L'INDUSTRIE ET LA GUERRE
EXTRAITS DU JOURNAL d'uN OFFICIER TCHÈQUE
On nous a confié le journal d'un officier tchèque servant dans l'armée autrichienne et qui a participé aux campagnes contre les Serbes et contre les Russes. Ce journal est un commentaire rapide de la première année de guerre. Nous en extrayons quelques notes qui présentent un intérêt d'actualité, sans qu'il nous soit possible d'ailleurs de contrôler l'exactitude des renseignements qu'elles apportent .
Jusqu'ici le public se rendait bien compte que des liens très étroits existaient entre l'industrie d'un pays et sa puissance militaire; il comprenait que l'armée doit forcément avoir recours aux usines pour la fourniture des armes, des munitions et des approvisionnements de toutes sortes, et qu'il est indispensable que tout cela soit produit dans le pays même, sans qu'il soit nécessaire de faire appel, dans une trop forte mesure, à l'industrie étrangère, dont l'aide est toujours aléatoire. Mais il ne saisissait qu'imparfaitement l'énorme répercussion que peut avoir la production industrielle sur la conduite stratégique elle même des hostilités. Le cas des mitrailleuses met particulièrement en lumière le rôle essentiel que peut jouer l'organisation industrielle dans le groupement général des armées.
L'expérience a montré qu'une mitrailleuse possède une capacité de tir égale à celle d'un détachement de 50 hommes; 60 mitrailleuses peuvent donc remplacer au point de vue du tir un régiment allemand tout entier.
Au début de la guerre, chaque bataillon de l'armée allemande possédait deux mitrailleuses; aujourd'hui, il en a dix. L'armée allemande (sans compter les réserves) possédait au mois d'août 1914 environ 3.000 mitrailleuses; maintenant
elle en met 40.000 en ligne sur le front occidental seul, d'après les chiffres donnés par les communiqués confidentiels de l'Etat major allemand. On prétend que les mitrailleuses sont particulièrement nombreuses sur le front allemand opposé aux troupes anglaises : il y aurait là unemitrail leuse pour 50 ennemis présumés. — Cette multiplication du nombre des mitrailleuses a permis à l'Etat major allemand de modifier entièrement son plan de campagne primitif, de ne laisser que les troupes strictement nécessaires sur le front occidental pour contenir l'armée anglofrançaise, et de lancer le gros des forces austro-allemandes contre les Russes. C'est l'industrie allemande qui a rendu possible cette formidable manœuvre stratégique, en four nissant dans un court délai une masse d'armes portatives susceptibles de remplacer un grand nombre d'hommes désormais disponibles pour un autre front. Les ingénieurs allemands se sont surtout attachés à fournir des appareils légers et simples, qui peuvent être servis par un seul homme. Il y a eu là une collaboration directe de l'industrie et de l'Etat-major.
On parle beaucoup de l'importance des munitions, mais celle du matériel, de la fabrication continue des fusils, des canons, des mitrailleuses, n'est pas moindre.
En Autriche Hongrie, les fabriques de munitions sont assez nombreuses, et elle a pu augmenter sensiblement la production de ses arsenaux; mais elle n'a pas su organiser militairement toute son industrie, comme l'a fait l'Allemagne, de manière que la fabrication des armes marche de pair avec celle des munitions. Comme la consommation de munitions et de matériel a de beaucoup dépassé toutes les prévisions, elle est obligé d'avoir recours, surtout pour l'armement, à l'Allemagne. Elle a été amenée par là à tomber entièrement dans la dépendance de Guillaume II. C'est la suprématie de l'industrie allemande qui lie indissolublement l'Autriche à l'Etat-major et à la diplomatie allemande, et en fait une vassale de Berlin.
D'ailleurs, une meilleure organisation de ses usines ne sauverait pas l'Autriche; son armée resterait toujours une masse sans cohésion. Son État-major n'a pas été à la hau leur du problème nouveau qui se présentait au moment de la déclaration de guerre : organiser des millions d'hommes Il une armée homogène. Ses généraux n'avaient pas su estimer à sa vraie valeur l'armée russe; ils n'avaient pas prévu l'importance du rôle de l'artillerie; deux divisions autrichiennes ne possédaient que 24 canons, tandis que l'armée russe en possédait 48 et quelquefois 64. Ils se sont trompés encore plus lourdement sur l'armée serbe; ils ont lancé. contre elle le tiers des forces totales de la monarchie, c'est-à-dire les forces correspondant à une population de 17 millions d'hommes contre l'armée d'un petit peuple de 4*millions d'hommes, et ils ont honteusement échoué par suite de la pauvreté des conceptions stratégiques des généraux autrichiens.
Il faut bien reconnaître que, si l'Allemagne a montré une faculté d'organisation industrielle merveilleuse, ses géné-
raux ont été presqu'aussi mal inspirés dans leurs plans stratégiques que leurs médiocres collègues autrichiens. Eux aussi n'ont pas su apprécier la force militaire russe ; ils en étaient restés aux vieilles plaisanteries sur les obus russes chargés de sable, sur le désordre des bureaux, sur la vénalité de certains chefs. De là la faute irréparable de la violation de la neutralité belge. Se trompant également sur la qualité de l'armée française, ils ont cru pouvoir l'écraser, avant que l'armée russe ait eu le temps de rompre le mince rideau de troupes qu'ils laissaient à l'Est pour contenir un adversaire aussi négligeable. Ils reconnaissent aujourd'hui leurs erreurs; ils admettent qu'ils auraient dû, au contraire, contenir les Français sur le front étroit de l'Alsace-Lorraine, et jeter la majeure partie de leurs troupes sur la Russie. Ils veulent reprendre à pied-d'reuvre cette nouvelle combinaison. Mais, par suite de la violation de la neutralité belge, le front défensif de 250 kilomètres sur la frontière bien défendue des Vosges s'étend sur 600 kilomètres de Belfort à Ostende, et l'armée anglaise est intervenue. Des millions d'hommes sont immobilisés là, qui ne peuvent aller prêter la main aux soldats d'Hindenburg pour écraser l'armée russe. Cette erreur stratégique aurait déjà amené la défaite complète de l'Allemagne, si ses ingénieurs n'avaient remédié aux fautes des généraux, en leur fournissant des milliers de canons et de mitrail leuses capables de remplacer les centaines de milliers d'hommes qu'on a envoyés sur la frontière orientale entraver, pour quelques mois, l'offensive déjà inquiétante de l'armée russe. L'Allemagne a été sauvée, jusqu'ici, par ses usines et non par ses stratèges.
BIBLIOGRAPHIE
Les récentes publications allemandes sur la Russie sont relativement peu nombreuses, du moins celles qui ont une valeur documentaire ou littéraire quelconque. Il est en effet inutile de s'arrêter aux furieuses diatribes que M. Samuel Rado, conseiller royal de la cour de Hongrie, lance contre le tsarisme dans son Stun des Carismus, ou aux descriptions fantaisistes de M. Kurt Akam sur la déportation des. civils allemands en Sibérie, A'aeA Sibérien mit hunderttaui^end Deutschen.
Le petit nombre d'études sur la Russie paru récemment en Allemagne s'explique par la grande quantité d'ouvrages qui avaient été publiés avant la guerre sur ce sujet, et où le lecteur peut aisément trouver toutes les informations qu'il désire sur l'adversaire oriental de l'Allemagne. Les Allemands avaient même fondé des sociétés pour favoriser l'étude systématique de l'empire des tsars. C'est ainsi que la Deutsche Genellschaft zum Studium NuKslands publiait les Osieuvopàisclie Forschunf/en ( Études sur l'Europe orien taie), dans lesquelles Hœtsch, Auhagen et Berneker analysaient la situation de la Russie. La Vereinigung filr »taatswissenschaftliche Fortbildung de Berlin organisait de son côté, en 1912, un voyage d'études à travers la Russie, sous la direction de Auhagen et Bering, et les informations
obtenues au cours de ce voyage étaient rassemblées dans Une série d'articles parus sous le titre de Rimslanda Kultur und Volkswirtschaft.
Parmi les nouveaux ouvrages dignes d'être mentionnés, nous ne voyons guère que deux brochures : Russland als Gegner Deutschlands (La Russie contre l'Allemagne) du professeur Hœtsch, et Die Grenzmarken des europâischen Russlands (Les frontières de la Russie d'Europe) du professeur Friedericusen, et les deux numéros de janvier et juillet de la Siiddeulsche Monatshefte de-Munich, consacrés le première la Russie en général, le second à l'organisation intérieure de la Russie.
Ces deux fascicules renferment des études séparées, qui sont l'œuvre d'auteurs connus : Schiemann, Hœtsch, Uebersberger, Dirr et Ehrhard. De valeur fort inégale, elles sont loin de former un ensemble homogène et se contredisent sur maints points essentiels. Elles ne sont pas en général trop hostiles à la Russie, sauf celle de Schiemann qui semble considérer la défense des Allemands des provinces russes de la Baltique comme son domaine littéraire exclusif. Le ton est tout à fait différent de celui des publications sur l'Angleterre, le parti pris est moindre et les invectives conservent une certaine modération.
Les articles les plus intéressants sont ceux de M. Hœtsch, professeur d'histoire à Berlin, spécialisé dans l'étude de l'Europe orientale. Il avait publié, avant la guerre, en 1913, un ouvrage important sur la Russie contemporaine, Russland. Eine Einfilhrung auf Grand seiner Gesehichte von 1904 bis 1919, qui a été réédité récemment avec de nombreux compléments.
Les articles de M. Hœtsch nou.s paraissent refléter assez exactement l'opinion courante de ses compatriotes sur la Russie, opinion que l'on peut qualifier de bismarckienne. La politique de Bismarck envers la Russie était, en effet, plutôt flottante et indécise. Il désirait vivement conserver l'amitié du colossal empire oriental; mais le développement de l'Allemagne, les visées de ses économistes et de ses coloniaux sur l'Asie, amenaient inévitablement des conflits d'intérêts entre Berlin et Pétrograd. M. Hœtsch, tout comme l'illustre chancelier, n'a pas une idée très nette de la ligne politique à suivre vis-à-vis la Russie; en tous cas, il n'approuve pas celle qu'ont choisie, depuis 1890, les diplomates allemands; il leur reproche de n'avoir pas fait assez d'efforts pour maintenir les bonnes relations entre les deux empires. D'après lui, ce n'était. pas une tâche impossible, car le peuple russe n'est pas hostile à l'Allemagne et ne peut être tenu pour responsable de la guerre. « Nous arrivons, écrit-il, de plus en plus à la conviction que ce n'a pas été la Russie qui a voulu la guerre, mais l'Angleterre »; la Russie n'a fait qu'allumer la mine que l'Angleterre avait préparée et chargée. — C'est la version officielle actuelle; M. Hœtsch est un bon serviteur qui suit militairement et sans discussion les instigations de l'autorité supérieure. Naturellement, un historien de profession ne peut se faire du panslavisme une conception aussi grossière que la masse du public allemand, et surtout du public austro-hongrois. Il s'efforce de l'étudier avec impartialité et il ne nous le présente pas sous l'aspect d'un de ces croquemitaines pour grandes personnes dont les gouvernants allemands et autrichiens se plaisent à répandre
l'image parmi leurs peuples; malgré sa bonne volonté la définition qu'il en donne est encore loin de nous satisfaire. Il tente également de rendre justice au tsarisme et le traite avec moins de mépris que M. Rado et que les socialdémocrates allemands, qui ont su si jésuitiquement s'en servir pour excuser leur enthousiasme guerrier en faveur des Hohenzollern, dont l'autocratie leur semblait autrefois si haïssable. Dans un article sur l'écrivain russe Vladimir Semonov, il n'hésite pas à invoquer l'autorité du socialiste hollandais Trœlsta, qui, lui, se refuse absolument à considérer les Allemands comme de véritables ennemis du tsarisme.
L'article de Ehrhard sur la religion orthodoxe, considérée en tant que religion d'Etat, est modéré dans la forme, tout en trahissant un point de vue imposé d'avance. L'étude de cet éminent théologien, déjà connu par son livre en faveur du modernisme catholique et contre le catholicisme autrichien, rappelle sur beaucoup de points un ouvrage du professeur protestant Harnack (Der Geist der morgenlândischen Klrche im Unierschied von der abendlàndischen. 191H). Ehrhard prévoit que la guerre déterminera une évolution de la mentalité russe et conduira à une réforme religieuse.
Dirr dirige ses recherches sur le caractère de l'homme et de la femme russe suivant une méthode assez objective. Bien qu'il connaisse passablement le peuple russe, le directeur du musée ethnographique de Munich arrive à des résultats fort erronés. Il ne va pas, comme M. Rachum GoLDMANN dans le dernier numéro de la revue munichoise Mars, jusqu'à affirmer que le caractère russe se résume dans le nihilisme, mais il nie l'existence même d'un caractère russe.
Nous concevons parfaitement que les auteurs juifs ne prodiguent pas leur sympathie à la Russie, mais nous leur conseillons de jeter, de temps en temps, un coup d'œil sur la situation de leurs coreligionnaires en Allemagne. On revient assez souvent dans les articles des Siiddeulsche Monatshefte sur la question de l'oppression des juifs en Russie; et cela nous fait penser qu'il serait peut-être intéressant d'examiner le rôle des juifs dans toutes les campagnes menées contre la Russie en quelque pays que ce soit.
Dans sa brochure Die Grenzmarken des europœischen Russlands, \e professeur Friederichsen donne une desiiription de l'Ukraine russe, destinée à faciliter la conduite de la guerre dans cette partie de la Russie et, en même temps, il démontre la possibilité d'une marche sur Petrograd.
Dans un numéro spécial de la Reçue Panther, paru en janvier, la situation des Allemands des provinces baltiques russes et des Finlandais est représentée d'une manière tout à fait tendancieuse; les statistiques sont maquillées, le nombre des Allemands grossi outre mesure, et leurs adversaires représentés comme une bande de miséreux.
Nous ferons, en terminant, une remarque d'ordre général. Tous ces articles sont, en général, bourrés de citations empruntées de préférence à des écrivains russes, que les auteurs allemands reproduisent triomphalement comme autant de preuves irrécusables de la dégradation de la nation russe. Or, le monde entier sait depuis longtemps avec quelle implacable sévérité les auteurs russes analysent
les tares de leurs compatriotes; est-il permis de conclure. de ces peintures poussées au noir, que les Russes ne méritent que mépris et aversion? N'en résulte t-il pas, au contraire, qu'un peuple qui sait si bien voir ses défauts, qui les met à nu avec tant de franchise, est digne de sympathie et ne peut manquer de jouer un rôle des plus honorables dans l'effort collectif de toutes les nations vers un avenir meilleur?
Malgré les attaques contre la Russie, inévitables actuellement, que contiennent toutes ces publications, elles laissent l'impression que les Allemands ménagent leur puissant adversaire et cherchent à réserver l'avenir. Au point de vue économique et politique, ils ne veulent pas braler les ponts entre l'Allemagne et la Russie. Ce sont les Russes qui s'en chargeront. On sait comment le Tsar et le peuple ont accueilli les projets de négociations de Guillaume.
ECHOS ET NOUVELLES
Situation Politique
La situation en Bohême. — Rien ne peut mieux faire comprendre le rôle effectif, quoique effacé en apparence, joué par le peuple tchèque dans le conflit entre les puissances de réaction et les nations libérales d'Occident, que la fureur avec laquelle les Allemands s'acharnent sur la Bohême et la Moravie, et les Magyars sur la Slovaquie. Les étrangers qui ont visité la Bohème avant la guerre ne la reconnaîtraient plus aujourd'hui; au lieu de la population gaie et active d'un État prospère du XX« siècle, ils croiraient rencontrer le peuple asservi de la fin du XVII" siècle dont toutes les manifestations de vie libre avaient été étouffées sous le joug allemand.
Quels pauvres psychologues que ces militaires et policiers austro-allemands qui espèrent raviver par la force un loyalisme éteint et obliger les « traîtres tchèques », comme on s'exprime dans les bureaux ministériels de Vienne, à revenir sur leur ferme décision de rompre une fois pour toutes avec l'Autriche.
Les persécutions autrichiennes contre la presse tchèque. — Les autorités impériales ont suspendu, depuis le 24 août, la publication du journal quotidien tchèque Cas (le Temps) de Prague, pour toute la durée de la guerre. La disparition, de ce journal, après toute une série de suppre.ssions du même genre, constitue une perte très sensible pour le public tchèque. En effet, bien qu'obligé, comme tous les autres journaux slaves, de la monarchie de remplir ses colonnes de communiqués et d'articles officiels, cet organe trouvait toujours le moyen d'indiquer à ses lecteurs la manière dont ils devaient interpréter les événements. Si, aujourd'hui encore, tous les efforts gouvernementaux pour persuader la population slave des Pays-Tchèques de \a justice de la cause germanique et gagner ^ confiance;
ont échoué, si nos compatriotes restent irréconciliables avec l'Autriche prussifiée et magyarisée, c'est en très grande partie au Cas qu'il faut faire remonter le mérite d'avoir provoqué et soutenu leur attitude pleine de fermeté et de dignité.
L'intervention bulgare. — Pendant ces dernières semaines, les yeux de tous les Slaves se sont tournés vers Sofia avec encore plus d'inquiétude qu'auparavant, en se demandant quelle attitude va adopter définitivement le gouvernement du roi Ferdinand. Les Bulgares vont-ils persévérer dans leur neutralité, ou vont-ils enfin se ranger aux côtés de leurs frères de race pour assurer la libération définitive des peuples slaves de l'hégémonie germanique plus ou moins directe?
Nous ne doutons pas que la décision que les milieux officiels bulgares vont prendre, soit conforme à la déclaration catégorique que nous trouvons dans une étude sur le peuple bulgare et ses aspirations, publiée dans la Btdgarska Sbirka et dans VEcho de Bulgarie de Sofia, par M. S. S. Bobtcheff, ancien ministredel'Instruction publique et ministre de Bulgarie à Pétrograd; nous nous faisons un plaisir de la reproduire :
« Si môme une participation aux côtés de ceux qui combattent pour le droit et la liberté est nécessaire et possible, écrit l'éminent homme d'État bulgare, la Bulga^rie le fera... Le peuple bulgare se rend parfaitement compte de quel côté il a reçu jusqu'ici un appui pour réaliser ses aspirations et, d'instinct, il juge que sa place ne peut être ailleurs que là où sont la Russie et ses alliés. Cela est une affaire de négociations diplomatiques en cours ».
Deux députés autrichiens condamnés à mort. — La
grand procès politique organisé à "Vienne contre les Ukrainiens de Galicie, s'est terminé par la condamnation à mort de tous les accusés. Parmi ceux-ci, se trouvent deux députés du parlement autrichien, MM. Dmitrij Markov, avocat, et Vladimir Kurylowicz, conseiller du tribunal de Lvov, tous les deux du parti national russe. Cette condamnation arbitraire a provoqué des protestations dans les milieux parlementaires de différents pays, et sur l'initiative de l'Union internationale parlementaire, les députés d'Espa gne, de Hollande et de Norvège ont adressé à Vienne une demande de grâce en faveur de leurs deux collègues du parlement autrichien.
Situation Economique
Les finances d'État autrichiennes. — On a évalué, d'après les indications de bonne source, la circulation des billets de banque en Autriche à 14 milliards.
Le nombre de billets de banque qui, en temps normal, ne dépasse pas 2 milliards, est donc devenu sept fois plus grand. Nous apprenons de "Vienne, qu'à l'occasion du conseil de la couronne tenu à Vienne à la tin du mois de juillet, le baron Engel, miaistre des finances, a protesté
contre cette multiplication abusive du papier-monnaie et a démontré que, si l'on persistait, la banqueroute était inévitable. Sa protestation a vivement impressionné les milieux de la haute finance, parce que, si un économiste comme le baron Engel qui, jusqu'ici, a pris ses décisions bien à la légère, manifeste des inquiétudes, la situation de l'Autriche- Hongrie doit être désespérée.
La moisson a été au dessous de la moyenne en Autriche, et la question des approvisionnements cause de graves inquiétudes au gouvernement. On est partout dégoûté de la guerre, surtout dans les campagnes ; — dans les pays tchèques, les paysans ne s'attristaient pas outre mesure en voyant les récoltes souffrir de la sécheresse ou des pluies, et ne faisaient guère d'efforts pour améliorer les rendements. Us savaient qu'un minimum de céréales leur était réservé pour leur consommation personnelle par les ordonnances du gouvernement, mais qu'ils seraient obligés de livrer le surplus aux réquisitions et qu'ils ne recevraient en échange que des assignats de valeur plus que douteuse.
La cherté des vivres en Autriche a maintenant atteint une limite qu'il semble impossible de dépasser sans provoquer les plus graves désordres. Il y a déjà beaucoup de produits que la classe moyenne ne peut se procurer en raison de leurs prix exorbitants. Beaucoup de bouchers et de charcutiers se sont décidés à fermer leurs boutiques. La viande devient de plus en plus rare, malgré toutes les mesures de prévoyance que le gouvernement a imposées à la population, qui s'est vue infliger deux jours de jeûne par semaine. On demande pour les bestiaux des prix extraordinairement élevés : une vache se paie de 1.500 fr. à 2.000 fr., un bœuf de 2.000 fr. à 3.000 fr., un cheval de 2.000 fr. à 5.000 fr., une chèvre de 100 fr. à 120 fr.
Les billets de banque autrichiens. — On constate dans les foires de campagne, en Bohème et en Moravie, un fait curieux qui met en lumière le peu de confiance du peuple en la solidité des finances austro-hongroises. Les vêtements, les ustensiles de tout genre, les marchandises de toutes sortes sont enlevées par les acheteurs avec une rapidité surprenante. Les paysans, qui vendent actuellement très cher leurs produits, cherchent à se débarrasser le plus vite possible du papier-monnaie autrichien dont la valeur leur semble suspecte et à l'échanger contre des marchandises. En même temps, ils cachent soigneusement les pièces d'argent. Il y avait déjà très peu d'or en Autriche avant les hostilités ; aujourd'hui on donne jusqu'à 50 couronnes en papier pour une pièce d'or de 20 couronnes.
La nouvelle monnaie en Autriche. — Certaines espèces de métaux font tellement défaut en Autriche que le gouvernement a décidé d'utiliser pour les besoins des
usines de guerre les pièces de monnaie en nickel de dix et vingt hellers. Elles sont remplacées maintenant par de nouvelles monnaies où le nickel ne figure que dans la proportion de 10 pour cent. Gomme elles prennent rapidement une couleur jaune verdôtre, le public les appelle les sous verts ou les sous de maïs, en souvenir du pain de maïs de la même couleur. Si le public se résigne à accepter la nouvelle monnaie, les appareils automatiques se montrent plus difficiles, et refusent de livrer leurs produits contre des pièces dont non seulement la qualité mais aussi le poids sont insuffisants.
Nouvelles de l'Armée
Les sursis d'appel en Autriche. — La dernière levée d'hommes que vient de faire le gouvernement militaire autrichien est bien une levée générale au sens absolu du mot. On ne connaît pour ainsi dire plus de motifs d'exemption. Les boiteux, les bossus, les hommes aux mains mutilées, sont reconnus bons pour le service et enrôlés.
Tous les corps de métiers avaient réclamé qu'on leur rendît les ouvriers nécessaires à la vie économique de la nation. Gomme les sursis d'appel ont atteint le chiffre de 300.000 hommes, l'autorité militaire vient d'aviser le public que toute demande sera désormais refusée. Naturellement, le nouveau régime a été appliqué en premier lieu à la Bohême. D'ailleurs, les Tchèques étaient déjà presqu'entièrement exclus du bénéfice des sursis d'appel. Les instituteurs et les professeurs tchèques se heurtaient à une mauvaise volonté systématique lorsqu'ils invoquaient leurs droits à une mesure appliquée largement à leurs collègues allemands. Les journalistes tchèques ne sont pas mieux vus à l'état-major et les sursis d'appel, distribués généreusement aux rédacteurs des journaux allemands, leur sont implacablement refusés.
On ne peut citer qu'un directeur de journal tchèque qui ait obtenu un congé de 15 jours renouvelable, mais c'est celui d'un journal gouvernemental écrit en tchèque.
Les dépenses de guerre. — D'après les calculs établis sur des bases sérieuses, pendant la première année, la guerre a coûté à l'Allemagne 58 milliards, à l' Autriche- Hongrie 30 milliards.
L'armée autrichienne utilisée comme bagne. — Les
gouvernants de Vienne ne se soucient guère de faire concorder leurs actes avec leurs principes. Ils répètent et voudraient que les soldats tchèques répétassent avec eux qu' (( il est doux de mourir pour la patrie autrichienne » et, en même temps, ils transforment l'armée en une sorte de bagne où ils expédient, (les prisons des pays tchèques étant depuis longtemps pleines de condamnés politiques), tous les citoyens dont l'attitude leur semble suspecte et dont ils veulent se débarrasser. Les magistrats militaires d'origin»^ tchèque viennent de se voir appliquer cette nouvelle pénalité. On ne les avait pas trouvés assez sévères dans leurs
jugements contre leurs compatriotes accusés de délits politiques; ils s'étaient contentés d'appliquer strictement les textes de la loi, alors qu'on attendait d'eux des jugements de complaisance. — Pour les punir, on les a envoyés mourir pour la patrie autrichienne. C'est que l'armée austro-hongroise est un bagne, au vraisensdu mot, pour les soldats tchèques; ils ont à souffrir non seulement de la part de leurs chefs, mais aussi de celle de leurs camarades allemands et magyars. Pour les désigner clairement à l'hostilité de ces derniers, les autorités militaires ont eu soin de donner aux soldats tchèques des capotes de couleur foncée qui les distinguent du reste des troupes.
LES SLAVES DU SUD
A 8on Excellence le Président du Conseil hellène et Ministre des Affaires étrangères,
M. Venizelos.
Le comité yougoslave, représentant tous les Serbes, Croates et Slovènes du domaine actuel de l'Autriche- Hon grie, lesquels aspirent à se délivrer de la domination étrangère et à s'unir à leurs frères de la Serbie et du Monténégro dans un seul État, — salue en Vous le leader des Cretois et de l'Hellade moderne ainsi qu'un des créateurs de la Ligue balkanique, de l'Alliance gréco serbe et du Traité de Bucarest; il espère que Votre nouvelle arrivée au pouvoir facilitera énormément la lutte des peuples balkaniques pour le principe : Les Balkans aux peuples balkaniques, &i qu'elle est le gage de la future alliance et de l'amitié durable et indissoluble entre la glorieuse nation hellène et le peuple serbe qui va s'unir à ses frères croates et Slovènes.
Pour le Comité yougoslave :
Dr. A. Trumbitch, m. p.
Les Yougoslaves aux États-Unis. — Les Yougoslaves émigrent en grand nombre aux États-Unis, la colonie yougoslave d'Amérique compte près d'un demi million d'âmes. Ce sont, en général, d'humbles ouvriers que des conditions économiques défavorables ont chassés de leur village. Très pauvres et peu instruits, transplantés dans un milieu nouveau, ils n'oublient pas néanmoins le (( vieux pays », et, en contact avec la démocratie américaine, ils prennent davantage conscience de ce qu'est l'indépendance pour une nation. Des journaux croates, tels Slobodna Tribuna à Seattle et Jadran à San Francisco, prêchaient, bien avant la grande crise européenne, la dissolution de la monarchie austro- hongroise et la réunion de tous les Serbes, Croates et Slovènes dans un État yougoslave indépendant. Durant l'agitation croate de 1903 contre le ban Khuen Hedervary, les émigrés dans le Nouveau Monde envoyèrent des secours aux familles des patriotes persécutés et soutinrent pécuniairement la propagande anti-autrichienne.
Un ancien ouvrier serbe, devenu journaliste et poète de valeur, Proka Yovkitch, publia à Oakland, en 1908, ses premières poésies sur « l'auguste idéal yougoslave, dont le culte doit assurer notre délivrance ». Puis il retourna en Serbie pour coopérer à l'œuvre du relèvement national jusqu'au jour où la mort l'abattit au cours de l'invasion autrichienne.
Un autre ouvrier, pour lequel les juges obligés de le condamner n'ont pu cacher leur sympathie, revient en Croatie et tire le 18 août 1913, sur le commissaire royal; — la Reichspoxt dénonce alors les associations croates dans la grande République comme soutenant de ses subsides le mouvement nationaliste en Dalmatie. — Une foule d'agents austro hongrois sont aussitôt envoyés outremer pour surveiller les Serbo-Croates d'Amérique et fomenter la division et le désordre dans leurs rangs.
Les manœuvres criminelles de l'Autriche-Hongrie contre la Serbie, qui rendirent inévitable une guerre européenne, suscitèrent la plus vive indignation parmi les milieux yougoslaves des États-Unis. Dès le début des hostilités, les émigrés croates et Slovènes ouvrirent une souscription en faveur de la Croix Rouge serbe et constituèrent un comité d'enrôlement pour l'armée serbe. Les journaux slaves d'Amérique proclamèrent la guerre à la monarchie danubienne " au nom de la Croatie ».
Au commencement de 1915, M. F. Pototchniak se rendit aux États-Unis pour prendre contact avec les associations serbes, croates et Slovènes et coordonner leur action avec celle du comité yougoslave de Londres. L'unité de vues entre les Yougoslaves des deux côtés de l'Atlantique fut proclamée solennellement dans le Congrès qui eut lieu à Chicago les 10 et 11 mars. Les représentants des Yougoslaves, sujets de la Monarchie austro-hongroise, y affirmèrent l'unité de leur nation, leur volonté de se réunir à leurs frères de la Serbie et du Monténégro et leur foi dans leur délivrance prochaine par les armées alliées. Les résolutions volées furent publiées dans des brochures et des journaux comme Hrratski Glasnik, de Pittsburg, Hrvatski Svijet, de New- York, Hrvatska Zastava, de Chicago, qui les répandirent dans la population d'origine slave.
Mais les consuls autrichiens en Amérique, sous la direction du docteur Dumba, s'efforcèrent de semer la discorde et la méfiance parmi les Sudslaves. C'est ainsi que le consul impérial et royal à Pittsburg tenta par tous les moyens possibles d'empêcher la réélection du comité dirigeant de la Hrvatska Narodna xajednica (Association nationale croate).
L'entrée en action de l'Italie fournit aux agents austrohongrois une occasion favorable pour dénoncer les partisans des Alliés comme des traîtres, prêts à livrer aux Italiens les côtes de Dalmatie et d'Istrie. M. Niko Grchkovitch, président du Hrvatski Savez, né en Istrie, et M. Ante Biankini, président du Comité national yougoslave en Amérique, originaire de Dalmatie, maintinrent leur attitude et exhortèrent leurs compatriotes à regarder plus que jamais l'Autriche-Hongrie comme l'ennemi principal. A Chicago, centre de l'agitation autrichienne, à Saint-Louis, à Pittsburg, à Youngstowne, à Cleveland, à Calumet, à San Francisco, partout où il y a des Yougoslaves, de l'Atlantique jusqu'au Pacifique, on organise des réunions de pro-
testation contre les manœuvres allemandes pour entraver l'activité des fabriques de matériel de guerre.
Le célèbre prédicateur serbe Nikolaï Velimirovitch, auteur des Sermons sous la Montagne, vient de se rendre en Amérique, pour évoquer devant ses compatriotes émigrés la vision sanglante des barbaries teutonnes. Ce prêtre, qu'on pourrait nommer un Lamennais orthodoxe, a fait le tour des colonies yougoslaves, électrisant les esprits et suscitant dans toutes les assemblées des manifestations solennelles en faveur de l'unité nationale. Il dit : « Serbe, délégué par le peuple et le gouvernement serbes, je viens vous transmettre les salutations de nos frères qui meurent. Ils sont décidés à lutter jusqu'à leur dernier soupir pour notre liberté et pour notre avenir national. Au moment d'afïronter la mort, ils songent à tous leurs frères croates qui sont le sang de leur sang et les os de leurs os, avec le ferme dessein ou de périr ensemble ou de conquérir la liberté commune. »
Les prêtres croates et catholiques appuient de l'autorité de leurs noms les résolutions condamnant (( l'esclavage auquel notre peuple est soumis dans la monarchie austrohongroise, esclavage qui empêche tout progrès religieux, politique et économique, » et demandent une action solidaire en vue de la délivrance définitive de la nation. Le clergé des deux cultes, catholique et orthodoxe, travaille en commun et fraternise dans un esprit de tolérance et de conciliation pour réaliser l'unité serbo-croate. A. U.
REVUES ET JOURNAUX
M. F. V. Krejci, un des meilleurs écrivains socialistes tchèques, a publié, dans le quotidien socialiste pragois PrùvoLidu (Le Droit du Peuple) du 6 juin, un remarquable article au sujet de la situation actuelle de l'Internationale et de l'avenir des idées socialistes.
Il se rallie à la devise commune des partis socialistes français et allemand, celle que le député Ebert proclamait récemment au 7îeîcAs/'a<.-«Noussommesavec notre nation.»
Notons, en passant, que ce n'est pas d'aujourd'hui que les socialistes tchèques défendent les droits de leur nationalité. Déjà, dans les derniers congrès socialistes, ils réclamaient énergiquement le droit pour les petites nationalités d'avoir une représentation propre, quel que fût leur régime politique. Us furent constamment tenus en échec par les Allemands, jaloux de conserver l'hégémonie sur les socialistes tchèques en Autriche; mais les modifications que va subir l'Europe vont enfin assurer le triomphe des revendications de ces derniers, s'ils savent unir leurs efforts à ceux de la nation. C'est à quoi M. F. V. Krejci les invite.
« Après la guerre, écrit M. Krejci, au moment du règlement définitif de l'organisation politique de l'Europe centrale, notre nation aura le devoir de mettre en valeur tous ses éléments de puissance politique, économique et intellectuelle.
Il nous est interdit, il est vrai, de défendre actuellement par les armes nos revendications nationales, et cela rend notre situation des plus difficiles. Mais plus dure est la lutte, plus grande aussi la nécessité d'utiliser toutes les forces
de notre peuple, y compris celle de la Social-démocratie tchèque. Celle ci ne doit pas être négligée, car notre nation est essentiellement démocratique et la démocratie socialiste y joue un rôle des plus importants.
Or, plus le parti socialiste est fort dans une nation, plus grande est sa responsabilité dans l'orientation qu'il donne à ses adeptes.
Notre attitude actuelle n'est que la suite naturelle du cours des événements, comme nous l'a montré celle des partis français et allemands. Qu'on n'objecte pas que c'est du nationalisme. Se déclarer solidaire de sa nation, ce n'est pas ce qu'on appelle le nationalisme.
Le sentiment de sa nationalité est un instinct naturel à l'homme; c'est un sentiment que nous avons en naissant, un des traits les plus caractéristiques de notre être moral. Nier notre nationalité, c'est nier quelque chose de nous-mêmes.
Le nationalisme, au contraire, est une théorie qui sacrifie tous les intérêts particuliers, tous les progrès de la civilisation à l'accroissement démesuré d'un Etat, sans souci ni du droit, ni de la justice, ni de l'humanité.
Ainsi compris, le nationalisme est injuste et contraire à tous les progrès intellectuels et sociaux. Mais le sentiment de la nationalité ne prend pas'partout cette forme agressive; il varie avec chaque peuple, il dépend de son caractère, de sa situation géographique et politique.
La nation tchèque se trouve dans une situation telle que, chez elle, le nationalisme le plus radical ne vise, à aucune conquête au détriment des autres nations. Il reste en harmonie avec les principes de la civilisation moderne. Depuis des siècles, la destinée a voulu que les Tchèques restassent toujours sur la défensive; ils n'ont aucun désir d'opprimer ou de dominer d'autres peuples. Notre arme principale, c'est le travail pacifique dans la voie de la civilisation.
Si nous admettons que les tendances « nationalistes » des peuples opprimés ne sont pas, en certains cas, incompatibles avec le socialisme, c'est, avant tout, au (( nationalisme » tchèque, ou plutôt au sentiment national tchèque, qu'il faut reconnaître ce caractère, car il repose sur les principes d'égalité, sur la liberté des peuples de disposer d'eux-mêmes, de choisir leur voie dans la marche des nations vers le progrès.
Ce sentiment national tchèque n'est que l'attachement à un ensemble d'idées, d'efïorts et de traditions communs que peut professer le socialiste le plus convaincu sans déroger aux principes de son parti.
L'idée nationale tchèque a-t-elle jamais exigé de nos socialistes des sacrifices en opposition aussi marquée avec leurs traditions que ceux que doivent consentir aujourd'huijeurs camarades français et allemands?
Si ces derniers ont le droit de parler de patriotisme raisonnable, ce droit nous doit être reconnu à nous aussi et on ne peut nous empêcher de répéter, à cette heure grave, ce qui a été dit au Parlement allemand : « Nous sommes avec notre nation. » —
Cet article montre que la Social-démocratie tchéco-slave est en parfaite union avec le reste de la nation pour la libération définitive du peuple tchèque du joug germano-magyar.
Une nouvelle revue, le Yougoslotenski Glasnik (Le Courrier des Yougoslaves), vient de paraître à Nich, avec le programme suivant ;
« Cette revue s'occupera de tout ce qui concerne la nation des Serbes, des Croates et des Slovènes. A l'heure où la réalisation de nos aspirations nationales approche, il est urgent d'examiner et de discuter à tous les points de vue un certain nombre de questions. Les colonnes de notre revue sont ouvertes à tous ceux qui veulent exprimer leurs idées sérieusement et sincèrement. Le « Yougoslovenski Glasnik», soutenu par les Slovènes, les Croates et les Serbes, veut être une tribune où chacun discutera librement les questions qui intéressent notre vieil idéal et nos revendications : la libération et l'unification de notre nation serbo-croate-slovène au point de vue politique, intellectuel, économique, national. Tel est notre programme, telles sont nos premières paroles ».
Parmi les articles les plus intéressants de la nouvelle revue, citons d'abord celui de M. Dragoutine Goustintchitch, intitulé « Notre avenir ». L'auteur raille la futilité des questions sur lesquelles discutent et même se disputent certains Yougoslaves, comme le nom du futur état, la couleur de son drapeau, l'emploi des caractères latins ou cyrilliques, etc.
Il les invite à tourner leurs regards vers des questions plus sérieuses, en particulier vers les deux suivantes :
1° Chacun de nous, Serbes, Croates et Slovènes, sent-il suffisamment au fond de lui-même la nécessité réelle, pour ainsi dire morale, de constituer un Etat qui serait spécifiquement le nôtre, qui tiendrait compte de nos aspirations et non des caprices d'un souverain quelconque, un Etat qui serait au service de la culture que nous avons adoptée, au lieu de mettre, comme d'autres Etats, cette culture à son service personnel ?
2° Chacun de nous conçoit-il comme un devoir absolu de travailler à coordonner tous les éléments de notre magnifique inventaire intellectuel et moral pour créer une civilisation qui nous soit propre, la civilisation yougo-slave?
Un autre article «Znatchénie Dalmatie» traite de l'importance pour les Yougoslaves de la question de la Dalmatie. Les statistiques austro-hongroises et même italiennes montrent que la Dalmatie est un pays purement slave (97 à 98 °lo). Néanmoins, les Italiens étendent leurs revendications sinon sur toute la Dalmatie, du moins sur une grande partie de ses cotes. Ils fondent leurs prétentions sur quelques colonies établies le plus souvent par la violence, sur des aspirations économiques, sur des nécessités stratégiques. Ce sont là des arguments qui seraient mieux placés dans la bouche des ennemis de la France et de l'Angleterre qui combattent pour le droit des nationalités, que dans celle d'une de leurs alliées.
A ces raisons d'ordre purement matériel l'auteur, M. Augustin Ouyevitch, oppose les raisons profondes, d'ordre sentimental, intellectuel et moral, qui font de l'avenir de la Dalmatie une question vitale pour les Yougoslaves.
La Dalmatie est pour nous autre chose qu'une riche province à exploiter. Quand nous parlons d'elle nous n'avons pas besoin de consulter les cartes géographiques, de fouiller les statistiques commerciales pour connaître ce qu'elle représente pour nous. Nous savons qu'elle est purement
yougoslave, que l'âme de son peuple est yougoslave, et cela suffit pour nous interdire de marchander à son sujet. Elle n'est ni à vendre, ni à échanger, ni à mettre en gage. Elle doit rester Yougoslave comme elle l'a toujours été. Dans le futur Etat yougoslave, elle vivra d'une vie libre et nationale, conforme à ses aspirations, tandis que l'Italie ne pourrait en faire qu'une colonie asservie. C'est une question qui ne souffre pas de solutions intermédiaires.
L'Autriche- Hong rie en guerre contre ses sujets, tel est le titre caractéristique d'un très intéressant article de MM. Pierre de Lanux et Milan Topliza paru dans le numéro du 4 septembre de la Revue hebdomadaire. C'est un réquisitoire terrible contre les procédés de gouvernement de l'Autriche-Hongrie vis-à-vis des populations slaves de l'empire. Les auteurs nous montrent d'abord comment les hommes d'Etat de Vienne et de Budapest avaient préparé longuement et insidieusement l'agression contre la Serbie, et avec quel empressement le parti militaire exploita l'attentat mystérieux de Sarajevo pour entamer ouvertement une lutte sans merci contre les Slaves du Sud. Le soir même, le général Potiorek tenait une sorte de conseil de guerre chez l'archevêque Stadler pour déterminer un plan d'action. Au cours de ce conciliabule clerico-militariste, on résolut : 1» de soulever contre les Serbes les déchets de la population de religion différente, prêts à n'importe quelle besogne; 2" de reprendre les fameux procès de haute trahison pour anéantir les organisations yougoslaves; 3° de paralyser le reste du pays par la terreur.
MM. de Lanux et Topliza nous exposent, d'après les renseignements les plus récents, la mise en œuvre de ce beau programme.
Des bandes recrutées parmi la lie de la population, conduites par des fonctionnaires et des policiers, mirent au pillage toutes les propriétés sorbes, et les autorités multiplièrent les arrestations arbitraires.
En Bosnie, 5.000 Serbes .sont emprisonnés sans prétexte plausible; en Dalmatie, tous les préfets des villes, presque tous les députés, sont arrêtés; rien que dans une ville, à Marburg, on arrête ii32 Dalmates. Il en est de même en Istrie, à Trieste, dans tout le Sud de l'Autriche. Les prêtres orthodoxes sont particulièrement persécutés; on ne se contente pas de les mettre en prison, on les y martyrise, on les pend après des comédies de procès pour haute trahison. On expulse en masse les familles bosniaques accusées de tiédeur pour le régime autrichien; 5.260 familles sont chassées de chez elles en un mois. Le gouvernement ajoute le vol à ses persécutions, il confisque les biens des associations ou des particuliers suspects. Et, pour être suspect, il suffit de ne pas participer à la souscription de l'emprunt de guerre. Les fonctionnaires ont l'ordre de veiller au succès des contributions «volontaires^^ de leurs administrés, et tous les moyens leur sont bons pour faire sortir l'argent des poches, y compris la menace de pendaison, menace qui n'est pas vaine, car rien que dans la petite ville de Trebinje 78 habitants ont été pendus.
Les généraux autrichiens apprécient à l'égal de leurs collègues allemands la tactique qui consiste à placer quel-
ques rangs de civils devant le front des troupes pour leur servir de bouclier contre les balles serbes, mais ils emploient à cela les sujets mêmes de leur empereur, les otages qu'ils prennent dans la population serbo-croate de la Bosnie-Herzégovine. Les souffrances des habitants des régions frontières n'ont pas diminué depuis la cessation des opérations actives contre la Serbie. L'état-major a organisé en effet des colonnes militaires (Streifkorps) pour assurer l'ordre, auquelles il joint des bandes de volontaires, recrutés parmi la populace musulmane. Il appelle ces bandits «légionnaires» ou «union de citoyens», et les charge de maintenir ce qui reste de la population serbe dans une terreur perpétuelle.
MM. de Lanux et Topliza ne nous parlent que des violences exercées sur les Slaves du Sud; mais le régime est le même dans tout l'empire pour les sujets de François- Joseph qui ont le malheur de n'être ni germains ni magyars. Pour être moins sanguinaires dans le Nord de la monarchie plus éloigné du théâtre des opérations militaires, les persécutions n'en sont pas moins systématiques La terrorisation est, en effet, un mode de gouvernement cher aux Habsbourgs. Aussi longtemps que cette race de proie aura des sujets, elle éprouvera un plaisir sadique à les faire souffrir. Espérons que l'excès du mal réveillera la conscience de l'Europe libérale, et qu'elle mettra définitivement le holà aux prouesses austro-magyares.
LES COLONIES TCHEQUES
Depuis le début de la guerre, le Comité de la colonie et des volontaires tchèques a rendu à la cause nationale tchèque des services éminents. Pour les apprécier à leur juste valeur, il faut avoir suivi de près son œuvre et se rappeler les conditions au milieu desquelles il avait pris naissance.
On se rappelle le bouleversement économique et moral provoqué au mois d'août 1914 par le brusque déchaînement d'une lutte dont chacun prévoyait les terribles conséquences : l'arrêt subit des transactions, la suppression presque complète du travail, l'exaltation des esprits, le déchaînement des soupçons.
Malgré les progrès accomplis depuis quelques années par l'opinion publique, la question tchèque était encore peu connue et il était à craindre que beaucoup de Français ne fussent tentés de voir des ennemis dans tous ceux que leur mauvaise fortune avait soumis jusqu'alors au sceptre des Habsbourgs.
Le Comité, qui s'était constitué spontanément sous la pression des circonstances et qui a été depuis complété par ces quelques vaillants qu'attirent le péril et la peine, s'est attaché à démontrer par ses paroles et par ses actes que les Tchèques étaient, non pas les alliés de l'Allemagne, mais ses ennemis irréductibles, et que, depuis longtemps, ils luttaient pour arrêter ses usurpations et pour abaisser son insolence.
Il a obtenu des autorités que les Tchèques fussent reconnus comme un groupe autonome et qu'on ne leur appliquât pas les lois relatives aux Austro-Hongrois.
Il a constitué une légion de plus de six cents volontaires. Beaucoup dorment aujourd'hui autour d'Arras, et leur capitaine Salle nous disait, l'autre jour, leur héroïque dévouement.
Il a soulagé de lourdes misères, en procurant du travail et en distribuant des secours à des centaines de personnes que les événements avaient surprises ou privées de leurs ressources ordinaires.
Le moment viendra où le peuple tchèque, enfin affranchi, reconnaîtra la valeur de l'œuvre accomplie par le Comité qui a noué entre la Bohême et la France des liens plus indissolubles que ceux qui naissent dans les banquets ofiBciels, le lien des misères supportées vaillamment en commun et du sang mêlé sur les champs de bataille.
Le Comité avait cru nécessaire d'entreprendre la publication d'un journal : L'Indépendance Tchèque. La carrière de ce journal n'aura pas été très longue, mais elle a été des plus honorables et, je crois, des plus utiles. Nous avons quelque temps combattu à côté de lui, dans une pensée semblable. Le moment devait arriver où une fusion des deux organes français de la cause tchèque deviendrait nécessaire.
Le Comité, absorbé par de multiples soucis, veut bien remettre à la Nation Tchèque le soin de poursuivre et de diriger son œuvre politique. Nous sommes profondément reconnaissants de la confiance qu'il nous témoigne et nous la mériterons.
A partir d'aujourd'hui, nous assurerons aux abonnés de V Indépendance le service qui leur est dû. Nous espérons que les sympathies que s'était acquises sa jeune et ardente rédaction ne nous abandonneront pas. Nous continuerons le même combat avec la même résolution. Les années ont blanchi et dégarni nos têtes, mais la neige des ans n'a pas atteint nos cœurs.
Nos lecteurs se rendront compte des immenses difficultés qui entravent notre action. L'Autriche est à l'agonie ; elle se défend avec l'énergie du désespoir, et naturellement avec les armes qui ont toujours été les siennes : la police, l'espionnage, la délation et les faux. Nous avouons sans peine que, sur ce terrain, nous sommes incapables de lutter avec les Habsbourgs. Il nous manque les dispositions naturelles, il nous manque surtout le séculaire atavisme policier qui a façonné le cerveau de ces Empereurs de décadence.
En revanche, nous avons pour nous le droit, la vérité et la volonté des peuples.
Depuis quatre siècles, le peuple tchèque combat et souffre pour s'affranchir d'un joug abhorré. Notre journal sonnera la diane de la délivrance et le glas des Habsbourgs.
Autour de la Nation Tchèque se rallieront tous les disciples de Hus, tous les «combattants de Dieu» pour chanter le Cantique de Sintéon et le De Pro/undis de l'Autriche.
Le Gérant : L. Mathibu,
Imp. dei Beaux-Arts. (A.Mulijx), 79, rue Darean, Paria
!»'• Année. — N» 11.
1"' Octobre 1915.
%EVUE BI-MENSUELLB
Directeur : Ernest DENIS, Professeur à la Sorbonne
SOMMAIRE
Les Yougoslaves du Littoral
Le problème de la dépopulation.
et la Guerre.
Bibliographie.
Echos et Nouvelles.
L'Industrie à domicile en Bohême.
Situation politique ; Situation économique;
Jaroslav Vrchlicky (1853-1912).
Nouvelles de l'armée.
Mémoires et Documents.
Le Soldat russe.
Revues et Journaux.
PARIS
23, rue Boissonade, 23
Le N° 25 Centimes
o Breslau
us.ti/ libewco Jdbioi
Kielc»
Cheb__^KariovyVary
I carrsbao 1 «,J
,p;iseni Pribram
Pfs«k\
Hefice //
Olofnouc^ ^^ ^ -Tibor ^^-^ -lA^'t^
Cmunt
G ALICIB
Przemysl
Salzburg
o SWyr
Vienne
Kulâ€
Kosice ^"iia«
Dessin delà II GUE FRAtiCQ-TCHteUE
LA NATION TCHÈQUE paraît le !«•• et le 15 de chaque mois
Rédaction et Administration : 23, rue Boissonade, PARIS (14*).
Tous les envois concernant la Rédaction doivent être adressés à M. Rodolphe Kepl, Secrétaire général.
La Rédaction est à la disposition des Abonnés et des Lecteurs de LA NATION TCHÈQUE pour tous les renseignements sur les Pays Tchèques.
CONDITIONS D'ABONNEMENT
France et Colonies
Un an . .
Six mois
6 francs.
3 fr. 50.
Union postale
Un an .
Six mois.
7 francs.
4 fr. 50.
Les Organisations Tchèques à l'Étranger :
ÉTATS-UNIS
Bohemian National Alliance {Central Committee) 1825, Elue Island Ave., Chicago, III.
FRANCE
Comité de la Colonie et des Volontaires Tchèques
16, Rue Richelieu, Paris.
Ligue Franco-Tchèque, 106, Rue Richelieu, Paris.
RUSSIE
Union des Associations Tchèco-Slovaques de Russie
6, Bussejnaja, Petrograd.
Comité Tchèque de Moscou
16, Kousnetzski Moste, Moscou.
GRANDE-BRETAGNE
London Bohemian {Czech) Committee 26, Gloucester Road, Regent's Park, London N.W.
Bohemian National Alliance {New-York Brandi) 302 E. 72 St., New-York, N.Y.
Slovak's League, Pittsburgh, Pens.
SUISSE
Union des Associations Tchèques de Suisse 17, Hegarstrasse, Zurich.
ROUMANIE
Société Tchèque " Beseda " Nemanina, Bucarest.
I^EVUB BI-MBNSUBLLE
Première année.
I" Octobre 1915
No II.
Les Yougoslaves
du Littoral et la Guerre
L'auteur de l'interensant article ci-dessous, M. Milan Marianotitch, est l'un des plus brillants publicisles yougoslaves. Il a pu s'échapper, au mois de mai, des cachots autrichiens, où il était interné depuis les débuts de la guerre. M. Marianocitch a été de tout temps un très fercent partisan et un des plus actifs propagateurs de l'idée de l'union serbocroate-slocène, et il a toujours professé la plus grande sgrapat/tie pour tout ce qui est français. Il était le directeur du Journal « Narodno Yedinstvo)) (L'Union nationale) à Zagred (Croatie). Actuellement, il fait partie du Comité Yougoslave de Londres.
Les événements des premiers mois de la guerre austroitalienne montrent clairement que la campagne italienne sera tout autre chose qu'une simple promenade militaire. Les Autrichiens ont préparé sérieusement leurs lignes de défense, et les territoires où vont se dérouler les futures opérations auront sans doute à soutïrir terriblement de la uuerre. La situation des Yougoslaves, Slovènes et Croates, sera particulièrement difficile; ils ont à craindre des coups des deux côtés. Evidemment les Italiens résidant sur la côte est de l'Adriatique ne seront pas non plus dans une position très enviable, mais cette population est cantonnée pour la plus grande partie dans la plaine du Frioul, dans une certaine proportion à Trieste et enfin dans les villes de l'est de l'Istrie. Ces territoires ne se trouveront dans le champ des opérations qu'au début des hostilités, après quoi les Autrichiens se retireront au sud de Pola et dans les montagnes de l'ouest, de sorte que la plus grande partie des Italiens du littoral autrichien passeront rapidement en arrière du front italien et sous la protection de leurs libérateurs.
Sur le littoral autrichien vivent 356.495 Italiens. Parmi ceux-ci, dans la première phase de la guerre, 300.000 environ seraient ainsi' libérés, car on compte dans la province de Gorice et de Gradisca 90.000 Italiens, dont 72.000 dans la vallée du Frioul, 15.000 dans la ville de Gorice et le reste à proximité do la frontière italienne. Trieste compte 119.000 Italiens, et l'Istrfe de l'ouest, sans compter Pola et les environs, 79.000.
Seuls, 41. 000 Italiens dans la région de Pola, 11.000 dans les lies du Quarnero, 4.000 dans le centre de l'Istrie, etl.OOO dans l'Istrie de l'est vont se trouver dans une situation critique.
La population yougoslave de ces contrées sera incontestablement beaucoup plus atteinte.
Dans les contrées montagneuses de Gorice vivent 154.750 Slovènes et Croates, 11.000 rien que dans la ville de Gorice, à Trieste 59.000, dans l'Istrie 226.000 et en Carniole, au Sud de Lioubliana, 150.000. C'est donc 590.000 Yougoslaves qui se trouvent exposés aux terribles misères de la guerre. Si nous ajoutons encore la Dalmatie où vivent 611.000 Yougoslaves en face de 18.000 Italiens, on se rend compte que 1.200.000 Yougoslaves auront à soutïrir de la guerre, depuis le commencement jusqu'à la fin des hostilités, alors que 100.000 Italiens au plus ou 485.000 en comprenant le Trentin, auront à supporter les mêmes épreuves.
Les ravages de la guerre d'abord, la prise de possession par les armées italiennes ensuite, enlèveront aux Yougoslaves les fruits de tous leurs travaux et de tous leurs sacrifices passés : de nombreuses écoles, des entreprises industrielles, différentes institutions financières, économiques et d'instruction publique, des banques, des entreprises maritimes et commerciales, en un mot toutes les exploitations où se trouve engagé, par milliards, le capital national. Dans les environs de Trieste, c'est surtout la population slovène qui subira toutes les néfastes conséquences de la guerre.
L'élément yougoslave de la zone de guerre se trouve dans une position non seulement diSicile, mais. encore désespérée. C'est d'ailleurs cette population qui a toujours le plus souffert des persécutions autrichiennes. Aussitôt la la guerre déclarée, l'Autriche-Hongrie a organisé des légions de dénonciateurs et de provocateurs pris dans les plus basses couches sociales. A part la Bosnie, ce sont la Dalmatie, l'Istrie et les régions Slovènes qui ont fourni le plus grand nombre de Yougoslaves emprisonnés. L'Autriche fait la guerre non seulement aux Slaves de l'extérieur, mais aussi aux Slaves sujets de François- Joseph. Le germanisme qui règne dans toute l'administration autrichienne s'acharne sur tout ce qui est yougoslave sur le littoral et dans le pays des Alpes, dissout toutes les .sociétés nationales et met en prison tous les hommes de valeur sans distinction de clas.ses politiques. Dans les rues, la foule autrichienne s'amuse à cracher sur les prêtres Slovènes enchaînés que les gendarmes conduisent aux forteresses. En Istrie, à Pola et à Trieste, les Allemands, aidés malheureusement de nombreux Italiens, organisent des manifestations anti-slaves, dénoncent les patriotes yougoslaves et se chargent même des arrestations.
Dans les régions Slovènes, ainsi que dans les provinces autrichiennes du littoral, on a emprisonné un grand nombre
de prêtres catholiques, beaucoup d'instituteurs et d'institutrices, une masse de jeunes gens des deux sexes, plusieurs députés nationalistes, de nombreux avocats, médecins, journalistes, ainsi que des fonctionnaires des tribunaux. On peut dire, sans exagération, que dans les provinces Slovènes et le Littoral de l'Autriche (sans compter la Dalmatie, où toute la classe intellectuelle est en prison), plus de 4.000 Yougoslaves ont été jetés dans les cachots. Rien que dans la prison de Lioubliana, où je fus moi-même enfermé pendant un certain temps, il y avait en septembre dernier 850 habitants d'Islrie, de Gorice, de Trieste et de la Carniole.
D'après les actes d'accusation, tous les Yougoslaves ne sont que des traîtres serbophiles, et toutes leurs organisations nationales n'ont qu'un but: la haute trahison. La terreur qui dure depuis une année a déjà épuisé ces malheureux peuples.
Une telle politique n'a pu qu'augmenter la haine de tous les Yougoslaves pour l'Autriche ; mais il ne peuvent guère la manifester autrement que par une résistance passive à toutes les pressions des autorités pour les contraindre à faire des déclarations en faveur de l'Autriche.
Le peuple ne cache point sa sympathie pour l'Entente et l'exprime en sortant ostensiblement des Eglises au moment où les prêtres, selon les ordres donnés, se voient obligés, à la fin de la messe, de faire des prières pour les victoires autrichiennes. Ces manifestations se sont surtout produites depuis que l'Autriche est devenue l'alliée de la Turquie. Déjà, en septembre, Hohenlohe, le gouverneur de Trieste, avait fait appeler les chefs des partis slovéno-croates du Littoral pour leur recommander de propager parmi le peuple des sentiments d'antipathie envers l'Italie. Voici textuellement la réponse qu'il regut : « Même si nous le voulions, nous ne le pourrions pas, car vous avez emprisonné nos meilleurs représentants; de plus, en supposant que nous le puissions, nous n'avons aucune raison de chercher à sauver un régime qui nous a opprimés. » A deux reprises, en novembre et en mars, le Gouvernement de Vienne a de nouveau tout fait pour gagner les Slovènes et les Croates, mais toujours en vain.
A cette époque, l'Italie n'avait pas encore fait connaître ses prétentions. Bien que, au début de la guerre, les Italiens aient souvent pris part aux persécutions dirigées contre les Yougoslaves, on pouvait constater une tendance à la fraternisation entre les deux nationalités. Les Italiens laissaient croire que si l'Italie entrait en guerre, elle se placerait du côté de la Triple-Entente et aiderait à écraser l'Autriche au nom des principes dont se réclamaient les Alliés. Ils affirmaient que l'Italie viendrait en libératrice, pour remettre à la population de l'Istrie les régions appartenant aux Yougoslaves, à la seule condition que ceux-ci garantissent la protection des droits de la minorité italienne. De suite que les Yougoslaves se montrèrent d'abord bien disposés en faveur de l'intervention italienne; des manifestations enthousiastes de rapprochement entre les Yougoslaves et les Italiens se produisirent en beaucoup d'endroits à l'occasion des fêtes de bienfaisance au profit des blessés. Les représentants des Yougoslaves qui se trouvaient encore en liberté déclaraient qu'ils considéreraient l'armée italienne comme libératrice, si l'Italie entrait en guerre sans condition, en
laissant le futur Grand Congrès de la Paix trancher définitivement la question à qui reviendraient les régions de l'Adriatique, question qui doit être résolue selon les principes des nationalités et éventuellement suivant le plébiscite du peuple.
Dès février dernier, les gendarmes autrichiens commencèrent à forcer les gens de s'enrôler comme volontaires dans les légions levées contre l'Italie, en leurpromettant une solde de 3 fr. 50 par jour, plus la nourriture et l'entretien de leur famille. Tous ceux qui ne voulurent pas accepter cette proposition furent emprisonnés.
Malgré cela, à la fin d'avril, la police n'avait pu enrôler que 50 à 80 hommes par district. Et ces chiffres modestes se sont encore réduits à 5 ou 10 hommes, lorsqu'il s'est agi de réaliser effectivement la levée des volontaires.
A la fin de mars, le bruit commença à se répandre que l'intervention italienne n'était plus basée sur le principe des nationalités, mais sur des revendications égoïstes: la domination absolue de l'Adriatique et l'élargissement des frontières stratégiques. Naturellement, les autorités autrichiennes ne manquèrent pas de tirer parti de ces exigences pour exciter les Yougoslaves contre les Alliés en disant : « L'Autriche seule vous protège et garantit votre territoire. La Triple Entente vous a livrés à l'Italie qui est toujours votre ennemie. »
Les Yougoslaves du littoral se trouvaient donc en face d'un terrible dilen)me, et cela juste à la veille de l'intervention de cette Italie dont on attendait le concours pour secouer le joug de l'Autriche. Aujourd'hui, ils ne savent plus que penser ni que faire. En effet, comment espérer que, malgré leur désir d'abréger la guerre et d'arrêter la famine dont ils commencent déjà à souffrir, ils puissent saluer de leurs acclamations l'arrivée des armées italiennes qui viennent démenbrer et morceler leur territoire. Pour conserver ce dernier, comment pourraient-ils soutenir cette Autriche qui jusqu'à présent n'a fait que les opprimer et les tyranniser?
Quels sentiments le peuple yougoslave peut-il avoir pour le nouveau maître qui vient en conquérant remplacer l'ancien? D'un autre côté, peut-il combattre pour l'opresseur d'hier et d'aujourd'hui, qui continuera demain à s'opposer à son union avec ses frères?
A l'anxiété morale de ce dilemme, s'ajoute l'appréhension d'imminentes souffrances matérielles. Actuellement, les habitants ne savent ce qu'ils doivent craindre le plus : la dévastation de leur territoire par la sauvage soldatesque autrichienne ou l'invasion italienne. Le plan de l'Autriche est d'exterminer autant que possible l'élément yougoslave du littoral, pour assurer à la raceallemande la possession de Trieste et de Pola. En Dalmatie et sur le littoral adriatique, l'Autriche place les Croatoserbes "dans l'armée volontaire, et habille en civil les soldats de l'armée régulière afin de mieux faire croire à l'existence de légions volontaires qu'elle n'a pu former d'une façon normale. Ces soldats déguisés auraient pour mission de terroriser la population du littoral et en même temps de provoquer comme francstireurs les représailles des Italiens. L'Autriche espère ainsi creuser un abîme infranchissable entre les Slaves et les Italiens, et brouiller ces derniers avec les Russes et les Serbes.
Le Carrière délia Sera, en attirant l'attention sur les informations rapportées par le Temps au sujet de la tactique politique autrichienne dans les provinces Yougoslaves, a ajouté que ce ne serait pas la faute de l'Italie, si celle-ci se voyait obligée de traiter les Yougoslaves du littoral comme de vrais ennemis, dans le cas où ils se placeraient du côté de l'Autriche.
Les Yougoslaves, en lisant cet article du journal italien, et se rappelant le sort de la Belgique, de la Sirmie, de la Bosnie, de la Galicie et de la Pologne, ont pu, pendant un moment, se demander si l'armée italienne saurait tenir compte de leur malheureuse position entre l'enclume et le . marteau, et ne prendrait pas les machinations autrichiennes pour prétexte de représailles qui auraient l'avantage de mo difier au profit de l'Italie la statistique ethographique du littoral. Mais ils ne veulent pas croire que la nation italienne soit tombée au niveau des Allemands et veuille exterminer le peuple yougoslave pour le crime d'habiter la Dalmatie, comme les torpilleurs teutons ont coulé les innocents passagers du Lusitania, coupables de se trouver sur un vaisseau ennemi.
Les chefs du peuple yougoslave feront tous leurs efforts pour que leurs concitoyens restent fidèles à leur idéal national. Les Yougoslaves souhaitent de toute leur âme la victoire delà Triple Entente et l'anéantissement de l'Autriche, mais ils désirent en même temps que l'intégrité de leur patrie ne soit pas menacée, et ils comptent sur l'opinion publique des puissances libérales pour leur assurer, avec l'indépendance, tout le territoire qui leur revient en vertu du principe des nationalités.
Milan Maraniovitch.
L'Industrie à domicile en Bohême
Tandis que, dans beaucoup de pays, le développement de la grande industrie et la multiplication des machines à grand rendement, mieux appropriées aux nécessités de l'âpre lutte commerciale actuelle, ont fait disparaître le travail industriel à domicile, en Bohême au contraire, il continue à prospérer. Les ouvriers dont les produits fabriqués à la main doivent subir la concurrence des manufactures, ne récoltent pas de bien gros profits; mais, bien que la journée de travail soit longue et les gains fort minces, ils sont contents de leur sort, et ils soutiennent assez avantageusement la lutte contre leurs adversaires mieux outillés.
Le bon marché de la main-d'œuvre a incité quelques commerçants énergiques et pourvus de capitaux à favoriser le développement de ce genre d'industrie par l'organisation rationnelle de la vente des différents objets fabriqués à domicile. Ainsi un travail qui n'était d'abord destiné qu'à subvenir aux besoins locaux s'est vu ouvrir, grâce aux efforts des commissionnaires et des commerçants en gros, les débouchés des grands marchés mondiaux.
Nous avons l'intention d'étudier, dans une série d'articles, les différentes branches de cette industrie à domicile.
Mais nous commencerons, par donner un bref aperçu de l'étendue de ce champ d'activité industrielle, avant d'entrer dans le détail de ses productions.
La plupart de ces travaux sont exécutés pendant les mois d'hiver. Nos paysans, naturellement portés vers l'agriculture, profitent de la belle saison pour cultiver les champs et réservent les jours froids et courts de nos durs hivers à la fabrication de toute une série d'objets utiles ou artistiques, réalisant ainsi quelques gains supplémentaires qui leur permettent d'augmenter un peu leur bien-être.
Dans le nord-est et le sud-est de la Bohême, on s'adonne spécialement aux industries textiles, depuis la fabrication des tissus les plus délicats jusqu'à celle des produits bon marché de lin et de coton, en passant par tous les intermédiaires au point do vue de la finesse du travail et de la qualité des matériaux. C'est là, également, que se font ces merveilleux objets en cristal de Bohême, célèbres dans le monde entier. Ln certain nombre d'ouvriers s'occupent du polissage des pierres précieuses de toutes catégories, et de nombreux doigts féminins exercent leur agilité dans la confection de charmantes dentelles, de délicieuses broderies, d'anneaux, de boutons, de perles en verre, et d'autres objets généralement connus sous le nom d'articles de Gablonz (Jablonoc).
Dans un autre genre, le district do Krkonose (Riesengebirge), est également renommé pour sa verroterie, plus spécialement pour les couronnes funéraires en perles. La fabrication des marteaux, des chaînes, des clous, des ustensiles de cuisine et de ménage, occupe aussi un bon nombre de bras durant la mauvaise saison.
Dans les districts forestiers de la Sumava (Forêt de Bohême), où la matière première est abondante et bon marché, on travaille surtout le bois. La production est des plus variées : coffrets, jouets, vaisselle de cuisine, instruments d'agriculture, cadres de tamis, etc.
Certaines régions sont spécialisées dans les ouvrages de jonc, d'osier, de filasse, depuis les paniers les plus simples pour le ménage jusqu'aux bibelots de salon délicats et finement tressés.
Le Sud de la Bohême est connu pour ses manufactures de boutons de nacre ; elles font aussi appel à la maind'œuvre à domicile. A la limite môme de la Bohême et de la Moravie, le tressage des nattes de cheveux occupe aujourd'hui des milliers de mains; ce n'est là, il est vrai, qu'une affaire de mode, mais espérons que celle-ci persistera. Le commerce des cheveux et des articles en crin y est également florissant.
L'Est de la Bohême est le centre de l'industrie du cuir, depuis la sellerie jusqu'aux porte monnaie ; on y fabrique aussi des brosses. Les boutons recouverts d'étoffe donnent peu de bénéfice, mais on y utilise beaucoup le travail des enfants.
De toutes nos industries à domicile, les plus répandues sont la broderie et la dentelle. Elles exigent de l'initiative, de la patience et du goût. Ces qualités sont naturelles à notre peuple, et, depuis de nombreuses années, ses dentelles et ses broderies rivalisent heureusement avec celles des autres pays qui cultivent cet art. Mais les autorités municipales, provinciales et impériales ont décidé que nos ouvriers ne devaient pas s'endormir sur leurs lauriers.
Elles ont institué sur toute l'étendue du territoire des écoles pratiques destinées à assurer le perfectionnement graduel de celte industrie populaire. On y fait des conférences techniques ; des leçons de dessin et d'art décoratif sont données à tous les sujets qui montrent les aptitudes nécessaires. De nouveaux motifs ornementaux sont continuellement créés ; l'étude et la reproduction des cEuvres d'art anciennes est encouragée, en particulier celles des motifs de l'ancienne dentelle de Bohême, si nppréciée par tous les amateurs.
I,cs rohes, les dessous en toile et en coton, les cravates, les parapluies, les ombrelles et les gants sont fabriqués à l'rague et dans ses environs. La tendance à se contenter d'articles de confection, qui prédomine à notre époque de vie à la vapeur, a été favorable à nos ouvriers.
Le développement de notre industrie, soit à domicile, soit dans les manufactures se manifeste heureusement par l'extension rapide de beaucoup de nos villes. C'est un fait que l'on peut noter plus particulièrement dans les régions montagneuses, dont les habitants ont dû s'adapter à de nouvelles conditions d'existence.
Ainsi, par la force des circonstances, nos paysans, occupés auparavant à la culture du sol, sont peu à peu devenus des ouvriers industriels, soit à domicile, soit dans les manufactures.
Dans quelques branches, leur travail est soumis aux brusques fluctuations de la mode ; ils sont tout à coup surchargés de demandes d'un article dont la vogue est éphémère, mais ils arrivent -toujours à faire face aux exigences de ces engouements passagers.
Lomnice sur la Popelka, dans le Nord de la Bohème, offre un exemple caractéristique de cette transformation rapide d'une petite ville agricole en un centre purement industriel, transformation due à l'esprit d'initiative de ses habitants. Il y a là de nombreux tisseurs qui teignent euxmêmes le produit de leur travail pour le passer ensuite aux couturières qui le façonnent en toute une série d'articles variés, les uns ordinaires, les autres finement brodés.
A côté de cette fabrication très répandue d'articles destinés à l'habillement ou à satisfaire la coquetterie, il faut ajouter celle des produits alimentaires tels que les crackers et tout un assortiment de délicieux biscuits. Les environs de Lomnice fournissent des ornements en grenat, des moulins à café, des orgues.
Si le peuple travaille beaucoup, ses gains sont maigres. La loi de l'ofïre et de la demande se fait sentir là comme ailleurs. La main-d'œuvre surabonde, et, par conséquent, est bon marché. Nous cherchons actuellement dans le développement de nos exportations un remède à cet avilissement des salaires.
Les comités directeurs de nos musées techniques, ceux de Clirudim, Kralové Hradec (Kôniggralz) et Hofice, par exemple, ont fait des efforts remarquables pour organiser le travail et perfectionner les méthodes commerciales ; ils ont ainsi considérablement augmenté les débouchés du travail à domicile.
Le musée technique de Horice, en particulier, a favorisé la formation d'une société industrielle ayant spécialement pour but de lancer dans le commerce des articles de nouveauté, dans l'espoir de développer l'emploi des perles de
verre du Trotin. Cette intéressante entreprise est également patronnée par le musée technologique de la chambre de commerce de Prague, toujours prêt à assister nos classes laborieuses dans leurs efforts pour améliorer leur condition, en organisant des conférences techniques et en donnant des avis documentés.
Nous terminons là ce rapide exposé de l'ensemble de l'industrie tchèque; dans de prochains articles, nous étudierons séparément quelques unes des branches les plus intéressantes.
Jaroslav Vrchlicky (1853=1912)
Peu de poètes, quelque douloureuse qu'ait été leur vie, ont eu une destinée aussi poignante que celle du grand poète tchèque Vrchlicky.
Ecrivant dans une langue peu répandue en dehors de la Bohême, il ne put jouir de la renommée universelle à laquelle lui donnait droit son talent. Dans son'pays même quelques uns de ses compatriotes, peu favorables aux tendances qu'il tentait d'introduire dans la littératuretchèque, n'ont pas su reconnaître suffisamment les services qu'il rendait à sa patrie.
Les critiques contre lui furent nombreuses, violentes, implacables. Les pédants lui reprochaient les innovations de sa langue et de sa technique ; les moralistes étroits étaient ofïusqués par le paganisme voluptueux qui répand une chaude lumière sur un grand nombre de ses poèmes ; la jeune génération de décadents et d'esthètes voulait à tout prix réagir contre ce qu'ils appelaient son « verbiage et sa superficialité » ; les chauvins le trouvaient trop peu national et lui reprochaient son manque de patriotisme. Ils ne se rendaient pas compte que le caractère international même de sa poésie étaitessentiellementpatriotique, puisqu'il tendait à placer la littérature tchèque à un niveau plus élevé et à lui donner des vues plus larges que ne le permettait l'étroite envergure de ses prédécesseurs. Vrchlicky avait compris qu'avant de devenir nationale la littérature tchèque devait devenir une littérature européenne. Il se dévoua littéralement à sa tâche, et se consacra pour la glorification de son pays; il mourut, vieilli avant l'âge, l'esprit assombri, le corps usé, à l'âge de 59 ans.
A ne la juger que par son étendue, en faisant abstraction de ses qualités remarquables, l'œuvre de Vrchlicky forme déjà une masse impressionnante ; elle contient :
70 volumes de poésies originales ;
31 drames;
4 volumes d'esquisses et de récits;
10 volumes d'études littéraires et critiques ;
12 libretti ;
Près de 50 volumes de poésies traduites'(du français, de l'anglais, de l'allemand, de l'italien, de l'espagnol, du portugais, etc., etc.) ;
36 drames traduits;
6 volumes de romans traduits.
Les poètes traduits par Vrchlicky sont très nombreux : Victor Hugo et Verlaine, Verhaeren et Mtfterlink, Whiltman et Shelley, Swinburne et Wordsxvorth, Mistral et Ricbepin, Dante et Negri, etc. 11 a traduit les ouvrages déplus de 300 auteurs différents, et ses traductions représentent près de 13.000 pages imprimées.
Ce travail formidable eut une importance énorme. Le premier ouvrage de \'rclilicky parut en 1875. La poésie tchèque se trouvait alors à un de ces tournants dangereux, où tout dépend du [mouvement de départ. H;ilek, le chef littéraire reconnu de la génération précédente, était mort en 187 i. La même année, Svatopluk Cech publiait son premier volume de poésies; Neruda et Heyduk s'étaient déjà fait connaître par deux ou trois recueils de vers. La flamme du mouvement national qui avait semblé pâlir pendant certaines périodes de tension politique excessive, prenait, chaque jour, un éclat plus vif et une chaleur nouvelle. Le grand rêve de l'idéal national semblait près d'être réalisé. Vrchlicky rendit à son pays un service inoubliable en précipitant l'éclosion des ambitions nationales. Ses traductions remplacèrent enfin les traductions allemandes auxquelles les Tchèques étaient forcés d'avoir recours pour rester en contact avec la culture mondiale. A mesure que la langue tchèque exprima plus largement la pensée européenne, le nombre des gens qui la lisaient habituellement augmenta. Ce fut une véritable émancipation, lente, graduelle, mais ininterrompue. D*s élèves de Vrchlicky continuèrent son reuvre de son vivant et après sa mort; c'est ainsi que Slâdek et Klàstersky traduisirent Shakespeare et les plus grands poètes anglais, que Krcisnohocskti interpréta Pouchkine et Mickiewicz, tandis que Jaromir Borecky, en s'attachant surtout à la forme, a atteint une perfection presque égale à celle de son maître. Grâce à ce travail enthousiaste, toutes les productions importantes des littératures anciennes et modernes peu vent aujourd'hui être lues par les Tchèques sans qu'il leur soit nécessaire d'apprendre une langue étrangère.
Mais Vrchlicky a fait mieux encore. Ses premières poésies originales "Z hlubln" (Des profondeurs), introduisirent dans la littérature tchèque un genre nouveau. Non seulement ses vers étaient pénétrés d'un sentiment plus chaud et plus vrai que ceux de ses contemporains; non seulement son inspiration était plus humaine que la leur; mais encore pour sa forme seule, il mériterait d'être classé parmi les véritables fondateurs de la langue tchèque. Il décupla la force d'expression de la langue, enrichit le vocabulaire, en multiplia les ressources par l'emploi des rythmes les plus variés. En réalité, il créa la langue tchèque contemporaine, fut le précurseur d'une nouvelle génération de poètes. Au début du XIX'' siècle, Jungman, qui pourtant aimait passionnément sa langue, trouvait qu'on avait une peine infinie à traduire ^<a/a en tchèque; grâce aux efforts des poètes, grâce à Vrchlicky surtout, en moins de cent ans la langue
put exprimer toutes les nuances de la pensée et donner une idée exacte des produits les plus variés de l'esprit humain.
11 est impossible de donner en quelques lignes une idée de la poésie de Vrchlicky. Son éclat lyrique, ses couleurs chatoyantes, le nuancé de ses harmonies, l'heureux mélange d'éléments romantiques et parnassiens dans ses œuvres est impossible à décrire. Il a employé en maître les formes poétiques les plus diverses; son imagination gigantesque a embrassé les aspects de la vie humaine, les périodes de l'histoire, les cycles de mythes ou de légendes les plus variés; son regard a pénétré les moindres émotions de l'àme humaine; pour satisfaire son inspiration bouillonnante, il n'a jugé trop bas aucun sentiment, trop violente aucune passion.
Malgré quelques traductions publiées en allemand par des Tchèques, malgré le volume du D"^ Alfred Jensen, lérudit critique suédois, très dévoué à la cause tchèque (Jaroslav Vrchlicky, En litterâr studie, Stockolm 1904), Vrchlickyest très peu connu en Europe. La mauvaise volonté évidente des Allemands y est pour beaucoup. Mais le temps viendra où il prendra sa plai;e parmi les grands noms de la littérature universelle. Son œuvre, sa personnalité sont uniques dans la littérature européenne.
Quelques Tchèques se sont attachés à le faire connaître; combien peu de Français ont lu de ses œuvres! Tant que les lecteurs cultivés ignoreront son nom, il restera, à côté de toutes les autres, une injustice criante à effacer.
Paul Selveh.