LES SOLDATS TCHÉCOSLOVAQUES
Dès les premiers jours de la guerre, la nation tchèque toute entière manifesta son hostilité contre l'Autriche et l'Allemagne. La haine de l'Autriche et la peur des Allemands étaient en effet traditionnelles chez les Tchèques, de même que les sentiments de fraternité pour les autres Slaves et de sympathie pour la France. La pensée d'avoir à combattre les Français, les Serbes et les Russes leur faisait horreur.
Ils comprirent immédiatement que la victoire de l'Aile magne et de l'Autriche signifierait la réalisation des rêves pangermanistes, la domestication de l'Autriche et leur asservissement à l'Allemagne.
Aussitôt après la mobilisation, ils entreprirent de con trecarrer les projets de Berlin et de Vienne. Leur situation géographique et politique ne leur permettait qu'une résistance passive, qui, cependant, a rendu aux Alliés des services inappréciablfs.
Tous les partis politiques refusèrent de faire des déclarations de loyalisme en faveur de l'Autriche. Le peuple ne cachait pas ses sentiments hostiles au gouvernement, ce qui provoqua plusieurs fois des répressions brutales; les journaux luttaient de leur mieux contre l'Autriche, en faisant connaître au public, en dépit de la censure, par des allusions et des sous-eulendus, la vraie situation, et en mettant habilement en lumière les contradictions et les mensonges des informations officielles. La population refusa nettement de souscrire aux emprunts du gouvernement et de livrer les réserves de vivres, contribuant ainsi à accélérer la banqueroute financière de la monarchie et à rendre plus efficace le blocus des empires centraux. Enfin, les soldats tchèques — et c'est le service le plus important que les Tchèques aient rendu aux Alliés dans cette guerre — refusèrent systématiquement de marcher et de combattre pour l'Autriche. — Ils ont voulu ainsi collaborer efiBcacement aux désastres de l'Autriche-Hongrie dans la première année de la guerre, et ils ont réussi à désorganiser presque complètement l'armée austro-hongroise.
Il faut examiner en détail la conduite des soldats tchèques depuis le début de la guerre pour se rendre exactement compte du rôle qu'ils ont joué dans l'échec des combinaisons austro-allemandes. Dès le jour de la mobilisation, les réservistes de la campagne et des petites villes tchèques montrèrent ouvertement quel était leur état d'esprit.
Aux environs de Plzeiî, des démonstrations en masse se produisirent, et les soldats déclarèrent qu'ils tourneraient leurs armes contre leurs officiers et contre les Allemands. Il y eut de nombreuses arrestations, et des condamnations à mort furent prononcées dès les premiers jours d'août 1914.
Contrairement à l'attente du gouvernement, les exécutions ne réussirent pas à intimider les Tchèques. Vers le 10 août, à Prague, les manifestations recommencèrent. Tous les soldats tchèques sans exception considéraient comme un devoir sacré de faire connaître à leurs compatriotes leurs sentiments hostilesà l'Autriche; ils se prêtaient ouvertement serment les uns aux autres de ne pas tirer sur les Russes ou les Serbes et de se rendre à la première occasion. Ils ajoutaient : « Nous ne nous rendrons pas par. peur de la mort. Mais nous voudrions faire le sacrifice de nos vies à notre propre cause nationale, à la sainte cause tchèque, et non à celle de nos bourreaux. Et si nous avons l'occasion de le faire, nous le ferons. »
C'était un spectacle vraiment émouvant de voir ces soldats, dans les casernes de Prague, au moment du départ pour le front, leurs casquettes et leurs uniformes ornés de l'insigne national, le lion tchèque, arborer le drapeau de la Bohême et les couleurs slaves, qui sont aussi celles de la France. Malgré les ordres des autorités militaires, ils manifestaient ainsi leurs sentiments tchèques et protestaient, au moment même où on les expédiait à la frontière, de leur hostilité à l'égard de leurs maîtres. Dans les rues de Prague, en allant à la gare, ils chantaient les chansons nationales qui sont aujourd'hui défendues en Bohême, toujours pour faire connaître à la population tchèque qu'ils se refuseraient à tirer sur leurs frères slaves.
Depuis le mois d'août jusqu'à Noël 1914, nous avons journellement assisté à ces manifestations de soldats tchèques, manifestations qui, selon les autorités militaires, constituaient des crimes de haute trahison. Au mois de septembre 1914, l'attitude du S" régiment de Landwehr tchèque, régiment recruté dans les environs de Prague, qu'on envoyait au front contre les Russes, provoqua à Prague des rixes sanglantes. Les soldats, chantant les chansons nationales, refusèrent d'entrer dans la gare, maltraitèrent leurs officiers allemands, blessèrent grièvement leur commandant, et se massèrent enfin à l'intérieur de la stafion, s'obstinant à ne pas partir. On dut faire appel au 75® régiment allemand pour les forcer à entrer dans les wagons.
A la suite de ces incidents, le Ministre de la Guerre défendit, sous les peines les plus sévères, aux soldats tchèques, soit de porter des drapeaux et les couleurs
La Nation Tchbqdb
Uh^uM, soit de chanter lorsqu'ils traversaient les rues de Prague. Et depuis ce temps, chaque troupe de soldats tchèques se rendant à la gare de Prague pour être expédiée au front, est escortée de soldats allemands et magyars •□ nombre double. A leur passage dans les rues de Prague, personne ne peut ni les aborder, ni leur dire adieu, ni môme leur sourire. Les soldats allemands qui marchent de chaque côté des soldats tchèques veillent à ce que de tels crimes ne soient pas commis, et des punitions sévères sont réservées aux délinquants.
Les soldats tchèques prirent leur revanche quand ils furent embarqués. En gros caractères, ils écrivirent sur les parois des wagons : 1 raln direct pour Moscou et Pétrograd! — Vive la Russie! Vive la Serbie! Vive la France! — Salut de Prague à Pétrograd ! Ils annonçaient ainsi les redditions qui devaient faire tant de bruit.
Arrivés sur le champ de bataille, ils agirent en conformité ttvec leurs sentiments. Le 11'^ régiment tchèque de la ville de Plsek refusa de marcher sur Valjevo, en Serbie, et fut décimé à deux reprises. Le reste fut d'abord exposé au feu des canons serbes, puis complètement écrasé par l'artillerie magyare, qui, se voyant en danger, se vengea sur les Tchèques. Quelques soldats tchèques blessés du 102' régiment, de la ville Benesov, évacués du front serbe (au moment de l'offensive de Potiorek, à la fin de novembre 1914) et renvoyés en Bohème, racontaient comment ce régiment s'entendit avec les Serbes, comment Tchèques et Serbes communiquaient entre eux dans les tranchées, comment cette fraternisation finit par la reddition de plusieurs régiments tchèques, par le désastre sur la Kolubura et la désorganisation complète de l'armée austro-hongroise du sud.
Le 36» régiment, de Mladà Boleslav, se mutina dans les casernes et fut massacré; le 88« régiment, en tentant de se rendre, dans les Carpathes, tomba sous le feu croisé de la garde prussienne et des honveds magyars. Le 35* régiment, de la ville de Plzeû, transporté en chemin de fer sur le champ de bataille en Galicie, était, une demi-heure après sa descente du train, dans les tranchées russes, où il fut reçu avec le plus grand enthousiasme. Une partie de ce régiment qui ne réussit pas à se sauver chez les Russes fut massacré par les Autrichiens et les Prussiens.
Pendant la retraite de Hindenbourg, lors de l'échec de sa première attaque sur Ivangorod et Varsovie (en automne 1914), les Autrichiens opposèrent à l'avance russe dans la région de Lysa Gora (Pologne) des régiments de jeunes recrues tchèques, qui n'avaient que six semaines d'instruction. Ceux-ci refusèrent de combattre et se laissèrent écraser sous Tartillerie de l'armée russe, qui s'avança jusqu'à Gracovie. A ce moment, l'esprit des soldats tchèques était tellement surchauflé, qu'ils préféraient mourir sans défense sous les coups des Russes que combattre contre leurs frères slaves.
Après la seconde bataille de Lvov, et lorsque Przemysl fut pour la première fois investie, les soldats tchèques voyant la désorganisation de l'armée, s'ingénièrent à la rendre plus complète : durant la retraite vers Resov, Novy Sandec, et Moravskâ Ostrava, ils semèrent consciemment la panique dans les rangs pour désagréger l'armée. Profitant du désarroi, ils s'enfuirent jusqu'à Olomouc (en Mo-
ravie), et beaucoup d'entre eux jusqu'à Prague. Le désordre était en effet tel, que les chefs de l'armée ignoraient les numéros des régiments anéantis, pris ou fugitifs. Et Prague se réjouit de la part que les soldats tchèques avaient pris à la victoire des Russes.
La reddition tragique du 28« régiment tchèque de Prague, qui a fait tant de bruit, il y a un an, caractérise encore plus nettement le véritable état d'esprit delà population tchèque.
Ce régiment se rendit aux Russes le 3 avril 1915 dans les Carpathes avec armes et bagages, y compris la musique. Presque 2.000 hommes passèrent dans les rangs russes, et immédiatement une partie du régiment commença à combattre contre les Autrichiens. Puis les soldats tchèques furent transportés à Kiev, où ils reçurent un accueil enthousiaste. L'empereur François-Joseph, dans un ordre du jour lu à toute l'armée, flétrit à jamais le 28" régiment, ordonna sa dissolution et lit déposer son drapeau dans le musée militaire de 'Vienne.
A cette reddition se rattache un incident extrêmement douloureux pour les Tchèques, qui s'est déroulé sur la frontière italienne et qui est resté jusqu'aujourd'hui ignoré du public. La nouvelle de la dissolution du 28* régiment avait fait beaucoup de bruit à l'étranger et avait infligé un cinglant démenti à tous les racontars autrichiens sur l'ordre parfait qui régnait en Autriche-Hongrie. Elle avait en même temps surexcité les sentiments déjà si hostiles à la monarchie des Tchèques de Bohême et de Moravie. Les cercles militaires de Vienne décidèrent îiiors de donner une leçon sanglante aux Tchèques et d'ilîacer cette impression chez les neutres. En automne dernier, ils formèrent un nouveau bataillon du 28° régiment composé exclusivement de jeunes gens de 20 ans; ils les envoyèrent au front de l'Isonzo, et, sans égards, sans pitié, sans le moindre scrupule, ils les exposèrent au tir le plus meurtrier de l'artillerie italienne près de Gorizia. Dix-huit soldats seulement échappèrent au massacre; le reste de ces 1000 jeunes gens est resté sur le champ de bataille. Immédiatement après, l'empereur fit lire un nouvel ordre du jour à l'armée, disant que la honte du 28* régiment de Prague était effacée par les sacrifices de ce régiment sur l'Isonzo.
Ceux des soldats qui ont survécu à ce crime infâme ont raconté à quel véritable carnage on les avait envoyés, comment ils avaient été placés exprès à l'endroit où ils devaient être massacrés, comment on a cherché ensuite à les exciter contre les Italiens. La population de Prague n'a pas été dupe, et a compris l'odieuse vengeance à laquelle s'était livré legouvernement viennois, et comment il essayait de la faire servir encore à ses intérêts.
Mais ce ne fut que le 17 avril 1916 que cet épisode atroce de la guerre fut porté à ia connaissance de la population civile par un communiqué officiel inséré dans les journaux, annonçant que le 11® bataillon de marche du 28* régiment avait combattu glorieusement à la bataille d'Isonzo, dans un secteur , exceptionnellement exposé. « Il a combattu — rapporte ce communiqué — dans une position fort mal fortifiée, contre un ennemi très supérieur en nombre, avec un succès complet malgré les circonstances extrêmement défavorables du terrain et du temps... Ce bataillon s'est distingué aussi plus tard, ce qui prouve que de»
La Nation TcRàous
éléments fidèles, surtout quelques vaillants ofQciers, ont réussi i> extirper entièrement l'esprit subversif qui s'était précédemment manifesté parmi les soldats de ce régiment ». Pour bien comprendre le sens tragique de ce communiqué, il faut tenir compte d'une curieuse coïncidence : c'est juste une année avant la publication de ce communiqué, le 17 avril 1915, que le journal officiel de l'armée autrichienne a publié le décret de dissolution du régiiiir-nt n" 28, signé par François-Joseph et disant : « Le 28« régiment de ligne est rayé pour toujours du nombre des régiments autrichiens et les officiers et les soldats qui restent de ce régiment devront expier parleur sang cette honteuse action ». Ce n'est qu'alors qu'on saisit exactement le sens terrible des paroles impériales. Les mille jeunes gens de Prague avaient ét*^ envoyés avec préméditation à une mort certaine pour effacer la faute de leurs frères; et afin qu'il ne subsistât aucun doute sur le sens de ce sanglant incident, on avait retardé jusqu'à l'anniversaire de la promesse de l'empereur la publication officielle,de sa mise à exécution. On ne pourra plus dire que François-Joseph ne tient pas sa parole.
Les mauvais traitements qu'infligent les officiers aile mands aux soldats tchèques amènent constamment de petits incidents, des mutineries locales, des refus d'obéir et aboutissent souvent k des rixes sanglantes. Tout cela contribue à désorganiser les armées austro-hongroises. De nombreux complots de soldats tchèques pour leur reddition en masse furent découverts. Leur exemple fut contagieux et des soldats allemands se joignirent à eux. A Gorliza, au mois d'avril 1915, on découvrit un complot de soldats tchèques, dans lequel un certain nombre de soldats allemands et autrichiens étaient entrés : le répiment fut décimé.
Vers le mois de mai 1915, les Tchèques, après dix mois d'elTorts continus, avaient finalement réussi h désorganiser complètement l'armée autrichienne. Mais à ce moment, les Allemands de l'Empire s'emparèrent de la direction des armées austro-hongroises, disloquèrent les régiments tchèques et disséminèrent leurs soldats dans les régiments allemands et magyars. Les redditions en masse devinrent alors impossibles.
Du moins l'état d'esprit que la propagande tchèque avait créé dansl'armée autrichienne persista en dépit des méthodes terroristes par lesquelles les Prussiens avaient réussi à faire renaître la discipline militaire. C'est ainsi que pendant la retraite des Russes de Galicie, l'été dernier, l'attitude anliautrichiennc de certains régiments tchèques entrava les manœuvres des généraux autrichiens et les fit battre par les Russes près de Tomaszov. Les cercles militaires de Vienne menacèrent alors les députés tchèques de faire payer cher k la Bohème, après la guerre, lés trahisons des soldats tchèques. Il fut reconnu en effet que l'avance générale avait été compromise par la défaillance et la reddition de deux régiments composés en majorité de Tchèques surtout le 36*régimenl tchèque, près de S'i'eniava. Et, dans une réunion publique k Vienne, tenue à cette époque par des nationalistes allemands, les orateurs déclarèrent que les Tchèques étaient responsables de tous les désastres subis par l'Autriche depuis le commencement, de la guerre, qu'ils devraient expier leurs crimes contre l'Autriche et
l'Allemagne après la guerre, que le châtiment devrait être impitoyable pour rendre à jamais impossible la répétition de telles trahisons.
Les conséquences de la conduite des soldats tchèques ont élu, en effet, désastreuses pour l'Autriche. Plus de 280.000 soldats tchèques se rendirent aux Serbes et aux Russes. Or, l'armée autrichienne ne comptait guère, jusqu'au commencement de l'année 1916, plus de 500.000 Tchécoslovaques. Sur 70.000 prisonniers autrichiens en Serbie, 30.000 étaient Tchèques. Il y a, à présent. 250.000 prisonniers tchèques en Russie (1). Parmi eux beaucoup se sont engagés dans les armées serbe et russe. En Serbie un grand nombre de Tchèques ont combattu contre les Autrichiens. En Russie, quand le grand duc Nicolas Nicolaïevitch permit aux prisonniers tchèques de s'engager dans l'armée russe, plus de 20.000 se présentèrent immédiatement. Seules des difficultés administratives ont empêché tous les prisonniers tchèques de s'enrôler parmi les soldats du Tsar. Aujourd'hui, une importante If^gion tchèque combat dans les rangs russes et le communiqué russe du 2 février 1916 proclame hautement les précieux services que ces vaillants combattants rendent à la cause des Alliés.
Ils se battent tous héro'iquement, et plus d'un tiers sont aujourd'hui décorés.
En France, une légion tchécoslovaque fut également formée. Le jour de la déclaration de la guerre, 33 0/0 des Tchèques résidant sur le territoire français se sont volontairement engagés. A la fin du mois d'octobre 1914 ils étaient déjà dans les tranchées, en Champagne, puis sur d'autres secteurs du front. Au mois de mai 1915, ils prirent part à l'offensive près de Neuville St-Vaast, et leurs pertes furent très élevées ; ils participèrent ensuite aux luttes près de Souchez.au mois de juin, et à la bataille de Champagne. La plus grande partie d'entre eux furent cités à l'ordre du jour et décorés de la croix de guerre. Le Tzar, mis- au courant de leur vaillante conduite, leur a conféré des décorations. Un certain nombre d'entre eux ont été envoyés à Salonique. Leurs pertes s'élèvent aujourd'hui, en tués, blessés, réformés, à plus de 500/0.
Pour être complet, il faudrait parler encore des soldats tchèques engagés dans l'armée serbe, des prisonniers tchèques en Italie qui demandent instamment à être enrôlés dans les armées des Alliés pour combattre leurs ennemis h«^réditaires.
Cette attitude des soldats tchécoslovaques sur le front italien est d'autant plus significative que, dans ces derniers temps, le gouvernement autrichien a fait tout son possible pour exploiter les conflits entre les Slaves et les Italiens et pour exciter les Slaves autrichiens et particulièrement les Tchèques contre l'Italie et les Alliés. Tous les régiments slaves ont été envoyés sur le front italien, dans l'espoir qu'ils s'y conduiraient autrement que sur les fronts serbe et russe. Or, les lettres que nous recevons des soldats tchèques prisonniers de guerre en Italie nous font voir que l'esprit des soldats tchécoslovaques y reste le même qu'en Galicie ou en Serbie ; les maneuvres insidieuses
(1) Voir la déclaration de M. Eugraphe Kowalevsky dans La Nation Tchèque, n» 23, 1" année.
du gouvernement austro hongrois n'ont eu aucun effet sur eux.
Eu résumé, ce malheureux peuple tchèque, dont la situation pendant les dix-huit mois de guerre ne peut se comparer qu'à celle de la Belgique martyre et de la Serbie ensanglantée, a tenté l'impossible pour coopérer à la victoire des Alliés.
Les Tchèques ont préparé les désastres militaires de l'Autriche et continuent à être une menace perpétuelle pour les deux empires centraux. Ils leur opposent obstinément une résistance passive qui désorganise la monarchie danubienne à tous les points de vue. Les 280.000 prisonniers tchèques, sur un effectif tchèque qui ne dépassait guère jusqu'à aujourd'hui 500.000 hommes, montre que leur tactique a joué un certain rôle dans les victoires des Alliés. Enfin les nombreux volontaires tchèques enrôlés en Russie, en Serbie, en France sont là pour prouver que ce n'est pas l'esprit de sacrifice qui manque chez leur peuple, et qu'il a déjà bien mérité de la cause de la Civilisation.
Les Tchèques de Vienne
Les persécutions scolaires
L'examen des procédés employés par les Allemands autrichiens dans les opérations de recensement nous apprend deux choses : premièrement, l'importance des minorités tchèques, importance qui n'est pas contestée par nos adversaires, et deuxièmement, la ténacité et le courage dont ces minorités font preuve dans la lutte qu'ils soutiennent pour conserver leur nationalité. Si les commissaires viennois sont forcés d'admettre, malgré eux, le chifïre de 102 000 Tchèques à Vienne, ils constatent involontairement par là, qu'il y a dans la capitale de l'Autriche 102.000 Tchèques, patriotes convaincus et résolus à tenir tête à tous les efforts germanisateurs, sans se laisser influencer par les menaces, de quelque part qu'elles viennent.
Mais une autre statistique officielle jette un jour aussi cru sur la situation de la nationalité tchèque à Vienne. C'est la statistique scolaire, dressée égnlement par les instituteurs. Cette statistique constate que, dans les écoles primaires allemandes de Vienne, il y a plus de 12.000 écoliers tchèques. Le nombre en est assurément beaucoup plus élevé, car on n'a enregistré comme Tchèques que les enfants qui ne savaient pas un seul mot d'allemand, tandis qu'on a grossi la liste des élèves allemnnds de chaque "Tchèque capable de dire, tant bien que mal, guten Tag (bonjour). La preuve en est involontairement donnée par les instituteurs allemands eux-mêmes. Il y a quelques années, dans une conférence tenue par les instituteurs viennois, ceux-ci se plaignirent du grand nombre d'élèves moins doués, et insistèrent sur le fait que la proportion de ces élèves moins doués dépassait beaucoup celle constatée dans les autres écoles primaires d'Autriche. La discussion sur les causes de ce phénomène et sur les mesures à prendre pour remédier à cet état de choses fut très pénible, parce qu'aucun des assistants n'eut le courage de dire la vérité :
qu'il ne s'agissait pas d'enfants moins doués, mais des enfants tchèques qui, ne comprenant pas la langue de l'instituteur, ne pouvaient profiter de son enseignement. La conclusion du débat fut la nécessité d'établir, pour ces enfants moins doués, des classes spéciales afin qu'ils n'entravent pas le progrès des enfants mieux doués. Si l'on avait ajouté que dans ces classes supplémentaires l'enseignement devrait être donné en tchèque, le remède aurait été, sans aucun doute, efficace. Mais une telle proposition aurait paru scandaleuse à Vienne. On a formé ces classes supplémentaires mais en y conservant l'enseignement en allemand, de sorte que, dans ces classes, on a constaté le joli chiffre de 100 «/o d'élèves moins doués.
Et ce ne sont pas là des faits exceptionnels, de simples incidents surgis dans l'exaspération des luttes politiques; il s'agit au contraire d'une des méthodes préférées de germanisation, employée systématiquement depuis de longues années par les Allemands d'Autriche. Ce qu'ils visent surtout, c'est l'école tchèque. Vienne ne possède pas une seule école publique tchèque, et pourtant, d'après les statistiques truquées des autorités, il devrait y en avoir de 38 à 125 ! Ce sont les chiffres imposés par les lois scolaires. En effet, d'après ces lois, chaque commune est obligée d'organiser une classe par 40 enfants de 6 à 14 ans. Cela donne 300 classes d'après la statistique scolaire, et comme l'enseignement obligatoire dure 8 années et que chaque école primaire doit par conséquent avoir 8 classes, nous arrivons au chiffre de 38 écoles nationales, auxquelles ont droit les 12.000 enfants tchèques emprisonnés dans les écoles allemandes. Mais si nous prenons le chiffre rond de 100.000 Tchèques du recensement général comme base de calcul, et que nous comptions en moyenne.5 membres pour une famille, cela nous donne 20.000 familles; on peut admettre que chaque famille possède 2 enfants d'âge scolaire. Nous trouvons ainsi 40.000 enfants tchèques qui ont droit de fréquenter une école où l'enseignement serait donné dans leur langue maternelle. Ce chiffre exigerait 1.000 classes ou 125 écoles complètes de 8 classes, d'après la loi que les Allemands ont faite eux mêmes, et d'après la statistique officielle si défavorable aux Tchèques.
Pour bien comprendre le caractère de la lutte scolaire, il faut connaître la législation concernant l'instruction publique en Basse-Autriche et à Vienne, et les conditions dans lesquelles elle est appliquée.
Il y a, en Autriche, deux sortes de lois scolaires : une loi d'Empire (loi de cadre), et, pour chaque pays, une loi du Pays, votée par sa Diète et comprenant les détails de l'application des principes posés par la loi centrale. La Diète de Basse-Autriche a voté une loi confiant toute l'administration scolaire de Vienne à la municipalité, qui décide en première instance de toutes les contestations. Celles-ci sont soumises, en deuxième instance, au Conseil scolaire du Pays, composé d'un certain nombre de membres élus par la Diète et d'un certain nombre de membres nommés par le Gouvernement, les premiers étant en majorité.
Il en est de même en ce qui concerne la compétence ofBcielle pour les questions relatives aux immeubles scolaires. En première instance, c'est la municipalité qui décide ; en deuxième instance, un organe intitulé Députa-
La Nation Tchéqub
tion de Construction pour Vienne, composé de la même manière que le Conseil scolaire, avec une majorité de membres élus par la Diète. Les élus suivent naturellement les tendances politiques et nationalistes de leurs électeurs, et se montrent les ennemis les plus acharnés des Tchèques. Ils constituent ce qu'on appelle la Christlich-soziale Partei, dont on dit, à Vienne, d'après le dicton lucus a non lucendo : que ses adhérents se sont baptisés ainsi, parce que leurs principes ne sont ni chrétiens, ni sociaux (1).
Les Tchèques de Basse-Autriche et de Vienne, se trouvent ainsi en présence d'ennemis qui sont à la fois partie et juge. Ajoutons encore que la loi n'accorde aucun recours à une partie qui a été repoussée dans les deux premières instances, lorsque la première sentence n'a subi aucune modification en deuxième instance. D'ailleurs l'Empereur lui-même s'est prononcé (d'après un on-dit très vi-aisemblable) contre les aspirations scolaires des Tchèques de Vienne. On peut, d'après ces procédés, se faire une idée des terribles difficultés que les Tchèques de Vienne rencontrent dans la lutte qu'ils soutiennent pour la satisfaction de leurs besoins spirituels et intellectuels. Et cela, bien que leur cause soit juste et que le texte même des lois scolaires soit en leur faveur.
La municipalité de Vienne viole ces lois sciemment et de propos délibéré. Non seulement elle n'a pas construit une seule école tchèque, ni institué de classes tchèques dans les écoles allemandes, pas même pour les soi-disant moins doués, mais elle s'oppose par tous les moyens possibles à l'établissement d'écoles tchèques privées. Il y a environ trente-cinq ans qu'il s'est formé, à Vienne, une société de patriotes tchèques qui, empruntant le nom du grand réformateur de la pédagogie Komensky (Comenius), s'est donnée comme but d'ériger et d'entretenir des écoles tchèques dans la capitale de l'empire aux frais de la nation tchèque elle-même. La société n'a fait appel ni à l'État, ni à la province, ni à la commune, elle n'a demandé ni aux uns ni aux autres de remplir leurs devoirs légaux.
Et cependant, bien qu'elle ne demandât rien à personne, la Société Komensky n'a réussi, jusqu'à présent, à établir qu'une seule école tchèque privée. Tous les efforts pour en créer d'autres ont échoué devant l'hostilité persévérante de la municipalité de Vienne.
Dès le début, l'école de la Société Komensky, dans le dixième arrondissement, se montra insuffisante aux b.^soins de la population tchèque. Elle peut recevoir 900 écoliers au maximum, et les demandes dépassent toujours les places disponibles. A chaque rentrée, se produisent des scènes émouvantes dans le bureau du directeur, lors de l'admission des élèves. Les mères pleurent, les enfants pleurent, car le maximum d'inscriptions est rapidement atteint, et le directeur doit repousser un nombre considérable de demandes. " Nous ne voulons pas, nous ne pouvons pas envoyer nos enfants aux écoles allemandes ; ils ne comprennent rien à l'enseignement du maître et ils n'apprennent rien. Ces
(1) Le fanatisme des adhérents de ce parti peut être caiacti^risé par cette petite anecdote authentique. Un aubergiste a suspendu & la devanture de sa brasserie un écriteau portant l'inscription suivante : V Entrée interdite aux chiens, aux Juifs et aux Tchèques n. î-î police viennoise elle-même en fut scandalisée, mais plutôt à
iise ries Juifs et des chiens que des Tchèques, et fît enlever
i ii(.-nii.
écoles ne servent qu'à corrompre leurs mœurs ; ils y sont exposés aux injures de leurs condisciples allemands et aux tracasseries des instituteurs allemands ! » Voilà les lamentations qu'on entend toujours dans les milieux tchèques de Vienne. «Et la connaissance de la langue allemande'.-*)) « Nos enfants l'acquerront naturellement dans leur entourage ; dans les écoles allemandes ils paient trop cher l'avantage de connaître l'allemand; ils le paient de la perte de toutes les autres connaissances qu'ils devraient apprendre à l'école et qu'ils n'apprennent pas, ne comprenant pas un mot de ce que dit l'instituteur. )) Toutes ces doléances sont fondées. Les écoliers tchèques dans les écoles allemandes sont le plus souvent l'objet, non seulement de tracasseries, mais encore d'injures de la part des instituteurs à cause de leur nationalité ; les institutrices allemandes elles-mêmes, dont le cœur féminin devrait montrer quelque pitié pour leurs pauvres pupilles, s'acharnent à blesser leurs sentiments et n'hésitent pas à les insulter en des termes qu'on n'est pas habitué à rencontrer sur les lèvres d'une honnête femme. Reconnaissons qu'il y a des exceptions. Des instituteurs allemands avouent franchement : « Des écoles tchèques seraient un bienfait, non seulement pour les enfants tchèques, mais encore pour les enfants allemands et même pour nous, instituteurs allemands. Elles nous dégageraient d'une lourde charge. Ou l'instituteur est consciencieux et il veut apprendre quelque chose à ses écoliers tchèques (qui sont en grand nombre dans chaque classe), et, alors, c'est au préjudice de ses élèves allemands ; ou bien il ne veut pas perdre son temps à une tâche si absorbante, et ces pauvres enfants ne reçoivent aucune iustruction.» Mais de pareilles réflexions sont rares, et, quand elles se font entendre, c'est exclusivement in cariera caritatis et jamais publiquement. Les débats de l'Assemblée des instituteurs de Basse-Autriche, dont nous parlions plus haut, sur les élèves moins doués, ont montré que les quelques instituteurs d'esprit libéral n'osent jamais élever la voix.
La municipalité de Vienne, avec l'assentiment tacite du gouvernement et de l'Empereur, a décidé de germaniser la jeunesse tchèque coûte que coûte, même aux dépens de son éducation. « Lire et écrire? — pourvu qu'ils sachent parler l'argot viennois ! )) Et la crainte des mères pour la moralité de leurs enfants n'est que trop justifiée. Les rapports de police et les statistiques des tribunaux montrent malheureusement que le pourcentage des condamnations parmi les Tchèques de Vienne est beaucoup plus élevé que dans les autres pays tchèques. C'est là le principal résultat de la politique scolaire de la municipalité.
C'est pourquoi la Société Komensky met une telle ténacité à procurer à nos compatriotes les bienfaits de l'instruction. Cest non seulement une œuvre nationale, c'est bien plus encore une œuvre humanitaire et sociale. Et ce sont des gens qui s'intitulent chrétiens et sociaux qui s'opposent à ses efforts !
L'école unique du X'^ arrondissement étant absolument insuffisante, la Société Komensky a voulu en établir de nouvelles dans d'autres arrondissements ; mais, manquant de ressources, elle s'est contentée de louer des locaux dans des maisons privées. Aussitôt la Commune est intervenue pour vérifier les conditions d'hygiène des classes ; des commissions spéciales ont^déployé une ardeur extraordi-
La Nation Tchéqub
naire à découvrir des défauts de construction, et en ont toujours trouvé un nombre suffisant pour déclarer que les établissements ne répondaient pas aux prescriptions des lois sur les locaux scolaires. On les fit fermer ; en seconde instance, l'appel de la Société Komensky fut repoussé par des juges aussi prévenus qui confirmèrent le premier arrêt. Un autre appel, devant le ministère des travaux publics, était irrecevable puisque, en deuxième instance, aucune modification n'avait été apportée à la première décision. Cette procédure juridique et administrative constituait pour le gouvernement un rempart des plus efficaces pour éluder les réclamations des députés tchèques lui demandant de protéger la population tchèque contre les mesures arbitraires de la municipalité.
La Société Komensky réussit enfin grâce à un stratagème, à construire une magnifique maison d'école modèle dans le Illme arrondissement, qui fut immédiatement fréquentée de nombreux enfants tchèques. Mais l'école ne resta ouverte qu'un an.
La municipalité eut recours à ses procédés habituels; elle envoya dans ce véritable palais scolaire une commission qui trouva qu'un corridor n'avait pas la largeur fixée ; il s en fallait de cinq centimètres! Elle découvrit aussi quelques autres défauts de la même gravité. Elle décida donc, avec une logique toute viennoise, qu'il était impossible de laisser ces pauvres écoliers exposés au danger d'être écrasé.s sous les ruines de l'école, qui pourrait s'écrouler un jour. Et l'établissement fut fermé.
Cela provoqua cliez les parents, et surtout chez les mères une profonde indignation. Elles ne voulaient pas céder. Elles se rendirent à l'école et parvinrent à y introduire leurs enfants. La municipalité fit alors clouer des planches sur toutes les portes des classes, et pour heurter davantage les sentiments des Tchèques, elle fit employer des planches d'une saleté révoltante sur lesquelles restaient encore des traces de fumier. L'exaspération de la population tchèque se manifesta par des démonstrations tumultueuses dans la rue. devant l'école. Chaque soir, une foule immense d'habitants tchèques et surtout de mères se rendaient le pour protester, et, plusieurs jours de suite, je dus intervenir afin de calmer l'excitation légitime des esprits en présence des procédés iniques de la municipalité et de l'inertie du gouvernement. La population était si énervée qu'elle reprochait aux députés tchèques de ne pas agir assez énergiquement en faveur de leurs compatriotes. La municipalité, au lieu d'essayer d'apaiser les esprits excités, fit clouer des planches derrière la porte principale pour empêcher de pénétrer même dans le corridor d'entrée.
Les mères, désespérées résolurent de tenter une démarche suprême espérant naïvement obtenir directement plus de succès que leurs représentants. Un jour de séance du Parlement, elles organisèrent un cortège d'enfants, à la tête duquel elles pénétrèrent dans le Parlement et en occupèrent le vaste portique. Les employés du Parlement et les députés allemands furent à la fois stupéfaits et furieux de cette audace des enfants tchèques qui, d'ailleurs, observaient une attitude des plus décentes. L'un des députés allemands, a l'Ordner » du jour, injuria brutalement les mères, et ordonna de faire évacuer la place. Cette démonstration eut comme résultat la réception de quelques mères
par le ministre de l'instruction publique. Celui-ci fnt touché jusqu'aux larmes par leurs récits et leurs doléances. <( Vous aussi, M. le Ministre, vous êtes père, vous aussi vous voulez ou vous avez voulu que vos e.ifants reçoivent la meilleure éducation possible ; cependant vous êtes riche et nous sommes pauvres ; et une bonne éducation est la seule dot que nous puissions donner à nos enfants pour leur avenir. » 'Telles sont les paroles qu'adressa une deces mères, en ma présence, au ministre qui fut obligé d'avouer que les parents tchèques avaient raison et qu'ils avaient droit à des écoles Iciièques. Le Président du Conseil le reconnut également. Mais ils ne nous donnèrent que de bonnes paroles, qui nefurentsuiviesd'aucunemesureeffective. « Nous — legou vernement — ne pouvons rien contre l'autonomie communale », cette phrase restait le rempart dont j'ai déjà parlé et derrière lequel s'abritait le gouvernement toutes les fois que l'on s'adressait à lui. Dans tous les autres pays, cette grande démonstration de mères et d'enfants aurait produit la plus grande sensation dans le public, parce que la presse lui aurait fait une large publicité, — mais les journaux viennois reçurent le mot d'ordre d'étouffer la cliose et ils se contentèrent de mentionner cette manifestation en quelques phrases insignifiantes.
La fréquentation scolaire en Autriche étant obligatoire, les parents doivent sous peine d'amende et même de prison, envoyer leurs enfants à l'école, et la municipalité de Vienne se sert de son pouvoir discrétionnaire pour obliger les parents tchèques à envoyer leurs enfants aux écoles aile mandes. Mais lu loi permet aussi d'instruire les enfants dans la famille. Les parents et la Société Komensky ont profité de cette faculté. La Société Komensky a organisé l'enseignement dans les familles ; mais là encore elle s'est trouvée en butte aux tracasseries allemniides. On a poussé les concierges à dénoncer les familles tchèques de leurs maisons comme tenant une école privée illicite, et à les intimider par la menace de leur donner congé s'ils continuaient. Les conséquences sont faciles à imaginer.
Ce que je viens de rapporter n'est qu'une faible part des persécutions qu'ont à supporter les Tchèques de Vienne au point de vue scolaire. On a publié sur ce sujet toute une littérature qui met en relief cette KuUnrarbeit des Kulturtrcegers allemands. Je ne puis donnei', dans un article de revue où la place est limitée, d'autres exemples de l'acharnement des Allemands contre les écoles tchèques de la Basse .Autriche, et contre la Société Komensky en particulier. Mais je crois que le lecteur est déjà suffisamment édifié.
J. DliRlCH, député tchèque au Parlement de Vienne
BIBLIOGRAPHIE
Mil. R. Vesnitch, correspondant de l'Institut : La craie cause de la ijaerre européenne. L'unique sécurité de la Paix. (Éditions de la Revue Politique et Littéraire — Revue Bleue).
Dans celte inléressanteétude,réminentsavantet l'homme d'État serbe essaie de montrer les véritables causes de la
La Nation Tchéqub
guerre actuelle. Il les trouve dan» la question de la germanisation des Slaves, et dans toutes les conséquences qu'elle a eues sur la ligne de conduite des Allemands dans leur politique extérieure. Selon lui la guerre actuelle est essentiellement la lutte entre les Slaves et les Allemands telle que l'avait préconisée, en 1913, le chancelier M. de Bethmann- Holweg lui-même. L'auteur examine l'une après l'autre les déclarations et les publications de divers hommes d'État et écrivains allemands au sujet de la supériorité de leurs compatriotes sur les autres nations ; et il montre comment les Allemands se sont' toujours crus destinés à devenir les maîtres du monde entier. Il parcourt en.suite les diverses phases historiques de la germanisation des Slaves successivement mise en œuvre par tous les moyens imaginables. II expose l'histoire des Slaves de l'Elbe, de Rujana (ROgen). de la Poméranie et du Brandebourg ; il fait voir comment même des villes considf^rées aujourd'hui comme foncièrement allemandes sont d'origine slave (Berlin, Dresde, Lubeck, Leipzig, Stettin) ; il démontre que la Thuringe et la Saxe méridionale étaient slaves (Serbes de Lusace). Aujourd'hui encore les faubourgs de Berlin conservent de nombreuses traces de l'ancienne culture et de la langue slave. Si la Bohême a résisté au flot allemand malgré les persécutions des Habsbourgs, elle n'a pas réussi à sauver sps frères de la Basse-Autriche, de la Styrie, de la Garniole et du Tyrol. Vienne et Graz étaient autrefois slaves. La marche des Allemands vers rOoient a pris trois directions : par la Pologne et la Petite Russie vers la mer noii'e, par la Hongrie et la Roumanie vers le môme objectif; le long du Danube et de la Save vers Salonique. Avec les Tchécoslovaques, les Serbes étaient le plus grand obstacle à cette poussée germanique vers l'Est. Les Allemands, ne pouvant réussir, malgré de longs et patients efforts, à établir solidement leur hégémonie en Serbie décidèrent d'anéantir ce peuple trop indépendant. Ils firent pour cela appel au concours des Habsbourgs, des Magyars, des Bulgares et "Ifs Turcs.
M. Vesnitch tâche de démontrer que cette rage germanisatrice est au fond la vraie cause de toutes les misères qui affligent aujourd'hui l'humanité, après avoir longtemps causé le malheur des Slaves. Car ce fut la politique de germanisation qui a été le point de départ du démembrement de la Pologne et de la chute de la Bohême.
Il développe ensuite la thèse intéressante et très exacte sur beaucoup de points que les plus fervents germanisateurs furent précisément ceux qUi avaient été germanisés eux-mêmes par force — les janissaires.
La conclusion logique de cette étude approfondie des origines de la guerre est celle-ci : il faut à tout prix arrêter la germanisation et mater le prussianisme. Il faut libérer les peuples soumis à l'hégémonie allemande. Il faut réduire les Allemands à leurs propres forces, affranchir du joug prussien les populations non germaines et soustraire l'Allemagne elle-même à la direction des Hohenzollern. Ce n'est qu'à cette condition, à cette condition seule, que nous pouvons espérer une paiv durable en Europe, une paix digne des sacrifices suppoi I s par les nations civilisées pour la défense des intérêts les plus légitimes et les plus sai-rés de l'Humanité.
On ne pouvait exposer sous une forme [ilus saisissante
le vaste problème que traite l'auteur. H nous donne la plus
concise et la plus claire des synthèses de cette grande tragédie d'aujourd'hui, en nous la présentant ainsi comme l'épisode culminant de l'éternelle lutte des Slaves et des Germains. S'il est possible de simplifier les problèmes delà guerre actuelle et de les exprimer en une seule formule générale, M. Vesnitch l'a fait. Évidemment les motifs qui poussaient les Allemands à germaniser leurs voisins étaient divers. Certaines raisons politiques et économiques pouvaient les inciter â attaquer les Français et les Anglais — mais au fond c'étaient toujours les Slaves qu'ils visaient à travers leurs autres adversaires.
La conclusion de M. Vesnitch est donc indiscutable : pour frapper le plus cruellement possible les Allemands, libérez les Slaves, et avant tout les Slaves austro hongrois!
Adrien Bertrand. La conquête de V Autriche-Hongrie par l'Allemagne (Une nouvelle forme du Pangermanisme, « le Zollverein »). Librairie Berger- Levrault, Paris ; 0 fr. 60. Collection Pa.9es d'histoire 1914-J916.
Dans les premiers chapitres de cette excellente étude sur le problème le plus grave de la guerre actuelle ; l'Europe centrale allemande, M. Adrien Bertrand expose le programme politique adopté par l'Allemagne dans les vingt dernières années et qu'on résume aujourd'hui dans l'expression assez équivoque, mais d'autant plus dangereuse : le Zollverein .
L'auteur insiste sur ce fait très important que l'Autriche- Hongrie est actuellement au pouvoir des Allemands et que le Zollverein correspondrait en réalité à la domination politique des Prussiens sur toute l'Europe centrale. Les Allemands, en déclarant la guerre, espéraient des résultats beaucoup plus grandioses. Quand ils virent que leurs rêves ne pouvaient se réaliser, ils se rabattirent sur l'Autricho- Hongrie.
M. A. Bertrand exprime une pensée très juste en disant : « Il faudrait tâcher, non d'empêcher le Zollverein — nos efforts seraient vains — mais de diminuer autant que nous le pourrons le territoire que les Allemands veulent s'adjoindre. Autrement dit, c'est de nouveau le problème du démembrement de l'Autriche- Hongrie qui se pose. » — " L'Allemagne a donc intérêt au maintien intégral de l'Autriche-Hongrie pour s'annexer d'un seul coup les peuples slaves et latins encore asservis. Tout notre intérêt est dans la libération, par nos armes et au nom de cet éternel principe des nationalités, de ces peuples soumis.» Voilà ce que nous ne cessons de répéter à nos amis depuis le commencement de la guerre.
M. Bertrand analyse les projets de Guillaume et de l'archiduc François- Ferdinand et explique comment l'Allemagne préparait sciemment une guerre de conquêtes. II montre ensuite comment les Magyars, après l'assassinat du prince héritier, ont poussé à In guerre. Examinant les désaccords entre l'AUemagne et l'Autriche au sujet de la Pologne, ilfait voircomment finalement l'Aiitriche-Hongrie, satisfaite d'un simulacre d'agrandissement de son territoire, renonce complètement à son indépendance et abdique de
plus en plus la direction de sa politique intérieure dans les mains des hommes d'Etat de Berlin qui ne visent qu'à la germanisation complète des Slaves de la monarchie.
Pour l'auteur, la politique de Guillaume II — la Weltpolitik — loin d'être en complet désaccord avec la Deutsche Politik de Bismarck, en est la conséquence nécessaire et l'aboutissement fatal. Par sa politique économique Bismarck a préparé le développement merveilleux de l'industrie allemande. Guillaume II, pour poursuivre l'agrandissement de la puissance allemande, ne pouvaitque cherchera multiplier par tous le-i moyens les débouchés de cette industrie.
M. Bertrand donne un excellent exemple de l'évolution de l'Allemagne en rappelant les progrès de l'usine Krupp à Essen, qui avait, il y a un siècle, 6 ouvriers et qui en comptait en 1914 presque 89.000. Il montre comment le développement de l'Allemagne l'a fatalement poussée à la guerre contre le monde tout entier. Les pages qu'il a consa crées à cette évolution économique et qui montrent la nécessité absolue pour l'Allemagne de faire la guerre, sont d'une éloquence remarquable et d'une évidence parfaite par leur clarté, leur précision et leur simplicité. L'Allemagne ne pouvait assurer son avenir économique et politique que par la . conquête économique de nouveaux territoires, ce qui entraînait sa main-mise sur l'Europe toute entière. Le Zollcerein devait être le premier stage de cette conquête. C'était la combinaison qui devait rendre l'Allemagne riche et toutepuissante en Europe.
Aujourd'hui son plan a presque abouti : le ZoUverein avec l'Autriche Hongrie est sur le point de devenir une réalité, faisant des Hohenzollern les maîtres de l'Europe.
Il n'y a pas d'autre riposte à cette menace que : 1° conclure une union économique entre les Alliés, 2" restreindre le plus possible les territoires d'Autriche- Hongrie susceptibles de tomber un jour ou l'autre aux mains des Allemands.
Dans son dernier chapitre l'auteur indique très clairement les mesures capables de remplir cette seconde condition : « Les provinces italiennes doivent revenir à l'Italie. Les Croates et les Slovènes, tous les pays yougoslaves doivent s'unir à la Serbie pour former aux frontières méridionales de l'Autriche Hongrie un grand royaume slave du sud qui ira de l'Adriatique au Danube. Les Roumains affranchis du joug hongroise la Roumanie. L'immense Pologne immortelle reconstituée. Les Tchèques de Bohême et de Moravie, libérés de la servitude autrichienne, formant eux aussi un État nouveau. (L'auteur n'a pas mentionné les Slovaques au nord de la Hongrie, mais il est sûrement partisan de leur unification avec les Tchèques.)
Après cela que l'Allemagne étende sa domination sur les Autrichiens qui j aspirent et sur les Hongrois qui y consentent : un ré.seau de peuples libres et vainqueurs à ses frontières, des marches de la Russie, à l'est, aux bords atlantiques de la France, à l'ouest, veillera sur ses velléités d'expansion et de domination mondiale.
Là est notre seul salut. Nous avons fait la guerre pour le principe des nationalités. Ne l'oublions pas : c'est notre force, notre fierté, noire intérêt. »
Voilà des paroles qui expriment admirablement notre propre programme. On voudrait voir publier en France plus d'études sur le problème de l'Europe centrale, aussi dociHrMMiii'es cl :iiwvi clairvoyantes que celle de M, Ber-
trand. Nous souhaitons qu'elle soit beaucoup lue et largement répandue, car elle peut rendre de grands services et â notre cause tchèque et à celle de la France.
Dr A. Ghervin. Les Yougoslaves au point de vue ethnique. Leur union nationale. (Extrait du volume des Conférences de l'Association française pour l'avancement des Sciences). M. Chervin a publié la conférence qu'il a faite à Lyon sur les Yougoslaves. Il y étudie le problème de l'unité ethnique des Yougoslaves, l'intérêt qu'ont les Alliés à leur union politique et surtout le problème du démembrement de l'Autriche-Hongrie. Il insiste particulièrement sur cette question qui constitue le point essentiel de son étude. Il expose toutes les raisons et tous les arguments que l'on peut donner en faveur de notre thè.se. Dans la conclusion de sa brochure où il résume ses réflexions, M. Chervin insiste spécialement sur l'idée du corridor yougoslave-tchèque. Une fois de plus on peut constater la sûreté de sa documentation sur le problème austro-hongrois et sur la solution qu'il importe de lui donner.
LE MONDE SLAVE
Sir Arthur Evans à la Société de Géographie de Londres. — Sir Arthur Evans est une des plus hautes autorités dans les questions balkaniques. Il a vécu longtemps à Raguse, il a parcouru la péninsule dans tous les sens et il a publié de nombreux travaux sur les résultats de ses recherches. Sa rare connaissance du monde classique, — ses découvertes en Crète sont célèbres, — donne à ses études contemporaines une base solide. Le mémoire qu'il a lu à la société de Londres le 10 janvier 1916 et que publie The geographical journal (avril) ne renferme qu'une vingtaine de pages; il n'en donne pas moins une idée des plus complètes de la question yougoslave. Nos lecteurs nous sauront gré de leur en présenter les idées essentielles. Je ne crois pas qu'aucune œuvre soit mieux faite pour dissiper les doutes de ceux qui n'admettent pas encore sans quelque hésitation la nécessité de fonder un grand État
serbo croate.
Entre l'Adriatique, la Drave jusqu'à son confluent avec le Danube et la Drina que prolonge son affluent, la Lima, s'ouvre un triangle qui comprend la Tserna-Gora, la Dalmatie, la Bosnie-Herzégovine, l'Istrie, la Carniole, le sud de la Carinlhie et de la Styrie, la Croatie avec la Slavonie et la Sirmie. L'intérieur du pays est coupé de l'Adriatique par une série de chaînes parallèles, que l'on désigne sous le nom d'Alpes Dinariques et qui courent dans la direction gébérale du nord ouest au sud-est. Sur la côte, des ports magnifiques : Chibenik avec son lac intérieur de Prokljan à l'embouchure de la Kerka, Chplit avec la baie des Châteaux, Gravosa, le port de Dubrovnik (Raguse), et le.«! bouches de
La Nation Tghêqob
Cattaro. Sur aucun point cependant, ces ports n'ouvrent de voie de pénétration vers l'intérieur. La Kerka, la Néretva, rOmbla qui se jette dans le port de Gravosa, sont aussitôt interrompues par des chûtes, des rapides ou se perdent dans le sol. — Danuhio et Nilo non vilior Ombla fuisset, a écrit le poète, — Si modo progressus posset habere suos.
Le caractère physique du pays a déterminé son histoire. A diverses reprises, les côtes ont été occupées par des maîtres étrangers. Mais la nature du terrain les a forcés à s'y cantonner et ils ont dû se borner à la défensive en se contentant de protéger leur commerce contre les pirates de la côte. Jamais ils n'ont réussi à déboucher sur le plateau, tandis qu'au contraire les habitants de lintérieur descendaient sans difiBculté vers le rivage. Jamais la mer n'a donné ici la domination de l'intérieur et ce sont toujours les peuples qui dominaient sur la Drave et sur la Save qui ont marqué de leur empreinte le littoral.
Dans les temps les plus anciens, la côte dalmate, protégée par une ceinture d'Iles presque continue, offrait un asile singulièrement favorable au commerce. Des colonies grecques s'y établirent que rappellent encore quelques homsdelieux, Curzola, Hvar.Epitaurum (la vieille Raguse), dont les premiers habitants étaient venus de Paros Denys de Syracuse, le premier en date des impérialistes italiens, essaya d'établir sa domination sur la rive orientale de l'Adriatique et fonda une colonie dans l'Ile d'issa, la Lissa moderne, la clé de l'Adriatique septentrionale. Ces quelques postes isolés n'altéraient guère le caractère du pays, qui appartenait entièrement aux tribus illyriennes.
Les Alpes dinariques arrêtèrent longtemps l'expansion romaine vers l'est. En réalité, les Romains ne forcèrent pas la barrière, ils la tournèrent et ils ne triomphèrent de l'obstacle qui les arrêtait que quand ils se furent résignés à le faire tomber en l'abordant par le nord. Pour être maîtres de la Dalmatie, ils durent commencer par conquérir la Pannonie et la vallée de la Save. Le peuple, dit Sir Arthur Evans, qui avait détruit l'empire du roi des rois, qui lançait ses flottes sur la Caspienne et établissait ses colonies sur l'Hydaspes, ne réussit jamais qu'à déboucher par moments sur le plateau iliyrien, sans arriver à s'y installer solidement, tant qu'il n'eut pas occupé les vallées de l'intérieur. Par la suite, l'histoire est de même dominée par ce fait géographique. C'est par le nord qu'arrivent les Avares et à leur suite les Slaves, ils remontent les vallées de la Drina, de la Bosna, du Vrbas; les Magyars et les Mongols suivent la même voie et, ce qui est plus remarquable et plus probant encore, c'est au>si par le nord que s'achemine l'invasion turque; la dernière province soumise est l'Herzégovine, et laTserna Gora n'est jamais complètement asservie. Les Autrichiens ont été obligés de reprendre la tnôme voie.
La romanisation des vallées de la Drave et de la Save avait entraîné celle du plateau dinarique et des côtes. Les Slaves submergèrent complètement et chassèrent ou transformèrent l'ancienne population. Çà et là sans doute on rencontra longtemps encore dans les montagnes quelques bergers nomades ou quelques tribus perdues qui conservaient l'ancienne langue; ils se perdirent peu à peu sans grande résistance dans le flot qui les enveloppait. — Sur les côtes, les Latins ne se maintenaient que dons quelques
postes fortifiés devant lesquels s'était arrêtée l'invasion, — le palais de Dioclétien par exemple, à Spalato, — ou bien en quelques réduits presque séparés du continent comme Zara. Les derniers représentants de la langue laline trouvèrent un appui dans les empereurs byzantins, dont dépendait l'exarque de Ravenne, et plus tard dans Venise, mais ces secours lointains étaint bien juste sufi8sants pour empêcher le triomphe absolu des Slaves, non pour arrêter leurs progrès. L'Istrie même, si proche de l'Italie, n'était restée latine que sur les côtes, bien que des îlots Valaques assez nombreux s'y soient longtemps conservés ; ils étaient destinés à une disparition complète et le pays prit une apparence nettement slovène, dès que l'idée nationale se manifesta.
Les Latins de lacôteorientaledel'Adriatiqueparlaientun dialecte particulier, très sensiblement différent des dialectes italiques. D'après ce que nous en connaissons, il appartenait au groupedesalpins,représentéaujourd huiparleladin des Alpes, auquel on rattache les dialectes du Frioul. Par la suite, avec les progrès de la République de 'Venise, le dialecte vénitien se répandit sur la côte comme une sorte de lingua franca.
Venise avait établi sa domination sur le littoral fort étendu qui a conservé le nom de Dalmatie. Mais, pas plus que Rome avant la conquête de la Pannonie, elle ne réussit à établir sa puissance sur l'intérieur et toutes ses tentatives se heurtèrent à la résistance des maîtres des moniagnes, Slaves, Magyars ou Turcs. Elleadministra les côtes, elle substitua dans une certaine mesure son dialecte à l'ancien dalmate, elle ne modifia pas la race ni le caractère général du pays. On exagère d'habitude singulièrement les traces de sa longue domination et on attribue à son influence directe ce qui n'est le plus souvent que le développement normal de l'évolution historique du pays, quand ce n'est pas une importation de l'intérieur. Même dans les villes que l'on nous représente comme italiennes et à l'époque du plus grand éclat de Venise, les influences slaves dominent sur la côte. Les artistes, les poètes, les historiens, les architectes, les politiques qui illustrent la Dalmatie, au xv« et au xyi» siècles, sont des Slaves qui ont italianisé leurs noms. Ils ont beau écrire en italien, leur langue domestique est le serbe. Raguse, qui est un des plus ardents foyers de Renaissance littéraire, est depuis le haut rnoyen-àge une ville serbe. L'œuvre essentielle des grands écrivains qu'elle produit en foule au XVI'- et au xvii« siècles, consiste â faire pénétrer chez les Slaves les traditions romaines ou italiennes. Très attachés à leur langue, à leurs traditions et à leur race, ce ne sont pas des apostats mais des patriotes qui veulent travailler au progrès de leur peuple en servantd'intermédiaires entre leur pays d'origine et une nation plus avancée dans la voie de la civilisation. Le latin et ensuite l'italien, qui n'est plus maintenant le dialecte vénitien mais le dialecte toscan, sont la langue des affaires et des lettres, mais ils ne remplacent jamais le serbe. Quand, dans une récente dépêche, un amiral français parlait de « la population italienne de Raguse )),il faisait une découverte fort inattendue, et, moins heureux ou moins habile, Sir A. Evans avait habité la ville plusieurs années, sans y découvrir rien de semblable.
Co qui ressort des faits, c'est qu'en dépit de la longue
Lk Nation Tchèque
domination de Venise et de l'emploi du vénitien comme lingua francs, au moyen-àge de même que dans l'antiquité, le littoral a subi l'influence ethnographique de l'intérieur. Romaine, quand la vallée de la Save était romaine, la côte a été slave par la suite. Aujourd'hui, l'élément italien en Dalmatie représente à peine 3 "jo de la population totale. Des circonstances spéciales ont conservé à Zara une majorité italienne, mais cette majorité diminue rapidement et est destinée à être peu à peu absorbée par la population purement slave des environs.
Alors qu'une histoire de. trente siècles nous démontre que toute tentative pour dominer les montagnes en s'appuyant sur la côte n'a jamais abouti qu'à un échec, quelle folie ne serait-ce pas que de risquer pareille aventure à une époque où, comme maintenant, les luttes de races sont particulièrement violentes ! Il est peu de pays où les leçons de la géographie soient aussi claires et aient été aussi nettement confirmées par l'histoire : De la Drave et de la Save à la mer, la région dinarique est une et indivisible; essayer de la partager, c'est se condamner à un échec fatal.
La côte orientale de l'Adriatique, avec ses admirables retraites de Gattaro, de Gravosa, de Chibenik, est singulièrement plus favorisée que la côte occidentale qui n'offre à peu près aucun abri, et les États d'Italie ont toujours eu à se défendre contre les pirates qui trouvaient un refuge assuré derrière le rideau des îles. La reine Teuta, qui dominait les Bouches de Gattaro et les îles du sud, provoqua par ses déprédations l'intervention du Sénat ; par la suite, les cor saires liburniens, pendant de longues périodes, infligèrent des pertes terribles aux Romains. Venise fut presque t^touffée dans son berceau par les pirates slaves de la Xéretva, et, à l'époque de sa splendeur, lesOuskoksde Senj et de la côte croate lui causèrent de sérieux embarras. On comprend que l'Italie n'ait pas pu se résigner à laisser la Dalmatie devenir la possession de l'Allemagne, qui, à peine dissimulée derrière l'Autriche, eût exercé sur la Méditerranée une redoutable prépondérance. L'Allemagne, maltresse, sous une forme ou sous une autre, de Trieste, de Riéka (Fiume) et de Gattaro, l'Italie n'existait plus comme puissance indépendante.
Justement épouvantés d'un danger qui menaçait de réduire l'Italie à une véritable vassalité, quelques impérialistes simplistes — les Impérialistes dans tous le pays et à toutes les époques sont des esprits simples, véhéments et sans nuances, — ont songé à reprendre l'antique politique df; Rome et de Venise et à occuper non seulement les îles, mais une large partie du terrain sur les rivages dinariques. A l'exception cependant de la côte qui s'étend de Trieste à Pola, ristrie est purement slave; le comté de Pazin (Pisino) faisait historiquement partie du duché de (^arniole ; Auguste avait fîxf comme limite naturelle entre l'Italie et l'illyrie l'Arsia (aujourd'hui l'Arsa) avec le golfe profond qui s'a vance au nord du Quarnero. Les vers célèbres de Dante montrent qu'au moyen âge, c'était là aussi que l'on plaçait la frontière de l'Italie et c'était aussi celle que réclamait Mazzini^ dans les lettres qu'ont publiées les journaux italiens en 1857 et 1871.
L'Italie, comme les Alliés, n'a qu'un intérêt essentiel. Il
faut constituer dans la région dinarique un État assez
fort pour défendre la côte contre les convoitises germa-
niques ; or, cet État ne peut être qu'une Yougoslavie solidement organisée. Enlever aux Slaves du Sud ces territoires qui leur appartiennent géographiquement, historiquement et ethnographiquement, serait risquer de les pousser à des compromissions singulièrement dangereuses. Sir A. Evans le constate justement : « La simple menace d'arracher aux Slaves une partie de la terre ferme ou d'annexer à l'Italie les îles purement croates et de larges districts Slovènes et croates à l'Est de la vallée de l'Isonzo et de ristrie italienne, a beaucoup contribué à rendre à l'Autriche une force inattendue de résistance. Heureusement, notre gouvernement a donné publiquement et à plusieurs reprises In promesse solennelle que les peuples qui souffrent aujourd'hui sous une domination étrangère seront libres de disposer eux-mêmes de leurs destinées. » Nulle part cette politique ne trouvera une application plus naturelle que sur les territoires occupés par les Yougoslaves. Les successeurs de Cavour, les hommes qui ont fondé la puissance de leur patrie sur le principe des nationalités accuseront-ils Dante d'avoir été un esprit borné ou Mazzini d'avoir manqué de patriotisme quand il plaçait à la base de la Nouvelle Europe l'affranchissement de la Bohême et l'établissement d'un VAal Yougoslave, où il voyait le gage nécessaire de la paix et de la liberté du monde ?
Les Groates et les Serbes sont différents de religion et ont subi des influences contradictoires, mais ils sont si étroitement mêlés et ils ont été si souvent et si profondément bouleversés par le flux et le reflux des migrations qu'il est impossible de les séparer. D'ailleurs, la tyrannie habsbourgeoise ou magyare et, en particulier depuis la guerre, les féroces brutalités et les sanglantes exécutions des généraux autrichiens ont exaspéré les Groates, que la haine de Budapest avait longtemps rapprochés de Vienne. Il ne reste plus aujourd'hui trace des anciennes divisions qu'a si longtemps exploitées le gouvernement, et l'idée nationale a balayé les vieilles haines confessionnelles. Les Musulmans en Bosnie, malgré les avantages que leur a prodigués le pieux François-Joseph, ont été à leur tour entraînés peu à peu dans le courant général. L'idée nationale, longtemps étouffée chez eux, n'avait d'ailleurs jamais complètement disparu dans leur âme et Sir A. Evans en donne un exemple curieux. Un beg de la famille de Koulenovic, la plus puissante du pays, avait découvert dans un coin oublié de son château quelques reliques chrétiennes. — Détruisons cela, lui dit son fils. — Non pas, non pas, mon fils. Elles nous ont rendu jadis de bons services et elles peuvent nous être utiles encore à l'avenir. — Le vieux beg se rappelait confu.semént que ses ancêtres étaient des Serbes et il se préparait à reprendre sa place parmi eux.
Les Slovènes qui représentent une vague fort ancienne de l'invasion slave, parlent un dialecte très voisin du serbocroate et ils l'adopteront sans peine comme langue littéraire. Ils occupaient jadis un territoire beaucoup plus étendu et peuplaient les environs de Linz et de Vienne. Au xV siècle, le Slovène était l'idiome préféré des Habsbourgs, comme aujourd'hui le Schwob de Vienne. Aujourd'hui, Lioubliana, la capitale des Slovènes, est un centre national très actif, et l'idée slave, surexcitée par la lutte constante contre le germanisme, y est même plus ardente qu'à
LaINation Tchêqub
Zagreb. Chez toutes ces populations, l'annexion de la Bos nie à la monarchie austro-hongroise et les luttes qu'elle a provoquées ont exalté l'idée slave et depuis 1914, la passion nationale a été exaspéréejusqu'au délire par l'héroïsme des soldats serbes, par les procès de haute trahison et par les dévastations aussi stupides que sauvages auxquelles les provinces du midi ont été soumises. 11 n'était guère possible de ne pas y voir un dessein préconçu du gouvernement d'exterminer les Yougoslaves. Devant ce péril de mort, par un instinct de conservation ils se sont tous groupés autour de la Serbie.
Vouloir s'opposer à l'union de ces populations que tout rapproche et entre lesquelles de terribres épreuves ont créé une indestructible solidarité, serait une œuvre à la fois injuste, vaineet dangereuse, qui ouvrirait une èreredoutable de difficultés et de luttes. Les diplomates ont la prétention quelque peu ridicule d'imposer leurs solutions aux peuples; espérons que les démocraties qui auront forcé la victoire, ne se laisseront pas escroquer le fruit de leurs souffrances et de leurs exploits par quelques Messieurs de la carrière. Nous les avons vus à l'œuvre au Congrès de Berlin en 1878 et la preuve qu'ils nous ont fournie de leur habileté nous suffit. Prétendre, comme on le fait quelquefois, constituer un État croate distinct de l'État serbe, c'est une idée aussi absolument ridicule que celle qui consista jadis à créer une Bulgarie et une Roumélie orientale.
Le nouvel État yougoslave doit naturellement comprendre, avec l'ancien royaume de Serbie et laTserna-Gora, la Dalmatie, la Croatie, la Slavonie, le Banat occidental, la Carniole et les parties slaves de l'Istrie, avec les districts méridionaux de la Carinthie et de la Styrie. « Quand on parle, comme on le fait volontiers, d'agrandir le royaume de Serbie, on se sert d'une expression inexacte, de même qu'en 1860 il ne s'agissait pas d'agrandir le Piémont. Les diverses provinces yougoslaves ont le droit de s'unir pour constituer un seul État, aussi bien que la Lombardie, la Toscane et Naples avaient le droit d'entrer dans un nouveau royaume d'Italie. Il est enfantin de dire qu'il suffit d'assurer à la Serbie un débouché sur la mer. Ce débouché sur la mer, on ne saurait trop le répéter, la Serbie le possède réellement déjà et c'est une mer serbe qui baigne les côtes de la Dalmatie et de la Tserna-Gora. L'idée de lui assurer un accès sur la mer est aussi sensée que si, à l'époque de la Révolution italienne, on eût proposé de donner au Piémont un corridor sur l'Adriatique à travers la Lombardie et la Vénétie. »
L'Italie est la première intéressée à avoir dans la Serbie ransformée une alliée et une cliente. Milan est destinée à devenir une des grandes capitales du monde industriel, où trouverat-elle des débouchés sinon dans les Balkans?
Les souvenirs de l'ancienne Rome sont ici des indicalions précieuses.
La voie égnatienne, la plus anciennement fréquentée unissait l'Italie et la Grèce par Dyrrachium (Durazzo) ou Apollonie avec son port d'Avlona ('Valona); par Lychnidus (Ochrida),elle atteignait Héraclée, près de Bitolié(Monastir) et Thessalonique. Sous l'Empire, quand Milan tendit à supplanter Rome, le mouvement se déplaça vers le nord, par la vallée de la Save, avec les importantes villes de Siscia (Sisek) et de Sirmium (Mitrovitsa). Constantin,
avant de s'établir à Byzance, songea à placer sa capitale k Naïssus (Nich) ou à Serdica (Sofia); à ce moment, le principal port romain était Aquilée, dont la richesse devança celle de Venise. Les Allemands et les Autrichiens ont détourné le courant naturel des communications et réduit au rang de villes de province secondaires les grandes cités impériales de la Save. L'Orient-Express passe aujourd'hui par Vienne et Budapest, ce qui représente un détour purement absurde. Il faut rétablir les relations directes entre l'est et l'ouest de l'Europe, et pour cela, la ligne naturelle est celle qui passe par le Simplon, Milan, Mestre (Venise), Gradisca, Lioubliana et Belgrade. Le trajet de Londres à Belgrade sera réduit ainsi de 44 à 39 heures, et le gain sera bien plus appréciable encore pour la France et l'Italie. Un embranchement rattachera cette ligne à la ligne Bitolié. Le Pirée, le port le plus rapproché de Port-Saïd.
Il serait d'autre part aisé d'établir des communications rapides entre Belgrade et Riéka (Fiume) qui est le débouché naturel de la Save sur l'Adriatique. Belgrade nous apparaît ainsi comme une des places les mieux situées de l'Europe et ni Vienne ni Budapest ne sauraient lui être comparées. Elle se trouve en effet au point de jonction des deux grandes lignes vers Constantinople et vers Salonique. Jusqu'à présent, elle était sous le canon de Zemoun (Semlin); les Puissances occidentales qui ont un intérêt capital à posséder une voie de communication indépendante vers l'Orient, devront donc veiller à ce que la capitale actuelle de la Yougoslavie soit à l'abri de toute menace, et leur avantage est ici nettement conforme aux indications de la géographie et de l'ethnographie. Une grande partie du Banat occidental est serbe et la Sirmie, qui s'étend entre le Danube et la Save, n'est pas seulement une contrée serbe, mais renferme quelques-uns des plus célèbres sanctuaires de la Serbie et la demeure de son patriarche.
Les observations, si précises et si suggestives, de Sir A. Evans, appuyées avec chaleur par M. Seton-Watson dont on connaît la rare compétence dans ces questions, ont été accueillies avec une faveur très marquée par les auditeurs. Tous les renseignements qui nous parviennent d'Angleterre nous montrent que l'opinion publique comprend mieux chaque jour l'importance capitale de la question yougoslave. L'Allemagne prétendait mettre la main sur l'Europe orientale et l'Asie antérieure ; il est nécessaire que nous nous affranchissions de sa lourde et gênante tutelle. Nous avons envers la Serbie des devoirs de reconnaissance et nous n'oublierons pas qu'elle souffre cruellement de son dévouement à la cause commune. Mais il ne s'agit pas uniquement d'une question de sentiment. La France, l'Angleterre et l'Italie s'étaient laissé peu à peu enlever par l'Allemagne le rôle prépondérant qu'elles avaient longtemps po-sédé dans les Balkans et qui leur revient de droit; roui le reconquérir, pour reprendre la place qui leur appartient, il est indispensable que nous nous appuyions là-bas sur des alliés sûrs. C'est une vérité dont l'évidence saute aux yeux et les quelques personnes qui, dominées par des souvenirs périmés ou hantées par le mirage d'espoirs chimériques, ont conservé je ne sais quelle tendresse tenace pour les Turcs ou les Bulgares, se heurtent au bon sens de la foule. A toutes leurs insinuations, une réponse suffit : soyons les amis de nos amis et
LV Nation Tchèque
ne permettons à personne de supposer que nous sommes disposés à encourager la trahison et à pnyer le crime.
M. Seton-Watson, en appuyant la conclusion de Sir A. Evans, a rappelé que le plan pangermanique visait à la fondation d'un immense empire de la mer du Nord au golfe persique. L'Autriche, la Turquie et la Bulgarie sont les instruments de cette politique. — Quel est le moyen de barrer la route à l'impérialiste teuton? Il n'y en a qu'un : créer des États nationaux, capables d'une vie libre et indépendante. Le plan de l'impérialisme allemand ne manquait pas d'une certaine grandeur : il souffrait cependant d'un vice radical, il froissait la conscience humaine et il allait contre les exigences de la conscience contemporaine, parce qu'il avait pour postulat l'asservissement de plusieurs dizaines de millions de Slaves, que la Germanie prétendait condamner à un éternel esclnvaee, au nom de la prétendue supériorité de sa civilisation; contre cette infatuation insolente, les Slaves protestent, aussi bien ceux de Doubrovnik que ceux de Zagreb ou de Prague, et plutôt que de s'y résigner, ils ont accepté les pires souffrances et les plus terribles épreuves : il serait vraiment étrMnge que nous oubliions nos principes, quand ces principes sont en même temps pour nous le meilleur gage de notre sécurité future. E. D.
ECHOS ET NOUVELLES
Le Conseil National Tchéco-slovaque. — Le Sièae Central du Conseil National Tchéco-slovaque, qui dirige notre action politique dans les pays Alliés, se trouve à Paris, 18, Rue Bonaparte. La direction en est ainsi constituée: Président: M T. G. Masaryk, professeur de l'Université tchèque de Prague, président du groupe progressite tchèque au Parlement de Vienne, lecteur à l'Université de Londres. — Vice- Président: M. Joseph Durich, député du parti agrarien au Parlement de Vienne. — Secrétaire Général: M. Edouard Benes, chargé de cours à l'Université tchèque de Prague.
La question tchécoslovaque en Russie. — Nous avons le plaisir d'enregistrer aujourd'hui un fait de la plus haute importance pour notre cause. Le 18 mars 1916, les ministres russes, MM. Taube, Maklakov et Stcheglovitov, ont présenté à la Douma un mémoire sur les questions essentielles de la politique internationale. Dans ce mémoire ils ont réservé une large place aux revendications des Tchécoslovaques et ont chaleureusement préconisé leur libération du joug autrichien.
Nous avons d'autant plus lieu de nous réjouir de cette manifestation officielle qu'elle a pour conséquence de mettre les milieux les plus compétents du monde politique russe au courant de nos revendications nationales.
La disette en Autriche. — D'après les nouvelles que nous recevons de Bohême, l'Autriche et surtout les Pays-Tchèques traversent depuis quelques semaines une crise économique terrible. Il suffit de jeter un coup d'œil sur les statistiques de décès pour se rendre compte que les
enfants et les malades surtout meurent littéralement de faim. Dans la semaine du 23 au 29 avril le nombre des décès, à Prague, a dépassé de 103 "/o celui des naissances ; les tuberculeux meurent en masse ; la proportion des suicides s'est considérablement élevée. Les autorités s'efforcent de remédier à ce mal et de calmer la population qui est à bout de patience. Elles ne parviennent qu'à montrer leur impuissance et leur incapacité. On a eu recours surtout à deux moyens : le rationnement des principaux produits alimentaires, comme le pain, le lait, le beurre, et la réglementation des prix.
Quelques chiffres que nous avons reçus permettent d'apprécier l'efficacité de ces mesures. La distribution des tickets et les règles sur la fabrication du pain étant devenues absolument insuffisantes, la municipalité de Prague rationne le pain depuis quelque temps d'après le nombre d'habitants de chaque arrondissement. Au commencement de chaque semaine une commission spéciale distribue aux commerçants de chaque district une certaine quantité de pain fabriqué dans les boulangeries municipales. Dans la semaine du 14 au 21 mai, les dix arrondissements intérieurs de Prague qui, d'après le recensement dernier, comptaient 244.000 habitants, ont reçu pour leur part, en tout, 248.000 miches de pain de trois livres, ce qui représente une miche de pain de trois livres par semaine et par personne. La proportion varie avec les quartiers : pour la semaine du 21 au 28 mai, le fHubourg populaire de Holesovice-Bubny avec ses 39.000 habitants n'a reçu pour sa part que 16.000 miches de pain, c'est à-dire une miche de pain pour deux personnes, en tenant compte de la diminution normale de la population.
Le rationnement du lait est encore plus suggestif : Le gouverneur a ordonné récemment la réglementation par les municipalités de la vente du lait aux pauvres ; les prix du lait dans le commerce libre sont devenus absolument inabordables pour les classes populaires. On vend le lait à un prix réduit de 44 heller par litre à ceux qui se munissent d'un ticket spécial délivré par la municipalité lorsqu'il y a dans la famille des enfants ou des malades. Un faubourg comme Nusle qui compte 31.000 habitants n'a reçu pour cette vente populaire que 250 litres de lait en un jour ; un autre faubourg. Vinohrady, avec ses 80.000 habitants, n'en a reçu que 230. Dans le faubourg de Zizkov, habité exclusivement par des ouvriers, les tickets autorisant l'achat du lait n'ont été déclarés valables qu'un jour et seulement de sept heures à huit heures et demie du matin. Cette mesure a irrité au plus haut degré la population déjà exaspérée par les prix exorbitants de tous les produits alimentaires et par le manque absolu de quelques-uns. Quelques bagarres sanglantes "ont dû être réprimées par la police. Le député socialiste Smeral a été obligé d'intervenir pour calmer la foule et a fait des démarches à la Statthalterei pour demander une radicale amélioration de l'approvisionnement à Zizkov.
La réglementation des prix n'a pas non plus donné de résultats satisfaisants : personne ne se tient aux prix officiels. Les œufs sont taxés à 1.92 c. la douzaine et se vendent 4 couronnes. L'ail coûte en principe 4 couronnes le kilo, mais se vend 7 c. 50 ou 8 couronnes. L'oignon coûte 2 couronnes au lieu de 50 heller sur la liste
La Nation TcHiouB
officielle. Les prix maximum de la viande et du beurre qui changeaient d'ailleurs toutes les semaines ne sont plus respectés depuis longtemps ; la viande de bœuf se vend à Prague 10 couronnes le kilo, la viande fumée, salée, jusqu'à 16 couronnes ; le beurre importé de Danemark coûte 9.fi0 le kilo Un journal de Prague, comparant les prix actuels de quelques denrées alimentaires avec les prix d'avant la guerre, donne ce tableau intéressant ; il fait observer que tandis qu'avant la guerre on notait les prix par cent kilos on ne les note à présent que par un kilo seulement :
l'oignon avant la guerre 100 kilogs W k., à présent : 1 kllog 1.60 c.
ail - 93 c., - - 7 50-8 c.
raifort — — 30-7i) c, — — 1.40-1.70 c.
cùou — — 10-12 c. — — 2.50-3.50 c.
laliue (soixantaine) 5 c.. — 9 c.
carotte arant la guerre — 10-12 c, — — 0.70 c.
La date du 19 mai a passé pour exceptionnellement favorable dans les halles municipales à cause de l'arrivée d'une livraison « considérable )) do différentes denrées. Celle-ci consistait en 14 corbeilles d'œufs, 9 corbeilles de beurre, 8 corbeilles d'oies et quelques autres objets en quantité analogue. De véritables batailles ont eu lieu alors entre les acheteurs et personnene s'esttenu aux prix officiels. Un autre jour, la filiale pragoi.se du bureau central pour l'achat du beurre, nom mée/lj3rorta, annonça l'arrivée à Prague de deux ■ wagons et demi de beurre. Les commerçants venus en masse h la gare pour obtenir chacun la plus grande quantité de beurre possible se sont littéralement battus entre eux et ont provoqué une terrible bagarre, de sorte que la police a été obligée d'intervenir. Des scènes semblables se produisent journellement.
A la campagne, la situation n'est pas beaucoup meilleure, surtout en Moravie et en Silésie, provinces tchèques, les plus proches du théâtre do la guerre. Les autorités ont ordonné dernièrement la réquisition de tout le gibier, ceux qui ne vendraient pas immédiatement leurs provisions de gibier au bureau officiel d'approvisionnement seraient passibles d'une amende pouvant atteindre 20.000 couronnes. Dans certaines régions, le bétail ayant été abattu à cause du manque de fourrage, la population ne mange plus de viande depuis des mois. Aussi la vesce par exemple est-elle cotée à la bourse 104 couronnes le quir tal. On comprend que les paysans ne vendent pas les œufs et les autres denrées alimentaires qui leur restent puisqu'ils n'ont euxmêmes rien d'autre à manger.
A Vienne, la situation est également très grave malgré les soins particuliers dont les autorités centrales entourent la capitale. Dans la séance du conseil municipal de Vienne du \i mai, le conseiller socialiste Reumann a avoué publiquement que la crise avait atteint son maximum et que si elle continuaiti la population ne pourrait plus tenir, a Le moment, a-t il dit, où la force de résistance de la population civile dont on exige des sacrifices énormes a atteint sa limite extrême, est arrivé beaucoup plus vite que nous ne l'attendions ». Il a fait appel à l'effort commun de tous les partis pour conjurer la famine. Les principaux passages de son discours ont été naturellement confisqués de même que le rapport sur la situation économique présenté quelques jours plus tard au président du conseil des ministres par une députa tion de l'Union des villes allemandes.
Tous ces symptômes sont graves d'autant plus que la récolte prochaine promet d'être très maigre ; la presse ne
se fait pas de grandes illusions à ce sujet. De plus, la levée en masse ordonnée le 22 mai éloignera de la campagne les derniers restes de la main-d'œuvre masculine. Il est évident que la monarchie bicéphale joue son dernier atout, elle est au bout de ses forces. Les autorités sont impuissantes parce que toutes leurs mesures se heurtent à une résistance tacite et obstinée des populations slaves, qui n'ont qu'un seul désir : accélérer la ruine de la monarchie détestée, la cause de tous leurs malheurs.
Nouvelles de l'armée. — La levée en masse : Le 22 mai a commencé dans toute l'Autriche la révision générale de tous les hommes nés entre 1897 et 1866, c'est-à-dire de trente-deux classes consécutives ; elle durera jusqu'au 29 juillet. Cette mesure prise par le gouvernement juste avant le commencement de la moisson a provoqué une profonde impression dans toutes les classes populaires. L'autorité militaire se rend bien compte de cet état d'tsprit 'les populations surtout dans les contrées slaves et elle a fait aussi tout son possible pour calmer l'opinion et la préparer à cette mesure extrême. Aussi a-t-on publié dès le 17 avril, un mois à l'avance, un communiqué officiel annonçant la levée en masse et disant : « Ceux qu'on jugera aptes au service ne seront convoqués qu'après la période principale de la moisson. En ce qui concerne les recrues du deuxième ban (âgés de 42 A 50 ans), l'autorité militaire a l'intention de ne s'en servir, en attendant, qu'à l'intérieur du pays et dans les étapes, pour remplacer les éléments plus jeunes capables de service sur le front, comme cela a été fait avec la plupart des recrues de ces classes reconnues aptes lors de la première révision générale. »
On remarquera que ce communiqué annonce l'utilisation ultérieure des classes les plus anciennes directement sur le front, ce qui a provoqué partout le plus grand découragement. Tout le monde sait d'ailleurs que c'est en effet le der nier effort militaire de la monarchie, puisque deux révisions générales ont été ordonnées auparavant. La première qui s'appliquait à tous les hommes de 18 à 42 ans, a eu lieu depuis le mois de septembre 1914 jusqu'à la fin du mois de janvier 1915, et la deuxième qui atteignait même les hommes de 50 ans a été ordonnée au mois de mai 19l5 pour n'être terminée qu'à la fin de sepiembre. Lors de la deuxième révision générale la proportion des hommes reconnus aptes pour le service s'élevait de 60 à 75 "/o; à présent l'on va examiner une fois de plus tous ceux qui ont été refusés il y a six mois.
La préparation militaire. — Les autorités militaires commencent a organiser en grand en Bohême la préparation militaire obligatoire de tous les garçons de 14 à 16 ans. Dès le mois d'avril, tous les appreniis de cet ôge ont été invités à se présenter aux autorilés pour cela. C'est à présent le tour des élèves de tous les lycées et gymnases, qui sont obligés de .se soumettre à l'instruction militaire dirigée pour la plupart par leur professeur. Mardi dernier, le premier grand défilé des élèves des lycées et des gymnases tchèques a eu lieu à Motol, faubourg de Prague, devant le général baron Sanlôque. Cette mesure a provoqué une profonde et douloureuse émotion dans la population.
La Nation Tchéocb
Le « bureau d'accueil » des Tchèques à l'Office national des Universités et Ecoles françaises. — Un
« bureau d'accueil » universitaire pour les Tchèques s'ouvrira à Paris le 2 juin. Il fonctionnera comme organe de l'Office national des Universités et Écoles françaises sous le patronage de l'Office et dans ses locaux (96, boulevard Raspail). Son caractère est purement, exclusivement universitaire et scientifique. Il s'adresse en première ligne aux Tchèques, en seconde ligne aux Français. 1» Aux Tchèques venus en France pour y faire des études, il offre son « accueil ». Il veut guider leurs premiers pas dans un milieu nouveau pour eux, leur éviter les faux départs et les pertes de temps, mettre à leur disposition, en leur langue, des renseignements complets, exacts et précis sur l'organisation universitaire française, leur indiquer les établissements d'enseignement, les bibliothèques, les musées, les archives qu'ils trouveront le plus de profit à fréquenter, leur faire connaître les conditions d'admission aux uns et aux autres, leur faciliter au besoin les démarches nécessaires. 2" Aux Français qui s'intéressent à la Bohême et aux Tchécoslovaques, il offre les services d'un office d'informations scientifiques et les ressources d'une bibliothèque de références sobre, mais dotée de tous les ouvrages essentiels. Qu'il s'agisse de la géographie, de l'ethnographie, de l'histoire, de la littérature, de l'art des pays tchèques et slovaques, il est prêta fournir soit des renseignements succincts, mais précis et sûrs, soit les éléments d'une biblio graphie scientifique.
Ce programme modeste pourra sembler bien terre à terre. C'est précisément son mérite. Entre Français et Tchèques, il n'y a pas besoin d'exciter les sympathies, qui sont anciennes, solides, ardentes. Mais il est nécessaire de développer la connaissance réciproque des deux peuples; car, jusqu'ici — il faut le dire, car c'est la vérité — ils se connaissent mal. Hier encore, l'étudiant tchèque qui arrivait en France, s'y trouvait dépaysé; ces premières semaines ou ces premiers mois de séjour, décisifs pour l'impression qu'on reçoit et qu'on garde toujours d'un pays étranger, rien n'était fait pour les lui rendre moins pénibles et plus fructueux. Abandonné pour ses débuts aux conseils, bien intentionnés, mais incompétents, des compatriotes qui l'avaient précédé ici dans les mêmes conditions, mal orienté
dans ses études, sans entrée chez les maîtres dont il aTait espéré recevoir la direction personnelle, trop souvent il repartait déçu et enclin à méconnaître les ressources intel lectuelles de la France. N'est-il pas frappant que tant de savants et d'érudits tchèques aient, après leurs années d'études en France, presqu'entièrement oublié le chemin de Paris, et trop souvent tourné désormais leurs pas vers Berlin? — A cette situation, aussi fâcheuse que paradoxale, le bureau d'accueil est destiné, avant tout, à porter remède. Il sera, en France, comme le consulat intellectuel des Tchèques : il leur fera connaître toutes les ressources intellectuelles que leur offre la France, et les mettra à même d'en tirer le plein profit. Il contribuera par là à multiplier, à resserrer les liens personnels entre la Bohême et la France, à donner aux relations intellectuelles des deux nations le caractère de solidité, d'intimité, de constance qu'elles n'ont pas toujours eu assezjusqu'ici.
Conçue par l'éminent directeur de l'Office national des Universités et Écoles françaises, M. le professeur Jules Goulet, l'idée du bureau d'accueil a été aussitôt chaleureusement approuvée parles deux maîtres dont le patronage était indispensable à la nouvelle institution : MM. Masaryk et E. Denis. Par la création de l'Institut d'Études slaves de Paris et le succès des conférences slaves organisées cethiver à la Sorbonne, s'est affirmée, publiquement et avec éclat, la volonté de la France de développer ses relations intellectuelles avec le monde slave. L'ouverture du bureau d'accueil témoigne de la méthode selon laquelle sera poursuivi ce grand dessein : méthode de réalisation pratique, prudente, modeste, mais sûre, d'extension progressive, et aussi et surtout d'objectivité scientifique. Il est hors de doute que le rapprochement intellectuel franco-slave est de la plus haute importance politique, et aura les conséquences politiques les plus heureuses. Mais ces conséquences doivent se produired'elles-mêmes, comme l'efiet naturel d'uneaction qui, de son côté, doit conserver son caractère purement intellectuel, scientifique, universitaire.
Le bureau d'accueil sera, pour ses débuts, ouvert une fois par semaine, le vendredi de 2 à 4. M. le professeur Denis en a accepté la haute direction, dans laquelle il sera, sur son désir, secondé par M. Eisenmann, chargé de cours à la Sorbonne. Le Secrétariat sera tenu par M. Benes, privat-docent de l'Université tchèque de Prague.
Lt Gérant : L. Mathiid.
Imp dai Beans-Arti. lA. MuLLia), 79. me Darean. Paria
LA NATION TCHÈQUE paraît le l*»^ et le 15 de chaque mois
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2» Année. — N» 4. 15 Juin 1916.
^EVUB BI-MENSUELLB
Directeur : Ernest DENIS, Professeur à la Sorbonne
SOMMAIRE
L'Unité Slave.
Après vingt mois de Guerre.
Les Tchèques de Vienne.
Echos et Nouvelles.
Mémoires et Documents.
Revues et Journaux.
Faits et Informations.
PARIS 18, rue Bonaparte, 18
Le N» 35 Centimes
^EVUB BI-MENSUELLB
Deuxième année.
15 Juin 1916
No 4.
L'Unité Slave
On ne peut définir l'unité slave que par la langue.
Il n'y a pas unité de race chez les Slaves : Serbes, Russes, Polonais, Tchèques, n'appartiennent pas à un même type ethnique. A l'intérieur d'une même nation, de la nation russe par exemple, il s'en faut de beaucoup qu'il y ait unité de race. Beaucoup de descendants de « Slaves » ont été germanisés et parlent allemau'I. Beaucoup d étrangers ont été slavisés ; le nombre des Russes qui descendent de populations finnoises est très grand.
Il n'y a pas unité religit^use : parmi les Slaves, beaucoup appartiennent à l'Église d'Orient, d'autres à l'Église d'Occident. La nation serbo-croate comprend à la fois des chrétiens orientaux, des catholiques romains et des musulmans.
Il n'y a pas unité de culture : dès le moyen-âge, il n'y a plus rien de commun entre le développement de la civilisation en Russie et en Bohême, par exemple.
Il n'y a pas unité d'histoire : depuis le rx» siècle, et même avant, les diverses nations slaves ont des histoires indépendantes les unes des autres. Des Slaves du Sud, séparés lie ceux du Nord et du Nord Est par les Magyars et les Roumains, ont une histoire tout à fait séparée de celle des Russes et des Polonais.
On qualifie de Slaves toutes les populations dont la langue est une transformation d'un môme idiome non conservé, mais qu'on est obligé de supposer, et que l'on est convenu de nommer slave commun.
Les langues slaves comprennent trois groupes assez nettement caractérisés : le groupe russe avec ses dialectes distincts : grand russe, blanc russe et petit russe — le groupe occidental, dont les principaux représentants sont le tchèque et le polonais, et auquel apparienaient les dialeclesslaves, aujourd'hui disparus, qui se parlaient jusqu'àla rive droite de l'Elbe (il en subsiste des débris dans le sorabe de Lu«ace) — le groupe méridional : slovène, serbocroate et bulgare.
Les langues qui composent ces trois groupes sont distinctes les unes des autres, et les gens qui les parlent ne se comprennent pas immédiatement entre eux. Mais ces langues sont beau'oup plus semblables les unes aux autrt-s que ne le sont les langues germaniques et les langues romanes. Il y a moins loin d'une langue slave à une autre langue sUve qu'il n'y a, non-seulement du danois à l'alle-
(IJ Résumé d'une conférence faite h l'Institut d'études slaves, & la Sorbonne.
mand, ou de l'espagnol au français, mais môme du flamand à l'allemand ou du provençal au français. Il ne faut pas un grand apprentissage à un Slave quelconque pour comprendre un Slave parlant une autre langue du groupe. Les grammaires sont très semblables entre elles; les vocabulaires ont un grand fonds commun ; et quelques différences d'aspect qu'offrent les mots, elles se réduisent dès que l'on a remarqué que l'on passe d'une langue à l'autre par des systèmes de correspondances régulières; on voit très vite par exemple que si le russe boroda « barbe » répond à serbe brada et à polonais broda, de môme russe borona « herse » répond à serbe brana et à polonais brona. Les faits de ce genre sont innombrables et, une fois remarqués, permettent de passer aisément, et presque sans qu'on en ait conscience, d'une langue à une autre.
Il y a donc une véritable unité slHve, et cette unité a une valeur actuelle, tandis que l'unité germanique, par exemple, n'est plus qu'un souvenir du passé et qu'il faut être hnguiste pour en tirer parti.
Le maintien de l'unité slave tient à deux faits : d'une part, les langues slaves ne divergent que depuis une date médiocrement éloignée; de l'autre, elles ont évolué avec lenteur et ont changé relativement peu.
On sait que l'existence de groupes de langue tels que le groupe roman (néo latin), le groupe germanique, le groupe slave, tient à ce que, à un moment donné du passé, il y a eu une lang 3 une qui a pris, avec le temps, des formes diverses dans les diverses régions où elle se parlait, ainsi le latin est devenu l'italien, le provençal, l'espagnol, le français, etc. Comme la divergence s'accroit avec le temps, elle a chance d'être d'autant plus grande qu'elle remonte à une date plus ancienne. Il n'y a là rien d'absolu, car la rapidité du changement linguistique varie beaucoup suivant les cas; mais, toutes choses égales d'ailleurs, les langues qui sont séparées depuis le moins de temps sont naturellement moins différentes entre elles.
Or, la séparation définitive des langues slaves n'est pas très ancienne. Au moment où elle s'est produite, les langues germaniques et les langues romanes avaient cessé tout à fait de former des unités. Au début du ix» siècle après J. G., les dialectes slaves étaient déjà distincts à plusieurs égards, et ils couvraient un trop grand espace pour qu'on puisse parler d'une unité linguistique slave parfaite. Néanmoins, à cette date, l'unité slave était encore sensible.
Plus sont anciennes les formes des langues slaves qui sont conservées — on sait que les plus anciens textes datent du ix" siècle après J.-C. — plus elles se ressemblent entre elles. A en juger par l'étHt delà langue, au moment où chaque langue slave a été pour la première fois fixée par écrit, les Slaves de tous dialectes devaient se comprendre aisément
La Natiom Tchèque
entre eux. On en a une preuve curieuse dans le fait que la traduction des livres saints faite au ix« siècle, par les apôtres Cyrille et Méthode, pour des Moraver, c'est-à-dire pour des Slaves parlant un dialecte occidental, a été faite dans le parler de ces apôtres eux-mêmes, le parler de la région de Salonique. Et il ne semble pas que ce procédé ait fait aucune diftlculté. Au ix" siècle, des Slaves de toutes régions employant chacun leur parler se comprenaient immédiatement.
Charlemagne est entré en contact avec les Slaves, sur l'Elbe, entre 795 et 814. Or, le nom du grand empereur, A'ari, fournit au slave toutentierle nom commun quisignifie « roi »; et ce nom est traité dans chaque langue slaye exactement suivant les règles auxquelles il obéirait s'il était un nom de l'époque de l'unité slave : russe korol', serbe kralj, bulgare kral, tchèque krcil, polonais krôl. Encore au début du ix^ siècle, un mot nouveau pouvait donc se propager dans toute la « Slavie », en subissant les traitements normaux des mots anciens. C'est dire que l'unité linguistique slave n'était pas encore brisée à cette date.
Néanmoins, les langues slaves seraient aujourd'hui bien difïérentes les unes des autres, si leur évolution avait été rapide. Mais elles sont, de toutes les langues du grand groupe indo-européen, celles où les changements ont été le plus lents et ont le moins atteint la structure ancienne de la langue.
Les changements qui sont intervenus dans la prononciation ont été nombreux, et certains ont été graves. Mais ils ont pour la plupart laissé intacte la physionomie générale des mots. Ceux des changements phonétiques qui défigurent le plus les mots sont ceux qui atteignent les consonnes placées entre voyelles et qui modifient la charpente des mots. Si par exemple, des représentants du même mot latin focum sont aussi différents que fuoco en italien eifeu en français, c'est que lec placé entre voyelles n'a pas subsisté en français. Or, les consonnes inlervocaliques sont presque intactes en slave. Dès lors, le correspondant slave d'un mot qui est en sanskrit daçat « dizaine » et en lituanien deszimt est desiat' en russe, deseten serbe et en tchèque, et, dans toutes les langues slaves, ce mol qui signifie « dix » se reconnaît à première vue.
Le plus grave des changements phonétiques intervenu en slave est celui qui concerne les anciennes voyelles brèves i et u; les conséquences se sont développées indépendamment dans chaque langue slave, mais partout d'une môme manière, si bien que les représentants d'un ancien supnos «sommeil » génitif swpna, sont aujourd'hui en russe son, sna; en serbe san, sna; en tchèque sert, sna (et, avec un changement grammatical, snw) etc. .. Tout en divergeant dans le détail, les langues slaves ont maintenu ainsi leur parallélisme.
Quant à la grammaire slave, elle s'est constituée très fermement à l'époque slave commune. Elle est caractérisée avant tout par la conservation d'une flexion du nom comprenant un grand nombre de cas. Cette flexion ancienne s'est perpétuée partout, sauf en Bulgarie, et elle a maintenu aux langues slaves un aspect singulièrement archaïque. Les relations entre les mots et les phrases ont continué d'être marquées par des formes diverses des mots, et
non comme en français ou en anglais, par la place des mots et par des mots accessoires. Grâce à ce maintien du type linguistique ancien, les langues slaves ont conservé des structures générales à peu près identiques.
Grâce encore au maintien de la structure ancienne, les langues slavesontinnové très souvent, sinon d'une manière identique, du moins en un même sens, si bien que môme les changements qui se sont produits n'ont pas détruit le parallélisme entre elles.
L'une des choses qui donnent à l'étude comparative des langues slaves un vif intérêt est précisément qu'on y peut observer des développements parallèles, les uns tout à fait identiques, les autres tout semblables entre eux. Par exemple, une ancienne flexion : kamen', « pierre », génitif kamene, devient en russe kamen' kamnia, en serbe kamek, hamrna, en polonais kamien, kamienia. Les cas de ce genre sont innombrables. Ce parallélisme des développements est la preuve la plus forte de la longue conservation de l'unité slave.
Toutefois, les différences de conditions historiques ont commencé à briser cette unité. Le russe, avec ses mots longs, sa grande quantité de mots savants pris à la langue écrite, son accent très fort qui met en évidence une syllabe du mot aux dépens de toutes les autres, est tout différent du serbe, avec ses mots courts, son caractère populaire, son accent chantant qui laisse subsister l'égalité de valeur des syllabes du mot. Le tchèque s'est créé en partie un vocabulaire nouveau fait avec des éléments slaves, mais qui ont reçu par convention des valeurs particulières. Le bulgare a éliitiiné beaucoup des archaïsmes de grammaire et a pris un aspect tout moderne qui l'écarté du reste des langues slaves.
Ces difïérences qui ne sont pas encore très graves laissent subsister un sentiment d'unité. Mais elles suffisent à donner à chaque langue slave une forte originalité à l'intérieur du groupe. L'originalité d'une langue ne se mesure ni au nombre ni à la puis<ance des hommes qui la parlent. Tout en maintenant l'unité profonde du groupe, qu'il ne sera pas difficile de garder, il importe que l'individualité de chaque langue slave soit respectée; la richesse du développement slave est à ce prix. La puissance impose des devoirs de protection; elle n'ouvre pas un droit à la domination.
A. Meillet.
Après vingt mois de guerre