‹ La Nation tchèque (volume 3)Chapitre 6 sur 100 · PEUPLES AUSTRO-HONGROIS · texte numérisé non relu

PEUPLES AUSTRO-HONGROIS

Au moment où j'ai la joie d'entrer sur le territoire de l'Autriche-Hongrie à la tète des Armées russes, au nom du Grand Tzar Russe, je vous annonce que la Russie qui, tant de fois, a versé son sang pour la libération des peuples, n'a d'autre désir que de vousrestituer vosdroitsetd'obtenir pour vos nations la justice qu'elles méritent.

A vous, Peuples Austro- Hongrois, la Russie appporte aujourdhui la liberté et la réalisation de vos aspirations nationales.

Pendant des siècles le gouvernement austro-hongrois a semé parmi vous la discorde et la haine. Par des moyens odieux, il a maintenu sa puissance.

La Russie ne désire qu'une chose : elle veut que chaque peuple .sedéveloppe librement, qu'ilgardel'héritage précieux de ses ancêtres, leur langue et leur foi, afin que réuni à ses frères de race, il vive en loyale concorde avec ses voisins sans porter atteinte à leur caractère particulier.

Convaincus que vous nous aiderez, de toutes vos forces, à atteindrecebut, nous vous invitons à accueillir les soldats de nos Armées russes comme des frères, des libérateurs qui combattent pour votre idéal.

Le Généralissime Grand Duc Nicolas

Fait au mois d'août 1914.

ÉCHOS ET NOUVELLES

Situation Politique

La démission du prince Thun, gouverneur de Bohème. — Les nouvelles officielles de Vienne nous ont appris la démission du prince Thun, gouverneur de Bohême, à Prague. La raison officielle de cette démission a été qu'il souffrait d'une maladie des yeux. Il est possible que le prince Thun ait été fatigué et que sa vue ait exigé du repos. Toujours est il qu'il était assez bien portant pour rester à la tête du gouvernement de Bohême, si l'Empereur et Vienne ne l'avaient pas sacrifié. En réalité, il a été victime des attaques allemandes. Les Allemands voyaient en lui un protecteur des Tchèques, car il avait dans maintes occasions refusé d'approuver leurs exigences exagérées. C'est là évidemment la seule raison pour laquelle ils ont cherché, par tous les moyens, à l'obliger à se retirer.

Pendant longtemps ils n'ont pas réussi. Le prince Thun avait de puissants appuis, et l'Empereur môme le soutenait contre le parti militaire qui exigeait depuis longtemps un régime sévère pour les Tchèques, tandis que le prince Thun conseillait une sage modération. Alors les Allemands, heurtés, s'étaient retranchés derrière le parti militaire en se servant pour les nouvelles attaques, du président du conseil Sturgkh et du ministre de l'intérieur Heénold. Le prince Thun sut toujours se défendre, même lorsqu'il eut contre lui aussi la camarilla de la police secrète d'Etat. Le comte StOrgkh ne savait vraiment quel parti prendre, mais à la fin, gagné par des intrigues et menacé lui-même, car les Allemands ne sont pas contents de lui, il s'est mis délibérément du côté des adversaires du gouverneur. Il s'est décidé alors à sacrifier Thun et a trouvé le moyen de persuader l'Empereur et de le gagner.

Il faut avouer que si le prince Thun paraissait favorable aux Tchèques, il n'a rien fait pour eux que ce que lui conseillait une habile tactique de conciliation et le soin de conserver la paix générale de la Bohême dont il était luimôme originaire.

Le gouverneur de Basse-Autriche va être, lui aussi, remplacé. Il paraît qu'il serait sérieusement souffrant, mais la principale raison est toujours qu'il ne s'est pas montré à la hauteur de sa tâche dans la situation actuelle. Les démissions successives des plus hauts fonctionnaires administratifs ne sont-elles pas aussi une preuve que la situation est bien difficile dans l'intérieur de la monarchie!

A Prague. Une menace du gouvernement. Désespoir autrichien. Espérances tchèques. — Le journal Hlas Nàroda l'organe de la noblesse conservatrice (allemande) de Bohême, a publié récemment un article, très commenté dans la presse de Vienne, intitulé : Sortez de la passivité. L'auteur y reproche auxTchèques, sur un ton comminatoire, leur indifférence à l'égard des graves événements qui se déroulent sur les champs de bataille, et invite la presse tchèque à écrire avec plus d'enthousiasme et plus de sentiment sur la situation, tellement menaçante pour la monarchie et la dynastie. Il n'y a pas de doute que c'est le gouvernement de Vienne lui-môme qui a cru opportun de

faire traduire, par le canal de son unique journal écrit en tchèque, son exaspération et son mécontentement de l'attitude équivoque et antiautrichienne de la presse et de la population tchèque et de la prévenir que dorénavant le régime indulgent du prince "Thun, obligé récemment de céder sa place au comte Coudenhove, allait être remplacé par un régime plus sévère et plus énergique. L'auteur de l'article cité, un membre anonyme de la noblesse allemande de Bohême, attire surtout l'attention sur la façon dont on s'explique à l'étranger l'inditïérence et le froid glacial observé par la presse tchèque et la population civile. Il dit à la fin : « En ce moment qui est le plus grave de notre histoire, nous conseillons sincèrement au peuple tchèque, nous l'avertissons, nous le conjurons : Dans l'intérêt de la monarchie et aussi dans votre propre intérêt : Sortez de la passivité ».

Il est très remarquable que presque simultanément les journaux tchèques les plus importants ont publié des articles déclarant la fidélité du peuple tchèque — non pas à la dynastie et à la monarchie — mais à son vieux programme national, interprétant sa ferme espérance dans l'avenir et réclamant énergiquement la liberté et l'indépendance.

Le docteur Kramar, leader du parti jeune tchèque, a écrit, le 6 avril, dans les Nàrodni Listy un grand article dans lequel il exprime la confiance absolue que la guerre mondiale apportera un sort plus heureux aux petits peuples dispersés parmi les grands États. Il invite le peuple à s'unir soit pour combattre pour son existence, soit pour assurer son libre développement. « Restons fidèles à notre programme, dit-il, et nous n'aurons pas besoin de craindre l'avenir, quoi qu'il arrive ».

Les Lidoté Nooiny, oi'gane du parti libéral tchèque de Moravie, écrit non moins énergiquement : « Le jour d'anxiété est déjà passé. Quoi qu'il arrive nous n'avons plus de crainte. Nous avons vu que le peuple tchèque, bien que privé de la direction de ses chefs politiques, est resté à la hauteur de la situation, et que les vieilles traditions le guident sûrement môme dans les circonstances les plus graves. Nous n'avons pas de nouveaux programmes, comme les autres, nous n'avons rien à changer à nos désirs. Nous voulons être maîtres de notre sol et de ce qui nous appartient de par le Droit. Nous voulons être un peuple fort et libre et nous le deviendrons. Sursum corda. »

D'après ces manifestations de la presse tchèque, il semble, en effet, que la Bohême s'apprête à sortir de la passivité, non pas dans le sens du gouvernement de Vienne mais plutôt pour réclamer à haute voix cette liberté qu'elle attend, avec impatience, mais avec calme, de la victoire des Russes.

Les espérances slovaques. — Le journal slovaque Slovensky Dennik a publié, le dimanche de Pâques, un article qui traduit, d'une façon très claire, les espérances que les trois millions de Slovaques de Hongrie fondent sur la victoire russe. Ce jour de Pâques — dit l'auteur de l'article — nous sommes plus paisibles, plus fermes que nous ne l'étions à Noël. Nos espérances se sont accrues considérablement. La vraisemblance de la victoire (oui, les Russes avancent! Red.) a augmenté et, dès à présent, il n'y

a presque plus de doute qu'un avenir plus heureux nous attend. Nous n'avons plus besoin de craindre qu'on puisse nous anéantir ni individuellement, ni comme nation. Notre nation renaîtra comme le Phénix dans cette lutte gigantesque ; dès que les canons auront cessé de gronder, dès que les fusils se seront tus, notre peuple slovaque martyrisé se lèvera de sa tombe.

L'inauguration du monument Rieger interdite à Prague. — Le 18 avril, devait être inauguré à Prague (dans les Riegrovy Sady) le monument de l'illustre leader du parti vieux tchèque, le docteur François Ladislav Rieger, qui fut, à côté de Palacky, le chef de la campagne pour l'indépendance tchèque dans les années 1863-1879. Le docteur Matins, chef du parti vieux tchèque, devait prononcer à cette occasion un discours commémoratif. Les autorités ont interdit cette fête d'inauguration dans la crainte qu'une manifestation quelconque pour la Triple Entente ne se produisit. Les journaux tchèques, prenant acte de cette interdiction significative, déclarent que tout le peuple tchèque se rassemblera, par la pensée, autour du monument de son chef aimé et respecté, qui, pendant toute sa vie combattit pour la liberté et les droits de la Bohême.

L'optimisme magyar. — Deux hommes d'Etat magyars se sont prononcés tout récemment sur la situation de l'Empire. Le comte Khuen-Hedervary, ancien président du Conseil et actuellement président du parti national de travail, a dit à un correspondant : « Je crois que la Triple- Entente peut être certaine que l'Allemagne et l'Autriche- Hongrie ne peuvent plus être vaincues. On a le droit d'être optimiste aujourd'hui plus que jamais. Si nos adversaires n'ont pas réussi à nous battre depuis huit mois, ils ne nous vaincront pas dans l'avenir. Notre situation actuelle donne l'espoir d'une victoire complète ».

Le comte Andrassy écrit dans le Magyar Hirlap de Budapest : « Si la guerre n'a pas été terminée aussi vile que nous l'avions espéré et si elle dure encore plus longtemps que nous ne supposions, rien n'est changé quant à notre puissance de sacrifices el à notre foi dans la victoire. Pendant mon séjour en Allemagne, j'ai pu me rendre compte que l'on envisage la possibilité d'une prolongation de la guerre avec une pleine tranquillité. On ne pense pas à conclure la paix avant d'avoir toutes les garanties d'une paix honorable et de longue durée. En Autriche-Hongrie, on est du même avis. Il est inutile de verser trop de sang, mais tant que nous ne sommes pas maîtres de notre pire et plus terrible ennemi, il est impossible de songer aux pourparlers de paix. L'Autriche-Hongrie atteindra le but qu'elle s'était fixé plus vite que ses ennemis ne pensent ».

L'Autriche et l'Italie. — Le conseil de la couronne, tenu le 8 mars è Vienne, devait trancher la question de l'attitude de l'Autriche en cas d'intervention de l'Italie. Le gouvernement de Vienne par^iissait avoir compris qu'il devait, en présence des complications actuelles, céder sur quelques points aux exigences italiennes pour empêcher le membre neutre de la Triplice de participer à la guerre à côté des Alliés. François-Joseph était personnellement décidé à n'entrer dans aucune des combinaisons qu'on lui suggérait, et répétait invariablement : « On ne paie pas la

trahison » Mais le chef de l'état-major, Conrad von Hôtzendorf, dont il escomptait l'appui, jugeait autrement, trouvant qu'il était plus opportun pour le salut de la monarchie de se soumettre aux désirs de Berlin. Ainsi l'empereur dut céder à la majorité.

L'Allemagne était prête à se porter garant de la cession du Trentin, mais après la guerre seulement, invoquant l'impossibilité d'y procéder immédiatement par suite de difficultés d'ordre administratif et surtout militaire.

Et tandis qu'à Rome le prince de BQlow s'efïorce d'arranger habilement les choses et de persuader la Consulta afin de détourner le danger de l'Allemagne, menacée, elle aussi, par une intervention hostile de l'Italie, réclamant beaucoup plus que le Trentin, en Autriche on admet de plus en plus l'idée d'une résistance opiniâtre. On se retranche dans la confiance absolue des positions stratégiques extrêmement favorables dans le sud des Alpes où l'Autriche a amassé d'importants contingents de troupes augmentés encore de régiments allemands, et on envisage l'action de l'Italie avec un optimisme que l'on ne peut certainement comprendre et approuver ailleurs qu'en Autriche.

Dans les milieux officiels autrichiens, on manifeste même l'espoir de régler très vite et encore en vainqueur l'intermède austro-italien dans la guerre actuelle.

On n'a pas besoin d'ajouter que personne à Vienne n'est favorable à une cession de Trieste. Berlin non plus n'y consentirait pas. D'après l'opinion des hommes d'Etat et d'après les publications pangermanistes, on est convaincu que Trieste est indispensable non seulement à l'Autriche, mais aussi à l'Allemagne, pour réaliser les plans de son expansion dans les Balkans et en Asie. On répète avec persistance à Vienne, qu'après la guerre, l'Allemagne désire établir une station dans l'Adriatique pour ses bateaux, et on espère former avec les forces navales autrichiennes et turques une flotte assez puissante pour faire échec à la flotte italienne. Tandis que Vienne et Budapest sont absolument contre l'Italie ainsi que cela s'est souvent manifesté par les tracasseries dont les sujets italiens ont été l'objet, les slaves d'Autriche-Hongrie sont prêts à appuyer jusqu'à un certain point ses revendications. Le gouvernement de Berlin paraîtrait certainement plus aimable envers son ancienne alliée quoique n'étant pas animé de meilleures intentions à son égard. Il est évident que le Trentin n'a pour l'Italie qu'un intérêt moral. Ses ambitions vont plus loin, toujours aux dépens de l'Autriche Hongrie et de l'Allemagne. Son but principal est d'avoir Trieste, de se fixer solidement en Albanie et d'occuper des points importants en Asie-Mineure. Ainsi elle pourrait remplir sa mission politique et ses désirs d'expansion économique et coloniale.

Situation Economique

Comment l'Autriche eift approvisionnée. — Ces temps derniers, on a procédé à un recensement des farines et du blé. D'après les relevés officiels, on a établi une moyenne de 6 kilogrammes par mois et par personne jusqu'à la prochaine récolte. Mais cette moyenne n'est nulle part bien assurée. Même la Bohême, le pays le plus riche, le plus fertile, présente malgré cela un déficit. Au lieu de

30 kilogrammes par personne calculés pour les cinq mois' on ne peut disposer que de 23. Prague, relativement bien approvisionnée, n'a que 25 kilos par tète, tandis que les faubourgs, surtout Zizkov avec 5 kilos et Vinohrady avec 16 kilos par habitant, présentent un déficit très sensible.

Il faut remarquer que la moyenne établie par l'État ne peut suffire qu'aux habitants de villes. Dans les campagnes où la farine joue le rôle principal dans l'alimentation, il sera impossible de se contenter de ce minimum. La pénurie de farine se fait déjà sentir. A Vienne plusieurs fois la population a manifesté son mécontentement en criant : « Nous voulons du pain ! Que la guerre finisse !» Les mêmes démonstrations se sont produites dans plusieurs villes de province, surtout dans les centres ouvriers.

La situation n'est pas sensiblement meilleure dans la Hongrie où cependant les approvisionnements étaient importants. Le nord de la Hongrie souffre principalement. On a, paraît-il, payé jusqu'à 30 couronnes 2 kilos de lard et 2 kilos de porc.

L'approvisionnement des armées en farine est très insufSsant. Quelquefois même les soldats manquent de pain, et dans ce cas on leur donne 14 hellers par jour de dédommagement. Les portions de viande ont diminué, et une fois par semaine, elles ont été supprimées. Il est facile de comprendre que, par suite du manque de vivres, même les soldats allemands et magyars de l'armée autrichienne commencent à devenir menaçants.

L'avoine fait de plus en plus défaut pour les chevaux, et on a dû démonter quelques détachements de cavalerie et les verser dans les troupes à pied.

Depuis longtemps les provisions de fusils et d'uniformes sont épuisées et on n'en a qu'une très petite quantité pour les nouvelles recrues. Sur les champs de manœuvre quand une compagnie a terminé ses exercices, elle passe ses fusils à la suivante.

Par suite de la rareté du salpêtre, plusieurs usines ont arrêté le travail ce qui retarde fatalement la fourniture des munitions. On peut constater la même situation en Allemagne bien aue les nouvelles officielles le contestent.

Un emprunt de guerre nouveau est parait-il décidé en Autriche pour le mois de mai, mais la presse a été invitée à ne pas en parler jusque-là. On a peur de compromettre ainsi par de nouvelles conquêtes des Russes l'entreprise préparée. Certainement le fait de l'occupation des pays Tchèques par les armées russes atteindrait très sensiblement les forces économiques de l'empire.

Nouvelles de l'Armée

La chute de Przemysl. — On a beaucoup écrit sur la chute de Przemysl, et la presse autrichienne l'a commentée et expliquée de toutes façons. On a fait ressortir l'héroïsme de la garnison. Nous ne voulons pas le contester, mais il met d'autant plus en lumière la médiocrité de l'état-major autrichien. Tout le monde connaissait l'importance capitale de Przemysl pour la défense de l'Empire austro-hongrois. Sa chute, qui a ouvert la route aux Russes, démontre toute l'incurie de l'administration militaire. S'il est vrai que la famine en a été la cause, c'est une accusation grave

contre elle. Le ravitaillement a toujours été un des points faibles de l'armée autrichienne et il jouait, cette fois, le rôle décisif dans la défense de la forteresse.

Quand les Russes ont évacué un moment les environs de Przemysl, les autrichiens se sont servis, sans réflexion, des provisions amassées dans la forteresse pour ravitailler des troupes de campagne, et ils n'ont pas songé par la suite à les remplacer. C'est ainsi que, lors du second investissement, Przemysl s'est trouvé dans une situation beaucoup moins favorable au point de vue de la résistance ; les forts étaient capables de tenir encore longtemps, mais la famine devait fatalement livrer la place.

Les Magyars, très intéressés au sort de la forteresse, puisque c'étaient, pour la plupart, des soldats magyars qui la défendaient, reprochent amèrement sa négligence au gouvernement militaire autrichien. Nous avons ainsi appris par eux qu'on avait inutilement réuni une grande quantité de troupes à Przemysl, et qu'on a sacrifié sans profit aucun une masse d'hommes lors des dernières sorties. Les Magyars n'ont pas été seuls à protester. Il y a eu des protestations même à Vienne, principalement devant le ministère de la guerre où la population est allée crier (( Honte » aux gouvernants. L'énervement et la surprise ont été d'autant plus grands que les communiqués officiels qui font tous leurs efforts pour diminuer la valeur de l'armée russe, avaient dissimulé, jusqu'au dernier moment, la vraie situation de Przemysl. Dans les milieux militaires, cet événement a causé une vraie consternation. Les officiers ne cachent point maintenant qu'il n'est plus possible de sauver le prestige militaire de l'Autriche. Ainsi s'accumulent les faits qui tendent tous à prouver que cette guerre n'a été qu'une folie et un crime perpétré par les camarillas de Vienne et de Budapest contre les peuples d'Autriche- Hongrie.

Les <( Hussards de la benzine ». — Dans le Times, M. Stanley Washburn a parlé, dans une de ses corres pondances du front russe, de l'attitude scandaleuse des officiers autrichiens de la garnison de Przemysl. Jusqu'au dernier moment de la résistance, ils ont conservé leur morgue aristocratique. Tandis que les soldats souffraient de la faim et du froid, mangeaient du chien, du chat et des chevaux crevés, les officiers se réunissaient au café Sieber et à l'hôtel Royal pour y faire la fête.

Sur le front serbe, il en était de même. On ne peut affirmer que tous les officiers se conduisent ainsi, mais les représentants de l'aristocratie et de la riche bourgeoisie n'abandonnent ni leurs allures ni leur vie de luxe en temps de guerre. Sur le front serbe, ils organisaient des fêtes, et pour se procurer les provisions qu'il fallait chercher souvent très loin, ils employaient des automobiles militaires, même celles qui étaient nécessaires au service de santé.

Les soldats autrichiens les avaient surnommés les « Hussards de la benzine ».

Après Przemysl ce sera le tour de Budapest. — La chute de Przemysl a causé une vraie consternation en Hongrie. La population est devenue très pessimiste, croyant le pays plus que sérieusement menacé. Ce qui caractérise le mieux la situation est que les habitants de Budapest commencent à quitter la ville.

Défenses fortifiées entre Vienne et Budapest. — En automne, 1 etat-major autrichien envisageait la possibilité d'une avance russe vers Vienne par la Galicie et la Moravie. Mais en ce moment, les Russes progressent en Hongrie, et on commence à comprendre qu'il existe encore un autre danger. Aussi a-t-on décidé de compléter non seulement les défenses fortifiées des deux capitales, mais encore de préparer une ligne défensive sur tout le front entre Budapest et Vienne.

On complète la défense de Vienne. — On est occupé à creuser des tranchées et à établir des réseaux de fils de fer autour de la capitale à une distance de six kilomètres. Les tranchées sont protégées par une couche de béton de 1 m. 40 d'épaisseur. Les braves Viennois, optimistes comme toujours, croient maintenant que leur bonne et chère ville sera ainsi pour les Russes un problème strate gique beaucoup plus grave ne le fut Przemysl. Et si le béton armé trompe leur dernière confiance, ils ne sauront plus à quel saint se vouer, ayant perdu tout leur espoir dans la puissance militaire et dans la force inébranlable de l'Autriche.

Cracovie commence à être évacuée. — Le gouvernement militaire a procédé à l'évacuation de la population civile aussitôt après la chute de Przemysl. Les habitants qui désirent rester en ville, doivent avoir des provisions pour six mois. Mais comme il n'y a rien à acheter ni à Cracovie ni dans les environs, la plupart d'entre eux sont ainsi forcés de quitter la ville. C'est justement ce que les autorités militaires désirent le plus. Les Polonais de Cracovie sont vraiment indignés par ces mesures. La presse polonaise parle de cette question dans de longs articles. Noica Reforma a invité la présidence de Polske Kolo et le Conseil National à s'occuper de cette affaire en faisant remarquer que les frais d'évacuation et l'installation et l'entretien des habitants dans des baraquements construits dans ce but seraient plus coûteux que leur entretien dans la cité même. D'après les] journaux polonais, nous pouvons voir que l'Autriche se rend compte de la faute qu'elle a commi.se à Przemysl en laissant la population civile dans la ville assiégée insuffisamment approvisionnée, et pour éviter une telle faute, elle retombe dans une beaucoup plus grave. — Après Cracovie, c'est ainsi le tour de VVieliczka d'être évacuée. Dans les environs de cette ville se trouvent les fameuses mines de sel très importantes pour l'Autriche.

L'étal major autrichien esl actuellement à Tesin (Teschen) en Silésie, maissi les Russes s'avancent surCracovie, ilsera transféré à Olomouc en Moravie.

En Tijrol. — On a procédé aussi à l'évacuation des places fortifiées dans le sud du Tyrol. Pour le moment, 200.000 personnes sont sans domicile dans cette région et pour la plupart aussi sans abri. A Innsbruck, les autorités sont désolées par ce fait. Le ministère de Vienne a donné ses ordres sans se rendre compte des conséquences.

Le moral de l'armée autrichienne. — Le régiment viennois des Deustchmeister est considéré comme régiment d'élite. A l'occasion du départ d'un contingent sur le front, quarante huit hommes ont déserté à la gare même.

L'officier chargé de ce transport, abasourdi tout d'abord, a excusé ce fait en disant qu'il y avait beaucoup de Slaves parmi ses hommes. Et pourtant c'est un régiment entièrement allemand.

Les pertes austro-allemandes d'après les rapports officiels, — Au commencement de l'année, on a remis officiellement aux officiers autrichiens la statistique des pertes des armées allemandes et autrichiennes. Cette statistique diffère sensiblement de celle que le ministère de la guerre français a publiée tout récemment. D'après la statistique autrichienne, les Allemands ont eu jusqu'à la fin de l'année 1914, 480.000 morts, 96.000 blessés et 232.000 disparus. C'est moins de la moitié de ce que le gouvernement français a établi d'après les listes officielles des pertes. L'Autriche aurait perdu 150.000 hommes de moins que l'Allemagne, c'est-à-dire 341.000 morts et 80.000 blessés. On n'y indique pas les disparus et il n'est pas difficile d'en comprendre les raisons.

Trieste. — On apprend de Trieste que l'Allemagne a envoyé à Pola un sous-marin de son nouveau grand modèle, rU-74. Le chiffre élevé ne peut être qu'un bluff stratégique allemand, car il est permis de douter que l'Allemagne possède une telle quantité de grands sous-marins. Dans le cas contraire elle en aurait certainement envoyé plus d'un dans les eaux autrichiennes, môme si l'on considère que l'on n'a jamais été trop généreux à Berlin à l'égard du fidèle second.

L'espionnage allemand. — Le Carrière délia Sera a publié dans son numéro du 28 Mars, un article où l'on apprend que son correspondant, M. Luigi Barzini, ayant été arrêté en Belgique par les Allemands, a été invité à donner des explications sur une conversation téléphonique qu'il avait eue au mois d'octobre à Milan. Il est intéressant de remarquer comment une conversation téléphonique a pu être surprise dans un pays neutre par des agents de police secrète allemands ou au service de l'Allemagne.

LES SLAVES DU SUD

Protestation du Comité d'action des Émigrés Croates. — M. IL Hinkovitch, le principal défenseur des Serbo- Croates qui avaient été impliqués dans le procès de Zagreb en 190y, a fait, au « Foyer », le mardi 27 avril, une éloquente conférence sur la Croatie. Il a eu l'occasion, vers la fin de sa conférence, de donner lecture de la protestation adressée au comte Tisza par le Comité d'action des Émigrés Croates. Cette protestation, qui a été publiée déjà dans la presse italienne, mérite d'êtra reproduite intégralement :

« Le comte Tisza, dans un discours public récent, avait fait à la Croatie l'injure de vanter le loyalisme de la population croate et l'héro'isme des troupes yougoslaves dans lu guerre serbe.

A cette provocation, le Comité d'action des Émigrés Croates répond :

« Les Croates qui ont eu la bonne fortune de se soustraire à temps à la prison ou aux persécutions qui ne permettent

pas à nos représentants de manifester sur le territoire de la monarchie leurs vrais sentiments, protestent hautement en face de l'Europe civilisée et libérale, contre les insinuations du comte Tisza.

Tous les efforts du Ministre pour séparer les causes du peuple croate et du peuple serbe sont condamnés à un échec fatal. Comme l'ont prouvé de la façon la plus claire les paroles et les actes du Parlement de Zagreb, les Croates et les Serbes se considèrent comme une seule nation, une et indivisible, rattachée par les liens sacrés de la langue, de la patrie et du sang.

Le Comité Croate proteste avec énergie contre la guerre indignement déclarée à la Serbie et à la Tcherna Gora. Il repousse avec mépris les louanges que le Ministre s'est permis d'adresser à notre peuple et qui, dans sa bouche, ne sauraient être considérées que comme des injures. L'Autriche s'efforce, par des manifestations imposées, de fausser l'opinion de l'Europe sur l'état des esprits en Croatie ; ces manifestations puériles ne trompent plus aujourd'hui personne.

Fidèles au.'c traditions de leurs ancêtres, les Croates ont toujours affirmé leur volonté de vivre libres et indépendants. Ils n'ont jamais été séparés des Serbes que par des malentendus entretenus ou aigris par leurs ennemis communs.

La guerre actuelle est une guerre magyare et une guerre autrichienne ; elle n'est à aucun degré, une guerre croate ou slave. Contre l'Allemagne et l'Autriche, qui ne forment désormais qu'un seul groupe de conquérants, les Slaves de Croatie, de Serbie et de Tcherna Gora s'unissent dans une haine commune. Si le peuple croate n'était pas contenu par une force militaire contre laquelle il ne peut momentanément rien, ii se soulèverait aussitôt contre les chefs qui l'obligent à combattre sous le même drapeau que les Magyars, leurs oppresseurs séculaires, les Allemands, les ennemis éternels de leur race, et les Turcs, ces ennemis de la Chrétienté, pour laquelle les Croates ont versé des torrents de sang, en méritant ainsi le titre d'avant-garde de la Chrétienté.

Ils avaient salué avec joie les victoires des Serbes contre les Musulmans, ils ont assisté avec désespoir au monstrueux bombardement de Belgrade. Quand, il y a deux siècles, Eugène de Savoie y plantait les aigles impériales, il y apparaissait comme un libérateur. Aujourd'hui, les généraux de François-Joseph viennent comme meurtriers de nos frères et destructeurs de notre idéal. Les Croates avaient accepté loyalement l'union avec l'Autriche libératrice ; ils dénoncent sans esprit de retour l'alliance avec l'Autriche prussianisée qui trahit sa mission et foule aux pieds les Slaves pour assurer l'hégémonie germanique.

Nos fils sont encore contraints de combattre pour une cause détestée. Mais les Croates attendent avec confiance l'heure de l'affranchissement et de la vengeance. »

Les Tchèques et les Serbes. — Si les pays Tchèques ne peuvent actuellement aider les Serbes dans leur lutte héroïque comme ils l'ont fait pendant la guerre des Balkans, les colonies tchèques à l'étranger ne restent pas inactives. Dès le début de la guerre, les Tchèques d'Amérique ont contribué pour une somme importante aux fonds qui ont

été envoyés par les organisations serbo-croates d'Amérique en Serbie. Au mois de décembre, les Tchèques et les Slovaques ont formé pour la Serbie un corps sanitaire avec cinq médecins, tout le personnel d'infirmiers et le matériel nécessaire, et souscrit une somme importante pour son entretien. Tout récemment, le grand quotidien tchèque de Chicago la Svornost, publiait une lettre du chef de cette mission où M. Rudis-Jicinsky, actuellement à Uskub, parle avec une grande admiration de la bravoure des soldats serbes. Le lazaret tchèque rend d'excellents services, et si son activité a été quelque peu entravée par le manque de matériel chirurgical et de pansement dont souffre la Serbie, les Tchèques d'Amérique n'ont pas tardé à remédier à cet état de choses par de nouveaux envois.

Malheureusement, au mois de février, la mission tchèque a été privée de deux de ses collaborateurs les plus assidus. Le docteur J.-M. Karaet Madame Guca, infirmière, femme d'un des médecins, ont succombé à la fièvre typhoïde qu'ils avaient contractée en soignant les malades.

A son rapport M. Rudis-Jicinsky ajoute le récit d'un Tchèque, oiïicier de l'armée serbe. Quelques passages de cette lettre manifestent bien les sentiments des régiments tchèques envoyés contre leurs frères serbes.

« J'ai participé, écrit l'officier, au combat de Céru. C'était la première grande bataille après le passage de la Save et du Danube et l'invasion de la Serbie. Des régiments austrohongrois avaient été dirigés contre nous. L'Autriche, qui connaissait bien les sentiments de nos Slaves, avait mis les Tchèques et les Serbo-Croates en première ligne et, derrière eux, elle avait placé les Magyars et les Allemands avec des mitrailleuses. Et maintenant en avant! Si l'on faisait mine de reculer, on était mitraillé par les troupes d'arrière, et malgré cela, personne ne voulait marcher contre les Serbes. Mais on a été obligé tout de même. Alors on s'avançait, mais on tirait en l'air et à un moment donné, on se rendait. Comme ils étaient joyeux, comme ils chantaient, nos gars prisonniers dès qu'ils se trouvaient au milieu des rangs serbes où ils étaient reçus à bras ouverts. »

Des pays Yougoslaves. — De tristes nouvelles nous parviennnent toujours des pays serbo-croates où la brutalité policière autrichienne doublée du fanatisme magyar sévit depuis la fin de juillet. Les actes de barbarie commis par ces deux complices formeront un dossier volumineux d'accusation. La presse croate a été restreinte au minimum et tout récemment le quotidien Hroat, journal du parti de Starcevic a été suspendu. 70.000 personnes ont été expulsées de Bosnie et d'Herzégovine et déportées dans le Monténégro avec l'intention évidente de livrer aux soufrances de la misère non seulement les réfugiés, mais aussi les indigènes. Les provisions et les ressources du Monténégro sont forcément réduites. Le gouvernement ne peut donner qu'un franc par jour et par famille ce qui est d'autant plus insuffisant que la cherté des vivres règne maintenant dans le pays. Ce ne sera pas, certes, la voisine Albanie qui remédiera à cette situation difficile.

Un comité serbe de secours (Serbian Relief Found) s'est constitué à Londres. Il a envoyé tout récemment 500 livres sterlings pour les réfugiés de Bosnie et d'Herzégovine et on espère rassembler prochainement des fonds plus importants.

Monsieur R. Seton-Watson, l'un des hommes qui connaissent le mieux la question sud slave, auteur d'ouvrages importants qui se sont occupés des problèmes de races et des luttes politiques en Hongrie, a publié, dans le Times, du 30 mars, un article important sur la politique de dépopulation pratfquée en Bosnie par les allemands et les magyars.

AMITIÉS TCHEQUES

La question des Tchèques au Sénat et à la Chambre. — A l'occasion de la discussion au Sénat, le 6 mars, de la loi concernant les naturalisations de sujets originaires des puissances en guerre avec la France, la question des Tchèques se posait. Fallait il les confondre, eux et les autres slaves «irrédentistes», avec les austro-allemands où non? Il n'a pas paru possible d'insérer dans la loi des exceptions formelles en faveur des Slaves d'Autriche- Hongrie et d'Allemagne, mais elle laisse au gouvernement le droit d'examiner avec bienveillance les cas particuliers. L'intervention de Monsieur Louis Martin a donné à la discussion une importance particulière pour nous. L'honorable sénateur du Var a plaidé pour les Tchèques et les Slaves en général, et dans le beau discours qu'il a prononcé à cette occasion, non seulement il s'est montré un fervent ami du peuple tchèque, mais il a prouvé une connaissance précise de la question tchèque. C'est pour la première fuis depuis longtemps que celte question se présentait dans une assemblée législative, et il eût été difficile de le faire en termes plus généreux et plus justes.

A propos de la môme loi à la Chambre (séance du 2 avril], on s'est occupé aussi des Tchèques. Le ministre de l'Intérieur, Monsieur Malvy, a résumé dans sa réponse ce que le gouvernement a fait en faveur des Tchèques et des Polonais depuis le commencement des hostilités, et il est certain que le gouvernement français s'est appliqué de tout son pouvoir à adoucir les souffrances que créait fatalement l'état de guerre. Ces mesures de haute bienveillance ne peuvent qu'affirmer les liens d'une amitié sincère et réfléchie qui atlachent depuis toujours le peuple tchèque à la France. C'est avec fierté que tous les 1 chèques liront les paroles prononcées par M. Malvy à ce sujet et oii se manifeste la grande confiance du gouvernement français dans ses amitiés lointaines slaves. C'est aussi avec joie qu'ils se souviendront de l'intervention amicale de Monsieur Jean Longuet et surtout du discours de Monsieur Galli, député de Paris, qui, ami de la Bohême, de longue date, n'a pas manque l'occasion, en rappelant ses impressions personnelles, d'affirmer les sympathies des Tchèques pour la France. « J.'en sais quelque chose, disait il, personnellement, ayant eu 1 honneur d'eue reçu à Prague comme président du conseil municipal de Paris. Je vois quelles manifestations enthousiastes soulevait le seul nom de la France au milieu de ces populations qui ont toujours été profondément attachées à notre pays et auxquelles l'oppresseur fait payer cher leur patriotisme obstiné. »

L'Amérique et les Tchèques. — M. William S. Monroe, professeur au Collège de Montclair N. J. (Etats-Unis), ami fidèle de la cause tchèque, auteur de 1 excellent livre

"Bohemia and the Cechs" et d'autres œuvres ethnografiques concernant les Slaves, voyage en ce moment aux Etats-Unis et organise partout des conférences sur les aspirations des Tchèques pour lesquels ils ne cache pas son admiration et ses sympathies. Actuellement M. Monroe se trouve à Chicago, en plein cœur de la plus nombreuse colonie tchèque des Etats-Unis. Ses conférences sont organisées sous le patronage des puissantes loges maçonniques tchèques. Entre autres, il a parlé au " Press-Club", ainsi qu'à l'Université de Harrison à Chicago.

Dernières nouvelles. — Depuis le 11 Avril, on a commencé, en Autriche, la vente du pain au moyen des tickets délivrés par les autorités municipales. Mais dès le premier jour, des protestations ont éclaté dans toutes les villes. Des démonstrations se succèdent à Vienne où la population a manifesté très énergiquement son mécontentement devant l'Hôtel de Ville, à Schœnbrunn et surtout dans le quartier ouvrier d'Ottakring où on a mis à sac plusieurs boulangeries et pâtisseries. On proteste aussi bien contre l'insuffisance de la ration que contre la mauvaise qualité du pain. Le manque de blé et de froment que la Hongrie refuse de livrer cause de grandes difficultés. Ainsi le gouvernement envisage l'éventualité de remplacer toutes les autorités des communes par des commissaires gouvernementaux. Il .s'agit de rendre plus difficile toute piotestation ayant pour motif le manque de vivres.—

— Le gouvernement militaire et la police de Vienne sont prêts à interner dans des camps de concentration les flômenls suspects de la population au cas où la gravité de la situation le commanderait, afin d'empêcher toute propagande séditieuse. Ce sont avant tout les Slaves qui sont visés par ces mesures. —

— En Moravie nous avons à enregistrer une nouvelle arrestation pour haute trahison. Cette fois c'est le député socialiste démocrate Bechyne. Il comparaîtra très prochai- ' nement devant le conseil de guerre. —

— Tout l'intérêt s'attache aux opérations militaires dans les Carpathes. Le nombre des blessés qui arrivent journellement dans les capitales a beaucoup augmenté ces derniers temps, et l'on peut ainsi juger de l'importance et de l'acharnement des combats qui ont été Uvrés. Depuis ces trois dernières semaines, les Allemands, toujours fidèles aux promesses de protéger leurs alliés et serviteurs les Magyars, ont envoyé, par Vienne, plus de 3U0.000hûmmes de leur front occidental dans les Carpathes. —

— En Hongrie, on a activé le plus possible les préparatifs pour la défense du pays. Les chemins de fer sont presque exclusivement réservés aux opérations militaires, et les transactions commerciales et le trafic des voyageurs sont restreints, même complètement arrêtés sur la plupart des lignes. En toute hâte, on établit de nouvelles communications, routes et chemins de fer, et on fortifie plusieurs villes qui pourraient arrêter l'avance des Russes. —

— Les métaux manquent de telle sorte que le gouvernement a l'intention de réquisitionner les installations des distilleries. —

Le Gérant : L. Mathieu.

Imp. des Beaux-Arti (A. Mullkr), 79, rue Dareau, Parie.

LA NATION TCHÈQUE paraît le !"'•• et le 15 de chaque mois

Rédaction et Administration : 23, rue Boissonade, PARIS (14').

Tous les envois concernant la Rédaction doivent être adressés à M. Rodolphe Kepl, Secrétaire général.

La Rédaction est à la disposition des Abonnés et des Lecteurs de LA NATION TCHÈQUE pour tous les renseignements sur les Pays Tchèques.

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CONDITIONS D'ABONNEMENT

France et Colonies :

6 francs.

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Les Organisations Tchèques à l'Étranger :

FRANCE

Comité de la Colonie et des Volontaires Tchèques 16, Rue Richelieu, Paris.

Conseil National des Colonies Tchéco-Slaves 16, Rue Richelieu, Paris.

Ligue Franco- Tchèque, 9, Rue de Valois, Paris.

AMÉRIQUE

Bohemian National Alliance 1825, Blue Island Ave., Chicago, 111.

Bohemian American Committee 302 E. 72 St., New- York, N.Y.

Slovak's League, Pittsburgh, Pens.

RUSSIE

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Comité d'action Tchèque 24, Zvenigoradskaïa, Petrograd.

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London Bohemian Committee 26, Gloucester Road, Regent's Park, London N.W.

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Union des Associations Tchèques de Suisse 17, Hegarstrasse, Zurich.

1*'« Année. — N" 2.

15 Mai 1915.

I^EVUE BI-MENSUELLE

Directeur : Ernest DENIS, Professeur à la Sorbonne

SOMMAIRE

Les Volontaires Tchèques. |

Aux Amis de la première heure.

L'Union Douanière entre l'Autriche-Hongrie et l'Allemagne.

Varsovie pendant la Guerre.

Bibliographie.

Echos et Nouvelles.

Les Slaves du Sud,

23, rue Boissonade, 23

'Le N° 25 Centimes

LA NATION TCHÈQUE paraît le !«•• et le 15 de chaque mois

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!*■•• Année.

15 Mai 1915.

%EVVE BI-MENSUBLLE

Directeur : Ernest DENIS, Professeur à la Sorbonne

SOMMAIRE

Les Volontaires Tchèques.

Aux Amis de la première heure.

L'Union Douanière entre l'Autriche-Hongrie et l'Allemagne.

Varsovie pendant la Guerre.

Bibliographie.

Echos et Nouvelles.

Les Slaves du Sud.

Revues et Journaux.

Faits et Informations.

PARIS 23, rue Boissonade, 23

'Le N° 25 Centimes

%EVVE BI-MENSUELLE

Première année.

15 Mai 191 5

LES VOLONTAIRES TCHÈQUES

Nouvelles de victoire. L'armée française prend l'offensive, refouie l'envahisseur, délivre quelques-uns de nos villages qui haletaient depuis des mois sous la botte d'un ennemi dont on ne saurait dire s'il est plus féroce ou plus stupide.

Au milieu de l'allégresse sacrée (jui envahit les âmes, le cœur se serre et les yeux se mouillent à la pensée des héros qui ont donné leur vie pour préparer notre afiranchissement.

Dans les combats de ces derniers jours, les volontaires tchèques étaient placés à l'avant-garde, et à la tête de leurs camarades de France, ils ont enlevé d'un élan magnifique plusieurs lignes de tranchées.

Beaucoup sont tombés. D'après les premiers renseignements que nous recevons, plus de cinquante ont été blessés, quatorze ont été tués. Gloire imfiéris-

ible à leur mémoire 1

Parmi ceux qui sont morts, plusieurs étaient de nos amis les plus chers ; quelques-uns, par leur situation, par leurs études, par leurs talents naturels, étaient appelés au plus brillant avenir. Ils n'ont pas hésité à tout sacrifier pour défendre la cause de la civilisation et de la liberté. *

Du moins, plus heureux que leurs frères de Bohême, ((u'un souverain criminel envoie à la boucherie pour servir les intérêts des Allemands, leurs ennemis séculaires, ils sont tombés en sachant qu'ils préparaient I émancipation de leur patrie.

La France n'oubliera pas leur dévouement qu'ils ont scellé de leur sang.

Le jour approche où, dans Prague rachetée, on célébrera la mémoire de ces combattants de la première heure qui, dans les plaines de l'Artois, comme les vieux Hiissites, leurs ancêtres, ont été les bons soldats de Dieu.

Les douleurs que sème la guerre sont trop dures t't les tristesses que nous laissent tant d'espoirs (iiuchés et tant de vertus disparues, sont trop amères. Nous n'y résisterions pas, si nous ne fixions obstinément nos regards vers l'avenir de lumière et d'afTrancliissement que nous préparent ces holocaustes.

A nous tous, à la Bohême entière, ces vainqueurs ensanglantés nous tracent le devoir. Comme les Serbes, les Tchèques, en tombant, nous crient : En avant, frères ; en avant !

En avant pour la destruction définitive de la tyrannie germanique ! En avant pour l'affranchissement de la Slavie! En avant pour que les bandits de Budapest ne puissent plus tyranniser les enfants slovaques ! En avant pour que les ouvriers tchèques ne soient plus foulés aux pieds par les séides de Berlin ! En avant !

La Rédaction

Aux amis de la première heure

Quelques amis ont bien voulu nous exprimer leur approbation, et leurs encouragements nous sont précieux. La lâche que nous entreprenons est difficile ; nous n'ignorons pas que nous ne triomptierons pas aisément de l'indifférence et de l'ignorance de beaucoup de lecteurs. Nous savons aussi combien sont lourdes les préoccupations qui pèsent sur cliacun de nous, et nous comprenons que beaucoup de patriotes éprouvent un peu d'élonnement et même une sorte de scandale à nous voir détourner notre attention des frontières françaises pour nous occuper de questions qui leur paraissent lointaines et étrangères. Nous sommes convaincus que, s'ils veulent bien nous suivre quelque temps, ils se rendront compte que c'est avant tout liiitéièt national qui nous guide.

Un éminent historien. NL Aulard, disait, un des premicis jours de la guerre : il faut être un bon européen. Personne n'ignore que M. .Aulard est un ardent patriote. Il n'y y pas contradiction entre les deux termes, au contraire.

Nous voulons tous, je crois, rendre impossible le retour, de cataclysmes analogues à celui d'aujourd'hui; nous désirons que la France jouisse de ce qui lui a manqué depuis 1870, la sécurité dans l'honneur. Nous espérons, — non pas conquérir une hégémonie qui n'a jamais été que funeste à tous ceux qui l'ont un moment obtenue, — mais assurer notre indépendance, une indépendance réelle, effective, qui ne nous soit pas momentanément concédée par la dédaigneuse condescendance d'un peuple voisin ; nous avons besoin de sécurité, de confiance, alin que chacun de nous puisse travailler de son mieux au progrès général.

Nous ne prêchons pas l'ascétisme et nous ne demandons à personne l'esprit de sacrifice. Notre désir est plus

modeste' : nous voudrions persuader nos lecteurs que le bonheur de chacun de nous est subordonné au bonheur de tous et que la sécurité de la France a pour condition une organisation rationnelle de l'Europe. Nous ne nous dissimulons pas dailleurs que nous manquons ainsi à un degré humiliant de toute originalité. Nous répétons, avec beaucoup moins de talent — mais avec la même conviction — ce qu'enseignaient les républicains de 1848 et les théoriciens de la Révolution. Il est parfaitement possible qu'à ce point de vue, nous soyons, sans nous en douter, d'abominables réactionnaires. Que les sages de l'avenir aient pour notre erreur un peu d'indulgence. — Mais, nous l'avouons en toute humilité, nous n'arrivons pas à comprendre le sens qu'aurait notre victoire si, après ûotre triomphe, nous devenions à notre tour les simples adorateurs de la force brutale que préconisent les Impérialistes allematids.

Si nous défendons l'indépendance de la Bohème, c'est donc, en premier lieu, parce que nous jugeons absurde qu'un peuple de dix millions d'hommes, dont personne ne conteste les hautes qualités et qui a, dans le cours d'une longue histoire, donné à diverses reprises la preuve d'un remarquable génie national, soit condamné à user ses forces dans une lutte improductive contre une dynastie étrangère et une race rivale qui lui conteste ses droitsl es plus naturels, sous l'unique prétexte qu'elle est plus nombreuse. Le progrès moral, — comme le progrès économique, — suppose la diminution des frottements qui diminuent le travail utile et le rendement net. Dans la lutte commune que doit mener l'hiimanité contre la misère et le mal, les Tchèques demandent leur droit au travail. Nous ne voyons pas à quel titre on le leur contesterait.

Le seul moyen de rendre les conflits plus rares est d'assurer à chacun le minimum de liberté et de bonheur qui lui est indispensable. Oppression et révolution sont des termes inséparables. Laisser les Tchèques sous la domination des Habsbourgs, qui se sont si obstinément pénétrés de la supériorité germanique qu'ils on ont oublié leurs intérêts les plus manifestes, c'est laisser subsister au centre de l'Europe un foyer d'agitation et préparer les éléments d'un nouvel incendie. — Est-ce notre intérêt ?

Nous l'avons dit déjà, et nous le répéterons souvent, parce qu'il s'agit d'une vérité primordiale, et qu'il est indispensable que tous s'en pénètrent. — Quel que soit le traité de paix, quelque combinaison que l'on invente, si ingénieuse soil-elle, nous aurons toujours à nos côtés quelque 80 millions d'Allemands. — C'est une race abominable, odieuse, exécrable, nous crie- 1- on de tous les côtés. — Soit, bien que nous n'aimions guère ces condamnations en bloc. Mais en quoi ces crimes modifient ils la question ? — Quelque perverse que .soit la race germanique, on ne la supprimera pas. On ne lui enlèvera même pas ses qualités, qui ne sont pas aimables, tant s'en faut, mais qui n'en sont pas moins réelles. Les Allemands sont laborieux, tenaces et méthodiques. Ce no sont pas des vertus médiocres. Quiconque a étudié l'état de l'Allemagne au lendemain de la guerre de trente ans ou de l'ère Napoléonienne et considère ce qu'elle était devenue cent ans plus tard, accordera sans difïiculté que peu de nations sont aussi

capables d'efïort persévérant et que, même aux heures des pires revers, elle garde sa volonté de domination.

Elle sera toujours un voisin dangereux et qui aura besoin d'être surveillé de près. Pour nous préserver de ses accès de rage, qui sont fréquents et redoutables, on a proposé divers moyens. M. Asquith, dans son récent discours, a parlé de la destruction du militarisme prussien, — • ce qui serait fort bien, mais n'est pas absolument clair. Il a été question aussi de supprimer l'Empire et de reconstituer les Etats confisqués par la Prusse en 1866. — Certains voudraient une confédération du sud dont ils confieraient la présidence aux Habsbourgs, de manière à créer à 'Vienne un centre de résistance contre Berlin. — Nous n'avons pas à discuter ici la valeur plus ou moins réelle et durable de chacune de ces propositions. Leurs défenseurs les plus convaincus avoueront sans peine qu'ils ne sont pas très sûrs de l'efficacité du remède qu'ils prônent, ou tout au moins qu'un supplément de garantie ne saurait nuire. — Ce supplément de garantie, nous le demandons à la constitution, sur la frontière orientale de l'Allemagne, d'une série d'États slaves ou mixtes, mais où l'élément non germanique sera prépondérant et qui, pour se maintenir, seront condamnés à surveiller et à réprimer les menées envahissantes de leurs redoutables voisins. En enfermant ainsi les Allemands dans une solide barrière, nous nous protégerons contre leurs essais de revanche et peut-être réussirons-nous à la longue, pour leur plus grand avantage et le profit général, à abolir chez eux les habitudes d'envahissement et de rapine qui soulèvent aujourd'hui le monde entier contre eux.

L'instinct de défense et de préservation qui est nécessaire à la conservation de la vie sur la terre, se traduit naturellement par la volonté de puissance. A l'état primitif, les hommes, — et par conséquent les peuples — éprouvent un irrésistible désir d'imposer aux autres leur domination. Avec une parfaite bonne foi, ils prétendent représenter le progrès, la raison, la vérité, et ils se croient tenus de massacrer ceux qui n'acceptent pas docilement leurs idées. Différent est synonyme d'ennemi. — Jusqu'au moment où cet adversaire que l'on extermine et que l'on réduit en esclavage, offre une résistance assez obstinée pour inspirer à l'agresseur quelque crainte et par conséquent quelque respect. — Les diverses confessions se sont proscrites et envoyées mutuellement au bûcher jusqu'au jour où les victimes ont couru aux armes et infligé aux bourreaux quelques dures leçons. La tolérance est née de la conviction que le voisin qui n'a pas la même opinion que vous se défendrait si vous entendiez lui imposer vos doctrines. Nos vertus sociales ne sont que la forme idéalisée des constatations de l'intérêt individuel.

Quand les diverses nations se seront convaincues que, si elles essayaient d'imposer leur hégémonie, elles se heurteraient à de telles difficultés que le succès même ne compenserait qu'imparfaitement leurs sacrifices, elles apprendront à respecter chez les autres ce qu'elles admirent justement chez elles mômes, le culte des aïeux et la fidélité aux traditions nationales. Pour que les Allemands se guérissent de la manie d'organiser le monde à leur guise, — ce qui n'est qu'une forme de la folie religieuse, — il est indispensable que l'on crée autour d'eux une Europe qui, par sa

constitution seule, les détourne des vaines convoitises. — Timor domini, initium sapientiœ ; la peur d'être battu est le commencement de la sagesse.

Nos rois l'ont toujours compris. François I"' envoyait une ambassade à Prague pour attirer l'attention des seigneurs tchèques sur l'imprudence qu'ils commettaient en appelant au trône Ferdinand I"' de Habsbourg; et quand il défendait son royaume contre les hordes espagnoles et impériales, Henri IV avait dans son camp le seigneur de Ziérotin, qui représentait près de lui les protestants de Moravie. Richelieu négociait avec Waldslein pour créer en Bohême un royaume indépendant, et Chevert y établissait un Empereur qui aurait été chargé de surveiller à la fois Vienne et Berlin. On ne nous accusera pas d'avoir de trop médiocres répondants.

Cçs idées ont d'ailleurs été défendues depuis longtemps, — naturellement .sous la forme que les événements permettaient — par M. Louis Léger. Aussi n'avons-nous pas été étonnés de la sympathie qu'il a bien voulu nous témoigner.

Non pas étonnés, mais profondément heureux et recon naissants. On ne dira jamais assez les services qu'a rendus à la cause slave ce précurseur qui a été à la fois un savant et un apôtre et qui, isolé pendant un «[uart de siècle, a su à lui seul occuper la scène, éveiller la curiosité publique et .se préparer des auxiliaires et des continuateurs. Le livre qu'il a publié avec la collaboration de Fric en 18(i7, sur La Bohi'ine Idstorique, pittoresque et littéraire, est le premier qui ait donné au public français une étude sérieuse et directe du peuple tchèque. Cinquante années de travail continu et de luttes n'ont ni épuisé sa verve ni attiédi sa foi, et nous comptons sur son concours actif pour achever l'œuvre qu'il a commencée.

D'autres amis nous sont venus et ils ont ajouté à leurs éloges des conseils dont nous leur savons un gré infini. Nous n'ignorons aucune des imperfections de notre essai ; nous nous efforcerons de profiter des avis que l'on nous donne.

Sur un point cependant, nous résistons, — timidement, avec inquiétude, — parce que nous nous mettons ainsi en opposition a\ec des hommes dont nous admirons la science supérieure et dont nous aimons les hautes qualités morales. On nous reproche notre purisme slave. — La question est déjà bien assez difficile en soi, nous écrit-on ; pourquoi troubler encore vos lecteurs par des devinettes géographiques '} Qui reconnaîtra BrOnn dans Brno, et Agram dans Zagreb. — Respectez les noms consacrés. — Mais n'est-il pas contraire à une bonne méthode de donner aux villes et aux pays des noms qu'ils n'ont jamais portés, et convient-il de reconnaître aux Allemands un droit de propriété sûr des régions qui ne leur appartiennent pas ? — Évidemment, en pareille matière, la limite est difficile à trouver. L'afTectation de l'exactitude est puérile et de mauvais goût; quand certains mots sont passés dans la langue, il n'y a qu'à les accepter et nous n'écrirons pas plus l'raha que London ou Moskva. Mais n'est-ce pas donner une idée fausse aux lecteurs que de leur parler de Leniberg, de Laibach ou de Spalato? Ne vaut-il pas mieux les avertir en quelque sorte du premier coup qu'il s'agit d'une villn polonaise, Slovène ou serbe? La sincérité du

dictionnaire et l'épuration de l'atlas sont une des formes de l'émancipation nécessaire. Nous pourrions encore admettre les noms d'Eger et Reichenberg à côté des noms tchèques de Cheb et Libérée, bien qu'elles fassent partie du royaume de Bohême, parce que ce sont des villes en majorité allemandes ; mais les électeurs de Budejovico (Budweis) ou de Dubrovnik (Raguse), qui ont péniblement lutté pour se débarrasser de la domination étrangère, ont bien le droit d'être présentés comme Slaves.

Nous espérons bien d'ailleurs que le Ministre de l'Instruction publique invitera discrètement les professeurs et les rédacteurs de manuels scolaires à expurger peu à peu leurs cours et leurs livres de cette nomenclature teutonne. Les élèves ne demanderont pas mieux et les parents suivront. Ne s'est-on pas facilement habitué à Pétrograd 1

Après tout, peut-être n'est-ce bien chez nous qu'une survivance de cet esprit de domination que nous condamnons chez les autres. Nous comptons sur la tolérance supérieure de nos amis pour nous le pardonner. — D'ailleurs, qu'ils prennent garde ! S'ils nous poussaient à bout, nous finirions par imprimer notre journal en caractères cyrilliques, — ce qui compromettrait vite notre budget.

LA QUESTION DE L'UNION DOUANIÈRE ENTRE L'AUTRICHE=HONGRIE ET L'ALLEMAGNE

Rien ne montre mieux l'allaiblissement de l'Autriche- Hongrie à l'égard de l'Allemagne, que la discussion sur l'union douanière qui s'est engagée entre les deux États alliés durant les mois qui ont précédé la guerre,

■Vers la fin de l'année dernière, le président de la Chambre des Députés de Vienne a commencé cette discussion, dans la Grazer Tagespost, par un article qui, alors, passa presque inaperçu. Peu après, le 1" janvier 1915, M. Sylvester reprit la question dans le grand journal de Berlin, le Berliner Tagehlatt, ce qui provoqua aussitôt une polémique a.ssez vive. L'article fut cité par presque tous les journaux autrichiens, tchèques et allemands ; mais toutes ces citations, et surtout les commentaires des journaux tchèques, hostiles aux idées de M. Sylvester, furent su|iprimés. Le gouverne<ment n'osant pas interdire l'accèsdel' Au triche aux journaux allemands qui traitaient de cette question, défendit aux journaux autrichiens de souffler mot de ce grave problème, important surtout pour la nation tchèque et ses aspirations politiques.

La discussion fut donc complètement transportée en Allemagne, où les politiciens austro allemands, aidés par leurs confrères allemands, continuent, à l'heure actuelle, à mener une propagande très active en faveur de leurs plans.

M. Philippovitch, professeur à l'Université de Vienne, en particulier, a publié récemment une étude assez étendue sur cette question, dans la collection allemande Zwischen Kriefj und Frieden (chez Hirzcl-Leip/icr) : /.oUimion

twisehen Oesterreich - Ungarn und Deutschiand. M. Pliilippovilcli, qui en Allemagne et en Autricheest considéré corame une autorité en matière de sciences économiques, étudie dans sa brochure les rapports économiques des deux pays, au point de vue historique, de la fin du XVIII" siècle au commencement du XX". Il s'efforce de prouver que révolution de ces rapports doit fatalement se terminer par l'établissement d'une union douanière entre les deux États, qui, rapprocliés déjà dans ces dernières années, de la manière la plus intime, par les événements politiques, seront forcés de couronner leur union économique par une union politique plus étroite encore; mais il n'apporte, notamment au point de vue autrichien, aucun argument précis en faveur de sa thèse. Il est, au contraire, obligé d'admettre que dans le cas d'une union douanière des deux pays, l'Autrichellongrie se trouverait dans une situation extrêmement défavorable, non seulement en ce qui concerne son industrie et son commerce, mais aussi son agriculture. Par conséquent, si l'union était réalisée, l'.Vutriche Hongrie serait obligée de se défendre, par des tarifs de douane intérieurs, conlre la prédominance industrielle et commerciale de l'Allemagne. On cherche donc à quoi pourrait bien servir cette unité, si elle n'a pas pour elle des raisons économiques, et on se demande si on no serait pas obligé, par la suite, de rétablir les tarifs écartés .sous prétexte d'union économique plus intime. Evidemment ce sont les raisons politiques seules qui inspirent les auteurs du projet.

Depuis quelques années, on parlait, dans le milieu des économistes allemands, de la nécessité d'une grande union économique entre les divers Etats de l'Europe Centrale, et même Occidentale, mais on s'était borné jusqu'à présent au côté purement économique de la question. Les Allemands reprennent aujourd'hui cette discussion, pour la faire servir à la réalisation de leurs plans politiques. Ce sont des idées pangermanistes qu'ils présentent et propagent sournoisement, sous un autre jour. Ils ne se soucient que fort peu des vrais intérêts économiques des états en question et sacrifient même les intérêts de certains pays, pour favoriser la réalisation de leurs fantaisies politiques.

D'ailleurs nous en avons la meilleure preuve dans une aulre étude relative à cette même question, publiée, cette fois, par un professeur d'économie politique allemand, Karl Diehls, de l'Université de Fribourg : Zur Frage des Zollbundnisses zunschen Oesterreich- Ungarn und Deutschiand (Mûnchen 1915). Celui-ci, après avoir étudié à fond la question, comparé les chiffres d'importation et d'exportation des marchandises et des produits entre l'Autriche- Hongrie et l'.^llemagne ainsi que la situation respective actuelle des deux pays, déclare très franchement qu'il écarte complètement toute considération politique de ses études économiques, qu'il ne se laisse influencer que par des raisons économiques et (|u'il ne [leut par conséquent que se prononcer très énergiquement contre une union économique des deux États, puisque une telle union serait une source de graves perturbations pour l'Autriche Hongrie, et une cause de conflits inévitables dans l'avenir. Elle aurait, en outre, pour résultat de ruiner complètement les pays d'Autriche-Hongrie.

Enfin, autre preuve, quelques économistes et industriels Magyars ont fait entendre hautement leur voix et st sont

déclarés très résolument contre une telle union. Elle ruinerait certainement aussi l'industrie hongroise qui, à peine naissante, ne pourrait supporter la redoutable con currence de l'Allemagne.

Ces deux opinions sont d'autant plus intéressantes qu'à la fin du mois de mars, une réunion d'industriels et de commerçants d'Allemagne et d'Autriche-Allemande avait eu lieu à Berlin, et, s'étant prononcée pour l'union douanière, avait envoyé une adresse aux deux souverains alliés, qui, l'un comme l'autre, avaient répondu en leur souhaitant la réussite de leurs travaux et en exprimant quasi officiellement leur assentiment à ces projets.

Tout cela est pour les Tchèques d'une importance capitale et leur montre quels sont, aujourd'hui, la situation de l'Autriche et les plans de certains milieux allemands dans l'hypothèse d'une victoire de l'Allemagne.

L'attitude des Austro-Allemands, du gouvernement viennois et de la presse allemande, prouvent clairement le désarroi qui envahit maintenant les esprits en Autriche, dans les milieux dirigeants. On ne voit pas — et Philippovitch n'en dit pas un mot — comment les douanes intérieures pourraient défendre, jusqu'à un certain point, les territoires des pays autrichiens contre les produits allemands ; mais il est clair que la politique économique internationale de l'union future priverait fatalement les pays d'.Vutriche de tout commerce étranger, et que les pays balkaniques seraient ainsi complètement livrés à la concurrence allemande, puisque les traités économiques avec l'étranger profiteraient exclusivement à l'Allemagne, plus forte économiquement que l'Autriche-Hongrie. Autrement dit: l'exportation autrichienne serait définitivement ruinée et les pays autrichiens seraient enfermés dans le cercle de fer de la Grande Allemagne, pour être ensuite abandonnés à leur misère.

Ce qui est plus grave encore, c'est qu'en Autriche, le gouvernement et les cercles dirigeants n'ont pas eu l'énergie de s'opposer à la propagande de ces idées et de se déclarer contre elles. Impuissants à faire quoi que ce soit contre Berlin et les pangermanistes, qui décrètent ainsi à haute voix la déchéance économique de l'Autriche, ils se bornent à défendre aux Tchèques de protester contre ces plans, sans toutefois défendre aux Allemands de continuer une agitation qui prépare la fin de la monarchie danubienne, de plus en plus incohérente et impuissante; d'un jour à l'autre, ils s'affaiblissent progressivement et cessent d'être maîtres dans leur propre maison.

La voix du professeur Diehls et celle du D'' Lederer de Gratz montrent aussi clairement que possible la profondeur de l'abîme où l'Autriche se précipite, dans l'incapacité absolue où elle est de prolonger sa vie.

L'Europe peut parfaitement se rendre compte des dernières conséquences qui doivent résulter de cet état de choses. Le but final de toute cette agitation est clair : il faut, tout d'abord, s'emparer au point de vue économique du territoire autrichien, puis exclure l'Autriche, et particulièrement les Tchèques et les Slaves autrichiens, de tous les débouchés économiques dans les pays balkaniques. Tel serait le résultat immédiat de l'union, puisque l'Allemagne étant déjà plus développée, en remporterait tous les bénéfices. Cela saute évidemment aux yeux de quiconque

n'a pas perdu toute capacité de jugement et toute dignité ; mais, en Autriche, l'un et l'autre font défaut depuis longtemps.

Puisque l'union économique constituerait un premier pas vers d'importants changements dans l'organisation politique de la monarchie, l'Autriche prononce donc aujourd'hui officiellement sa déchéance politique. C'est ainsi que le vieux plan des pangermanistes d'Allemagne est sur le point de faire un pas énorme vers sa réalisation.

L'Europe n'a qu'à n'en rendre compte et agir suivant sei< intérêts.

Varsovie pendant la Guerre.

(Nous recevons de notre correspondant spécial de Varsovie une lettre dont nos lecteurs apprécieront l'intérêt.)

Depuis neuf mois il s'est produit dans l'esprit polonais une série de transformations ; pour les étudier, le moyen le plus simple est de suivre l'évolution de la capitale pendant celte période.

Varsovie, si foncièrement polonaise, est une ville plus complexe, mais aussi plus vivante qu'aucune autre ; trois peuples s'y côtoient sans jamais se fondre; les sentiments les plus divers et les plus violents y bouillonnent dans les cœurs, cachés par un vaillant sourire ou une politesse dédaigneuse. Pour comprendre dans une certaine mesure ces sentiments, il faut avoir traversé la place de Saxe, où, au milieu d'une ville entièrement catholique, à côté des fines arcades d'un palais XVIII« siècle, se dresse un iemple orthodoxe, lourd comme un carran «iir les épaules d'un vaincu.

Il faut avoir parcouru le quartier juif, grouillant de monde, vers le soir, lorsque, les affaires laissant un peu de répit, les petits commerçants se montrent dans la rue. Le Polonais, délicat de nature et susceptible, comme tous ceux qui se voient injustement maltraités, ressent avec une nervosité excessive la laideur de cette pauvreté; il étend è tous les Juifs les sentiments qu'elle lui inspire. Peut-être pourrait on désirer une pitié plus active et une sympathie plus ouverte qui rendraient moins impossible un l'approchement qui resterait de toutes façons très difficile.

Depuis la déclaration de la guerre, ces sentiments ont peu changé. On soupçonne lesJuifs, avec raisonquelquefois, à tort le plus souvent, de profiter de la ruine générale pour s'enrichir. Ils demeurent un groupe séparé, qui ne s'associe pas aux diverses émotions de la masse du peuple. On sent toujours en eux des étrangers, cest-àdire. en temps de guerre, des ennemis, des espions. On prend pour une indifférence sournoise ce qui n'est que de la crainte, et on leur attribue brutalement toutes les trahisons.

Pour le reste de la ville, au contraire, il s'est produit une transformation réelle. Cette transformation ne s'est pas opérée en un jour, et nous pouvons en suivre le cours pendant trois périodes successives.

Les premiers jours de la mobilisation sont un moment d'anxiété, d'attente. Cette guerre qui a éclaté brusquement est une surprise telle pour tous que personne ne sait à quoi

s'en tenir. L'Allemagne, que l'on déteste, lutte contre la Russie. On ne comprend pas encore bien pourquoi, et, avant de prendre parti, on voudrait se rendre compte. L'impression générale est bien que le Tsar lutte pour la bonne cause, mais il semble impossible que le représentant du gouvernement qui a souscrit aux trois partages puisse être le champion de la justice. Les insurrections ont laissé le souvenir de répressions sanglantes. Dans ces dernières années, les preuves de modération qu'a données le peuple ont été médiocrement récompensées, et des mesures aussi peu généreuses qu'habiles, ont découragé les partisans d'une réconciliation. L'on refuse de regarder les cosaques comme des libérateurs, même s'ils arrêtent les Allemands. Cependant, l'on étudie les documents; on se rend compte, sans qu'aucun doute demeure possible, que c'est bien 1 Allemagne qui a voulu la guerre, que la Russie ne l'a ni cherchée ni piéparée, que son attitude est restée uniquement défensive, et qu'elle n'aurait pu éviter un conflit qu'en acceptant les conditions les plus humiliantes pour ses alliés et pour elle-même. Les Polonais restent sur la réserve; l'hostilité qui les anime d'habitude, non sans quelque raison, envers la Russie, fait place à une indifférence hésitante ; ils sont heureux de voir un adversaire puissant se dresser contre la Prusse, mais ils ne voient pas en lui un.ami; c'est un indifférent, qu'ils laissent passer sur leur territoire pour défendre une cause qu'ils jugent bonne, sans haine il est vrai, mais non sans quelque inquiétude.

A mesure que les Allemands avancent vers Varsovie, l'inlérét que l'on apporte aux événements est plus direct, plus personnel ; une grande partie de la Pologne est mise à feu et à sHug ; les habitants des régions envahies afHuent vers la ville et ne cessent d'y raconter les violences dont les Xiemtsi sont capables. Tous ceux qui ne sont braves qu'à moitié, quittent Varsovie et cherchent un refuge plus siir ; les autres attendent le danger de pied ferme, mais se sentent un peu émus. En même temps il se produit une évolution rapide, inconsciente et inévitable. La ville est envahie par dos légions de Russes ; des armées la traver.sent en files interminables, font halte sur les places, cantonnent dans les environs immédiats. De longs convois ramènent du front des blessés, par centaines, par milliers. Les hôtels sont bondés de journalistes, d'officiers en mission commandée, de civils rattachés aux services auxiliaires, qui s'occupent des mille détails du ravitaillement ou de l'évacuation des blessés. Au lieu des fonctionnaires aigris par l'attitude hostile de leurs administrés, qui seuls représentaient la Russie à Varsovie avant la guerre, les Polonais ont l'occasion de voir le véritable Russe, si semblable au Polonais par sa simplicité, sa douceur, sa bonté, moins fin peut-être, mais plus ('ordial, plus naturel encore s'il est possible; l'interdic tion de l'alcool lui a enlevé le seul défaut impaidonnable qu'il eût, l'ivrognerie; il est transfiguré par l'idée de mourir pour le Tsar et pour la justice; blessé, sa patience, sa résignation sont admirables.

Un Polonais voit passer un régiment exténué de fatigue, couvert de poussière; il oubfie ses anciennes rancunes, il adresse à l'un ou à l'autre des soldats quelques paroles d'encouragement. La conversation s'engage, et bientôt il découvj;;p dans celui auquel il parle, un ami, un Slave commelui, pres.-^ue un frère. Les Polonaises, qui d'habi-

tude sont plus intransigeantes encore que les Polonais, ne peuvent pas voir sans pitié les cruelles blessures des éclopésqui reviennent du front; elles cherchent à leur apporter quelque soulagement et sont tout étonnées de trouver en eux non seulement des hommes malheureux, mais des . hommes qui leur ressemblent par tout ce que la race slave a do meilleur et de plus exquis.

Dans les hôtels, les restaurants ou les cafés, les Russes qui arrivent pensent à bien autre chose qu'à réveiller les qiserelles d'autrefois. Ils se croient d'ailleurs en pays ami, t;int ilesl facile d'oublier ce que les autres ont souffert iui-squ'on n'en est pas personnellement responsable. Ils engagent volontiers la conversation, demandent des renseignements, indiquent un détail intéressant, et comme la moindre nouvelle semble capitale en des minutes pareilles, comme ils ont l'intelligence alerte et vive, le charme qu'ils exercent est puissant, et si l'élégance innée des Polonais leur manque peut-être, leur franche bonhomie, leur gaieté affable, leur douceur naturelle le font vite oublier.

Il ne semble pas que le manifeste du Grand-duc Nicolas ail eu une influence considérable sur l'évolution des sentiments à Varsovie. Les Polonais ont été si souvent trompés |)ar des promesses, ils ont vu tant de fois, — les Russes disent par leur faute, — les paroles sur lesquelles ils fondaient tout leur espoir s'effacer sous des flots de sang, qu'ils restent méfiants envers les gouvernements et n'attendent plus rien que d'eux-mêmes. D'ailleurs, le manifeste est arrivé trop tard; sincère sans doute, il a semblé arraché à la Russie par la nécessité pressante de se faire une alliée de la Pologne; aucune déclaration officielle ne l'a ratifié.

On ne veut pas avoir l'air de se laisser berner par des promesses dont on s'exagère peut-être la vanité. On reste neutre, et la sympathie qui entraîne malgré soi vers les Slaves, défenseurs du droit, est modérée par une méfiance faite de rancune et de vanité.

Lorsque pour la première fois les Allemands durent abandonner l'espoir d'occuper Varsovie, le plus gros de la transformation était accompli, et la ville n'a guère changé d'aspect depuis, malgré les mouvements successifs d'avance et de recul des doux armées.

La vie n'est pas le moins du monde arrêtée par la guerre; au contraire, on travaille plus que jamais. Dans les écoles, les enfants s'instruisent fiévreusement; "ils s'ingénient, pendant leurs moments de liberté, à fabriquer et à expédier aux soldats ce qui peut leur être nécessaire ou leur faire plaisir. Les hôtels, les cafés, sont ouverts, et plus animés que jamais; les magasins ont peine à satisfaire leur clientèle. Les denrées ont beaucoup renchéri, mais surtout au moment de Pâques, où les trois fêtes, catholique, orthodoxe et juive, coïncidaient par hasard. Les œufs valaient à ce moment-là 18 kopeks pièce (45 centimes environi, les oranges 25 kopeks (65 cent.), mais cela n'a été qu'un moment de gêne pas.sager, produit par l'insuffisance des communications, et qui n'a pas empêché une seule famille de célébrer la fêle de la Résurrection, si chère à tous les cœurs slaves, soit autour du foyer, soit en envoyant aux soldats les friandises traditionnelles. Les théâtres n'ont jamais fermé : le soir même du jour où l'on craigtiait le plus l'arrivée des Allemands, on jouait, dans un des music-halls les plus célèbres de la ville, une revup où le

Kaiser, au nom de la Kultur allemande, chassait de la scène une jeune paysanne dansant une danse nationale et indemnisait les spectateurs en leur enseignant la danse guerrière qui devait dorénavant remplacer les danses « barbares » des villages polonais. L'empereur, qui croyait faire à Varsovie une entrée triomphale, au milieu des acclamations de la foule, reçu comme le libérateur qui devait affranchir les Polonais du joug russe, aurait sans doute été douloureusement surpris de se voir ridiculisé de la sorte. La miséricorde de la Providence est infinie, celte humiliation lui à été épargnée. Après la revue, un chœur chanta l'hymne national polonais, interdit depuis si longtemps en Russie ; « La Pologne vit encore, nous vivons pour elle». Rien ne peut donner une idée des sentiments qui font tressaillir l'àme polonaise aux accents de ce chant: l'amour désespéré de la patrie vaincue, l'espoir passionné de la voir se relever et prendre la place qui lui est due, une crainte douloureuse, prête à tous les sacrifices, une confiance anxieuse, inébranlable.

Si la Russie reste fidèle à son rôle de défenseur de la justice, si elle admet sans colère la méfiance de la Pologne et garde vis-à-vis d'elle une attitude de joyeuse droiture et d'amitié loyale, si, à la fin, elle lui accorde l'autonomie que le grand-duc lui a promise, on verra bientôt la barrière de convention qui semblait être infranchissable entre les deux pays, et qui a déjà diminué, disparaître complètement. Déjà Varsovie, cœur de la Pologne, malgré ses soupçons, se rend compte peu à peu que sa haine pour les Russes n'était peut être pas aussi profonde et aussi justifiée qu'elle le croyait. Elle met longtemps à se laisser convaincre, mais elle est tenace et ardente dans ses affections comme dans ses haines. Lorsqu'elle aura bien compris que la Russie est son alliée naturelle, sa véritable sœur par l'esprit, elle s'y attachera d'autant plus fermement que des deux côtés il faudra effacer des siècles d'injustices et de discordes coupables. Et la République de Pologne, appuyée sur la grande et libre Russie, après avoir rebâti ses villes sur les décombres dont elle est jonchée, pourra enfin continuer son œuvre, et travailler, comme la France, la Serbie, l'Angleterre et la Russie, au bonheur et à l'émancipation de son peuple.

BIBLIOGRAPHIE

On peut signaler une nouvelle orientation à l'égard de l'Autriche-Hongrie dans les milieux politiques anglais. C'est la presse qui témoigne le mieux ce changement de l'opinion. Aujourd'hui aucun journal ne doute de la véritable mission de l'empire austro-hongrois. La guerre actuelle a donné des preuves trop évidentes que la monarchie des Habsburgs a abdiqué entièrement et qu'elle est devenue entre les mains de l'Allemagne un instrument vraiment dangereux pour la tranquillité et l'équilibre de l'Europe. Avec ses 50 millions d'habitants, l'Autriche Hongrie n'est pour l'Allemagne qu'un réservoir d'hommes et le cas échéant, elle doit fournir une armée mercenaire au service des ambitions des Hohenzollern. On comprend

très bien en Angleterre que rien ne compromettra plus la situation actuelle de l'Allemagne que l'affaiblissement de l'Autriche Hongrie, et que sa disparition paralyserait complètement ses forces.

Autrefois en Angleterre on parlait de l'Autriche-Hongrie avec une certaine sympathie. Mais à l'occasion du rapt de la Bosnie Herzégovine on a commencé à l'envisager sous un autre aspect. Par la suite, la politique antiserbe de Vienne et de Budapest n'a pu qu'affaiblir encore les sympathies anglaises. Quant à l'occasion du fameux procès de Ztfgreb on réussit à établir, grâce surtout au distingué député tchèque, M. T. G. Masarvk, professeur à l'Université de, Prague, de quels moyens malhonnêtes s'était servi le Ballplatz, le revirement de sentiments fut complet. L'assasinat de l'archiduc François- Ferdinand, condamné comme un crime, n'a produit aucun changement favorable, et la monstrueuse guerre qui, quelque temps après, a été déchaînée, a révélé toute la vérité sur la seule raison d'Etat de l'empire des Habsbourgs.

Les publications politiques qui ont paru ces derniers mois, manifestent le même état d'esprit que les articles des journau.K. Mais ce qui est remarquable avant tout, c'est l'intérêt que les Anglais commencent à montreraux nations slaves. Il n'y a pas de revues où l'on ne trouve des articles relatifs à la Russie, à la Serbie et aux Slaves en général. Plusieurs livres ont été consacrés exclusivement à ces questions. Il est particulièrement important de constater que dans ces articles, études etpamphlets, on accepte de plus en plus l'idée de siavisme en lutte contre le germanisme.

Il suffirait de mentionner tout simplement la revue The Round Table, a quarterly review of the Politics of the British Empire. Cette revue, publiée depuis un certain nombre d'années, est consacrée à l'impérialisme britannique, en entendant sous celte dénomination les efforts conscients et légitimes de tous les Anglais de s'opposer à l'insatiable mégalomanie de l'impérialisme berlinois. The Round Table a donné des articles très importants sur la Russie, sur les Balkans et sur l'Autriche Hongrie. Les cartes géographiques, insérées dans le texte, font mieux comprendre les détails ethnographiques, très souvent bien compliqués. L'idée générale qui domine ces articles est que l'Autriche- Hongrie a perdu ainsi que la Turquia tout droit de revendiquer les Slaves comme ses sujets.

Les frères Buxton, bulgarophiles bien connus, vont plus loin dans leur livre tout récemment publié sous le titre The War and the Balkans. Ils y posent et défendent la thèse que l'Autriche Hongrie doit cesser d'exister si les motifs d'une nouvelle guerre doivent être écartés à l'avenir!

Dans le même esprit et avec une grande compétence est écrit le livre Germany and Eastern Europe de M. Lewis B. Namieh, B. A., avec une introduction de M. H. A. Fisher, vice-chancelier de l'Université de Shefïield. L'auteur connaît très bien l'histoire des peuples slaves et même, parait il, leurs langues et leurs littératures. Il tient à démon trer comment l'Autriche Hongrie s'est mise au service de l'Allemagne pour l'aider dans sa lutte contre la Russie et les Slaves balkaniques. Il ne désire pas la dislocation de l'Allemagne. Il demande seulement la libération des peuples non allemands (Français, Polonais, Danois). Il accepte

même la possibilité de faire annexer les parties allemandes de l'Autriche à l'Allemagne, si les habitants de ces pays le demandent. Mais l'Autriche-Hongrie doit être sacrifiée à tout prix. Les Italiens et les Roumains seraient annexés à leurs pays respectifs. Les Tchèques avec les Slovaques et les Magyars formeraient des Etats indépendants. Les Croates et les Slovènes feraient partie du royaume de Serbie. Les Polonais et les Ruthènes seraient réunis à leurs compatriotes de Russie. L'existence de l'Autriche Hongrie ne sert qu'à donner à l'Allemagne la possibilité d'avoir à sa disposition et à son service 40 millions d'habitants nonallemands.

(( Quantité de soldats dans l'armée autrichienne, écrit l'auteur, implorent jusqu'au dernier souffle la victoire des alliés C'est un crime contre l'humanité de forcer ces gens à combattre pour une cause qui non seulement n'est pas la leur, mais qui est contraire à tous leurs sentiments. A tout prix l'Autriche-Hongrie doit cesser d'exister. »

Le livre de M. Arnold Toynbee : Nationality and the War est d'un autre esprit. L'auteur est plutôt théoricien que politicien. Il croit que le seul motif de la guerre actuelle consiste dans ce fait que les questions de nationalités n'ont pas été suffisamment résolues. Il demande l'affaiblissement de la puissance prusso-allemande par la libération des peuples non-allemands. Mais il est singulièrement timide quand il s'agit de (ixer les nouvelles frontières, et il voudrait remanier aussi peu que possible la carte actuelle. D'après lui, les Tchèques dans leur propre intérêt, ne devraient pas réclamer leur pleine indépendance, mais se contenter d'une autonomie sous la garantie internationale et faire partie d'une Autriche réunie avec l'Allemagne. M. Toynbee croit que l'Etat tchèque exercerait une pression sur les minorités allemandes. La question de savoir si la majorité allemande ne pourrait pas opprimer la minorité tchèque ne semble pas le préoccuper. Tout de même toutes ces garanties internationales ne sont — comme on sait bien — que des « chiffons de papiers » pour l'Allemagne.

Quand aux autres plans du même auteur, il convient de mentionner que les Slovaques resteraient toujours attachés à la Hongrie; que Constantinople devrait être Internationa lise; que l'on donnerait une partie de l'Asie mineure aux Allemands, etc.

Jkl. Toynbee fait part de ses opinions en toute franchise, sans aucun parti pris contre les Slaves. Mais en lisant son livre on s'aperçoit qu'il n'a jamais eu l'occasion de voir de près les luttes des nationalités, qu'il se fait des Allemands une image trop idéaliste, et qu'il les envisage comme ils n'ont jamais été et comme ils ne seront jamais. Malgré cela ni les Allemands ni les Magyars ne peuvent le revendiquer comme défenseur involontaire de leurs appétits de domination parce que son idée, généreuse au fond, est d'assurer l'existence nationale à tous les peuples. On peut objecter seulement que son système est trop compliqué et trop artificiel.

Une grande partie des publications politiques est consacrée à la Russie. Les Anglais désirent la connaître et la bien comprendre. Tous les journaux publient des articles donnant aux lecteurs des renseignements instructifs sur le pays et sur les habitants. Ont paru même des numéros entiers consacrés à la Russie. On traduit beaucoup d'œuvres de la

littérature russe. Des publications récentes sur la Russie la plus intéressante est le livre de M. James Mavor : An Economical History of Russia.

En deux volumes, l'auteur s'occupe de l'histoire de la servitude du paysan russe et de sa libération ; il donne l'an nalyse des questions agricoles et économiques; il traite largement le problème de la révolution russe. L'auteur de ce livre très favorable à la Russie, est Canadien. On voit que l'intérêt qui se manifeste pour les Slaves, est général dans l'Empire britannique.

ÉCHOS ET NOUVELLES

Situation Politique

L'union parfaite en Bohême. — Le chef du petit groupe clérical de Moravie, le docteur H ruban, a organisé, au mois d'avril, quelques réunions de ses partisans, dans lesquelles il est efforcé de prouver la nécessité, pour le peuple tchèque, de rester fidèle à la monarchie. Bientôt on s'est rendu compte qu'il s'agissait d'une action inspirée par le gouvernement qui voulait se servir du chef clérical, très impopulaire d'ailleurs, pour paralyser l'orientation nettement russophile de l'opinion tchèque. Le plan était, semble t-il, de leurrer, par quelques promesses, au moins la partie conservatrice et «modérée» de l'opinion, et de diviser ainsi le peuple tchèque qui, plus que jamais, est unanime à souhaiter la fin du pouvoir des Habsbourgs.

En effet, M. Hruban a essayé de faire sortir les partis politiques de leur passivité équivoque et « l' Information » de Vienne, dans son numéro du 21 avril, a déjà annoncé que l'action des catholiques en vue de l'union des partis tchèques « sur la base d'un programme positif », a trouvé, chez les éléments modérés, un écho très favorable. Les démentis catégoriques de la presse tchèque presque toute entière qui suivirent immédiatement cette nouvelle tendancieuse ont prouvé tout de suite que la tentative gouvernementale, aussi maladroite que tardive, avait échoué complètement. Le grand journal libéral de Moravie (paraissant à Brno) le Lidové Noviny, a déclaré qu'aucun parti tchèque n'entendait s'unir avec la fraction cléricale de M. Hruban qui était aujourd'hui, plus que jamais, éloignée du camp tchèque, uni dès à présent dans une concorde parfaite.

Quelle est la base de cette union parfaite des partis tchèques? On le devine facilement en lisant les grands journaux de Prague et de Brno qui, quoique muselés, n'en savent pas moins se faire comprendre par de savantes réticences et allusions. Voilà ce. que dit l'organe du grand parti agrarien de Bohème, le Venkoc, dans son numéro du 28 avril : « Il n'y a pas de doute qu'après la guerre les petits peuples joueront un rôle très considérable et surtout le peuple tchèque, dont la civilisation est très développéeetqui forme un pont entre l'est et l'ouest, sera révélé et dûment apprécié — Notre peuple a gardé jusqu'ici le silence, sans aucune crainte et avec une confiance profonde dans un meilleur avenir, mais après la guerre nous réclamerons

tout ce qui nous appartient de par le droit et ce que nous avons revendiqué depuis des années dans cette monarchie. »

Les protestations étouffées. — Le club des députés jeunes tchèques, ainsi que celui des social-démocrates tchèques, se sont réunis le 21 avril pour protester contre le projet de loi concernant l'élargissement du service territorial jusqu'à l'âge de 50 ans, voté récemment au parlement de Budapest. Il va sans dire que ces protestations furent supprimées dans la presse, ainsi que-la protestation analogue, votée quelques jours plus tard par les anciens députés nationaux-sociaux. Le projet est devenue loi quand même par voie absolutiste, au moyen du § 14 de la constitution, permettant à l'empereur d'imposer des lois sans parlement. Ce procédé d'un gouvernement en guerre avec ses propres peuples, n'a d'ailleurs rien de nouveau. Les députés tchèques, en votant leurs protestations, ne s'attendaient nullement à ce qu'on les admit dans la presse. Il s'agissait plutôt de faire, encore une fois, comprendre au gouvernement, que ce n'est pas le peuple tchèque qui fait la guerre à ses frères slaves.

La démission du comte Stùrgkh ? — Le comte Stûrgkh est encore ministre, mais sa politique est finie et son rôle terminé. Dans les moments graves et décisifs, il n'a pas su montrer assez d'esprit politique pour esquiver adroitement les embarras qui l'entouraient de tous côtés. Les Allemands lui reprochent d'être trop indulgent à l'égard des peuples Slaves : ils ne sont pas faciles à contenter ! Les socialistes chrétiens ne sont pas contents de lui. Le docteur Weisskirchner, maire de Vienne et leader de leur parti, attaque impétueusement le gouvernement Autrichien. Après la mort de l'archiduc François-Ferdinand, la situation de ce puissant parti a changé. Le jeune prince héritier ne le connaît pas et ne partage pas ses idées. Pour réparer cette perte soudaine, M. Weisskirchner s'efforce par tous les moyens d'assurer à ses partisans les fonctions les plus importantes dans le gouvernement et de garder ainsi une influence dans la direction des affaires.

Un nouveau journal roumain austrophile. — La Rou manie a vu paraître un nouveau journal intitulé: Moldava, rédigé par Petr Carp. Notre correspondant ne peut encore préciser la relation qui existerait entre ce journal et les fonds assez importants que le comte Cernin, ambassadeur d'Autriche, aurait apportés à Bucarest. Il est intéressant de noter que ce journal a passé presque inaperçu. Avec un entêtement compréhensible, il a affirmé que les Roumains devaient réclamer d'abord la Bessarabie à la Russie et ne pas penser à la Transylvanie. Les Roumains sont trop intelligents pour se laisser prendre à ces arguments. Ils savent très bien que le gros de la population roumaine ne se trouve pas en Bessarabie, mais en Transylvanie, en Bukovine et dans la Hongrie proprement dite, et que ces populations roumaines attendent avec impatience le moment de se joindre à leur mère-patrie.

Un aveu de l'Allemagne. — Nous avons, dans notre numéro précédent, attiré l'attention sur un pamphlet de Munin, nom sous lequel se cache un parlementaire viennois, bien connu par son ardeur pangermaniste. — Munin explique, dans son travail, que les pangermanistes autri-

chiens s'étaient souvent attristés de l'indifférence qu'ils rencontraient à Berlin : c'est que les militaires prussiens savaient la guerre prochaine :

<( Dans les cercles militaires allemands, écrit Munin, on comptait avec certitude sur cette guerre ; c'est qu'on savait plus de choses que n'en pouvaient savoir en pareille matière de simples mortels. Dans la dernière année, des préparatifs communs et des arrangements avaient été arrêtés; les plans de campagne poussés jusque dans le détail, la formation en commun d'une artillerie de siège, etc., démontrent que l'on était préparé à cette guerre (p. 5). »

L'Autriche-Hongrie et l'Angleterre. [Lettre de Vienne). — A vrai dire, l'empire d'Autriche Hongrie n'existe plus. Ce qui était connu autrefois dans le langage di plomatique sous cette dénomination, n'est plus qu'un état vassal. Cet état de choses commence à inquiéter une partie des Allemands d'Autriche, et, ça et là. déjà, on s'oppose sous une forme discrète et prudente à cette sorte de servitude. La Neue Freie Presse en a donné une preuve d'autant plus intéressante qu'elle aimerait beaucoup être agréable aux deux partis. Ordinairement elle brandit le drapeau blanc et noir pangermaniste, mais à de certains moments, elle croit utile de hisser les couleurs jaunes et noires autrichiennes.

Le 25 avril, elle a publié un article anonyme d'un membre de la Chambre des Seigneurs. L'auteur cherche à prouver que lAutriche-Hongrie ne peut s'associer à la haine de l'Allemagne contre l'Angleterre.

L'Angleterre a fait son devoir en défendant la Belgique et la France, parce qu'elle savait bien qu'après le désastre de la France ce serait son tour. On ne peut parler d'une . Angleterre perfide. On admet même dans cet article que l'Allemagne a très .souvent violé les droits internationaux. En général, l'article tout entier est une critique de l'Allemagne.

De quoi s'agit-il donc ? De rien antre cho.se que d'une laptio benevolentifo. Mais ce n'est pas pour la première fois que Ion a recours à de tels moyens et que Ion cherche ou à dissimuler ou à réparer la véritable rupture entre l'Autriche et l'Angleterre.

Le lendemain de la chute de Przemysl, on a télégraphié de Bruxelles à la même -Vewe Freie Presse que l'Angleterre -opposerait à tout affaiblissement de l'Autriche. «On nous annonce», disait-on, « de Londres que dans le milieux bien informés on est sûr que l'Angleterre, même si les Alliés laienl victorieux, s'opposerait résolument au partage ou néme à l'affaiblissement de l'Autriche. Tous les hommes pohtiques anglais croient que l'existence dune Autriche puissante' est indispensable au maintien de l'équilibre européen ».

Quelle est l'authenticité de cette dépêche, qui est arrivée à Vienne et à été expédiée de Bruxelles, actuellement occupé par les Allemands, avec un retard de 5 jours. Il y a tout heu de croire qu'il s'agissait de détourner l'attention de la rhute de Przemysl et l'on s'est servi là d'un de ces moyens naïfs dont la diplomatie autrichienne est coutumière.

Nous n'avons pas ici à Vienne la possibilité de lire tous les journaux anglais, mais nous savons bien que I opinion anglaise est foute autre. (Voir la Bibliographie de ce numéro. Réd.). On sait d'ailleurs à Londres que

la presse de Vienne est inspirée directement par Berlin et par ce fait qu'elle est obligée, elle aussi, de prêcher la «perfidie d'Albion». La lettre citée plus haut du membre de la Chambre des Seigneurs démontre bien que l'on ne supporte plus à Vienne une telle obligation ni sans souci ni sans inquiétude.

Situation Economique

La faillite financière de l'Autriche. — Avant la guerre déjà, l'état des finances de l'Autriche causait des inquiétudes sérieuses aux hommes politiques clairvoyants. L'Autriche en est venue à faire des dettes pour couvrir de simples frais administratifs. En Autriche, et de même en Hongrie, les dettes d'Etat montaient sans cesse d'une année à l'autre de sorte qu'on a eu besoin d'un dixième des recettes annuelles pour en payer les intérêts. Il va sans dire que cette gêne financière ne contribuait pas à combattre le pessimisme qui se manifestait partout et qui allait en grandissant quand la guerre a éclaté.

D'après des appréciations positives, la guerre a coaté déjà la somme de neuf milliards et demi dont trois milliards ont été couverts par un emprunt, et dont le reste a du être fourni par les banques sous le patronage de Rothschild et de son entourage.

A Vienne, on voudrait tenir jusqu'à la fin de Mai sans promulguer un nouvel emprunt, mais il faudrait pour cela avoir sous la main encore 1.200 millions de couronnes. Les banques magyares — chose d'une grande portée politique — ne veulent pas maintenir le minimum actuel de remboursement des frais communs (l'Autriche 63'6 "/o, la Hongrie .36*4 %). Il a fallu convenir que Rothschild procurerait un milliard et la Hongrie 200 millions. Pour le mois de mai, comme nous l'avons dit, on a décidé le nouvel emprunt de guerre.

Nous consacrerons plus tard quelques articles aux opérations financières de l'.^utriche. Cependant nous tenons à faire remarquer que dès maintenant les banques autrichiennes aussi bien qu'allemandes sont surchargées et la plupart d'entre elles ont dépensé le triple de ce que leur permettait leur fonds de ré.serve. La Lànderbank, le Kreditverein sont dans cette situation.

Il est compréhensible que cet état de choses provoque de plus en plus le pessimisme dans les cercles financiers. Il n'est pas sans importance de noter que ceux-ci ne désirent pas trop que la Galicie reste incorporée à l'Autriche. Dès maintenant, ils envisagent l'avenir et craignent les grandes dépenses que nécessiterait la restauration de ce pays. Ils peuvent être tranquilles : ce ne sera pas leur tâche.

L'importance économique de Cracocie et de ses environs. — Dans notre premier numéro, nous avons attiré l'attention sur la sévère évacuation de Cracovie. Ce qui tendrait à prouver que l'état-major autrichien entend défendre cette deuxième forteresse galicienne avec la plus grande énergie.

Comme Przemysl contre l'offensive russe de l'est, Cracovie devait résister contre l'invasion russe du nord. En effet, dans la défense de Cracovie, il ne s'agit pas seulement de stratégie et de la ville même, mais plutôt de ses environs très étendus, et cela principalement au point de vue économique.

Les plaines de la Galicie ont une grande valeur agricole; il y n peu d'industrie, et celle-ciémaneencoredela richesse minérale du sous-sol.

Au sud de l'rzemysl sont les grandes sources pétrolifères, plus loin au sud-est de Gracovie, à Wieliczka, les mines de sel, et au sud-ouest se trouvent Moravska et Polska Ostrava, plus loin encore Orlova, Karvin et d'autres localités avec leurs épaisses couches carbonifères.

Un peu plus au sud ouest, dans le voisinage d'Ostrava, se trouve la ville de Vitkovice avec ses grandes industries n)étallurgiquos.

L'Autriche est donc forcée de défendre avec toute son énergie cette région de première importance qui s'étend de la Galicie occidentale jusqu'à la Silésie Tchèque et la Moravie. C'est là que Vienne se ravitaille en charbon.

Le ministère a déjà donné des ordres pour que, en cas d'approche des Russes, toutes les mines soient inondées, et les machines détruites.

On alTirme que la noblesse capitaliste dont toute la richesse est engagée ici, s'oppose énergiquement à ces décisions, et qu'elle cherche à trouver un appui même auprès de l'empereur.

Mais finalement, parait-il, l'avis qu'il ne faut absolument pas laisser les mines intactes aux Russes, a triomphé.

Au point de vue stratégique, la forteresse de Gracovie a aussi unegrandeimportance. Ellecommandele nœuddeschemins de fer et des routes. L'une de ces routes contourne les Beskydes Moraviennes et, à travers la Moravie, mène â Vienne ; l'autre en passant par Tesin et Jablunkov, mène en Hongrie dans ia vallée du 'Vah, près de la ville deZilina. De là, au sud-ouest, en suivant le cours du Vah, on descend vers le Danube, tandis qu'à l'est une route conduit dans les régions des Garpatiies où les Russes se frayent un passage à travers de for'midables barrières naturelles.

Il est bon de remarquer que les Russes maîtres de Gracovie atteindraient aussi Bilsko (Biolit/,) l'une des villes importantes de la Silésie tchèque dont l'industrie très développée était tout particulièrement favorisée par le gouvernement autrichien.

L'importance de Gracovie et de ses environs augmente encore si nous nous rendons compte de l'importance de la partie méridionale de la Silésie prussienne. G'est ici, presque sur la frontière russe, que se trouvent les formidables charbonnages de Katowitz et Myslowilz et d'autres, même les mines de zinc et là aussi est concentrée une grande partie de'l'induslrie métallurgique de la Silésie prussienne.

La guerre a, en partie, troublé la prospérité de ces régions, principalement par le manque de wagons. Aussi est-il arrivé qu'aux premiers moments de la guerre, l'exportation du charbon de la Silésie prussienne en Autriche a sensiblement diminué ; elle s'est relevée, mais sans atteindre les mêmes proportions qu'avant la guerre.

Le charbon de Silésie a trouvé un débouché partiel en Prusse elle même, pour approvisionner les hauts fourneaux que gêne la suppression de l'importation du charbon anglais.

Il est certain que l'annexion par la Russie des régions polonaises de la Silésie et de la Posnnnie porterait un coup fatal à la puissance économique de l'Allemagne.

On s'explique ainsi l'efïort désespéré de l'Allemagne

pour défendre ces riches régions où non seulement ses intérêts politiques, mais aussi ses intérêts économiques se confondent avec ceux de l'Autriche.

Nouvelles de l'Armée

Les nouvelles formations de bataillons de marche ont été dirigées précipitamment sur le front de Galicie et dans les Garpathes vers la fin d'avril. D'autres bataillons (jui primitivement ne devaient être envoyés sur le front que le 15 juin, partiront le 15 mai. Il est facile de se figurer la valeur militaire qu'il convient d'attribuer à des régiments formés de soldats dont l'instruction aura duré cinq semaines.

Un officier qui a participé aux récents combats dans les Garpathes, écrit : « On envoie sur le front des gens qui ne savent pas tenir un fusil. La plupart d'entre eux n'ont qu'une pensée, éviter le combat; ils se rendent à la première occasion, principalement les Tchèques, mais les Magyars et môme les Allemands ne fontguère meilleurecontenance. » Ce n'est là d'ailleurs qu'une des nombreuses faiblesses dont souffre l'armée austro-hongroise. Le manque d'officiers est très sensible d'autant plus que, pour une raison ou une autre, on laisse en réserve, loin de la ligne de feu, un assez grand nombre d'officiers de l'active. On se plaint de la négligence des généraux. Partout on constate une certaine fatigue, un manque d'organisation et surtout et toujours une extrême nonchalance.

En dépit des menaces et des punitions, les soldats tchèques ne cessent pas de manifester leur haine contre l'Autridhe- Hongrie et de la prouver. Le 11<^ régiment de landwehr, les 8«, 28«, 36°, 88% et 91» de ligne ont été frappés pour des redditions préméditées et pour des mutineries. Les soldats de ces régiments sont persécutés de toutes façons : on ne leur permet aucun soulagement, on n'en attache aucun aux troupes auxiliaires (trains sanitaires, train de ravitaillement, etc.).

Par le décret impérial du 17 avril le 28* régiment de ligne (régiment purement tchèque de Prague) a été provisoirement dissout et son drapeau a été déposé dans le musée de l'armée à Vienne. Au commencement du mois d'avril, ce régiment récemment complété par de nouveaux réservistes tchèques, s'était rendu presque tout entier sans combattre à un bataillon russe. Nous sommes informés que le gouvernement militaire se plaint de ne pas trouver même chez les nouvelles recrues slaves l'esprit de loyalisme et de dévouement à l'Autriche auquel il s'attendait.

Le manque de munitions et d'armes gêne de plus en plus les opérations. Quant aux fusils, les ateliers sont loin de satisfaire à tous les besoins de l'armée. On se sert même des fusils russes en les adaptant. Les canons de campagne sont déjà très fatigués et en nombre insuffisant. La qualité des obus laisse beaucoup à désirer. On se plaint surtout du manque de cuivre, et les usines n'ont à leur disposition qu'un dixième de la quantité de cuivre dont elles auraient besoin.

On signale ces derniers temps des transports considérables de troupes dans différentes parties de la monarchie. Beaucoup ont été dirigées sur la frontière italienne. De même un contingent important de soldats a été envoyé en

Transylvanie dans le but d'intimider les Roumains. Les positions dans la Galicie occidentale et dans les Carpathes ont été sensiblement renforcées. L'Autriche envoie sur le front des hommes nouvellement instruits; elle compte en lever ainsi 150.000 toutes les six semaines. Mais c'est surtout l'Allemagne qui fournit des régiments à son alliée, et d'après le nombre très élevé des soldats qu'elle avait envoyés et envoie toujours en Hongrie et partout, on se rend compte combien l'échec complet de l'AutricheHongrie serait fatal pour l'Allemagne.

Pour aider aussi l'Autriche dans l'Adriatique, le gouvernement de Berlin a envoyé vers le 20 avril cinq sous-marins à Pola. Comme la voie de mer était impossible, ils ont été envoyés démontés par les chemins de fer. Ils ne pourront être en service que dans deux ou trois mois.

Le manifeste yougoslave. — Le Comité Yougoslave qui s'est constitué tout récemment des représentants serbocroates et Slovènes actuellement à l'étranger, en vue de défendre les intérêts des populations slaves de Dalmatie, de Bosnie- Herzégovine, de Croatie, d'Istrie et des pays Slovènes, a publié, le 13 Mai, à Londres, le manifeste que nous tenons à reproduire intégralement dans La Nation Tchèque.

« L'Autriche Hongrie et l'Allemagne ont imposé aux Slaves du sud une guerre fratricide. Huit millions de Yougoslaves sont condamnés à combattre leurs propres frères, leurs libérateurs. Des milliers d'entre eux ont été chassés de leur sol natal, ou mis à mort, tandis que les prisons sont remplies d'accusés politiques. Actuellement on enlève au peuple yougoslave tout moyen d'exprimer ses désirs; ses assemblées représentatives sont dissoutes ; un grand nombre de ses députés sont en prison ou soumis à la plus rigoureuse surveillance.

Ceux de nos jeunes gens qui uiit pu s'échapper, combattent dans les rangs des armées serbe et monténégrine. Nous, qui nous trouvions à l'étranger au moment de la déclaration de guerre, nous considérons comme notre (jevoir absolu de faire connaître au monde civilisé, et, avant tout, aux nations alliées, les aspirations et les sentiments véritables de notre peuple. Nos frères yougoslaves d'Amérique, réunis le mois de mars dernier, à Chicago, en un congrès de 563 délégués ont adopté notre programme à l'unanimité.

Serbes, Croates et Slovènes nous désirons tous ardemment' la victoire de la Triple Entente; nous attendons d'elle avec confiance le salut de la nation yougoslave. La certitude que la Triple Entente lutte pour le triomphe du principe des nationalités a donné aux Serbes et aux Monténégrins l'énergie morale qui a rendu possibles leurs etTorls surhumains; elle a empêché leurs compatriotes d'Autriche de perdre complètement courage.

Pour les .Serbes et les Monténégrins cette guerre est une guerre de légitime défense et d'émancipation, et non une guerre de conquêtes ; ils luttent pour affranchir notre race

d'un joug étranger et nous unir tous en une nation indépendante, La chute militaire et politique de l'Autrjche- Hongrie mettra fin, une fois pour toutes, au système de «diviser pour régner» suivant lequel nos provinces sont gouvernées depuis des siècles. L'identité de la langue, la conscience nationale et les lois incontestables de la géographie font des Yougoslaves un peuple unique. Il faut qu'ils soient unis pour trouver les ressources nécessaires à une existence indépendante.

Les Yougoslaves (Serbes, Croates et Slovènes) occupent les régions suivantes : les royaumes de Serbie et de Monténégro; le royaume triunitaire de Croatie Slavonie- Dalmatie (avec Fiume et ses environs) ; les provinces de Bosnie, Herzégovine et Carniole ; une partie considérable des provinces d'Istrie, de Trieste, de Goritsa-Gradisca, de Carinthie et de Styrie, et, enfin, la zone Yougoslave de la Hongrie proprement dite.

Perpétuer la division de ces provinces en en laissant quelques unes sôus la domination austro-hongroise, ou en soumettre quelque fragment à un autre gouvernement étranger, serait une violation flagrante de notre unité ethnographique, géographique et économique. Il est certain que notre peuple y opposerait une juste et énergique résistance.

Les Slaves du sud sont décidés à se réunir et- à former un seul état indépendant. L'organisation intérieure du nouvel état sera décidée par la nation elle-même, conformément à ses désirs et à ses besoins.

L'état slave du sud (Yougoslavie), sera un élément d'ordre et de paix. Il consacrera toutes ses forces au progrès delà civilisation. Il rompra avec des traditions de protection timide, ouvrira librement ses ports au commerce et assurera ainsi un débouché commercial à leurs voisins de l'intérieur, en particulier les Tchèques et les Magyars,

Notre peuple professe plusieurs religions; son esprit de tolérance est bien connu; il couronnera son unité nationale en garantissant l'égalité des religions et la liberté absolue des cultes. Sûrs de l'appui de nos fi'ères russes, nous faisons appel en même temps à la sympathie de leurs alliés de l'ouest dans notre lutte pour la liberté. Représentants d'un peuple démocratique, nous faisons appel à la nation française et à son Parlement, et nous attendons d'elle l'aide qui permettra à la nation Yougoslave d'atteindre enfin, après des siècles de martyre, son unité et son indépendance.

Le Co.mité Yougoslave :

Président : D' Ante Trumbic, avocat, président du Parti national croate à la Diète de Dalmatie, ancien maire de Split (Spalato) et ancien député de Zadar (Zara) au Parlement autrichien.

Membres : D' Ante Biankini de Starigrad, Dalmatie, président du comité Yougoslave à Chicago.

D' Ivo de Guilli, avocat, conseiller municipal de Dubrovnik(Raguse), Dalmatie.

D' lulije Gazzari, avocat, ancien conseiller municipal de Sibenik (Sebenico), Dalmatie.

Le rev. don Niko Grskovic, président de la Ligue croate de Cleveland U. S. A.

D' Hinko Hinkovic, avocat, membre du Parlement croate, et député croate au Parlement de Budapest,

D' Josip Jedlovski, avocat, secrétaire de la société slovène <( Edinost» et de l'Union scolaire croate'de Trieste.

Mi'lan Marjanovic, de Kastav, Istrie, éditeur de Narodno JedinstDO {Unité nationale) Zagreb (A gram) Croatie.

Ivan Mestrovic, sculpteur, d'Otavice, Dalmatie.

D' Mice Micic, avocat, conseiller municipal de Dubrovnik (Raguse) Dalmatie.

Dr Franko Potocnjak, avocat, ancien membre du Parlement croate et député au Parlement de Buda-Pest.

D' Niko Stojanovic, avocat, membre de la Diète de Bosnie.

Frano Supilo, éditeur de Noci List, Fiume, ancien membre du Parlement croate et député au Parlement de Buda Pest.

Michajlo Pupin, de Pancevo, Hongrie méridionale, professeur à l'Université de Colonibia, New-York.

Dusan Vasiljevic, avocat, Mostar, Herzégovine, viceprésident de l'Union nationale serbe de Bosnie.

Dr Nikola Zupanic, publiciste, de Metlika, Carniole.

Londres, le 13 Mai 1915.

Un grand meeting de Serbes, Croates et Slovènes a été tenu à Nich. Après un discours de M. Frano Supilo, député à la Diète croate, et plusieurs autres discours sur les questions âdriatique et yougoslaves, toute l'assemblée a adopté un ordre du jour où elle affirme l'unité nationale serbo-croale-slovène, et proteste, en invoquant le principe de nationalité et justice, contre tout déchirement et contre toute dénationalisation du littoral où les Slaves forment une majorité compacte depuis les temps les plus reculés. Cet ordre du jour insiste aussi sur la nécessité de créer une amitié durable entre les Italiens et les Slaves du sud.

Le Comité yougoslave de Paris a adressé à l'occasion de la manifestation de Quarto, des télégrammes de félicitations à la Municipalité de Gênes et à Ricciotti Garibaldi, en exprimant l'espoir que l'Italie, fidèle au principe auquel elle doit son unité, saura conserver à jamais l'amitié des peuples slaves.

REVUES ET JOURNAUX

// Sei:olo de Milan a publié, dans son numéro du 3 avril l'interview que son correspondant de Petrogi-ad est allé demandera M. Paul Milioukov, président de la première Douma. L'éminent homme d'État russe, l'un des représentants slaves les plus qualifiés, y parle des questions si complexes qui, à l'heure actuelle, se posent pour le monde slave., Le manque de place ne nous permet pas, à notre grand regret, de reproduire l'article inextenso. Nous en extrayons au moins ce qui concerne la question d'Autriche- Hongrie et le péril slave.

« Je crois fermement, a répondu Milioukov, à la fin de la Turquie et au démembrement de l'Autriche, » et il continuait :

«En Autriche on appliquera dans toute sa plénitude le principe des nationalités indépendantes et libres. La Serbie

aura la Bosnie et la Côte de Dalmatie jusqu'au fleuve Narenta. Nous proposerons que l'on assigne à la Croatie la Côte au Nord de la Narenta, ce qui correspond au principe des nationalités. Le petit peuple Slovène, qui dans ces dernières années a eu un grand développement, a de vives sympathies pour les Croates, ainsi que j'ai pu le remarquer durant mon séjour à Lioubliana; il est donc probable que les Slovènes formeront avec la Croatie un seul État indépendant. La Bohême sera indépendante. La Galicie sera annexée à la Russie.

Je sais qu'en Italie, poursuivit Milioukov on parle d'un "péril slave" qui épouvante ceux qui ne nous connaissent pas. Autriche et Germanie agitent cet épouvantail peut-être dans l'espoir de se ménager là neutralité italienne.

Quel est notre programme pour l'Autriche';'

L'application du principe de Mazzini : des nationalités indépendantes et libres, arbitres de leurs destinées. Que ce principe constitue un péril pour l'Autriche, c'est plus que naturel, mais je ne vois pas où et comment il peut constituer un péril pour l'Italie.

La Serbie aux Serbes, la Croatie aux Croates, la Bohême aux Tchèques, la Hongrie aux Hongrois, les régions italiennes à l'Italie, les régions roumaines à la Roumanie, est-ce là le Péril Slave f On craint l'impérialisme de la Russie : et bien, je vous affirme que la grande majorité des Russes considère le péril slave avant tout comme un grand péril pour la Russie. Ni impérialisme pacifique, ni impérialisme agressif; tel est notre programme.

Ceux qui s'épouvantent du péril slave ignorent avec qu'elle intensité les idées démocratiques, qui se déploieront après la guerre, fermentent dans notre pays.

Les slavophiles les plus raisonnables, et parmi eux le Prince Eugène Troubetzkoi, sont contraires au panslavisme tel qu'il est compris par ceux qui craignent le péril slave. L'indépendance même des Slaves d'Autriche est un acte contre le panslavisme.

L'indépendance individualisera et fortifiera le libre organisme des États slaves. Il ne faut pas non plus oublier la différence religieuse entrelesSlaves de Russie et les Slaves compris dans le territoire autrichien. Bohème et Croatie constitueront deux grands blocs catholiques. Certainement, Tchèques et Croates se sentiront slaves; mais en même temps il seront les gardiens jaloux de leur indépendance. »

■Vous trouvez une preuve éloquente de cet esprit d'indépendance des Slaves dans les Balkans. La Serbie n'a-t-elîe pas cherché tour à tour des protecteurs différents dans le but de rester indépendante delà Russie et de l'Autriche? Et la Bulgarie, libérée par les armes russes, n'a t-elle pas démontré, depuis le commencement de sa constitution jusqu'aujourd'hui qu'elle est absolument indépendante ■ de la Russie? Quelle influence la Russie exerce-t-elle sur la Bulgarie? »

Dans un article, intitulé : i( Ce qui arrivera? », paru ces derniers jours dans le quotidien socialiste tchèque Xova Doba (Le Temps Nouveau) de Plzen (Bohême), le député Gustave Habermann essaie de tracer la prochaine ligne de conduite du parti.

Dans la niesure où la censure le lui permettait, assez

clairement cependant pour qu'aucun doute ne reste sur ses pensées, il a laissé entendre que le parti socialiste tchèque n'a rien abandonné de son programme, surtout en ce qui concerne ses idées au point de vue national.

Après avoir résumé la situation de l'Internationale, il continue en ces termes : » Comme les autres, nous aussi, nous aurons besoin de réviser certains de nos procédés et de nos idées; mais nous autres socialistes tchèques, avec un sens pour ainsi dire devinatoire, nous avions modifié, en grande partie, notre programme avant la guerre. Notre programme national est du reste en pleine conformité Mvec les principes véritables de l'Internationale ouvrière; nous n'aurons qu'à nous y tenir avec plus de conviction que jamais, puisque les événements nous ont donné raison.

Avant la guerre et sans avoir le moindre pressentiment des grands événements qui se préparaient, nous avons proclamé l'indépendance du mouvement socialiste tchèque. En partant de ce principe, nous avons de nouveau déve loppé, à Cijpenhague, devant l'Internationale la nécessité de la vie indépendante même pour les petites nations. Nous resterons sur ce terrain, nous nous y fortifierons et de là nous dirigerons nos prochaines luttes pour le droit et le bien de tous les peuples, défendant en un même combat les droits sacrés de notre nation.

Nous ne ces.serons jamais de demander la liberté de tous les opprimés, et nous combattrons toujours pour l'indépendance et le développement libre des petits peuples.

Pour cette tâche nous demanderons aux socialistes des grandes nations de nous donner l'exemple dans une lutte qui est celle de l'égalité et de la justice jl

1^' Autriche-Hongrie auj: abois. — Le gouvernement autrichien s'est décidé à avoir recours aux derniers moyens qui lui restent disponibles pour la défense de l'empire. Il a procédé à la levée en masse, en appelant tous les hommes de 18 à 50 ans. Il faut remarquer qu'au nombre de ces mobilisés se ti'ouvent aussi ceux qui avaient, tout récemment, passé devant des conseils de révision et avaient été

ijournés, et que, de plus, la limite du service militaire.

Lilrefois 42 ans, a été prolongée jusqu'à 50 ans. La Xeue t'reie Presse de Vienne s'est occupée, dans son numéro du 18 avril, de cet événement. Il est évident que le danger menaçant de ruine l'empire des Habsbourg, ne vient liiainlenant que du côté russe. A ce propcs, on a accumulé contre eux, dans cet article, tout le répertoire de reproches i|ue nous son)mes accout'umés depuis longtemps à lire dans li; grand quotidien viennois. Mais, tandis qu'autrefois les rédacteurs parlaient de la Russie avec l'intention manifeste de provo(]uer leurs concitoyens slaves, cette fois, tout en restant fidèles à leur haine professionnelle, ils s'imposent une certaine modération. Ainsi, l'article de fond de la Xeue Freie l'rcsne devient plutôt le prélude d'une jérémiade

iir la destruction de Jérusalem qui, celte fois, s'appelle

.Autriche- Hongrie, qu'un réquisitoire.

Le danger russe se présente sous des formes multiples, • t la monarchie n'échappera plus à son impitoyable ennemi

iui a ses alliés cijnvaincus parmi les Slaves dans les rangs

autrichiens môme.

<i Nous avons à combattre, écrit la Neue Freie l'resse, un ennemi puissant, dont les principes et les ambitions

politiques ont été toujours plus dangereux pour nous que ses armes. 11 nous est impossible de nous maintenir et de nous développer à côté d'une Russie qui ne cesse d'exciter contre nous nos voisins, d'affaiblir la monarchie par une propagande continuelle d'inquiétude, de tendre des réseaux de traîtrise tout autour de l'Autriche -Hongrie, afin de compromettre l'avenir de ce vieil empire. La Russie ne désire que nous maintenir dans un état de nervosité constante, provoquée aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur, dans le but de se rendre compte comment nos forces s'affaiblissent, comment le corps devenu incapable de résister plus longtemps n'a plus qu'un souffle de vie, comment tous les liens séculaires qui unissent les peuples de la monarchie, se rompent et disparaissent, et commentse réalisent les paroles du général Fadejev, que la route de Gonstantinople passe par Vienne ».

Après cet amer aveu et après quelques mgts sur la lutte cruelle imposée à l'innocente Autriche, le journal conclut que la mobilisation générale est peut-être le dernier sacrifice que la paix exige.

Mais cette paix, ce n'est pas la Neue Freie Presse qui l'a préparée par ses campagnes ignobles contre les Slaves, et ce ne sera pas non plus elle qui en inspirera les promoteurs.

Le Comité de la Colonie et des Volontaires tchèques de Paris a procédé à la création d'une Chambre de commerce franco-tchèque. Elle aura pour bout d'émanciper le commerce et l'industrie tchèques de 1^ tutelle humiliante austro allemande et d'acquérir pour eux la pince qu'ils méritent. Elle veillera à ce que les relations commerciales entre la France et la Bohême soient rétablies dans des proportions plus importantes dès que les circonstances le permettront.

Le Comité tchèque de Londres a organisé, le 16 mars, au Théâtre lyrique, une matinée très réussie au profit de la Croix rouge serbe, ce qui a procuré, à la Colonie tchèque de Londres, la possibilité de contribuer par une somme importante à l'œuvre humanitaire destinée à soulager nos vaillants frères serbes.

A l'occasion d'une soirée tjui a eu lieu le 28 avril, les membres du Comité tchèque de Londres et en particulier leur président M. Sykora dans son discours très a[)plaudi, ont eu l'occasion d'expliquer à leurs invités, les re[)iésentants de la presse anglaise, les désirs du peuple (chèque pour l'avenir et sa ferme résolution de reconquérir sa liberté et son indépendance.

Dernières nouvelles. — Persécutions à Prague. — Le

rédacteur en chef du journal progressiste Cas.M.C. Dusek, a été condamné à six mois de prison. — Le quotidien Nase Slovo, organe du parti des socialistes nationaux, a été définitivement suspendu.

J.e Gérant ; L. Mathieu.

Imp. des Bca ux-Ai'ts(A. Mulleh), 79, rue Dareau, Puris.

LA NATION TCHÈQUE paraît le l^»- et le 15 de chaque mois

Rédaction et Administration : 23, rue Boissonade, PARIS (14').

Tous les envois concernant la Rédaction doivent être adressés à M. Rodolphe Kepl, Secrétaire génère

La Rédaclioa est à la disposition des Abonnés et des Lecteurs de LA NATION TCHÈQUE pour tous les renseignements sur les Pays Tc/ièques.

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France et Colonies

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Les Organisations Tchèques à l'Étranger :

FRANCE

Comité de la Colonie et des Volontaires Tchèques 16, Rue Richelieu, Paris.

Conseil National des Colonies Tchéco-Slaoes 16, Rue Richelieu, Paris.

Ligue Franco-Tchèque, 9, Rue de Valois, Paris.

AMÉRIQUE

Bohemian National Alliance 1825, Elue Island Ave., Chicago, 111.

Bohemian American Committee 302 E. 72 St., New- York, N.Y.

Slovak's League, Pittsburgh, Pens.

RUSSIE

Comité Tchèque de Moscou 16, Kousnetzski Moste, Moscou.

Comité d'action Tchèque 24, Zvenigoradskaïa, Petrograd.

ANGLETERRE

London Bohemian' Committee 26, Gloucester Road, Regent's Park, London N.W.

SUISSE

Union des Associations Tchèques de Suisse 17, Hegarstrasse, Zurich.

!»'• Année. — N» 3.

1" Juin 1915.

li^EVUE BI-MENSUELLB

Directeur : Ernest DENIS, Professeur à la Sorbonne

SOMMAIRE

Les Tchèques.

La Situation Économique

de l'Autriche-Hongrie.

Bibliographie.

Mémoires et Documents.

Echos et Nouvelles.

Les Slaves du Sud.

Revues et Journaux.

23, rue Boissonade, 23

Le N° 25 Centimes

I^EVUE BI-MENSUELLE

Première année.

I" Juin 1915

LES TCHEQUES

Qui sont'ils ? Où sont^ils ? Combien sontMis ?

La position centrale qu'occupent les Tchèquesen Europe est frappante.

Regardez la carie ! Vos yeux tombent aussitôt sur un quadrilatère montagneux, bloc compact, en plein milieu de la masse européenne, ce sont les pays tcliè(|ues, la Bohème, la Moravie, la Silésie (autrichienne) et la Slovaquie.

Au Nord de cette terrasse oblongue vous trouvez la Saxe, â l'Est la Silésie prussienne et la Pologne, au Sud la Hongrie et les provinces d'Autriche, à l'Ouest enfin, la Bavière.

Voilà bien des voisins pour la Bohême, voilà bien des ennemis, qui au cours des siècles, n'ont pas manqué de tenter l'assaut de la forteresse du peuple tchèque, la conquête du plateau de Bohême.

Nous ne rechercherons pas d'où venaient les Tchèques, avant que de s'établir en Bohême, et s'ils y ont remplacé des Gaulois ou d'autres tribus; mais nous remarquerons que depuis plus de sept cents ans l'histoire des Tchèques fait mention d'un peuple insinuant, tenace, audacieux, peuple qui n'a cessé de se mêler à la nation tchèque, de troubler son histoire, de compromettre ses destinées, et qui n'est autre que le peuple allemand.

Les Tchèques ont formé, dans le passé, un Etat qui s'étendait sur la Bohême et la Moravie, puis sur la Silésie et la Lusace, et qui descendit même au sud du Danube.

Les rois de Bohême régnèrent en Hongrie et en Pologne, ils furent empereurs d'Allemagne; mais, entourés d'Allemands, et parlant eux-mêmes l'allemand, ils oublièrent trop souvent le peuple tchèque.

Comment y a-t-il encore une langue et une littérature tchèques, après l'incendie des livres tchèques i)ar les Jésuites au XVII" siècle; comment persiste-t-il encore une idée nationale tchèque, après la destruction de toutes les libertés tchèques par Marie Thérèse et Joseph II ; comment môme, trouve-ton encore des Tchèques, après les massacres de la guerre de Trente-Ans? (1).

C'est ce qui surprend dans l'histoire des Tchèques, c'est ce qui' provoque l'admiration, de retrouver aujourd'hui encore, après des siècles de terribles persécutions, six mil-

(1) EiiNEST DENIS. Li Bohfme aprfs la Montagne-Blanche.

lions et demi de Tchèques, vivant dans le nord de la monarchie austro hongroise, à côté de deux millions et demi de Slovaques, leurs frères.

Le territoire occupé de nos jours par la nation tchécoslovaque comprend : 1» la Bohême; 2» la Moravie; 3° la Silésie; i" les Gomitats slovaques du royaume de Hongrie, sans parler des nombreuses agglomérations tchèques en Haute et en Basse Autriche (à Vienne notamment, oii l'on compte 400.000 Tchèques) et en Silésie prussienne.

Les pays tchéco-slovaques s'étendent sur près de 120.00(5 kilomètres carrés. Ils formaient, jusqu'à présent, les provinces les plus importantes de la monarchie d'Autriche- Hoiigrie. Ils sont habités, depuis les temps les plus reculés, par un peuple slave qui, dans des luîtes des plus glorieuses et par des représentants illustres, s'est toujours proclamé le défenseur hardi et convaincu du Droit, de la Liberté et de la Civilisation.

Ces habitants autochtones, laborieux, intelligents, tenaces, ont su tirer tous les avantages possibles d'un sol riche et fertile. Au courant de tous les progrès de la civilisation, ils ont occupé rapidement la première place parmi les nations composant la monarchie des Habsbourj,'s. Grâce à une bonne organisation de l'instruction publique, les Tchèques ont le moins d'illettrés parmi tous les peuples auslro hongrois, et peuvent être placés, à ce point de vue, au nombre des nations les plus favorisées de l'Europe.

Leur université, leurs grandes écoles, leurs sociétés scientifiques, littéraires et artistiques sont des foyers intellectuelsoù lessavants, les littérateurs et les artistes tchèques s'efforcent de contribuer de leur mieux au progrès de l'humanité.

Au point de vue agricole, commercial et industriel, les Tchèques ont rapidement égaléleursconcurrentsallemands et ont ainsi procuré à leurs pays une richesse et une situation économique de premier ordre. Ce sont justement les Pays tchèques qui assurent la prospérité de l'Autriche, et il est évident qu'à eux seuls, ils peuvent former un Etat dont les ressources économiques sont incontestablement beaucoup supérieures à celles de la plupart des autres petits Etats d'Europe.

Malheureusement, les Tchèques ne sont pas seuls sur ce territoire national.

Au Moyen-Age l'invasion lente et continue des Allemands, s'est manifestée en Bohême; elle y a gardé des positions formidables.

Les Allemands de l'ouest ont commencé par s'infiltrer du côté de la vallée du Danube, au sud de la Bohême;

bientôt ils ont pénétré à travers les défilés des montagnes qui bordent le plateau tchèque, et ils ont formé comme une ceinture plus ou moins large, plus ou moins solide autour de la nation tchèque.

Mieux encore, ils se sont glissés dans le pays, appelés souvent par la noblesse tchèque en qualité d'artisans, de marchands et même de fonctionnaires.

De nos jours, la Bohême compte près de sept millions d'habitants, sur lesquels, d'après les statistiques autrichiennes, intentionnelement faussées en faveur de l'élément allemand, 63 0/0 sont des Tchèques (4.300.000).

La Moravie, plus foncièrement tchèque, renferme une population de 2.600.000 habitants, parmi lesquels on trouve^ près de 1.900.000 Tchèques (71 1/2 0/0), le reste étant" allemand comme en Bohême.

Quant à la Silésie, sa situation ethnographique est plus complexe. La Silésie autrichienne consiste en deux, lambeaux de l'ancienne province polonaise de Silésie, province qui fut rattachée à la couronne de Bohême, puis à l'empire des Habsbourgs, et conquise par Frédéric II sur Marie- Thérèse (1740).

Frédéric II, en échange de la forteresse de Kladsko (Glalz), située sur le territoire de la Bohême, consentit à laisser le pays d'Opava (Troppau) et le comté de Tesin (Teschen) à Marie- Thérèse.

Dans le pays d'Opava, Allemands et Tchèques se trouvent de nouveau en présence; mais les Allemands sont en majorité (76 0/0). Les Allemands sont en minorité dans le comté de Tesin (15 0/0), mais là ce sont les Polonais qui sont le plus nombreux 61 0/0 ; on ne compte que 24 0/0 de Tchèques.

Au total, les deux pays silésiens renferment 180.400 Tchèques.

Les trois provinces de Bohême, Moravie et Silésie avec une population totale de dix millions d'àmes, comptent 6.300.000 Tchèques, 250.000 Polonais et près de trois millions et demi d'Allemands.

Les régions du nord de la Hongrie qui forment la Slovaquie, dont les frontières ethnographiques seulement peuvent être définitivement indiquées, sont des régions purement slaves à l'exception de quelques ilôts allemands sans importance d'ailleurs. Mais ici les Slovaques sont menacés sans cesse par les oppresseurs les plus barbares et les plus effrontés, par les Magyars, qui se servent des moyens les plus ignobles pour les magyariser. Ainsi les pauvres Slovaques, privés de tous leurs droits politiques, sont livrés impitoyablement à la merci des gouvernants magyars.

Les Allemands sont en minorité dans les pays de l'ancienne couronne de Sainl-'Venceslas et cependant, leur force et leur influence égale encore, et souvent même dépasse celle de la majorité tchèque.

Les Allemands de Bohême et de Moravie jouissent d'avantages extraordinaires qu'il faut attribuer à deux causes essentielles.

D'abord, ces Allemands sont soutenus dans leur activité politique et économique, par leurs compatriotes d'Autriche qui, depuis des siècles, dominent la monarchie des

Habsbourgs. L'empereur François-Joseph aime à répéter : K Je suis un prince allemand », et son influence personnelle est au service de l'hégémonie allemande, malgré que la nation allemande ne soit qu'une minorité toujours plus faible dans son empire.

Les Allemands de Bohême tirent encore avantage de leur situation géographique; ils occupent dans cette province une bande de terre bordant à l'intérieur les montagnes qui, de trois côtés, limitent le plateau bohémien.

Du côté sud, cette ceinture de population allemande est formée par la province d'Autriche elle-même; les Tchèques ont même forcé la frontière, et ils descendent de plus en plus nombreux vers le Danube; envahis dans le nord, ils envahissent dans le sud.

Les deux millions et demi d'Allemands de Bohême, vivent presque tous dans cette zone frontière qui de Domazlice (Taus) au sud-ouest, remonte vers Karlovy ■Vary (Carisbad), gagne le Labe (l'Elbe) à Litomerice (Leitmeritz), comprend Libérée (Reichenberg) et descend ensuite vers l'enclave de Kladsko (Glatz). Dans l'intérieur du pays leur nombre est peu considérable; on ne les trouve guère que dans les villes ou leur proportion d'ailleurs ne cesse de baisser.

Prague n'a plus rien d'une ville allemande. Huit pour cent à peine à Prague même et dans la ville adjacente de Vinohrady, et moins de quatre pour cent et même un pour cent dans les autres faubourgs de la population sont des Allemands; ils doivent recourir à une entr'aide et à une discipline de chaque instant pour maintenir leurs faibles positions.

D'autres villes, comme Plzen, jadis allemandes, offrent maintenant une forte majorité tchèque.

Il n'en reste pas moins, fortement concentrés sur la frontière, deux millions d'Allemands, qui considèrent volontiers, leurs districts, comme un prolongement des pays allemands voisins : Bavière, Saxe et Prusse.

Les Allemands de Bohême nourrissent des sentiments pangermaniques fougueux et notoires; souvent, au Parlement de Vienne, ils ont fait retentir leur cri de guerre contre les Tchèques ; ils menacent le gouvernement, chaque fois qu'il parle d'accorder, non pas même une faveur, mais un droit à la nation tchèque, et dans leurs jours d'humeur et de dépit, ils ne craignent pas de manifester plus d'attachement aux Hohenzollern qu'aux Habsbourgs (1).

En Moravie, les Tchèques se tiennent fortement dans les campagnes et les Allemands perdent peu à peu leurs positions privilégiées dans les villes. Ils l'emportent cependant encore à Brno (Brunn) où l'on compte environ 60.000 Tchèques et 80.000 Allemands, à Olomouc (Olmutz) qui a 11.000 Tchèques et 16.000 Allemands, à Jihlava, à Znojmo. Ils forment ainsi des ilôts de population germanique, mais

(1) Les sentiments pangermanistes s'affichent ouverlement dans les villes de la zone allemande et sont l'occasion de batailles entre les partisans de la Prusse et les ouvriers tchèques de plus en plus nombreu.ï dans la plupart des villes frontières dans les cantons industriels du territoire mixte comme Most (Brux), Teplice (Tcplitz), Libérée (Reichenberg) et Karlovy Vary (Carisbad). Dans cette ville d'eaux, les Allemands, c'est-à-dire le fond même de la population (en grande partie Israélite) arborent le drapeau de l'empire allemand à toutes les fêtes commémorées dans l'état des Hohenzollern. Il y a quelques années il en fut ainsi à l'occasion de la fête de Sedan. Pour cette raison, la plupart de.s Françal.? en villégiature i Karlovy Vary quittèrentla ville.

leurs villes envahies de plus en plus par les éléments tchèques, sont comme noyées dans un pays slave; ils ne représentent d'ailleurs que 27 % de la population moravienne et donnent l'impression de colons étrangers au milieu dun peuple dont ils auraient dû, semble-t-il, accepter les lois.

Il en est autrement, à vrai dire, en Moravie aussi bien qu'en Bohème; les Allemands s^efïorcent de faire la loi!

Le territoire moravien sépare dans le nord, les deux morceaux de Silésie laissés à l'Autriche; là se rencontrent plusieurs grandes voies ferrées venant d'Allemagne, de Bohême, de Pologne et de Hongrie. Dans cette région industrielle les Allemands déjà nombreux en Silésie (d'Opava), ont poussé de nombreuses colonies dont ils essaient de faire un bloc allemand. Les Tchèques ont une grande lutte à soutenir de ce côté.

Il n'en reste pas moins que la masse tchèque en Bohême et en Moravie, est deux fois supérieure à l'ensemble des éléments allemands. Les statistiques l'affirment, et ces statistiques officielles sont très favorables aux Allemands.

Mais la force du peuple tchèque tient à sa cohésion, à son agglomération très dense, sur un sol qui lui appartient depuis vinjjt siècles. Faut-il énumérer les qualités de ce peuple tchèque si vaillant, si brave entre tous? Il suffit de rappeler qu'aucun peuple de la grande famille slave ne fut plus exposé, plus menacé par le flot germanique; alors que les populations slaves de l'Elbe, de l'Oder, de la Baltique ont disparu, submergées par la germanisation, la nation tchèque entourée d'Allemands, assiégée depuis des siècles dans son quadrilatère de montagne a résisté victorieuse ment à tous les assauts. Mieux encore! les Tchèques à présent ont repris l'offensive contre leurs ennemis, jour par jour ils les chassent de leurs positions et regagnent le

terrain perdu. Un siècle a suffi à la nation tchèque pour sortir de l'oubli, pour rejeter la pierre du tombeau où l'on avait cru l'ensevelir; elle se place aujourd'hui au premier rang des nations slaves luttant pour leur indépendance. Les Allemands de Bohême forment une large ceinture autour du corps de la nation tchèque mais ce n'est qu'une ceinture et qui craque déjà en maint endroit, sous la poussée de croissance du peuple tchèque.

Vaniteux, arrogants, exaltés dans leur infatuation chauvine, les Allemands n'ont que dédain et mépris pour le peuple tchèque, campagnard rustique, longtemps privé de « kultur », et qui dans l'histoire ne sut pas se défendre de la conquête germanique.

Et aujourd'hui encore, ils n'admettent pas, ils ne comprennent pas qu'ils devront baisser la tête et céder la place devant cette vaillante race slave, fille de Jean Huss et de Podiebrad, qui depuis cent ans a conquis le droit à la liberté et à l'indépendance, par l'etïort de ses poètes, de ses historiens, de ses orateurs et de tout un peuple courageux, persévérant et fervent de patriotisme.

Georges BIEI^AIMÉ.

La Silualloij écononilpe de l'HutrlcKe-HODgrle

L'article que nous publions aujourd'hui sur la situation financière en Autriche, a été écrit par un spécialiste, très au courant de ces questions, immédiatement après le premier emprunt. — Depuis lors, la situation est matériellement devenue beaucoup plus mauvaise. Notre prochain numéro contiendra un article sur l'état actuel des finances

delà monarchie. Le lecteur pourra ainsi mesurer les progrès du mal et constater l'approche toujours plus rapide de la banqueroute inévitable et prochaine.

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