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LES TCHÈQUES CONTRE LES ALLEMANDS AUX ÉTATS-UNIS

La sensationnelle mésaventure du D"^ Dumba, l'ambassadeur d'Autriche aux États-Unis, rappelle l'attention du public européen sur la lutte qui s'est engagée, depuis le commencement des hostilités, de l'autre côté de l'Atlantique, entre les partisans des Alliés et ceux des Austro- Germains, lutte qui, pour n'être pas sanglante, peut néanmoins influer considérablement sur l'évolution de la guerre.

Les Tchèques résidant aux États-Unis ont joué dans la campagne en faveur des Alliés un rôle prépondérant dont on ne saurait évaluer trop haut l'importance. Leurs associations ne se sont pas contentées d'exposer leurs revendications nationales aux citoyens américains et de faire appel à toute la puissance de l'opinion d'une grande nation libre en faveur de la réalisation de leurs vœux d'indépendance; elles se sont aussi opposées par tous les moyens légaux en leur pouvoir aux intrigues et aux manœuvres des agents germaniques qui cherchaient à entraver la fabrication du matériel de guerre destiné aux Alliés. M. Francis Kopecky, qui vient de faire une tournée de propagande aux Etats- Unis comme délégué ofllciel du comité tchèque de Londres, nous communique des détails fort intéressants surl'organisation de la campagne allemande en Amérique contre l'exportation des munitions, et sur la tactique qu'ont employée les comités tchèques pour y faire échec.

C'est au mois d'avril dernier que l'agitation contre la fourniture du matériel de guerre aux Alliés par les usines américaines a commencé à se développer. Sur l'initiative de M. Hamerling, le président du Syndicat de la Presse étrangère à New-York, les Germano-Américains coordonnèrent leurs efforts en vue d'arrêter toute exportation de munitions en France et en Angleterre. On fit appel aux millionnaires allemands établis aux États-Unis pour fournir les fonds nécessaires au recrutement d'agents de propagande et à la création d'organes germanophiles. Les naturalisés de race germanique mirent au service de leur ancienne patrie l'influence politique de millions d'électeurs. Les agitateurs austro-allemands jouèrent avec maîtrise de l'internationalisme, de la philanthropie et de l'antimilitarisme parmi les milieux ouvriers pour paralyser, par des grèves politiques, l'activité des usines travaillant pour les Alliés.

A côté de ce mode d'action directe, ils emploient des procédés plus anodins, mais qui, par leur coordination, exercent cependant une action néfaste parmi le public américain.

Ils ont acheté ou fondé des journaux de toute nuance politique et de toute langue, qui de concert avec leurs

anciens organes allemands chantent les louanges de l'Allemagne et calomnient les alliés dans tous les milieux américains et parmi les émigrés de toutes les nations.

Ils organisent, dans toutes les grandes villes, meetings sur meetings où vingt, trente orateurs viennent protester en cinq ou six langages contre la soi-disant partialité du gouvernement américain en faveur des Alliés, dénoncent l'hypocrisie anglaise, la démoralisation française et la barbarie russe.

Ils déroulent dans des cinématographes à leurs gages des séries de films où les héros et les héroïnes allemands luttent victorieusement contre la fourberie et la brutalité de scélérats français ou anglais.

Dans les restaurants, deux compères, duement stylés, entament des discussions sur la guerre, afin de proclamer en public la loyauté allemande et la duplicité des alliés.

Enfin, ils cherchent à réveiller parmi les émigrés de diverses nationalités les vieilles querelles de race. Ils excitent les Polonais contre les Russes, les Irlandais contre les Anglais, les Serbo-croates contre les Italiens.

Cette campagne, organisée avec une habileté sans scrupules, risquait d'autant plus d'être dangereuse pour les alliés, que d'anciennes jalousies rendaient les Anglais un peu suspects à leurs frères de race des États-Unis, et que la France, par suite du petit nombre de ses émigrés, encore diminué par la mobilisation, se trouvait insuËBsamment représentée.

Les Tchèques des États-Unis ont eu les premiers conscience du danger. Pour défendre la cause des Alliés, ils organisèrent une contre partie à la propagande allemande, et bientôt, à leur grande surprise, les Allemands, les Autrichiens et les germanophiles se trouvèrent en face d'adversaires encore plus actifs qu'eux.

Il y a, aux États-Unis, plus d'un million de Tchèques et de Slovaques. Leurs associations sont puissantes et influentes, en particulier les sociétés patriotiques, les Sokols et les organisations ouvrières.

Sous la direction centrale de l'Alliance Nationale Tchèque de Chicago, à laquelle toutes les sociétés tchèques .sont affiliées, ils se mirent à l'œuvre. Ils convoquèrent des réunions pour stigmatiser les crimes des pirates germains, pour démasquer les agents austro-allemands et dénoncer la quasi-trahison des émigrés germaniques, qui, — quoique naturalisés, — continuent à se considérer comme des sujets de Guillaume II. Les résolutions votées ont été publiées dans tous les journaux tchèques, très nombreux et très répandus, et dans la presse américaine indépendante.

Pour paralyser la propagande allemande parmi le personnel des fabriques de munitions, les organisations ouvrières tchèques s'opposèrent énergiquement aux grèves politiques, et réussirent souvent à déjouer les tentatives des agents austro allemands.

A cette large action collective s'ajoute encore une action individuelle menée avec un dévouement égal. Chaque Tchèque et chaque Slovaque se fait un devoir de se rendre utile dans la lutte engagée contre le monde germanique et use de toute son influence personnelle pour gagner, parmi les citoyens américains, le plus d'amitiés possibles à la cause des Alliés.

Afin de rendre leur action plus efficace, les sociétés

tchèques se sont attachées à intéresser à leur lutte contre l'ennemi commun toutes les autres colonies slaves et même les colonies italienne et irlandaise. La colonie serbo-croate, en particulier, leur a fourni un appui des plus dévoués.

Les Allemands possédaient, dans cette campagne d'influence, un élément essentiel de succès qui manquait aux colonies tclièques : l'argent. Mais ceux-ci ont su y remédier par leur activité, l'honnêteté de leurs agissements, la sincérité de leurs affirmations, par une vieille réputation depuis longtemps acquise, parmi le public américain, de loyauté et de dévouement aux institutions de la République.

Lorsque tous les dessous de la campagne austro-allemande en Amérique seront connus, lorsque sera précisée la cause de l'échec des agents officiels ou secrets de Guil laumeet de François-Joseph, on sera obligé de reconnaître que la colonie tchèque des États-Unis a .bien mérité des Alliés. Elle a fait simplement, mais résolument, son devoir au même titre que nos volontaires sous les drapeaux français et russes, en contribuant dans toute la mesure de ses forces, par une action énergique et continue, à la lutte contre le germanisme, et en affirmant autrement que par des paroles la sincérité des liens qui unissent la Bohême aux Alliés.

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