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LES VOLONTAIRES TCHÈQUES DE FRANCE DÉCORÉS PAR LE TSAR

Le quartier-maitre-général de l'État-major russe a adressé, le 27 octobre (9 novembre) 1915, la lettre suivante au Président de l'Union des Associations tchéco-slovaques de Russie :

Monsieur,

L'adjudant - général attac/ié au commandement suprême m'a annoncé officiellement que S. M. l'Empereur, notre souverain, par une décision du 15 {28) octobre, ajin d'affermir le lien moral qui unit les Tchèques qui servent dans nos armées avec les Tchèques qui servent dans V armée française et qui combattent les uns et les autres pour une même cause, a bien voulu accorder cinq croix et vingt médailles de Saint-Georges à la . . compagnie du 1" Régiment étranger; elles récompenseront les plus vaillants des Tchèques qui y servent. ■

Les croix et les médailles ont été envoyées en France pour y être distribuées.

Le 2 décembre 1848, à sept heures et demie du matin, le palais d'Olomouc resplendissait d'uniformes. Les archiducs, tes chanoines, les représentants de la haute aristocratie avaient été convoqués, sans qu'on leur eût communiqué la raison de cet appel insolite. Les bruits les plus étranges couraient : le secret du coup d'État qu'avaient préparé Schvvarzenberg et Windischgratz, avait été bien gardé. A huit heures, les portes de la salle du trône s'ouvrirent pour laisser passer les membres de la famille impériale et quelques grands dignitaires. En face du vieux Ferdinand, qui comprenait à peine ce qui allait se passer, prirent place les ministres : Schwarzenberg, Stadion, Bach, le maréchal Windischgratz et le ban Jellacié. Au milieu d'un silence solennel, le prince Félix Schwarzenberg prit la parole; bien qu'il afïectût d'habitude une impassible froideur, il ne réussissait pas à dissimuler son émotion. Il lut successivement trois actes : la déclaration que François-Joseph avait atteint sa majorité; la renonciation de François-Charles, — le père de François-Joseph, — frère de Ferdinand et son successeur naturel, et enfin l'abdication de l'empereur Ferdinand. François-Joseph s'agenouilla devant son oncle pour recevoir sa bénédiction. Le pauvre Ferdinand, épileptique, à peu près idiot, n'aimait ni les grands gestes ni les longs discours : « Sei brav, dit-il à son neveu, es ist gerne geschehen; sois un brave garçon, je suis joliment content de

le passer la couronne ». Quelques heures après, il prenait, sans plus de cérémonie, le train pour Prague.

Le nouveau règne commençait. Il dure depuis soixantesept ans. — C'est un des plus longs, un des plus désastreux que connaisse l'histoire. Il n'aura pas fallu moins de trois quarts de siècle pour achever la ruine et préparer la chute de cet État autrichien qui, s'il avait été gouverné par un souverain d'une intelligence moyenne, ou même si le nouveau prince avait eu seulement le moindre sentiment de dignité personnelle, aurait dû être un élément d'équilibre et de paix. On ne saurait trop le répéter : en 1848, à l'exception des Italiens, il n'y avait pas de parti séparatiste en Autriche ; même les Hongrois, comme l'avenir l'a prouvé, étaient faciles à ramener.

Les peuples sont crédules, et ils ne retirent pas aisément leur confiance ; les hommes sont timides, et leur imagination s'effare à la pensée de changements radicaux. Tout le monde sait aujourd'hui qu'en 1789, personne en France ne songeait à la République et M. Aulard nous a raconté, en termes saisissants, l'angoisse qui étreignit un moment l'àmedes Constituants, quand, au mois d'avril 1791, ils apprirent le départ de Louis XVI pour Varennes. — François Joseph a tué l'Autriche, aussi sûrement et aussi follement que Louis XVI jadis a tué la monarchie française.

Dans tout l'empire, ses policiers et ses fonctionnaires vont encore mendier ou extorquer les adresses de félicitations; ils poussent dans les églises les enfants orphelins et les veuves que l'ineptied'unecour plus stupide encore que criminelle a condamnés à un deuil éternel; ils forcent les parents et les amis des victimes des conseils de guerre à chanter les louanges du vieillard hideux qui a commencé son règne par le massacre des Magyars et des Italiens, qui l'a continué par le parjure et qui le couronne par les pendaisons de Bukovine, d'Istrie, de Dalmatie et de Bosnie. — De tous les cœurs, ce qui s'exhale n'est, en réalité, qu'un cri de vengeance et de haine.

« Pendaisons et fusillades, — fusillades et pendaisons, écrivait la Gazette de Cologne en 1849, — telle est, à présent, la manière dont les maîtres de l'Autriche saluent le peuple, matin et soir. Ce qu'on appelle en Autriche la main forte est la main sanglante; une fois commencé, le massacre est un procédé si tentant que nos maîtres ne se résignent pas à y renoncer... Jadis, à l'époque de l'absolutisme avoué, quand le peuple souffrait, il rejetait sa misère sur l'aristocratie et l'administration. Il disait : si l'Empereur savait, il viendrait à notre aide. Aujourd'hui, personne n'a plus de semblables idées. Les malheureux disent : (( l'Empereur le sait et il l'ordonne. »

L'Empereur le sait-il? A-t-il jamais rien su de ce qui se passait autour de lui? A-t-il jamais rien compris aux questions qui se débattaient et d'où dépendait l'avenir même de sa maison? — A certains degrés, l'impéritie est aussi coupable que le crime, parce qu'elle le permet et le favorise. Depuis 1848, pas une seule fois François-Joseph n'a essayé d'écouter les désirs de ses peuples; il n'a jamais songé qu'à ses plaisirs grossiers, à ses satisfactions égoïstes et brutales ; chez lui, le cœur est à la hauteur de l'intelligence, qui est nulle. Il croit maintenir la dignité de sa couronne en sauvant les traditions de l'étiquette, et il ne s'est jam'ais aperçu

que sa politique do mensonge, de perfidie et de basse rancune déshonorait sa race.

Je me rappelle l'avoir aperçu, il y a quelque dix ans; il revenait d'une revue, affaissé sur le cheval où on l'avait péniblement hissé. — Tiens, voilà M. Schratt, me dit en souriant le journaliste avec lequel je me promenais. On le désignait volontiers sous ce nom, par allusion à la vieille liaison qui, depuis une trentaine d'années, l'unissait à une ancienne actrice du théâtre du Château. 11 y passait ses soirées à jouer au tarok avec un banquier juif, et à écouter les histoires plus ou moins scandaleuses dont M'"""- Schratt avait soin de s'approvisionner pour lui rappeler les temps lointains de ses campagnes amoureuses. Ce sont les seules dans lesquelles il ait remporté quelques succès. A Prague, on le désignait plus volontiers sous le nom de Prochazka, qui correspond à notre Joseph Prudhomme. Il donnait à tous l'impression d'une niaiserie si béate, d'une si complète absence d'idées, qu'on finissait par oublier que rien n'est plus dangereux que les sots, surtout quand ils joignent à leur naturelle indigence d'esprit une complète pauvreté de cœur.

La comtesse Karolyi, dont le fils avait été une des premières victimes de la réaction, écrivait :

«Puissent le ciel et l'enfer foudroyer son bonheur! Puisse sa famille être exterminée ! Puisse-t-il être frappé dans la personne de ceux qu'il aime ! Puisse sa vie être ruinée et ses enfants être réduits à la misère! »

La malédiction de la mère a déjà été entendue. Mais aujourd'hui, des millions de Tchèques, de Polonais, de Serbes, de Croates, de Roumains, d'Italiens élèvent encore contre lui leurs voix vers le ciel.

Ce qu'ils demandent, c'est de vivre assez pour assister à l'écroulement définitif de la maison de Habsbourg; qu'avec elle soit à jamais effacé de l'histoire cet Empire d'Autriche qui n'a été qu'un instrument de réaction et de tyrannie!

La révolution de 1848 avait été une révolte contre le régime de Metternich, qui n'était en somme qu'une transposition réactionnaire du système inauguré par Marie- Thérèse et par Joseph II. La facilité même avec laquelle s'était effondrée l'ancienne Autriche, prouvait aux moins clairvoyants l'éclosion de forces nouvelles irrésistibles. Il était manifeste que le progrès des idées libérales ei démocratiques rendait désormais impossible le maintien du régime patriarcal qui refusait aux peuples toute volonté et ([ui prétendait les réduire à partager la religion, les doctrines et jusqu'à la nationalité de leurs souverains.

Les événements d'Allemagne avaient aussi prouvé la très réelle puissance des idées d'unité pangermaniste. Si un lunatique tel que Frédéric-Guillaume IV avait réussi à attirer à lui la majorité du Parlement de Francfort et si les ambitions incohérentes des Hohen/.ollern n'avaient échoué que parce que le roi de Prusse s'était dérobé aux sollicitations qui montaient vers lui, il était évident que du jour où le gouvernement de Berlin reviendrait à un prince énergique et actif, il serait singulièrement difficile de s'opposer à un mouvement de concentration que préparaient à la fois le mouvement des esprits et l'évolution économique.

• Dans ces conditions, une politique apparaissait avec évidence comme nécessaire : il fallait préparer la transformation de rp]mpire d'Autriche en un État fédéralisé qui rattacherait à la dynastie les diverses races, parce qu'il offrirait à leur développement les conditions les plus favorables. Dans la monarchie nouvelle, allégée de l'Italie qui n'était qu'un embarras et une menace, le premier rôle devait revenir aux Slaves, qui représentaient la majorité.

Rien n'était plus facile alors que de s'assurer leur dévouement. Aucun des groupes slaves n'était à ce moment sollicité par des attractions centrifuges. Les Polonais étaient séparés de la Russie par des rancunes qui paraissaient irréconciliables. Les Tchèques et les Yougo Slaves manifestaient, au contraire, d'assez vives sympathies pour leurs frùres septentrionaux ; mais ces sympathies, purement littéraires, étaient infiniment superficielles et elles n'attei gnaient pas du tout la masse des habitants. A Prague comme à Zagreb, la population était rattachée aux Ilabsbourgs par la religion, par les intérêts économiques et plus encore peut-être par la tradition et le souvenir des services immenses qu'elle avait toujours renduâ à ses souverains. Quand je suis arrivé à Prague, en 1872, le premier point sur lequel les principaux chefs tchèques ont attiré mon attention, a été le loyalisme profond du peuple et son al(achement tenace à l'Empereur. Peut-être exagéraient- ils quelque peu ; mais, il est bien certain que personne encore, ne songeait à une révolution, par le fait seul qu'on la supposait impossible, et l'on était cependant au lendemain de la chute de Hohenwart, après que les fallacieuses promesses de François-Joseph et son audacieuse volte-face a valent profondément aigri les esprits.

Au moment de son avènement, sous le coup de la désillu.sion qu'avait laissée la tentative de 1848, il eut suffi de quelques concessions très modestes pour rattacher au nouveau souverain tous ses sujets, et leur dévouement allait spontanément vers lui. Il inspirait cette sympathie instinctive que recueille naturellement la jeunesse ; la suppression du régime féodal avait satisfait les paysans ; une ère de transformation économique s'ouvrait. Pourvu que le gouvernement ne prit pas ù lâche de froisser les intérêts les plus légitimes, qu'il reconnut le droit des divers groupes ethniques à conserver leur langue et qu'il ne prétendît pas les condamner à une éternelle subordination, la reconnaissance des peuples lui était assurée, et leur lidiilité ancienne aurait poussé de nouvelles et profondes racines.

La politique étrangère et la situation de la monarchie au dehors, commandaient de même à François-Joseph une attitude libérale et tolérante. Les derniers événements avaient démontré f[ue la pensée de constituer l'unité germanique soûs l'hégémonie des Habsbourgs était une absurde chimère. A deux reprises déjà, ils s'y étaient essayés, sous Charles-Quint et sous Ferdinand II ; chacune de leurs tentatives avait abouti à un désastre. Quel que fat le régime qui triompherait à Vienne, il était ridicule de supposer que l'on parviendrait jamais à faire du mélange de races qu'ils avaient rassemblées sous leur sceptre, un État véritablement allemand, et il n'était pas moins extravagant de s'imaginer que l'Allemagne accepterait pour chefs des princes qui, en vertu de leur situation et

malgré toute leur bonne volonté, étaient .séparés d'elle par leurs souvenirs, leur caractère et leurs intérêts.

Il est facile, nous objectera ton, de prophétiser après coup : — il n'était pas nécessaire qu'il se rencontrât un Bismarck; sans son intervention, le triomphe de la Prusse eût pu être retardé encore longtemps, ou ne se fût môme peut-être jamais produit. Soit, mais ce qui est certain, c'est qu'un Bismarck, à Vienne, aurait été impuissant, et que tout son génie n'aurait pas triomphé des résistances que .ses plans auraient soulevées dans la Confédération. I/histoire, et le plus vulgaire bon sens, démontraient que l'unité germanique ne pouvait pas se faire par l'Autriche et que, si elle se réalisait, ce serait contre les Habsbourgs, au profit de leurs adversaires naturels, les lloheny.oUern.

Jj'histoire démontrait aussi, et le bon sens prouvait, que toute tentative pour accroître l'influence des Habsbourgs en Allemagne, provoquait immédiatement une réaction contre eux et favorisait le mouvement unitaire. La sagesse la plus élémentaire ordonnait à l'Empereur une extrême réserve et une absolue discrétion Sa mission devait se borner à surveiller du dehors le maintien du statu quo, et il était sûr pour cela de l'appui de ses sujets qu'avaient inquiétés les déclarations pangermanistes du Parlement de Francfort, et qui n'avaient aucune illusion sur le péril que créerait pour eux la formation d'une grande Allemagne.

La prospérité et la puissance de la monarchie avaient ainsi pour condition une politique d'équité et d'équilibre. — Au lieu de cela, le règne de François-Joseph a été rempli par un effort continu de germanisation et par la volonté d'écraser toutes les populations non allemandes. Pendant la première période de sa vie, jusqu'en 1871, il a travaillé à la fol le mission qu'il s'était imposée dans ses États immédial.s, avec l'espoir que l'Allemagne lui en saurait gré, et qu'elle se grouperait autour du mangeur de Slaves ; — adroite tactique qui l'a conduit à Koniggratz et au traité de Prague! — Sa défaite ne l'a pas convaincu de sa sottise : plutôt que de renoncer à ses projets, il a abdiqué en fait sa couronne; il a sollicité l'honneur de devenir le connétable de son vainqueur; il a borné son ambition à tenir la bride de Guillaume II pour son entrée triomphale à Constantinople.

Au moment de l'annexion de la Bosnie, on 79, un journal de Prague, qui fut naturellement confisqué, publiait une amusante caricature : Bismark, tranquillement assis djins son fauteuil, cinglait de son fouet un âne qui, péniblement, gravissait un âpre sentier de montagne; sur l'âne, François Joseph, sur la tête duquel un jésuite enfonçait un bonnet de coton, se balançait béatement, au milieu d'un chœur de Franciscains qui chantaient : (( Sic vos non rohin. »

La guerre actuelle pose à l'avenir un certain nombre de questions qu'il no résoudra pas facilement. — Qui comprendra jamais, qui expliquera d'une manière raisonnable l'attitude du dernier des Habsbourgs, sa candide prosternation devant le prince qui l'a humilié et vaincu, la piteuse déformation d'une fierté qui se hausse jusqu'à se faire le fourrier d'un rival victorieux? Qu'aurait pensé Marie-Thérèsi> de son débile successeur? On s'étonnait une fois du sci'pticisme absolu de Cent/, et de sa misanthropie; il haussa

les épaules. — « Si vous aviez vu comme moi de près François I", vous seriez encore plus désenchanté que moi. » — A côté de son petit-fils, François h^ fait pourtant grande figure. C'était une àme basse et vile, et l'on éprouve un mépris profond pour ce père qui, afin de détacher Marie-Louise de Napoléon, pousse Neiperg et Bombelles dans son lit, et pour ce roi qui remplit les cachots du Spielberg. Du moins, ses procédés, quelque répugnants qu'ils soient, sont-ils intelligibles; on comprend les mobiles de ses actes; il y a en lui un vague sentiment de l'intérêt de sa dynastie et une pensée royale.

Mais son petit-fils? — Quel prix espère t-il du sang de ses sujets qu'il envoie par millions à la boucherie? Quel surnom attend-il de l'histoire? L'appellerat-on le pendeur des Magyars ou le bourreau des Slaves, ou encore François- Joseph le parjure? Est-ce que son précepteur, le corpte Henri Bombelles, le digne père de ce Charles Bombelles, qui, par ses complaisances pour l'archiduc Rodolphe avait mérité le nom glorieux de Kaiserlicher und Kônigiicher Kuppler, de fournisseur impérial et royal, lui a jamais parlé de la guerre de Trente ans et d'un certain général Gallas que l'on appelait : der Armeenverderber, « le ruineur des armées ». — C'est le titre que l'on gravera sur la tombe de François-Joseph : dem Oesterreichsverderber, « à l'empereur qui a détruit son Empire ».

Le fait est clair, mais l'énigme demeure. Comment s'expliquer cet entêtement prodigieux à anéantir sa propre puissance! Un aveuglement aussi complet n'est pas naturel. En face de ces problèmes, les doctrinaires se tiraient d'embarras en invoquant la force des choses. Après tout, cette explication, qui n'en est pas une, est-elle encore la meilleure que l'on puisse apporter.

Comme le génie, l'extrême sottise, quand elle dépasse de si loin les limites admises, nous plonge dans une sorte d'ahurissement; devant François-Jo"seph, nous demeurons stupides : Les médecins diraient : «C'est un beau cas ».

Essayons, sinon d'expliquer, du moins d'analyser les possibilités de ce phénomène, les conditions qui l'ont préparé et déterminé. (à suivre)

Les Tchèques et la guerre

Les premiers mois de la guerre.

L'attentat de Sarajevo troubla profondément les Tchèques. Ils furent déconcertés, tout d'abord, par le meurtre inattendu du prince-héritier; ils ne savaient comment l'expliquer et ils ne pouvaient arriver à se faire une idée nette des conséquences probables de l'événement. Ils se demandaient s'ils devaient se réjouir de la disparition de l'archiduc ou craindre les suites de ce coup de tête révolutionnaire. En réalité, comme dans toutes les crises semblables, il y avait parfaite unanimité dans les sentiments de la population. La nation tchèque a eu tant à soulïrir, au cours des derniers siècles, de la dynastie des Habs-

bourgs, qu'elle reçoit toujours avec une sorte de satisfaction la nouvelle de la mort d'un membre de cette famille qui n'a su se faire ni aimer ni respecter, et les deuils royaux sont pour elle une occasion de témoigner, tout au moins en secret, ses véritables sentiments envers les chefs de la monarchie.

On ne put donc remarquer aucune expression de tristesse parmi la population, le 28 Juin 1914, et même pendant assez longtemps la police fut occupée à pourchasser les personnes qui manifestaient un peu trop ouvertement leur satisfaction.

Le prince-héritier était, dans une certaine mesure, une énigme pour les Tchèques. Ce qu'on connaissait de lui n'était pas de nature à lui attirer leurs sympathies. On savait qu'il était très bigot," que ses idées politiques et sociales étaient des plus réactionnaires, et que son avènement au trône amènerait une ère de germanisation et de centralisation à outrance. D'autre part, on se rappelait qu'il était assez mal vu des Magyars, qu'il résidait depuis longtcMnps en Bohême, et que sa femme appartenait à une famille de moyenne noblesse, originaire de Bohème, dont quelques men^bres s'étaient jadis montrés plus ou moins ' favorables aux intérêts tchèques, mais qui s'était complètement germanisée. Cela n'était, toutefois, pas sulTisant pour détruire l'antipathie enracinée depuis si longtemps dans l'àme tchèque contre tous les descendants de ses oppresseurs.

En somme, on était assez inquiet et l'on s'attendait à quelque surprise. Personne, cependant, ne prévoyait qu'une conflagration européenne était imminente. Les journaux tchèques et slaves, ainsi que les organes socialistes, commencèrent aussitôt une campagne contre les excitations belliqueuses des milieux militaires et chrétiens sociaux de Vienne qui poussaient à la guerre contre la Serbie; la masse de la population restait persuadée que tout s'arrangerait à l'amiable, et s'occupait beaucoup moins des menaces de guerre que des scandales qui avaient marqué les funérailles du prince-héritier et de sa femme : leur mort n avait pu apaiser la haine ni arrêter les intrigues des archiducs et des archiduchesses de la cour de Vienne.

C'est alors qu'arriva, le 23 juillet 1914, la nouvelle de l'ultimatum adressé à la Serbie. On comprit de suite que la guerre était inévitable. Mais les hommes politiques influents se trouvaient en ce moment absents de Prague, et les journalistes des différents partis se virent enlever brutalement toute liberté d'appréciation. En effet, pendant les trois premiers jours qui suivirent l'envoi de l'ultimatum, tous les journaux qui osèrent élever la moindre critique contre la conduite du gouvernement furent immédiatement confisqués, et la plus grande partie de la population n'eut réellement connaissance de l'ultimatum qu'après la déclaration de guerre. Le public fut entièrement déconcerté et ne sut quel parti prendre. En général, on croyait encore qu'il ne s'agissait que d'une démonstration militaire contre la Serbie, comme pendant la guerre des Balkans. La mobilisation s'accomplit sans incident grave, et les cercles orficiels se réjouirent de l'effet qu'avait produit la menace de jeter sur les Tchèques, en cas d'agitation, deux corps d'armée allemands, l'un saxon et l'autra bavarois.

Mais, peu à peu, la population se rendit comtpe de la situation, et son irritation grandit rapidement. Deux ans auparavant, dans un élan d'enthousiasme et de fraternité admirable, elle avait prodigué ses secours aux Serbes engagés dans les guerres balkaniques; elle leur avait envoyé sans compter argent, vêtements, aliments, médicaments, médecins et infirmières. Elle avait déploré le conflit qui avait mis aux mains Serbes et Bulgares, mais ses sympathies étaient nettement allées aux premiers. Et voilà que le gouvernement la précipitait dans une crise de conscience au cours de laquelle les liens de race et la force des traditions devaient forcément l'emporter. Puis, ce fut la guerre avec la Russie que la Bohème a toujours considérée comme la protectrice naturelle des petites nations slaves. L'exaspération du peuple fut au comble. Elle se manifesta par des faits bien connus qu'il est inutile de rappeler. Des régiments tchèques se rendirent, en bloc et avec leurs armes, aux Russes et aux Serbes. Les il^ 28% 35«, 88- et 102« régiments auront une place glorieuse dans l'histoire tchèque pour avoir obéi à leur conscience. Dès lors, les mutineries des soldats contre les officiers, auxquelles répondaient les fusillades en masse, les condamnations et les persécutions de toutes sortes, se multiplièrent. La population civile ne cachait pas sa joie en apprenant les défaites de l'Autriche, et faisait ouvertement des préparatifs pour recevoir les Russes. En Moravie, les paysans fabriquaient des drapeaux pour fêter l'arrivée des régiments russes dans leurs villages. Les agriculteurs désobéissaient systématiquement aux décrets gouvernementaux et refusaient de livrer aux autorités militaires les réserves de blé et de farine qu'ils avaient cachées, « car, disaient-ils, les Russes aussi en auront besoin quand ils arriveront. » C'était dans les casernes que se tenaient les propos les plus révolutionnaires, et les manifestations collectives, qualifiées de « crimes de lèse-majesté » par les chefs, y étaient fréquentes.

Le gouvernement était fort inquiet de cet état d'esprit de la population ; mais bientôt les mesures draconniennes prises par les autorités militaires, le régime d'informations mensongères qu'elle eut à subir, la découragèrent suffisamment pour lui enlever momentanément toute velléité de révolte. Cependant, en octobre 1914, au moment où l'Autriche subis.sait défaite sur défaite en Galicie et en Serbie, les Tchèques crurent l'effondrement de l'Autriche imminent et commencèrent à préparer des armes, atin d'être en mesure déporter, au moment opportun, un secours efficace aux Russes. Lorsque ceu.x-ci approchèrent de Cracovie, les paysans de Moravie étaient dans un tel état d'énervement et d'exaltation, que c'est avec la plus grande peine que leurs chefs politiques purent calmer les esprits surchauffés et les persuader d'attendre des circonstances plus favorables. L'envahissement de la Silésie et de la Moravie aurait servi de signal à la population tchèque pour prendre une part active à la lutte. Déjà, dans les cercles politiques de Prague, parmi les petits groupes d'habitués des cafés, on discutait les moyens de faire savoir aux Alliés que tout était prêt pour amener une catastrophe intérieure en Autriche, et on était d'accord pour considérer l'occupation d'Olomouc (OlmOtz) comme l'occasion naturelle de manifester hautement l'opinion et les espé-

rances du peuple tchèque. Le jour oîi l'occupation russe aurait assuré la sécurité de la moitié de la population tchéco-slovaque, l'autre moitié se serait volontiers offerte en sacrifice au terrible terrorisme austro-prussien. Une avance de quelques kilomètres de plus de l'armée russe, et les paysans du sud-est de la Moravie, qui plus que tous les autres Tchèques ont la haine de l'Autriche, se ruaient sur les régiments germano-magyars en déroute.

Le gouvernement se rendait compte du danger et hésitait sur les mesures à prendre pour maîtriser la population. Des répressions sanglantes et impitoyables risquaient de provoquer au dehors une impression défavorable; ne valait- il pas mieux recourir à des moyens moins brutaux et plus ingénieux, susceptibles de sauver la face devant l'Europe ? On décida de combiner les deux procédés.

Par un régime d'informations organisé sur le modèle de celui qui fonctionnait en Allemagne, le gouvernement réussit à calmer l'effervescence des Tchèques. Les nouvelles des échecs répétés de l'armée autrichienne provoquant chaque fois une recrudescence d'agitation, on s'efforça de juguler la presse et d'arrêter les informations militaires ou diplomatiques de source étrangère. Les frontières furent hermétiquement closes, et tous les journaux étrangers, même ceux des pays neutres, même les journaux de la Suisse allemande, furent prohibés. Les communiqués officiels des alliés ne devaient pas tomber sous les yeux de la population tchèque. Après la retraite des Russes de la Galicie, le bureau officiel de Vienne 'crut pouvoir transmettre aux journaux les communiqués des ennemis de la monarchie, mais après les avoir fait soigneusement retoucher par des officiers autrichiens. On refusait aux Tchèques tout passeport pour les pays neutres, et même, dans les derniers mois, pour l'Allemagne. Les communiqués officiels autrichiens étaient rédigés en vue de créer une impression de terreur; il fallait persuader la population que ses espérances étaient désormais vaines, que les Alliés étaient définitivement battus, et qu'en persistant dans leur attitude, les habitants de la Bohême s'exposaient à une vengeance terrible après la guerre.

D'ailleurs, le gouvernement avait'complètement mis la main sur la presse. Chaque journal était obligé d'insérer tout ce qui provenait du bureau officiel de la presse (K. K. Korespondenz Bureau), sous peine d'être immédiatement supprimé; le directeur s'exposait en outre à être emprisonné comme ayant « incité à la révolte par son refus d'insérer une telle communication ». Le bureau officiel finit par adresser un si grand nombre de communiqués aux journaux, que ceux-ci n'étaient plus rédigés d'un bout à l'autre que par les ageats du gouvernement et de la police. A Brno (Moravie), on installa à la rédaction d'un journal tchèque un officier chargé de fabriquer des articles glorifiant les exploits de l'armée autrichienne, et de veiller à leur insertion. A l'rague, l'ancien chef de police, M. Ivfikava, réunit chez lui les rédacteurs de tous les journaux pour les informer de la décision du gouvernement de leur envoyer des articles rédigés par ses agents et non signés qui devraient être publiés comme représentant l'opinion du journal. Le public cessa vite d'accorder la moindre confiance à ces communications gouvernementales, dont les deux lettres K. K. signalaient la provenance. La police

s'efforça alors de faire supprimer les deux initiales révélatrices.

Quelques journaux, considérant la résistance comme inutile, et voulant au moins sauver leur existence, se soumirent purement et simplement. D'autres luttèrent jusqu'au bout. Pour obtenir des informations, les rédacteurs faisaient un voyage en Allemagne, d'où ils rapportaient quelques numéros du Carrière délia Sera, considérés à Prague comme de vrais trésors. Ils devaient ensuite avoir recours aux procédés les plus ingénieux pour transmettre aux lecteurs, à l'aide de sous-entendus, les renseignements qu'ils avaient pu obtenir. Ils citaient des journaux viennois qui n'avaient jamais existé, ils donnaient des bulletins météorologiques des régions où se déroulaient les hostilités, et le public savait en interpréter les variations barométriques. On pourrait multiplier ces détails qui éclairent parfaitement la situation et l'attitude du peuple tchèque au début de la guerre.

Le gouvernement a réussi ainsi à démoraliser un certain nombre, d'ailleurs tics restreint, d'intellectuels et de journalistes, et même quelques politiciens; et il se sert de celle petite bande apeurée pour masquer la véritable situation. La grande masse de la population tchèque, les paysans et les ouvriers, demeure inébranlablement confiante en la victoire des alliés.

En même temps qu'il cherchait à abuser le peuple par ses communications mensongères, le gouvernement s'effor- Cait de le terroriser par les persécutions. Il sévissait implacablement contre les imprudents qui manifestaient trop clairement leurs convictions. Les actes les plus insignifiants étaient sévèrement punis, mais la piablication des jugements était interdite aux journaux, afin de ne pas soulever l'opinion publique étrangère. Les condamnations pleuvaienl litléfalement et pleuvent encore sur les Tchèques. De nombreuses peines de mort ont été prononcées; quelques-uns des condamnés ont été fusillés, d'autres pendus, d'autres sont retenus comme otages dans les prisons pour être exécutés au cas où un soulèvement se produirait. C'est un régime digne de l'Autriche.

Le fait que les Pays tchèques sont habités par de nombreux Allemands rend la situation encore plus pénible. En effet, ceux-ci dénoncent en masse les patriotes tchèques, et il n'est guère d'endroit où Ton puisse parler librement. Les agents et les espions du gouvernement s'insinuent partout, et enrôlent de force dans leur bande les Tchèques que les circonstances mettent en leur puissance. C'est ainsi que la police de Prague a déclaré aux garçons de café : a Ghoisis.sez, ou promettre d'espionner vos clients ou aller au front.» Naturellement, une grande partie a promis, sans avoir l'intention de tenir sa promesse; puis ils furent petit à petit obligés de satisfaire réellement aux exigences des autorités. Dans les écoles, dans les usines, dans les réunions d'étudiants ou de journalistes, partout des espions écoutent, notent et font leurs rapports. C'est ainsi qu'on a réussi à dompter et à ligotter, pour un moment, la nation tchèque si mal préparée à faire face à une telle crise.

Nous montrerons dans un prochain article l'influence de cet état de chose sur la politique tchèque et sur l'attitude des partis politiques tchéco-slovaques.

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