SERBES DE HONGRIE ET MAGYARS
Les relations entre Serbes et Magyars datent de très longtemps. A la fin du ix" siècle et pendant le cours du x*, les Magyars descendirent dans les grandes plaines de la Hongrie actuelle et trouvèrent établis dans la Transylvanie et le Banat d'aujourd'hui les ancêtres des Serbes et des Croates, l'endant la domination de la dynastie des Arpads, l'influence des Serbes en Hongrie était telle qu'au xii" siècle deux Serbes figurent comme, comtes palatins, les plus grands dignitaires de la Hongrie {cornes palatinus régis).
Vers la fin du xiv^ siècle, les relations des Serbes avec les Magyars deviennent encore plus intimes, et rien ne les interrompt pendant le xv« siècle tout entier.
Après la bataille de Kossovo, en 1389, le despote Stefan Lazarévitch et ses successeurs cherchent l'appui de la Hongrie pour résister à l'invasion ottomane. Lazarévitch promet au roi Sigismond la cession de Belgrade et de Golubac (sur le Danube) et reçoit en échange de vastes territoires en Hongrie méridionale. Après lui, le despote Georges continue à orienter sa politique vers la Hongrie et étend ses possessions dans le Banat et la Sirmie. Les despotes serbes ont le titre de magnats hongrois et exercent sur leurs territoires les pouvoirs judiciaires et administratifs. L'autorité du despote Georges est si étendue qu'il jouit du droit exclusif de nommer le Joupan (comes, ispân) dans le comitat de Szâtmâr.
Les despotes serbes établissent dans leurs propriétés de la Hongrie méridionale des colonies serbes compactes. Après le désastre de la Serbie en 1439, les migrations des Serbes dans le sud de la Hongrie deviennent de plus en plus nombreuses et, pendant le rogne4u.ro} Mathias (1458-..
1490) l'affluence grandissante des Serbes dans le Banat et ensuite dans la Batchka, entre le Danube et la Tisza, donne à la Hongrie méridionale un caractère serbe qui s'accentue continuellement. La condition des Serbes ainsi transplantés en pleine Hongrie était absolument différente de celle qu'ils avaient connue dans leur patrie balkanique. L'autorité du souverain, si forte sous les premiers rois de la dynastie arpadienne et le règne de Charles I«' et de Louis-le-Grand delà famille d'Anjou, s'afïaiblitet disparaît complètement pendant le xv» et le xvi" siècles.
Le roi laisse tomber la plupart de ses prérogatives aux mains de la haute noblesse civile ou ecclésiastique, qui possède d'énormes latifondia. Il n'est plus, surtout après I3 mort du roi Mathias, que le primus inter pares, comme dans les États féodaux de l'occident. La petite et moyenne noblesse, pour se défendre contre les empiétements de la haute aristocratie, réussit à étendre de plus en plus l'autonomie des comitats, qui, aux xv^et xvi« siècles, deviennent des sortes de provinces mi indépendantes, même au point de vue militaire. La noblesse des comitats envoie ses représentants à la diète hongroise où se forment peu à peu deux corps distincts : la Chambre des Magnats (primitivement le Conseil Royal) et la Maison des délégués de la Noblesse des Comitats, des villes et du clergé inférieur. A côté des comitats quelques unités d'un ordre supérieur jouissaient d'une autonomie plus étendue : la Transylvanie,' dont le voïvode était presque indépendant de la Hongrie; le Banat, pays-frontière, qui jouissait dès le xiv^siècl» d'une organisation administrative et politique distincte. Les régions de Koumanes entre le Danube et la Tisza, les Saxons de Zips et de Transylvanie et les Sicules, possédaient aussi des droits et privilèges spéciaux. Mentionnons enfin la frontière militaire serbe, avec son organisation spéciale, soumise aux autorités centrales de Vienne.
La Hongrie n'était donc qu'une mosaique de régions autonomes diiïérentes et il est inexact de parler d'une unité historique hongroise; l'unité politique du royaume ne date que des temps les plus récents, du Compromis de 1867.' Jusqu'au xix" siècle, le peuple magyar fixé sur les propriétés seigneuriales ne possède aucun droit politique; soumis aux tributs et aux corvées, il est depuis le xvi** siècle attaché à la glèbe et ses nombreuses révoltes témoignent de l'oppression et de la misère économique qu'il subit.
La colonisation serbe qui, depuis le roi Mathias, se poursuivait dans un but militaire, assurait aux immigrés, chargés de la défense de la frontière méridionale contre les Turcs, une position exceptionelle. La population magyare du Banat et de la Batchka, reculant devantla menace turque, se retirait vers le nord et cédait la place aux Serbes qui obtinrent une situation privilégiée. En 1471, le roi Mathias organise une « despotie )) serbe et lui donne comme chef Vouk, le petit-fils du despote Georges de Smederevo (Se-' mendria). Cette despotie constituait une unité autonome de plus, avec des droits spéciaux et des devoirs particu» liers. C'est grâce aux efforts héro'i'ques des habitants dé cette marche serbe que la Hongrie put défendre pendant' quelques dizaines d'années après la ruine des États balka^ niques, son indépendance contre l'envahisseur turc. ■*
Les despotes serbes en Hongrie jouent un rôle important • jusqu'à la catastrophe, de Mohâcs (en 1526).--A'Côiéd^u«^
La Nation Tcbéoub
les noms de seigneurs serbes très nombreux sont restés célèbres : l'étendue de leurs domaines et le nombre de leurs soldats les firent admettre au nombre des premiers magnats hongrois (officiales banderiati). Ce sont les familles Jakchitch, Belmoujévitch, Bakitch, etc. L'importance des possessions des despotes serbes, la densité de leur population sont sufBsament mises en lumière par les obligations militaires qui étaient exigées d'eux. Tandis que le Banderiale Regestum de 1498 ne demande aux magnats les plus puissants tels que le voïvode de Transylvanie, le ban de Croatie, le comte des Sicules et le joupan de Temes, que d'organiser chacun un banderium de 450 cavaliers, il impose au despote serbe d'équiper en cas de guerre 1.000 cavaliers. {Despotes autem équités mille dare tenebitur). Son banderium a le même nombre d'hommes que celui du roi de Hongrie, banderium regale. Les faveurs spéciales dont jouissent les Serbes en Hongrie méridionale amènent au début des conflits avec la haute aristocratie magyare, avec le clergé et la noblesse des comitats qui prétendent traiter les Serbes comme un peuple inférieur et les assimiler aux serfs (jobbagiones). Mais le nombre prépondérant des Serbes dans la Hongrie méridionale réduit à néant les prétentions de leurs adversaires. Les Magyars se replient vers le nord et la Hongrie du sud devient un pays de caractère nettement serbe. Sur le territoire du Banat, de la Batchka et de la Barania d'aujourd'hui s'étendent huit évéchés serbes avec quinze monastères, dont onze dans le Banat seul, fondations des despotes et des seigneurs.
Apres la bataille de Mohàcs en 1526, pendant les luttes pour le trône de Ferdinand Habsbourg et de Jean Zapolia, les Serbes jouent un rôle important aux côtés de « l'empereur Jean » qui siège à Soubotitsa (Srabadka). C'est grâceau secours des Serbes que Ferdinand I" l'emporta sur Zapolia dans l'ouest de la Hongrie.
Même pendant la domination turque les Serbes conservent la prédominance dans ces parages. L'insurrection du Banat, en 1594, avait pour but de briser le joug turc et de former une nouvelle despotie serbe sous le prince Bdtory, avec lequel les révoltés avaient des intelligences.
Les idées d'indépendance, de reconstitution d'une monarchie serbe trouvent à la fin du xvii" siècle un représentant éminent dans le despote Georges Brankovitch, originaire du Banat. Après la reprise de Budapest, en 1686, et la délivrance de la Slavonie, l'appétit de nouveaux territoires se réveille chez l'empereur Léopold 1", appétit qu'excite et entretient la curie romaine. Non content d'avoir délivré la plus grande partie de la Hongrie et d'avoir réuni, en 1687, la Transylvanie aux pays des Habsbourgs, il rêvait d'ajouter à ses possessions les pays balkaniques, la Moldavie, la Valachie. De cette période date la politique orientale de l'Autriche, politique qui va provoquer la résistance de la Turquie, de la Russie, de la Pologne et de la république vénitienne. Brankovitch apparaît alors et s'efforce de constituer un grand état Yougoslave des Alpes Karniques jusqu'au Rhodope sous le protectorat de la maison des Habsbourgs. Tout en comprenant ce qu'up tel plan pouvait présenter de dangereux pour les intérêts de sa dynastie, Léopold !•• n'en chercha pas moins à exploiter lès ambitions nationales de Çreorges. Menacé en même
temps par Louis XIV et la Turquie, il attribuait une importance primordiale au concours des Serbes soumis à la domination ottomane qui devaient lui ouvrir les portes de la première ville balkanique. Reconnaissant en Brankovitch le successeur des despotes serbes de jadis, l'empereur Léopold lui avait conféré en 1688 le titre de comte hongrois. Mais quand il vit, en 1689, que le chef serbe commençait à fomenter l'insurrection parmi ses compatriotes, l'empereur conçut quelques soupçons sur ses intentions et décida de ne pas laisser s'établir un État yougoslave. Attiré insidieusement dans le camp de Louis de Bade, Brankovitch fut arrêté en octobre 1689 à Orsava, conduit à Vienne, et de là dirigé sur Éger en Bohême, où il mourut prisonnier en 1711, pleuré par tout le peuple serbe. Il écrivit en captivité un grand ouvrage historique de plus de deux mille cinq cents pages, qui témoigne de sa grande érudition, de son talent d'écrivain et de son patriotisme ardent.
L'année 1690 a une importance particulière dans l'histoire des Serbes en Hongrie. Avec le patriarche de Petch, Arsène III, ils avaient soutenu de toutes leurs forces l'action de l'Autriche dans les Balkans. Le recul vers le Nord des Autrichiens qui se dessine à la fin de 1689, entraîne celui d'une grande partie de la population serbe avec le patriarche, les évêques et les notables vers Belgrade. L'avance des Turcs au printemps 1690 fut si soudaine et si rapide qu'on craignit que la Hongrie, récemment reconquise, ne retombât dans les mains de l'ennemi : elle était surtout menacée dans la région du Banat, que les Turcs avaient toujours possédée. Les récentes conquêtes autrichiennes étaient remises en question; le patriarche, Arsène III, choisit ce momentpour passer avec son peuple sur la rive gauche de la Save et du Danube. L'arrivée du patriarche, accompagné de trente mille familles, fut précédée par des négociations avec la cour de Vienne qui aboutirent au fameux privilège de l'empereur Léopold I", daté du 21 août 1690. Le peuple 'serbe en Hongrie est reconnu par ce privilège comme une unité politique (communitasRasciana),k laquelle Léopold I*', souverain de la Hongrie, accorde des droits spéciaux. Les Serbes conserveront leurs anciennes coutumes sous l'autorité de leurs propres chefs, sans être soumis aux pouvoirs des comitats. En dehors des garanties pour l'exercice de leur confession, les Serbes en leur qualité de militaires, constituent une sorte de noblesse et sont exemptés de toutes les redevances qui pesaient sur les jobbagiones en Hongrie.
Dès le xiii* siècle, les rois de Hongrie, Etienne V et Ladislas IV, avaient accordé aux Saxons de Zips et aux Koumanes entre le Danube et la Tisza, des droits particuliers. Léopold l" continue en 1690 une vieille tradition. Le privilège forme, en effet, à la fin du xvii'siècle en Hongrie, l'élément constitutif du droit public. L'empereur avait accordé la charte de 1690 par l'intermédiaire de la Chancellerie de la Cour d'Autriche, sans s'adresser suivant l'usage à la Diète et à la Chancellerie hongroises. La Cour de Vienne, qui avait arraché la Hongrie aux Turcs, commençait à montrer des tendances centralistes vis-à-vis de la Hongrie et tendait à la considérer comme sa conquête
propre, ainsi qu'en témoignent les décisions de la Diète de Presbourg 1687, et elle espérait se servir des Serbes, non seulement contre les Turcs, mais contre les Magyars.
Entre les Magyars et la Maison d'Autriche, les Serbes se trouvaient dans une position particulièrement défavorable. La noblesse magyare et les autorités locales rongeaient leurs privilèges que le pouvoir central de Vienne aurait voulu lui aussi supprimer. La crainte seule de la puissante aristocratie magyare poussait Vienne à ménager les Serbes. En 1705, l'empereur Joseph n'a pas assez d'éloges pour leur fidélité pendant l'insurrection de Râkoczy, mais son successeur Charles VL quelques années plus tard, réduit considérablement leurs droits.
Après la reprise du Banat en 1718, le nombre des Serbes augmente en Hongrie, mais leur situation n'en deveint pas meilleure. Exposés aux injures des seigneurs et du clergé magyars, ne trouvant pas d'appui à Vienne, ils se tournent vers la Russie, orthodoxe et fraternelle. En 1741, Marie-Thérèse supprime la marche de frontière serbe sur la Tisza et le Maros et soumet les habitants serbes à la juridiction des comitats; un grand nombre des Serbes de cette région, — 100.000 environ — passent alors dans la Russie méridionale. L'impératrice qui a vite oublié le dévouement des Serbes en Bavière, en Bohême et en Italie, les sacrifie aux Magyars, en même temps que le clergé et la noblesse magyars font tout pour leur rendre impossible le séjour dans la Hongrie qu'ils ont défendue au prix de tant de sang. Par le Rescriptum Declaratorium de 1779, la cour leur enlève leurs anciens privilèges.
A ce moment, un parti prend naissance parmi les Serbes hongrois, pour essayer une réconciliation avec les Magyars. Mais la morgue hautaine de la noblesse magyare fait échouer cette tentative et prouve aux Serbes qu'une entente était impossible. Dès la fin du xviii*' siècle en effet les Magyars, pour combattre les tendances germanisatrices de la maison d'Autriche, cherchent à transformer la Hongrie polyglotte en un état magyar unifié. Les Serbes se rallient alors au point de vue antimagyar de Joseph IL Instruits par les expériences douloureuses du passé, ils n'ont évidemment qu'une confiance très limitée dans la cour de Vienne mais le péril magyar est plus rapproché et plus urgent.
Le sahor serbe qui eut lieu en 1790 à Temesvar, le centre serbe le plus important à cette date, formula avec netteté les revendications nationales. Imbus des souvenirs de l'ancienne despotie serbe en Hongrie, les membres de cette assemblée demandèrent à l'empereur Léopold II la constitution du Banat comme province serbe autonome avec à sa tête, Alexandre, fils de l'empereur, en qualité de despote serbe. La cour de Vienne était disposée à faire des concessions: les Magyars avaient entamé des pourparlers avec le roi de Prusse Frédéric-Guillaume II. La crainte d'un conflit armé avec les Serbes et la possibilité de la création d'une province serbe autonome, les rendit plus dociles. Ils renoncèrent à une partie de leurs exigences et comme d'habitude les Serbes furent sacrifiés. Le Banat fut incorporée la Hongrie par l'article 28, elles Serbes devinrent, en vertu de l'article 27 de la même loi 1790-91, citoyens
ongrois.
Pour les affaires relatives au culte et à l'instruction
publique, les Serbes furent exceptionnellement soumis à une autorité centrale nouvellement fondée à Vienne, la Chancellerie illyrienne de Cour. Il est évident que par cette réserve l'empereur Léopold II cherchait à se réserver un moyen d'action contre les Magyars.
La fin du xviii" siècle est importante dans l'histoire des Serbes en Hongrie. Privée de sa situation privilégiée, la plus grande partie du peuple, à l'exception des granitchars (soldats de frontière), qui avaient une organisation à part, tombe sous la juridiction seigneuriale, devient la proie des spahis magyars et partage le sort misérable de ses voisins qui depuis des siècles sont soumis à un véritable esclavage. La situation des Serbes ne va qu'empirer pendant le xix" siècle, car la conscience nationale des Magyars se développe et en même temps leur ambition de faire de la Hongrie un État exclusivement magyar.
(A suivre)
RaDONIA JOVANOVITCH
L'Église Catholique, rAutriche=Hongrie et la Guerre
On considère généralement l'Autriche-Hongrie comme un état ultracatholique en raison des traditions des Habsbourgs, traditions que le Vatican a su habilement utiliser pendant ces derniers siècles. Quelques milieux catholiques dans les États de l'Entente s'inquiètent en voyant son existence menacée, et craignent que sa disparition n'affaiblisse la puissance de l'Église romaine. Ils se trompent, et un examen plus attentif de la vraie situation du catholicisme en Autriche avant la guerre et des possibilités de son développement après les hostilités dans certains États futurs érigés sur les ruines de la monarchie actuelle les convaincrait du contraire. Contentons-nous aujourd'hui d'examiner quelle a été l'attitude des catholiques à l'intérieur de l'Autriche, et principalement dans les pays tchèques, qui tout en connaissant bien les liens étroits qui existaient entre le Vatican et les Habsbourgs, voulaient cependant concilier leurs aspirations nationales avec la prospérité de l'Église catholique. Cet examen nous permettra de prouver que les craintes et les hésitations des catholiques, qui, en France et ailleurs, s'effraient des conséquences du démembrement de l'Autriche-Hongrie ne sont nullement partagées par ceux qui sont les principaux intéressés, c'est-à-dire les catholiques des pays tchèques.
Nous allons soumettre à nos lecteurs une série de faits susceptibles de leur fournir des éclaircissements sur cette question d'actualité.
Peu de temps après la déclaration de guerre, quand l'union sacrée fut déclarée entre les partis politiques tchèques, les deux partis catholiques tchèques, qui plus tard fusionnèrent en un seul parti, se joignirent au bloc national. Le peuple tout entier haïssait le gouvernement de Vienne pour sa politique antislave, et considérait l'Autriche comme directement responsable de la catastrophe. Le simple paysan catholique, en allant le dimanche à la messe, n'arrivait pas à comprendre la conduite de son sou-
La Nation Tchéqdb
verain, et, bon patriote tchèque, ne lui pardonnait pas de faire le jeu des Allemands et des Magyars. Il sentait que les actes du gouvernement de Vienne avaient quelque chose d'antichrétien . Et, quand des libres penseurs accusaient devant lui l'Ëglise catholique de n'avoir pas su empêcher le déclanchement de cette guerre en faisant agir l'influence qu'elle possédait à Vienne, il reconnaissait avec douleurque la frivolité avec laquelle on s'était décidé à la guerre à Vienne, dans la ville qui passait pourle palladium de la religion romaine, fournissait des arguments sérieux aux adversaires du catholicisme et de l'Eglise.
Il comprit dès lors que l'Étal autrichien s'était toujours servi de l'Église catholique comme d'un instrument de domination et d'oppression. Relisant l'histoire tchèque, il se rendit compte que les Habsbourgs ne s'étaient montrés si ardents catholiques, que pour tirer des avantages de leur religion et utiliser l'Église comme agent pour réaliser leurs ambitions personnelles. Il vit qu'en agissant ainsi, en faisant du culte un instrument d'oppression, l'État nuisait terriblement aux véritables intérêts de l'Église et de la religion. La cour de Vienne, en efïet, avait fait de chaque curé un agent secret, de chaque prêtre un espion. Elle chargeait les évèques et les archevêques d'une véritable mission policière en leur demandant de surveiller les écoles, les communes, la vie publique, les journaux et les livres Elle a abaissé le rôledu prêtre etducuré eofaisantd'eux desdénonciateurs. L'Autriche a déconsidéré l'Egliseen lui arrogeant des privilèges qui ne lui donnaient aucune force et qui fournissaient au contraire des armes redoutables à ses adversaires.
Le bas clergé, sorti du peuple et qui avait fréquenté l'école nationale tchèque, partageait les sentiments des fidèles et s'en cachait à peine.
Dès le commencement de la guerre, le peuple catholi(|ue fut blessé par les agissements du gouvernement (jui, après avoir déclaré la guerre, demanda aux évêques d'envoyer dans toutes les paroisses des lettres apostoliques stigmatisant les ennemis de la monarchie, obligea le clergé slave à dire des prières pour la victoire de l'Allemagne, et exigea des croyants des manifestations de loynuté en présentant la cause de l'Autriche comme celle de l'Église.
Le peuple se montra fort mécontent de cette exploitation de ses sentiments religieux. Au mois de septembre 1914, des scènes très signihcatives se passèrent dans beaucoup d'églises de campagne en Bohême. Quand le curé commença à lire la lettre de l'archevêque, la plupart des fidèles quittèrent ostensiblement l'église. Il en résulta plusieurs procès devant les conseils de guerre, oU les personnes qui avaient quitté l'église furent accusées d'avoir troublé sciemment l'exercice du culte.
Dans d'autres villages, les croyants assistèrent en foule a des sermons où les curés ne craignaient pas de menacer ouvertement ceux qui ont provoqué la guerre d'une juste punition du ciel, et tous les assistants comprenaient qui était visé par les paroles du prédicateur. En résumé, les classes populaires tchèques manifestaient exactement les mêmes idées et les mêmes sentiments que le reste do la nation.
Tous les milieux catholiques en Bohême acceptèrent dès le début de la guerre le programme national de l'Union
sacrée. La presse catholique tchécoslovaque suivit la même ligne de conduite que celle des autres partis, et, dans certaines circonstances, elle se montra plus courageuse encore. Bien avant le journal socialiste, le quotidien catholique de Prague reçut de la police l'avertissement qu'il serait supprimé s'il ne cessait pas sa campagne hostile à l'Autriche. Les journaux catholiques de province furent interdits l'un après l'autre pour avoir protesté contre la guerre. On a suspendu un journal pour avoir publié une gravure représentant Jésus-Clirist qui recommande la paix sur la terre. Des rédacteurs de journaux catholiques ont déserté, ils furent condamnés à de longues années de prison. Les plus hauts fonctionnaires tchèques de l'Église, les catholiques occupant de hautes fonctions dans l'administration ou la magistrature, se déclarèrent contre l'Autriche et pour la libération de leur nation du joug de Vienne.
Tous étaient exaspérés du rôle ([ue le gouvernement avait fait jouer à l'Église; ils ne pouvaient pardonner à la dynastie la posture dillicile dans laquelle elle les avait mis en face de leurs anciens adversaires politiques et la situation terrible à l'égard de leur propre conscience, où ils se trouvaient par suite de la légèreté des hommes d'État de la monarchie, qui venaient de porter indirectement des coups si terribles à FÉglise.
Le sentiment national tchèque donnait encore plus de force à ces considérations. Avec les autres classes, les catholiques reconnurent que la guerre actuelle est un attentat contre la nation tchèque. Toute la nation lesentait d'instinct et les catholiques les plus fervents de Bohême ne purent que suivre le courant général. Ils comprenaient en elïet que s'ils ne suivaient pas l'opinion publique, si les prêtres et les curés ne manifestaient pas ouvertement leur hostilité à l'État qui avait commis ce crime contre la nationalité tchèque, l'Église pourrait difficilement conserver ses anciennes positions dans les pays tchécoslovaques.
Cet état d'esprit était si général en Bohême que les milieux hostiles aux catholiques eux-mêmes manifestèrent la confiance la plus complète pour des hommes qui autrefois leur étaient suspects comme cléricaux et à qui futconfiée la direction de la politique tchèque pendant la guerre. Un journal qui autrefois était considéré comme réactionnaire, etpassaitpour l'organede l'Église, devint tout à coup la feuille la plus lue dans tous les milieux. Ce fut l'union sacrée réelle, oii l'élément catholique figura à côté des radicaux tchèques les plus avancés.
Les catholiques tchèques furent encore confirmés dans leur attitude par la tactique du gouvernement.
Dans sa germanisation systématique des pays tchèques, le gouvernement ne craignait pas de se servir de l'Église pour arriver à son but, sans ci'aindre de la compromettre. Pour dominer la Bohême, les Allemands ne se contentaient pas des moyens d'action i|u'ils possédaient dans les adnii nistrations politiques et judiciaires, dans les'cheminsdefer. dans les postes, etc., ils essayèrent également de mettre en œuvre l'organisation ecclésiasti(]ue. Il y a (|uelques mois, l'archevêqued'Olomouc (Moravie), Mr. Bauer, mourut. Les autorites décidèrent de le remplacer par l'archevêque de Prague, le princeSkrbensky qui, n'étant pas Allemand, était très impartial et très bien vu des Tchèques. Olomouc au. point de vue politique est un centre insignifiant. Par contce.
La Nation Tcrèqub
Prague a une importance politique capitale, et, au moment où les Allemands voulaient procéder à la germanisation de la Bohême, il leur était nécessaire d'avoir à l'archevêché de Prague un Allemand énergique, capable de les appuyer dans les sphères ecclésiastiques. Ils décidèrent de faire nommer à l'archevêché de Prague, l'évêque de Brno (Brunn), lecomte Huyn, un Allemandfanatiqueetpopulaire dans les milieux pangermanistes. Pour réaliser ce plan, le gouvernement de Vienne força d'abord le prince Skrbensky à accepter la candidature au poste d'archevêque d'Olomouc. Puis il réussit à briser la résistance des milieux catholiques tchèques en Bohême et en Moravie. L'élection se passa dans des conditions tout à fait anormales et contraires aux traditions et aux règlements. Quelques électeurs protestèrent, voulurent faire annuler l'élection, mais le gouvernement parvint à obtenir l'assentiment et la confirmation du nonce apostolique et du Saint-Siège lui-même.
Puis il entama une nouvelle lutte pour faire accepter son candidat comme archevêque de Prague. Les catholiques tchè(]ues essayèrent vainement de faire élire un de leurs compatriotes. Le gouvernement avait préparé la place pour le comte Huyn et ne voulait pas la laisser à un autre. Pour briser l'opposition des Tchèques, il les menaça de diviser l'archevêché de Prague en deux diocèses, tchèque et allemand. Enfin, comme les tractations derrière les coulisses du monde catholique on Bohême duraient trop longtemps, il décida simplement que le seul candidat acceptable était le comte Huyn, et celui-ci fut élu.
Cette manière de procéder a exaspéré non seulement la population, mais aussi le bas et le haut clergé tchèque. Celait une nouvelle preuve du sans-gêne avec lequel le gouvernement voulait se servir de l'Église pour les besoins de sa politique. Le peuple et le clergé national furent confirmés dans leur résistance et dans leur sentiment contre un État qui se disait toujours l'appui et le défenseur de l'Église catholique, et qui par son attitude, ne faisait que la discréditer aux yeux de tous, croyants ou non, parle rôle qu'il lui faisait jouer.
Les classes populaires catholiques ainsi que le clergé luimême ont donc reconnu que le démembrement de l'Autriche et la création d'un État tchè(iue indépendant ne pourraient être nuisibles à l'Église. Au contraire, la destruction de l'Autriche-Hongrie libérera l'Église d'une servitude indigne et lui rendra sa liberté. B.
ECHOS ET NOUVELLES
Le Congrès des nationalités à Lausanne. — Le principe des nationalités est appelé 6 jouer dans cette guerre un rôle considérable. Il semble, aux yeux de beaucoup d'hommes d'État, devoir servir de base à la constitution de l'Europe de demain. Mais son application immédiate menace avant tout l'existence de l'Autriche-Hongrie et l'intégrité de l'Allemagne.
C'est pourquoi les deux États centraux cherchent par tous les moyens possibles à discréditer un principe si dangereux pour eux. Le Congrès des nationalités qui s'est, tenu
à Lausanne le 27 juin et les jours suivants est un exemple typique des méthodes par lesquelles les Austro-Allemands s'efforcent de déconsidérer les idées qui les gênent.
L'Allemagne et l'Autriche-Hongrie ont envoyé à leurs frais au Congrès de Lausanne « des représentants » de toutes les nationalités et de toutes les tribus sous la domination des pays Alliés, avec la consigne de revendiquer leur indéy pendance et leur liberté. C'était simplement la tactique propre aux agents provocateurs : pour discréditer une idée, il suffit de l'exagérer jusqu'à l'absurdité.
Cette manœuvre a partiellement réussi. Quelques publicistes, en Suisse, en France etailleurs, se sont laissés duper. Ils ont écrit des articles sur « une fausse idée claire », émis quelques réserves sur l'application du principe, sans se douter qu'ils faisaient simplement le jeu de l'Allemagne.
Les deux Puissances Centrales qui ont délégué au Congrès non seulement les « représentants » des nationalités opprimées par leurs adversaires, mais aussi leurs agents provocateurs, leurs espions et leurs consuls, cherchaient de plus à ruiner l'influence morale des Puissances de l'Entente sur les neutres, qui considèrent la cause des Alliés comme celle des petites nationalités. Il s'agissait de montrer que les vrais oppresseurs sont les Alliés. Sur ce point, le succès fut médiocre. Les Tchèques, ayant compris la manœuvre, refusèrent de participer à cette comédie, et protestèrent publiquement. Les Serbes, les Croates et les autres les imitèrent. Les Polonais, à part quelques individus aux gages de la Prusse, s'abstinrent également : ainsi le congrès s'est révélé comme une démonstration ridicule, organisée par quelques hommes bien intentionnés, dont la naïveté avait été indignement exploitée par les agents des gouvernements austro-allemands.
Les débats du Congrès, où l'on permit toutes les attaques conlre les Alliés, tandis que les adversaires de l'Autriche et de l'Allemagne ne purent prendre la parole, et les compterendus satisfaits de la presse allemande et austro-magyare ont suffisamment démontré le caractère de cette manifestation.
Le Congrès fut en somme un échec complet pour les agents payés par les Puissances Centrales qui ne réussirent qu'à discréditer une fois de plus leurs propres gouvernements. Quant à ceux qui se laissèrent induire en erreur, ils regrettent aujourd'hui d'avoir compromis en une telle compagnie l'idée qui leur était chère.
L'Autriche, province allemande. — Les Allemands aussi bien que les Magyars furent toujours habiles à dissimuler la vraie situation intérieure de la monarchie danubienne et le rôle qu'ils réservent à l'Autriche Hongrie dans l'exécution du plan pangermaniste. Aujourd'hui encore, après tant d'expériences et de déceptions, un certain nombre d'illusionnés persistent, tout en combattant l'Allemagne et le pangermanisme, à conserver leur confiance dans la « vitalité de l'Autriche » et rêvent même une puissante monarchie autrichienne, ennemie de l'Allemagne. Nous avons beau faire sans cesse appel au témoignage des faits irréfutables pour prouver l'absorption complète de l'Autriche par l'Allemagne, l'idée absurde d'une monarchie des
Habsbourgs se dressant contre l'Allemagne est toujours vivace au grand profit des Allemands d'Autriche et des Magyars, heureux d'entretenir une illusion si utile pour cacher leurs vues et masquer le plan pangermaniste basé avant tout surla domination germano-magyare de l'Europe centrale.
Tandis qu'à l'étranger, surtout dans les pays neutres, les Autrichiens déclarent qu'ils veulent rester indépendants de .l'Allemagne et qu'ils ne prétendent aucunement assujettir les Slaves d'Autriche, ils s'efïorcent d'écraser complètement ces derniers et de faire de la Gisleithanie un état unifié, centralisé et allemand qui, au moment des négociations de paix, apparaîtrait déjà comme faisant essentiellement partie d'un bloc germanique solide et indissoluble.
Nous voulons aujourd'hui attirer l'attention sur un document des plus importants qui met en lumière le rôle réservé à l'Autriche par les Allemands. On se souvient que les partis autrichiens-allemands ont élaboré, au mois d'avril dernier, un programme de réorganisation de l'Autriche- Hongrie après la guerre, appelé « le programme de Pâques ». La publication intégrale n'en fut pas permise. On n'apprit que plus tard, par une indiscrétion du Prager Tagblatt, quelques détails des résolutions prises relativement aux rapports futurs de l'Autriche avec l'Allemagne, rapports qui constituaient une union réelle très étroite.
Le 25 juin, le public autrichien fut enfin renseigné sur les principes mêmes de la réorganisation intérieure de l'Autriche proposée par les partis austro-alllemands. A cette date, l'organe du club allemandde Prague, la iîoAeniî'a a publié un article intitulé : die Staatssprache (la langue de l'État), émanant, suivant la rédaction, des milieux qui avaient élaboré le fameux programme de Pâques. L'auteur de l'article annonce que les Allemands réclament la transformation de l'Autriche en un État unifié, avec l'allemand comme langue officielle. Le § 19 de la constitution garantissant, en théorie, des droits égaux à toutes les nationalités, doit être supprimé. Les Allemands ne veulent pas seulement conserver les positions qu'ils occupaient avant la guerre, ils veulent la maîtrise complète de l'Autriche. Ils déclarent ouvertement que les peuples autrichiens ne peuvent pas avoir droit à leur libre développement.
(( Si, après la guerre, l'Autriche doit être renouvelée, si l'on veut créer un état de choses nouveau qui assurerait à l'État un développement normal et aux Allemands leur existence nationale il faut tout d'abord régler la question des langues. Le meilleur moyen serait d'abolir le § 19 de la constitution.... Si les Allemands d'Autriche n'aspiraient à pas autre chose qu'à la conservation de leur territoire national, ils pourraient se contenter d'une réglementation de la question des langues prohibant dans les contrées habitées depuis des siècles par les Allemands l'emploi d'une autre langue à côté de l'allemand, et assurant aux minorités allemandes dans les régions slaves certains droits qui les garantiraient contre le danger d'une dénationalisation ; ils n'auraient pas besoin non plus de s'occuper de la réglementation de l'emploi des langues dans les villes entièrement tchèques comme Càslav ou Ghrudim.
Ils ne s'intéresseraient nullement à savoir si, et dans quelle mesure, les citoyens d'une autre nationalité apprennent la
langue allemande. Ils pourraient môme se déclarer satis faits si la langue allemande n'était reconnue que comme une langue officielle auxiliaire (une langue de médiation. . Vermittlungssprache) partout où elle sert de lien entre les différents peuples de la monarchie. Mais à cette heure décisive pour l'avenir de notre État, une mission beaucoup plus haute incombe aux Allemands d'Autriche : ils sont profondément persuadés de la nécessité d'un État autrichien fort et puissant... et ti n'y a pas d'autre moyen d'y parvenir .qu'une loi imposant une seule langue comme langue de l'État; naturellement, cela ne pourra être que la langue allemande ».
L'auteur laisse d'ailleurs entrevoir qu'il s'agit là d'une véritable punition des rebelles slaves, et que les partis allemands veulent ainsi étouffer pour l'avenir tous les troubles intérieurs « qui pourraient encourager les ennemis à de nouvelles attaques ». « Dans cette guerre — dit-il — on a constaté avec douleur une absence complète de patriotisme chez un grand nombre de citoyens; le sentiment de nationalité a décidément gardé le dessus chez eux. Dans un État polyglote comme l'Autriche, on ne peut permettre à aucun des peuples qui l'habitent un développement complet... » L'auteur s'efforce ensuite de prouver que, non-seulement dans l'armée, dans les chemins de fer, mais aussi dans toutes les administrations publiques, même dans les contrées entièrement slaves, la seule langue officielle admissible pour le service intérieur et pour les relations des administrations entre elles ainsi qu'avec les autorités supérieures de l'État, doit être exclusivement la langue allemande.
Il va jusqu'à prétendre que, même dans la Pologne actuellement occupée par les armées autrichiennes, il faut assurer à tout prix l'extension de la langue allemande, dans l'intérêt politique de la monarchie (mit Riicksicht auf den Gesamtstaat), et il approuve chaleureusement les décrets rendant l'enseignement de l'allemand obligatoire en Pologne dès la troisième classe des écoles primaires.
Remarquons qu'il ne s'agit pas ici d'un simple article de journal, mais du programme de tous les Allemands d'Autriche, programme qui est déjà en pleine voie de réalisation. L'auteur lui-même rappelle que le ministre des chemins de fer a déjà ordonné l'emploi exclusif de l'allemand dans son administration, et que la loi scolaire est déjà appliquée en Pologne. Il aurait pu ajouter qu'en Bohême, le Statthalter a ordonné, par un décret du 18 janvier 1916, que la langue allemande serait seule admise dans le service intérieur de toutes les administrations.
La connaissance de ce qui se passe en Autriche réussirat-elle à dissiper certaines illusions inquiétantes et susceptibles de devenir funestes pour la solidité de la paix future ? Espérons-le.
A propos d'une « Lettre de Vienne ». — La Galette de Lausanne a publié, le 9 juillet, une lettre de. Vienne sur l'Autriche et les Tchèques, signée G... (M. Gagern, ambassadeur d'Autriche-Hongrie à Berne) qui constitue un curieux document de la propagande autrichienne. Nous avons souvent eu la preuve que, chaque fois que les Autrichiens essaient de paralyser notre propagande, ils ne font qu'ajouter à nos propres arguments.
Cette fois encore, nous avons lieu d'être reconnaissant à notre confrère de Lausanne, qui compte d'ailleurs parmi nos meilleurs amis, de nous avoir donné l'occasion de démontrer de nouveau le singulier caractère des raisonnements autrichiens. Ils n'y a pas de meilleure preuve de la faiblesse d'une cause que les mensonges dont usent ses partisans pour la défendre. L'auteur de la Lettre de Vienne altère la vérité sur plusieurs points, ce qui était d'ailleurs inévitable, puisque l'auteur se proposait de démontrer que les Tchèques possèdent en Autriche tous les droits qu'ils peuvent souhaiter, que la majorité d'entre eux ne désire pas le démembrement de l'Autriche, et que la monarchie danubienne tend à résoudre le (( problème de la cohabitation pacifique des peuples hétérogènes ». Nous ne relèverons que les trois plus criantes " inexactitudes ".
1°) L'auteur affirme : " La Bohême toute entière est administrée par ses propres enfants. Aucun fonctionnaire de l'État, aucun magistrat ne peut être nommé s'il ne pospède à fond la langue tchèque ". Il serait vraiment surprenant que l'auteur de la lettre de Vienne ignorât que le ministère Badeni fut renversé, en juillet 1897, par les partis allemands pour avoir voulu imposer aux employés de l'Etat, en Bohême, la connaissance de la langue tchèque qui, avant 1627, était la seule langue officielle de la nation. D'autre part, tout le monde sait qu'actuellement dans le service intérieur des administrations, la langue allemande est seule admise. Depuis 1749, la Bohême est administrée par des Statthalter subordonnés au ministère de Vienne. Jamais un Tchèque n'a occupé ce poste.
2") L'auteur dit " que la prétention de créer un État indépendant pourrait à la rigueur paraître admisible et justifiée si, dans leur propre pays de Bohême, la proportion entre les Tchèques et leurs concitoyens de langue allemande était de beaucoup supérieure à celle qu'elle est en réalité, c'est à dire 3:2". La proportion est en effet de beaucoup supérieure, même d'après la statistique officielle qui, comme on l'a constaté par des recensements privés, a diminué d'un million la supériorité numérique des Tchèques sur les Allemands, en inscrivant comme Allemands plus de 500.000 Tchèques au service de patrons allemands ou des autorités autrichiennes. La statisliijue officielle de 1910 constate 4.241.918 (63.2 »/o) de Tchèques contre 2.467.724 (36.7 "/o) d'Allemands rien qu'en Bohême, ce qui donne exactement la proportion 7 : 4. Mais, d'après la même statistique, le nombre des Tchèques dans la monarchie danubienne (en comptant ceux de la Moravie, Silésie et Slovaquie) s'élève à 8.359.731, c'est à dire qu'il y a en réalité en Autriche-Hongrie une masse compacte d'au moins 9 millions et demi de Tchécoslovaques. Le futur Etat tchécoslovaque ne compterait en tout que 2 millions et demi d'Allemands, et la proportion des deux peuples serait de 9.5 à 2.5, c'est à dire de 4 à 1. On voit doncqu'en admettant même la thèse de l'auteur autrichien, la création de l'État tchécoslovaque apparaît non seulement " comme admissible mais encore comme justifiée ".
3") En laissant de côté toute une série d'affirmations grossièrement inexactes et calomnieuses, nous nous contenterons de réfuter un autre argument de l'auteur que " les outranciers (ou les détraqués, comme il appelle encore les Tchèques ennemis de l'Autriche) ne forment qu'une
infime minorité dans la nation "qui, d'après lui, serait divisée. Il place d'un côté le professeur Masaryk, dont les doctrines ne seraient pas slaves (!), de l'autre côté le russophile docteur Kramâf " son rival " et les catholiques. Il s'aventure jusqu'à affirmer que " l'idéal de certains Tchèques bien pensants a urait été la réssurection de la Sainte Alliance Autriche-Allemagne-Russie". Ce n'est pas par des assertions aussi ridicules que les légations d'Autriche réussiront jamais à prouver que la nation tchèque n'est pas unanime dans ses revendications. L'Europe le sait déjà et s'en convaincra davantage de jour en jour. La terreur qui règne à présent dans toute l'Autriche, et surtout en Bohême, ne contribuera pas à lui persuader que l'Autriche — qui d'après l'auteur est une petite Europe — " tend à résoudre le problème de la cohabitation pacifique de nations hétérogènes " et que "les pacifistes du monde entier devraient s'opposer à la destruction de cet empire séculaire ".
La démission du comte Michel Karolyi de la présidence du parti magyar de l'indépendance met en évidence les difficultés de la situation militaire et diplomatique des empires centraux et particulièrement de la Hongrie. A Budapest, à Vienne et à Berlin, on sent, après les victoires foudroyantes des Russes, des Français et des Anglais^ qu'on a plus que jamais besoin des services de personnages influents ayant les mains libres. Toutes les tentatives pour obtenir de la Russie une paix séparée ont piteusement échoué, et les manœuvres des socialistes d'outre-Rhin en faveur de « la paix boiteuse », tellement souhaitée par les empires centraux, n'ont pas eu plus de succès. On espère en Hongrie que le comte Karolyi, qui a de nombreuses relations dans les pays de l'Entente, réussirait mieux. Son opposition dont beaucoup d'hommes politiques semblent méconnaître le vrai caractère, a surtout pour but de lui permettre de se rendre plus efficacement utile aux empires centraux.
Il y a deux faits importants qu'il ne faut pas perdre de vue, lorsqu'on veut apprécier sainement l'opposition du comte Karolyi. Il a été président du parti de l'indépendance de 1913 au 8 juillet 1916. Il partage donc la responsabilité de ce parti, qui soutint de toutes ses forces la politique germanophile du gouvernement. Le comte Karolyi était encore en fonctions le 5 juillet, quand le comte Andrassy demandait au gouvernement, au nom de son parti, de fournir des renseignements confidentiels aux délégués de l'opposition. Cette manœuvre, convenue d'avance avec le gouvernement, qui a accédé immédiatement au désir de l'opposition, a beaucoup fortifié la position du comte Tisza vis-à-vis de Vienne. Mais cette réconciliation du gouvernement avec l'opposition, a évidemment porté préjudice au prestige du parti de l'indépendance à l'extérieur. Le gouvernement hongrois qui sait profiter des leçons de l'expérience connaît l'utilité d'une opposition, sinon effective et réelle, au moins apparente. "Tout le monde comprend aujourd'hui que l'opposition des Apponyi et des Andrassy fut toujours fictive; mais elle existaitcependanten apparence et puisqu'elle disparaît, il faut à tout prix que quelqu'un d'autre garde les mains libres pour pouvoir intervenir, au
La Nation Tchèoub
moment favorable, en faveur de la Hongrie auprès des ennemis vainqueurs. Le comte Karolyi, en réalité, a toujours agi d'accord avec le comte Apponyi, dont il exécutait les desseins. Le comte Apponyi a compris mieux que personne les avantages pour la Hongrie de la scission du comte Karolyi. Andrassy et Apponyi sont déjà trop compromis par leurs manifestations réitérées en faveur de l'Allemagne pour qu'ils puissent essayer d'entrer en pourparlers avec le camp adverse. Andrassy s'en est peut-être aperçu en Suisse lors de son récent voyage. C'est simplement pour s'assurer un meilleur accueil auprès des hommes d'État del'Entente, dont il escompte la naïveté, que Karolyi, de connivence avec ses anciens comparses, a déclaré avec tant d'éclat qu'il a d'autres idées sur la politique extérieure et qu'il veut avoir sa liberté. Caoeant consules !
Le comte Karolyi et les nationalités de Hongrie. —
On se souvient que le comte Michel Karolyi avait entrepris, avant la guerre, une tournée aux États Unis pour gagner les sympathies américaines à la cause magyare. A New York une députation de Slovaques et de Tchèques s'était présentée au comte Karolyi pour lui demander son opinion sur la question des nationalités en Hongrie. La réponse que reçut la députation qui avait à sa tète MM. Svehla et Geting, fut courte et significative : « Je ne connais pas de nationalités en Hongrie, a déclaré le comte Karolyi. Il n'y qu'un État magyar unifié; il n'existe donc selon moi qu'un peuple magyar — egységes magyar nemzet ».
La terreur en Autriche. — Les forfaits commis par l'Autriche contre les nationalités opprimées deviennent chaque jour plus nombreux. Nous apprenons quotidiennement de nouveaux emprisonnements, de nouvelles confiscations et exécutions. La mort du député italien de Trente, Giovani Battisti, a soulevé l'indignation du monde entier. Il faut être au service de François-Joseph pour ne pas reconnaître le droit des Italiens, originaires de Trente et entrés dans l'armée de leur patrie, d'être considérés comme soldats d'une nation belligérante. Battisti faisait son devoir d'Italien quand il fut fait prisonnier par les Autrichiens, et cependant, deux heures après, ceux-ci le pendaient comme un malfaiteur. En procédant de cette façon contre les Italiens, les Yougoslaves, les Tchécolovaques et les Ruthènes, l'Autriche ne fera que consolider le lien qui unit tous les peuples souffrant de sa tyrannie.
En Galicie et en Bukovine, quarante-quatre avocats polonais et ruthènes qui, pendant la guerre, avaient passé à l'étranger, ont été déclarés traîtres à la monarchie et rayés de la liste des avocats.
Le tribunal militaire de Vienne a ordonné dernièrement la confiscation de tous les biens appartenant à Emil Spatny, rédacteur de l'organe central du parti national socialiste tchèque, le Ceské Slovo, suspendu depuis le commence-
ment de la guerre. Le rédacteur Spatny, emprisonné depuis une année et demie, va être mis en jugement pour haute trahison.
Les intrigues autrichiennes. — Le cachot et le gibet en Bohême, à l'étranger l'intrigue, la calomnie, la corruption, telssontles moyens d'action favoris du gouvernement de Vienne. M. Gagern, représentant de l'Autriche à Berne, qui met tant de zèle à défendre la politique de ses chefs dans les journaux suisses, a beau démontrer périodiquement que l'Autriche est une monarchie équitable et chevaleresque, digne de la pitié des pacifistes du monde entier, nos dossiers grossissent et nous apprenons chaque jour de nouvelles vilenies commises par ses agents..
Nos compatriotes d'Amérique nous communiquent un nouveau fait qui mérite de recevoir une certaine publicité. Nous avons déjft parlé de l'affaire Iska et Melichar à Chicago, ces deux agents autrichiens chargés de désorganiser le mouvement des Tchèques aux États-Unis pour l'indépendance de leur patrie. Le résultat de cet incident a été qu'actuellement tout le monde est persuadé, en Amérique qu'il n'y a pas un seul austrophile dans la partie honnête de la population immigrée tchèque. M. Zwiedinek a donc changé de tactiqueet il a cherché un autre moyen d'affaiblir le mouvement tchèque. Ses agents ont accusé l'organisation de la colonie tchèque aux États-Unis d'avoir ourdi sur le territoire américain une conspiration contre l'Autriche. La Staatszeitung de Chicago a publié une lettre de Washington dévoilant l'existence d'un grand complot tchèque ayant pour but de faire éclater une révolution en Autriche et d'entraîner les États-Unis dans la guerre européenne. 11 paraît — dit le journal — qu'il y a suffisamment de preuves établissant que l'Angleterre est l'instigatrice de ce mouvement, soutenu par quelques banquiers de Chicago qui sont en relations suivies avec l'ancien consul austrohongrois, le docteur Goricar et M. Voska, l'homme de confiance de M. Steed du Times de Londres. L'auteur de la dénonciation ajoute que le Département de la Justice possède les moyens de démasquer la conspiration, et il demande s'il se décidera à s'en servir. Le but de la manœuvre est évident : on voudrait obtenir du gouvernement des États-Unis une intervention contre les organisations tchèques, analogue à celle qu'a prise la Suisse à la suite des dénonciations par M. Chum, le chef du service des renseignements autrichiens à Berne, de soi-disant menées révolutionnaires de nos compatriotes. Nous savons bien qu'en Amérique la manoeuvre ne réussira pas. Mais l'Autriche poursuit en même temps un autre but. Même en Autriche, on préfère avoir des preuves pour envoyer quelqu'un à la potence. C'est à Belgrade qu'on les fabriquait pour le procès de Zagreb; aujourd'hui, c'est en Amérique et en Suisse qu'on les fabrique contre les Tchèques. Qui sait si on ne se sert pas déjà à Vienne, contre nos chefs emprisonnés, de documents forgés par de nouveaux Forgach et de nouveaux Vasié?
Une accusation écrasante. — Nous avons inséré dans le numéro du 1"' juin de la Nation Tchèque le récit d'un
La Natiom Tchéqcb
ancien médecin autrichien qui a été témoin des cruautés commises par les Autrichiens en Serbie non seulement sur les Serbes, mais aussi sur leurs propres soldats malades. Nous recevons une lettre d'une personne bien informée qui nous dit : « Quand j'étais encore en Autriche, un jeune soldat tchèque, de retour du front serbe, est venu me supplier de faire tout mon possible pour le faire réformer; il a déclaré ne pouvoir plus assister à toutes les atrocités que l'on commettait chaque jour sur le front serbe. Les Autrichiens tuaient Isurs propres soldats tombés malades du choléra pour s'en débarrasser. Il pleurait en racontant que les Autrichiens achevaient les hommes malades à coups de pied, sous prétexte d'abréger leurs souffrances. »
REVUES ET JOURNAUX
Dangereuse Chimère. — Pourquoi l'Autriche continuet-elle la f/uerre 'f se demande, avec un étonnement angoissé, M. Jean Herbette dans VÉcho de Paris du l"' juillet. Cette question prouve avec quelle difficulté nous nous arrachons tous aux illusions que nous avons longtemps caressées. (( Depuis un siècle, dit il, les Habsbourgs ont le choix entre deux politiques: l'une tournée vers l'ouest, l'autre vers l'est. Vers l'ouest, ils pouvaient prétendre à la suprématie en Allemagne. Vers l'est, ils pouvaient partir à la conquête des Balkans. » Oui, mais ils ont fait comme Cyrano pour aller dans la lune, ils ont choisi la troisième: ils ont décidé de germaniser les peuples qu'ils avaient précédemment asservis et ceux qu'ils comptaient vaincre, travaillant ainsi au profit de la (( plus grande Allemagne ». Il a cru possible « une Autriche conservatrice, groupant autour d'elle tous les Etats catholiques d'Allemagne» et qui « n'aurait menacé dans leurs intérêts vitaux aucune des Puissances qui ont formé la Triple-Entente, et aurait pu au contraire, d'accord avec elles, garantir l'équilibre européen. » Il ne désespère pas encore. « Pour nous, conclut-il, nous persistons à croire que les Allemands du centre et du sud ont le droit, dans l'Europe future, d'occuper une place à part. Nous croyons que si cette guerre atroce a éclaté, c'est en partie à cause de l'iniquité qui a été commise en 1866, quand on a laissé des nations cultivées comme la Saxe ou la Bavière à la merci du gouvernement prussien. Nous croyons qu'il n'existera pas de paix durable en Europe, tant qu'on n'aura pas réparé d'une manière ou d'une autre cet outrage à la civilisation.
Le rôle historique de l'Autriche lui commande de participer à une réparation si juste et si nécessaire. Elle trouvelà un dédommagement bien supérieur à tous les sacrifices qui lui seraient imposés. Si elle se dérobe à sa mission, si elle préfère le suicide, qu'elle en porte seule la responsabilité. Jusqu'au dernier moment, des mains prévoyantes auront été prêtes à la sauver.
Nous aimerions savoir quelles sont ces mains qui sont prêtes à sauver l'Autriche pour la mettre à la tête d'une conférence germaine et catholique.
Que de choses on ignore ! On ignore, en tout premier
lieu, que cette Autriche n'existe pas en réalité. Ce n'est qu'une dénomination géographique que le gouvernement de François-Joseph lui-même appelle: « les Etats et Pays représentés au Parlement d'Empire ». Ces États et Pays, Bohême, Galicie, Haute et Basse Autriche, Moravie, Silésie, etc. sont peuplés de nationalités diverses et souvent adverses : Tchèques, Allemands, Polonais, Ruthènes, Slovaques, Italiens, Roumains, Slovènes, etc. Rien n'unit ces États et Pays, rien ne lie ces nationalités que le joug des Habsbourgs et la communauté de religion de la majorité. Ce n'est pas assez pour constituer un peuple ni un Empire destiné à jouer un rôle précieux en Europe. M. Herbette sait aussi bien que nous qu'une révolution peut briser un joug qui pèse trop sur les nuques — comme celui des Habsbourgs.
Suffit-il donc d'une communauté de religion pour unir des peuples? Mais alors pourquoi toutes les nations catholiques ne forment-elles pas un seul peuple, pourquoi n'avonsnous pas les États-Unis d'Europe? Pourquoi les Tchèques catholiques ne peuvent-ils pas s'entendre avec les Allemands catholiques d'Autriche ou avec les Magyars, catholiques aussi? Pourquoi les Slovènes catholiques sont-ils à couteaux tirés avec les Germains catholiques de la Styrie ? Pourquoi, par contre, les Bavarois et les Saxons catholiques prêtentils la main aux Prussiens protestants ? Mais tout simplement parce qu'un seul lien peut unir les peuples: la nationalité. Un Français catholique et un Français protestant s'entendront plus facilement qu'un catholique français et un catholique bavarois ou saxon. C'est pourquoi nous voyons aujourd'hui les Yougoslaves — Serbes, Croates, Slovènes — si profondément unis bien qu'ils appartiennent à trois religions : catholicisme, orthodoxie et islamisme; c'est pourquoi nous les voyons tous réclamer d'un commun accord leur unification et leur incorporation à la Serbie orthodoxe. C'est aussi pourquoi le parti social chrétien des Allemands d'Autriche et le centre catholique de l'Empire d'AUemagnecommunient, pleins d'une ardenteferveur, avec les Protestants d'Outre-Rhin, dans un violent pangermanisme.
Ce pangermanisme lui-même, du reste, est une création des Habsbourgs, qui n'ont jamais renié leur audacieuse devise A. E. I. O. U. Austriae est imperare orbi unioerso. Les souverains d'Autriche, dit M. Jalïre du Poncray, dans son livre Allemands contre Slaces(l), se sont « toujours et surtout attachés à tenir leur rôle de chefs du Saint Empire romain germanique : constants furent leurs eiïorts pour germaniser les divers Etats de leur monarchie disparate. Tel apparaît le but de Marie-Thérèse, auquel se montra plus fidèle encore son fils, Joseph II, soucieux d'étendre sur ses peuples le réseau uniforme d'une centralisation allemande beaucoup plus que pénétré d'un désir de justifier son titre de Majesté Apostolique en aidant à la diffusion du catholicisme. » Le centralisme outrancier de Joseph II n'avait pas d'autre but que do constituer « la plus grande Allemagne » au profit des Habsbourgs. (( Rien, dit M. Louis Léger dans son Histoire d'Autriche-Hongrie, ne fut négligé pour réduire la Bohême et la Hongrie au rang de simples
(1) Jaffre dv Poncrav : Allemands contre Siaces (Publications littéraires ilkistrées, mdccccix), page 30.
La r^ATlOM TCHÉQUB
provinces. L'empereur prétendait germaniser à tout prix les deux royaumes et les gouverner en tyran libéral. L'Autriche devenue allemande, aurait, à son tour, assimilé l'Allemagne tout entière ».
Quoi qu'en pense M. Herbette, ce n'est pas sa défaite de 1866 qui poussa l'Autriche vers les Balkans; ce n'est pas la politique prussienne qui a, en quelque sorte, imposé à l'Empire danubien l'occupation de la Bosnie-Herzégovine. Ce désir de pénétrer dans les Balkans est si visible chez les Habsbourgs qu'en 1856, au traité de Paris, sans avoir pris part à la guerre de Crimée,rAutriche trouvait déjà le moyen de se faire accorder un protectorat platonique sur les chrétiens de Bosnie-Herzégovine. La politique germanisatrice des Habsbourgs seule poussait donc l'Autriche-Hongrie vers l'Orient slave. Pour germaniser les Serbo-Croates et les Slovènes du sud de l'Autriche et de la Hongrie, il fallait, de toute nécessité, conquérir et germaniser leurs congénères des Balkans. La main-mise sur deux provinces turques peuplées de Serbes permettrait, plus tard, par contrecoup, d'atteindre la Serbie elle-même.
La marche de cette colonisation germanique apparaît très nettement, et ses trois étapes conduisent directement au conflit actuel. En 1856, l'Autriche obtient un protectorat partiel; en 1878, elle se fait octroyer un droit d'occupation; en 1908, elle décrète l'annexion, et, en 1914, elle se rue sur la Serbie, dont la conquête est le but final. Nous trouvons singulier que dans de telles circonstances, des mains soient prêtes à sauver l'Autriche-Hongrie et à aider les Habsbourgs à réaliser leur projet d'hégémonie germanique. Nous ne croyons pas que la France, la Russie, l'Angleterre, l'Italie, le Japon, la Belgique, la Serbie, le Monténégro et le Portugal versent le meilleur de leur sang pour constituer, en pleine Europe centrale, un État de 150 millions d'habitants où les Habsbourgs remplaceraient les Hohenzollerns, mais qui n'en serait pas moins « la plus grande Allemagne ».
Jules Chopin.
Dans VŒuvre, M. René Pichon a publié une série d'articles où il analyse, avec beaucoup de clarté et de précision, le rôle de la Bohême dans l'histoire et dans la guerre actuelle, et qui constituent, sous leur forme concise, les informations les plus sûres sur le peuple tchèque.
Dans ses excellents bulletins sur la politique extérieure, M. Georges Bienaimé n'oublie jamais, dès que l'occasion s'y prête, d'attirer l'attention des lecteurs de la Victoire sur les problèmes de la politique tchèque. Nous signalons en
particulier à nos lecteurs son article l'Autriche contre les Tchèques, du 28 mai.
M. Ernest Gaubert, auteur d'une intéressante étude sur la Poésie tchèque coniemporaire, a tenu a rappeler, dans VExcelsior du 27 juin, ses souvenirs de collaborateur des revues littéraires tchèques.
Dans l'Humanité du 18 juin, M. Gustave Rouanet analyse le mémorandum des socialistes tchèques des États- Unis, n en profite non seulement pour discuter la question de l'Autriche-Hongrie, mais aussi pour rappeler l'erreur qu'ont commise les derniers congrès socialistes en refusant de donner satisfaction aux revendications des socialistes tchèques, qui demandaient à être libérés de la tutelle de leurs camarades austro-allemands.
J)ans la Gazette de Lausanne, l'un des journaux suisses qui se montrent les plus hospitaliers aux écrivains qui discutent les questions slaves, nous attirons l'attention sur plusieurs articles de M. Maurice Muret, dans lesquels cet ami si dévoué des Slaves déploie pour la défense de nos intérêts son admirable talent de publiciste.
En date du 13 juin, le Daily Mail (Londres) a publié sur l'Avenir de la Bohême un long article très documenté, envoyé de Russie par M. Bernard Pares.
La revue illustrée le Fray Mocho, de Buenos-Ayres, a consacré quelques pages d'un de ses derniers volumes à la nation tchèque . L'article est accompagné d'un excellent choix de gravures.
La Colonie tchèque des États-Unis. — L'Alliance Nationale tchèque de Chicago a organisé, le 28 mai, une grande fête commémorative en l'honneur des soldats tchèques tombés pour l'indépendance de leur patrie dans les rangs des armées alliées. La réunion a eu d'autant plus d'importance que pour la première fois, en reconnaissance des services rendus par la colonie tchèque des États-Unis à la cause des Alliés, les représentants diplomatiques de la Quadruple-Entente ont honoré la réunion de par leur présence ou par l'envoi de lettres, manifestant ainsi la communauté d'intérêts des Tchèques atec les nations alliées.
Lt Gérant : L. Matbiid,
Imp. dei Beanz-Arti (A. MnLLn), 7e, roe Daraan, Fuli.
LA NATION TCHÈQUE paraît le l**»- et le 15 de chaque mois Rédaction et Administration : 18, rue Bonaparte, PARIS.
Un an . .
Six mois
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France et Colonies :
8 francs.
4 fr. 50.
D'ABONNEMENT
Union postale
Un an
Six mois.
9 francs 5 francs.
2" Année. — N° 7. l" Août 1916.
I^EVUE BI-MENSUELLE
Directeur : Ernest DENIS, Professeur à la Sorbonne
SOMMAIRE
Le Plan Pangermaniste.
Les Magyars et la Hongrie.
Le Monde SlaVe.
Echos et Nouvelles.
Amitiés Tchèques.
Revues et Journaux.
PARIS 18, rue Bonaparte, 18
Le NO 35 Centimes
l^EVUE DI-MENSUELLE
Deuxième année.
i" Août mi6
Le Plan Pangermaniste
André Chéradame, Le plan pangermaniste démasqué. — Le redoutable picge berlinois de la u partie nulle » (Librairie Pion — Paris 1916).
[V Allemagne ne poursuit pas telle ou telle conquête déterminée ; ce qu'elle exige, c'est la domination du monde. Depuis la guerre, elle n'a renoncé à aucune de ses prétentions et elle sejlatte d'acoir en grande partie réalisé son plan.)
Le danger que la menace pangermaniste fait peser sur l'Europe est infiniment plus redoutable que celui que pouvaient jadis créer pour elle les tentatives de Charles Quint ou les fantaisies que l'on attribue avec plus ou moins de raison à Louis XIV ou à Napoléon.
D'abord, jusqu'à notre époque, les conditions matérielles et économiques rendaient à peu près impossible le maintien, pendant une longue période, d'un empire trop étendu. Les communications lentes et difficiles, les procédés imparfaits et l'impuissance réelle de l'administration, le faible développement de l'industrie, du commerce et par conséquent des relations internationales, favorisaient les aspirations séparatistes et opposaient à la fusion des peuples des difficultés insurmontables. Les bases sur lesquelles s'appuyait l'ambition d'un Charles Quint ou d'un Napoléon étaient étroites, leur armées, peu nombreuses, s'épuisaient rapidement, leurs ressources financières étaient des plus limitées. Dans ces conditions, leurs succès momentanés tenaient à quelques conjonctures heureuses qui ne pouvaient pas se continuer ou se renouveler et au génie personnel du souverain. Aucun des contemporains de Napoléon n'a jamais supposé que son empire lui survivrait, et il n'a pas cru lui-même à la durée de son œuvre.
L'histoire des coalitions successives qui l'ont combattu et ont fini par le renverser est singulièrement instructive à ce point de vue. Même quand le péril commun les rapproche, ses adversaires les plus déterminés se préoccupent surtout de leurs intérêts spéciaux et ils sont moins effrayés de ses triomphes, qu'ils savent éphémères, que de l'ordre de choses qui s'établira au lendemain de sa chute. En 1813, Metternichestsoucieux avant tout des ambitions d'Alexandre ou des menées des conseillers de Frédiric Guillaume III. Le météore une fois disparu, le volcan éteint, l'incendie
localisé, — pour poursuivre les métaphores qui lui étaient chères — le monde reprendra sa marche coutumière et les divers États retourneront à leurs intrigues traditionnelles. Aussi ne se décide-t-il à se joindre à la coalition que parce que Napoléon ne lui a pas offert des avantages suffisants et après avoir obtenu de la Russie et de la Prusse les promesses les plus précises et les plus catégoriques. Si au congrès de Prague, il eût obtenu la cession du royaume d'Italie, il n'eût certainement pas commencé la guerre et . il n'eût pas refusé son appui à Napoléon, s'il le lui avait payé de la cession de la Silésie.
Dans la coalition que l'Allemagne a constituée contre elle, de semblables marchandages ne sauraient avoir aucune chance de succès et de pareilles compromissions sont impossibles. Pourquoi, sinon parce que tous les Alliés comprennent que les avantages que leur concéderait leur adversaire n'auraient aucune valeur; le succès des Hohenzollern signifierait en effet l'asservissement de l'Europe, c'est-à-dire qu'en dernière analyse ils se livreraient à la discrétion d'un maître omnipotent. M. de Bulow est un diplomate expérimenté et adroit, les offres qu'il apportait à l'Italie étaient fort alléchantes et ses intrigues étaient appuyées par un parti nombreux et bien organisé qui préférait aux risques de la guerre un butin acquis sans danger et sans effort. Les promesses et les sourires de l'exchancelier n'ont pas réussi pourtant à empêcher la rupture. Le plus vulgaire bon sens démontrait en efïet aux Italiens que, même si leurs frontières étaient étendues, ils cesseraient d'être une nation indépendante du jour où, les adversaires de Guillaume hors de combat, ils demeureraient face à face avec lui. De même les séduisantes perspectives que le kaiser a fait sournoisement miroiter aux yeux du Tsar, bien qu'elles répondissent aux désirs secrets d'une partie de la cour et de la bureaucratie ainsi qu'aux préjugés et aux haines des réactionnaires, ont produit tout au plus à Pétrograd un flottement momentané et une minute d'hésitation.
Nous n'avons pas commencé les hostilités poijr reconquérir l'Alsace, mais il est vrai que, dès le début de la guerre, nous nous sommes juré que nous ne déposerions pas les armes avant d'avoir délivré nos frères séparés. Supposez cependant que le cabinet de Berlin consente à la restitution de nos provinces, qu'il y joigne même le Palatinat avec la rive gauche du Rhin tout entière, la 'paix n'en serait pas plus voisine. — Par honneur? — Par fidélité à nos alliances? — Par respect de la parole donnée? — Sans doute, mais aussi et d'abord dans une pensée de défense et d'intérêt bien compris. Quelque médiocre que demeure l'éducation politique de la foule, et bien que nou» soyons tous tentés d'oublier le péril de demain, certaiaa
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faits sont trop manifestes pour échapper à l'attention la plus distraite et la guerre a dissipé les illusions dans lesquelles s'enveloppait volontiers notre optimisme. Elle nous a révélé les suprêmes projets de nos ennemis, en même temps qu'elle nous a permis d'apprécier l'étendue de leurs ressources, la ténacité de leur volonté et l'incurable obstination de leurs cupidités. Nous savons que leurs renoncements ne seraient que momentanés, qu'à la première occasion favorable ils reprendraient leur marche en avant, et que, tant que l'Allemagne ne sera pas mise hors d'état de nuire, il ne saurait s'agir entre elle et nous que d'une trêve de courte durée.
Quel est cependant le politique assez léger et pusillanime pour acheter un armistice de quelques années en sacrifiant la sécurité de l'avenir? Il ne s'agit pas entre nous et l'Allemagne d'un duel au premier sang. Elle nous hait et elle veut nous supprimer, parce que, dans aucun cas, nous ne saurions nous contenter d'une situation dépendante et subordonnée. Elle est entrée dans la lutte avec l'intention formelle de nous écarter à jamais de sa route; elle n'a rien ménagé pour nous porter un coup mortel; elle nous a atteints dans notre passé le plus précieux, dans nos monuments les plus sacrés; elle a espéré détruire jusqu'au souvenir de notre gloire et à l'ombre de notre nom qui opposent à ses desseins une infranchissable barrière. Le coup a raté et dans leur rage impuissante, les assaillants sont obligés d'ajourner leur entreprise. Mais ils ne l'abandonnent pas et ils ne se donnent même pas la peine de dissimuler leurs arrière-pensées. Ils nous supposent vraiment trop naïfs de croire que nous favoriserons bénévolement leur jeu.
Soupçons injustes, nous répondent quelques optimistes, et accusations peu fondées. L'Allemagne a beaucoup souffert elle-même de la guerre et il est peu vraisemblable que cette dure expérience ait passé sans effet sur elle. La nation entière ne saurait être tenue pour responsable des crimes de quelques soudards. En admettant même qu'elle ait cédé un moment à l'ivresse des passions belliqueuses, elle est prête à se dégager de ces folies qui lui ont coûté cher. Dans tous les pays du monde, la masse du peuple désire avant tout la paix et le repos. Cherchons une entente avec les esprits modérés et raisonnables qui ne demandent qu'à s'affranchir des Junkers et des Hohenzollern et qui sont tout prêts à accepter sans réticence et sans hypocrisie une paix qui garantirait la liberté des peuples et l'équilibre de l'Europe.
Ces affirmations nous laissent sceptiques, parce que nous les avons entendues trop souvent et qu'elles ont toujours été démenties par les faits. Que de fois, depuis 1870, les apôtres de la réconciliation des peuples ne nous ont-ils pas répété que nous n'avions rien à- craindre de nos voisins, qu'ils nous tendaient une main amicale et qu'ils étaient tout disposés à oublier les crimes qu'ils avaient commis contre nous!
Les éléments pacifiques de l'Allemagne, où sont-ils? — Dans quelle catégorie du peuple les découvre-t-on? — bans quelle classe sociale? — Quelles preuves avez-vous de leur bonne volonté et comment prendrions-nous au
sérieux les serments d'une nation qui fait profession de ne respecter les traités que tant qu'elle y trouve avantage?
Je ne nie pas que la responsabilité directe et immédiate de la guerre retombe sur l'Empereur, puisque, d'après la lettre de la constitution et la réalité des faits, il n'eût tenu qu'à lui d'empêcher la rupture. Seulement, n'oublions pas pour cela qu'il a eu la complicité enthousiaste non pas de tel ou tel groupe de la nation, mais de tous ses sujets, de l'Allemagne sans distinction de parti ou de religion. Les pangermanistes ne recrutent pas seulement leurs afBdés dans les rangs de la noblesse, comme on le suppose trop aisément, et c'est une théorie absolument fausse d'opposer, ainsi qu'on se plaît à le faire, à la Prusse transalbine, avide et violente, une Allemagne occidentale, laborieuse et pacifique.
J'ai eu l'occasion, à diverses reprises, de signaler les remarquables études de M. Millioud, le professeur de Lausanne. Elles n'ont peut-être pas eu le retentissement qu'elles méritent. Un des faits essentiels que M. Millioud a mis en relief et établis par des preuves lumineuses, c'est la pénétration intime et la fusion des conservateurs agrariens, les Junkers, qui formaient jadis le noyau du parti belliqueux et de la caste militaire, avec la grande industrie capitaliste, à laquelle ils ont imposé leur idéologie conquérante. Par des voies différentes, M. Yves Guyot est arrivé à des conclusions analogues.
Les négociants et les industriels d'Outre-Rhin, suivant sa remarque, ne se sont jamais élevés au-dessus de la conception militariste et féodale d'après laquelle Frédéric- Guillaume I*' et Frédéric II avaient organisé le régime économique de leur royaume. Leur longue docilité s'explique parce qu'elle a sa racine dans les instincts les plus profonds de la race : Pigrum et iners videtur sudore acquirere quod possis sanguine par are; de même que leurs ancêtres, les Germains d'aujourd'hui regardent comme une honte d'acquérir par le travail ce qu'ils peuvent gagner par le sang.
Qu'on lise le beau livre du capitaine Andrillon sur l'expansion de l'Allemagne ou les fortes et savantes études de M. Henri Hauser sur les méthodes d'expansion économique de l'Allemagne ; un fait éclate avec une clarté aveuglante : les capitalistes y unissent aux procédés les plus perfectionnés de l'entreprise économique contemporaine une conception antédiluvienne du monde.
La capture, écrit M. Yves Guyot, est le seul mode d'acquisition que connaissent les animaux et que l'humanité ait pratiqué dans sa phase précommerciale; la notion de l'échange, qui constitue un acte de bonne volonté de la part de chacun des contractants, est le propre de l'homme, et de l'homme déjà avancé en évolution. — Quelque paradoxale que doive paraître cette affirmation, celte notion de l'échange, fondée sur la liberté et l'avantage commun des parties, demeure absolument étrangère à l'Allemagne contemporaine. Le commerce n'est à ses yeux qu'une forme de If domination et une préparation à la conquête. Ses négociant; et ses industriels se regardent comme les pionniers df l'expansion politique et, en retour, ils exigent que l'État le soutienne, c'est-à-dire supprime à leur profit la concurrenc loyale. Ils acceptent sa tutelle et ils mettent à son servie leur activité et leur énergie, parce qu'il les paye en faveur
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et en protection vis à-vis de l'étranger. Nulle part ainsi les gains individuels, les dividendes des grandes compagnies et le développement des capitaux ne sont dans une dépendance aussi étroite de la puissance politique du souverain.
Il en résulte que laclassequi, par définition, paraît devoir garantir l'évolution pacifiqueet qui partout ailleurs s'oppose le plus énergiquement aux guerres d'ambition et de munificence, est en Allemagne toujours prête à voter les armements et à encourager les coups de force. Le parti nationallibéral, qui se recrutait presque exclusivement dans la bourgeoisie capitaliste, a toujours été le docile instrument de Bismarck ; ses rebuffades, ses sarcasmes, la dédaigneuse hauteur par laquelle il récompensait l'inépuisable com plaisance de ces esclaves volontaires n'ont jamais lassé leur patience ni découragé leur dévouement obséquieux ; même quand il a cherché son point d'appui chez les agrariens, leurs adversaires détestés, et qu'il a imposé au Reichstag les lois d'assurance, le régime protectionniste et les monopoles financiers, les révoltes momentanées ont toujours été timides et incomplètes ; ils revenaient vite lécher la main qui les fustigeait et quand le maître, le fouet à la main, les renvoyait dans l'opposition, ils gardaient la nostalgie de la servitude.
Depuis un quart de siècle, le développement du système des cartels et des trusts, la concentration industrielle qui a rassemblé en un très petit nombre de mains d'immenses capitaux, les progrès énormes des industries métallurgiques qui tirent de la guerre des profits immédiats, les mariages fréquents entre les filles de financiers et les nobles, les relations soigneusement entretenues par Guillaume II avec les magnats de la Silésie, de la Westplialie et de Hambourg, ont de plus en plus étroitement uni les cercles militaires et les industriels et, dans la guerre actuelle, la responsabilité de la haute bourgeoisie n'est pas moins grande que celle des officiers de la cour. Si l'on songe d'autre part à la rapidité de l'évolution économique qui a transformé l'Allemagne depuis un demi-siècle et à l'influence absolument prépondérante qu'a acquise le monde des affaires, on sera bien forcé d'avouer que la coalition des industriels, des grands propriétaires et des nobles qui sont également acquis au pangermanisme, pèse dans la vie publique de nos voisins d'un poids singulièrement lourd et qu'ils lui imprimeront pendant longtemps sa direction.
D'autant plus que les éléments d'opposition que pourraient rencontrer leurs doctrines envahissantes sont infiniment rares. Quelle que soit la valeur intrinsèque de la législation sociale de Bismark, — et je n'ai jamais compris pour ma part l'admiration béate et les imitations qu'elle a suscitées un peu partout, — il est certain dumoinsqu'ilaobtenu par elle le principal résultat qu'il visait et qui était, non l'amélioration de la condition des ouvriers, — mais leur domestication. L'habileté du Chancelier a consisté à faire payer par l'ouvrier, au moyen des tarifs douaniers, des sommes beaucoup plus élevées que celles qui lui reviennent plus ou moins tardivement sous forme d'assurances. Le trésor, généreux à bon marché, a l'avantage de se présenter aux yeux des classes pauvres comme une corne d'abondance
qui répand ses dons sur les déshérités. Elles s'habituent à se considérer comme les créancières de l'État, et elles acquièrent peu à peu le tempérament et la manière de penser des petits rentiers. Formées à l'obéissance par de longs siècles de servitude docilement acceptée, courbées par la discipline de la caserne qui leur brise pour toujours l'épine dorsale, maintenues dans leur humilité par les règlements inflexibles de la Sozialdemokratie que ses chefs mènent avec la douceur des sergents prussiens, elles admettent sans discussion la solidarité de leurs intérêts avec ceux de la dynastie et de l'oligarchie financière ou industrielle.
Les socialistes français tiennent en assez pauvre estime les utopistes de la monarchie de juillet ou de la révolution de 1848. En dépit de leurs dédains affectés, ils n'ont pas échappé à l'influence de leurs origines et, quand ils réclament la réforme radicale de la Société, ils sont moins poussés par le sentiment de leur propre misère que par un désir général d'équité. Ces préoccupations idéalistes laissent complètement indifférents leurs correiigionnaires d'outre- Rhin. Sauf quelques exceptions dignes de respect, mais si rares qu'elles n'ont aucune importance pratique, ceux-ci sont absolument étrangers aux considérations de justice générale, et ils restent d'ailleurs strictement fidèles sur ce point aux enseignements de Karl Marx et à sa conception du malériali&me historique. Ils réduisent la question sociale à une question de nourriture. Comment dès lors ne seraientils pas accessibles aux arguments des capitalistes, quand ceux-ci leur représentent que le triomphe de l'Allemagne, en lui soumettant les marchés étrangers, amènera la hausse des salaires! Comme leurs patrons, leur idéal est de réduire les ouvriers des autres pays à la condition d'une plèbe inférieure qui, sous leur surveillance, exécutera les travaux grossiers et les enrichira de ses sueurs.
Nous n'ignorons pas la force de l'organisation contemporaine de l'État et nous ne reprochons pas à la Sozialdemokratie de ne pas avoir essayé d'organiser une insurrection générale pour empêcher la guerre. Malheureusement, les faits ont prouvé qu'elle n'avait pas subi par impuissance une catastrophe qu'il n'était pas en son pouvoir de prévenir, mais qu'elle avait apporté aux crimes de son gouvernement un appui spontané, réfléchi et persistant. On s'expliquerait mal, sans cette adhésion des cœurs, qu'un parti qui, aux dernières élections, avait récolté plus de trois millions de suffrages, n'ait manifesté ses angoisses et ses repentirs que par des protestations tardives et sans portée !
C'est que la masse des ouvriers, au même degré que la bourgeoisie, a subi la contagion des doctrines détestables qui par les Universités se répandent dans les écoles des moindres villages et des faubourgs les plus misérables et qui se résument dans une adoration béate de la race teutonne, de ses vertus et du rôle prépondérant que lui a réservé un décret nominatif de l'Éternel.
Cette propagande pénètre et modèle si profondément les âmes que toutes les idées ultérieures glissent ensuite sur elles sans les atteindre. C'est ainsi que dans la guerre actuelle, la responsabilité la plus lourde revient sans contestation possible aux professeurs et aux savants, qui sont devenus les parangons du chauvinisme le plus niais et le plus
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exlcusif. Le célèbre manifeste des 93, qui a produit dans le monde entier une i mpression de scandale, n'aurait dû cependant surprendre que ceux qui ignoraient les méthodes et les procédés de la culture germanique. — (( Sans notre militarisme, écrivaient les 93, notre civilisation serait anéantie depuis longtemps. » — On a crié au paradoxe; en réalité, il ne s'agissait que d'un truisme et d'une tautologie, puisque tout l'enseignement allemand consiste dans l'apologie de la force et qu'il n'admet d'autre critérium de la justice que la victoire. Serinées sans arrêt du haut de toutes les chaires, prêchées avec une conviction fanatique dans toutes les écoles, ces doctrines ont fini par former le substratum de la vie germanique; il ne sera pas facile de les déraciner.
« Toutes les confessions, — • aussi bien que toutes les conditions, — adorent le même Dieu, le vieux Thor, qui se plaît dans le meurtre et le sang. — « Thor se trouvait aux confins du monde septentrional. Il lança sa hache, sa lourde hache de bataille. Aussi loin que tombera la masse sifflante, la terre et les mers m'appartiendront. P^t la masse vola hors de sa main, vola par dessus la terre, et alla s'abattre sur les bords les plus lointains du sud, pour que tout désormais fût son domaine. Depuis lors, c'est le joyeux droit des Germains de gagner des terres avec le glaive. Nous sommes la race du Dieu de la hache et nous voulons conquérir son Empire universel. ))
Que ce soit là la pensée essentielle et unanime des Allemands, M. Ghéradame en donne des preuves irréfutables. Aux textes qu'il cite, il serait facile d'en ajouter beaucoup d'autres, aussi décisifs. — (( Nous pouvons devenir l'Europe et avec cela dominer les mers », lisons-nous dans une brochure parue à Berlin en 1900 : L'Allemagne au début du vingtième siècle. — L'auteur y fonde une philosophie de l'histoire basée sur la capacité des estomacs teutons. — Fœrster, nous dit il, écrivait de Berlin en 1779 « que la magnificence des banquets et l'épicurisme délicat y dégénéraient en gloutonnerie et en voracité, et il est certain que dans toute l'Allemagne on mange et surtout on boit avec une voracité effrayante. Pour quiconque n'y est pas habitué, un dîner allemand est une épreuve dilBcile à supporter et, si entraîné qu'on soit, on éprouve quelque stupeur à voir le plaisir avec lequel nos compatriotes engloutissent ces montagnes de mauvaises victuailles. A la réflexion cependant, cette stupeur se change en admiration : quels gaillards que ces goinfres! Ces ivrognes n'ont ils pas vraiment une belle santé! Songez que cela dure depuis des dizaines de siècles! Tacite s'extasiait déjà sur les banquets des Germains. Fortunat, au vi" siècle, se vantait, comme d'un exploit, d'être sorti vivant d'une de ces formidables agapes! Dieu nous aurait-il donné des ventres aussi extensibles s'il eût voulu nous condamner à la diète? Un peuple doué d'une telle puissance d'absorption ne saurait se laisser imposer de limites et il est absurde de prétendre condamner de si robustes appétits à une hygiène de vieillards.
Nos voisins se plaindront de notre sans-gêne et nous les plaignons sincèrement du sort qui les attend; mais il serait ridicule de nous laisser arrêter par une sensiblerie puérile.
— Les Polonais m'inspirent une réelle pitié, disait Bismarck : Biais est-ce ma faute si j'ai besoin de leurs terres?
— C'est la loi naturelle que le loup mange l'agneau, et les
plus forts, à toutes les époques, ont soumis les plus faibles ou les ont exterminés. — Mais le droit des gens? — Invention vieillotte par laquelle les races inférieures prétendent entraver le progrès de ceux qui sont destinés à les remplacer. Nous le transformerons dans le sens que nous imposent nos besoins, wie mann es braucht. Quiconque à l'avenir entreprendra une guerre, ne s'occupera pas de ces billevesées surannées qu'on nomme morale, droit, humanité, il ne songera qu'à son propre intérêt, sans se laisser arrêter par des scrupules ridicules.
Le Professeur Fœrster, de Munich, professe une conception juridique moins féroce; c'est une des rares épaves qui n'ont pas encore été englouties dans le tourbillon pangermaniste. Il a osé avouer que ces doctrines lui inspiraient une insurmontable répugnance. Il a été aussitôt dénoncé à la vindicte publique par la pieuse Ligue Évangélique, condamné par ses collègues, insulté par les étudiants. La presque totalité des théologiens n'éprouve aucune gêne à concilier les prédications féroces du Pangermanisme avec l'Évangile. Le Christ n'a-t-il pas annoncé que sa parole régnerait sur le monde entier et quel peuple possède en lui assez de vigueur pour porter sa foi jusqu'aux extrémités de l'Univers sinon le peuple allemand? N'incarne-t-il pas par définition la morale, la chasteté, l'esprit de sacrifice, — toute les vertus théologales en un mot, — sauf peut-être la sobriété? — Mais la sobriété est-elle une vertu théologale et ne serait-ce pas plutôt le renoncement d'un tempérament délabré?
L'erreur serait grande de supposer, ainsi qu'il arrive assez souvent, que cette boulimie est spécialement prussienne. La Prusse a forgé les armes et donné les moyens de la conquête, mais son génie naturel plutôt rationaliste et conservateur, serait réfraclaire, s'il était laissé à luimême, à ces conceptions ampoulées et à ces visions symboliques, où le mysticisme de la race tient une place aussi considérable que les cupidités concrètes. Dans la liste des auteurs pangermanistes, les Allemands du sud ne sont pas moins nombreux que les Prussiens, et les catholiques coudoient les protestants. Les confessions ennemies de même que les tribus rivales communient dans la même volonté de mettre la main sur le bien d'autrui. Disciples de Luther ou dociles élèves de la Curie romaine, ils oublient leurs griefs réciproques dès qu'il s'agit de dépouiller leur voisin.
Quelques publicistes espèrent trouver dans les catholiques d'outre-Rhin un appui contre les Hohenzollern; c'est qu'ils sont victimes de la plus singulière illusion. A quelle époque la France a-t-elle rencontré un secours réel dans les puissances catholiques allemandes? — Au xvii« siècle, les Electeurs de Bavière ont été les instruments de la politique des Habsbourgs et l'armée de Maximilien, en écrasant à la Montagne Blanche l'insurrection delà Bohême, a frayé la voie à l'ambition de Ferdinand II. Il est vrai que Richelieu, sur l'inspiration du père Joseph, n'a pas cessé de rechercher l'Alliance des Wittelsbach, mais ils se sont dérobés à ses appels jusqu'à la dernière heure et nous avons dû l'Alsace, non pas aux Bavarois, mais à Gustave- Adolphe et à Bernard de Saxe-Weimar. Louis XV a épuisé
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sans profit ses forces pour pousser à l'Empire Charles VII; la Bavière s'est aussitôt dérobée et le successeur de Charles VII s'est hâté de faire amende honorable et de solliciter humblement l'indulgence et le pardon de Marie- Thérèse. Après les Gent-Jours, à l'heure d'un des plus graves périls que nous ayons jamais courus, les plus acharnés à réclamer le démembrement de la France ont été des Allemands du sud et les articles les plus fielleux sont ceux du Mercure rhénan, que publiait le catholique Gœrres.
La tradition française, dit-on, consistait à soutenir les puissances catholiques, et nos malheurs proviennent de l'abandon de cette politique. Je respecte fort pour ma part les traditions qui ont d'habitude leur raison d'être dans les conditions permanentes de la vie et les besoins durables des peuples. Seulement, il faudrait commencer par prouver vraiment que la politique de nos rois a jamais eu un caractère catholique, et on y éprouverait quelque peine. Le contraire serait beaucoup plus près de la vérité. A l'époque oi'i les Habsbourgs menacent la liberté de l'Europe, François 1'=' s'allie à Soliman et Henri II conquiert les Trois évêchés grâce à la connivence des princes protestants. Henri IV prépare contre Mathias la coalition des Bohèmes hussites et des Magyars calvinistes. Louis XIV, quelque bon catholique qu'on le suppose, s'efforce par tous les moyens d'empêcher Sobieski devenir au secours de Vienne qu'assiègent les Turcs et il maintient l'alliance suédoise.
Même après le fameux renversement des alliances, l'entente de Paris et de Vienne demeure singulièrement précaire et le mérite de Choiseul consiste précisément à rendre à la France son indépendance malencontreusement aliénée par le caprice et la sotte vanité de M"« de Pompadour. Vergennes, le dernier grand ministre de la monarchie, emploie son adresse et sa vigilance à paralyser l'ambition inquiète et tourbillonnante de Joseph II. Sous Louis XVIII, le duc de Richelieu, à Teplitz et à Laybach, se rapproche de l'Angleterre pour empêcher l'intervention de Metternich en Italie et, quand Chateaubriand où Polignac songent à rendre quelque prestige à la monarchie restaurée, ils se rapprochent de la Russie contre l'Autriche. Comment, après cela, soutenir que nos souverains ont pratiqué une politique autrichienne et catholique!
Leur grandeur et leur mérite a été de ne s'inspirer que des intérêts français, en reléguant au dernier plan les considérations de doctrine ou les préoccupations religieuses. Leur pensée directrice n'a jamais été que la grandeur du royaume et, pour assurer sa puissance et sa sécurité, ils ont toujours cherché leur appui dans les forces réellement vivantes de leur temps.
Même au xvi<' siècle, les passions religieuses sont loin d'avoir eu la prépondérance absolue qu'on leur attribue souvent. De nos jours, elles se sont complètement effacées devant les questions de nationalité. Depuis plusieurs années, les catholiques français, — à tort ou à raison, — se plaignaient d'être persécutés. L'adversaire le plus fanatique des lois scolaires ou de la séparation de l'Église et de l'État a-t il eu une seconde d'hésitation quand l'indépendance du pays a été menacée? Pourquoi supposer chez les catholiques d'Allemagne un patriotisme moins ombrageux et moins sincère?
En 1848, les Catholiques du Parlement de Francfort ont
combattu l'élection à l'Empire de Frédéric-Guillaume IV, mais uniquement parce que les limites de cet Empire leur paraissaient trop étroites et ils n'étaient pas moins ardents que leurs adversaires à défendre la grandeur de l'Allemagne. Si véhémente était leur passion chauvine que, dès qu'il a été manifeste que l'unité ne pouvait se faire que par la Prusse, leurs répugnances confessionnelles se sont tues.
L'erreur essentielle de Napoléon III a été précisément de prendre au sérieux ces divisions de surface et de supposer qu'il serait possible de contenir l'ambition des Hohenzollern en s'appuyant sur les États du Sud. En 1866, Alphonse Daudet était à Munich, et il nous a laissé de ses impressions un récit des plus instructifs. 11 n'avait aucun parti-pris et on reconnaîtra sans doute qu'il ne manquait pas d'une certaine acuité de vision. De quoi est-il frappé? De l'extraordinaire indifférence avec laquelle le peuple accepte les défaites de son armée; il est évident qu'il est tout prêt à se résigner à la domination prussienne, en attendant le jour où il acclamera ses vainqueurs. Si l'armée bavaroise fût entrée en Bohême, — comme le demandait Benedek et comme le plus vulgaire bon sens l'indiquait, — la bataille de Kœniggraetz n'eût pas entraîné des conséquences aussi décisives. Si bien qu'en fait, la victoire de la Prusse, c'est la Bavière qui en est responsable. Après la paix de Prague, 1866, les plénipotentiaires de Louis le wagnérien signent sans discussion les conventions militaires qui assurent à Bismarck la collaboration des forces militaires du Sud. En 1870, la majorité de la diète de Munich appartient aux patriotes, c'est-à-dire aux catholiques; elle n'en vote pas moins la guerre avec la France.
Depuis lors, le Centre a quelquefois esquissé un geste d'opposition, quand il espérait arracher par là aux Chanceliers quelque concession ; après les avoir obtenues, il est toujours rentré docilement au bercail et il a fourni sans compter aux ministres les crédits et les soldats qu'ils demandaient. Les prétextes ne lui ont jamais manqué pour excuser sa servilité. L'intérêt de la religion ne lui commandait-il pas de combattre la France impie et la Russie schismatique ?
Des raisons analogues nous expliquent la facilité avec laquelle François-Joseph a oublié ses désastres et s'est accommodé du rôle de brillant second, en dépit des révoltes de son orgueil. Les Habsbourgs ont toujours été avant tout une dynastie allemande et ils se consolent de leur déchéance personnelle par la gloire de leur peuple. Supposer qu'ils renoncent à des souvenirs séculaires pour devenir contre l'Allemagne les prolecteurs de la liberté des Slaves est tout aussi vraisemblable que d'admettre que l'on récoltera du froment en semant des betteraves ou que du croisement d'une ânesse et d'un cheval naîtra un lion. Je veux bien ne pas nier les miracles, mais aucun politique sérieux ne fondera son système en dehors des lois naturelles. Depuis des siècles, l'Allemagne a été une nation de proie et, pour la contenir, il est insensé et vain de songer à s'appuyer sur des éléments allemands. Pas plus que les socialistes, les catholiques ne sauraient nous offrir aucune garantie et les considérations de doctrine ou de foi seront immédiatement emportées par la fièvre de domination qui est un des instincts primordiaux et permanents de la race. Ce n'est pas en Allemagne, c'est hors d'elle qu'il est nécessaire de trouver
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les garanties qui nous sont indispensables contre ces monomanes que mène l'idée fixe de domination et dont les accès périodiques de fureur homicide épouvantent l'humanité. [A suivre) E. D.
Les Magyars et la Hongrie