que je sais que la

■nsure ne le tolérerait pas. Il est entendu que l'im manque 1 ait de patriotisme en reconnaissant que le choix du général de Rennenkampf n'était pas très heureux, qu'il était assez singulier de placer à la tête du contre-espionnage russe le

olonel Miassoyédof qui, depuis, a été pendu pour trahison,

t que bon nombre d'ingénieurs et d ouvriers ijualifiés

■raient mieux à leur place à la tôte des fabriques d'explo- -ifs que dans les prisons ou en exil. Heureusement que le gouvernement russe est moins

incapable que d'autres de reconnaître ses fautes et de les réparer. Depuis quelques semaines, un souffle nouveau nous arrive de Pétrograd ; l'union de.s villes et l'union des zemstûos qui ont déjà rendu de si admirables services pour l'organisation des services de santé, préparent la mobilisation industrielle du pays ; la Douma, serrée autour du Tsar et du grand-duc Nicolas, balaie les représentants d'un régime suranné et écarte les Allemands de l'intérieur, plus redoutables que Mackensen et Hindenbourg ; le peuple, tout entier, se groupe pour assurer la défense du sol de la patrie. Comme avec le boucher Kouzma Menin en 1611, et avec Koutousof en 1812, la vraie Russie entre en ligne et elle ne désarmera pas avant que son adversaire ait touché terre des deux épaules.

Glausewitz, qui dennenre le prophète de l'état-major prussien, enseignait que les Russes n'étaient pas pour grandchose dans la défaite de Napoléon : l'Empereur n'avait été battu ni par ses adversaires, ni par le général hiver, ni par le général la faim. Il avait été victime de ses propres fautes; il avait commencé la campagne trop tard et avait aggravé son erreur en voulant la réparer ; il avait marché trop vite et avait ruiné son armée par l'effort excessif qu'il avait exigé d'elle. Pour éviter son sort.il sutîit de ne pus commettre les mêmes imprudences.

En s'appuyant sur ces données, les stratèges do Berlin ont préparé leur plan de campagne. On s'imagine, à tort, que les ambitions allemandes visent exclusivement les provinces françaises. La résistance de l'Alsace qui, au bout d'un demi-siècle d'oppression, est plus française que jamais, ne l'encourage guère à tenter de nouvelles annexions du côté de l'ouest. Les socialistes d'outre Rhin, dont la candide roublardise nous désarme, tant leurs amorces sont grossières et enfantins les pièges qu'ils nous tendent, mentent probablement moins qu'ils ne le supposent euxmêmes quand ils nous font entendre que notre territoire serait respecté, si nous con.sentions à traiter, et de même M. von Jagow, par hasard, disait probablement la vérité quand il promettHil à sir N. Goschen de ne pas toucher à nos frontières.

A la veille de la guerre de 1866, de Moltke et ses officiers accompagnèrent leur souverain à Carlsbad, et ils profitèrent de l'hospitalité de François Joseph pour étudier le pays et préparer leurs routes d'étapes ; la conscience du devoir accompli favorisait l'effet salutaire des eaux. Le fait m'a été raconté par un de ces officiers qui s'en vantait publiquement et qui n'a jamais pu comprendre que je n'éprouvasse qu'une admiration limitée pour ces procédés d'espionnage. Jamais vous ne ferez entrer dans la tête d'un

Allemand qu'un étranger qui réside en pays étranger contracte, vis-à-vis de lui, certains devoirs et qu'il se dégrade en 1 oubliant. Guillaume II a été élevé à bonne école et il a largement profité des leçons et des exemples qu'il a reçus. Le plus souvent possible, il rendait visite à Nicolas II et, pendant qu'il faisait la roue devant lui et l'accablait de ses amitiés et de ses conseils, il inspectait, soigneusement, les côtes de la Baltique.

Gomme il n'avait pas encore mesuré la docilité iiifînie de ses socialistes, il craignait que la guerre qu'il méditait ne soulevât quelque opposition. Pour entraîner l'opinion, les provinces baltes lui paraissaient propres à fournir un excellent prétexte. Dans la Gourlande, la Livonie et l'Esthonie, les Allemands ne forment guère qu'un dixième de la population, mais leur influence est considérable ; ils conservent encore la plus grande part du sol, ils sont les maîtres du commerce ; les villes ont l'apparence de villes germaniques et l'allemand y domine, bien qu'il perde visiblement du terrain. L'établissement des colons allemands sur la côte orientale de la Baltique remonte au XIl» siècle et elle rappelle l'époque la plus glorieuse du Saint-Empire. Chez un peuple où les traditions historiques sont très puissantes et où les instituteurs sont dressés à entretenir, dans lame des enfants, les souvenirs les plus anciens et les plus efficaces de la gloire nationale, il n'était pas dilficile de réchauffer ces antiques pensers et d'entraîner le peuple à la reprise de ces vieilles colonies germaniques; Guillaume II n'a pas l'esprit inventif et il se sert, volontiers, des procédés déjà éprouvés. Il suffisait de reprendre, à propos des provinces baltiques, les moyens que Bismarck avait employés contre le Danemark et contre la France, à propos des duchés de l'Elbe et de l'Alsace.

L'assimilation n'offrirait pas de difficultés spéciales. Sans doute, les Esthes et les Lettes ont une horreur profonde pour les Allemands qui les oppriment depuis des siècles ; Aiment-ils beaucoup plus les Russes ? Ils sont, en grande majorité, luthériens et les pasteurs étaient d'avance acquis à l'envahisseur. Les résistances de la masse seraient désarmées par quelques réformes rurales. D'ailleurs, les Lettes et les Esthes sont de petits peuples isolés, dont les doléances n'éveilleraient aucun écho au dehors et qui, abandonnés à eux-mêmes, ne risqueraient guère de devenir dangereux.

Peu de frais, par conséquent, — et pour quel splendide bénéfice ! — Que valait le Maroc, lointain, difficile à défendre, où il n'est pas sûr que les colons allemands fassent souche, en face de ces colonies déjà préparées, où l'on serait soutenu par une partie notable de la population, et qui seraient bien, véritablement, la prolongation de l'Allemagne. La conquête de la Gourlande, de l'Esthonie et de la Livonie agrandirait, d'un sixième, le territoire actuel de l'Empire, d'un quart, si l'on y joignait la province de Kovno, lui fournirait une partie des céréales qui lui manquent, lui donnerait une excellente frontière, facile à défendre, et mettrait Pétersbourg même sous la menace perpétuelle de ses canons.

Les généraux russes connaissaient ces ambitions et dénonçaient ces projets ; le général Borodkine insistait sur la nécessité de se mettre en garde contre le péril qui menace la Russie du côté de la Baltique. Ses appels, ceux de Kouro-

patkine aussi, ne passèrent pas complètement inarperçus ; de temps en temps, un ministre de la marine ou un ministre de la guerre préparait quelques plans de fortifications, dépensait quelques centaines de millions pour faire de Libau une puissante base navale contre l'Allemagne. Ces velléités ne duraient guère. A quoi bon se mettre en défense contre un voisin de tout repos, comme l'Allemagne ? Comment se défier d'un hôte tel que Guillaume, si franc, si sûr, si aimable compagnon !

En attendant, les espions complétaient leurs fiches, établissaient la force réelle des effectifs, signalaient les imperfections et les lacunes de la défense. Bernhardi qui, de tous les auteurs militaires contemporains, est certainement le plus répandu et le plus écouté, tout en reconnaissant que la Russie pouvait mettre sur pied 2.000.000 de soldats en Europe et en avertissant ses compatriotes qu'il était prudent de ne pas trop mépriser un pareil adversaire {Der nâchste Krieg, p. 153), se hâtait d'ajouter qu'elle serait hors d'état de jeter toutes ses forces dans la balance : il lui faudrait compter avec la révolution à l'intérieur, surveiller le Japon, garder ses frontières du côté de la Chine : La récente expérience, ajoutait-il, est de nature à nous inspirer confiance ; le commandement a été tout à fait insuffisant, timide, hésitant ; aucune personnalité ne s'est révélée et l'ensemble des officiers a été au-dessous de sa tâche.

Guillaume faisait chorus, avec cette exubérance exaspérée qui est, chez lui, le résultat d'un déséquilibre moral incurable. — Si les Japonais avaient été victorieux, on aurait tort d'eu conclure que Bouddha est supérieur à Notre Seigneur le Christ, seulement les Japonais avaient beaucoup de vertus chrétiennes, tandis que le christianisme russe devait être fort mal en point. Bon Chrétien, bon soldat. Et ailleurs : » Le corps des officiers russes a fait complètement faillite. Mon fils Adalbert, qui revientd'Orient, m'a raconté que les officiers russes avaient acheté tout le Champagne de Kiao-Tchéou. )) — Nos vignerons de l'Est savent, en effet, que les officiers allemands n'achètent pas le Champagne. —

En face d'un Empire qui se disloquait et d'une armée démoralisée, les succès des saintes et pures et chrétiennes légions teutonnes seraient faciles. — «Il est peu probable,» écrivait Bernhardi, «que la population de la Russie prenne une part dévouée à des guerres dont elle ne saurait apercevoir clairement le sens. Dans ses grandes masses, en particulier chez les paysans, l'instruction sociale et l'instruction politique sont si misérables qu'il est absolument inadmissible qu'ils s'intéressent véritablement aux questions de politique générale. Les fractions du peuple qui ont reçu dans les médiocres écoles russes une instruc tien rudimentaire, sont en général enrôlées sous la bannière de la Révolution ou favorisent une réaction aveugle. Les mécontents ne sauraient que nous servir, parce qu'ils chercheraient à profiter des circonstances pour réaliser leurs projets anarchiques, comme ils l'ont fait dans la guerre japonaise. Dans ces circonstances, il est donc peu vraisemblable que nous nous trouvions en face d'un élan de résistance nationale. Depuis 1812, à ce point de vue, les conditions sont extraordinairement changées. Aujourd'hui, la Russie, dans une guerre contre l'Autriche et l'Allemagne, ne pourrait jamais mettre en ligne

l'ensemble de ses forces. Si les premières rencontres lui sont défavorables, leur retentissement sur l'ensemble de la situation sera plus profond que dans toute autre guerre, parce qu'elles susciteront des forces hostiles qui seront de nature à paralyser la conduite de la guerre. >> (La prochaine guerre, p. 177.)

L'opinion des autorités militaires allemandes et celle de l'Empereur sont donc parfaitement claires. — « Les forces russes sont paralysées en grande partie par les conditions les plus diverses; elles sont médiocres au point de vue miii taire; une armée allemande serait donc très bien en état de se défendre victorieusement contre deux adversaires, en opérant avec résolution sur les lignes intérieures, même si l'Angleterre prenait part au combat. » (Bernhardi, p. 201).

Récemment, dans un spirituel article, M. Pierre Mille rapprochait Bernhardi de Wells et constatait que les prophéties du stratège allemand s'étaient trouvées beaucoup moins voisines de la léalité que les inventions romanesques del'écrivain anglais, l'ourla Russie, Bernhardiaétéaussi peu perspicace que pour les affaires de France et d'Angleterre. Il n'a pas fallu aux Allemands moins d'un an pour conquérir la ligne de la Vistule; ils ont épuisé leurs forces dans des batailles terribles où ils ont laissé le meilleur de leurs effectifs. Ils arrivent haletants, à bout de soufîle, en face d'un adversaire dont les ressoures demeurent intactes et ils s'aperçoivent que la lutte sérieuse va commencer au moment même où leurs régiments exténués sont visiblement incapables de l'élan qu'exigeraient les circonstances. C'est en ce moment seulement, au lendemain de leurs retentissants triomphes, qu'ils commencent à apprécier les difficultés de l'œuvre surhumaine qu'ils ont témérairement Mssumée, et, à l'heure d'aborder le corps à corps, ils mesurent la masse du géant qu'ils ont provoqué. La Russie est quarante fois plus grande que l'Allemagne, et la Russie d'Europe seule est dix foix plus étendue que l'Empire germanique. Nous sommes volontiers disposés à nous la représenter comme un bloc de glace habité par des moujiks misérables et vêtus de peaux de bétes. — Une grande partie lependant des terres russes n'est pas plus septentrionale que Berlin, Dresde et Francfort. Elle renferme les plus admirables plaines de céréales du monde, et elle est sûre lie ne jamais manquer de pain, ce qui n'est pas un avantage médiocre, si la guerre doit se prolonger. «Grâce à Dieu, » (lisait récemment le Directeur général de 1 Agriculture, M. Krivochine, «et à la magnifique récolte qu'il nous donne presque partout, la Russie est prête à soutenir la lutte des innées encore,» et il ajoutait avec raison : «si la guerre ilure longtemps, le pays qui prononcera le dernier mot sera I l'iui qui pourra nourrir, d'une façon indéfinie, parses propres ressources, sa population et ses armées, dussent-elles se jupultiplier à l'infini. » 118 juillet.)

^KCes armées infinies, la Russie en trouve les éléments ^^Képuisables dans le nombre de ses habitants : en 1909, ^Hus de 160.000.000 de sujets, et, comme sa population ^^■accroit beaucoup plus vite que celle de l'Allemagne, elle ^Htpare ses pertes avec beaucoup plus d'aisance et de ^^Bpidité.

^B Jusqu'à présent, les échecs de son armée ont été en grande

partie causés par l'insuffisance des munitions, parce qu'elle n'a pas su utiliser ses ressources inépuisables. Son sous-sol lui assure en abondance les matières premières nécessaires; ses mines de fer, de cuivre, de houille, ses sources de pétrole, lui permettent de trouver dans ses propres limites, les moyens de renouveler facilement ses stocks et, comme la mobilisation, quelque large qu'on la suppose, n'atteint jamais qu'une partie relativement faible de la population, la main-d'œuvre ne lui fait pas défaut. Elle manquait de salpêtre, on en a découvert depuis la guerre, au Caucase, en quantité plus que suffisante pour écarter toute inquiétude.

Les progrès de l'industrie ont été si rapides, depuis un quart de siècle, qu'elle possède une foule d'ouvriers quaHfiés, de contre-niaitres expérimentés et d'ingénieurs formés aux plus récentes méthodes. Le gouvernement a eu le tort de ne pas les utiliser aussitôt; comme à Londres et à Paris, les ministres ont longtemps refusé de croire à la durée des hostilités, ils ont espéré qu'ils feraient face aux besoins avec les provisions accumulées ou par des mesures de fortune, ils ont reculé devant les préparatifs de longue haleine, peut être aussi ont-ils conservé sans raison une certaine défiance à l'égard de jeunes gens qu'ils savaient pénétrés d'idées radicales et ont ils prêté une oreille trop attentive aux éléments réactionnaires qui combattaient l'Allemagne malgré eux et qui, même depuis la rupture, poursuivaient une réconciliation avec Berlin. L'intervention énergique de la Douma a dissipé tous ces nuages et elle emportera les dernières résistances.

Elle a montré surtout combien étaient vaines les espérances que fondait l'Allemagne sur la division et l'indifférence de la nation russe. En réalité, la Russie se dresse entière contre l'envahisseur, comme elle s'est dressée en 1812 contre Napoléon. Tous les peuples ont un ardent orgueil national et la conviction qu'ils ont une mission à remplir dans le monde. Le Russe n'est pas moins mystique que l'Allemand. Il diffère de lui sur un point seulement, — et essentiel, — c'est qu'il croit à la fraternité, à l'égalité et à la justice.

Ne nous laissons pas égarer par les souvenirs du servage et par les récits plus ou moins sérieux de quelques voyageurs pressés : la Russie est une démocratie rurale, avec les sentiments d'indépendance et de fierté virile que développe partout le travail en pleine nature. En Russie, le paysan, l'ouvrier, sont doux, condescendants, toujours prêts à vous rendre service; ils ne sont jamais hautains ni serviles. Les rapports de l'officier et du soldat, même à l'époque où la discipline était le plus terrible, ne ressemblaient en rien à la discipline prussienne'. Le chef et le subordonné sont unis par la pensée de leur commun devoir, de leurs faiblesses, de leur sacrifice. Le paysan et le soldat russe ont, à l'heure actuelle, le sentiment qu'ilssont les croisés de l'Évangile, qu'ils travaillent pour la libération de l'Europe.

Je lisais, ces jours-ci, une lettre singulièrement touchante d'un paysan de Nijni-Novgorod qui écrivait à l'infirmière qui Pavait soigné. Relevé presque mort sur le champ de bataille, après plusieurs mois de dures souffrances, réchappé par miracle, il lui disait : «Le meilleur moyen que j'ai de vous prouver ma reconnaissance, c'est de repartir le plus tôt possible sur le champ de bataille pour servir encore la cause de la justice. » Le soldat russe n'est peut-être pas

toujours très instruit et il n'a souvent sur l'histoire et la géograpliie que des lumières incertaines. Il a du moins la lumière du cœur. Il aime la France et il déteste l'AUeniagne, parce qu'il sent que la France lutte contre une puissance de domination et de violence. Dans les nuits éloilées, son regard voit briller sur Sainte-Sophie la croix du Sauveur, qui est mort pour détruire les pharisiens et pour alTronchir les humbles et les opprimés. Il n'est pas grand clerc en politique et il se soucie assez peu de l'équilibre des pouvoirs ; il est soutenu dans sa volonté de victoire par un instinct plus puissant, la conviction que le monde a besoin de paix et que cette paix est impossible tant que l'Europe sera menacée par une béte de rapine qui pré. tend imposer sa volonté à tous ses voisins.

L'entliousiasme russe est moins réHéclii que l'enthousiasme français, moins déductif, parla même peut-être plus spontané, plus instinctif, plus puissant. Un ingénieur anglais, que la guerre avait surpris en Sibérie et avec qui je causais l'automne dernier, me disait que la Russie était plus forte que l'Angleterre, à cause de son éducation movenne inférieure : « La culture d'un individu,» disait-il, (( suppose toujours le sacrifice d'autres individus, parents, serviteurs, ouvriers, sur les souffrances desquels il s'est élevé ; l'homme instruit est une sorte d'enfant gâté, qui s'est habitué à se considérer comme le centre du monde, il lui faut un effort particulier pour se sacrifier à son tour à un idéal supérieur.» — L'expérience montre la vérité de ces paroles. Le peuple russe a grandi dans la misère et la servitude, et il éprouve pour l'oppression une insurmontable horreur. Suivant la très juste e.xpression du journaliste anglais, Stephen Graham, c'est un adolescent de 18 ans, virginal, plein de mystère, qui regarde d'un œil naïf la vie qui 1 entoure et dont la candeur éprouve une sorte de répulsion irrésistible en face do l'injustice, du mensonge et du mal.

Cet adolescent, il aborde l'existence avec une confiance intacte; il voit ce que la guerre lui a apporté déjà, l'enthousiasme national, la communion des âmes, l'oubli des injures et des haines invétérées, la réconciliation avec la Pologne, la suppression de la "Vodka, la sympathie de tous les Slaves, le respect des peuples étrangers. Il est fier d'avoir conquis sa place près des grandes nations civilisatrices, de combattre cote-à côte avec l'Angleterre et la France. — «Dieu est avec vous, » disait aux Cosaques, le vieux pope, le jour de la mobilisation ; « sans sa permission, pas un cheveu ne tombera de vos têtes. Ne tournez jamais le dos à l'ennemi. Rappelez vous que si vous le faisiez, vous mettriez en danger le salut éternel de vos ûmes. Dieu vous bénira, Slaves fidèles!» (Stephen Graham, Russia and Ihe war, p. 7). Slaves fidèles ! Les Russes le sont bien.

Ces simples paroles du vieux pope cosaque résument l'ensemble et la variété des sentiments qui les animent, depuis le député radical de l'extrême gauche jusqu'au Qosaque fidèle au drapeau, depuis le grand-duc Nicolas jusqu'au plus humble pousse-caillou, la soumission à Dieu, le dévouement à la Patrie, l'honneur de la Slavie. Elle nous donne aussi l'impression juste et complète de la puissance de ce peuple, lïMiii liP^fj :fin . partie à ses imperfections mêmes, à son fiçt#F^.T,^^Wi»^l}Pife,|f9)i|fefift(l%)çi^ilJ8«t}Oii. .„ja biai^aoq ju.

au point de vue économique. Le commerce est presque complètement paralysé; les grains, les œufs, le beurre, la viande, le lin, que les Russes exportent d'habitude en quantités considérables, ne se vendent plus au dehors; conséquence : le rouble baisse et les économistes hochent la tête avec inquiétude. — Avezvous vu le cours du change? hier, encore, une perte de dix points. — Rassurez-vous, mes bons savants, et ne vous frappez pas. — Certes, la question n'est pas sans importance... pour demain, après la guerre, et les ministres des finances passeront plus d'une nuit à restaurer l'équilibre du budget et à rétablir la monnaie d'or. Mais aujourd'hui, les variations du rouble n'ont aucune signification. Qu'importe que certains articles que procurait l'Allemagne n'arrivent plus? — Le peuple ne les connaissait pas et ne s'en servait pas. — Qu'importe que la vie devienne plus chère? — Le pain est bon marché, les œufs et la viande sont plus abondants que jamais ; le travail ne manque pas. Le chômage a disparu et les salaires s'élèvent. Le soldat meurt sans inquiétude pour la femme et l'enfant qu'il a laissés. Il meurt sans effroi et sans tristesse.

« — Quelle impression vous ont causée les premières balles? demandait à un officier M. Stephen Graham, dont les récits, tout vibrants des spectacles vécus devraient être traduits en français. — Au début, de l'inquiétude, mais bientôt une impression de joie, d'allégresse. On éprouve une extraordinaire liberté au milieu de la mort. Ce sentiment, mes soldats l'éprouvaient aussi. Ils combattent avec des larmes de joie dans les yeux. — Vous ha'ïssez les Allemands? — Non, pas précisément. Je les regarde simplement comme l'ennemi, le vieil ennemi. — Oui, il y a de la beauté à marcher à la mort en chantant. — Il n'y a pas de plus grande beauté. »

C'est que le Russe vit avec la pensée constante de la mort, et par moments avec une véritable soif de martyre. Ses annales sont riches en épidémies de suicides, depuis les raskolniks jusqu'aux nihilistes. L'horreur du néant, la crainte de l'au-delà n'existent pas plus chez l'incrédule que chez le fidèle. L'Italien, le Français ne sont pas moins capables de bravoure que le Russe, mais par volonté, par réflexion. Instinctivement, les Chrétiens de l'Occident détournent leurs yeux du Golgotha, demandant une consolation à la Vierge. La religion orthodoxe, ainsi que le remarque très justement M. Stephen Graham, est la religion de la mort. Pour le paysan russe, la vie est une épreuve dont il sort triomphant s'il se sacrifie sans hésitation et sans peur. Il marche à la bataille d'un pas lent et ferme, comme il s'avance dans ses lointains pèleri-iages. Ni les fatigues,' ni les privations, ni les dangers ne l'émeuvent. « Trois fois fort est le bras de celui dont la cause est juste. »

Les Russes ont devant eux une armée mieux équipée ; l'organisation des Allemands était supérieure, leurs soldats mieux dressés, leurs canons portaient plus loin et leurs chemins de fer étaient plus nombreux. — Mais ils reculent devant le corps à corps, et maintenant ce corps à corps commence.

Les Russes sont plus solides physiquement, ils résistent mieux à la soutïrance; c'est une nation plus jeune et plus saine. A cause de tout cela, ils vaincront.

. 1 ,Wg t^iftCïcBii, ftiifiôetr^îsiree tqa' iJa «iwi, pJus-pc^s. ,de. Dieu ,

parce qu'ils combattent, non pour la puissance, mais pour la libération, la libération des Slaves et de l'Europe.

En dernier lien, a dit l'Alli-niagne. tout est une question de force.

Non, tout est une question de foi.

Ce qui assure la victoire, ce ne sont pas les canons, c'est l'âme des peuples.

La science des Allemands est grande, mais l'âme russe est plus grande.

Que les Prussiens sejiùtent de pavoiser leurs rues pour célébrer leur entrée à Varsovie! Qu'ils essayent de dissimuler par leurs hourrahs l'intolérable angoisse qui les étreint! La Prusse sait que ses yictoires ne peuvent que prolonger son agonie. La baïonnette rus.se est une arme solide, et solide est le bras qui la tient.

L'union économique

austro = allemande

Nous avons publié, dans le numéro 2 de notre revue, un article sur la question de l'union douanière austroallemande, et nous avons exposé, en toute impartialité, les polémiques suscitées par le fameux brûlot aux couleurs prussiennes lancé au commencement de la guerre par .\L Sylvestre, président du Reiclisrat de Vienne, pour réclamer l'abolition des frontières douanières entre les deu.x empires. Nous avons insisté sur l'importance que cette question présentait pour l'indépendance de l'Autriche, l'avenir économique de la Bohême et les intérêts commerciaux de tous les autres États de l'Europe.

Jusqu'ici, seuls nos pangermanistes affichaient ouverteliient ce programme et se montraient prêts à sacrifier sans ^crupules tous les intérêts matériels du pays à la réalisation du rêve dont ils sont hallucinés : la fondation d'un grand empire germanique. Aujourd'hui, la folie tudesque a contaminé même les prétendus conservateurs de la monarchie. Leur capitulation économique témoigne de l'affaiblis •■ment continu du sentiment de l'indépendance autri chienne, indépendance qui, au point de vue diplomatique et militaire, n'est déjà plus qu'une fiction. Cette servilité et celte abdication des anciens Autrichiens prouvent le danger formidable qui menace la Bohème et l'Europe litière, si l'on ne procède pas à la liquidation totale de la iiionarchie, en libérant les nationalités austro slaves de I emprise allemande.

Le temps n'est pas éloigné où les serviteurs fidèles des Habsbourgs voyaient un traître et un ennemi de la monarchie dans les radicaux allemands ; aujourd'hui, ils se mettent à leur remorque et adoptent le programme de leur chef, le fameux député teutomane Iro.

^^ Toute l'indépendance de ces Autrichiens do vieille date ^^■e hausse à inventer des palliatifs, à sauver les apparences, ^^But au plus à préparer une formule un peu moins néfaste ^Hiour l'Autriche que celle de la brusque suppression des

frondères douanières. Il y a d'ailleurs longtemps que les deux partis travaillent ensemble ; ce sont eux qui, par leur obsiruction concertée, ont annihilé la Diète de Bohême. Ils continuent à combattre dans le même camp.

Dans son manifeste, M. Iro prêche l'union de tous les Allemands pour reformer, après la victoire, l'organisation entière "de la monarchie conformément aux vœux de son parti, et pour assurer la suprématie absolue de ses compatriotes sur les autres nationalités. Et, cette réorganisation de l'Empire, il ne la conçoit que par une union complète avec l'Alleuiagne.

Au nom des conservateurs, le comte Xostil/. un des hommes politiques qui ont le plus poussé à la guerre, déclare qu'ils ont toujours désiré une union do plus en plus étroite avec l'Allemagne ; elle doit être non seulement un lien politique mais un lien des cœurs. « Cette guerre, dit-il, montre que les deux empires doivent être unis éconu miquement comme ils le sont déjà politiquement et militairement.»

Il redoute cependant la suppression immédiate des frontières douanières ; et, avec quelques journaux officiels et semi officiels, comme le Fremdenblatt , il demande que l'on tienne compte de la complexité du problème et que l'on ménage les intérêts économiques des deux partis.

Les représentants des unions économiques allemandes et autrichiennes, dans un congrès qui s'est tenu à Vienne à la fin du mois de juin, ont donné à ces vœux une forme beaucoup plus précise. Ils ont réclamé, à l'unanimité, l'extension de l'alliance du domaine militaire aux domaines intellectuels et économiques. A cet ellet, ils demandaient le rapprochement et l'unification de leurs législations économiques; les deux alliés s'engageraient, par traité, à suivre la même politique douanière envers les autres nations.

Puis, le congrès a invité ensuite les deux gouvernements à convoquer, dans le plus bref délai, une conférence chargée d'étudier les détails du problème et de mettre au point les moyens d'exécution.

On a annoncé une nouvelle réunion du congrès, à Berlin, les 23 et 24 juillet. Nous ferons prochainement connaître à nos lecteurs les décisions qui y ont été prises.

Dans cet harmonieu.x concert, notons une note discordante.

L'amitié des Hongrois pour les Allemands ne les empêche pas de veiller à leurs intérêts et de défendre avec vigilance leurs privilèges et leur indépendance. Ils admirent l'expansion allemande quand elle s'exerce au détriment d'autres nations et emploient volontiers les méthodes germaniques dans leurs rapports avec les peuples non-magyars de la Hongrie, mais ils se montrent forts méfiants lorsque leurs amis et leurs complices essaient, discrètement, de mettre un pied chez eux. La proposition du D' Sieghard qui, dans un livre récemment publié à Vienne, voulait établir un lien économique plus étroit entre l'Autriche et la Hongrie, avait déjà soulevé leurs protestations. Le projet plus audacieux d'une union économique avec l'Allemagne leur sourit moins encore.

M.Al.Wekerle, ancien président du conseil des ministres de Hongrie, a expliqué leur attitude réservée dans un article récent, publié dans une revue magyare qui paraît à Leipzig.

(( Les autorités hongroises, dit-il en concluant, regardent toute discussion sur ce sujet comme prématurée. Des considérations politiques et économiques exigent que les négociations soient menées avec beaucoup de prudence. Nos agrariens accueillent très froidement ce projet, et nos industriels protestent vivement contre tout essai d'application. Qu'on ne nous parle pas d'union douanière ; tout au plus, accepterons-nous un rapprochement économique. La maxime essentielle des Hongrois reste toujours l'indépendance de notre pays au point de vue politique et économique. »

Les conclusions que les Tchèques et les nations alliées peuvent tirer de ces manœuvres pangermaniques sont claires. Berlin et Vienne continuent, en plein accord, à user de l'hégémonie allemande en Autriche pour faire servir les races austro-slaves à la réalisation de leurs folles ambitions, et, pour les rendre plus malléables, elles s'efforcent de les enchaîner par de nouveaux liens. Même vaincus, les Allemands réussiront dans leur projet, si les alliés n'imposent pas la désagrégation de l'empire autrichien et la libération complète des nationalités slaves. Si l'Autriche continue à vivre comme empire, ce ne sera que pour être absorbée, engloutie par la vague germanique, et servir aux Allemands à établir leur domination sur le monde entier.

LA MAISON D'AUTRICHE

(deuxième article)

La mort du prince héritier Rodolphe, dont les circonstances demeurent entourées d'un impénétrable mystère, tient, naturellement, une large place dans le livre de la fille de l'impératrice Elisabeth, la comtesse Landi, et dans celui de la comtesse Larish, sa nièce.

Connaîtrons-nous jamais, exactement, la vérité sur ce drame d'amour, sans grandeur et sans beauté ? — Un tissu, trop épais, de mensonges et d'intrigues de Cour en dissimule les épisodes scabreux. Il est difficile même de dire avec quelque précision le rôle que jouèrent, dans le drame de Mayerling, les dissidences politiques entre l'Empereur et son fils.

Qu'imported'ailleurs? — Quela disparition de Rodolpheait été le résultat d'un crime ou d'un suicide, cela relève de l'anecdote, non de l'histoire. En revanche, il n'est pas indifférent, pour juger de la valeur morale de la maison des Habsbourgs, de se remémorer les exploits de ce prince héritier qui oublie sa couronne, ses devoirs, son peuple, pour risquer son honneur et sa vie dans de scandaleuses aventures,

Ce sont là jeux de princes, — de princes du Saint- Empire romain germanique. Triste et misérable famille que celle de ces descendants de Jeanne la Folie et de Ferdinand IL le bourreau de la Bohème. Ignorants et pauvres d'esprit, incapables de toute maîtrise sur eux-mêmes, soumis à leurs confesseurs et tremblants à la pensée de l'enfer, sans avoir le courage de mériter le ciel par leur renoncement et leurs efforts, soupçonneux et poltrons, ils ne remplissent ni leur

métier de roi ni leur devoir d'hommes. Autour d'eux, tout se flétrit et se corrompt, la famille comme l'État.

Rodolphe est mort victime de son entourage, plus encore que de ses propres passions. Sa première éducatrice avait été sa grand'mère, l'archiduchesse Sophie, ambitieuse et bornée, qui, lentement, pendant de longues années, avait préparé la chute de Ferdinand 1'"' pour ouvrir à François-Joseph, la route du trône et régner sous son nom. Altière et bigote, médiocre de cœur et d'esprit, elle était une des trois princesses bavaroises que les satiristes allemands avaient surnommées les ((Trois Parques » et qui, pendant la révolution de 1848, jouèrent le rôle des sorcières de la réaction. Elle s'imaginait qu'elle avait définitivement réussi à écraser l'esprit de révolte et d'erreur, et elle s'attacha à faire de Rodolphe le prince de ses rêves, dur au peuple et soumis aux prêtres, infatué de son droit, de son titre, de son nom, fermé aux idées nouvelles, serviteur implacable du passé.

Elisabeth n'avait pas eu à se louer de sa belle-mère et elle ne l'aimait guère; moins par intelligence que par ran cune, elle arracha son fils à l'influence de .Sophie, lui parla d'e popularité, l'excita à disputer aux Hohenzollern leur rôle de parangons des théories libérales qu'ils jouaient sous les yeux complices de l'Allemagne et qui leur valaitdesérieux profits. Rodolphe devint moderne, parut prendre plaisir à la conversation des écrivains et des savants. Grossière comédie qui ne trompa personne.

Elle effraya cependant les représentants de l'unciuiine Cour et surtout l'Empereur, dont la pauvre cervelle de lieutenant vieilli sous le harnais, apercevait partout le spectre de la révolution. Chacun s'insurge comme il peut. Rodolphe témoigna de son émancipation en enfreignant les règles de l'austère et implacable étiquette que les Habsbourgs ont reçue de l'Espagne et qu'ils gardent comme le plus authentique brevet de leur grandeur. Les véritables soutiens de l'ordre moral se répétaient à l'oreille, avec des mines épouvantées et confuses, que l'archiduc s'était fait affilier à la franc-maçonnerie. Joseph II et Léopoldll lui avaient, jadis, donné l'exemple ; mais, alors, l'Europe entière subissait l'influence de 'Voltaire et de Fébronius. Le temps de ces abominations allait-il revenir? On avait eu, déjà, un chancelier hérétique et l'on savait ce qu'il en avait coûté à la Monarchie. Aurait-on le scandale d'un souverain excommunié ! Pauvre Autriche ! Malheureux souverain!

Les mécontents se groupèrent autour du frère cadet de l'Empereur, le père de François-Ferdinand, de triste mémoire, l'archiduc Charles-Louis. Sournoisement, ils dénoncèrent à François-Joseph, les incarlades du jeune homme, lui prêtèrent des intentions criminelles. Que ne devait-on pas craindre d'un prince à qui il arrivait de s'habiller en pékin et qui ne dissimulait pas son médiocre goût pour les exercices de caserne et les beautés du service intérieur! En même temps, ils exploitèrent les passions du jeune homme, favorisèrent ses goûts de dissipation. A la tête de cette entreprise de corruption, le fils de l'ancien précepteur de François-Joseph, le comte de Bombelles, menait le jeu.

Sous couleur de le ramener à une voie meilleure, l'Empereur fit épouser à son fils la fille du roi Léopold de

Belgique, la princesse Stéphanie. Rodolphe n'avait aucun goût pour cette union. Il se défendit, essaya de protester. C'était une pauvre nature, sans vigueur, sans élévation morale, que la passivité de son cœur et la médiocrité de son esprit livraient d'avance à toutes les capitulations.

Comme il était facile de le prévoir, le mariage tourna mal. Les ennemis de Rodolphe, qui redoutaient toujours de ce côté quelque pénible surprise, continuèrent à le surveiller de près ; ce furent eux qui lui conseillèrent d'acheter le château de chasse de Mayerling, où le suivait leur surveillance. Il avait fait la connaissance de la baronne Marie Vetsera qui lui inspira vite une ardente passion. Les intrigues continuaient autour de lui; on exploitait sa faiblesse et on cherchait à le pousser à quelque im[irudence. L'archiduc Othon et le duc de Bragance travaillaient à exciter sa jalousie. Stéphanie, qu'on avait avertie, se plaignait amèrement; l'Kmpereur, qui aurait eu nombre de raisons pour montrer quelque indulgence, aiguisait le conP.it des deux époux par ses maladroites interventions.

Quand Vetsera annonça à Rodolphe ses espoirs de maternité, l'archiduc, qui aimait les enfants et qui n'en avait pas de Stéphanie, résolut de demander le divorce et d'épouser sa mailres.se. Au point de vue politique, la situation eût été exactement la même que celle que créa plus tard le mariage de François-Ferdinand avec la comtesse Ghotek. Les ennemis de Rodolphe avaient barre sur lui. Ils détachèrent près de lui un prêtre, son ancien précepteur, Godefroy Marschal.qui fut chargé de gagner sa confiance.

Sur ses conseils, Rodolphe, aveuglé par la passion, Iroii infatué, d'ailleurs, pour supposer que quelqu'un osât rien entreprendre ciinlro lui, s'ouvrit à Léon XIII i)0urlui exposer son désir. Le pape ne lui répondit pas et fil remettre sa lettre à l'Empereurpar le nonce. C'était Ie20janvierl889. La scène à laquelle assistaient 1 Impératrice et le nonce, fut très violente entre le père et le fils. Rodolphe, en dépit des efforts de sa mère pour le calmer, accusa l'Empereur d'avoir causé le malheur de sa vie par un mariage qu'il avait toujours repoussé, lui reprocha le désordre de sa vie. Sur l'ordre de son père, il allait quitter le salon, quand le nonce, qui voulait pousser les choses à l'extrême pour débarrasser l'Eglise d'un princt; dont elle suspectait la docilité, l'exaspéra par des allusions odieuses sur la baronne; Rodolphe le souffleta. f>ançois-Joseph exigea de son fils la promesse de ne pas revoir sa maîtresse avant d'avoir eu avec lui un nouvel entretien. Le prince partit aussitôt pour Mayerling, encore sous le couj) de l'émotion. Le même soir, le secrétaire du nonce et le confesseur de l'Empereur apportaient à la mère de la baronne l'ordre de marier sa fille, dans les 24 heures, à un noble com[)Iaisant.

Rodolphe avait confié sa détresse à son valet de chambre et à son cocher qui, par la suite, rapportèrent à l'Impératrice Elisabeth tous les détails de sa mort. Il avait fait apporter par son cocher une lettre à la baronne, en la priant de ne pas s'effrayer si elle ne le voyait pas pendant quelques jours. Mais la baronne, épouvantée par la confidence de sa mère, était partie pour Mayerling. Les ennemis de Rodolphe, qui voulaient le perdre entièrement, ne s'opposèrent nullement à son départ, et le nonce en avertit aussitôt François-Joseph, pour lui persuader que son fils avait manqué à sa promesse ; il ajouta que

Rodolphe avait l'intention de se retirer aussitôt en Hongrie, où il espérait trouver des partisans. L'Empereur, furieux, ordonna à son aide de camp, le baron Bolfras, de se rendre avec un détachement de soldats à Mayerling pour procéder à l'arrestation de Marie Vetsera ; si Rodolphe s'opposait à l'exécution des volontés impériales, on l'arrêterait. L'impératrice tenta de faire revenir François- Joseph sur sa décision, mais en vain.

Le 29 janvier, tard dans la nuit, le baron Bolfras se présenta à Mayerling. Rodolphe refusa d'abord de le recevoir ; le baron menaça d'enfoncer la porte, et Rodolphe, après s'être assuré que sa maîtresse était bien cachée, le laissa entrer. Bolfras ordonna aux soldats et aux policiers qu'il avait amenés, de fouiller le château. Rodolphe voulut s'y opposer et menaça d'abattre quiconque essaierait d'entrer. Coups de revolver, mêlée générale, obscurité. Marie Vetsera, au bruit, était accourue près de son amant. La bagarre ne dura que quelques secondes. Parmi les morts, on releva le |)rince héritier d'Autriche-Hongrie et Marie Vetsera.

Telle est l'histoire de la fin de Rodolphe de Habsbourg, relatée par sa mère elle-même, suivant les révélations de la comtesse Zanardi Landi. On ne peut guère douter de l'authenticité des faits racontés. On y voit clairement quelle est la morale de la vie privée de la Maison impériale d'Autriche, de cette cour où les lois, les sentiments de l'honneur, le respect de la dignité humaine et la liberté individuelle sont outrageusement bafoués. Encore n'est il pas silr que l'Impératrice ail connu toute la vérité, car les intrigues de la Cour étaient si compliquées qu'elle a bien pu ignorer les incidents les plus cruels de cette lamentable liistoire.

LE PEUPLE TCHEQUE

Les Allemands reprochent aux Slaves d'être des barbares. Nous savons combien cette accusation est fausse et ne nous attarderons pas à la discuter. Mais les Allemands sont des travailleurs méthodiques, qui fondent leurs affirmations les plus inou'ies sur des faits établis d'une manière scientifique. Quel est le trait du caractère slave qui, analysé avec la finesse germanique, a pu passer pour de h barbarie '.■'

A tout bien considérer, ce trait, et c'est en somme le trait dominant du caractère slave, est une éclatante jeunesse. Il y a chez les véritables Slaves, j'entends ceux qui n'ont pas été gâtés par une éducation cosmopolite, cette droiture naturelle, cette absence de snobisme, qui permet à certains hommes de rester jeunes de cœur et d'esprit, quel que soit leur âge, leur maturité intellectuelle, les épreuves qu'ils ont dû traverser. Chez les peuples slaves, le mensonge n'atteint jamais le cœur de l'homme ; il reste tout superficiel et passager. Un Russe, un Polonais, un Serbe, ne « posent » pas. Ils se montrent tels qu'ils sont : paysans, ouvriers, marchands, fonctionnaires, riches

ou pauvres, ignorants ou instruits, sans aucune prétention. A cette simplicité se joint une grande fraicheur d'imagination et de sentiment. Elle apparaît éclatante chez les écrivains russes et polonais de toutes les époques. Quel est le lecteur de Tourguénief ou de Gogol qui pourrait oublier la radieuse figure de Lise, dans Un Nid de Seigneurs, ou ces petits vieux, si jeunes, de l'Ukraine, entre leurs confitures et leurs champignons ? Qui n'a pas gardé un souvenir ému de Natacha, et de toute la bande d'enfants qui deviennent hommes sous nos yeux dans La Guerre et la Paiu:' Qui n'a pas été charmé, en lisant Sienkiewicz, par Marja Polaniecka, et la droiture de son àme sereine '/ Même dans les ouvrages inspirés par une nervosité morbide, jusque dans Crime et Châtiment, jusque chez Gorki, à côté de héros dont la sensibilité touche à la folie, quelles figures reposantes, lumineuses, quelles descriptions simples et vraies, quelle vie du creur harmonieuse et saine ! C'est l'esprit de Ronsard, de Shakespeare, des poètes dont les yeux s'ouvrent à la beauté de la vie, et qui se sentent frémir de joie devant le printemps de Ig nature ou l'épanouissement dune âme humaine.

C'est cette inaltérable jeunesse qui donne un tel charme aux peuples slaves et qui attire vers eux les latins. La douceur de leur climat leur a conservé assez de verdeur pour qu'ils sachent les comprendre, et puissent suivre leur imagination errante, quoiqu'il leur en coûte quelquefois un eiïort. Les Germains, grandis au milieu de leurs bouquins et de leur culture, ont pour eux les regards sévères, l'altitude du vieux savant dont un enfant écervelé vient troubler le recueillement. Ils no savent pas que la jeunesse, même étourdie, c'est l'avenir, ils ont oublié cette parole : « Heureux ceux qui sont simples de cœur », et ils ne comprennent qu'à moitié celui qui disait : « Laissez venir à moi les petits enfants ».

Cette jeunesse que nous retrouvons aussi bien chez les Serbes et les Tchèques que chez les Russes, les Bulgares et les Polonais, a été soumise à des iiilluciices diverses, et ces influences ont déterminé les diffcrcnciations de peuples, si marquées entre les groupes slaves, malgré la communauté d'origine.

En Bohème, ces influences sont doubles ; elles viennent de l'Allemagne et de Jean Hus. L'association de ces deux noms peut paraître étrange. Et pourtant le Tchèque d'à présent n'est pas autre chose qu'un Slave, façonné par la lutte séculaire contre l'Allemagne et le culte de Jean Hus.

Pendant des siècles, les Tchèques ont lutté pour leur indépendance. Ils auraient refusé la domination d'un peuple quel qu'il fût; mais ils détestaient de toutes leurs forces la tournure d'esprit des Allemands, leur lourdeur, leur étroilesse, leur manque de bonne foi. Pour résister à un ennemi aussi puissant que l'Allemagne, il faut avant tout le connaître parfaitement, il faut apprendre à manier les mêmes armes que lui, jusqu'au moment où, sûr de soi, on peut pa.sser à l'offensive et employer contre lui les méthodes qui vous sont propres. Les Tchèques durent reconnaître que leurs ennemis avaient les qualités qui leur manquaient le plus, et, presqu'inconsciemment, ils furent amenés à leur emprunter jusqu'à un certain point

ces qualités qui, poussées à l'extrême, sont plus odieuses que les défauts contraires. Ils apprirent à travailler avec persévérance, d'une manière régulière et suivie, sans défaillances ; à vouloir, pendant des siècles, sans perdre de vue leur but, sans se laisser décourager par les difïi cultes sans nombre. Ils acquirent le courage obstiné, régulier, qui mène plus sûrement à la victoire que le mordant le plus irrésistible. Lorsqu'ils eurent découvert la marche à suivre pour obtenir le résultat qu'ils désiraient, ils surent avancer pas à pas, d'une manière tenace, avec une patience inlassable. Entre les peuples slaves, ils forment comme une tache un peu sombre, appliquée, méthodique, cachant sous la rude carapace de leur volonté tendue l'éclosion de leur àme enthousiaste, frémissante. Malgré leurs goûts qui les orienteraient plutôt du côté des carrières libérales, des arts, des sciences spéculatives, ils so sont faits commerçants, industriels, banquiers, et ils ont ainsi en grande partie empêché les Allemands de mettre la main sur le commerce, l'industrie, le trafic tchèque. Ces efforts répétés ont eu un résultat plus durable; ils ont, jusqu'à un certain point, transformé le caractère du peuple entier. Ici, comme partout, l'habitude est devenue une seconde nature, et les Tchèques ont maintenant, presqu'autant que les Allemands, ces goûts d'ordre et de discipline qui sont la force de leur peuple, sans s'être laissé gagner par la morgue arrogante, la brutalité méprisante qui causera la perte de leurs détestables voisins.

Cette lutte surhumaine, les Tchèques y auraient peutêtre renoncé s'ils avaient été livrés à leurs propres forces. S'ils n'avaient pas eu un chef, passionnés d'idéal, épris de poésie comme ils l'étaient, ils se seraient perdus dans un mysticisme vague ou repliés sur eux-mêmes et abandonnés au désespoir. Mais ils ont trouvé le guide qu'il leur fallait : ce chef, ce prophète, c'est Jean Hus.

Véritablement tchèque, de langue, de cœur, d'origine, vraiment homme, par ses faiblesses qui rendent son courage et son martyre peut-être plus touchants encore, il a, pendant sa vie, attiré à lui toutes les consciences tchèques. et, aussitôt après sa mort, il est devenu la représentation concrète de l'idéal que le Tchèque le plus ignorant s'efïorce d'atteindre : Hus le saint, Scaty Hus, vers lequel les générations ont élevé et élèvent encore leurs regards, symbole vivant des grandes idées, pour lequel le peuple tchèque lutte depuis des siècles, et sans qui la Bohême ne serait plus une force de vie, mais « un airain qui résonne ou une cymbale qui retentit ». Ces idées dont Hus n'a eu, à vrai dire, qu'une conscience obscure, mais auxquelles il était si passionnément attaché qu'il les a mises en pratique toute sa vie, et qu'il est mort pour elles, il les a liguées à ses compatriotes de tous les temps, et nous les retrouvons actuellement encore chez les Tchèques, inséparables des sentiments les plus intimes de leur être.

C'esl d'abord l'attachement profond, absolu, des Tchèques à leur nationalité et à leur langue; aucun peuple n'est plus attaché à sa langue que le peuple tchèque; c'est la personnification de la vie nationale, tous les efïorts tendent à en assurer la victoire parce qu'on sent que le triomphe en serait la garantie la plus formelle de l'indépendance.

La Nation Tciièquk

C'est un amour non moins profond, non moins absolu pour le peuple, le véritable représentant de la Bohême; aux plus mauvais jours, la langue tchèque a été constamment parlée par lui, avec une pieuse et vaillante fidélité ; il forme vraiment la nation, on a confiance en lui, on sait que ses afïections sont sures, qu'il ne se laissera pas gagner à une autre cause, par l'espoir d'un intérêt égoïste et aveugle. On espère qu'avec le temps et par ses efforts constants il acquerra l'instruction qui lui est nécessaire pour raisonner les jugements qu'il porte, et l'on sent que, même à une époque où sa civilisation est très insullisante, ses sentiments, ses préférences sont guidés par un instinct très siir, un instinct qui fie trompe pas.

Cette forme du patriotisme explique la largeur d'esprit avec laquelle on le comprend et on le pratique en Bohème- Les démocraties ne sont ni étroites, ni égo'istes. Lorsqu'elles demandent l'indépendance, elles ne désirent pas pour cela opprimer les peuples voisins. l'Illes veulent être libres, mais avant tout parce que la liberté, lorsqu'elles l'auront acquise, pourra leur servir à travailler à l'émancipation des autres peuples. Les Tchèques aiment leur pays par dessus tout, mais ils l'aiment comme faisant partie de la grande famille des peuples, et ils diraient volontiers avec le philosophe : (I Si je pouvais faire quelque chose qui fut utile à mon pays et nuisible à l'humanité, je le regarderais comme un crime! )i

Jean Hus, Gomenius, Ghelcick> , ont légué à leur peuple

ce précieux héritage. Il lui en ont laissé un autre, qui est

résumé dans celte parole de Hus : «Aime la vérité, cherche

la vérité, garde la vérité reconnue, jusqu'à la mort, car, par

la vérité, tu seras sauvé. » Cette fois absolue dans la vérité,

quels que soient les prétextes qui sembleraient pouvoir

excuser un mensonge, cet amour de la vérité que n'etïraie

pas la mort, et quelle mort ! c'est ce qui met sur le caractère

tchèque l'empreinte qui le distingue si profondément de

tous les autres peuples. Plus que la méthode allemande,

acquise par des siècles de contact avec l'Allemagne, plus

que la maîtrise de soi que lui a donnée sa tension constante,

son effort continuel, plus que l'amour passionné de sa

langue, de son pays et de son peuple, le culte de la vérité

est la marque distinctive de l'àme tchèque. Par ce culte, le

Tchèque, quelquefois trop vif de caractère, résiste à ses

premières impressions; avant de juger, il veut savoir, et il

ne juge que selon la vérité telle qu'elle apparaît à sa

conscience. La grâce de son esprit, la jeunesse, la poésie

([ui rayonnent en lui, en reçoivent une profondeur, une

sérénité admirables; grâce à elle, si parfois il est plus facile

à tromper qu'un autre, il évite toutes les complications que

provoque le moindre mensonge. Cent fois les Tchèques ont

cru ce que'leur promettaient des hommes qui trouvaient

la vérité digne uniquement des sots; cent fois ils ont failli

■payer de leur vie leur fidélité à la foi jurée. Jamais l'esprit

^ du mal n'a triomphé réellement, jamais il n'a remporté

lautre chose qu'une victoire apparente et passagère.

JMaintenant, sa puissance de desti'uction a reçu le choc

[qui, avec le temps, doit réduire il néant sa gloire vaine, et

■ bientôt se réalisera la parole retentissante du Mailre, dont

l'écho nous arrive faiblement à travers les clameurs de la

bataille ; « Par la vérité, tu seras sauvé! »

ECHOS ET NOUVELLES

Situation Politique

La geniiaiiisatioii t'o l'Autriche fait de jour en jour de nouveaux piugrès, à la griuide satisfaction, sans doute. de ceux qui n'hésitent [las à proclamer à la fois leur amitié pour les peuples slaves et leur espoir de voir conserver, sous une forme ou l'autre, rem|)ire d'Autriche-Hongrie. A Vienne, on travaille ferme à réaliser le programme pangermaniste, et l'on se vante que les pays slaves ne seront bientôt plus qu'un souvenir historique.

Le terrain est libre et l'on a en main des instruments politiques et économiques de [)remior ordre ptmr le cultiver. Le baron Fœrs'er. leminislredescheminsde fer, est certainement le plus actif et le plus adroit de ces germanisateurs forcenés.

Déjà, avant la guerre, il avait donné maintes [>reuves de son savoir-faire. Au mépris de tous les droits que la constitution et les lois garantissaient au peui)le tchèque, il s'efTorçait de mettre en a|)pliciition, |)etit à petit, les exigences que lui dictaient les pangermanistes du conseil national allemand. Il s'acharnait, en particulier, sur les fonctionnaires tchèques des districts mixtes. Malheur à celui qui osait envoyer ses enfants à une école tchèque ou se faisait inscrire dans une société tchèque. Des tracasse ries et des i)ersécutions sans tin s'abattaient sur lui.

Enfin, ces derniers jours, le ministre a fini jjar décréter la germanisation comjjlète des cheuiins de fer autrichiens, en invoi|uant les difficultés qui s'élevaient sans cesse entre les représentants de l'autorité militaire dont la langue officielle est l'allemand et les fonctionnaires des chemins do fer dont un certain nombre, de nationalité slave, n avaient qu'une connaissance insuffisante de cette langue. Aujourd'hui, l'allemand est la seule langue admise dans le service des chemins de fer en Autriche, aussi bien pour les fonctionnaires supérieurs que pour les employés subalternes et même pour les ouvriers. Les examens auront lieu, désormais, exclusivement en allemand. Les ordres de service, les affiches, les décrets seront rédigés uniquement en allemand; et il sera interdit aux chefs d'employer une autre langue dans leurs rapports avec leurs subordonnés.

C'est ainsi qu'on provoque ouvertement des peuples qui réclament leur autonomie, le respect de leurs droits et leui' liberté. Qui donc peut espérer entraver l'expansion pangermanique en soutenant et en replâtrant

cette Autriche '.'

Les nouveau régime en Bohême. — Les dernières nou- M'Ues que relate la presse viennoise du mois passé montrent clairement qu'en dépit des succès militaires remportés en Galicie, le gouvernement austro-hongrois se rend compte du danger intérieur qui menace la monarchie, et qu'il n'espère plus y remédier que par un régime policier à outrance. Dans ce but, on a réorganisé la police, en éloignant des emplois supérieurs tous les fonction;iaires

d'origine tchèque qui ne semblaient pas présenter assez de garanties pour l'exéculion des violences commandées par Vienne contre le peuple tchèque.

C'est ainsi que le préfet de police de Prague, M. Kfikava, a été remplacé par celui de Moravskà Ostrava (Moravie), un Allemand bien connu pour sa partialité et sa brutalité. Le baron Braun, le vice-président de la Statthalterei de Bohême, qui entretenait de bonnes relations avec les hommes politiques tchèques, a paru suspect et a été relevé de ses fonctions. Enfin, le chef de la police secrète d'Etat, M. Ghum, a été transféré à "Vienne et remplacé par un Allemand, pangermaniste acharné.

Et pourquoi toutes ces mutations? Ze Carrière de la Sera écrit, dans son numéro du 6 août^ en parlant de ces événements, que l'on ne peut rien reprocher à la police de Prague, mais que le régime qu'elle appliquait à la population tchèque n'a pas été jugé suffisamment brutal. Le grand quotidien de Milan croit savoir que les autorités ont procédé tout dernièrement à de nombreuses arrestations, et que la presse tchèque a été soumise à de nouvelles persécutions. Mais les détails manquent, car il est maintenant interdit à la presse viennoise, elle-même, de parler de la situation de la Bohême et des événements qui s'y déroulent.

François-Joseph se décrète des glorifications. — Nous

avons montré, dans notre dernier numéro, les moyens qu'emploie le gouvernement autrichien dans les Pays Tchèques pour extorquer à la population et à ses représentants des manifestations de fidélité et de dévouement envers François-,loseph. Maintenant, tous ses efforts visent à organiser dans tout l'empire, pour le 18 août, jour de l'anniversaire de la naissance du monarque, une grande fête commémorative, destinée à dissimuler le véritable état de la monarchie agonisante et à ranimer les courages depuis longtemps abattus.

On cherche, par les menaces et la violence, à obliger les Tchèques à prendre part à cette comédie. Étant donné l'impossibilité de trouver les comparses nécessaires parmi la population décimée, on a mobilisé les enfants. Le gouvernement se flatte d'obtenir ainsi une démonstration impressionnante de loyalisme, qui laisserait pour l'avenir, dans leurs jeunes cerveaux, les germes d'un attachement plus étroit à la dynastie des Habsbourgs. Quelle illusion ! Comment supposer que les enfants tchèques, chez qui la défiance pour les Habsbourgs est innée, qui se rendentcompte aujourd'hui que l'odieux vieillard de Vienne est responsable de la mort de leurs pères, de leurs frères, de leurs camarades, se laisseront attirer dans ce guet-apens ?

Peut-on espérer extorquer par n'importe quel moyen l'amour et la fidélité, là où il ne peut être question que de haine et de mépris ?

Les Magyars. — Pendant les premiers mois de la guerre, alors que les armées autrichiennes essuyaient échec sur échec, les Magyars prodiguaient dans la presse européenne les affirmations les plus catégoriques de leurs sentiments

amicaux envers les alliés, de leurs idées démocratiques et de leurs tendances séparatrices. A mesure que s'accentuaient les défaites austro-hongroises, ils affirmaient de plus en plus haut leurs intentions de rompre des liens compromettants.

Mais, depuis le recul des Russes, ils ont changé complètement leur tactique. Après une période de réserve, ils se sont décidés à proclamer ouvertement leurs vrais sentiments; le comte Tisza, lors d'un de ses séjours à Vienne, s'est chargé de faire savoir solennellement à l'Europe quelles étaient définitivement les dispositions des Magyars.

« La Hongrie », a-t-il dit d'après les dépêches des journaux, a reconnu que son intérêt est dans l'harmonie permanente de ses sentiments avec l'Allemagne, sur la base d'une amitié durable.

(I Les deux millions d'Allemands que compte le Royaume, entourés d'amour et d'estime par nos concitoyens, constituent une des bases les plus solides de l'Etat. L'affection qui unit cette nombreuse population à la Hongrie doit se faire sentir à l'extérieur et servir de gage à l'Allemagne contre les inventions de quelques meneurs qui prétendent que les Allemands sont martyrisés chez nous. »

Cela suffira-t-il pour éclairer les alliés sur le degré de confiance qu'ils peuvent accorder à ces trop fidèles complices des Allemands? Quel diplomate, quel homme d'Etat, quel publiciste des grandes nations alliées pourrait maintenant oublier le défi que ce peuple, soi-disant chevaleresque, jette au visage de ses anciens protecteurs! Qui voudrait encore plaider la cause des Magyars!

Nouvelles de l'Armée

Les soldats tchèques. — Le gouvernement autrichien éprouve toujours de graves inquiétudes au sujet des membres des sociétés de gymnastique tchèques, les Sokols. H considère comme un indice du mauvais état d'esprit d'un soldat le fait d'avoir dans ses poches une carte de membre de ces sociétés; et il l'a fait savoir aux troupes par l'ordre du jour suivant, que nous publions à titre de document.

(( Ordre du jour de l'armée n° 949, Gracovie : Le gouverneur militaire impérial et royal de Cracovie fait savoir qu'à la suite de perquisitions opérées dans les équipements des unités de réserve, on a trouvé chez un grand nombre de militaires des cartes de membre des sociétés de Sokols. Ces soldats ont été arrêtés, des poursuites ont été engagées contre eux et ils vont être condamnés à des peines très sévères. Le gouverneur militaire profite de cette occasion pour attirer l'attention des soldats de la garnison sur les graves désagréments que peut leur causer la possession d'une telle carte. Ils sont avertis que non seulement leur carte de Sokol ne saurait leur procurer aucune sorte d'avantage, mais qu'elle les expose aux punitions les plus sévères, et peut les faire traduire même devant le conseil de guerre. Cet ordre doit être lu aux hommes à trois reprises. «

Le militarisme dans les écoles autrichiennes. — En

Angleterre, en France, en Russie et chez leurs alliés, toute la nation, gouvernants, intellectuels, bourgeois et ouvriers, caressent unanimement l'espoir que la défaite de l'Allemagne et l'etïondrement des empires germaniques permettront do réduire enfin le fardeau des cfiarges militaires qui pèse si lourdement sur les peuples. Pour eux, la paix future doit être la paix tout court, la paix réelle, la fin de la course aux armements, et non pas la paix allemande, la paix de plus en plus armée. Pour les Austro- Allemands, la paix ne doit être que le moyen de préparer de nouvelles guerres.

« La victoire ne tardera pas à couronner nos armes. Pour l'assurer d'abord, pour l'exploiter ensuite, il faut assurer à nos chefs militaires de nouvelles ressources et des troupes fraîches », écrit le ministre de la guerre autri chien, Frédéric de Georgi, dans ses instructions sur l'éducation future de la jeunesse.

Jusqu'ici, nos militaristes germanophiles n'avaient pas encore osé imposer comme base essentielle de l'éducation dans les écoles autrichiennes les théories prussiennes ; aujourd'hui, le ministre exige que les programmes soient « conformes » à ces doctrines ; le culte des canons de 420, des gaz asphyxiants, des bombes incendiaires et toute la morale des « unlerofficieren » doit remplacer dans l'enseignement les principes de Gomenius et de Pestallozi. M. de Georgi insiste sur le rôle décisif que l'adoration de la force brutale est appelée à jouer dans les luttes et les conquêtes futures. Il a déjà fait publier officiellement » Les règlements pour la préparation militaire de la jeunesse », et, dans ses instructions aux maîtres d'école, il les invite à commencer immédiatement le dressage de leurs élèves au mécanisme militaire. Ce n'est plus le ministre de l'Instruction publique qui décide, en Autriche, des méthodes d'éducation qu'il convient d'employer dans les classes, c'est son collègue, le ministre de la guerre ; un général dicte des règlements aux instituteurs; et l'on peut prévoir que le corps enseignant, malheureusement très réactionnaire, les suivra à la lettre, sans souci de compromettre l'évolution pacifique de l'humanité, en façonnant les jeunes cerveaux aux doctrines de haine et de brutalité.

Chaque succès austro-allemand marque ainsi une étape vers un avenir illimité de violences, d'oppressions et d'attentats aux droits des peuples.

LES SLAVES DU SUD

Les démonstrations antiallemandes et antimagyures qui ont eu lieu pendant la dernière session de la Diète croate ont provoqué une grande indignation dans les cercles gouvernementaux de Vienne et de Budapest. En guise de châtiment, on a appelé sous les armes tous les députés croates et serbes au-dessous de cinquante ans, même ceux qui n'ont jamais servi. Parmi ceux-ci, il y a des gens qui sont notoirement malades, comme, par exemple, le D' Lorkovitch, le chef de la coalition serbo-croate, et M. Hervoj, le rédacteur de l'organe du parti Startchévitch, « Hrvat »,

qui est aussi député à la Diète. D'accord avec les autorités militaires, le comte Tisza a pris des mesures pour faire arrêter et interner tous les députés de la Diète croate, sauf un très petit nombre de députés austrophiles, en cas d'invasion des armées serbes en Croatie et en Slavonie. On a tout disposé d'avance pour saisir en même temps ceux des intellectuels croates et serbes, qui ne sont pas encore au service militaire. Sur ces listes de proscrits se trouvent, entre autres, les professeurs de l'Université, les docteurs Gyouro Sourmine et Gavro Mano'ilovitch.

Le gouvernement autrichien cherche par tous les moyens à exciter la haine contre l'Italie dans les populations yougoslaves. Il a tout d'abord propagé par les journaux de Vienne et de Budapest des nouvelles exagérées des prétentions italiennes sur les contrées yougoslaves et fait grand bruit d'un conflit imminent entre les Serbes et les Italiens. Comme cette manœuvre n'avait aucun succès, — les Yougoslaves ont appris à se méfier des intrigues viennoises, — les autorités autrichiennes organisèrent à grand fracas la défense de certaines places ouvertes, où vivent les Yougoslaves les plus connus pour leur sympathie envers la Serbie et ses alliés : les Italiens seraient ainsi amenés à les traiter comme des places de guerre et à les bombarder. Le gouvernement austro-hongrois espérait ainsi provoquer la colère des Yougoslaves contre les Italiens.

Pour théâtre de ces machinations, on a choisi particulièrement l'Athènes serbe, l'ancienne Raguse (Doubrovnik) avec son faubourg Gruz(Gravosa)en Dalmalio méridionale. Cette antique cité, très pittoresque, qui n'est fortifiée ni du côté de la mer ni du côté de la montagne, n'a point de valeur stratégique, et toute son importance réside dans ses magnifiques monuments, dans son passé glorieux de capitale de la petite république maritime yougoslave et dans le fait d'avoir été la source de la vieille culture serbe . Sa population est exclusivement serbo-croate et elle est connue pour ses sentiments serbophiles. Dès le commencement de la guerre, les Autrichiens avaient essayé de terroriser la population. Le maire de la ville, le D' Melko Cingria, député au Reichsrat, a été emprisonné et interné; la municipaJité a été dissoute et les conseillers emmenés comme otages sauf deux qui ont réussi à passer à l'étranger et sont actuellement à Londres, membres du comité yougoslave.

Après la déclaration de guerre de l'Italie à l'Autriche- Hongrie, l'état de siège a été proclamée Raguse et dans son territoire. En même temps, on a improvisé une organisation défensive, naturellement sans valeur militaire sérieuse, mais qui exposait l'antique cité à de graves dangers.

Voici la proclamation que le commissaire gouvernemental, Celio Cega, vient de faire afficher à Raguse : (i Raguse et Gruz(Gravosa) étantdes lieux non fortifiés, n'auraient à craindre aucune hostilité et la fortune particulière devrait être respectée même par l'ennemi, qui aurait à se borner à des réquisitions, lesquelles lui sont accordées par le droit international. Mais on ne peut imaginer ni une invasion ennemie de ces contrées ni une tentative de débarquement des troupes ennemies, sans admettre des opérations

miliiaireif afférentes. Kt clann ce cas on ne peut donner aucune garantie à la population ».

Les Yougoslaves espèrent que l'Italie ne tombera pas dans le piège qui lui est tendu par l'Autriche et qu'elle ne ruinera pas une ville si chère au cœur du peuple serbe, d'autant plus que les opérations contre cette ville ouverte n'auraient aucune importance pour l'Italie. La population serbo-croate de Raguse, qui a donné déjà des preuves si touchantes de ses sympathies pour la cause des Alliés, a certainement mérité les ménagements de l'Italie.

Le chef du gouvernement croate, le baron Skerlecz, s'est rendît, à la fin du mois de juillet, en mission officielle dans la Lica (ancienne frontière militaire) pour apaiser la population excitée par la longue durée de la guerre et par le manque de vivres. La population de la Lica, parmi laquelle l'Autriche enrôle ses plus vaillantes troupes — les gardesfrontières impériaux (tsarski granitchari) — a été déjà cruellement décimée, ses régiments ont été plusieurs fois complètement détruits en Serbie et en Galicie. Les derniers restes de la population de la Lica vont être sacrifiés actuellement sur les frontières italiennes, ce qui exaspère ces paysans. L'excitation causée par les pertes effroyables de la guerre est encore augmentée par le manque de vivres ; certains villages meurent littéralement de faim. Legrandjtiupan Horvat a fait attaquer et disperser par les troupes les femmes et les vieillards qui étaient venus demander du pain. Le voyage du ban Skerlecz n'a en rien amélioré la disposition des esprits. Les populations se sont complètement abstenues de paraître aux réceptions officielles que les autorités avaient ordonnées en son honneur. On dit que des garnisons magyares vont renforcer les troupes cantonnées dans la Lica pour empêcher des troubles.

On a transporté à la clinique de Zagreb, après un séjour de onze mois dans les oubliettes de Sibénik, le comte Ivo Vojnovitch, le plus connu des dramaturges yougoslaves; ses pièces, «la Trilogie raguséenne », « la Mère des Yougovitch )), etc., ont été représentées aussi à Prague avec le plus grand succès; il était directeur du théâtre de Zagreb. Emprisonné dès le commencement de la guerre à Raguse, où il était occupé à terminer son nouveau drame : « Imperatrix )>, il a été fort maltraité. Sa vieille mère, veuve du grand patriote dalmate, l'ancien recteur de l'Université de Zagreb, et sa sœur ont été expulsées d(! Raguse; elles ont du traverser, en' mendiant leur pain, la Bosnie pour .se rendre à Zagreb, après qu'on leur eut enlevé tous moyens de subsistance. Le comte Ivo, dangereusement malade, est toujours étroitement surveillé.

L'organe officiel du gouvernement bosniaque « Saral'eci/à Uni » publie, depuis six mois, presque dans chaque numéro, des arrêts d'expropriation émis par les tribunaux, au préjudice des biens des Serbes expatriés. Jusqu'à présent, on a exproprié de la sorte plusieurs milliers de familles.

L' iir.i fijrUuu's sont tombées aux mains du gouvernement, qui les rcsurvo à des colons allemands et magyars. L'n procédé semblable a été adopté aussi en Croatie, et la Banque colonisatrice do Budo[)Ost a acquis les terrains ainsi expropriés en Syrmio par le fisc militaire pour la somme d'un demi-milliard do couronnes.

Le tribunal niilitaiie do Sarajevo a condamné à douze jours de réclusion M"" la doctoresse Staka 'Vidovitch, née Goubrilovitch, qui, ayant a.ssisté à la pendaison de son frère, "Vaso Goubrilovilch, condamné à mort à la suite de l'attentat de Sarajevo, avait écrit à ses parents, que le condamné était mort « pla iJement, en héros ».

REVUES ET JOURNAUX

La Reçue hebdomadaire a publié, dans son numéro du 19 juin 191ô, un excellent article de ^L Louis Léger, membre de l'Institut, sur la Liquidation de VAutriclie- Hongrie.

Après avoir mis en lumière la longue suite de méfaits dont la dynastie des Habsbourgs s'est rendue coupable au cours de son histoire, M. Léger présente les aspirations des peuples que l'Autriche a si longtemps opprimés. En le lisant, on s'étonne que les fautes et les crimes des Habsbourgs aient pu échapper jusqu'ici à l'attention de l'Europe. La devise « Justitia evga omnes nationes est fundamentum Austriae », qu'on peut lire sur le fronton du palais impérial de Vienne, devient une ironie cruelle pour ceux qui savent que l'histoire des Habsbourgs n'est qu'une série de violations des traités les plus sacrés. Et pourtant cette monarchie « que la justice aurait pu maintenir et que l'iniquité fera tomber en dissolution », aurait eu tant d'occasions de mettre sa devise en pratique ! C'est elle qui, par sa haine de tout ce qui n'est pas allemand, avec la complicité manifeste des Magyars et de la population allemande de l'empire, a déchaîné cette guerre des nations dont elle est devenue soudainement l'enjeu. Et ses peuples voient déjà approcher l'heure de leur délivrance : les Tchèques de Bohême, de Moravie, de Silésie et de Slovaquie, les Polonais de Galicie, les Roumains de Transylvanie, les Slovènes et les Croates dans les pays yougo-slaves, les Italiens dans le Trentin et à Trieste. Ce qui restera à la fin de l'Autriche-Hongrie suffira à peine pour subvenir aux dépenses du vieux François-Joseph et de ses complices.

Dans le numéro du 24 juillet de la même revue, M. Léger expose au public français la situation politique des Slovaques, « l'un des peuples les plus cruellement opprimés, de l'Europe, et les plus dignes d'intérêt ». En des pages incisives, l'infatigable slavophile nous met au cou rant de l'odieuse tyrannie qu'exercent sur eux les Magyars, pour les obliger à renoncer à leur langue et à leurs traditions. Il nous raconte les efforts du poète Kollar

et de l'archéologue-historien Safarik, deux Slovaques de naissance qui comptent parmi les gloires de la littérature tchèque, pour faire revivre le sentiment national chez les Slovaques, leur lutte ardente et tenace contre le germanisme et le magyarisme, leurs prédications enflammées pour l'union des peuples slaves, russe, tchèque, serbe et polonais. M. Louis Léger ne voit de salut pour la nation slovaque que dans une union intime avec une Bohême indépendante, au sein d'une Confédération des Slaves occidentaux.

Dans le numéro de juillet de la Bibliothèque uniDerselle et Revue Suisse, M. Louis Léger a publié, à l'occasion du cinq-centième anniversaire du supplice de Jean Hus, un article très documenté sur lu moit du grand réformateur tchèque. Après avoir résumé les différentes phases du procès et avoir mis en lumière l'inanité des accusations portées contre Hus, il donne une relation très détaillée de ses derniers moments d'après le récit d'un témoin oculaire, Pierre de Mladénovice. C'est un document émouvant qui met admirablement en relief la fermeté d'âme et la hauteur de caractère de notre héros national.

Notons également, dans ce même numéro de la Bibliothèque universelle, un article de M. R. A. Reiss, intitulé Impressions de Serbie, au cours duquel il défend éloquemment les revendications yougoslaves sur les bords de l'Adriatique, en faisant appel à l'esprit politique des hommes d'État italiens et à leur fidélité au principe des nationalités.

Dans une autre revue suisse, La Semaine littéraire, notre directeur, M. Ernest Denis, expose la question tchèque au public de la Confédération helvétique, qui, (idèle à ses traditions d'indépendance, montre, depuis le commencement de la guerre, le plus vif intérêt pour les nations soumises au joug austro-hongrois. M. Denis met l'n lumière la singulière maladresse de l'Autriche qui, « réunissant sous une même domination des populations diverses que sollicitent des forces centrifuges divergentes», n'a su que « surexciter, en les opprimant, les passions nationales ». au lieu de favoriser une évolution raison nable vers le fédéralisme qui aurait pu éviter le morcellement de la monarchie. En quelques pages, il nous montre l'étroitesse de conceptions qui a constamment guidé la politique des Habsbourgs, l'obstination maladive avec laquelle ils ont, pendant des siècles, opprimé le peuple tchèque, la satisfaction cynique qu'ils éprouvaient à le voir pendant deux cents ans anémié, exsangue, muet, paralysé: " Ubi solitudinem facinnl, ibi pacem appellant » . Il nous fait ensuite assister k la résurrection miraculeuse de la nation tchèque au xix- siècle ; il énumère .ses titres de gloire, la valeur de ses ponseuis. les qualités de son

uple, tout ce qui constitue une civilisation originale, digne de conserver .sa place au soleil, à coté de la kullur germanique. M. Ernest Denis a foi dans l'avenir de la nation tchèque, il lui voit « un grand rôle à jouei-, elle I>eut servir de lien entre l'Europe occidentale et l'Europe orientale, entre les Slaves et les Latins». Et, après l'écroulement de la vieille Europe qu'a déclanché l'ambition

insatiable des Allemands et des Magyars, Tchèques, Moraves et Slovaques, indépendants et unis, continueront la lutte de Jean Hus pour « le respect du droit de la conscience, c'est-à-dire pour la liberté des citoyens et des

nations ».

Dans Feuilles d'histoire du XVJI" au XX' siècle, M. Arthur Chuquet, de l'Institut, rappelle les relations intellectuelles et les sympathies ferventes qui existent depuis longtemps entre la Bohême et la France, deux pays que la destinée a séparés géographiquement l'un de l'autre, mais que rapproche et unit un même idéal. L'auteur prétend, avec raison, que les idées d'égalité et de fraternité que nos aïeux ont léguées à l'humanité entière, l'amour de la vérité et de la justice que notre peuple n'a jamais craint de manifester, comme en 1871, sont les points de contact par excellence des mentalités tchèques et françaises.

Nous constatons avec une satisfaction émue que notre cause fait de rapides progrès dans les milieux intellectuels français. M. Albert M.\thiez, professeur d'histoire moderne à la Faculté des lettres de Besançon, en citant notre revue dans un long article publié dans Le Petit Comtois, adresse des paroles de sympathie sincère à notre peuple et exprime son admiration pour l'histoire de la nation tchèque. M. Mathiez reconnaît que, bien que cela constitue un phénomène presqu'unique dans l'histoire, l'amitié de la Bohême pour la France n'a pas connu une seule heure d'éclipsé, depuis le roi Jean l'Aveugle et Jean Zerotin jusqu'aux volontaires de 1870 et à ceux de Carency. Et c'est surtout dans les moments critiques que la Bohême a témoigné son amitié. Aujourd'hui, si ses régiments ne se mutinent pas, ils exaspèrent par leur passivité voulue les généraux austro allemands. Et les Tchèques savent pourquoi ils agissent ainsi : <( La France, » dit M. Mailliez. « est restée pour eux, la France des encyclopédistes, la France des Droits de l'Homme, la France qui affranchit les cerveaux comme les corps ».

The Contemporary review, dans son numéro de juillet, publie un très intéressant article de M. M.-J. Lanoa, intitulé Bohemia and the war. L'auteur y rappelle les liens intellectuels qui ont toujours uni l'.Vngleterre et la Bohême; il a rapporté de son séjour en Bohème plusieurs anecdotes caractéristiques qui metlcmt en lumière la haine des Tchèques pour les Allemands et leur sympathie pour les Anglais et les Français. 11 montre l'intérêt supérieur qu'a l'Angleterre à voir la Bohême libérée du joug

autrichien.

Citons encore dans [ti Journal des Economistes un article très documenlé de M.Yves Guyot « La guerre, ses causes historiques, la monarchie austro-hongroise». Il étudie séparément les diverses nationalités de l'Empire ; il s'étend surtoutavec grandesympathiesur lasituation des Tchèques et des Slaves du Sud, et il soutient énergiquement leurs revendications. Nous regretterons seulement qu'il ait un peu négligé les Slovaques.

LES COLONIES TCHÈQUES

Paris. — Les Tchèques de Paris ont été convoqués en assemblée générale le 20 juillet. L'ordre du jour comportait le rapport du délégué officiel de l'Alliance nationale tchèque d'Amérique, M. F. Kopecky, et l'organisation d'une branche française de cette Alliance. Dans un rapport très détaillé et très documenté, M. Kopecky a fait l'historique de l'action entreprise par les Tchèques des États-Unis, qui ont réussi à associer les membres des autres colonies slaves à une vaste campagne contre la propagande allemande. Par leurs efforts tenaces et bien dirigés, nos compatriotes paralysent les intrigues germaniques. Leur action, jointe aux faits d'armes héroïques des volontaires tchèques en France et en Russie, est une preuve éclatante de la fidélité inébranlable du peuple tchèque envers les alliés et de sa volonté de contribuer par tous les moyens en son pouvoir à leur victoire définitive.

Nous reparlerons en détail, dans notre prochain numéro, de l'action tchèque en Amérique; mais nous voulons au moins mentionner en passant les vaillants efforts de nos compatriotes pour fortifier de plus en plus les liens de sincère amitié qui unissent les colonies française et tchèque à Chicago, amitié qui s'est manifestée d'une façon particulièrement chaleureuse à l'occasion de la fête du 14 juillet dernier.

Ensuite, l'assembléeadécidé à l'unanimitéde créer à Paris une branche française de l'Alliance nationale tchèque qui constituerait un organisme central de toutes les colonies tchèques à l'étranger et où se concentrerait la propagande en faveur de l'indépendance des pays tchèques.

A la fin de la réunion, on a procédé à l'élection du comité de cette nouvelle organisation tchèque.

Au mois de juillet, deux réunions encore ont été organisées à l'occasion de l'anniversaire de Jean H us.

Le 10 juillet, la société des socialistes tchèques, Rocnoai, a donné une conférence sur Jean H us. Le citoyen V. Ort a pris la parole et, dans un discours très réussi, il a exposé les analogies qui existent entre les tendances de l'époque hussite et celles du communisme contemporain. Puis, rappelant à ses auditeurs le caractère et le rôle du grand moraliste, il a tracé les devoirs que son exemple impose aux Tchèques dans leur lutte pour l'indépendance de leur pays.

Le mardi 27 juillet, à la Sorbonne, un nombreux public français a vivement applaudi une éloquente conférence de M. Louis Martin, sénateur du Var, sur Jean Hus et la nation tchèque.

Après avoir brièvement esquissé la vie de Hus, ses études à l'université, son zèle pour la réforme ecclésiastique, l'orateur a insisté sur l'ardent patriotisme du réformateur et sur l'influence décisive qu'il a exercée sur le réveil de l'idée nationale. — Le hussitisme n'est pas, en effet, seulement un grand effort de rénovation religieuse, mais le soulèvement des peuples slaves contre la tyrannie germanique. Une sorte d'instinct rapprochait ainsi les Tchèques de la France et, en effet, depuis Crécy où Jean de Luxembourg mourait glorieusement en combattant les ennemis de

Philippe VI, jusqu'aux volontaires tchèques morts héroïquement, il y a quelques semaines, dans les plaines de l'Artois, l'amitié des deux pays s'est toujours maintenue dans l'histoire.

Quel contraste avec les Magyars dont M. L. Martin a Hétri, en passant, les honteuses palinodies et les louches manœuvres, en paroles vibrantes. Il a montré l'erreur commune à bien des Français qui, jusqu'à ce jour, avaient considéré les Hongrois à travers les poésies de Petôfi. Nous savons aujourd'hui ce que signifie le libéralisme des prétendus révolutionnaires de 1848.

En somme, très belle séance pour la Bohême et en l'honneur du grand patriote, qui s'est terminée par l'affirmation donnée par l'orateur que la nation tchèque verrait toutes ses espérances se réaliser par une victoire certaine des alliés.

Londres. — A l'occasion des fêtes de Jean Hus, le Comité polonais de Londres a voulu affirmer les liens d'amitié sincère qui existent entre les Tchèques et les Polonais. Il a organisé le 18 juillet un concert au cours duquel les artistes des deux nations slaves se sont efforcés de faire valoir réciproquement les œuvres des compositeurs polonais et tchèques. Au nom de nos compatriotes, M. Vladimib Nosek a pris la parole en polonais sur « Jean Hus et la Pologne )>, et il a insisté sur l'intérêt qu'il y a pour les Tchèques et les Polonais de s'unir dans leur lutte pour l'indépendance.

Sur l'initiative de nos grands amis et collaborateurs très dévoués MM. Setoxn-Watso.n et Whyte, M™« Runci.man, la femme du ministre du commerce, a donné dans ses salons, une réception en l'honneur de la Bohême. Lord Bryce a exposé à la société très élégante qui s'y trouvait réunie le rôle historique et l'importance politique de la Bohême, et il a défendu le bien-fondé de ses aspirations. MM. Seton-\V.\tson et Sully ont ajouté quelques paroleschaleureuses sur la civilisation tchèque. M.Oumiroff a clos dignement la réunion en chantant, avec sa verve et sa maîtrise habiluelles, quelques chansons tchèques. On remarquait parmi les invités : Sir John Barran, M. P., Sir Walter Essex, M. P., Hon. Alex Shaw, M. P., Charles Trevelyan, M. P., C. Roden Buxton, Esq., Noël Buxton, Esq., M. P., H.-J. Mackinder, Esq., M. P., The Dean of Westminster, Sidney Webb, Esq., A. G. Gardiner, Editer of « Daily News », Mrs. McKenna, Lady Byles, Lady Emmott, Lady Barlovv, Lady Ilbert, Lady Rachel Verney, Mrs. J. A. Pease, et d'autres.

La Russie. — Depuis le début de la guerre, la Colonie tchèque de Russie s'est livrée à une propagande très active et a réussi à réaliser l'Union des associations tchèques et slovaques de Russie. Elle trouve dans le grand empire slave un large champ d'action pour resserrer les liens intellectuels, politiques, économiques et sociaux qui unissent la Bohème à la Russie. Elle publie, à partir du mois de juin, à Pétrograd, sous la direction de notre très sympathique confrère, M. Bohdan Pavlu, le journal hebdomadaire Cechoslocàk (le Tchéco-Slovaque). On peut s'abonner directement à Pétrograd (Bassejnaja 6) ou à l'administration de notre revue (une année 14 francs ; six mois 7 francs).

Le Gérant : L. Mathieu.

Imp. des Beaux-Arts (A. MuLLsa), 79, rue Dareau, Paris.

!*'• Année. — N» 9.

1«' Septembre 1915.

%^BVVE BI-MENSUELLE

Directeur : Ernest DENIS, Professeur à la Sorbonne

SOMMAIRE

Karl Helfferich

Les origines de la Guerre.

La Maison d'Autriche.

Bibliographie.

Echos et Nouvelles.

Situation politique ; Nouvelles de l'a^mée.

Les Slaves du Sud.

Les Colonies Tchèques.

PARIS 23, rue Boissonade, 23

Le N" 25 Centimes

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LA NATION TCHÈQUE paraît le ler et le 15 de chaque mois

Rédaction et Administration : 23, rue Boissonade, PARIS (14*).

Tous les envois concernant la Rédaction doivent être adressés à M. Rodolphe Kepl, Secrétaire général.

La Rédaction est à la disposition des Abonnés et des Lecteurs de LA nation TCHÈQUE

pour tous les renseignements sur les Pays Tchèques.

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ÉTATS-UNIS

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FRANCE

Comité de la Colonie et des Volontaires Tchèques

16, Rue Richelieu, Paris.

Ligue Franco-Tchèque, 106, Rue Richelieu, Paris.

•RUSSIE

Union des Associations Tchèco-Slo'jaques de Russie

6, Bassejnaja; Petrograd.

Comité Tchèque de Moscou

16, Kousnetzski Moste, Moscou.

GRANDE-BRETAGNE

London Bohemian (C^ech) Committee 26, Gloucester Road, Regent's Park, London N.W.

Bohemian National Alliance [New-York Branch) 302 E. 72 St., New-York, N.Y.

Slovak's League, Pittsburgh, Pens.

SUISSE

Union des Associations Tchèques de Suisse 17, Hegarstrasse, Zurich.

ROUMANIE

Société Tchèque " Beseda " Nemanina, Bucarest.

1{^EVVE BI-MENSUELLE

Première année.

I" Septembre 1915

Karl Helfferich

Les origines de la guerre

Dostoïevski, qui n'aimait pas les avocats, parle quelque part, à leur propos, de conscience de louage. Le mot m'est revenu à la pensée en lisant la brochure d'Heliïerich, Die Entstehung des Weltkrieges im Lichte der Veroffentlichungen der Dreioerbandmuchte .

Pourquoi l'Allemagne s'attache-t-elleavec une telle fièvre à rejeter sur ses adversaires la responsabilité de la guerre? — C'est moins peut-être dans un intérêt immédiat que par préoccupation de l'avenir. Aujourd'hui, les peuples sont emportés par le tumulte des événements et des passions. Quand la paix viendra et que l'Europe et l'Humanité mesureront les ruines, elles chercheront les coupables. Malheur alors au souverain dont les mains ne seront pas nettes. Que répondra-t-il à ses sujets? Que répondra-t-il au monde? — Guillaume a peur du jugement de la postérité et de la colère de ses peuples. Il cherche des défenseurs. Helfferich était un des plus autorisés qu'il pût recruter.

Mis en relief par ses études économiques qui l'ont porté au ministère, il a déployé, depuis la guerre, sinon un réel talent de financier, du moins un art incontestable de prestidigitateur ; il jongle adroitement avec les milliards et connaît l'art subtil de faire figurer à l'actif de l'Allemagne les emprunts qu'elle contracte. C'est un polémiste retors, habile dans l'art d'escamoter les pièces capitales d'un dossier, ingé nieux à soulever des incidents qui détournent l'attention des points essentiels du débat. L'Empereur, d'ailleurs, comptait sans doute moins encore sur la souplesse de sa dialectique que sur l'autorité de son titre de ministre, Les Allemands ont une Ame puérile et ils prennent au sérieux les paroles d'une Excellence. Les éditions de la brochure d'Helfferichse succèdent rapidement; elles n'en augmentent pas la valeur.

(< Sur l'occasion immédiate de la rupture, écrit le ministre, il ne peut y avoir de doute. Cette occasion a été la mobilisation générale des forces russes de terre et de mer, ordonnée par le Tsar le 31 juillet de très bonne heure (frOhmorgens) et le refus de la Russie de retirer cette mesure malgré la demande de l'Allemagne. »

La thèse est posée: la Russie est l'occasion de la guerre; la France et l'Angleterre sont ses complices.

La méthode allemande apparaît immédiatement; elle procède par déduction, part d'une aflirmation qu'il s'agit de démontrer; ce n'est peut être psis le moyen d'arriver à la

vérité ni même de convaincre un juge impartial. On se demande même pourquoi Helfiterich se donne la peine inutile de prouver un fait sur « lequel il ne peut y avoir de doute )).

Autre procédé familier aux polémistes d'outre-Rhin : — L'habitude d'employer d'abord un terme vague que l'on remplace ensuite par un terme plus précis, en évitant d'attirer l'attention sur cette substitution. Helfferich parle d'abord de (I l'occasion immédiate )i de la guerre, unmittelbarer Anlass. U évite les termes de faute ou môme de cause. Il est évident que quelqu'un peut être l'occasion d'un accident, sans en être coupable, sans en être la cause. Plus tard, cependant, il déclare la Russie responsable de la guerre, parle de sa culpabilité, et il accuse de complicité la France et l'Angleterre. Ces jongleries sont trop visibles pour tromper personne, en dehors de ceux qui veulent être trompés.

Quellesingulière logique, d'ailleurs, de commencer par le 31 juillet et par la mobilisation russe. Cette mobilisation, elle a été déterminée par quelque chose; le ministre s'en doute peut-être. Il ne s'en occupe pas. Pourquoi? — Il a une thèse à prouver, une fonction à remplir. Il s'en tire comme il peut.

Il est curieux de constater que, si les Allemands sont unanimes à affirmer qu'ils ont été provoqués, ils n'ont jamais pu se mettre d'accord pour savoir qui les avait provoqués. — Au début, ils ont accusé la Russie. Bientôt après, ils ont rejeté la faute sur l'Angleterre; c'est aujourd'hui l'opinion la plus répandue. Hoetzsch, qui connaît bien la Russie, est d'une opinion contraire à celle de Karl Helfferich. — Est-il biensOr, d'ailleurs, quecesoit l'opinion d'Helfferich lui-môme, que nous apporte sa brochure?

En réalité, il accuse la Russie parce que l'Empereur le veut ainsi. Tout le monde se rappelle le discours que Guillaume, du haut de son balcon, adressa au peuple de Berlin le 31 juillet 1914. Ce discours, qui, comme beaucoup de discours de Guillaume, était une improvisation passionnée, visait la Russie qu'il attaquait avec violence. Nous en trouvons la version originale dans les Leipxiger Neueste Nachrichten du 1" août ; l'Empereur y parle de l'ennemi (au singulier) et de ses infâmes (niedertrœchtige)provocations. Le texte officiel a été expurgé et adouci ; on a supprimé les épithètes, remplacé le singulier par le pluriel. Il est bien évident que la pensée réelle du maître nous est révélée, non pas parla version édulcorée et postérieure, mais par le journal qui nous en donne la forme directe et la traduction immédiate.

Nous trouvons une autre preuve de la colère de l'Empereur dans la traduction anglaise du Livre Blanc. Spécialement destinée à l'Amérique, elle a pour titre : The German

white Book (only autorized translation) : How Russia and her Ruler betrayed Germany's Confidence and thereby caused the European War.

Le ministre est bien obligé de suivre son maître. Comme cependant il sent que le terrain n'est pas très solide, il biaise ; il parle de « l'occasion immédiate », terme volontairement élastique et vague, qui n'exclut pas des conclusions différentes.

Le raisonnement de M. Helfferich est simple. La mobilisation russe a déterminé la mobilisation allemande, et la mobilisation allemande, c'était la guerre.

Mais était-il fatal que la mobilisation entraînât nécessairement la guerre?

M. Heltïerich n'aurait-il, par hasard, jamais entendu parler de ce que les Prussiens nomment l'humiliation d'Olmûtz? En 1850, la Prusse avait mobilisé, et la guerre n'éclata pas.

Pour revenir à des souvenirs moins douloureux pour le Cabinet de Berlin et plus rapprochés, le comte Berchtold, dans sa dépêche au comte Mensdorff à Londres (24 juillet), rappelle qu'à deux reprises, en 1908 et 1912, l'Autriche avait mobilisé contre la Serbie, et qu'une rupture avait été évitée; il ajoute que la mobilisation actueHe n'implique pas nécessairement la guerre; c'est seulement un moyen de pression énergique.

Le 1*^ août, dans ses télégrammes à Guillaume, le Tsar, à deux reprises, dit textuellement que la mobilisation russe ne signifie pas la guerre.

En France, dans le manifeste qui ordonne la mobilisation, le Président de la République et les Ministres, après avoir rappelé qu'ils ont été forcés à celte mesure par les préparatifs allemands, ajoutent : la mobilisation n'est pas la guerre.

Ainsi, seule, la mobilisation allemande est synonyme de guerre? — Pourquoi? — Oh! pour une excellente raison, une raison unique, c'est que l'Allemagne le voulait ainsi, que l'empereur Guillaume le voulait ainsi.

M. Helfferich feint de s'étonner que le Tsar se soit constitué le défenseur de la Serbie? — Son étonnement serait extraordinaire si nous pouvions le prendre au sérieux. — Où d'ailleurs a-t-il vu que la Russie ait pris parti pour la Serbie ? Elle a demandé simplement à l'Autriche de justifier ses accusations; le Tsar a eu grand soin, en même temps, de rappeler à Guillaume qu'il ne songeait pas le moins du monde à s'en prendre à l'Allemagne, qu'il comprenait parfaitement les obligations que lui imposait son alliance avec Vienne; il lui demandait seulement d'examiner les faits et de ramener à la raison les ministres autrichiens. Quelque étroite que soit une amitié, exige t-elle qu'on abiique toute réflexion et toute critique? On a dit que l'Empereur était moins blessé par le meurtre de son ami François-Ferdinand, que froissé dans son orgueil de souverain, atteint dans sa divinité. — Soit, il en résulterait alors qu'il a déclaré la guerre par vanité, sous l'impulsion d'un accès de colère; est-il bien sûr, d'ailleurs, qu'il eût vraiment pour François Ferdinand une affection si profonde?

Tout semble prouver plutôt qu'il a saisi avec empressement un prétexte de rupture. Les dépêches des ambassadeurs et ses propres télégrammes indiquent visiblement son intention de placer le Tsar dans une situation fausse, de le

mettre dans son tort. L'attitude de M. de Jagow, dans sa conversation avec l'ambassadeur anglais, le 31 juillet, est caractéristique à cet égard. -«J'ai demandé à son Excellence, écrit sir E. Goschen, pourquoi ils avaient rendu leur demande plus difficile à accueillir par la Russie, en réclamant l'arrêt de la mobilisation également dans le sud. Il m'a répondu que c'était dans le but d'empêcher la Russie de dire que toute sa mobilisation était dirigée uniquement contre l'Autriche » (Correspondance britannique n° 121). — On se rendait ainsi très bien compte à Berlin que c'était contre l'Autriche seule, et non contre l'Allemagne, qu'étnit dirigée la mobilisation russe. — On était plus autrichien à Berlin qu'en Autriche même. — De parti pris, on donnait à la demande faite à Pétersbourg une forme inacceptable; on exigeait de la Russie qu'elle désarmât alors qu'on ne demandait pas à François-Joseph de suspendre ses préparatifs. Il s'agissait donc bien d'une provocation gratuite dirigée contre la Russie et on la forçait volontairement à la rupture.

M. Helfferich insiste, d'après le télégramme de Guillaume, sur l'impossibilité, pour des raisons techniques, d'arrêter la mobilisation allemande. Les mêmes raisons n'existaientelles pas pour la Russie? Le Tsar l'avait rappelé dans sa dépêche à Guillaume. Il paraît que ce qui est vrai pour l'Allemagne, ne l'est pas pour la Russie. Etrange logique.

Toute l'argumentation de Helfferich a un caractère purement scolastique. Il néglige l'enchaînement réel des faits pour s'appuyer uniquement sur la question de l'heure de la mobilisation.

En réalité, cette question n'a qu'une importance extrêmement secondaire, parce que, d'abord, comme nous l'avons indiqué, la mobilisation n'entraînait pas nécessairement la guerre, ensuite parce que la mobilisation russe avait été déterminée par l'attitude de l'Autriche et de l'Allemagne.

Mais Helfferich a-t-il au moins établi que la Russie avait, en effet, mobilisé avant l'Autriche? Suivant son habitude constante, il procède par affirmation. M. Paléologue cependant, ambassadeur de France à Pétersbourg, écrit le 31 juillet : «En raison de la mobilisation générale de l'Autriche, l'ordre de mobilisation générale de l'armée russe a été donné, la Russie ne pouvant, sans les plus graves dangers, se laisser davantage devancer. )> (Livre jaune n° 118). — M. Dumaine, ambassadeur à Vienne, télégraphia de son côté : u La mobilisation générale à été décrétée ce matin à la première heure ». Son témoignage est capital, parce qu'il ne connaissait pas encore la mobilisation russe ! Comment se fait-il, comme l'a rappelé M. Durkheim (Qui a voulu la guerre?) que, dans son télégramme au Tsar du 31 juillet (2 heures de l'après-midi), l'Empereur ne parle pas de la mobilisation russe ? Le livre blanc lui-même (p. 12), ainsi que le signale encore M. Durkheim, dit que la mobilisation russe a été ordonnée le 31 juillet dans la matinée (am Vormittag) ; il reconnaît qu'elle est postérieure à l'envoi du télégramme de l'Empereur « qui n'était pas encore arrivé à sa destination ».

L'auteur du livre «J'accuse», après une discussion très serrée, arrive à la môme conclusion : « La mobilisation russe était justifiée, elle a été provoquée par la mobilisation autrichienne ».

Quels arguments apporte M. Helfferich pour établir sa thèse ? — Aucun. Il ne discute pas, il affirme. Il est

possible que les Allemands se contentent de ces protestations creuses. Ni l'histoire, ni les neutres ne sauraient avoir la même complaisance.

Faisons-lui. d'ailleurs, toutes les concessions qu'il voudra. Admettons que la Russie ait mobilisé avant l'Autriche, ce qui est faux. Il restera encore le télégramme du 1"' août, où le Tsar, qui ne conteste pas à l'Allemagne le droit de mobiliser, ajoute qu'il voudrait avoir de l'Empereur la même garantie qu'il lui a lui-même donnée, que ces mesures ne signifient pas la guerre et qu'ils poursuivent leurs négociations dans l'intérêt de la paix. Il restera la dépêche de Szebeko, l'ambassadeur de Russie à Vienne, du 31 juillet : « Malgré la mobilisation générale, je continue l'échange de vues avec le comte Berchtold et ses collaborateurs. Ils déclarent tous avec insistance que l'Autriche n'avait aucune intention agressive contre la Russie. » ( Livre jaune, n" 68).

De quel droit, l'Allemagne dès lors prend-elle prétexte pour déclarer la guerre, d'une mesure que l'Autriche, la principale intéressée accepte sans protestation ni colère? Gomment n'a-t-elle pas connu les nouvelles propositions de l'Autriche qui consent à discuter, non plus seulement la forme, mais le contenu de sa note à la Serbie? — Toutes ces questions essentielles, M. Heliïerich ne songe même pas à les aborder.

L'amiral Roztiestvensky disait à un de ses officiers : « La guerre ne commence pas toujours avec les premiers coups de feu ; elle est souvent commencée bien avant la rupture publique ; les aveugles seuls ne la voient pas ». M. llelfferich n'est pas aveugle de naissance, il est aveugle de vocation. « Il n'est pire sourd que qui ne veut entendre. »

Dans sa brochure, nous ne trouvons pas un seul mot sur l'ultimatum de l'Autriche à la Serbie, sur ses prétentions insensées, sur ses demandes prodigieuses, sur la brutalité d'une sommation qui devait et voulait soulever l'Europe et la Russie; il ne parle pas des efforts de l'Angleterre et de la Russie pour obtenir que l'Autriche ne rompe ])as imméiliatement les négociations et accorde à la Serbie et aux puissances le temps de trouver un terrain de conciliation. Il ignore que le comte Berchtold a quitté Vienne, — singulière absence, — pour éviter des discussions directes avec les ambassadeurs; il ne fait aucune mention de la pression exercée sur la Serbie par l'Angleterre, la France et la Russie pour la décider à toutes les concessions possibles, et il ne sait pas que M. Pachitch a en fait accepté toutes les exigences autrichiennes, quelque extravagantes > qu'elles fussent.

Conscience de louage !

Ce qu'il y a. en somme, de plus intéressant dans la lirochure de M. Helflerich, qui est absolument sans valeur, > il s'agit de justifier l'Allemagne, c'est la contradiction intime qu'on y sent entre les sentiments réels de l'auteur et la mission qu'on lui a imposée. Avocat du Kaiser, il est obligé de soutenir la cau^e du maître qui, dans le premier accès de fureur, a dénoncé au monde la perfidie russe. La thèse cependant lui parait scabreuse et il préférerait porter son attfir|ue contre l'Angleterre, qui est actuellement le [irincipal objet des haines alluinandes. — Il ni; l'ose piis, il ne le peut pas : ccjmment un ministre n'aurait-il pas, ur tous les points, la même opinion que le Kaiser.

Son oeuvre ainsi, qui n'ajoute rien aux kilos de paperasses que l'Allemagne a jetés sur le marché, est curieuse à deux points de vues :

D'abord, elle nous montre, une fois de plus, la valeur morale de la discipline prussienne, qui force l'homme à abdiquer toute indépendance de pensée et qui l'abaisse à n'être que le truchement docile et maladroit d'une volonté étrangère.

Ensuite, elle nous prouve l'inanité de la thèse germanique, incohérente et instable.

Nous avons été forcés à la guerre, crient d'une commune voix tous les pamphlétaires de l'Allemagne. — G'estentendu, mais par qui? — Nous n'en savons rien, peut-être par la Russie, certainement par l'Angleterre... à moins que ce ne soit par la France

Pauvre Allemagne, si douce, si pacifique, qui ne tenait qu'à vivre en bonne intelligence avec tout le monde, qui a été troublée dans ses rêves idylliques par une bande de malfaiteurs armés jusqu'aux dents !

La vérité, la vérité vraie, la vérité définitive, M. Helfferich la soupçonne peut-être, mais je puis la lui confirmer : « Ce n'est pas la Russie qui a déclanché la guerre, c'est le Luxembourg. Je sais, de source certaine, que le 31 juillet, il avait pris toutes ses mesures pour mobiliser ses quarante-sept hommes. Heureusement que Guillaume et ses ministres faisaient bonne garde ! Sans leur décision, Berlin se serait réveillé prisonnier des Luxembourgeois.

LA MAISON D'AUTRICHE

(troisième article)

Nous avons reçu quelques numéros récents d'un quotidien tchèque de Prague. Ils sont particulièrement intéressants, parce qu'ils nous permettent de saisir sur le vif les procédés du gouvernement autrichien. Il.a placé les journaux sous la menace d'une suppression immédiate, s'ils ne consentaient à devenir les instruments de sa politique; il espérait ainsi troubler l'opinion à l'intérieur et convaincre l'étranger du loyalisme de la population. Il ne s'est pas rendu compte que ces finesses trop visibles produiraient une impression directement opposée à celle qu'il recherchait. Qui donc en effet serait assez na\f pour s'imaginer que les Tchèques, qui n'ont jamais cessé de condamner la politique agressive de d'.Ëhrenthal et de Berchtold, qui ont toujours dénoncé l'alliance avec l'Allemagne comme dangereuse et funeste, qui, de 1908 à 1914, ont cent fois et de toutes les manières manifesté leurs sympathies pour les Serbes, sont tout à coup devenus de fougueux patriotes autrichiens? — Calomniez, disait Basile, il en restera toujours quelque chose. Mentez, disent les Allemands à François-Joseph; tout arrive, et il se trouvera peut-être quelqu'un qui vous croira.

Ainsi, nous raconte le journal tchèque, on a fait défiler devant le gouverneur, le comte Coudenhoven, trois mille enfants qui portaient des drapeaux jaunes et noirs; le jour-

nal ajoute : « la police, en uniforme de gala, forme la haie»; les maîtres qui menaient cette jeunesse l'avaient avertie que le moindre signe de désobéissance entraînerait pour leurs parents les peines les plus graves.

Le Tchèque qui m'apportait ces journaux me disait, avec des larmes dans les yeux : « N'est-ce pas une infamie? Voilà des enfants dont beaucoup ont perdu leurs frères ou leurs pères, dans une guerre atroce, dont ils ont horreur ; ils savent que si, par malheur, les Russes étaient battus, tout espoir d'indépendance serait à jamais détruit pour eux; qu'ils seraient livrés à des ennemis détestés; et on les condamne, pour ne pas exposer leurs familles à des punittons impitoyables, à abjurer leur foi, à acclamer un souverain qu'ils haïssent! Depuis l'époque où les dragons de Lichtenstein enlevaient les nourrissons à leurs mères et les condamnaient au froid et à la faim si elles ne consentaient pas à renier leur Dieu, ce sont les mêmes procédés. Avant la guerre, dans les districts allemands, on chassait nos ouvriers des fabriques et on boycottait les boutiquiers qui envoyaient leurs enfants aux écoles tchèques. AVienne, on fermait nos établissements scolaires. Maintenant, on profite de l'absence de tous les hommes valides et de la présence de contingents magyars et allemands pour contraindre ces pauvres gamins à des actes qui dégradent leur conscience. Misérable fête, et pauvre Empereur qui accepte de semblables hommages! »

Singulières louanges aussi que celles dont il se contente. L'article de tête du journal tchèque est d'une lecture singulièrement savoureuse. L'ironie en est dissimulée, mais toute autre police que celle de Vienne l'aurait sentie. On y rappelle les hauts faits de François-Joseph, entre autres la bataille de Solférino et la fidélité des millions de soldats qui se groupent autour de lui, de ces régiments, sans doute, que l'archiduc Frédéric a dû dissoudre, si dangereux était leur mauvais esprit. On y vante l'esprit libéral du souverain qui s'est marqué par la constitution de mars 1849, — qui n'a jamais été appliquée etqu'il a supprimée dès qu'il l'a osé, -^ le diplôme d'octobre 1860 et de février 1861, par lesquels il avait promis à ses divers peuples le respect de leurs droits, qu'il a odieusement foulés aux pieds. Sous le règne de François-Joseph, s'est développée la culture, et la prospérité des peuples a grandi d'une façon ininterrompue (!) On félicite le souverain qui s'est efforcé d'établir son pouvoir sur les bases du suffrage universel, — alors que chacun sait que la dernière réforme électorale avait été soigneusement calculée pour fausser le suffrage et spolier les slaves de la majorité qui leur revenait de droit.

Quand on se rappelle rapidement les phases diverses de ce règne si long et qui aurait pu être si utile, on est vraiment stupéfait de la prodigieuse [imbécillité d'un monarque qui, sans raison, sans prétexte, s'est jeté dans la plus criminelle et la plus insensée des guerres. — Au mois de mai, s'est tenue à Vienne, sous la présidence du pangermaniste Wolf, une réunion dont la police n'a pas autorisé le compte rendu. — «On s'étonne, disait Wolf, que depuis le début des hostilité, on n'ait pas convoqué le Reichsrat. Mais, comment l'aurait-on réuni, puisque la moitié des députés sont en fuite ou en prison?» Il y a longtemps d'ailleurs, ajoutait-il, qu'ils auraient dû y être.

Les députés dont on instruit le procès, sont, en réalité, les seuls qui désirassent le maintien de l'Autriche. Les

Allemands travaillaient avec entrain à la détrôner et à la livrer aux Hohenzollern. Comment François-Joseph ne s'est-il pas aperçu que la victoire aurait pour sa Maison les mêmes conséquences que la défaite? — Qu'est devenue l'Autriche aujourd'hui? — Sur qui peuvent compter les Habsbourgs pour défendre leurs titres? Ce sont des généraux allemands qui commandent leurs armées; l'empereur Guillaume dispose de leur territoire; il offrait à l'Italie le Trentin, il offre à la Roumanie la Bukovine; il offrirait demain la Galicie à la Russie, s'il pensait qu'elle daignât l'accepter de sa main. Les blés de Hongrie sont enlevés par l'Allemagne, tandis que les Austro-Hongrois manquent de pain ; la pauvre encaisse de la Banque d'Autriche a été confisquée par l'Allemagne et c'est avec les florins d'Autriche que Guillaume |paie ses achats en Hollande. — « Si François-Joseph monte à cheval, disait Bismarck, ses peuples le suivront. — Bismarck avait la dent dure et il maniait cruellement l'ironie. — Triste guide pour enlever ses peuples que ce vieillard sinistre, que ce fantoche macabre qui a porté malheur à tout ce qui l'a approché. Jamais famille plus chargée de crimes et de hontes ne se sera ensevelie dans de plus sanglantes funérailles.

L'hymne impérial autrichien, que les enfants tchèques sont obligés d'ànonner sous l'œil des gendarmes, retentit souvent, d'ailleurs, dans des circonstances bien singulières.

On raconte, à Vienne, que vers 1885, l'impératrice Elisabeth, qui avait décidé d'abandonner à peu près complètement l'Autriche, avait eu la délicatesse de chercher une consolation à son mari. Son choix s'était dirigé sur une actrice du BurgTheater, Catherine Schratt, et l'événement a prouvé qu'Elisabeth n'avait pas mal jugé des goûts de François-Joseph. Un matin, l'Empereur se retirait sur la pointe des pieds, quand, malgré ses précautions, il réveilla une vieille cuisinière qui accourut épouvantée et se mit à crier au voleur. — « Taisez-vous donc, lui jeta le visiteur nocturne, ne me connaissez-vous pas ? Je suis l'Empereur ». — La pauvre femme, ahurie, se jeta à genoux et entonna l'hymne national à plein gosier.

Singulière cour et étrange famille, que l'on n'ose presque plus juger, tant il est évident que nous avons à faire à des malades et des fous. L'archiduc Othon s'amuse à faire boire de l'eau de-vie à un de ses domestiques jusqu'à ce qu'il tombe mort ; une autre fois, il sort d'un cabinet particulier où il se trouvait en compagnie de quelques dames, sans autre vêtement que ses gants et son ôpée. Un de ses divertissements favoris consiste à priver d'eau une vache pendant plusieurs jours, puis à lui permettre de boire jusqu'à ce que la pauvre bête tombe agonisante. L'archiduc Louis-Victor disparait un beau jour et l'on apprend qu'on l'a invité à se rendre à Salzbourg, parce que ses goûts antiques avaient produit quelque scandale, môme à Vienne, où l'opinion est cependant singulièrement tolérante.

Quand on essaie de se rendre compte de la conduite des Allemands, on en arrive à constater que ce qui nous rend leur conduite je ne dis pas seulement odieuse, mais vraiment inintelligible, c'est qu'ils sont en retard de deux

siècles sur les peuples occidentaux ; ils en sont restés au siècle de Louis XIV; leur conception de la royauté est celle de Bossuet ; l'idée qu'ils ont de la divinité et du monde est celle du Père Lamormain et des Jésuites de la Guerre de Trente ans. Les mœurs des Habsbourgs nous rappellent ainsi les habitudes des derniers Valois ; c'est la même soif de jouissances, la même atrophie morale, la même absence d'équilibre, le même mélange d'intrigues de boudoir et de sacristie.

Le prince Rodolphe avait une certaine popularité. Je suis assez disposé à supposer qu'il la devait à sa jeunesse, et puis, comme le besoin d'affection et d'espoir est inhérent à la nature humaine, les sympathies du peuple qui ne pouvaient vraiment pas s accrocher au père, essayaient de s'attacher au fils. Après tout, peut-être la foule ne se trompait-elle pas complètement. Quelques observateurs impartiaux se plaisent à constater chez Rodolphe un effort louable pour rompre avec les traditions néfastes de sa famille. Il avait hérité de sa mère une certaine animation d'esprit ; il éprouvait une certaine gêne à rjespirer dans la lourde atmosphère de la cour. On prétend qu'il n'était pas l'ennemi des idées nouvelles, qu'il accueillait avec faveur les esprits libéraux. Je le répète, je suis assez sceptique en face de ces velléités des princes héritiers. Je me rappelle que, par un jour de juin, je me promenais dans un jardin de Vienne avec un écrivain tchèque et 'je lui demandais si, d'après lui, il était permis de compter beaucoup sur le jeune prince. Il s'arrêta sans rien dire devant un rosier couvert de boutons ; mais ces boutons avaient été brûlés par une gelée tardive. — Que de résolutions généreuses ont été anéanties par les traditions, la bureaucratie et la police.

Le portrait que la comtesse Marie Larish nous trace de Rodolphe n'est pas fait pour nous inspirer grande confiance. — Elle ne l'aime pas, c'est évident, et il convient de ne pas accepter son jugement sans critique; les faits du moins demeurent, et ils montrent combien l'archiduc avait été profondément atteint dans sa vie morale. On éprouve pour lui une certaine pitié : peut-être, dans un autre milieu, avec une éducation différente, n'aurait il pas été impossible qu'il devint un souverain soucieux de ses devoirs, digne de guider ses peuples. .Ses bonnes qualités natives avaient été submergées. Telle que l'ont fait sa famille et son entourage, il nous apparaît égo'iste. brutal, cynique, incapable de sacrifier le moindre de ses caprices, dominé par ses passions. — ((Vous savez en quels termes nous sommes, ma femme et moi, disait-il une fois ; mon père ne mérite aucune sympathie; ma mère ne m'aime pas. Je suis dans une mauvaise voie.» Oui, pauvre créature, qui traîne derrière lui un long et lourd passé de fautes et de crimes et qui ne peut que les continuer!

Pas plus que le témoignage de Louise de Toscane, le récit de la comtesse Larish n'éclaire complètement le drame de Meyerling. Quelques faits du moins semblent pouvoir être retenus de l'un et de l'autre.

D'abord, il semble certain que des intrigues politiques se mêlèrent au drame d'amour et que les ennemis de Rodolphe, qui redoutaient ses projets, profitèrent de son imprudence pour aggraver son dissentiment avec son père. Quels étaient les projets de l'archiduc? — 11 est probable que nous ne le saurons jamais. — 11 n'est pas impossible

que l'archiduc fût impatienté de la situation subordonnée dans laquelle il se trouvait. Peut-être quelques Magyars exploitèrent-ils son ambition hâtivo et songèrent-ils à l'encourager pour amener une rupture des liens qui rattachaient le royaume de Hongrie à Vienne. Si le complot avait réussi, François-Joseph aurait reculé, sans doute, devant un conflit aigu avec son fils, et l'indépendance du royaume de Saint- Etienne aurait été rétabli sans coup férir. Quand on songe aux rêves qui hantent l'esprit de nombre de nobles Magyars, cette hypothèse a quelque vraisemblance et l'intervention, dans l'aiïaire, du comte Andrassy et de Jean de Toscane lui apporte une valeur singulière. Le plan fut découvert; Rodolphe pritpeuret, dans sa terreur, il se suicida, après avoir tué sa maîtresse.

Il n'avait pas la fermeté de cœur et la lucidité d'intelligence qui sont nécessaires aux grands ambitieux. Sa dernière conversation avec la comtesse Larish ne laisse guère de doute sur les soupçons qui le hantaient et qui avaient achevé de détraquer sa faible cervelle. — (( Depuis quand, lui dit-iJ, vous regardez-vous comme propre à jouer le rôle de sainte? C'est bien à vous qu'il appartient de parler do morale et d'honneur, vous qui, depuis votre enfance, avez servi d'intermédiaire à ma mère, vous qui n'avez pas eu de scrupules à l'aider à tromper mon père. « Rodolphe ne serait ainsi, au demeurant, qu'un nouvel Hamlet; seulement il demandait une distraction aux basses galanteries, au Champagne et à l'alcool.

Peut-être Mario Vetsera l'a-t-elle aimé? Mais dans son amour une part de calcul entrait qui dégradait sa passion. Autour d'elle s'agitaient des convoitises honteuses; sa mère, une levantine sans honneur, espérait, par elle, rétablir une fortune très écornée et regrettait de ne plus vivre au xvm" siècle, où Mme de Pompadour étalait fièrement sa puissance. Marie Vetsera môme, frivole, légère, mal élevée, n'était pas une innocente.

Misérable famille qui corrompt tout ce qu'elle touche! Misérable souverain qui, de son lit d'agonie, ne se réveille du coma que pour ordonner des pendaisons!

Emportez ce cadavre. Sur sa tombe, l'histoire écrira : (( Il fut le dernier de sa race et il fut digne d'elle. » Finis Augtriœ.

BIBLIOGRAPHIE

Jacques Bainville : Histoire de deux peuples, la France et l'Empire allemand (Nouvelle librairie nationale, 1915). Le livre de M. Bainville a unequalitééminente, il est vivant, emporté par un souffle de passion qui entraîne le lecteur. M. André Beaunier, qui en a parlé avec une sympathie visible dans le numéro du i" août de la Revue des Deux- Mondes, a spirituellement fait remarquer que, sous la plume de M. Bainville, les événements s'ordonnaient avec une merveilleuse simplicité et que la marche de l'Univers se déroulait suivant un plan d'une impeccable régularité. On ressent quelque admiration, mais aussi quelque étonnement, à constater que de 987 à 1789, les Capétiens de diverses branches n'ont commis qu'une faute, — en 1620, quand

Louis XIII laissa les mains libres à Ferdinand II. Ne le condamnons pas, d'ailleurs, trop sévèrement; il n'avait que dix-neuf ans et il a royalement réparé son erreur d'un jour. On est surpris aussi, de temps en temps, par quelques affirmations vraiment un peu générales : sait-on assez que le passé de la Russie est républicain? — Je veux bien, mais quel passé? — Ou quand on voit citer sérieusement M. Gœtz- Bernstein, qui est un très médiocre disciple de Sybel et dont le livre fourmille d'erreurs et de contre-vérités voulues.

Je serais désolé de rien écrire qui pûtcontrister M. Bainville, dont je goûte infiniment la manière et dont j'aime la sincérité, la bravoure et l'élan. Je trouve chez lui, à côté de qualités bien françaises, la franchise, la clarté, le mouvement, une sorte de tendance à la métaphysique et un sentimentalisme que nous rencontrons plus souvent chez les écrivains d'Outre-Rhin. M. Bainville part d'une affirmation et il en déduit toute l'histoire de France; les faits qui le gênent, il les supprime ou il les nie. Je veux bien que le désir d'abaisser la Maison d'Autriche ait inspiré la politique d'Henri IV ; il est difficile de contester pourtant que le désir de rattraper la petite princesse de Gondé ait été pour quelque chose dans ses armements.

Laissons là, d'ailleurs, ces chicanes; aussi bien, n'est-ce pas pour discuter sur des questions de méthode que je parle ici du livre de M. Bainville. La lutte contre l'Allemagne, ou plus exactement la surveillance de l'Allemagne, a été, comme il le remarque avec raison, un des principaux objets de la politique royale. Je reprocherais seulement à M. Bainville de n'avoir mis en relief qu'un des procédés dont se sont toujours servis les rois de France pour contenir la Germanie. Il est parfaitement exact qu'ils se sont appliqués, suivant la parole d'un conseiller d'Henri II, « à tenir sous mains les affaires d'Allemagne en la plus grande difficulté qu'on poiirra! ». Mais, en monte temps, ils avaient reconnu la nécessité d'entretenir des alliances étroites avec les États de l'est de l'Europe, qui étaient, eux aussi, menacés par les ambitions germaniques. Il y a là une traditioii constante de la diplomatie française, et elle avait été imposée à nos souverains par la force même des choses.

Elle se fixe au xiii« et au xiv« siècles, lorsque les Angevins en Hongrie et les Luxembourgs en Bohême apportent à Prague et à Buda nos institutions, nos coutumes et nos mœurs, nos arts et même nos vignobles. Si Charles V réussit rapidement à restaurer son influence, il le doit avant tout à DuGuesclin,mais aussi à ses relations d'étroite amitié avec l'empereur Charles IV de Luxembourg, qui fonde l'Université de Prague sur le modèle de l'Université de Paris et qui appelle nos ingénieurs et nos architectes pour construire ses ponts et ses cathédrales.

Contre Charles le Téméraire et son allié d'Allemagne, Louis XI est en relations avec Georges de Podiébrad et, dès le moment où apparaît le péril habsbourgeois, les agents français courent en Bohême, où ils devinent un des centres de l'opposition à l'Allemagne; ils y sont si bien accueillis que, pendant les guerres du début du règne de François I"", le roi Louis se plaint de ne pouvoir rien obtenir de ses sujets, parceque « la plus grande partie des Bohèmes s'efforcent de marcher avec le roi des Gaules contre l'Empereur ». QuandlacouronnedeSaint-Venceslas devient vacante par la

mort de Louis à Mohacz, François I®' essaye d'arracher la Bohême aux Habsbourgs qui, depuis plusieurs sièi-les travaillent à y préparer leur domination, et pendant tout le xvi» siècle, Prague est un des centres principaux de l'action diplomatique.

La révolte des protestants bohèmes contribue, en 1547, à ralentir l'action de Charles Quint et à rendre sa victoire si précaire. Des volontaires tchèques combattent dans les armées d'Henri IV et il n'est pas douteux que, pour ruiner les projets habsbourgeois, le roi compte en première ligne sur les calvinistes de Bohême.

Marie de Médicis et ses médiocres favoris trahissent un moment la politique traditionnelle de la France. Quels furent les résultats désastreux de cette abdication, M. Bainville l'ajustement rappelé. Elle valut à l'Europe la guerre de Trente ans et, même les traités de Westphalie ne réparèrent pas complètement l'erreur de 1620. Richelieu, le plus grand politique sans doute qui ait jamais dirigé les affaires de France, avait au moins tenté d'en effacer les plus terribles conséquences. Il négociait avec Waldstein, au moment où celui-ci fut assassiné par ordre de l'Empereur. Il lui offrait la couronne de Bohême, dont l'indépendance eût été notre meilleure garantie contre l'Allemagne.

Quand l'opinion française au xviii<^ siècle se prononçait avec une telle véhémence contre le renversement des alliances et le rapprochement bvec l'Autriche, il n'est pas si évident qu'elle eût tort, et l'instinct profond qui avertissait la masse n'était pas moins éclairé que la sagesse de ces grands patriotes qui se nomment Bernis, Mme de Pompadour et Louis XV. Le peuple sentait que les Habsbourgs étaient allemands d'origine, de situation, de cœur, que leur appui ne serait jamais sincère, qu'ils se serviraient de nous, sauf à se retourner contre nous à la première occasion : or le vit bien sous Joseph II ; on le vit plus clairement encore en 1792. Habsbourgs et HohenzoUern, les uns comme les autres, ne peuvent être que nos ennemis, par intérêt d'abord, parce qu'ils ont besoin de popularité, et que cette popularité, ils ne la conquièrent qu'en nous combattant ; par instinct ensuite, parce qu'il y a une opposition irréductible entre les idées, la manière de penser et de sentir des Alle'mands et des Français.

Le malheur du xviii^ siècle, c'est que nos gouvernements n'ont jamais su au juste ce qu'ils voulaient, qu'ils n'ont jamais poursuivi énergiquement leurs desseins; ils ont assisté à l'évolution de l'Europe sans la diriger. C'est ainsi qu'ils ont commis le crime d'abandonner la Pologne, qu'ils n'ont pas su pousser à fond le projet de relever le royaume de Bohème. Le coup de main de Chevert aurait pu être l'origine d'une rénovation de l'Europe.

Soumettre son idée aux faits, disait Claude Bernard, être toujours prêt à la rapprocher de la réalité, à la modifier et à l'abandonner suivant les enseignements qu'elle nous apporte, voilà l'esprit scientifique. — C'est aussi l'esprit politique. 11 est insensé de ne pas tenir compte de la tradition, il est absurde de prétendre appliquer purement et simplement les formules; sans se demander si elles répondent aux situations nouvelles.

M. Bainville cite une parole saisissante de Proudhon: « Le traité de Westphalie, expression supérieure de la justice, identifiée à la force des choses, existe ù jamais. » Seulement,

qu'entendait par là le pamphlétaire? — Le passage précédent l'indique clairement. « Le traité de Westphalie, écrit il. a déclaré que l'hypothèse d'une monarchie universelle était chimérique... que la guerre ne pouvait aller jusqu'à renouveler l'expérience d'un Etat unique, que la pluralité des puissances était, à l'avenir, reçue en principe et, autant que possible, maintenue par leur égalité en équilibre. »

Les Habsbourgs, par définition, en quelque sorte, étaient la négation môme de ce principe de pluralité des puissances et d'équilibre. L'erreur radicale de la politique de Louis XV a été d'avoir confiance dans la Cour de Vienne : qu'y a t-il gagné ?

Rosbach, le traité de Paris, la perte du Canada et le partage de la Pologne. C'est la guerre de sept ans qui a fait la puissance des Hohenzollern et qui, aujourd'hui encore, assure leur popularité. Même quand ils la combattent, les Habsbourgs font le jeu de la Prusse, parce qu'ils sont obligés de la ménager, n'osent pas la prendre à la gorge. Ils sont liés avec elle plus encore que par la race, parle souvenir de leurs crimes communs et de leurs convoitises semblables. Toutes les fois que les Slaves ont été forts et unis, la Germanie a été contenue; chacune de leurs défaillances a correspondu à une menace contre nous.

Napoléon avait eu le sentiment de celte nécessité qui s'impose à la France de chercher, par delà l'Allemagne et contre ses éternelles rancunes, des alliés dévoués et silrs. Malheureusement, il n'alla pas jusqu'au bout de ses idées. Il était libre de détrôner François l'"', de briser l'Autriche; il préféra épouser Marie-Louise. Il avait du goût pour les femmes du monde. Ce sont des fantaisies qui coûtent cher aux parvenus ; mieux eût valu, pour nous et pour lui, qu'il se fût contenté de caprices plus plébéiens. Metternich n'avait pas tort, quand il repoussait les humbles sollicitations de Thiers et de Louis-Philippe, de dire que les alliances de l'Autriche et de la France ne réussissaient pas ; seulement, c'est la France qui en subissait les désavantages.

L'expérience est suffisante et l'on ne nous y prendra plus. Démocrates nous sommes et nous nous sommes toujours sentis gênés dansl'atmosphère d'encens, d'encaustique et de patchouli que l'on respire à Schœnbrunn. Nous frayerons plus à l'aise avec les Polonais, les Tchèques et les Serbes. D'un côté de l'Allemagne à l'autre, se répondront les appels des sentinelles françaises et slaves qui monteront la garde à la porte de l'Allemagne.

Madame Adam : L'heure vengeresse des crimes bismarckiens (1915, Nouvelle librairie nationale). — Les chroniques que M™'' Adam avait publiées dans la Nou velle Revue de 1880 à 1890, et qu'elle a réunies en volume, se lisent encore aujourd'hui avec un réel intérêt. Toutes vibrantes de patriotisme et de foi, elles sont un document précieux pour l'histoire de la génération qui avait assisté à la guerre de 1870.

Il est aujourd'hui parfaitement démontré que la grande majorité du parti républicain, sans renoncer peut-être au désir de voir l'Alsace revenir un jour à la France, ajournait ses espoirs à une époque indéterminée, ce qui n'était guère différent d'une abdication. Sous l'inHuence diverse, mais parallèle, de Jules Grévy, de Gambetta, de Ranc et de

Jaurès, elle avait abjuré toute pensée de revanche. S'il est vrai que l'Allemagne ait vraiment eu peur d'être attaquée par nous, — ce qui n'est pas absolument impossible, — rien ne prouve mieux combien en dépit de l'innombrable légion de ses espions, elle était mal renseignée.

Madame Adam souffrait cruellement de cette palinodie de ses amis les plus chers. Trop femme pour sacrifier ses sentiments à des calculs d'intérêt, elle était en même temps trop avisée pour ne pas voir que nos complaisances ne désarmeraient jamais nos ennemis. Sa haine était plus clairvoyante que la raison des politiques. Elle acceptait le conflit, parce qu'elle le savait inévitable.

Elle ne cessait de dénoncer les intrigues de Bismarck et l'encerclement progressif dont il enveloppait le monde. Comme elle a daigné nous le rappeler, — et nous ne l'avions pas oublié, — elle suivait avec une attention amicale les efforts des Tchèques pour résister à l'emprise germanique. Elle avait gardé quelque faible pour les Magyars et elle leur signalait le rôle magnifique qui leur était réservé s'ils voulaient « aider les Tchèques dans la conquête de leur autonomie et centraliser les revendications des races opprimées. » Comment n'apercevaient-ils pas le rôle de dupes que leur faisaient jouer les Andrassy et les Tisza ? Bismarck se servait d'eux pour réduire les Slaves, en attendant de les engloutir eux-mêmes, et, dans l'abime où ils sombreraient, ils entraîneraient l'Autriche.

l'ersonne n'a vu plus vite et plus clairement que M"'» Adam la folie de la politique des Habsbourgs. . Si l'Autriche faisait de la politique de prévision, écrivaitelle en 1888, ellecomprendrait qu'elle a tout à gagner à une entente avec la Russie et tout à perdre, victorieuse ou vaincue, à une entente avec l'Allemagne. Bismarck la traite avec la désinvolture d'un vainqueur qui daigne s'associer au vaincu et consent à s'en servir comme d'une enclume sous tous les marteaux ; jamais il ne lui montre le respect auquel a droit une alliée et une égale. L'Allemagne ne peut qu'être nuisible à l'Autriche et à la Russie; « Bismarck n'a cessé de lui être fatal; il l'a épuisée pur la guerre, endettée par les les armements; il en mine toutes les bases économiques par sa lutte industrielle et commerciale ».

A tous les appels qui leur venaient de leurs amis les plus sûrs, les Habsbourgs et les Magyars sont demeurés sourds ; la haine des idées modernes, la peur de la démocratie, le fanatisme féroce, l'orgueil maladif, la peur des Slaves les ont livrés de plus en plus aux intrigues berlinoises et à la clique « anti-française et aveuglément allemande » des Tisza et compagnie. Si l'Allemagne était victorieuse, — ce qui est d'ailleurs une hypothèse parfaitement absurde, — médisait ce matin même l'homme de France qui connaît sans doute le mieux les affaires de Hongrie, la seule consolation que j'éprouverais au milieu de ce désastre serait d'assister à l'anéantissement des Magyars; la Russie ne disparaîtrait pas, et même la France survivrait; mais que resterait-il des Magyars dans dix ans, si leurs alliés triomphaient? —

L'Autriche disparaîtra dans la tourmente, mais elle n'entraînera dans sa ruine ni les Tchèques ni les Yougoslaves. L'heure de l'affranchissement venue, les peuples émancipés inscriront dans leur livre d'or le nom de Mme Adam qui fut une fidèle amie des Slaves, parce qu'elle fut une bonne française.

Georges Blondel : La doctrine panger m aniste (Librairie Chapelot, 1915). — Bismarck, comme l'a très bien vu Madame Adam, a été le véritable maître el le corrupteur essentiel de l'Allemagne. Il est peu probable cependant qu'il eût déclaré la guerre actuelle, et il est même vraisemblable qu'il n'aurait pas approuvé les doctrines et les ambitions de ceux qui se déclarent ses disciples. Il avait le sens des réalités ; il n'avait jamais abandonné le projet dune réconciliation durable avec la Russie, il ménageait l'Angleterre; il savait que l'Europe, même quand elle subit un tyran, exige qu'il ménage les apparences ; il dissimulait sa domination au lieu de l'étaler.

Ses successeurs n'ont ni la môme prudence ni la même finesse, ils crient leurs intentions sur les toits, ils réclament bruyamment l'Empire du monde; ils ont réussi à sceller contre l'Allemagne la coalition la plus inébranlable que l'histoire ait jamais connue. Nous sommes le peuple le plus haï de l'univers, a dit M. de Bethmann-IIolKveg, et sur ce point tous les Allemands sont d'accord avec lui. .11 ne leur vient pas à l'esprit de se demander comment s'est formé ce faisceau de rancunes et de faire un retour sur leurs propres fautes. Parmi tous ces bons Luthériens, aucun n'at-il donc songé à prendre au sérieux la confession des péchés qu'ils récitent à chaque office?

Dans la comédie latine, le matamore est un personnage ridicule; mais les Allemands n'ont pas le sens du comique. Docilement, ils se sont mis à la suite des spadassins qui, d'un geste terrible, pourfendaient le monde. Les pangermanistes ont fini par entraîner après eux la nation entière et ils l'ont grisée de leur vin frelaté. La plupart d'entre nous ont refusé longtemps deles prendre au sérieux. On ne juge jamais les autres que d'après soi-même. Il est possible que quelques-uns de nos souverains aient, à certaines heures, rêvé d'un Empire œcuménique ; ce n'est pas très sûr, et il y aurait fort à dire sur ce point. Admettons pourtant, si l'on y tient, que Louis XIV et Napoléon aient caressé ces rêves fantasques. Une chose du moins est incontestable, c'est que la France ne les a pas suivis. Dans toutes nos folies, suivant la remarque de Montesquieu, nous conservons une ombre de raison. Les projets trop grandioses nous effrayent, loin de nous attirer. Notre modération innée n'admettait pas que nos voisins, dont on nous vantait la méthode et l'esprit scientifique, pussent se laisser gagner par les extravagantes criailleries de quelques échauffés. Nous nous sommes cruellement trompés. Ce sont souvent les imbéciles qui mènent le monde : quelquefois ces imbéciles deviennent enragés, pour le malheur de ceux qu'ils conduisent, mais aussi, hélas! de ceux qui se trouvent sur leur route.

M. Blondel nous raconte l'origine, l'évolution et les progrès de ces doctrines, pangermanistes. Son récit est sommaire et il n'a prétendu, en effet, nous donner qu'un résumé et une esquis.se. Il nous apporte du moins ce qui est essentiel et la lecture de son opuscule sera utile. Il nous montre la part qu'ont eue dans la formation de l'Allemagne actuelle la race, qui a toujours été une inépuisable pépinière de pillards et de brigands, les traditions antiques, la philosophie et l'histoire récente. Arminius, Frédéric Barberousse, Fichte, Hegel et Bismarck sont les

précurseurs et les préparateurs des Treitschke, des Paul de Lagarde, des Frobenius et des Lasson.

A mesure seulement que la fortune favorisait l'Allemagne, ses ambitions devenaient plus démesurées el plus brutales, ses conceptions plus gigantesques et moins philosophiques. Harden et Rohrbach n'éprouvent même plus le besoin de justifier leurs affirmations. — Toute la doctrine de l'Allemagne contemporaine se résume en un mot : Je suis, donc je conquiers. Son avidité est divine et sa luxure est sainte. — « La victoire de l'Allemagne est une nécessité métaphysique ». — Que vient faire ici la métaphysique ? — La Gazette de Francfort, à qui M. Blondel emprunte cette citation, écrivait quelques mois avant la guerre une série d'articles contre le militarisme prussien : c on pourrait fortifier 1 Empire sans semer autour de nous la défiance et l'aversion ; il suffirait pour cela de reculer un peu dans l'ombre le militarisme prussien. Bismarck, à Versailles, avait promi.s la paix au monde ; mais il n'aurait pas fallu laisser l'exécution de sa promesse au seul caporal prussien ». — Gomment concilie-t-elle sa métaphysique nouvelle avec ses observations antérieures ?

Le peuple allemand est le seul peuple de culture complète. (I Sa culture est la meilleure, la plus robuste, la plus substantielle, elle est l'élément le plus indispensablede la civilisation universelle». — La Gazette de Francfort vem&rqxiaii que tout ce fracas de sabres produisait une impression d'irrésistible comique. Aujourd'hui, l'épouvante et l'odieux se mêlent à ce ridicule, mais le ridicule demeure.

Quand on lit les pangermanistes, un refrain vous monte sans cesse aux lèvres, c'est celui de Molière dans la critique de l'Ecole des femmes : Tarte à la crème.

Est-ce que, je ne dis pas les pangermanistes, qui sont de pauvres niais, mais leurs courtisans, M. Ziegler par exemple, qui est un fin lettré, ou M. Wilamovitz ne se sont jamais posé la question : Quelle figure ferait Gœthe s'il lisait ces sottises ?

Sans doute, l'opinion de Gœthe importe peu à ces Messieurs. Mais ils commettent une lourde imprudence en ne cherchant d'autre approbation que la leur propre. Je me rappelle, écrit M. Blondel, avoir entendu le fameux bourgmestre de Vienne, Lueger, dans un discours prononcé à l'hôtel de ville, peu de temps avant sa mort, faire la déclaration suivante :

« Dans cette monarchie polyglotte, au sein de laquelle l'harmonie est difficile à établir, il faut qu'il y ait une race dominante, et par la force des choses, cette race ne peut être que la race allemande ».

En avant. Tchèques, Slovènes, Polonais, Roumains ; allez vous faire tuer pour la plus grande gloire de la Germanie, pour assurer le triomphe d'une race dominante!

Et les Magyars qui travaillent pour réaliser la menace de leur implacable ennemi Lueger, travaillent vraiment pour le roi de Prusse. — M. Blondel a-t-il songé à envoyer un exemplaire de sa brochure à MM. Tisza, Burian et C''^? La lecture leur en serait profitable.

G. Alexinsky : La Russie et la Guerre (Colin, 1915). Le livre de M. Alexinsky, qui nous avait déjà donné un intéressant résumé de l'histoire politique et sociale de la Russie

au xix* siècle, est dédié (( aux soldats russes et à d'autres victimes de la guerre, que te peuple russe n'a pas voulue ».

Pour prouver que la Russie est innocente de la guerre, M. Alexinsky n'a pas repris, après tant d'autres, l'examen des documents diplomatiques ; il a montré que ni la population, qui était absorbée par d'autres soucis, ni le Gouvernement, qui poursuivait sa réorganisation militaire avec une nonchalante lenteur et qui continuait à entretenir avec la Cour de Berlin des relations d'amitié et de confiance, ne pouvaient songer le moins du monde à une rupture. Isfecit cui prodest ; en matière de politique internationale on peut formuler autrement l'adage juridique : celui-là a voulu la guerre, qui était le mieux prêt à la faire.

(' Je ne me dissimule nullement, télégraphie Guillaume II au Tsar, le 28 juillet, combien il est difficile pour toi et ton Gouvernement de résister aux manifestations de l'opinion publique. » L'aveu est na'if. L'Allemagne exige que la Russie assiste sans sourciller à la destruction de la Serbie, à l'écrasement d'un petit peuple de même race et de môme foi. Sans doute, l'opinion s'agitera; que le Tsar s'arrange avec se.s sujets. Nicolas II est un souverain pacifique et les Russes n'ont aucun goût pour la violence et la guerre. Il était vrai ment excessif pourtant d'attendre d'eux qu'ils abandon neraient leurs frères aux bourreaux viennois.

Cette guerre qu'elle n'avait pas préparée, qu'elle a tout faitpour éviter, la Russie est résolue à la continuer jusqu'au bout. La deuxième partie du livre de M. Alexinsky nous montre l'union à peu près générale déterminée par l'agression geripanique. Son témoignage concorde absolument avec les renseignements de sources diverses qui nous sont arrivésde Russie, avec les faits que nous ont rapportés entre autres MM. Stéphen Graham et Stanley Washburn. Il est particulièrement précieux, parce que M. Alexinsky, ancien député de la Douma et proscrit à cause de ses opinions radicales, est comme le mandataire autorisé de la fraction la plus influente et la plus éclairée de l'extrême gauche russe. Sauf de très rares exceptions, les socialistes russes, — comme l'a établi Pleklianov dans une série de brochures, — ont compris que le triomphe de l'.-Vllemagne aurait pour conséquence, d'une part, la ruine économique de la Russie el, de l'autre, le triomphe des idées réactionnaires. Les armées russes combattent à la fois pour l'affranchissement du monde et pour l'affranchissement de leur propre pays, trop longtemps asservi et trompé par les souverains teutons.

Le livre de M. Alexinsky, très nourri de faits, en même temps que rapide, alerte et vivant, est d'une lecture précieuse. Dans les heures actuelles, nous le recommandons à tous ceux qui éprouvent le besoin de quelque réconfort moral.

Le 4 septembre 1914, les Gouvernements de France, d'Angleterre et de Russie signaient l'engagement solennel « de ne pas conclure de paix .séparée ». Apres le Gouvernement russe, le livre de M. Alexinsky nous prouve que le peuple russe tout entier est décidé à ne pas déposer les armes tant qu'il n'aura pas détruit les puissances de violence et de haine que personnifie l'Allemagne actuelle.

Hindenburg et Mackensen sont peut être de grands généraux, — il faudra voir après la guerre. — Ils auront tout de même quelque peine à exterminer un peuple de 170 millions d'habitants.

GiANi Stup.\rich : La naziona czeca. — L'Allemagne n'avait d'autre espoir que de diviser ses adversaires; elle l'a avoué elle-même par ses tentatives réitérées de négociations soit avec la France, soit avec la Russie. Elle s'est heurtée à un refus absolu, et le livre de M. Alexinsky nous prouve qu'elle se trouve en présence d'une coalition indissoluble non seulement des gouvernements, mais des peuples. Personne ne songe à détruire l'Allemagne, et sa place au soleil, qu'elle revendique si âprement, nul ne la lui a jamais contestée. Ce qu'on lui refuse, c'est la domination, le droit d'imposer sa volonté à l'Univers; il faut qu'elle consente à laisser vivre et .se développer librement auto'ur d'elle les peuples qu'elle entendait absorber.

Aucun n'a plus durement ressenti sa lourde main que les Tchèques; aucun ne saluera avec plus de joie sa défaite, parce qu'aucun n'en retirera des avantages plus réels.

Seront-ils cependant en état de profiter de leur indépendance ? Possèdent-ils les forces économiques, intellectuelles et morales, indispensables pour maintenir leur liberté? Deviendront ils ainsi pour l'Europe un élément de stabilité et de paix? — A ces questions, le livre de M. Stuparich apporte une réponse précise.

L'éditeur, Battiato de Catane, a entrepris une collection que dirige M. d'Acandia et qui a pour titre : La jeune Europe, recueil de travaux relatifs auxconditions politiques, morales et économiques des peuples opprimés qui poursuivent leur régénération. Le volume consacré à la Bohème est court (103 p.), mais il n'en est que meilleur. Ecrit quelques semaines avant l'ultimatum envoyé à la Serbie, il montre comment la guerre a été le résultat fatal de la politique gouvernementale autrichienne, qui s'entêtait à maintenir les traditions surannées du despotisme bureaucratique et germanisant. Geite guerre, les Tchèques ne l'ont pas voulue et ne pouvaient pas la vouloir; « de tous les peuples de la monarchie, aucun ne s'y serait opposé plus énergiquement, s'ils avaient été en mesure de le faire ; toute leur histoire le montre clairement ; pour que leur nationalité se développât, la condition essentielle était une paix durable. — Leur idéal était-que la complexité des groupes ethniques qui constituaient l'État danubien, devînt peu à peu un organisme parfait qui serait pour l'Europe un exemple et la préparerait à être ce qu'elle doitêtre, unefamilledesnations.»

Les forces réactionnaires l'ont emporté, et le contraire était impossible avec la famille des Habsbourgs. Il est absurde d'espérer que l'on obtiendra des fruits d'un figuier stérile; la race des Ferdinand et des Léopold n'a jamais fourni que des tyrans ou des niais, le plus souvent des niais qui dissimulaient leur imbécillité sous leur tyrannie. Il ne reste qu'à les extirper et à purger le sol de leurs racines encombrantes.

M. Stuparich nous raconte par quel lent et patient effort les Tchèques se sont préparés au rôle que leur réserve l'avenir. Après une introduction très vivante où il nous parle du Rigorgimento, il nous trace le tableau de la Bohême actuelle ; il consacre un chapitre excellent à l'action de Masaryk, « la figure la plus originale des Tchèques et probablement de l'Autriche Il personnifie la «tentative, digne d'être étudiée par l'Europe entière, parce qu'elle est nouvelle, — d'une politique morale, d'une vie publique qui cherche sa force dans l'impératif moral de la

sincérité et qui demande l'inspiration de sa vie à la conséquence dans la vérité ». Les Tchèques, dit M. Stuparich, ont tous beaucoup appris de lui, même ceux qui ne Tout pas complètement compris ; — c'est qu'il représente la vraie tradition nationale, celle de Hus, de Comenius, de Dobrovski et de Havlicek.

C'est cette poursuite de la vérité, ce sens de la réalité qui explique la politique des Tchèques, en particulier depuis 1890, leurs efforts loyaux pour détourner le gouvernement de sa politique provocatrice, la sincérité de leurs négociations avec les Allemands de Bohème, la persistance avec laquelle ils ont tendu à leurs adversaires une main que ceux-ci ont toujours repoussée.

Orgueil qui paraît singulièrement ridicule quand on compare le remarquable développement de la littérature et de l'art tchèques, avec la misère intellectuelle et la décadence continue de ces Allemands du royaume qui en étaient venus à avoir pour grand homme un Bachmann et pour principal organe la Bohemia. Même au point de vue financier et économique, les progrès des Slaves ont été, depuis un quart de siècle, d'une extraordinaire rapidité. Hélas! que restera t-il de ce travail et de cette prospérité après la guerre? — Heureusement, la race est bien trempée et elle a supporté de terribles tempêtes sans en être submergée. — Le livre de ^L Stuparich est de nature à inspirer confiance. Nous aurons d'ailleurs probablement à y revenir pour l'étudier avec plus de détails, en particulier les derniers chapitres (la politique, l'art, le travail et l'économie politique).

ECHOS ET NOUVELLES

Situation Politique

La censure autrichienne en Bohême. — La Section du tribunal royal de Prague chargée de réprimer les délits de presse a ordonné, par un arrêt du 11 août 1915, la confiscation et défendu la vente de la traduction tchèque du livre « History of Bohemia » de l'éminent patriote tchèque, le comte François de Lûtzow, docteur honoraire de l'université de Prague. Ce livre, paru en Angleterre en 1896, et dont la traduction fut publiée en Bohême en 1910, a été jugé, ainsi que la préface de M. E. Denis, dangereux pour, l'ordre public et la sécurité de la monarchie. On a invoqué, pour le condamner, les articles 58, 59, 65, 69, 302 ducodepénal, c'est-à-dire, ceuxquiconcernent la répression des crimes de haute trahison, d'attentat à la sécurité de l'État et d'excitation à la révolte.

Le journal radical Nase Hlasy (Notre voix), de Cesky Brod, l'un de nos journaux de province les plus anciens et les plus estimés, le journal progressiste Smer (Le mot d'ordre) de Plzeii, les journaux socialistes Pockoden (La Flamme) de Hofice et Rozhkdij (La Revue) de Hradec Krâlové, Jizeran de MIadâ Boleslav et Nase Rozhledy de Libérée ont été supprimés.

Les manœuvres arbitraires de la censure ne s'arrêtent pas là. Les cartes postales représentant les emblèmes nationaux des Pays-'Tchèques sont estimées dangereuses

pour la monarchie et la vente en est rigoureusement interdite. A Olomouc (Moravie) on a.conflsqué aussi le bulletin annuel de la Société scolaire Maticé. Les chiffres donnés sur le développement des écoles tchèques, étaient, en effet, de nature à compromettre la germanisation officielle du pays.

La police autrichienne a donc pour système de procéder, chaque semaine, à la suppression d'un certain nombre d'organes et de publications patriotiques tchèques. Elle espère arriver ainsi à étouffer complètement la voix du peuple.

Vains efforts ! En admettant que les meneurs pangermanistes et leurs complices magyars réussissent à bâillonner toute la presse, leur but ne serait pas atteint pour cela. Les Tchèques resteraient encore libres de penser et de parler.

Plus que jamais, ils sont décidés à mener jusqu'au bout la lutte suprême contre l'Allemagne et l'Autriche, et ni les menaces ni les persécutions ne feront fléchir leur résolution.

Les pangermanistes à l'œuvre. — Jusqu'à présent le droit de désigner les noms des rues des villes tchèques était réservé à leurs conseils municipaux. Quand la ville de Prague décida, il y a plus de vingt ans, de remplacer les dénominations bilingues des rues par des inscriptions purement tchèques, les Allemands d'Autriche s'efforcèrent de faire modifier, en Bohême, cette prérogative des municipalités, reconnue par les lois fondamentales du royaume. Leurs efforts restèrent sans effet.

Aujourd'hui, le gouvernement a profité des circonstances actuelles pour enlever arbitrairement, à la grande satisfaction des Allemands, ce droit aux municipalités tchèques. Il vient d'ordonner à la ville de Prague de faire remplacer les inscriptions actuelles par des inscriptions allemandes et tchèques. Ces actes puérils de vengeance exaspèrent la population. A présent, elle ne peut se défendre, mais elle se souviendra de toutes ces persécutions quand l'heure sera venue de régler les comptes avec les Allemands.

Les instituteurs tchèques. — Appelés sous les drapeaux, les instituteurs tchèques sont obligés de prêter un double serment de fidélité, comme soldats et comme fonctionnaires, à l'Empereur et à la monarchie. Ils sont regardés par le gouvernement, ainsi que les membres des sociétés de gymnastique Sokolx, comme l'élément le moins sûr de la population tchèque. Ce sont eux, en effet, qui jouent le rôle le plus actif et le plus avisé dans l'éducation patriotique du peuple, et qui se montrent les éclaireurs les plus dévoués de la nation dans sa marche vers le progrès. Au commencement du XIX™^ siècle, ils étaient déjà, avec le petit clergé, d'ardents apôtres de la Renaissance nationale et ils sont toujours restés fidèles à leurs traditions.

Dans l'exercice de leurs fonctions, les autorités civiles leur imposent ,les plus dures humiliations et exigent d'eux une sorte d'abjuration publique de leur patriotisme et de leur fierté démocratique. Dans l'armée, on les persécute de toutes les manières.

Toutes ces brimades mesquines ne feront qu'encourager

les instituteurs tchèques à continuer leur tâche avec plus d'ardeur encore qu'auparavant, à former des citoyens tchèques plus dévoués que jamais à l'idéal national et plus énergiques dans leur résistance à la germanisation.

Contre les Polonais. — Le Wiedenski Kurjer Polski du 19 août annonce qu'aussitôt après la reprise de Lwûw, l'organisation de la police de la ville a été confiée à des agents de Vienne. Ainsi l'élément polonais de la population est mieux surveillé et on trouve à la fois un moyen et une garantie de la germanisation solide du pays, à laquelle on procède d'après le programme pangermaniste.

Le ministère autrichien des chemins de fera appliqué, en Galicie, les mesures que nous avons mentionnées dernièrement. Les employés nommés après la réoccupation du pays sont exclusivement d'origine allemande, et la langue allemande est la seule autorisée dans tous les services.

Le nouveau gouverneur de Galicie, le général Colrady, en prenant possession de son poste, a défini son programme d'administration dans la phrase lapidaire suivante : « Je ne connais rien à l'administration, mais je compte me montrer sévère». Inutile d'insister.

Nouvelles de l'Armée

On nous signale l'arrestation de deux officiers tchèques du 28"= de ligne de l'armée autrichienne, dénoncés par un de leurs camarades magyars, comme ayant encouragé et dirigé la révolte de leur régiment; ils vont passer devant un conseil de guerre. Les autorités de Vienne s'efforcent de trouver des responsabilités au mouvement antiautrichien qui s'est développé parmi les troupes tchèques, et espèrent en arrêter la propagation en frappant ce qu'elles appellent les meneurs. Les meneurs, c'est le peuple tchèque tout entier dont la patience est à bout.

Viribus unitis. — Les troupes allemandes (autrichiennes et prussiennes) et magyares en garnison dans les villes tchèques, où elles remplacent les régiments tchèques, qui ont perdu absolument la confiance du gouvernement militaire austro-hongrois, mettent la patience de la population à une dure épreuve. Les soldats magyars en particulier se distin guent par leur attitude provocante et leurs déprédations. On constate partout d'innombrables vols, et, à PIzeri (Pilsen), on a même à déplorer de nombreux meurtres commis par la soldatesque magyare. — La municipalité de cette ville a refusé de conserver plus longtemps la responsabilité de l'ordre public et un détachement de 60 gendarmes a da être envoyé a'urgence pour réprimer les excès desfidèies serviteurs de François-Joseph.

Jaloux des lauriers que remportent leurs acolytes magyars sur la population tchèque sans défense, les Prussiens et les Bavarois occupent leurs loisirs de garnison en Bohême par des manifestations bruyantes d'hostilité contre tout ce qui est slave. Le célèbre hymne pangermauiste

« Wacht am Rhein » retentit partout et à toute heure dans les casernes et dans les rues, de préférence sous les fenêlres des habitants connus pour leur patriotisme. A Nâchod (Bohême), le public tchèque s'est révolté contre les injures que lui prodiguaient les soldats prussiens, mais, malheureusement, il a dû payer fort cher cette protestation.

Encore le général Potiorek. — Cet éminent stratège autrichien, célèbre par les retentissantes défaites que lui ont infligées les Serbes, vient d'être interné dans une maison de santé. Le gouvernement de Vienne espère se dégager ainsi de la responsabilité des échecs honteux qui ont signalé la grande campagne austro-magyare en Serbie. Il va même jusqu'à affirmer qu'il vient d'apprendre — un peu tard, il est vrai, — que Potiorek était déjà fou avant la guerre; et le médecin du général vient d'être arrêté et emprisonné sous l'inculpation d'avoir dissimulé la vérité. Ce pauvre homme, ainsi pris pour bouc émissaire des fatites gouvernementales, a perdu la tête et, en se voyant victime de ces manœuvres machiavéliques, il s'est suicidé — Quel excellent service il a rendu aux ministres de François-Joseph 1

Les prisonniers russes en Autriche. — Une commission composée de représentants des pays neutres a visité les camps de prisonniers en Autriche-Hongrie. L'administration a été assez habile pour satisfaire sa curiosité tout en lui cachant la réalité des faits. La situation des prisonniers russes et serbes, en Autriche, est vraiment terrible. Ils ont à souffrir toutes sortes de privations et ils sont soumis à un régime plus cruel que celui des criminels. Ils sont internés, soit dans des camps de concentration, soit dans les casemates des anciennes forteresses, comme Josefov et Terezin, dans des locaux malsains et infectés. La dysenterie et le choléra font des ravages terribles dans leurs rangs, et les communiqués officiels relatifs à la statistique des épidémies ne nient pas le taux extraordinairement élevé de la mortalité parmi les prisonniers. Le mal du pays, auquel le paysan russe est si sujet, diminue encore sa force de résistance et favorise l'action néfaste de conditions d'existence aussi antihygiéniques que possible. Au camp de Plana (en Bohème), un grand nombre de cas d'aliénation mentale se sont produits.

Afin de rendre les prisonniers plus souples aux fantaisies de leurs gardiens, on a recours à des moyens dignes des tortionnaires du moyen âge, à des tracasseries à la fois inutiles et barbares. A leur arrivée à Plana, on a obligé les prisonniers à livrer les rations de pain qu'ils avaient sur eux. Les prisonniers ne purent retenir leurs larmes, car c'est dans leur pain qu'ils cachaient leur urgent. A Most, où sont réunis un grand nombre de prisonniers, on leur enlève leur argent et on leur donne en échange des tickets, pour leur ôter toute tentation de s'évader.

Cependant, chaque jour, un certain nombre de prisonniers réussissent à s'enfuir. Chaque jour aussi, malheureusement, les gendarmes en capturent quelques-uns dans les forêts où ils se sont réfugiés, car les habitants de race

allemande s'empressent de les dénoncer. La police en profile toujours pour arrêter quelques Tchèques, sous prétexte de complicité dans l'évasion des prisonniers. C'est ainsi qu'on vient d'emprisonner des femmes et des jeunes filles à Geska Trebova, à Slané, à Gâslav, pour avoir donné à manger à des Russes évadés et avoir manifesté leur pitié pour leurs frères slaves.

Le gouvernement impose volontiers les humiliations les plus odieuses à ses prisonniers de guerre. Dernièrement, à Most, il les a obligés à travailler pour une maison de Leipsig à la fabrication de films représentant la reddition des soldats russes. Les prisonniers, dès qu'ils surent le genre de travail auquel ils devaient se livrer, se révoltèrent et refusèrent de l'exécuter.

A Szegedin, on force les prisonniers à travailler aux fortifications, ce qui est en contradiction avec les conventions internationales de La Haye.

LES SLAVES DU SUD

Les autorités civiles et militaires exercent une violente pression sur les maires des communes croates pour obtenir des manifestations de loyalisme. Les préfets et les commissaires de police, accompagnés de soldats ba'ionnette au canon, parcourent le pays et forcent les maires à signer une demande d'audience auprès de l'empereur, pour lui présenter une adresse de dévouement aux Habsbourgs; naturellement, cette adresse a été rédigée par l'administration supérieure. Il s'agit d'elïacer l'impression très pénible produite à 'Vienne et à Budapest par les manifestations antiallemandes el antimagyares qui ont marqué la dernière session de la diète croate. Les votes de la majorité serbo-croate à Zagreb et, en particulier, son refus d'approuver l'extradition du D"' Hinkovitch ont été vivement reprochés au chef du gouvernement, le baron Skerlecz, et il cherche à sauver sa situation très compromise.

Tous les détails de l'audience impériale avaient déjà été réglés avec le chef de la chancellerie impériale, le baron Schiessl. Malheureusement, on avait compté sans les Croates : même un homme aussi éminent que le baron Skerlecz ne peut songer à tout.

Plusieurs maires refusent, malgré les menaces, de faire partie de la délégation qui doit être présentée à l'empereur. Le texte de la déclaration est également très discuté. Jean Holjac, membre de la coalition serbo-croate et maire de Zagreb, ainsi que la majorité des maires de la province, s'opposent énergiquement à ce qu'on y condamne l'.œuvre du comité yougoslave. Ils demandent, au contraire, qu'on y réclame l'unification des Yougoslaves et l'indépendance du rovaume de Croatie. La comédie se dénouera probablement, comme d'habitude en Autriche, par la dissolution des conseils municipaux récalcitrants et l'emprisonnement de leurs maires. François-Joseph en sera-t-il plus populaire?

Les « Narodne Novine » de Zagreb, organe du gouvernement croate, ont publié, dans leur numéro du 3 août, le communiqué officiel suivant ;

« Vers la fin de décembre 1914, le gouvernemeni de la

province a été informé que quelques Austro-Hongrois établis aux États-Unis organisaient une légion de volontaires pour soutenir la Serbie, et qu'une partie des troupes ainsi enrôlées avaient déjà quitté l'Amérique. Le gouvernement de la province a aussitôt ordonné aux autorités compétentes d'ouvrir une enquête et d'appliquer les mesures prescrites par la loi. A la suite de cet ordre, et les enquêtes judiciaires terminées, le ministère public a saisi le tribunal criminel de Zagreb, qui a ouvert un procès de haute trahison contre les Croates qui se sont enrôlés dans ces légions. L'enquête ultérieure a établi que les inculpés s'étaient rendus coupables, non seulement du crime de haute trahison, mais aussi d'attentat contre la puissance militaire de l'Etat, crime prévu par l'article 327 du code pénal militaire ; le tribunal de Zagreb, sur la proposition du ministère public, s'est déclaré incompétent, et il a transmis les pièces de l'accusation au tribunal royal hongrois divisionnaire de défense territoriale à Zagreb, qui a lancé un ordre de poursuite contre les inculpés. En même temps, l'autorité a ordonné la saisie de leurs biens, afin de couvrir les frais causés par leurs crimes.

Le gouvernement de la province a été informé de plus, par la presse américaine, qu'un comité yougoslave s'était constitué à Londres, avec la mission de faire de la propagande, dans toutes les capitales et auprès de tous les représentants diplomatiques des puissances ennemies, en faveur de l'unification de tous les Yougoslaves dans un état indépendant en dehors du cadre de la monarchie austrohongroise, et que quelques membres dudit comité s'étaient rendus en Amérique pour gagner à ce mouvement séparatif les sujets a ustro hongrois qui s'y trouvent.

Le gouvernement de la province a donné l'ordre d'instruire immédiatement un procès contre tous les membres du comité qui ressortissent de ce territoire. A la suite de l'instruction, l'un des membres du comité, le D' Fran Pototchnjak a été inculpé du crime de haute trahison ; un mandat d'arrêt a été délivré contre lui et ses biens ont été saisis, en garantie des dommages causés par sa conduite crinjinelle.

Le tribunal de Zagreb a demandé à la Diète de Croatie, Slavonie et Dalmatie, et au Parlement commun de Budapest, l'extradition d'un autre membre de ce comité, le D' Hinkovitch, qui, comme député de la Diète, jouit de l'immunité parlementaire, afin d'exercer des poursuites contre lui pour crime de haute trahison (On se rappelle que la majorité de la Diète a refusé de voter cette extradition). , Les autres membres du comité ne ressortissant pas de ce territoire, les autorités n'ont pu les poursuivre. Le tribunal de Zagreb, s'étant déclaré incompétent en ce qui concerne François Soupilo, les pièces de l'accusation ont été transmises au tribunal de Fiume.

Une instruction a été ordonnée par les gouvernements autrichien et bosniaque contre les autres membres du comité yougoslave qui ressortissent de la juridiction pénale autrichienne ou bosniaque.

Nous lisons dans le Samouprava, l'organe du gouvernement serbe, à la date du 25 juillet :

« Le président du conseil et ministre des affaires étran-

gères, M. Nie. Pasitch, vient de recevoir de Nev^-York la dépêche suivante : « Nous Serbes, Croates, Slovènes, réunis au nombre de 2.000, dans le grand congrès yougoslave de Pittsbourg, vous saluons, monsieur le ministre, et par votre intermédiaire, nous saluons le roi et l'armée serbe, et nous vous prions de bien vouloir prendre connaissance de la résolution qui suit :

1) Nous, Yougoslaves, réunis au nombre de 2.000, habitant la libre Amérique, nous protestons devant le monde civilisé, devant la Grande-Bretagne, la France et la Russie, la Serbie et le Monténégro, l'Amérique et les autres états neutres, en notre nom et au nom de nos frères asservis d'Autriche-Hongrie, contraints par la plus brutale des tyrannies à lutter contre leurs frères slaves ou à gémir dans les cachots et à taire la vérité sur leur condition désespérée; nous protestons contre toutes les avanies qui leur sont infligées, contre la pendaison et les fusillades d'innocents, contre la suppression et l'écrasement des justes, contre l'exécution des femmes et des enfants, contre l'obligation hideuse de se battre imposée à des enfants et à des vieillards, qu'on met en première ligne et qu'on fusille dans le dos, contre les incendies et les pillages opérés dans notre cher pays si éprouvé.

2) De plus, connaissant parfaitement leurs sentiments et leurs aspirations, nous déclarons, en notre nom et au leur, que tous les Slovènes, Croates et Serbes considèrent la .utte que soutient la Serbie comme la leur et l'idéal serbe comme leur propre idéal. Nous demandons tous unanimement au futur Congrès, et nous vous prions, M. le Ministre, d'appuyer notre requête, que pas un pouce de notre terre yougoslave ne tombe sous une domination étrangère, que notre sol soit au contraire tout entier délivré et réuni aux états yougoslaves déjà libres, à la Serbie et au Monténégro.

3) Nous supplions ceux de nos frères de race des , deux continents qui pourraient encore lutter par l'épée ou par la plume en faveur de nos ennemis, de revenir de leur erreur, de reprendre confiance en notre cause et de se tourner contre notre véritable adversaire; nous conjurons nos frères asservis qui subissent les tortures et les persécutions impériales de persister dans leur espérance. La lutte des Slaves et de leurs grands alliés les Anglais et les Français doit aboutir à la victoire. Dieu nous aidera à réaliser notre idéal yougoslave de liberté et d'unité. Nous jurons de soutenir par tous les moyens licites la cause des Slaves libres et de leurs puissants alliés, d'employer toutes nos forces à la réalisation de notre unité extérieure et intérieure, de nous appliquer à ce que des grèves ne viennent pas troubler l'activité des fabriques d'Amérique qui fournissent du matériel de guerre à l'Angle terre, à la France, à la Russie et à tous leurs alliés, d'écarter les agents étrangers conscients ou inconscients, enfin, d'arracher au sommeil de l'esclavage tous nos frères infortunés au nom de la liberté, que les derniers esclaves d'Europe — les Slaves — commencent à entrevoir à leur tour parmi les ténèbres et le sang. — Le Président du

DDgrès : Ounkovitch. »

On écrit de Sarajevo au journal « Hrvatska » de Zagreb : « Le commissaire du gouvernement de Sarajevo vient de

publier l'ordonnance suivante : « Il a été constaté que depuis le mois d'août 1914 un nouveau vêtement a été adopté en Bosnie-Herzégovine par les paysans de religion grecque-orientale, qui se sont mis à porter la « subara )) serbe (espèce de veston sans basques). Le gouvernement de la province a jugé nécessaire d'interdire de la manière la plus rigoureuse le port de ces « subare », les motifs de cette innovation étant évidemment de nature politique. La police punira les contraventions par des amendes allant jusqu'à 200 c. ou par un emprisonnement de 14 jours. »

Le II Secolo » de Milan écrit à propos des prisonniers de guerre autrichiens, le 13 août :

Les procédés de l'Autriche pour tromper les Slaves méridionaux sont des plus grossiers. On leur afiBrme que la Serbie est redevenue l'amie de l'Autriche, qu'un accord a été conclu entre les deux États qui se sont unis contre l'ennemi commun : l'Italie, et que la Serbie combat contre les Italiens en Albanie, tandis que l'Autriche les attaque à sa frontière ouest. Les prisonniers slaves racontent ces balivernes répandues par leurs supérieurs; la plupart, à vrai dire, savent la stupidité de ces inventions saugrenues; elles égarent cependant quelques individus habitués à respecter passivement l'autorité, à obéir à toutes les menaces, à tout croire et à exécuter sans réflexion les ordres reçus. C'est l'éternelle politique des Habsbourgs: abêtir et tromper. Leur seule supériorité consiste à organiser le mensonge. Sur un ordre venu de Vienne, les nouvelles les plus fausses, les raisonnements les plus absurdes se répandent de tous les côtés à travers les provinces, par l'intermédiaire des bureaux, des agents de police, des gendarmes, du clergé, de l'armée; à force de les répéter, on réussit. à tromper quelques pauvres cervelles. »

D'après les informations directes qui nous parviennent des milieux yougoslaves de l'Autriche-Hongrie, nous pouvons confirmer la vérité des assertions du u Secolo ». Lorsque l'Italie délara la guerre à la Monarchie, les autorités politiques et militaires autrichiennes firent répandre le bruit d'une paix prochaine avec la Serbie qui manifestait, affirmait-on, une hostilité évidente contre l'Italie. En même temps, l'Autriche envoyait sur le front italien des généraux yougoslaves, en particulier le Serbe Boroévitch, qui disaient à leurs soldats que l'Italie voulait s'emparer, malgré l'opposition de la Serbie et de la Russie, de territoires entièrement yougoslaves. Les journaux viennois, pour exciter les Yougoslaves contre les Italiens, se livraient à d'interminables discussions au sujet des prétentions italiennes sur les pays purement slaves de la côte orientale de l'Istrie, sur la Dalmatie et ses îles. Cette campagne de presse, dont l'effet fut accru par la nouvelle que la Triple Entente reconnaissait les droits de l'Italie sur les contrées yougoslaves en dépit des protestations de la Serbie, réussit à irriter les Slovènes et les Serbo-Croates. Nous avons vu comment leur indignation se manifesta dans la presse yougoslave et à la diète croate. On put craindre un instant que les Yougoslaves, malgré les persécutions exercées par le gouvernement autrichien depuis le début de la guerre, se reje-

tasseat dans les bras de la monarchie pour faire face au nouveau danger qui menaçait leur existence nationale. Au dernier moment, une déclaration du comité yougoslave sauva la situation en annonçant à ses compatriotes que les puissances de la Triple Entente n'avaient jamais abandonné le principe des nationalités et de la liberté des petites nations, même après l'entrée en guerre de l'Italie. Il réussit ainsi à empêcher un coup de tête des Yougoslaves, qui, s'il s'était produit, aurait mis la Serbie dans une position difBcile. Les autorités yougoslaves élues, communales et provinciales, firent afficher des proclamations au peuple pour l'engager à rester calme en présence de l'armée italienne. Il était impossible de faire davantage dans les circonstances présentes. Les Yougoslaves, qui désirent un accord avec l'Italie, regrettent que son gouvernement, en envoyant son armée opérer dans les contrées purement slaves du Carso et de la Carinthie, n'ait pas cru devoir proclamer le droit de ces populations à l'indépendance, ce qui aurait ennobli les victoires italiennes et rendu leur tâche plus facile.

En juin dernier, un des chefs des socialistes italiens de la monarchie austro hongroise, le D' Angelo Vivanti, s'est suicidé à Trieste. C'était un écrivain plein de modestie et un penseur solitaire.

En 1912, il publia un essai fort bien documenté sur le problème italien de l'Adriatique (Angelo 'Vivanti : Irrédentisme adriatico. » Libreria délia Voce-Firenze, 1912, L. 3), dans lequel, avec une impartialité parfaite, il exposait la situation deGoritza, de Trieste et del'Istrie, au point de vue historique, ethnographique et économique, en insistant particulièrement sur les droits respectifs des deux natio • nalités rivales : italienne et yougoslave. C'est l'étude la plus complète qui ait été publiée avant la guerre sur le problème adriatique. Malheureusement, il est actuellement difBcile de se procurer cet ouvrage dont la vente, depuis l'ouverture des hostilités austro-italiennes, a été interdite.

LES COLONIES TCHEQUES

Nous avons la grande satisfaction d'apprendre qu'un nouveau journal tchèque, destiné à nos compatriotes résidant à l'étranger et intitulé Ceskoslovenskà Samostatnost (l'Indépendance tchéco-slovaque), vient de paraître. Depuis le commencement de la guerre, nous sentions la nécessité d'un organe susceptible de servir de lien entre les différentes colonies tchèques à l'étranger, de resserrer leurs relations avec notre patrie, qui préciserait, en môme temps, l'orientation de notre action politique et coordonnerait nos efforts dans la lutte que nous soutenons à côté des Alliés contre la domination germanique.

Notre désir est enfin réalisé. Au moment où nous sommes privés des journaux tchèques et slovaques de nos pays qui, d'ailleurs, ne sont pas libres de traduire la véritable

pensée de notre peuple et de se prononcer ouvertement sur les questions qui nous préoccupent, le Ceskoslovenskà Samostatnost nous rendra de très importants services. Il donnera le mot d'ordre et la direction à suivre dans notre action, il fournira à nos compatriotes un appui moral, il leur apportera des raisons nouvelles de persister dans leur lutte contre l'Autriche, contre les Allemands et les Magyars. Il analysera, affermira et proclamera les liens qui unissent la cause des Tchèques à celle des Alliés, et fera lever parmi nous de nouvelles légions de combattants pour soustraire l'humanité à l'asservissement germanique.

Le patronage du Comité d'action tchèque à l'étranger, avec nos députés à la tète, ainsi que le nom du directeur du journal, notre sympathique ami et dévoué collaborateur, M. L. Sychrava, sont une garantie qu'il s'agit ici d'une entreprise sérieuse et sincère, digne de la plus grande. confiance dans nos milieux tchèques et qu'il sera bon et utile d'encourager. Nous faisons appel à nos compatriotes pour lui faire la plus large publicité.

Le Ceskoslovenskà Samostatnost est publié à Annemasse (Haute -Savoie, France) les 8 et 22 de chaque mois. — Conditions d'abonnement : en France: un an 4 francs, six mois 2 francs; Union postale: un an 5 francs, six mois 2 fr.50. On peut s'abonner aussi à l'Administration de notre revue.

La fête de Jean Hus à Tokio. — Le 6 juillet, la Société japonaise de la jeunesse chrétienne a organisé une réunion en l'honneur de notre grand réformateur. Dans un discours très documenté, le D' Ken Isiwaru a fait connaître à un nombreux auditoire le rôle qu'a joué Jean Hus, sa mission d'apôtre de la liberté de conscience, et l'influence que grèce à lui le peuple tchèque a exercée dans la transformation intellectuelle et morale de l'Europe. Le président de la société, M. HiROMici Kozaki, s'est occupé plus particulièrement de la personnalité de Jean Hus et a tracé un portrait plein de vie de cette figure si caractéristique de la vieille Bohème idéaliste. Enfin M. A. R. Nykl a pris la parole au nom des Tchèques et a rappelé au public japonais la lutte que nous soutenons aujourd'hui contre l'oppression germanique.

La Société des socialistes tchèques Rovnost à Paris a commémoré, dans sa réunion du 7 Août, la mort de Jean Jaurès. Le citoyen Vesely a rappelé aux assistants l'admirable œuvre du grand socialiste vers lequel la démocratie tchèque toute entière se sentait attirée par une double sympathie : pour le Français et le grand chef socialiste. — Le citoyen Kudrnûc a terminé la réunion par une analyse de la première année de la guerre au point de vue politique et social.

Le Gérant : L. Mathieu.

Imp. des Beaux-Arts (A, Mullbr), 79, rae Daresu, Paris.

1»~ Année. — N» 10.

15 Septembre 1915.

%JSVUB BI-MENSUBLLE

Directeur : Ernest DENIS, Professeur à la Sorbonne

SOMMAIRE

L'Union sacrée.

Les Tchèques contre les Allemands aux États-Unis.

L'Industrie et la Guerre.

Bibliographie.

Echos et Nouvelles.

situation politique ; Situation écononnique; Nouvelles de l'armée.

Les Colonies Tchèques.

PARIS 23, rue Boissonade, 23

Le N" 25 Centimes

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LA NATION TCHÈQUE paraît le l^»- et le 15 de chaque mois

Rédaction et Administration : 23, rue Boissonade, PARIS (14«).

Tous les envois concernant la Rédaction doivent être adressés à M. Rodolphe Kepl, Secrétaire général.

La Rédaction est à la disposition des Abonnés et des Lecteurs de LA NATION TCHÈQUE pour tous les renseignements sur les Pays Tchèques.

CONDITIONS D'ABONNEMENT

France et Colonies

Un an. .

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Les Organisations Tchèques à l'Étranger :

Comité de la Colonie et des Volontaires Tchèques

16, Rue Richelieu, Paris.

Ligue Franco- Tchèque, 106, Rue Richelieu, Paris.

RUSSIE

Union des Associations Tc/ièco-Slovaques de Russie

6, Bassejnaja, Petrograd.

Comité Tchèque de Moscou

16, Kousnetzski Moste, Moscou.

GRANDE-BRETAGNE

London Bohemian (Csech) Commitiee 26, Gloucester Road, Regent's Park, London N.W.

ÉTATS-UNIS

Bohemian National Alliance [Central Committeé) 1825, Elue Island Ave., Chicago, 111.

Bohemian National Alliance [New-York Branch) 302 E. 72 St., New- York, N.Y.

Slovak's League, Pittsburgh, Pens.

SUISSE

Union des Associations Tchèques de Suisse 17, Hegarstrasse, Zurich.

ROUMANIE

Société Tchèque " Beseda " Nemanina, Bucarest.

I^EVUE BI-MENSUBLLE

Première année.

15 Septembre 1915

No 10.

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