III. La situation politique en Âutriche^-Hongrie
Il y aura bientôt deux ans que la guerre a commencé, et depuis deux ans, le peuple tchèque est en guerre avec son pire ennemi. Depuis ce temps-là, il vit dans l'incertitude de l'avenir, dans la crainte et dans l'horreur, sans savoir ce que lui apporteront les moments les plus proches. Nous autres à l'étranger, nous vivons des heures d'une extrême angoisse en pensant à ce qui se passe chez nous. Il nous est impossible de dire aux nôtres quelle est la situation exacte, quel est notre programme, quels sont nos espérances
et nos succès; nous ne pouvons les soutenir jour par jour dans leur résistance, nous ne pouvons leur dire dans leurs moments de défaillance : « Encore un peu de patience et nous sommes vainqueurs. »
Pour nous, c'est un réconfort inappréciable de jeter un coup d'œil sur les deux années de lutte dans les Pays- Tchèques, et de nous rendre un compte exact de la situation telle qu'elle se présentait avant la guerre et telle qu'elle est aujourd'hui. 11 y a là-bas beaucoup de cœurs héroïques, de combattants énergiques, de patriotes dévoués et d'esprits nobles. Nous nous sommes engagés ici dans une lutte bien dure, mais notre succès dépend de l'attitude de ceux de nos compatriotes qui sont restés dans le pays. Et c'est à eijx que nous voulons donner courage et pleine confiance en leur disant : « Nous sommes contents. »
Le bilan de la politique tchèque durant ces deux ans démontre admirablement que nous avons le droit de nous exprimer ainsi.
Au début de la guerre, on pouvait distinguer, en Autriche, cinq groupes nationaux importants : le polonais, le yougoslave, le tchécoslovaque, l'allemand et le magyar. La déclaration de la guerre et son développement en un conflit mondial ont fait que, dans tous les pays, les partis en présence ont proclamé l'armistice sur le champ de bataille de la politique. Peu à peu, partout, les luttes de partis ont cédé la place à l'union sacrée.
On se rendit bientôt compte (jue la monarchie devrait subir des remaniements importants après la guerre, de quelque côté que fût la victoire et chaque groupe national jugea qu'il était de son devoir de se préparer le mieux possible pour la lutte, de manière à pouvoir appuyer de toutes ses forces ses réclamations une fois la guerre terminée. Les Polonais, les Magyars et les Allemands établirent leur union politique, et, plus tard, les Tchètiues proclamèrent ilans leurs pays la nécessité de la conciliation et de la solidarité nationale.
Bientôt deux de ces cinq grou[)es se séparèrent complètement : le groupe polonais et le groupe yougoslave. Les Polonais d'Autriche-Hongrie forment une unité à part et leurs relationsavccl'Autriche-Hongrieont un caractère tout particulier. Ils ne s'opposent pas directement à elle ; ils se sont unis pour réclamer, à un moment donné, leur indépen dancH et la réunion de tous les Polonais, soit avec l'aide de 1 Autriche Hongrie, soit malgré elle. Mais, — il faut le répéter, — leur programme ne comporte pas une lutte déclarée contre l'Aulriche-Hongrie. Us se tiennent ainsi en dehors de la crise ijui s'est développée dans la monarchie habsbourgeoise, quoi(iue la solution de la question polonaise signifie la séparation définitive de la Galicie de l'Autriche- Hongrie et par ce fait aussi son démembrement.
Le groupe yougoslave a pour ainsi dire disparu. Après la défaite de la Serbie et de la résistance yougoslave, après les terribles persécutions de Dalmatie, de Croatie-Slavonie et de Bosnie, il ne reste du groupe yougoslave rien qui soit une force pour le moment. En réalité, la solution du problème yougoslave est bien évidente : la victoire des puissances centrales impliijuerait la disparition par la force du [)roblème yougoslave; lu victoire des Alliés aura pour
résultat la libération des Yougoslaves et c'est au sud que le démembrement de la monarchie commencera. H est inutile d'ajouter que cette dernière solution seule s'impose, et qu'ainsi le démembrement de l'Autriche-Hongrie, après la victoire des Alliés, est rendu inévitable par la solution des problèmes polonais et yougoslave.
Il nous reste à parler des Allemands, des Magyars et des Tchécoslovaques ([ui, dans les formations politiques d'aujourd'hui, jouent un rôle très important. Le problème d'une réorganisation de l'Autriche Hongrie se restreint à ces trois nations, aussi bien pour les puissances centrales que pour la Quadruple-Entente.
L'évolution politique de ces trois nations pendant les deux années de la guerre se présente ainsi :
Les premiers échecs de l'Autriche-Hongrie ont mis les Magyars dans une situation très pénible. Leur but était de profiter de cette guerre pour briser l'effort des Yougoslaves tendant à leur union et à leur libération. La défaite de l'Autriche Hongrie amenait nécessairement la libération de tous les Slaves austro-hongrois et la dissolution de la Hongrie. C'est pourquoi l'opposition magyare a joué un rôle ambigu juscju'au mois de mai 1915, c'est-à-dire au moment où la grande offensive allemande a sauvé la Hongrie. Quand, ([uekiues mois après, l'offensive austrobulgaro-allemande contre la Serbie leur a donné — si l'on veut bien les en croire, — des garanties suffisantes de l'anéantissement définitif des Yougoslaves, les Magyars se sont jetés, sans réserves, dans les bras de la Prusse. Ils n'avaient qu'une seule ambition : trouver le moyen de tirer le plus grand profit possible des pourparlers pour l'union économique et politique de l'Autriche-Hongrie avec l'Allemagne. C'est pourquoi ils ont cherché à travailler pour leur avantage en lançant de temps en temps dans la presse européenne des nouvelles sur une certaine résistance (jui devait se manifester en Hongrie contre l'union douanière austro-allemande, et c'est pourquoi aussi ils ont cherché à tirer parti de leurs anciennes controverses avec l'Autriche. Se voyant assurés contre le danger russe et sûrs que la Serbie n'existera plus, ils dévoilent leur tactique : ils fraternisent complètement avec l'Autriche et la Prusse. Hs déclarent solennellement i|u'il faut établir une Europe centrale sous l'hégémonie de l'Allemagne; que les Balkans seront sous l'influence magyare; que le dualisme de l'Autriche-Hongrie doit être conservé et ([ue les Slaves austro-hongrois doivent disparaître complètement sous la dominatton allemande et magyare.
Mais il faut ajouter qu'au moment où la victoire définitive de la Quadruple-Entente se marquera, l'opposition hongroise proclamera à qui voudra l'entendre iju'elle a toujours été hostile à l'Allemagne et en lutte avec l'Autriche. Aujourd'hui, elle garde le silence et elle le fera tant que le comte Tisza gardera sa foi en l'Allemagne invincible.
La tactique des Allemands d'Autriche a été très analogue à celle des Magyars. Après les premiers échecs du début de la guerre, une consternation s'est produite à 'Vienne et on a commencé à envisager la fin de la monarchie. On la voyait déjà annexée par l'Allemagne. Mais, après que
La Nation Tghèqub
l'Autriche eut réoccupé la Galicie, après qu'elle eut conquis les Balkans aussi bien par l'occupation de la Serbie que par l'alliance qu'elle contracta avec la Bulgarie et la Turquie, quand on se fut rendu compte de ce que serait l'Europe centrale telle que les Allemands la rêvaient, les Allemands d'Autriche changèrent de tactique et de programme.
A partir de cette époque, commencent les essais de germanisation complète de l'Autriche, les préparatifs de l'union douanière, militaire et politique, et les efforts faits pour aplanir le dernier obstacle qui s'oppose au plan pangermanique, les Tchécoslovaques.
Les radicaux pangermanistes se mirent les premiers à l'œuvre en réclamant la réalisation complète du plan pangermaniste. Le programme pangermaniste primitif, qui visait tout simplement à l'union de tous les Allemands, ne leur suffisait pas. On se disait: Nous autres Allemands, nous avons besoin de l'Adriatique, de Salonique, de Gonstantinople, de la Turquie et du Golfe Persique; il nous faut réorganiser l'Autriche, de telle sorte que les Tchécoslovaques disparaissent, que les Polonais soient séparés et les Yougoslaves définitivement asservis. Le député Iro publia sous le nom de Munin la brochure : Œsterrelch nach dem Kriege (L'Autriche après la guerre), où pour la première fois il développa ce programme et rêva de former une immense organisation pangermanique. L'Union des nationalistes allemands s'allia avec les socialistes chrétiens et tous préparèrent une réorganisation de l'Autriche-Hongrie dont le but principal est de faire disparaître les Slaves. On s'occupa de la réorganisation de l'administration, des changements de la constitution et du droit électoral. Par tous les moyens on chercha à atteindre les deux objectifs du programme: la centralisation et la germanisation. Finalement on établit ce programme général : Le but de cette guerre est de réorganiser l'Autriche- Hongrie de telle sorte que les Allemands la dominent complètement. Il faut se débarrasser des Polonais en leur donnant la liberté dans leur pays. Les Yougoslaves seront rendus impuissants par la guerre. Le reste de l'Autriche avec les Tchécoslovaques sera centralisé et germanisé par la force.
Pour réaliser ce programme, il y a plusieurs moyens dont chacun présente ses inconvénients et ses difficultés.
Le plan de la gauche du parti pangermaniste autrichien, soutenu aujourd'hui par les Allemands de Bohême, par le député Iro et tant d'autres, est le plus radical. Ces pangermanistes proposent de centraliser les pays .tchèques et allemands de la Cisleithanie, d'y supprimer l'autonomie, de diviser les provinces en départements avec une autonomie locale très restreinte, d imposer l'allemand comme langue officielle, de préparer une réforme électorale et d'incorporer les pays en question à la Grande Allemagne, au point de vue politique et économique Les Tchèques, les Slovaques et les Slovènes seront complètement anéantis: les Allemands domineront l'Autriche ; les Magyars, la Hongrie. La Galicie et la Dalmatie seront détHchées de l'Autriche, pour que la réalisation de ce plan soit plus facile.
Ce plan ne satisfait pas tout à fait les socialistes chrétiens, dont la force principale réside justement dans les députés des diètes des pays des Alpes et qui ne peuvent exercer que par l'intermédiaire de l'autonomie de ces provinces une influence sur la politique de la monarchie. Il est certain que
le but principal de ce plan pangermaniste est de supprimer l'autonomie des Pays-Tchèques; mais le même régime une fois établi dans la monarchie tout entière, qui serait un avantage pour les Allemands en Bohême, serait un désavantage pour les chrétiens sociaux. C'est pourquoi ce parti s'oppose à une réorganisation de ce genre.
On cherche donc les moyens de supprimer l'autonomie des Pays-Tchèques, mais de conserver l'autonomie des pays des Alpes telle qu'elle est. C'est le problème qui occupe à présent tous les politiciens allemands en Autriche.
Certains politiciens se disent : si l'on ne peut réorganiser l'Autriche comme la gauche radicale le propose, il est toujours possible d'y arriver par une réforme administrative, ce qui permettra de ménager les désirs et les intérêts d^s chrétiens sociaux. On espère que cette réforme sera appuyée même par les socialistes démocrates allemands. On établira le système départemental dont les socialistes ont toujours été partisans, l'autonomie sera respectée dans les pays des Alpes, mais l'administration centrale de la Bohême sera supprimée parla division du pays en deux territoires administratifs, de sorte que toutes les coteries allemandes seront satisfaites. Sous prétexte de réforme administrative il est possible d'organiser contre les Tchèques toute espèce de complots et d'intrigues et d'obtenir la collaboration des socialistes. Le plan a été réalisé et voici les points sur lesquels, jusqu'à présent, tous les partis sont d'accord :
1) L'union douannière avec l'Allemagne.
2) La solidarité politique, militaire et diplomatique, la plus intime avec l'Allemagne (avec cette réserve que pour les relations internationales on respectera une prétendue indépendance de l'Autriche-Hongrie.)
3) La domination complète de l'Autriche par les Allemands d'Autriche et de la Hongrie par les Magyars, la forme dualis e de la monarchie devant être conservée.
L'Europe Centrale allemande est un fait accomp'i, l'union politique et économique avec l'Allemagne est préparée, on s'occupe activement de terminer le projet de réforme administrative (le baron Han lel a été appelé au ministère pour en être chargé), la germanisation avance rapidement et le partage de la Bohême comme les Allemands le désirent doit être déjà décidé.
Les Allemands d'Autriche ont atteint leur but. Ils sont divisés, il est vrai, quant aux détails. Il y en a qui désirent pousser plus loin sans tarder et qui proposent l'échange d'officiers entre les deux États, l'acquisition par l'État de toutes les écoles et l'enseignement en allemand à partir de a troisième classe (enfants de huit ans); d'autres demandent, l'abolition du droit électoral général (le député Pernerstorfer envisage cette mesure comme possible); d autres réclament l'union plus étroite des partis politiques, ou la fondation d'un nouveau parti libéral ; il y en a qui protestent contre les socialistes chrétiens qui ne veulent pas céder dans la question de l'autonomie des pays des Alpes sans se rendre compte qu'ils affaiblissent par là la position des centralistes de 'Vienne et de Bohême, etc.
En général, ils ont tous le même but et ils peuvent être satisfaits des succès déjà obtenus : L'Autriche est, au poim de vue économique et politique, absolument dominée par l'Allemagne; la réorganisation intérieure de la monarchie
qui assure aux Allemands et aux Magyars l'hégémonie complète est définitivement préparée.
Les efforts pangermaniques ne se sont heurtés qu'à l'opposition d'un seul adversaire, la noblesse conservatrice.
La noblesse autrichienne n'aime pas la Prusse et les pangermanistes. Sans une Autriche telle qu'elle était avant la guerre, sa puissance n'existerait pas. Le prince de Thun, ancien président du Conseil et dernièrement gouverneur de la Bohême, est à sa tète, et s'il s'est prononcé avec tant d'énergie et de persévérance contre l'intention de transformer la monarchie, ce n'est point pour défendre les Tchèques ou la liberté des peuples, mais uniquement pour protéger les Habsbourgs et l'idée de l'ancienne Autriche. Il était et il reste un ennemi plus dangereux pour nous que les Allemands mêmes, parce que sa tactique est plus incompatible encore avec la réalisation de notre programme national. Ils succombé momentanément, parce que les Allemands se croient assez forts pour engloutir l'Autriche. Mais le prince de Thun et ses partisans n'ont pas mis bas les armes ; ils ont fondé le journal Das Neue Œsterreich (la Nouvelle Autriche), où ils combaitent « pour la vieille Autriche juste envers toutes les nations, fidèle à la dynastie et à ses traditions. »
Il est trop tard pour chanter ce vieux refrain dont pas un mot ne répond à la vérité. Les Allemands d'Autriche se rendent bien compte qu'il faut changer absolument. Les politiciens de la noblesse mentent lorsqu'ils affirment que les peuples d'Autriche sont fidèles à l'empereur et à l'idée monarchique. Personne n'est loyaliste en Autriche, et les Slaves moins que personne. On ne croit plus à la légende d'une Autriche éprise de justice. Même au pays des Habsbourgs, le temps de la politique féodale est passé.
Les Allemands d'Autriche et les Magyars sont sûrs de la victoire de leurs armes Ils se représentent l'avenir de la monarchie sous cette forme : On donnera l'autonomie aux Polonais et ainsi on leur enlèvera toute influence à Vienne. La plupart dts Yougoslaves seront livrés à la merci des Magyars. Ce qui restera de l'Autriche actuelle, sera centralisé a l'aide d'une réforme administrative et par ce fait on réussira à anéantir les Slovènes et les Tchèques.
Le peuple tchèque a gardé son point de vue et a adopté une tactique personnelle vis à-vis de cette évolution intérieure de l'Autriche. Nous avons dit que la situation telle qu elle se présente aujourd'hui dans les Pays-Tchèques nous satisfait entièrement et nous tâcherons de le prouver dans notre prochain article. L'évolution qui s'est produite ne peut que favoriser notre action et nous mener rapidement vers notre but. Le problème austro- hongrois est, en effet, résolu., E. B.
Les Tchèques de Vienne