V. La situation politique dans les Pays>Tchèques
Dans notre dernier numéro, nous exprimions notre salisfaction de la situation politique en Bohême. Le problème austro-hongrois, si complexe et si difficile, s'est en effet, grâce à la lactique du gouvernement et des Allemands, singulièrement simplifié. Comme nous l'avons dit, le problème yougoslave et le problème polonais peuvent être considérés comme résolus pour l'Autriche- Hongrie.
Dans nos précédents articles, nous avons expliqué la lactique du gouvernement à l'égard des Tchèques et les plans des Allemands pour la réorganisation de la monarchie.
Or, toutes ces manœuvres ont puissamment contribué à faire connaître à l'extérieur le vrai caractère de la monarchie dualiste et de la dynastie qui la gouverne. Les gouvernements de Vienne et de Budapest, en péchant si ouvertement contre les règles essentielles d'une politique sage et adroite, ont fait comprendre que la destruction de la monarchie était désormais inévitable.
Jusqu'à présent on considérait en Europe la monarchie des Habsbourgs comme:
1) Un contrepoids à l'Allemagne impérialiste,
2) Un État qui, composé de diverses nationalités, s'efïorçait de les gouverner avec justice, de manière à les rendre heureuses de vivre sous la loi autrichienne.
3) Un État où régnait un certain sens d'honneur et de dignité, et dont le chef, vieillard pacifiste et très catholique, était digne du respect de tous.
Deux ans de guerre ont convaincu du contraire ceux même qui avaient été pendant de longues années des austrophiles acharnés. Au moment décisif, aucune des nationalités de la monarchie n'a fait preuve d'attachement à l'État austro-hongrois. Toutes, sans exception, se sont montrées anti autrichiennes, même les Allemands et les Magyars.
L'État lui-même a complètement renoncé à sa propre individualité et s'est abandonné aux mains des Ppussiens. La fameuse théorie de l'antagoniste austro allemand est devenue infiniment ridicule au moment où les Allemands autrichiens, les Magyars et la dynastie elle-même courbaient humblement la tête devant les Hohenzollern. C'est que les uns et les autres se rendent bien compte qu'il n'y a d'autre issue à la situation présente que s'inféoder à la Prusse, ou disparaître définitivement comme Etat.
Le gouvernement amené ainsi à germaniser ou à magyariser par la force tous les Slaves et tous les Latins de l'empire, sans égard à l'opinion publique européenne, a luimême dissipé la légende de l'heureux sort des sujets de François Joseph sous un régime de juste équilibre national.
Enfin, le régime de terreur qui règne actuellement en Bohème, en Croatie, en Bosnie-Herzégovine, etc., a démontré au monde entier qu'on se faisait l'idée la plus fausse du caractère du vieillard pacifiste de Schœnbrun. Les fameux procès autrichiens, les massacres des soldats slaves, l'emprisonnement des hommes politiques tchèques, l'incarcération des femmes soulevèrent l'indignation de tous les peuples.
La I^ATIOM TCHÈQUB
L'Autriche a ainsi perdu tout ce qui lui restait de son passé et nous a rendu singulièrement facile la lutte pour notre libération.
En présence de celte évolution de la politique autrichienne, la conduite du peuple tchèque fut admirablement appropriée à la situation. Au début de la guerre et après l'avance des Russes en 1914, il avait manifesté ouvertement ses espérances et ses sympathies pour les Alliés, comme nous l'avons montré dans nos deux premiers articles. Puis, quand les Russes reculèrent, alors que les Autrichiens annonçaient déjà la victoire définitive des Prussiens, les Tchèques adoptèrent une attitude réservée. Voyant les Al lemands et les Magyars préparer l'assujettissement absolu des Tchécoslovaques, ils commencèrent à chercher les moyens de se défendre. Ils eurent d'abord recours à l'union sacrée. Puis les quatre partis bourgeois fusionnèrent en un seul parti national qui est devenu l'organe essentiel de la lutte pour la libération du pays. Enfin, les partis politiques de Bohème, de Moravie et de Silésie, jusqu'à présent distincts, reconnurent la nécessité de sunitier, de centraliser leurs eflorts, de former un seul bloc tchèque en face du bloc allemand et magyar.
Jamais nous n'avions réussi à être unis, résolus à marcher d'accord comme aujourd'hui. Au.y questions qu'on leur posait sur leur programme politique, les chefs de ce nouveau parti ont toujours répondu : « Nous avons notre ancien programme national qui n'a pas besoin d'être changé ».0r, ce programme national c'est la revendication de notre indépendance politique.
Alors que les soldats tchèques se rendaient en masse, que nos populations refusaient de souscrire aux emprunts, que toutes les classes manifestaient leurs sentiments hosliles à la monarchi j, le gouvernement s'obstin<iit à vouloir extorquer au peuple de Bohême des manifestations loyalistes en faveur de l'Autriche. Il n'y réussit jamais. A bout d'expédients, il acheta un journal tchèque et installa au quartier général uu journaliste nommé Langstein, par lequel il fit fabriquer les articles loyalistes et patriotiques et obligea tous les journaux à les publier. Cette manœuvre ne réussit qu'à disqualifier le gouvernement aux yeux delà nation tchèque. Tout le monde a compris dans quelle situation désespérée se trouvaient les autorités pour avoir recours à de tels procédés.
Le gouvernement perdant la této changea encore une fois de tactique et revint au chantage et au terrorisme. 11 fit emprisonner six députés nationalistes, et condamner à mort le Dr Kramâf et Rasin, incarcérer Machar, prononcer des condamnations innombrables. Le public ne se laissa pas influencer et les persécutions eurent un elTet contraire à celui espéré par le gouvernement : elles irritèrent la population, exaspérèrent les Tchèques les plus modérés, et détruisirent les dernières chances d'entente (jui restaient iicore entre l'Autriche et la Bohême.
Les partis et les représentants de la nation agirent toujours avec une extrême prudence, en restant dans la légalité. Ils protestèrent contre la guerre dès le début, et depuis, ils ont toujours conservé la môme attitude, pleine de dignité. Ils ont surtout voulu éviter de donner au gouvernement l'occasion de procéder à de nouveaux massacres du peuple tchèque. Ils se contentent de répondre aux agents
du pangermanisme qu'ils veulent rester Tchèques et patriotes. Ils soutii^nnent que tous les projets pangermanistes sont prématurés <( puisque la guerre n'est pas encore terminée ». Et leurs interlocuteurs ne se trompent pas sur la signification de leurs paroles quand ils parlent ainsi.
L'attitude politique des Tchèques pendant la guerre fut des plus habile : non seulement les soldats tchèques se sont révoltés et la population a organisé une résistance passive, méthodique, mais encore les partis politiques ont su adopter une conduite pleine de prudence, de dignité, de courage et d'habileté en face du péril immense qui menaçait la nation. Tout en restant dans la voie de la légalité, ils surent montrer à tous les ennemis du peuple tchécoslovaque, ainsi qu'à ses amis à l'étranger, qu'ils ne renonceront jamais aux traditions du passé et au grand programme de l'indépendance nationale.
Le gouvernement s'effraya de cet état d'esprit de nos compatriotes. Il essaya de les juguler en les massacrant et en emprisonnant leurs chefs les plus réputés. Mais l'Europe entière a compris l'importance de la crise politique qui déchire l'Autriche, en voyant Masaryk, le chef intellectuel de la Bohême, combattre ouvertement l'Autriche, Kramàf, son grwnd leader politique, condamné à mort, Klofâc, chef des radicaux, emprisonné avec ses amis, ainsi que iSoukup, chef des socialistes, et Machar, le grand poète national. On comprend partout que ce ne sont là que les dernières convulsions de rage de l'Autriche agonisante.
En face de toutes les manœuvres désespérées du gouvernement de François-Joseph pour cacher les difficultés où se débat la monarchie, la conduite de notre nation continue à rester digne de son histoire. Tous ses amis s'en réjouiront et les Alliés lui en tiendront compte.
Pendant ce temps, les émigrés tchèques ne restaient pas inactifs en France, en Angleterre, en Russie et en Italie. Nous avons réussi à faire reconnaître partout la justice de notre cause. Nous avons révélé les misérables moyens dont usent les Auslro Magyars pour essayer d'assassiner notre peuple. Nous sommes arrivés à faire comprendre à l'Europe quelle est la vraie nature de ce détestable Etat danubien aujourd'hui mùr pour la destruction définitive. Toutes les anciennes légendes sur lui et sur son vieil empereur se sont définitivement évanouies. Nous avons réussi à créer une vaste organisation de propagande politique Nous avons fondé un Conseil National des Pays-Tchèques dont l'action s'étend chaque jour et qui a déjà remporté des succès éi'latants. En France, en Italie, en Angleterre et en Russie, nous avons gagné des appuis efficaces dont la voix sera décisive au moment des négociations de pnix. Nous nous efforçons de rendre nos moyens d'action plus puissants et nous pouvons déjà entrevoir le succès final. Nous avons enfin aujourd'hui la certitude absolue que nos amis et nos protecteurs, les puissances de l'Entente, remporteront une victoire militaire complète et qu'ils ne nous oublieront pas.
Dans ces conditions nous ne pouvons qu'affirmer une fois de plus que nos vingt mois d'un rude travail n'ont pas été inutiles. Le résultat obtenu est magnifique. Et, au moment oi!i l'Autriche cherche à détruire la fleur intellecluello de la Bohème, nous pouvons proclamer avec toute notre énergie que nous lutterons malgré tout jusqu'au triomphe définitif de notre sainte cause. Ces vingt mois d'épreuves courageu-
sèment supportées par notre peuple ont démontré au monde qu'il n'en est pas de plus digne de la liberté. Tous les sacrifices que n<itre nation a faits dans ces vingi mois de guerre pour le triomphe de la justice et du droit, ne seront pas vains.
BIBLIOGRAPHIE
KisiELEVSKi : Les routes sanglantes. Cracovie, janvier 1916.
Devant l'hostilité des pays occupés par ses armées, l'Allemagne cherche le moyen de faire vibrer dans le cœur des Polonais les sentiments de haine contre les Russes. Dans cette intention, le gouvernement fait imprimer et répandre en nombreux exemplaires des brochures de toute espèce, nouvelles, récits de guerre, statistiques, articles pseudo-scientifiques.
Celle que nous avons sous les yeux ne manque pasd'une certaine habileté. Pour donner confiance aux lecteurs, l'auteur s'affuble d'un nom bien polonais. On sait que la famille noble de Kisiel était célèbre dès le XV!*" et le XvII« siècles pour le rôle pacificateur qu'elle a assumé, sans grand succès d'ailleurs, dans les luttes de la Pologne avec les Cosaques. Le nouveau Kisielevski n'a rien perdu, en apparence tout au moins, du patriotisme de ses ancêtres. Quelques-uns de ses récits ont la forme de poèmes allégoriques en prose : il y célèbre le retour prochain de l'aigle blanc aux ailes déployées, appelle aux armes les héros polonais ou exalte la vaillance des troupes polonaises qui défendent la patrie en danger.
Le refrain que l'on retrouve à travers tout son volume est très simple. « La Russie a démembré la Pologne; elle n'a jamais depuis lors cessé de la persécuter. Les Polonais détestent la tyrannie russe; ils ont raison, car la Russie entière, depuis son chef autocrate jusqu'au dernier de ses moujiks, est plongée dans une ignoble barbarie. Que les Polonais se lèvent d'un commun effort contre elle, et qu'ils sachent enfin reconquérir l'indépendance qu'ils se sont laissé enlever. » L'auteur reprend les' griefs, souvent légitimes, de la population polonaise contre la bureaucratie réactionnaire, rappelle les persécutions religieuses, la politique de russification appliquée depuis longtemps dans les provinces de l'ouest, et que quelques fonctionnaires mala droits ont voulu introduire pendant la guerre dans les provinces autrichiennes un moment occupées.
Le style même est bien choisi pour émouvoir les lecteurs. L'auteur imile avec plus ou moins de succès les auteurs polonais les plus applaudis: Zeromski, dans son pittoresque lyrique ou Reymont, lorsqu'il met en scène des groupes de paysans se lamentant sur la dureté de la vie. On ne pourrait lui reprocher que d'imiter de trop presses modèles et de ne pas comprendre que ce qui rend admirable l'œuvre de Reymont et de Zeromski, c'est ce qui manque totalement chez lui, la vérité et la profondeur de l'émotion.
En effet, malgré ses efforts, au milieu de ses déclamations vibrantes, sa personnalité réelle apparaît. Pas une fois, il
ne parle de l'Allemagne, mais on la sent partout; c'est elle qui l'inspire, c'est pour elle qu'il écrit, et ce dévouement à une cause étrangère choquera les lecteurs qu'il prétend séduire d'autant plus qu'il se dissimule hypocritement sous un patriotisme intransigeant. Lorsqu'il s'écrie : luttez contre le grand ennemi de la Pologne, la Russie, sa véritable pensée apparaît très clairement: luttez contre la Russie, car c'est l'ennemi le plus redoutable de l'Empire germanique. Lorsqu'il s'indigne de la politique moscovite et invite ses « compatriotes » à secouer le joug qui pèse sur eux, nous songeons au régime auquel sont soumis les Slaves de Posi^anie, de Silésie et de Prusse. Quelques griefs qu'eussent provoqués dans le Royaume les procédés de la bureaucratie de Pétersbourg, peu de temps avant la guerre, des Polonais du royaume nous disaient: la domination russe est dure, sans doute, mais nous la supportons; s'il nous fallait subir le joug allemand, il vaudrait mieux mourir.
D'ailleurs, malgré son assurance et bien que ses récits s'efforcent de nous montrer les Polonais comme dévoués à l'Allemagne et détestant la Russie, M. Kisielevski se rend parfaitement compte de la situation, et, à plusieurs reprises, il avoue l'impuissance de l'Empire à éveiller dans les cœurà d'autres sentiments que la méfiance, la crainte, le mépris et une haine inavouée. 'Voici dans quels termes il s'adresse aux habitants du Royaume, qui d'après lui attendentavec impatience la liberté quedoiventleurapporter les armées du Kaiser :
<( Ce que la Russie nous avait volé, — nous l'avons repris; ce qu'elle s'était approprié de notre patrie, — elle l'abandonne. Les terres polonaises sont de nouveau réunies, et elles appartiennent à ceux qui les gouvernent, qui vivent sur elles et qui les exploitent.
Où es-tu. Polonais?
Le sort permet un moment que tu brises tes liens !...
Voici le jour décisif !... Polonais, dors-tu ?
Regarde: tu peux mettre fin à toutes tes souffrances !
Si tu le veux, tu peux, d'esclave devenir mailre !
Réveille-toi, Polonais !
Malheur à toi, si tu ne mets pas au service de ton pays et Ion cœur et ton corps ! Les jours passés ne reviennent plus. »
Et, plus loin, plus simplement, il reconnaît la faillite de ses espérances: « Lorsque les chasseurs de Pilsucloki pénétrèrent dans le Royaume le 6 août 1914, ils étaient convaincus que tout le pays allait se soulever en vague menaçante contre la Russie. On pensait que la nation entière voudrait prendre part à la guerre contre les Moscovites et que l'armée trouverait sur son chemiu une sympathie au moins aussi grande que celle qui l'avait accompagnée en Galicie. Cet espoir a été en grande partie déçu. Nous n'avons pas l'intention d'analyser ce fait ou de discuter une question aussi douloureuse.,. 11 nous suffit de savoir que la majorité de la population s'est conduite visà-vis de nous d'une manière au moins indifférente...»
Pas plus que M. Kisielevski, nous ne trouvons utile de rechercher les causes de l'attitude hostile des Polonais envers les armées allemandes. Il nous suffit de constater qu'un des avocats les plus éloquents et les plus habiles de
Là Natiom Tchèque
la fusion de la Pologne avec la Germanie conclut en reconnaissant que l'alliance qu'il avait rêvée s'est heurtée à une invincible répugnance. Le proverbe reste toujours vrai : jamais le Slave ne sera l'ami de l'Allemand. Depuis quinze siècles, sur l'Elbe ou l'Oder, sur les bords de la Baltique ou aux pieds des Carpathes, les Polonais sont en lutte avec les Germains ; ils ont à régler un vieux compte avec les descendants des Margraves de Brandebourg et les héritiers de l'ordre teutonique. Ils ne se laisseront pas prendre aux déclarat'ions anipoulees des écrivains aux gages des Hakalistes. G.
L'Autriche et l'Europe Centrale. — Le congrès de l'Union des économistes allemands et austro hongrois qui s'est tenu à Munich pendant les fêtes de la Pentecôte, marque un nouveau pas vers la réalisation de l'Europe Centrale germanique. Tandis que dans les trois congrès antérieurs et surtout dans celui de Dresde, on n'avait voté que des résolutions d'ordre général, leCongrès s'est occupé cette fois ci de questions d'ordre pratique concernant les problèmes économiques d'après-guerre, tels que les moyens de couvrir les frais de la guerre, la question agrHÎre et l'établissement de nouvelles voies fluviales. En abordant ces détails, les congressistes ont montré que, sur le ])rincipe, l'accord est déjà réalisé. Néanmoins, les délégués autrichiens ont tenu à renouveler, avec la netteté la plus catégorique, leurs déclarations de fidélité à l'idée pangermaniste. C'est ainsi qu'en parlant de la nécessité d'une union étroite de l'Autriche-Hongrie avec l'Allemagne, le président du Reichsrath de Vienne a déclaré :
« L'expérience nous a appris que les questions militaire.* et économiques sont connexes et ne peuvent être résolues séparément. De même que dans nos doux armées il doit y avoir, pour assurer le succès, une seule idée directrice, et c[ue la tactique, l'organisation et l'armement doivent être préparés déjà en temps de paix, de même il faut que les deux empires soient organisés pareillement dans le domaine économique, dès le temps de paix, afin que tout soit prêt la guerre une fois déclarée. Il est donc absolum.ent nécessaire que les services des communications, les finances, l'approvisionnement, la légisNture sociale et les rajiports internationaux soient réglés chez eux de façon identique ».
On voit que M. Sylveslr parle dès aujourd'hui de Iti guerre prochaine comme 1 avait déjà fait la Chambre de Commerce de Budapest dans sa mémorable résolution du 29 février dernier. C'est un fait d'autant plus ciiractéristique que les délégués allemands présents au Congrès ont observé sur ce point la plus gran.le réserve et manifeste plutôt l'intention de ne pas prolonger la guerre sur le terrain économique. Il semble que les Autrichiens, exaspérés dfs échecs continuels (le leurs armées et de l'opposition de l'élément slave, se consolent par l'idée d'une revanche que seule la constitution d'une Grande Allemagne pourrait leur procurer. On rencontre le même sentiment dans un autre discours prononcé au Congrès par le prédécesseur de ^L Sylvestr à la présidence du Reichsrat de
Vienne, M. Robert Pattai, conseiller intime de François- Joseph et chef du parti chrétien-social autrichien qui est allé jusqu'à proclamer le droit de" la race germanique à la domination du monde entier.
(' Il ne faut pas, a-t-il dit, que nous affirmions toujours notre intention de ne vouloir dominer personne. Au contraire, c'est à nous qu'appartient le rôle de dominateurs. L'Allemagne le possédait déjà aux grandes époques de son histoire, au temps des Otton et des Stauf, et nous ne l'avons perdu que par nos dissensions!... En parlant de la paix qui, d'après lui, sera dictée par les Allemands et les -autrichiens, sans avoir recours à aucune médiation, M. Pattai a ajouté : « On a parlé du Golfe Persique. Cependant notre but principal doit consister à reprendre aux Anglais l'Egypte qu'ils avaient volée à la face de l'Europe... Il faut que nous vainquions, nous vaincrons et nous conquerrons notre place de dominateurs. »
On est vraiment étonné d'entendre de telles paroles dans la bouche d'un Autrichien au lendemain des écrasantes victoires russes et au moment où les symptômes de la déconfiture économique et financière de la monarchie des Habsbourgs deviennent de plus en plus manifestes. Sans analyser la curieu.se psychologie des Allemands- Autrichiens on peut tirer de leurs manifestations de fureur un précieux avertissement: ils sont plus Allemands que les .Allemands eux-mêmes. Dans la future grande Allemagne, qui leur apparaît à présent comme le salut unique, ce sont eux qui seraient les apôtres de la revanche. Il faut prendre des gages sérieux pour qu'ils soient impuissants à recommencer dans l'avenir leur jeu criminel.
Les nouvelles voies de commun'cat'on de l'Europe Centrale. — Une union austro-magyaro-allemande s'est constituée dernièrement à Vienne en présence des délégués de toutes les principales villes de l'Allemagne et des représentants des gouvernements de Vienne et de Budapest. Elle préconise notamment le développement des voies de communication austro allemandes , la construction de nouvelles voies fluviales reliant le Danube avec l'Elbe et l'Oder d'une part, et le Rhin avec le Danube et la mer Xûire d'autre part. Le secrétaire général de la nouvelle organisation, M. Schumacher, député au Reichsrat de Vienne a présenté à l'assemblée un programme détaillé de travail. Lors de la réception solennelle ollerte aux déléo'ués d l'hôtel de ville, M. VVeiskirchner, le maire de Vienne, a prononcé un grand discours, dans lequel il a souligné l'importance non seulement économique, mais aussi militaire de la nouvelle voie fluviale Rhin Danube-Mer Noire. Il prétend que la France, l'Italie et l'Angleterre n'ont rien à diredans la question du Danube, qui serait le débouché naturel de l'Allemagoe et do l'Autriche-Hongrie vers le sudest.
En même temps que cette union, une organisation spéciale nommée Beweheska fut aussi créée pour la défense des intérêts communs des villes reliées par le chemin de fer des Balkans, c'est à dire Berlin, Venne, Budapest, Sophia et Constatinople.
Tii
La terreur en Bohême. — Nous avons annoncé dernièrement l'emprisonnement du po6te Machar, inculpé de haute trahison. L'accusation était basée sur des livres édités avant la guerre et sur une lettre privée écrite en 1893. Depuis nousavons eu connaissance de nouvel les persécutions contre les écrivains tchèques. M. Victor DyU, un des représentants les plus originaux et les plus populaires de la poésie tchèque moderne, a été traduit devant le tribunal militaire pour un article publié dans le Lidové Noeint/ (Gazette populaire) de Brno. Un autre écrivain, M. Ulehla, a été condamné à deux ans de prison pour avoir manifesté publiquement ses sympathies pour la Serbie. En même temps, le gouvernement continue à sévir contre les classes populaires, surtout contre les parents des déserteurs et des personnes reconnues coupables de haute trahison, dont les biens sont confisqués par l'État à titre d'amende, sans tenir compte des droits des créanciers,
Le ministère de la guerre a fait publier récemment dans les journaux une curieuse circulaire adressée aux autorites militaires et ordonnant la notification au maire du lieu de l'exécution du nom, prénom, caractère, âge, origine de chaque personne civile passée par les armes. D'autre part, on a prévenu le public qu'il faut s'adresser au maire de la commune pout' obtenir le certificat de décès des condamnés. La bureaucratie autrichienne tient à sa réputation !
Un intéressant changement s'est produit dernièrement dans la politique.autrichienne vis-à-vis des Pays Slovènes. Le gouvernement a épargné pendant longtemps les catholiques Slovènes, qu'il considérait comme hostiles aux Serbes et quipassaientà ses yeux pourdefidèlessujets de François Joseph. Or, il y a (|ue!ques semaines, les autorités durent se résoudre à faire emprisonner l'une de leurs créatures, le député catholique Slovène M. Slstlhsic, pour les fraudes au préjudice de l'Etat qu'il avait commises comme gouverneur de la Carniole. En même temps, des prêtres Slovènes de la Styrie méridionale inculpés de haute trahison, furent aj?rètés en masse. Enfin, récemment, le tribunal militaire de Ljubljana a condamm; pour le niome crime à cinq uns de prison le député catholique slovène bien connu, M. Grafenauer. On annonce aussi l'exécution d'un employé Slovène nommé Joseph Iglic, à Ljubljana. Ces événements démontrent que l'i^utriche ne peut plus compter sur le loyalisme de ses sujets slaves catholiques.
La civilisation magyare. — On nous a reproché très souvent de montrer un parti pris injuste vis-à vis des Magyars, qui, tout en figurant actuellement dans les rangs de nos ennemis n'en constitueraient pas moins un peuple sympatique, libéral, fidèle à son ancienne civilisation nationale, et surtout hostileaux Allemands par lesquels ils auraient
été entraînés malgré eux dans la guerre mondiale. Nous éprouvons une grande satisfaction en voyant qu'en France et en Angleterre on commence à revenir de cette illusion, basée sur des prémisses absolument inexactes. Nous en sommes d'autant plus heureux que ce revirement s'est produit par la force des choses, grôce surtout aux manifestations et aux agissements des Magyars eux mômes qui, depuis un certain temps, ne cachent plus leur complicité avec l'Allemagne et leur communauté de vues avec Guillaume IL Quand il s'agit des intentions et des plans d'un adversaire, ses-propres paroles constituent toujours les témoignages les plus sûrs et les plus précieux. C'est pourquoi nous citerons aujourd'hui encore les déclarations d'une personnalité magyare très en vue sur l'affinité des civilisations magyare et allemande. Elles édifieront le lecteur sur la valeur réelle de l'antagonisme prétendu entra les Magyars et les Allemands.
M. Joseph Diner-Dénes, un des chefs les plus écoutés de la sociale-démocratie magyare, en exposant dans VArheiterjieiiung de Vienne son point de vue sur la question de l'Europe Centrale, a écrit récemment ces lignes significatives : « Si l'on suit dans l'histoire le développement de la civilisation magyare, depuis Saint-Étienne jusqu'au dixneuvième siècle, on constate toujours et partout la trace allemande, et ce n'est pas seulement une pénétration, une influence ou un perfectionnement que la civilisation magyare aurait subi de la part de sa voisine. C'est plutôt la civilisation allemande elle même qui fut tout simplement transférée, implantée en Hongrie, et y conserva très longtemps son caractère original, l'ius tard seulement, affublée de quelques « oripaux nationaux » (nationale Zieraten), elle apparut comme une civilisation magyare, propre et indépendante». — Il est vrai que les Magyars tiennent beaucoup à ces « oripaux » dont ils ont orné leur civilisation — allemande; M. Diner-Dénes le reconnaît lui-même et recommande aux Allemands d'en tenir compte pour réaliser plus vile et plus facilement leur Europe Centrale. Il démontre ainsi — et c'est ce qui importe — que malgré les dissentiments entre les Magyars elles Habsbourgs, il n'y a jamais eu d'antagonisme réel entre les Magyars et les Allemands. On le voit aujourd'hui, après l'assujettissement des Habsbourgs aux llohenzollern. On le verra encore plus clairement demain.
Guillaume 11 nommé membre de la Société historique
smagyare. — Il y a quelque temps, Guillaume II a fait
îsavoir au président de la Société historique magyare qu'il désirerait être nommé membre de celte société. Eri conséquence, le comité directeur de la Société, réuni en • si^ance extraordinaire le 19 mai dernier, a procédé, avec une grande solennité, à l'élection souhaiti^e, ce qui a donné lieu à un grand discours du vice-président de la
! Société, le docteur DesiderCsanky sur la solidarité magyaro-
,'allemande.
» Cette décision sublime — a-l il dit entre autre — de
U empereur et chef de la t/rande nnlion allemande unifiée, du grand allié de notie roi et de notre peuple, est une
ipreuve éloquente d'une nouvelle conception d'un temps:
'nouveau. »
On remarquera que les Magyars se sont facilement habitués à la pensée d'une grande Allemagne avec Guillaume II comme chef suprême, allié et protecteur de la Hongrie magyarisée.
MEMOIRES et DOCUMENTS
- La Question Tchèque au Congrès des États-Unis. —
Un membre du Congrue des Etatu-Unis, M. Meyer London, a présenté une résolution à la Commission des Affaires Etrangères du Congrès américain, réclamant l'intervention des Etats Unis en faveur de la paix et de la libération des nations opprimées.
La commission a reçu à cette occasion un certain nombre de délégués des nations en question, entre autres les représentants des Polonais et les représentants des Tc/iécoslovaqnes : (MM. Fisher, Filip, Pergler, Krûl). Le discours de M. Pergler a obtenu un grand succès. Le mémorandum suivant a été ensuite remis à la commission.
Messieurs les Membres du Comité,
En traitant la question des nationalités opprimées, et en se préparant à prendre l'initiative de mesures pour assurer leur libération, le Congrès des États-Unis continue les meilleures traditions américaines.
En 18i9, alors que la Révolution hongroise se développait encore avec succès, M. Clayton envoya un délégué, Dudiey A. Hann, avec la mission de reconnaître la République hongroise, si elle paraissait solidement établie. Le gouvernement autrichien prolesta, et c'est alors Daniel Webster qui lui répondit. En décembre 1850, ce grand citoyen américain écrivit à "Vienne, pour dénier tout caractère inamical à la visite de Dudiey A. Hann, et affirmer le droit du peuple américain de sympathiser avec toute nation qui .s'efforçait de conquérir sa liberté : «Nul doute, disaitil, que ceux même qui professent les principes du gouvernement absolu pardonnenlaux États-Unisleurs témoignages de chaleureuse sympathie pour la forme démocratique d'organisation politique à laquelle ils doivent leur bonheur, leur rapide prospérité, et qui leur a permis en si peu de temps d'attirer sur leur pays et sur l'hémisphère auquel il appartient, l'attention et l'estime pour ne pas dire l'admiration de tout le monde civilisé. »
11 ne peut être mis en doute qu'un des principaux motifs qui ont décidé de la conduite du peuple des États Unis dans la guerre hispano-américaine a été le désir de voir Cuba libre et indépendant.
Le droit dé chaque nation à se gouverner elle-même et -en pleine indépendance est une question qui ne peut-être discutée. Ce serait perdre vainement son temps et ses paroles qu'essayer de prouver que telle ou telle nation est fondée à réclamer son indépendance. C'est un de ces axiomes qui ne gagnent rien à être discutés. C'est spécialement vrai d'une nation dont le président VVo(Klrow Wilson a dit dans l'un de ses ouvrages : « Ni le nombre des années, ni les déceptions, ne suffiront à faire accepter aux Tchèques Je Bohême leur incorporation dans l'Autriche. L'orgueil de luce et le souvenir d'une noble et remarquable histoire les
maintiendront toujours en état d'hostilité vis à vis des Allemands qui habitent leur territoire et d'un gouvernement qu'ils ne subissent qu'à contre cœur; Ils réclament au minimun le degré d'autonomie qui a été consenti à la Hongrie » {i.).
L'histoire de la nationalité tchèque est celle d'un long martyre sans exemple. A l'exception des Polonais et des Arméniens, il est douteux qu'aucune nation au monde ait jamais été soumise à une persécution pareille à celle qui suivit l'a malheureuse bataille de la Montagne-Blanche, en 1620.
Durant le xv" siècle, les Tchèques combattirent contre toute l'Europe pour la cause de la liberté de conscience. Mais cette glorieuse épopée les épuisa, et, après le désastre de la Montagne-Blanche, ils perdirent leur indépendance. Après la bataille, 27 chefs de la rébellion contre Ferdinand II furent exécutés; beaucoup furent mis à la torture; 36.000 familles furent forcées de quiltor leur pays natal et virent leurs propriétés confisijuées. Aujourd'hui, les Tchèques paient plus de 400.000.000 dé couronnes d'impôts au gouvernement, et tout cet argent reste à 'Vienne, sert à combler le déficit des provinces improductives des Alpes autrichiennes, et rien n'en rentre en Bohême pour les besoins du pays.
La furieuse persécution qui suivit la bataille de la Montagne-Blanche avait presque fait disparaître la Bohême en tant qu'unité nationale distincte. Une politique de germanisation à outrance fut alors suivie, môme par un empereur aussi libéral que Joseph II, mais qui visait avant tout à la constitution d'une Autriche fortement unifiée pour tenir tête aux ambitions des rois de Prusse, tels que Frédéric IL En réalité, à la fin du xviii<= siècle, la nation Tchèque pouvait être considérée comme morte.
Cependant, la vitalité de la nation était telle qu'elle se releva de son tombeau. Ce miracle moderne est surtout un triomphe de la démocratie, car ce fut la vitalité du plain people, comme Lincoln l'appelait toujours, celle des paysans en particulier, qui résista aux assauts du germanisme. Au début du XIV» siècle, les hommes de lettres tchèques firent leur apparition, et la révolution de 1848 amena la renaissance nationale.
Dans la seconde moitié du xix" siècle, la nation atteignit un niveau de civilisation dépassant celui dé toutes les autres nationalités d'Autriche. En art et en littérature, elle ne .se montre inférieure à aucune autre nation de môme force numérique; au point de vue économique, ses progrès furent si rapides qu'elle n'est dépassée que par les Allemands d'Autriche, tandis que par sa culture, elle tient la tête de tous les États autrichiens. Les Tchèques ne comptent que 4 »/o de citoyens jie sachant ni lire ni écrire, tandis que les Allemands d'Autriche en comptent 6 <>/o et les Magyars 40%.
Malgré leur haut degré de développement, les Tchèques ne peuvent encore jouir d'une véritable existence nationale. La constitution autrichienne déclare bien que toutes les nationalités sont égales, mais en pratique, cette clause constitutionnelle reste sans effet. C'est ainsi que 11 millions d'Allemands possèdent en Autriche 5 universités, tandis que
1. The State, by Woodrow Wilson, section 589 — lë89, page 33S.
La Nation Tchéqob
plus de 10 millions de Tchèques, y compris les Slovaques, n'en possèdent qu'une. La proportion des autres établissements d'instruction n'est pas meilleure. Des milliers d'enfants tchèques sont ainsi germanisés. Le seul moyen de défense que possèdent les 'Tchèques contre cette atteinte à leur nationalité, consiste en une organisation qui entretient, en de nombreuses localités, des écoles privées pour les enfants tchèques à l'aide de contributions volontaires de citoyens patriotes.
Les Slovaques de Hongrie, qui demandent actuellement à constituer un État indépendantavecleurs frères Tchèques, ont subi et subissent même aujourd'hui une destinée encore plus lamentable sous le joug magyar.
Peu de temps avant la déclaration de la guerre actuelle, l'autonomie du royaume de Bohême reçut une dernière atteinte par la dissolution de ce qu'on appelait le Conseil du royaume et par la création d'une Commission impériale spéciale chargée de gouverner la Bohême. C'était un acte illégal et inconstitutionnel. La suppression de l'indépendance de la Bohême après la bataille de la Montagne- Blanche, fut également un acte illégal, dont la Bohême n'a jamais reconnu la validité. Par conséquent, en réclamant leur indépendance, les Tchèques peuvent s'appuyer nonseulement sur le droit de toute nation à se gouverner elle^ même, mais aussi sur des lois et des constitutions qui n'ont jamais été supprimées ou abrogées avec le consentement du peuple de Bohême.
C'est l'ardent désir de tous les hommes justes que la terrible conflagration qui bouleverse l'Europe soit suivie d'une paix solide et durable. Mais la paix future ne peut être solide et durable si les anciennes injustices sont confirmées. C'est l'intérêt de toutes les puissances neutres que les derniers vestiges d'injustice soient effacés par la future conférence de la paix. En adoptant une résolution demandant que les puissances neutres discutent la libération des nationalités opprimées, le Congrès des États-Unis nonseulement pourrait se réclamer du principe hautement moral de la justice et de l'équité, mais de l'intérêt bien compris des États-Unis eux-mêmes.
Une des principales causes de la guerre a été l'équilibre instable de la situation balkanique, et les solutions si peu satisfaisantes données aux problèmes nationaux dans la presqu'île des Balkans. Tant qu'une seule nation reste quelque part sous le talon de l'oppresseur, la paix du monde ne peut être considérée comme assurée. Dans l'un de ses derniers discours, le président des États-Unis parle des dangers formidables et constants qui menacent le pays. Les jours d'isolement sont passés pour toutes les n;ition?. Une conflagration qui prend naissance dans les Balkans peut causer une guerre qui s'étend sur le monde entier. Les puissances neutres ont le droit de se prémunir contre un tel danger. Si notre voisin n'observe pas dans sa maison les prescriptions contre les menaces d'incendie, nous avons le droit d'exiger qu'il s'y conforme, pour mettre notre propre maison à l'abri du f u. Cela s'applique également aux relations internationales.
Lors de la vi-ile de Kossuth dans ce pays, il y a plus de 50 ans, Daniel Webster conclut un de ses plus remarquables discour» par ses vœux pour « l'indépendance de la Hongrie, le droit de la Hongrie de rester maîtresse de ses
propres destinées, l'existence d'une nationalité hongroise distincte entre les nations de l'Europe ». Il est regrettable que les Magyars, après avoir conquis l'autonomie pour eux-mêmes, soient devenus les oppresseurs de nationalités slaves, mais cela ne change rien à la légitimité des vœux exprimés par Daniel Webster, et cela ne peut empêcher les hommes d'état des États-Unis de prendre aujourd'hui la même attitude vis-à-vis des nationalités opprimées. Quelle raison s'oppose à l'indépendance tchèque, à une Bohême maîtresse de sa propre destinée, à une Bohême nation distincte et libre entre les autres nations d'Europe?
La vaillance des soldats tchèques dans l'armée
russe. — Nos compatriotes de Russie nous ont envoyé des documents qui nous ont causé une grande joie et inspiré une admiration profonde pour nos vaillants soldats du I"' régiment de chasseurs tchèques en Russie. Les généraux des divisions russes auxquelles furent incorporés successivement quelques détachements du régiment tchèque, ont célébré, dans leurs ordres du jour, le dévouement, le courage et l'héro'isme des soldats tchèques dont l'intrépidité et l'abnégation s'expliquent — ainsi qu'ils le déclarent — par leur ardent amour de la patrie qu'ils veulent libérer du joug qui l'opprime. Nous ne citerons que quelques courts extraits de la longue série de ces ordres du jour :
L'ordre du jour de la ..."^ division d'infanterie du Ifi mars 1916, n" 63, signale le départ de cette division d'une compagnie des régiments des chasseurs Tchèques qui y avait été incorporée pendant 6 mois et demi. La compagnie a pris une part glorieuse à d'innombrables combats avec la division et elle s'est distinguée tout particulièrement dans le service, très dangereux, des reconnaissances du terrain et des positions ennemies. Le général mentionne surtout les exploits des Tchèques dans les positions derrière la Strypa où le caractère de la région rendait le service régulier des reconnaissances presque impossible. « Sur ce terrain couvert complètement de forêts et de marécages profonds, — lit-on dans l'ordre du jour — en présence d'un ennemi très actif et très prudent, c'est aux Tchèques qu'incomba toute la tâche, extrêmement dure et dangereuse, du service des reconnaissances. Ils l'ont accomplie d'une façon exceptionnelle. En s'exposant jour et nuit, infatigables, en fournissant des renseignements précieux sur le terrain, sur l'ennemi et ses positions, qui seuls pouvaient servir de base aux plans des actions futures, les Tchèques ont apporté à nos armées un concours tel, que seuls pouvaient le donner des hommes extrêmement hardis et vaillants, portant dans leur cœur un amour ardent de leur malheureuse patrie subjuguée et décidés à lui conquérir la liberté, même au prix de leur vie. Merci à vous, chers Tchèques! La division n'oubliera jamais vos services pénibles, votre sang versé à côté de notre sang russe, vos sacrifices ne seront pas vains, ils formeront un germe qui s'épanouira en un avenir brillant pour votre patrie. Vive la Bohême libre! Nazdar! »
L'ordre du jour de la ..." division d'infanterie du 11 septembre 1913, n» 212, mentionne le départ d'une compagnie tchèque dans les termes suivants : » Les services de la
compagnie tchèque, dirigés vers le but commun, qui est l'écrasement de l'ennemi, sont mis en lumière par le fait que tous ses soldats ont reçu de hautes décorations : des croix et des médailles de St Georges. C'est avec le sentiment d'une reconnaissance fraternelle que je remercie MM. les officiers, les sous-officiers et les soldats de la compagnie tchèque. En présence d'un tel dévouement de nos frères tchèques, je suis persuadé que le jour n'est pas éloigné d'une libération complète de tous les Slaves du joug abhorré des Teutons ».
A ces magnifiques témoignages de la valeur de nos soldats, nous voulons ajouter l'expression de notre espoir que les soldats tchèques trouveront bientôt, grâce au concours de nos frères Russes et de leurs Alliés, l'occasion de manifester d'une manière encore plus éclatante leur foi dans le triomphe de notre cause tchèque.
REVUES ET JOURNAUX
L'Autriche-Hongrie, instrument de l'Allemagne
Il faut, pour vaincre le germanisme, libérer les races opprimées par les Habsbourgs
Le Matin a publié, dans son numéro du 21 juin, un important article cjve nous croyons utile de reproduire in extenso. On sait bien avec quelle compétence et avec quelle énergie notre puissant confrère lutte pour les peuples opprimés et proteste contre les infamiex germano-magyares. C'est dans cet ordre d'idées qu'il a présenté, cette fois, le problème de la dissolution de la monarchie des Habsbourgs. La carte qui fut ajoutée à l'article a soulevé, en Italie et en France, quelques protestations; mais c'était un malentendu, car cette carte n'était qu'une expression anproj;imative des conditions ethnographiques en Autriche- Hongrie et nullement un partage. Un coup d'œil plus attentif et la bonne foi du lecteur devaient s'en apercevoir immédiatement. .Vous nous réservons d'y revenir dans notre prochain numéro.
C'est avec juste raison que les regards se tournent vers l'Autriche Hongrie. Les militaires essayent de supputer les effectifs qui peuvent lui rester, les diplomates s'efforcent de connaître l'état de son opinion et d'établir d'avance le rôle qu'elle devra jouer plus tard dans l'Europe transformée par la guerre.
Nous avons indiqué récemment au sujet dos forces militaires austro hongroises que leur total à l'heure actuelle ne devait pas dépasser 2.700.000 hommes, après vingt-deux mois de guerre qui, en prisonniers, blessés ou tués, ont coûté à la monarchie des Habsbourgs au moins 4.000.000 de soldats. Nos chiffres, puisés à des sources sûres, nous ont été non seulement confirmés mais déclarés trop prudents dans les milieux militaires. Si l'on ajoute à ces disponibilités ce que peuvent donner les classes 1918 et 1919, la révisions des réformés et exemptés et l'appel jusqu'à 50 ans révolus, on conclura que l'Autriche-Hongrie nest plus capable de soutenir une guerre meurtrière pendant plus de quelques mois.
Que représentent les forces morales de ce pays et comment réagiront elles' quand la défnite inévitable l'atteindra? L'Autriche-Hongrie peut être divisée en cinq groupes nationaux : si l'on met à part les populations qui font de fait partie de l'Italie et de la Roumanie, les deux premiers, l'allemand et le magyar, sont les responsables de la guerre, non qu'ils soient belliqueux de sentiments mais parce qu'ils ont livré leurs destinées, depuis 1908, à un petit groupe d'tiommes qui à Vienne et à Budapest sont aux mains de l'Allemagne.
Tant que l'Autriche-Hongrie n'a aspiré qu'à subsister, les mégalomanes de Berlin n'avaient pas dans les deux capitales de la monarchie des disciples bien actifs. Mais quand en 1908, le comte d'/Ehrenthal a persuadé à François-Joseph qu'il devait devenir le conquérant de la péninsule balkanique, quand il a, sur les conseils du kaiser, annexé la Bosnie et l'Herzégovine, ce premier succès peu glorieux a excité les appétits. Les ambitions personnelles favorisées par l'ambition nationale se sont échauffées, et un puissant parti dans la cour et dans les deux gouvernements s'est montré disposé à suivre les Allemands partout oij ils projelaie it d'entraîner l'antique monarchie.
Les deux groupes dominants se sont donc livrés sans réserves à cette camarilla. Quant aux trois autres groupes dont l'ensemtile constitue l'élément slave, leurs opinions sont diverses. Les Polonais habilement ménagés par l'Autriche ne lui font point d'( pposition. Les Yougoslaves, dont l'élite s'est récemment manifestée dans le projet d'un État serbo-croate, cnt éié intéressés à la guerre par la haine de l'Italie qu'on a su entretenir chez eux. Quant aux Tchécoslovaques, nos lecteurs savent par quelles persécutions les Habsbourgs les contiennent.
Le Démembrement nécessaire
Ainsi, quand nos armes nous permettront un jour de dicter leurs statuts futurs à ces contrées, il faudra que ce soit avec la conscience claire qu'il s'agit de régler non le sort d'un État mais les conditions d'existence de cinq groupes de populations dont l'importance réside pour nous en ceci, qu'ils relient l'Allemagne à l'Orient.
Il serait imprudent de croire qu'à brève échéance cette diversité de races va amener l'effondrement de l'Autriche- Hongrie. Les Habsbourgs, qui n'ont pas été de grands souverains, ont été d'astucieux policiers.
Tant qu'ils auront des bourreaux à leurs ordres, ils sauront étouffer tout mouvement révolutionnaire, mais les choses changeront à l'heure du désastre. C'est à ce moment qu'il faudra nous garder de toute opinion préconçue et de toute sentimenlalité.
Nous voyons souvent paraître, dans des journaux neutres et anglais, des nouvelles qui, nous le supposons, sont de bonne foi, et qui nous représentent les Hongrois comme des amis de l'Entente, entraînés malgré eux dans la mêlée.
Il n'en est pas moins certain que Magyars et Autrichiens se sont laissé pleinement convaincre qu'ils devaient servir d'instrument à l'Allemagne. Il est possible qu'ils aient deux programmes : un programme maximum fondé sur la victoire allemande et, si l'Allemagne est défaite, un programme plus modeste, établi sur les sympathies snppost^es de l'Entente. Ces deux groupes doivent être de toute néces-
so
La Natiom Tchèque
site combattus sans merci, le Magyar comme 1 Allemand, écrasés et dans l'avenir encerclés solidement pour ne plus pouvoir servir de piédestal aux rêves ambitieux de l'Allemagne.
Si nous passons aux trois groupes slaves, nous n'avons pas à nous inquiéter de ce que deviendra le Polonais. Il y a près de deux ans que la Russie lui a promis l'autonomie. Cette promesse a été confirmée et le tsar en a pris ses alliés à témoin.
Le groupe yougoslave est appelé, de son côté, à accroître les compensations dues à la Serbie dans la mesure oi'i le permettra l'organisation stratégique de l'Europe future, qui exige l'absolue domination de l'Italie dans l'Adriatique.
Quant aux Slaves du nord de la monarchie, les Tchèques et les Slovaques, il est tout à fait nécessaire, au milieu du bloc germanique et sur la roule de rOrienI, qu'ils constituent, dans la pleine indépendance de leur nation, une enclave forte, puissamment unie par des liens d'alliance aux États dé l'Entente. Cette alliance sera, nous l'espérons, fortifiée par la fraternité des armes.
Prague sera, dans l'avenir, pour les nations garantes de la paix, un contre-poids indispensable aux ambitions de Berlin et aux rancunes de Vienne.
Des théoriciens de valeur reculent devant cette idée d'un démembrement de l'Autriche. Ils en craignent les difficultés de réalisation et d'autre part, ils se raccrochent avec obstination à l'idée d'une Autriche-Hongrie forte qui contrebalancera l'influence allemande.
Nous avons payé cher cet aveuglement partagé pendant de longues années par notre diplomatie. Abusés par la courtoisie amicale dont nous étions l'objet en Hongrie comme en Autriche, nous avons cru qu'il y avait dans la double monarchie une force morale et matérielle amie de la paix, capable de résister aux exigences allemande, et nous l'avons béatement encensée. 1914 a été un cruel réveil. La guerre voulue à Berlin a été déchaînée consciemment à Vienne en plein accord avec les hommes d'État hongrois.
Nous avons affaire à des populations qui suivent sans résistances les pires bergers. Il faut au moins que ces mauvais gouvernants qui, dans l'avenir, partageront les désirs de revanche de l'Allemagne, soient paralysés en se voyant privés de la majeure partie do leur troupeau. L'Autriche-Hongrie doit cesser d'être, car, si elle demeure une unité, elle redeviendra tôt ou tard l'instrument du germanisme.
Conférences. — Dans sa conférence à Marseille, le 21 mai, sur les Peuples opprimés, M. Louis Martin, sénateur du Var, a longuement parlé des Tchèques. Après avoir exposé notre histoire et notre programme politique, il a ajouté : « Il faudra, après la guerre, quand Prague sera devenue la capitale d'un nouveau ■ peuple libre dé Bohème, que Marseille, « capitale commerciale de la France », devienne le lien économique entre les deux pays ». Tous les Tchèques applaudiront à ces déclarations.
Le 2 juin, la Colonie tchèque de France a commémoré le 500'' anniversaire du supplice de Jérôme de Prague, brûlé vif à Constance le 30 mai 1416, par la conférence de M. Ernest Denis, professeur àlaSorbonne, sur la v. Lutte des Tchèques' contre les Allemands au XV'' siècle. » En retraçant la vie du savant compagnon de Jean Hus et eu parlant des luttes que les Tchèques ont engagées au xv' siècle pour se défendre contre la domination Allemande qui les menaçait, M. Denis a souligné maintes analogies de cette période de l'histoire avec la guerre actuelle.
Une conférence sur les Tchèques à Lausanne. — Le 5 juin, à la Maison du peuple, dans une conférence présidée par M. Henri Sensine, professeur à l'Université de Lausanne, M. Alfred de Meuron, ancien député de Genève, a parlé, avec son éloquence habituelle, des aspirations du peuple tchèque. Cet infatigable défenseur de notre cause a exposé à un public très nombreux notre évolution historique et nos luttes pour l'indépendance. Il a été particulièrement chaleureux en expliquant le rôle des soldats tchèques, de ceux qui, dans les rangs autrichiens, préfèrent sacrifier leurs vies que trahir leur conviction de fraternité slave, et de ceux qui se battent sous les drapeaux des Alliés.
M. R.-A. Reiss remercia ensuite M. de Meuron, en quelques paroles pleines d'enthousiasme. A l'issue de la séance, M. Antoine Suter, président du Conseil Communal, proposa la résolution suivante : « L'assemblée réunie le 5 juin 1916 à la Maison du peuple de La»sanne, après avoir entendu la conférence de M. Alfred de Meuron, exprime le vœu que l'indépendance de la Bohême soit reconnue par l'Europe à la fin de la grande guerre, de même que celle des autres nations opprimées. » Cette résoution a été acceptée par acclamation, à l'unanimité.
Lé Gérant : L. Mathiiu.
Imp. dea Beanz-Artr, (A. Mollcr), 79, roe Dsrean, Parti
LA NATION TCHÈQUE paraît le l»"- et le 15 de chaque Rédaction et Administration : 18, rue Bonaparte. PARIS.
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2* Année. — N" 6. 15 Juillet 1916.
1{EVVE BI-MENSUELLE
Directeur : Ernest DENIS, Professeur à la Sorbonne
SOMMAIRE
Le Plan Pangermanique.
Les Magyars et la Hongrie.
L'Église catholique, l'Autriche-Hongrie et la Guerre.
Echos et Nouvelles.
Revues et Journaux. - Faits et Informations.
PARIS 18. rue Bonaparte. 18
lijevUB BI-MENSUELLE
Deuxième année.
15 Juillet 1916
Le Plan Pangermaniste
André Chéradame, Le plan pangermaniste démasqué. — Le redoutable piège berlinois de la «. partie nulle ». (Librairie Pion — Paris 1916).
Au début de 1916, La Victoire a publié une série d'articles où M. Chéradame étudiait le plan pangermaniste et essayait d'indiquer les conditions nécessaires de la paix future. Ces articles, très lus et très discutés, ont exercé une action des plus heureuses sur l'opinion publique. M. Chéradame les a repris, les a complétés par des textes abondHnts qu'il lui avait été impossible de reproduire dans le journal et il nous donne aujourd'hui un volume qui a été accueilli par les lecteurs avec une extrême faveur, ainsi que le prouve la rapidité avec Iwquelle les édftions se succèdent. Nous sommes heureux de ce succès, parce qu'il montre l'intérêt que la France prend de plus en plus aux questions de politique étrangère et parce que M. Chéradame, qui a bien voulu parler de La Nation Tchèque avec une sympathie dont nous lui demeurons profondément reconnaissants, apporte à la cause que nous défendons un appui singulièrement précieux.
Quelques uns des contradicteurs qu'a rencontrés M. Chéradame lui ont reproché la simplicité de ses conclusions, dangereuses, disent-ils. parce qu'elles sont de nature à séduire les esprits, en vertu même de leur netteté et de leur caractère d'apparente facilité. Ce reproche n'est-il pas en réalité cependant la meilleure des recommandations? Nous avouons sans détour que nous n'avons aucun goût pour les solutions alambiquées et artificielles, et les seules combinaisons qui nous paraissent avoir quelques chances de succès sont celles qui répondent à la fois à la logique des événements et aux instincts de la conscience populaire, naturellement éprise de clarté et de raison. La diplomatie traditionaliste se plaît trop souvent aux arrangements arbitraires et aux compromis élégants qui ne répondent à rien de concret et que la vie emporte avec une extrême rapidité. Le cortgrès de Berlin nous fournit un exemple singulièrement instructif des procédés qu'il convient d'éviter à l'avenir. Il a prétendu régler la question d'Orient sans tenir compte des besoins des peuples, par un savant dosage des ambitions rivales. Quels ont été les résultats de cet ingénieux travail? Tout le monde le sait et je ne pense pas que personne songe à revenir à des expédients analogues. Pour que l'Europe se relève tant bien que mal et qu'elle soit en état de réparer les ruines accumulées, il est avant tout nécessaire que la paix soit assurée pour une très longue période. Il faut donc établir un équilibre
stable, tel qu'aucune puissance ne soit tentée de reprendre les projets impérialistes qui menacent la liberté des peuples.
La solution que préconise M. Chéradame, peut, comme toutes les solutions humaines, présenter des difficultés de réalisation et soulever des objections de détail. Elle a du moins des mérites essentiels : elle est logique, elle est claire et elle répond aux besoins et aux désirs des populations.
Elle est la conclusion d'observations étendues et d'études prolongées. Pendant une série de voyages, M. Chéradame est entré en relations directes avec presque tous les hommes qui exercent une certaine action sur la vie politique contemporaine; il a causé longuement et à diverses reprises avec les diplomates les plus en vue, les ministres influents, les chefs de parti, les journalistes autorisés. La connaissance qu'il possède de l'Europe n'est pas purement livresque et il a pu mesurer la force réelle des divers courants qui agitent le monde. Depuis plus de vingt-cinq ans, il suit, en particulier, avec une attention perspicace, l'évolution de la pensée germanique et il a noté, année par année, les progrès des ambitions prussiennes. Il a été un des premiers à dénoncer les ravages causés chez nos voisins par la folie des grandeurs et à signaler les dangers de la politique mondiale. Longtemps, on l'a accusé de pessimisme et j'ai été moi-même tenté à diverses reprises de supposerqu'il attachait une importance excessive à des manifestations qui me paraissaient traduire uniquement les tendances d'une minorité relativement négligeable. Il semblait impossible que la masse de l'Allemagne se laissât dominer par des conceptions aussi absurdes qu'iniques et qu'elle consentit à compromettre par de folles entreprises le magnifique édifice de sa grandeur. Nous ne mesurions pas comme il convenait l'action délétère qu'exerce sur un peuple la continuité de succès trop rapides et trop complets; nous oubliions volontairement les instincts de violence et de proie qu'a toujours renfermés l'ôme allemande, son exaltation mystique, l'insolence de son orgueil, sa brutalité impérieuse, cette sorte d'impotence qui la livre en proie à ses chimères et qui, sous le coup de la passion, la laisse désorbitée, incapable de réflexion et presque de calcul. Enfin, nous ne nous rendions pas un compte exact de l'influence qu'assuraient aux partis nationalistes extrêmes l'excellence de leur propagande et l'appui du gouvernement.
Il nous était difîicile en même temps d'admettre que la maison de Habsbourg ne sentît pas qu'en devenant l'instrument de la politique de Berlin, elle abdiquait son indépendance et se rabaissait au rôle de vassale. En dehors même de ces considérations, nous comprenions mal que des souverains se missent en contradiction ouverte avec les intérêts de leurs peuples et qu'ils prétendissent gouverner contre la volonté manifeste de l'immense majorité de leurs
La Nation TcHÉotiE
sujets. L'événement a prouvé que, quelque mépris que nous inspirassent les Habsbourgs, nous les avions encore jugés avec une indulgence excessive. Il a démontré que des princes, tels que Ferdinand de Gobourg ou Constantin de Grèce, faisaient facilement litière des devoirs qu'ils avaient contractés envers les nations. qui leur avaient confié leurs destinées, pour peu qu'il s'agît de satisfaire leurs rancunes privées ou leurs intérêts égoïstes. 11 a révélé aux plus sceptiques la solidité des liens dans lesquels l'intrigue germanique avait enserré une grande partie du monde- Jamais sans doute la civilisation et la liberté n'avaient couru de péril aussi redoutable. Heureusement pour nous, au dernier moment, Guillaume II a manqué de patience et d'adresse. S'il n'eût pas essayé de brusquer le succès par un assaut inutile, l'Europe, endormie dans une indifférence somnolente, se fût réveillée trop tard. L'expérience nous servira et nous ne retomberons plus dans les mêmes imprudences. Le monde sait aujourd'hui qu'il a devant lui un ennemi, l'Allemagne; il est bien résolu à se tenir désormais en garde. M. Ghéradame, depuis longtemps, jetait le cri d'alarme, que beaucoup s'obstinaient à ne pas entendre. Espérons qu'il sera plus heureux à l'avenir et que ses avis seront écoutés quand il nous signale les ruses par lesquelles l'Allemagne, vaincue pour le moment, cherche à préparer sa revanche et médite de parvenir à son but par d'autres moyens.
Tout d'abord, pour essayer de ramener l'opinion qui, de jour en jour, s'éloigne vi-siblement d'elle, elle s'efforce de démontrer qu'elle n'a ni désiré ni recherché la guerre et qu'elle a été la victime d'une agression préméditée, contre laquelle elle a été obligée de se défendre. L'Empereur Guillaume II, moins sans doute pour calmer les inquiétudes de sa conscience que pour jeter quelque incertitude parmi les neutres, met avec componction la main sur son cœur et, en présence du vieux Dieu qu'il a chambré, atteste que ses intentions étaient pures et que jamais il n'a convoité le bien d'autrui.
La preuve de l'inanité de ces dénégations a été faite cent fois et chaque jour nous apporte des documents nouveaux qui établissent avec une aveuglante lumière la culpabilité de l'Allemagne et de son souverain. — La déclaration de guerre, remise par M. de Schœn à M. Viviani, président du Conseil, le 3 août 1914, alléguait comme prétexte « les actes d'hostilité caractérisée commis sur le territoire allemand par des aviateurs militaires français ». Un aviateur, entre autres, avait « jeté des bombes près de Karlsruhe et de Nuremberg ». — Depuis, les autorités militaires et civiles de Nuremberg ont reconnu publiquement la fausseté de cette accusation. — Nous sommes donc bien ici en présence d'un mensonge délibéré, qui suffit à lui seul à mettre nettement en lumière les habitudes et les procédés de la diplomatie prussienne.
Toutes les subtilités de l'apologétique allemande ne sauraient obscurcir certains faits primordiaux. — La Serbie, que l'on prétendait rendre responsable d'un crime dans lequel elle ne pouvait avoir aucune part et dont le détestable gouvernement autrichien était le véritable auteur, n'en avait pas moins consenti aux plus excessives conces-
sions et elle demandait que l'on portât devant le tribunal de la Haye les points très secondaires restés en litige. — L'Autriche répond à cette soumission par une déclaration de guerre.
Le l" août, après avoir reçu l'ultimatum offensant du Kaiser, le Tsar l'invite à convenir avec lui <( que la mobilisation n'impliquera pas la guerre » et que l'on poursuivra les négociations « f our le bien des deux pays et pour la paix universelle»; dans un autre télégramme, il lui propose de renvoyer le conflit au Tribunal de la paix. — Comment le Kaiser accueille-t-il ces offres de conciliation? — Il fait remettre à M. Sazonov la déclaration « qu'il relève le défi et se considère en état de guerre avec la Russie ».
En présence de faits semblables, dont personne ne conteste l'authenticité et dont le sens et la portée sautent aux yeux, on s'explique sans peine que les très rares Allemands que n'aveugle pas la passion chauvine, soient obligés de s'incliner devant l'évidence. « Depuis la déclaration du Chancelier à la séance du Reichstag, le 4 août 1914, écrit le docteur Rœsemeier, ma conviction intime a été et est encore que, quelles que soient nos conjectures sur les causes plus profondes de la guerre, le crime de l'avoir déchaînée retombe sur les puissances centrales. » (Cité par le Temps, 10 juillet 1916.) Le docteur Rœsemeier, rédacteur de la Morgenpost de Berlin, qui, comme le fait remarquer le Temps, n'est ni socialiste ni pacifiste, n'est pas un antipatriote et on ne saurait suspecter sa sincérité. Il avait pu d'ailleurs se convaincre par des preuves nombreuses que le peuple et la cour désiraient la guerre avec la même ardeur. — Après la chute du ministère RibotDelcassé, écrit-il, je m'entretenais avec un rédacteur de la Tàgliche Rundschau, très bien renseigné sur les sentiments et les projets de l'état-major. Je lui fis remarquer que l'échec du ministère Ribot, dont on dénonçait en Allemagne les tendances nationalistes, pouvait être considéré comme une indication des désirs pacifiques de la France. — Ou bien, me répondit brusquement mon interlocuteur, les Français renonceront au service de trois ans, ou bien ils auront la guerre. — Aveu caractéristique et qui jette une lumière crue sur l'opinion de Berlin. L'Allemagne se serait évidemment résignée à la paix, à condition que le monde se courbât sous son hégémonie. Elle ne redoutait pas la guerre, parce qu'elle se croyait sûre d'une prompte victoire, et probablement même, elle la préférait, parce qu'elle y voyait le moyen d'atteindre plus rapidement le but définitif qu'elle poursuivait. Elle se fût cependant consolée de quelques lenteurs si à ce prix elle eût obtenu la renonciation de ses rivaux. Elle eût traité volontiers la France comme la Belgique, c'est-à-dire qu'elle eût étendu sur elle sa dédaigneuse protection, pourvu que la France trahît ses alliances abdiquât sa dignité et assistât sans coup férir à l'asservissement de la Serbie et à l'humiliation de la Russie.
A mon avis, écrit Maximilien Harden, qui joue avec éclat le rôle d'enfant terrible, «les gouvernants responsables ont souvent, non seulement le droit, mais le devoir de nier ce qui est vrai et d'affirmer ce qui est faux. Ce droit et ce devoir cependant sont subordonnés à une double condition : le manque de sincérité ne doit pas pouvoir être démontré et il ne doit pas être contraire à l'intérêt de l'État. » (Zukunft, 1" août 1914).— C'est une arme dangereuse que
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le mensonge et difficile à manier. Les successeurs de Bismarck n'ont pas moins de zèle que lui ou plus de scrupules ; ils n'ont pas la même adresse ; et avec une lamentable et puérile ingénuité, ils passent du cynisme le plus effronté ' aux subtilités les plus puériles et aux faux-fuyants les plus invraisemblables. Tour à tour, ils cherchent à dissimuler les faits les mieux établis ou ils avouent les crimes les plus odieux. Ils multiplient des révélations pour établir que la Belgique avait violé sa propre neutralité, sans s'apercevoir (lue leurs prétendus arguments qui sont en réalité visiblement contraires à leur thèse, ne sauraient dans aucun cas, et quelque graves qu'on les suppose, justifier les théories criminelles qu'ils ont d'abord avancées. — « Nous sommes contraints par la nécessité, et nécessité n'a pas de loi. Nos troupes ont occupé le Luxembourg et sont peut être déjà entrées eu Belgique. C'est contraire au droit des gens. . . Celui qui est menacé comme nous le sommes et se bat pour son bien le plus sacré, n'a qu'une pensée : s'en tirer comme il peut. » — (( La seconde faute, très grave, constate Maximilien Harden, commise au début de la guerre, a été le retentissant aveu que l'Allemagne a violé la neutralité belge, qui avait été établie sur la proposition de la Prusse et que l'Europe avait garantie... Ni Dieu ni diable ne peuvent désormais nous soustraire à cet aveu, pas même la démonstration que d'autres auraient vraisemblablement commis la même violation de neutralité. » M. de Bethmann- Hollweg a uneexcuse :1a thèsequ'il soutenait, le 4aoûtl914, il l'avait à plusieurs reprises développée devant le Reichstag et elle n'y avait trouvé que des approbateurs. « La force, disait-il le 30 rnai 1911, garantit la paix. Le faible est destiné à devenir la proie du fort : la vieille maxime demeure toujours vraie. Le peuple, qui ne veut pas ou ne peut pas dépenser suffisamment pour s'armer et faire son chemin dans le monde, tombe fatalement au second rang et sur la scène du monde ne joue plus qu'un rôle subordonné. Un autre, plus fort que lui, se présente aussitôt pour occuper la place qu'il abandonne. »
Toute la politique et toute la morale germaniques se résument dans cette sentence lapidaire. Lefaibleest destiné à devenir la proie du fort. — Était-il vraiment indispensable d'écrire tant de commentaires surKant et l'impératif catégorique pour nous ramener à ces mœurs des cavernes !
M. Chéradame n'avait pas à reprendre l'examen des documents diplomatiques qui offriront cependant encore longtemps aux chercheurs de savoureuses découvertes. Pour prouver la vanité des essais de justification qu'ont tentés nos adversaires, il s'est attaché aux faits qui ont suivi la déclaration de guerre. Il est bien évident que, si quelqu'un se plaint d'avoir été assailli à l'iraproviste, son affirmation semble suspecte dès que l'accusé est en mesure de prouver qn'il n'avait pas d'armes, que la route qu'il suivait le mettait dans une infériorité manifeste et que son ennemi avait un revolver complètement garni de cartouches et gardait à portée de la main un arsenal de fusils de précision. Il est de même difficile de prouver la loyauté de ses intentions et l'innocence de ses desseins quand on poursuit délibérément depuis de longs mois l'exécution d'un plan de rapine.
A ce double point de vue, les événements qui se .sont déroules depuis août 1914î sont singulièrement instructifs.
Sans parler même de l'Angleterre que les avertissements de quelques patriotes n'avaient pas tirée de sa quiétude absolue, la France et la Russie songeaient si peu à une attaque qu'elles n'avaient pas même étudié les conditions d'une guerre scientifique moderne et qu'elles assistaient avec la plus complète indifférence à la main-mise de l'Allemagne sur leur production industrielle et sur leur vie économique. L'immense travail d'enquête et de conquête que l'Allemagne avait organisé dans le monde entier, elles ne le soupçonnaient pas et, quand on le leur dénonçait, elles accueillaient avec un sourire de scepticisme ces contes de nourrice. Elles ne s'apercevaient pas des complicités que se créait Guillaume sur les territoires les plus éloignés. Elles se refusaient à prendre au sérieux des lois aussi significatives que la loi Delbruck qui, en permettant aux Allemands émigrés de se faire nationaliser dans les pays où ils s'étaient établis sans perdre leur qualité de citoyens de l'Empire, créaient à l'invasion tudesque les plus redoutables facilités.
Quand on étudie d'autre part les publications parues à la veille de la guerre, chez nos voisins, on est surpris de la franchise avec laquelle elles annonçaient dans leurs détails les plus minimes les plans que l'Allemagne a essayé de réaliser depuis. Une des habitudes et des habiletés de Bismarck consistait déjà à déconcerter ses adversaires par le cynisme de ses aveux et la brutalité de ses déclarations. Il aimait assez à jouer carte sur table, et il spéculait sur la surprise de ses interlocuteurs qui s'obstinaient à ne pas prendre au sérieux ses confidences et à n'y voir que les frivoles boutades d'un fanfaron fourvoyé dans leministère. Les diplomates les plus avertis haussaient de même les épaules quand on leur parlait des livres de Bernhardi, de Rohrbach ou de Tannenberg. Nous n'en avons compris le sens et la portée que depuis la guerre, parce que l'État-major allemand les a tous repris les uns après les autres : soulèvement de la Turquie et proclamation de la guerre sainte, défection de la Bulgarie et de la Grèce, insurrection d'Irlande, agitation au Maroc et dans l'Indo-Chine, efforts pour soulever la Chine, complots aux États-Unis, etc., etc.. Les naïfs se sont émerveillés de l'activité et des succès de la diplomatie germanique. C'est qu'ils ne savaient pas qu'il ne s'agissait que d'exécuter des projets depuis longtemps combinés et auxquels nous n'avons pas essayé de nous opposer, parce que nous ne les tenions pas pour sérieux.
Notre faute essentielle a été de ne pas voir pendant très longtemps que l'Allemagne ne poursuivait pas seulement telle ou telle conquête particulière, mais que ses ambitions se rattachaient à une conception générale qui n'était rien moins que la domination du monde. Cette formule nous paraissait creuse et vide : pour beaucoup de neutres, elle ne représente encore qu'une métaphore sans réalité et ils nous reprochent de recourir à de faciles effets deréthorique, quand nous prétendons défendre la liberté des peuples. Il suffit pourtant de ne pas fermer volontairement les yeux à l'évidence pour s'apercevoir que l'Allemagne ne se contente pas de succès partiels, mais qu'elle entend établir sur l'univers entier sa souveraineté.
Chez nos voisins, la doctrine impérialiste est l'expression d'une conception parfaitement préciseetextrêmementclaire. Elle est le produit naturel de l'orgueil germanique qui se présente sous des formes diverses chez les officiers nobles,
les professeurs d'Universités ou les grands industriels, mais qui, chez les uns et chez les autres, aboutit à la môme conclusion: la race allemande est supérieure aux autres races; elle a le droit par conséquent et même le devoir d'imposer son autorité aux autres peuples puisqu'ils sont hors d'état de se diriger eux-mêmes. « Cette guerre, écrivait Harden en novembre 1914, ne nous a pas été imposée par surprise. Nous l'avions voulue, nous devions la vouloir. L'Allemagne la fait en raison de la conviction immuable que ses œuvres lui donnent droit à plus de place dans le inonde et à de plus larges débouchés pour son activité ».
De quelle façon sera réalisée la conquête de l'Univers? — Tannenberg nous en a donné une idée très précise et très détaillée en 1911. — Il s'agit en somme de grouper autour de 80 millions d'Allemands et de Germains d'Autriche, renforcés par les Hollandais, les Flamands et les Suisses, — qu'on espère ramener assez vite à l'idée germanique en les associant aux bénéfices du pouvoir, — environ 100 millions de Slaves, de Latins ou de Welches, que l'on réduira à la situation de sujets de second degré, de métèques ou d'ilotes; on daignera leur laisser les métiers inférieurs et les admettre même dans l'armée prussienne, sous la sévère surveillance de cadres solides, mais ils n'auront aucun droit politique et seront soumis à une rigoureuse subordination.
La France, amputée des territoires qui s'étendent au nord de la ligne qui va du sud de Belfort à l'embouchure de la Somme, dimiuuée de ses populations les plus industrieuses, ruinée par une énorme contribution de guerre, cessera d'être une puissance indépendante. La Russie, privée de la Pologne, séparée de la Baltique, obligée d'abandonner la Lithuanie avec les gouvernements de Kovno, de Vilno et de Grodno, sera rejetée en Asie et perdra toute influence sur les peuples slaves. L'Angleterre, sans alliés et tenue en respect par les stations allemandes de Rotterdam, d'Anvers, de Calais et de Boulogne, sera obligée d'accepter les conditions du vainqueur, qui lui enlèvera quelques-unes de ses plus riches colonies et de ses possessions les plus importantes par leur situation géographique.
Autour de la Confédération germanique, constituée par l'Empire allemand actuel, l'Autriche-Hongrie, la Hollande, la Belgique, la Suisse, les départements du nord de la France, la Pologne russe, les provinces baltiques et lithuaniennes, — où 80 millions d'Allemands gouverneront 90 millions de sujets non allemands, — graviteront une série d'États vassaux : les petits royaumes des Balkans, surveillés par les Hohenzollern de Bucarest et les Cobourg de Sofia, et la Turquie que les Jeunes Turcs, largement payés, tiendront solidement en main. On formera ainsi un immense Empire, peupléde plus de 200 millions d'hommes et où 80 millions de Germains joueront le rCile d'une aristocratie conquérante, qui exploitera à son profit le travail des vaincus.
La réalisation de ce programme rendrait fort problématique toute tentative ultérieure de libération de l'Europe. L'Allemagne se trouverait en effet maîtresse de positions stratégiques de premier ordre, l'Adriatique, l'Egée, les Dardanelles, le canal de Suez, le golfe Persique. Elle pourrait mobiliser sans difficulté 15 millions de soldats au minimum et plus. probablement 20 millions. Les colonies qu'elle
arracherait à l'Angleterre et les territoires qu'elle conserverait dans l'Amérique du Sud, sous prétexte que ses nationaux y sont nombreux, assureraient à son industrie les matières premières qui lui sont indispensables et lui permettraient d'étouffer toute concurrence. Elle préparerait dans les séminaires de ses Universités les professeurs et les savants qui plieraient les esprits à ses méthodes et deviendraient les prêtres serviles et enthousiastes de son culte. Pour punir le Japon de sa révolte et de ses victoires impies, elle organiserait contre lui la Chine, dont ses factoreries contrôleraient le travail et dont ses ofiiciers formeraient les innombrables bataillons. Elle surveillerait les États-Unis par ses établissements du Pacifique et de l'Amérique du Sud et elle leur imposerait ses présidents par les voix de ses immigrés. Le monde entier deviendrait ainsi une sorte de colonie de la Germanie, s'inclinerait devant sa volonté, enrichirait ses négociants, chanterait les louanges de son génie et ploierait les genoux devant son Dieu, le Hohenzollern, casqué et ganté de fer.
Rêveries de quelque songe-creux! dira-t-on. Hallucinationsde cerveaux malades quehantentles chimères! — Comment expliquer cependant que, depuis le commencement des hostilités, ce soient ces prétendues folies que l'Allemagne s'efforce de réaliser. Comment, s'il ne s'agissait pas d'un plan depuis longtemps médité et dont les grandes lignes .avaient été minutieusement étudiées, en eût elle poursuivi l'exécution avec tant de méthode et de conscience !
M. de Bethmann-Hollweg, cet ineffable chancelier dont la cynique candeur sera un objet de stupeur et d'amusement pour la postérité, ne s'est évidemment pasdouté qu'en même temps qu'il affirmait que l'Allemagne n'avait jamais songé à la guerre, il fournissait à ses adversaires une preuve irrécusabledesa déloyauté? N'a-t-il pas déclaréque,pourqueles négociations s'engageassent avec quelque chance de succès, il était indispensable que les Alliés acceptassent pour base la carte de guerre, telle que l'avait dressée l'offensive germanique. — L'aveu est vraiment dénué d'artifice. H dénonce aux moins clairvoyants le but réel du guet-apena de 1914. Ce que voulaient ces sévères vengeurs de la morale et du droit qui dénonçaient avec indignation les Serbes complices du meurtre de Sarajevo, c'était la conquête des Balkans, la soumission de la Turquie, l'asservissement de la Belgique, le démembrement et la ruine de la France et de la Russie, c'est à-dire l'anéantissement de toutes les résistances qui s'opposaient à l'hégémonie mondiale de l'Allemagne.
Nous nous étonnons quelquefois de la ténacité avec laquelle nos adversaires ont supporté des pertes terriblement lourdes et de la résistance dont témoignent leurs soldats. — C'est qu'ils croient toucher au but. Ainsi que le rappelle très justement M. Chéradame, « l'Allemagne, sur les trois millions et demi de kilomètres carrés qu'elle visait à conquérir, a réussi à en occuper, d'une manière ou d'une autre, près de trois millions ; elle a ainsi réalisé son plan dans l'énorme proportion de 87 "/o, soit tout près des neuf dixièmes ! »
Ces succès, pour éphémères qu'ils soient, ont exalté son fanatisme belliqueux, en même temps qu'ils l'on amenée à dévoiler sans ambages ses vastes desseins. — Les buts de la guerre sont atteints, écrivait sans détours et sansembarras,
en décembre 1915, la Gazette de Francfort qui, encore pendant les premiers mois de 1914, combattait avec éloquence es abus du militarisme prussien.
De semblables aveux, d'autant plus décisifsqu'ils viennent des groupes que nous étions autorisés à considérer comme relativement modérés, suffiraient à convaincre les plus sceptiques. Ils révèlent l'immensité du péril dont la mégalomanie teutonne menace le monde. Ils démontrent la nécessité d'une lutte sans merci qui ne sera terminée que quand l'Allemagne, définitivement écrasée, aura été mise pour longtemps hors d'état de nuire. En face de monomanes de la plus redoutable espèce, nous avons pour devoir impérieux de nous remémorer sans cesse l'avenir qu'ils nous préparaient. La lutte que nous soutenons ne vise pas tel ou tel objet particulier, mais l'anéantissement même de l'Impérialisme tudesque. Il faut qu'il soit si complètement ruiné que toute pensée d'une revanche apparaisse comme absurde. Si par malheur nous nous arrêtons avant d'avoir complètement muselé le monstre, nous nous préparerons le plus douloureux des réveils.
E. Denis.
(A suivre).
Les Magyars et la Hongrie