L'UNION SACREE
Des amis m'écrivent :
Oui, la cause que vous défendez est juste. Mais le moment est-il opportun pour nous occuper de ces questions lointaines? La France doit songer d'abord à elle-même, à son salut immédiat. Trop longtemps, nous nous sommes intéressés au sort des autres peuples et nous avons négligé de défendre nos propres droits; à nous apitoyer sur le sort des Polonais, des Tchèques ou des Roumains et des Grecs, nous avons oublié les périls qui menaçaient notre existence même. L'égoïsme est un devoir quand la patrie est en danger. —
La thèse est spécieuse. Je la crois fausse. Dans la vie publique comme dans la vie privée, la générosité est le meilleur et le plus sûr des calculs. Les faits mômes qui s'accomplissent sous nos yeux en sont une preuve éclatante. La préparation diplomatique de l'Allemagne n'avait été ni moins habile, ni moins méthodique que sa préparation militaire : elle avait enserré le monde dans le réseau ténu de ses conventions. Les débuts de la campagne avec les victoires des premières semaines, les horribles dévastations de la Belgique, les souffrances de la Pologne et de nos départements du Nord devaient favoriser le succès de ses manœuvres. Elles se sont heurtées partout aux résistances des peuples.
Sans doute, notre impatience aurait désiré un soulèvement des consciences plus unanime et plus rapide. C'est que nous ne mesurions pas assez la force des gouvernements et les difficultés que devait éprouver l'opinion à se manifester librement et à entraîner les souverains. Il n'en demeure pas moins que partout, à Bucarest comme à Athènes, à Berne comme à Washington, les sympathies de la foule sont venues à nous; elles ont déjoué l'intrigue germanique ; elles ont soutenu nos courages. De ce faisceau d'alliances que les chanceliers impériaux croyaient si solide, que reste t-il? — Sur le champ de bataille,
^ l'Allemagne est seule; elle traîne après elle deux cadavres, la Turquie et l'Autriche qui gênent ses mouvements et paralysent son action. Nous avons avec nous l'âme du
I monde, qui se débat pour échapper aux serres d'un impérialisme suranné. .
Quand l'heure aura sonné de fixer les conditions de la paix, c'est sur les sympathies des peuples que nous comptons aussi pour contenir les révoltes de l'Allemagne écrasée et soumise. Il sera nécessaire alors, pour dompter ses haines et ses colères, d'avoir à nos côtés des nations que notre victoire aura afiranchies et qui seront, au même
titre que nous, obligées de veiller au maintien de notre œuvre d'émancipation. N'oublions pas que notre sécurité a pour condition l'indépendance de l'Europe. Notre cause est indissolublement unie à l'affranchissement des peuples. La célèbre formule anglaise : « Qu'il ait tort ou raison, c'est mon pays », est admirable. Prise à la lettre, elle serait des plus dangereuses pour nous. Que nous le voulions ou non, nous sommes rivés à la défense du droit, parce que chaque violation de la justice est une menace pour notre développement normal.
Généreuses chimères! nous répond-on. — En admettant même que l'humanité marche vers un avenir meilleur, ne savez-vous pas que le progrès ne s'accomplit qu'avec une extrême lenteur. A quoi bon encombrer le présent par des rêves lointains et nuageux? Au bout d'un an de guerre, nous n'avons pas pu refouler les armées ennemies; les Allemands sont maîtres de la Pologne, ils menacent Riga; demain, peut-être, ils marcheront sur Pétrograd, sur Moscou et sur Kiev. Singulier moment pour parler de la dislocation de l'Autriche. Ne jouez pas au sénat romain mettant à l'encan le terrain sur lequel campaient les soldats d'Annibal. Ces fanfaronnades sont de mauvais goût. L'Allemagne a sans doute subi des pertes énormes; elle sait que sa situation est difficile; elle serait peut-être prête à traiter, si elle pouvait espérer obtenir des conditions raisonnables. Ne la poussez pas à bout par des exigences extravagantes. Ne la réduisez pas au désespoir. Qui peut prévoir ce que seraient les sursauts de son agonie ? —
Nous ne sommes à aucun degré tentés de mépriser nos adversaires. Nous savons les ressources immenses dont dispose encore l'Allemagne et nous n'avons jamais cru qu'il suffirait d'une campagne pour la réduire à capituler. Nous ne nous dissimulons pas les terribles sacrifices que nous devrons consentir pour lui imposer nos conditions. De ces conditions cependant, nous ne pouvons rien rabattre, parce qu'elles sont la garantie indispensable d'une paix durable. Nous ne voulons pas détruire l'Allemagne, nous ne lui contestons pas sa place au soleil; mais nous sommes résolus à supprimer l'impérialisme germanique. Nous ne voulons pas que le repos de l'Europe dépende du caprice d'un Empereur neurasthénique, de la cupidité de quelques riches métallurgistes ou de la concupiscence de Pangermanistes échauffés. Nous avons connu l'amertume d'une vie diminuée, d'une indépendance conditionnelle, d'une patrie sans cesse menacée par les tracasseries orgueilleuses d'un voisin hargneux et insolent. Nos fils sont morts pour échapper à ces souffrances. Nous entendons
laisser à nos descendants un sort meilleur, un horizon plus serein, une vieillesse moins douloureuse.
Le but, que nous voyons clairement, nous sommes sûrs de l'atteindre. — Quand? — Nous l'ignorons. Peutêtre dans six mois, peut être dans plusieurs années. La date importe peu. Il est parfaitement possible que ce traité, nous-mêmes n'en connaissions-nous pas les clauses glorieuses et que la mort nous arrête dans notre œuvre avant que nous ayons touché la victoire définitive. Dans ces combats gigantesques où se joue l'avenir de l'humanité, que signifie la disparition d'un ouvrier! Le régiment serre ses rangs et avance d'un pas ferme, parce qu'il sent derrière lui des réserves inépuisables.
Les pertes de l'Allemagne sont irréparables, parce qu'elle est seule... Contre elle, nous sommes le monde entier. Elle se rue sur nous avec une vaillance que nous admirons ; mais derrière chacun des remparts qu'elle renverse à coup de milliers de cadavres, une nouvelle muraille se dresse. Fatalement, en vertu d'une loi inéluctable, un moment arrivera où elle s'écroulera, parce qu'un peuple, quel qu'il soit, ne saurait à la longue vaincre des ennemis dix fois plus nombreux.
L'Allemagne est plus peuplée que la France ; elle est plus riche que la Russie; son organisation militaire est infiniment plus complète et méthodique que celle de l'Angleterre. — Personne ne le nie, et les publicistes d'outre-Rhin insistent longuement sur ces supériorités, que personne ne met en doute, pour entretenir les ardeurs vacillantes de leurs compatriotes. Tour à tour, ils leur rappellent que des soldats improvisés ne sauraient tenir tête à des régiments soigneusement entraînés et conduits par un état-major éprouvé — ou que la France ne saurait indéfiniment renouveler ses réserves, — et que le rouble baisse. Ces arguments, exacts en eux-mêmes, perdent toute valeur, parce qu'il ne s'agit pas de savoir si l'Allemagne est mieux armée que chacun de ses ennemis isolés. La question est tout autre. Le bloc Austro-Allemand-Turc est-il en état de soutenir'indéfiniment la lutte contre le bloc Anglo-Franco-Russe? — Les Allemands ont remporté d'éclatants succès. — Que signifient ces succès s'ils n'ont pas diminué la force de résistance de leurs adversaires ? — Ils sont fiers des deux millions de prisonniers russes que, disent-ils, ils tiennent actuellement. — Le chiffre pourrait être discuté; mais ne chicanons pas sur les détails. — L'armée russe est-elle détruite ? Son courage est-il ébranlé?
M. de Jagow, le ministre prussien, disait à Sir E. Coschen, le 4 août 1914 : — « agir avec rapidité, voilà le principal atout de l'Allemagne ; celui de la Russie est d'avoir d'inépuisables ressources en soldats. » — L'Allemagne a toujours déclaré elle-même qu'elle ne comptait pour obtenir la victoire que sur la surprise; il lui fallait un triomphe précipité ; elle avouait ainsi qu'à la longue, il lui serait impossible de soutenir un combat trop inégal. Ses attaques brusquées ont partout échoué; elle demeure en face d'adversaires qui sont plus nombreux, plus riches, à qui le temps écoulé a permis de compléter leur outillage, de réparer les
lacunes de leur organisation. Qui pourrait désormais douter de l'issue définitive du conflit?
Le dernier discours du Chancelier de l'Empire, le ton de la presse germanique ne sauraient nous laisser aucune hésitation sur les inquiétudes de nos voisins. L'Allemagne n'est pas à bout de forces, bien que l'effondrement puisse se produire brusquement et plus rapidement que nous ne l'imaginons, comme il arrive souvent après une tension nerveuse excessive que suivent d'irrésistibles prostrations; Mais, même sans compter sur une semblable réaction, un fait du moins est évident : l'Allemagne n'a plus confiance dans la victoire; elle ne combat plus qu'avec le courage du désespoir.
Dès le début, elle avait pressenti les périls de sa situation. Elle n'aurait pas provoqué la guerre si elle avait prévu qu'elle rencontrerait sur sa route l'Angleterre unie à la France et à la Russie. Jusqu'au dernier moment, elle a pen.sé que le cabinet libéral, dans lequel elle comptait des amis anciens et dont la majorité était acquise à une politique absolument pacifique, n'accepterait pas la responsabilité d'un aussi terrible conflit. Elle a cru ensuite que la Chambre des Communes se prononcerait pour la neutralité. M. de Bethmann-Hollweg, pour obtenir cette neutralité, est allé jusqu'à promettre à Sir Ed. Grey c de garantir l'intégrité de la France et de ses colonies ». — La conversation de M. de Jagow et celle deM.de Bethmann-Hollwegavec Sir E. Goschen, le 4 août 1914, ne laisse aucun doute sur la consternation des ministres de l'Empereur, quand ils ont été forcés de s'avouer que la Grande-Bretagne ne laisserait pas s'accomplir l'asservissementdel'Europe. — M.deJagow, accablé, exprime à l'Ambassadeur anglais son «poignant regret » de la décision de l'Angleterre; M. de Bethmann- Hollweg parle « de la décision terrible » de Sir Edouard Grey : — « C'est comme frapper par derrière un homme au moment où il défend sa vie contre deux assaillants ».
Aucun doute n'est possible : dès le moment où l'Allemagne s'est vue en présence de la coalition, elle a compris l'immensité de la faute qu'elle avait commise et l'extraordinaire gravité du péril qu'elle avait follement provoqué.
Il était trop tard pour reculer. Dès lors, elle a cherché une consolation dans l'espoir de diviser les alliés. On a raconté, à plusieurs reprises, qu'elle avait essayé de négocier, d'abord avec la Belgique, par la suite avec la France, plus tard avec la Russie. Elle a, naturellement, toujours démenti les tentatives qu'on lui prêtait, ce qui prouve seulement qu'elles n'ont pas abouti. Il est manifeste, dans tous les cas, — et il suffit pour cela de parcourir les journaux allemands d'avant la guerre, — qu'elle a toujours compté, pour hôter sa victoire, sur les défaillances et les divisions de ses adversaires. Elle a, par là, prouvé seulement, une fois de plus, la misère de sa psychologie.
Elle n'a jamais cherché à s'expliquer le miracle qui avait été nécessaire pour déterminer un souverain tel qu'Alexandre III à accepter l'alliance de la République française; — qui avait rapproché dans une même pensée les adversaires de Fachoda. —
Pour que l'Angleterre, la Russie et la France aient ainsi oublié leurs griefs réciproques et les préjugés invétérés qui les divisaient, il fallait des raisons décisives : chacun des
alliés a eu le sentiment très clair qu'il s'agissait de son indépendance même et de son existence nationale. Chacun a compris aussitôt que la lutte qu'il commençait était uneguerreà vie et à mort et qu'en face d'un ennemi, redoutable par sa longue préparation, terrible par sa résolution implacable, étranger à toute pensée de modération et de pitié, la condition première de la victoire était une fusion absolue de tous les intérêts. La France, l'Angleterre et la Russie ne forment plus trois nations rapprochées par des ambitions secondaires et accidentelles, mais un seul combattant, que soutient une seule pensée, qu'anime une même résolution.
L'Union sacrée ne consiste pas le moins du monde pour chacun de nous à trahir ses idées et à renier son parti. Elle signifie que nous ne saurions vivre que dans un air libre et que nous nous rassemblons tous pour chasser les gaz asphyxianl.5 sous lesquels on cherchée nous étouffer. De même, la Russie, la France et l'Angleterre conservent naturellement leur tempérament propre, leurs traditions séculaires, leurs instincts historiques, mais elles sont en même temps, et avant tout, les membres d'une Europe qui haletait sous l'hégémonie tudesque et qui, pour ne pas mourir, veut détruire la tyrannie sous laquelle elle succombait.
Même la victoire de la Marne n'a pas produit, sur l'opinion publique d'outre-Rhin, autant de surprise et d'inquiétude que la déclaration du 4 septembre 1914 :
(( La déclaration suivante a été signée ce matin, à Londres:
(( Les soussignés, dûment autorisés par leurs gouvernements respectifs, font la déclaration suivante :
0 Les gouvernements britannique, français et russe s'engagent mutuellement à ne pasconcluFe de paix séparée au cours de la présente guerre.
« Les trois gouvernements conviennent que lorsqu'il y aura lieu de discuter les termes de la paix, aucune des Puissances alliées ne pourra poser des conditions de paix sans accord préalable avec chacun des autres alliés. »
Voilà le texte décisif que chacun do nous devrait sans cesse méditer. Que tous ceux qui sentent fléchir leur courage, qui sont troublés dans leur cœur par la pensée des morts qui s'accumulent et des souffrances qui attendent nos soldats, qui laissent tomber le journal avec une morne tristesse, quand le communiqué ne leur apporte pas la victoire décisive qu'ils appellent, etque nous voyons se reculer dans les lointains de l'Orient les armées du 'Tsar, se rappellent la parole que se sont données, en septembre i914, les ennemis de l'Allemagne. Ils verront alors se dresser devant eux, à côté de la France unanime dans sa volonté de résis tance, les 170 millions de Russes et les 3.000 vaisseaux que commande l'amiral Jollicoë, ils verront accourir de Sibérie, de l'Inde, du Canada, du Maroc, de l'Australie, les flots infinis de tous les peuples à qui nous avons apporté les idées modernes et qui de tous les coins de l'horizon marchent à l'assaut de la tyrannie prussienne.
Quand elle connut le pacte du 4 septembre, la presse tudesque, après un moment de surprise effarée, chercha des motifs de consolation. Pour cela, il lui suffit de faire un retour sur elle-même. — Qu'est-ce qu'un traité? — Une
promesse que l'on donne, que l'on lient tant qu'on y croit trouver quelque avantage, que l'on retire dès qu'elle vous embarrasse. Une convention, a dit expressément Bismarck, n'est jamais conclue que rébus sic ataniihus, c'est-à dire tant que 1h situation n'a pas changé. — C'est la doctrine classique outre-Rhin. — Je vous promets de payer.... bien entendu, si cela ne me gêne pas. — Qui prouvait que dans quelques mois les mômes hommes seraient au pouvoir à Londres, à Pétrograd ou à Paris? Dans quelle mesure les successeurs de Sazoïiov, de sii' Edouard Grey ou de Delcassé se regarderaient-ils comme liés par la signature de leurs devanciers? Les peuples ratifieraient-ils la parole de leurs ministres ?
Rébus sic st ont ilius, soit: seulement les choses ici ne pouvaient pas changer, et elles n'ont pas changé, parce que ce qui est en jeu, ce ne sont pas des intérêts secondaires ou passagers, c'est la vie même des peuples, l'âme des nations. On peut supposer, à la rigueur, que la France ou l'Angle terre disparaissent; ce qu'il est impossible de supposer, c'est qu'elles consentent, de propos délibéré, à souscrire à leur disparition, à sceller leur ruine de leur approbation; c'est qu'elles abdiquent leur dignité, qu'elles trahissent leur passé, qu'elles renient leur gloire, qu'elles avilissent leur âme.
Aussi, depuis lors, chaque jour a montré que l'épreuve, dangereuse pour les amitiés fragiles et fondées sur des raisons futiles, rendait au contraire plus indestructible l'alliance du 4 septembre, parce qu'elle avait pour origine et pour base les intérêts essentiels des peuples qui l'avaient signée.
Au commencement de janvier 1915, quand la Russie traversa une période de difficultés financières, son ministre, M. Bark, eut à Paris, avec M. Ribot, des conférences qui se terminèrent à Londres avec M. Lloyd George : — « Tous les alliés sont très satisfaits des arrangements qui ont été pris, disait à cette occasion le ministre anglais aux représentants de la Presse, et je tiens à insister sur ce que le mot (( tous » signifie vraiment Ions, et non seulement la Grande-Bretagne ». — Ces conférences ont eu pour résultat et pour effet, écrivait alors dans le Daily Telegraph M. E. J. Dillon, un des plus pénétrants observateurs de la politique internationale, de démontrer que, « comme notre cause est une et que le succès de chacun des alliés est un succès pour les autres, quoique nous partions de points de vue différents ot suivions des routes séparées, nous avons une communauté de motifs, de tendances et de sacrifices. »
Communauté de motifs, communauté de tendances, communauté de sacrifices. — Que signifient désormais les machinations enfantines de l'Allemagne, ses roueries désuètes, ses combinaisons archaïques ?
Mais n'y aurait il pas dans le cabinet anglais des hommes qui détestent la guerre-; qui, dans leur ardeur passionnée pour les réformes sociales, s'attristent de voir leur activité détournée vers d'autres objets ? Ils se sont laissé entraîner hors de leur voie par les whigs d'ancien style; le moment ne viendra-t-il pas où ils échapperont à l'influence néfaste que sir Ed. Grey fait peser sur leur naïveté?
Le 1"' mars, M. Asquith lui-même a répondu à ces insi
nualions, et sa déclaration ne manque, certes, ni de clarté ni de précision :
(( Nous ne remettrons jamais 1 epée au fourreau, tant que la Belgique n'aura pas retrouvé ce qu'elle a perdu et au delà, tant que la France n'aura pas été garantie contre toute menace d'agression, tant que les droits des petites nationalités ne seront pas établis sur des bases inexpugnaqnables; nous continuerons la guerre, jusqu'à ce que la domination militaire de la Prusse ail été entièrement détruite ».
A cette volonté du ministre, la voix populaire fait écho. Le 7 septembre, il y a quelques jours, M. Seddon, représentant du parti ouvrier à la Chambre des Communes, au milieu des acclamations unanimes de ce Congrès des travailleurs qui rassemble peut-être ce qu'il y a de plus vivant et de plus riche d'avenir dans le Royaume, déclare : (( Le conflit actuel est une lutte pour le maintien des liber tés, et le militarisme prussien, avec ses cruautés et ses rapines, qui aujourd'hui ne sauraient plus être contestées, doit être écrasé ».
L'Empereur compte-t-il, pour ramener l'Angleterre à des idées plus pacifiques, sur les brigandages de ses zeppelins ou de ses sousmarins? — Les cinématographes regorgent d'une foule féroce qui applaudit à la destruction du Lusitania; Guillaume II se frotte les mains : a le plus grand homme de l'Empire » a assassiné quelques femmes et quelques enfants à Londres. — Croit-il vraiment que la nation anglaise, la nation d'Klisabeth et de Cromwell, de Nelson et de Wellington, de Kitchener et de Roberts, la nation qui a créé les Etats-Unis et l'Australie, la nation des Puritains et des Côtes de fer répondra à ces massacres, moins féroces encore que stupides, autrement que par un cri de guerre à outrance ?
A vrai dire, l'Allemagne n'a jamais sérieusement attendu une défaillance de l'Angleterre. Elle fondait sur la Russie de meilleures espérances. — La Russie a été sérieusement éprouvée par les événements récents et nous ne voulons pas dissimuler la gravité des défaites qu'elle a essuyées. Pour quiconque a le moindre souci de la vérité, la lecture des journaux dans les dernières semaines a été exaspérante. En réalité, des fautes graves ont été commises et elles ont entraine de très lourdes conséquences. C'est un malheur, un très grand malheur; il est ridicule et dangereux de prétendre l'atténuer. Mais ce malheur, que nous déplorons, a eu quelques résultats heureux. Il a prouvé d'abord que le parti allemand ou pacifiste qui, avant la guerre et même après, était nombreux et puissant à Pétrograd, est hors d'état d'exercer sur les événements une influence sérieuse; il a ensuite rapproché le Tsar du peuple, retrempé le pouvoir des Romanov en le consacrant par la volonté nationale, refait l'union de la Russie en face de l'ennemi.
Le 2 septembre, à l'ouverture des conférences techniques convoquées pour discuter les moyens de donner plus d'unité et d'énergie à la défense nationale, le Tsar disait aux représentants du pays : c Les corps législatifs, que j'ai convoqués dans la présente session, m'ont donné fermement, sans la moindre hésitation, la seule réponse qui soit digne de la Russie, la réponse que j'attendais : nous poursuivrons la guerre jusqu'à la victoire complète. » — Le 8, au moment où il prenait le commandaqient
général de l'armée, il donnait à sa pensée une forme plus solennelle et plus vibrante encore : « Nous remplirons jusqu'au bout notre devoir suprême; nous défendrons à outrance la patrie, — nous ne déshonorerons pas le pays RUSSE ». — Le pays russe de son côté, par la bouche de M. Rodzianko, le président de la Douma, « serré comme un bloc invincible autour du souverain », s'est déclaré prêt à des « sacrifices illimités pour briser à jamais les chaînes allemandes ».
M. de Bethmann-Hollweg nous a prouvé, à diverses reprises, qu'il ne manquait pas d'une certaine impudence tranquille. La poussera-t-il jusqu'à envoyer au Tsar des propositions de paix et l'inviterat-il à déshonorer le pays russe ?
Hélas ! Pauvre chancelier ! Pourquoi a-t-il quitté ses paisibles études et sa philosophie? Ramenez-le à Kant et à Hegel. — Tout ce qui est réel est raisonnable, disait Hegel : cet aphorisme paraît vraiment étrange quand on pense à Guillaume II et à ses ministres.
Il ne leur reste même pas la consolation de supposer qu'ils ramèneront l'Italie. Ici aussi, leurs manœuvres sont si grossières qu'elles ne sauraient tromper personne. Ils affectent de ne pas déclarer la guerre aux armées qui poursuivent victorieusement leur marche dans le Trentin et sur risonzo. Ils voudraient laisser croire qu'il ne s'agit là que d'un malentendu, d'un de ces tours de valse dont ne s'irritent pas les maris débonnaires. Inutile clémence et longanimité stérile! L'amie perdue ne reviendra pas. Elle est si bien résolue à un divorce définitif qu'elle ne s'inquiète même pas de sauver les apparences. — « La venue en Italie du"chef suprême de la glorieuse armée française et de ses plus intimes collaborateurs, écrivait ces jours-ci le généralissime italien, le général Cadorna, après la visite du général Joffre, laisse à tous des souvenirs ineffaçables de haute estime et de chaude sympathie qui ressereront encore plus la foi dans le commun idéal. Au delà de la frontière commune, que ne sépare pas, mais unit les forces et les aspirations des deux pays, nos pensées et nos souhaits fraternels vous suivront jusqu'à la belle armée française, déjà couronnée par la victoire et j'envisage avec la certitude la plus absolue le succès final des armées alliées ».
Les Italiens, moins heureux que les Allemands, n'ont pas une langue primitive, eine Ursprache, et il suffît d'avoir fréquenté chez Fichte pour savoir que cette infériorité les condamne à une rapide et irrémédiable décadence. Gœthe trouvait cependant quelque plaisir à entendre leur idiome sonore, éclatant, qui donne aux idées leur complet relief et les met en pleine valeur. — Le Succès par l'Alllance, le général Cadorna a merveilleusement résumé la situation.
La victoire de Guillaume II n'aurait été possible que s'il eût réussi à briser la coalition. Malheureusement pour lui, la coalition est intangible. Elle rappelle ces indestructibles arènes romaines sur lesquelles ne mordent ni la gelée ni la pluie et dont la massive solidité a défié le temps et les hommes. A se buter contre elle, le Kaiser et ses généraux y briseront leur pauvre cervelle. Ce ne sera certainement pas la perte la plus irréparable qu'aura entraînée la guerre.
(( Si l'Allemagne compte sur le temps pour nous diviser, disait dans son récent message le Président de la République, elle se trompe aujourd'hui aussi grossièrement
qu'hier. Le temps ne relâchera pas les liens de la famille française. Il les resserrera sans cesse davantage. »
De la famille française, d'abord mais aussi de la famille humaine; de la famille des peuples, qui, sous une forme ou sous une autre, ont accepté et pratiquent le droit tel qu'il est sorti de la Révolution, qui veulent en finir avec un régime de violence, de mensonge et de haine.
« Les générations actuelles, continuait le Président, sont comptables de la France vis-à-vis de la postérité. Elles ne laisseront pas profaner et amoindrir le dépôt que nos ancêtres ont confié à leur garde passagère. La seule paix que puisse accepter la République est celle qui garantira la sécurité de l'Europe. La France veut vaincre et elle vaincra. »
A l'appel de son plus haut représentant, le peuple de France a répondu, dans un magnifique langage, par la voi-x. du Président de la Chambre :
« Nous le jurons par nos martyrs et par nos morts, dont le sang crierait contre nous si nous n'achevions pas leur ouvrage : la France, sOre de ses alliés co.mme ils sont sùKS d'elle, éprise de leur vaillance, sourde aux insolentes menaces comme aux suggestions perfides, envisageant désormais la lutte dans toute son étendue et dans toute sa durée et continuant d'y offrir sa grande àme, la France, qui a la gloire suprême, après avoir défendu les droits de l'homme, de défendre les droits des peuples, la France ne cédera pas. »
Pas plus que la France, ses alliés ne céderont.
Vous avez le cauchemar des coalitions, disait Ghouvalov au vieux Bismarck. Le Chancelier a légué à ses successeurs cette étrange phobie. Depuis ses victoires de 1870, l'Allemagne soupçonne ses voisins des plus noires intrigues. — Pourquoi cette sombre inquiétude au milieu d'une fortune éclatante? — Parce qu'elle nourrissait des desseins néfastes et qu'elle savait que l'Univers ne saurait les tolérer. Nous avons, affirme ton, le ridicule de croire que tout le monde est amoureux de nous; c'est que nous ne voulons de mal à personne, que nous désirons voir la joie régner autour de nous et que nous éprouvons une satisfaction intime à voir le bonheur d'autrui. Puisqu'il y a un paradis, disait un de nos saints, il ne saurait y avoir d'enfer. Comment serait-on heureux en pensant qu'ailleurs d'autres personnes soufîrent? — L'Allemagne est flère de la hainequ'elle inspire, et il est certain que son orgueil, son dédain morose, son insolence ont peu à peu exaspéré tous ses voisins. Par ses provocations constantes et sa présomption féroce, elle a créé contre elle une conjuration qui ne peut être satisfaite que par sa défaite radicale. Elle a fini par provoquer cet encerclement auquel personne ne songeait et contre lequel elle se brisera.
En 1813, l'Empereur Napoléon se précipitait sur chacune des armées qui l'entourait et son génie arrachait à la fortune chancelante d'éclatantes victoires. Mais ces victoires l'épuisaient sans arrêter ses adversaires, jusqu'au moment où il succomba sous l'assaut de ses ennemis réunis. Il ne ■>aurait en être autrement de Guillaume II. Ses succès momentanés ne le sauveront pas de l'écrasement définitif. Seulement, la bataille de Leipzig n'a été que de nom la bataille des nations : elle a été, en réalité, la victoire de l'Allemagne et, depuis lors, la Prusse a été le grand
obstacle à la marche de l'humanité. Dans la guerre actuelle, la victoire de la Marne a été la première victoire de la France pour la liberté des peuples.
C'est pour l'affranchissement de l'Europe que les alliés combattent, et rien ne saurait les désunir tant qu'ils n'auront pas mené leur tâche jusqu'au bout. E. D.