UN DOCUMENT
Un politicien austro-allemand anonyme vient de publier .;hez E. Diederichs, à léna, une étude très importante sur la réorganisation de l'Autriche après la guerre, sous le titre Munin : Oeaterreich nàch detn Kriege. Cette brochure constitue un document des plus précieux. Elle révèle d'une manière vraiment étonnante l'état d'esprit de la majorité dos Allemands d'Autriche, et les aveux qu'elle contient
prouvent la nécessité d'en finir avec un Etat qui prépare lui même sa propre abdication et avoue cyniquement sa déchéance.
L'auteur de la brochure, Munin, nom sous lequel se cache un des représentants de la politique des panjrermanistes en Autriche, déclare ouvertement que leur politique sera complètement modifiée par la guerre actuelle. Jusqu'à présent, ils poursuivaient la réalisation de leurs projets dans la désagrégation de l'Autriche et l'annexion des territoires allemands d'Autriche par l'Allemaene. La guerre de 191i-1915 a pour toujours rendu impossible ce programme. Sa réalisation barrerait à l'Allemagne la route de la Méditerranée, l'isolerait complètement en l'entourant d'ennemis.
L'Autriche, dont la majorité de la population est slave, a été quelquefois considérée comme le protagoniste possible des idées slaves; on a môme cru qu'un jour elle pourrait jouer le rôle de grande puissance slave à côté de la Russie. La guerre actuelle a changé tout cela. L'Autriche a non seulement offert à l'Allemagne plusieurs millions de soldats ; elle a mis aussi à sa disposition ses importantes ressources économiques. Le but de la gu3rre qu'elle poursuit en Serbie comme en Pologne, est la conservation de la Grande Allemagne et la création d'une Europe centrale allemande. Elle combat pour maintenir ses territoires slaves sous l'hégémonie germanique et par cela même pour le « Deutschtum » en général et beaucoup plus en somme pour l'Allemagne que pour elle môme. On ne jette pas les Slaves d'Autriche à la boucherie des champs de bataille pour le slavisme, mais on s'en sert comme d'un instrument pour la réalisation future des plans pangermanisted.
Cette situation, extrêmement favorable à l'Allemagne, n'a été possible que grâce à l'entente politique très intime établie durant ces dernières années entre les deux empires alliés. Les événements de la guerre nous prouvent quels précieux services l'Autriche a rendus à l'Allemagne pour essayer de vaincre les résistances de ses ennemis. Il s'ensuit que les pangermanistes autrichiens, instruits par l'expérience, doivent modifier complètempnt leurs idées et leur programme et, de destructeurs de l'Autriche, devenir ses sauveurs et ses réorganisateurs. Us doivent à tout prix conserver l'Autriche, l'agrandir encore de quelques territoires et lui a.ssigner la tâche qu'elle a remplie déjà dans la guerre présente: L'Autriche doit exister pour l'Allemagne.
Les Allemands d'Autriche-Hongrie, constituant une minorité de 10 à 12 millions, sur 52 millions d'habitants, sont absolument incapables de garder leur situation prédominante dans la monarchie habsbourgeoise, sans le secours des Allemands de l'Empire et sans la réorganisation nouvelle de l'Autriche après la guerre, qui leur assurerait une situation privilégiée. Réduits à leurs seules forces, ils sont nécessairement destinés à succomber dans la lutte contre les Slaves. Si l'Allemagne ne nous aide pas, nous sommes perdus pour toujours, déclare franchement Munin.
Quelque temps encore avant la guerre, on pensait à une Autriche fédérale slavùsée; aujourd'hui, on voit bien que son rôle est tout autre. Il n'y a pas d'autre issue que l'établis-ement dans l'Europe centrale, sous 1 hégémonie allemande, d'un grand empire, où une politique indépendante de la monarchie danubienne n'aurait pas de place,
et où les Slaves autrichiens eux-mêmes, en communauté de culture avec les Allemands, seraient à l'abri de la barbarie orientale des Russes. C'est l'unique moyen pour les Allemands d'assurer, non seulement leur prédominance en Autriche, mais aussi, et pour toujours, leur existence nationale.
La réorganisation administrative, après la victoire finale de l'Allemagne, se fera, d'après Munin, sur les principes suivants :
L'Autriche-Hongrie formera une Confédération d'États divisée en quatre parties autonomes :
1» Pays des Alpes, avec les régions tchèques (Bohème, Moravie, Silésie) le Littoral et Trieste ;
2° Croatie, Slavonie, Bosnie et Herzégovine, Dalmatie et royaume actuel de Serbie ;
3" Hongrie actuelle, moins la Croatie et la Slavonie ;
4» Galicie orientale, Bukovine et provinces russes de Podolie ;
La Galicie occidentale ferait partie de la Pologne, plus ou moins autonome, sous l'hégémonie des deux États victorieux.
Pour mieux marquer l'esprit qui anime ceux qui préparent une telle solution, il suffira de quelques détails sur l'organisation de ces quatre parties de l'Autriche nouvelle.
La langue d'État serait l'allemand, d'un emploi exclusif dans l'armée, les corps représentatifs, les administrations publiques.
Dans les régions bilingues, on tolérerait l'usage des deux langues devant les tribunaux de premier degré et dans les cercles administratifs mixtes. L'emploi de l'allemand serait seul autorisé près des tribunaux de deuxième degré et supérieurs.
Le droit des peuples non allemands d'avoir des écoles nationales serait sensiblement limité.
Les diètes actuelles seraient complètement supprimées.
Les divers pays confédérés, énumérés plus haut, seraient divisés en départements, autant que possible homogènes au point de vue ethnique. On y créerait des conseils départementaux, et cela devrait suffire aux aspirations nationales, puisque dans ces conseils locaux, dont la compétence se limiterait aux questions économiques, les nations seraient maîtresses chez elles.
Pour chaque partie de cette Autriche future, on consti tuerait une diète indépendante.
Pour la partie tchèquo-allemande, il y aurait une diète à 'Vienne, où les Allemands auraient la majorité, puisque les Polonais n'y seraient plus et que les Tchèques et les Slovènes se trouveraient seuls en face des Allemands. On établirait un système électoral tel, que les Allemands, sûrs d'une majorité d'au moins les deux tiers des voix, seraient complètement à l'abri de toute tentative des Tchèques pour reconquérir la direction. Toute celte partie de l'Autriche serait ainsi livrée au pouvoir des Allemands.
11 en serait de même pour les autres parties de la monarchie.
H y aurait un Parlement central, créé à l'exemple de celui de l'Allemagne, et dans ce « Bundesrat » autrichien, les Allemands devraient avoir aussi la majorité, de même que le « Quorum » prussien.
Pour se faire une idée complète de l'organisation de ce
nouvel État, il faut y ajouter encore les deux dernières mesures que l'on devrait prendre pour assurer définitivement aux Allemands la domination de ce grand territoire. On devra essayer de réaliser une germanisation systématique, lente et plus ou moins insensible, tout autre que la manière violente et tracassière employée jusqu'à présent. On devra naturellement écarter sans hésitation et sans pitié les agitateurs nationaux, tandis que, par l'organisation administrative, l'influence du gouvernement, l'extension des écoles allemandes, on élargira tellement le champ d'activité des Allemands, que la pénétration de leurs idées et de leurs plans dans les âmes des non Allemands, se réalisera mécaniquement et sans violence apparente.
On devra en outre établir un échange de soldats avec l'Empire allemand. Les soldats tchèques, après avoir passé leurs trois ans de service militaire en Prusse ou en Bavière, reviendront nécessairement animés d'un esprit tout différent de celui qu'ils ont eu jusqu'à présent.
Enfin, l'union économique des deux Empires germaniques serait la conséquence nécessaire de toute cette évolution politique.
Après huit mois de guerre, on reste stupéfait en lisant ces lignes d'un politicien actif, mais on y voit bien le degré de l'insolence des Allemands. A juger de l'avenir par le passé, à considérer leur ténacité pour la réalisation de leurs projets, il y aurait tout lieu de craindre leur victoire, heureusement impossible. Us sont bien capables de toutes ces exactions et l'Europe doit se rendre compte du danger qu'elle court.
Ce danger est d'autant plus grand que l'Autriche et son Empereur ne sont déjà plus libres de leurs pensées ni de leurs actions. Ils sont réduits à l'égard de leurs populations Slaves à l'état de chiens de garde.
Les journaux tchèques de Prague ont commencé une campagne active contre la brochure de Munin. Ils ont été interdits, et, d'autre part, le gouvernement n'a pris aucune mesure semblable contre la presse allemande. On a pu lire dans la Grazer Tagespost un article élogieux des idées de Munin, mais on a censuré impitoyablement les citations de cet article à Prague. Et la brochure se vend partout en Autriche ; le gouvernement laisse faire, démontrant ainsi manifestement son impuissance et la déchéance des Habsbourgs.
BIBLIOGRAPHIE
Il nous est impossible de nous occuper ici en détail de toutes les publications qui ont un rapport plus ou moins direct avec les questions soulevées par la guerre actuelle ou au moins avec celle d'Autriche-Hongrie. Sous cette rubrique nous ne pouvons mentionner que les ouvrages les plus intéressants en nous réservant de revenir au besoin sur quelques-uns d'entre eux.
Avant tout, nous indiquerons la brochure de MM. E. DuRKHEiM et E. Denis : Qui a voulu la guerre ? Les origines de la guerre d'après les documents diplomatiques. (Colin, éditeur, Paris, 1915). Dans cet opuscule, les deux auteurs ont établi d'après les documents oflBciels (sauf
Le Licre rouge autrichien, ultérieurement publié) que l'Autriche a la première responsabilité de la rupture et que l'Allemagne a saisi avec empressement l'occasion de déchaîner une guerre européenne pour laquelle elle se préparait depuis longtemps. Ils ont démontré aussi comment l'Allemagne intentionnellement a repoussé les etïorts anglais et russes pour maintenir la paix. Sur ce sujet, il faut remarquer que le Livre blanc ne renferme aucun document qui prouyp les intentions pacifistes de l'Allemagne. Notre collaborateur, M. Ernest Denis, nous donnera prochainement une étude sur le Livre rouge autrichien, qui confirme pleinement la culpabilité des comtes Berchtold et Tisza.
C'est sur l'étude du Licre blanc que se base aussi l'ouvrage de M. James M. Beck : The Evidence in Case. Ce livre est le développement d'un excellent article paru dans le Neœ-York Times. Ancien Assistant Attorney- General des Etats-Unis à Washington, l'auteur y examine au point de vue du droit international le contenu du Licre blanc. Il y démontre très spirituellement les culpabilités de l'Allemagne d'après l'analyse des actes diplomatiques allemands et il attire l'attention sur tout ce qui n'a pas été dit ou qui est laissé supposé intentionnellement dans le Licre blanc comparé avec les autres livres officiels des nations alliées.
A côté de ces publications péremptoires, le livre du docteur Th. Schiemann, professeur de Berlin : Die letxten Eiappen lum Weltkriege, fait piètre figure. M. Schiemann s'est borné à réunir les chroniques hebdomadaires sur la politique extérieure qu'il a publiées depuis 1891 sous le titre : Deustchland und die grosse Politik. Il y a ajouté quelques réflexions relatives aux Alliés. Cet historien prussien, cet adversaire inconciliable des Russes se devait à lui-même de démontrer que l'Allemagne a été dans l'obligation d'accepter la guerre. Mais ses conclusions trahissent qu'il n'en reste pas intimement convaincu lui-même. D'après quelques allusions, on a l'impression que M. Schiemann a connaissance de certains secrets diplomatiques et de certaines opinions de la cour impériale, mais qu'il est tenu à la discrétion.
La question de l'Autriche-Hongrie est traitée dans le livre de M. Alessandro Dudan : La monarchia degli Absburgo. Origini, grandezza e decadenza.
L'auteur est un publiciste, membre de la rédaction de la Tribuna. Il est originaire de Dalmatie. Il fut pendant longtemps correspondant de journaux à Vienne. M. Dudan résume, dans cet ouvrage, ses études et ses impressions de la politique autrichienne, comme l'avait fait il y a quelques années M. Wickham Steed dans son livre célèbre : The Hapsburg Monarchy, publié aussi en traduction française La monarchie des Habsbourgs (Coli.n, édileur). La première partie de l'ouvrage de M. Dudan s'occupe de l'Empireaustro-hongrois depuis sa fondation jusqu'en 1849. Elle démontre bien les faiblesses de la monarchie même à l'époque de sa puissance. Nous pouvons nous y rendre compte de la décadence morale et politique dans laquelle est entraînée l'Autriche malgré les efforts de Vienne pour créer uneforte ceutralisation. Ce qui nous intéresse sur tout dans ce livre c'est que l'auteur examine avec soin les relations austro-italiennes. S.
MÉMOIRES ET DOCUMENTS
Le Manifeste Russe. — Nous donnons ci-dessous le texte du manifeste que le Grand Duc Nicolas, au nom de S. M. le Tzar de Russie, a adressé aux peuples d'Autriche-Hongrie au moment où les troupes russes foulaient le sol de l'Empire Austro-Hongrois en Galicie au moisd'aoùt 1914.Ce manifeste, rédigé en toutes les langues de l'Empire Austro-Hongrois, a été répandu â profusion malgré toute la surveillance ombrageuse de la police. Des peines très sévères sont édictées et appliquées contre quiconque le possède ou s'en fait le propagateur. Plusieurs personnes ont été arrêtées, jugées, et condamnées et même exécutées à ce propos.
Ce manifeste a été bien accueilli par toutes les populations slaves auxquelles il apportait, aux moments les plus angoissants au début de la guerre, l'espérance et les promesses de délivrance de la Grande Russie.