‹ La Nation tchèque (volume 3)Chapitre 62 sur 100 · SERBES DE HONGRIE ET MAGYARS · texte numérisé non relu

SERBES DE HONGRIE ET MAGYARS

La diète de Pozsony (Presbourg) en 1843 et 1844 avait adopté quelques propositions contraires aux droits desnationalités en Hongrie. En 1847, Kossuth déclarait qu'en Hongrie, il ne connaissait d'autre nationalité que la nationalité magyare. Ces provocations causèrent de vives inquiétudes aux Serbes qui, cependant, tâchèrent de trouver un terrain d'entente. En mars 1848, après la chute de Metleinich, les peuples sujets des Hahsbourgs respirèrent : pendant cette période, les jeunes intellectuels serbes fraternisèient avec les Magyars, dans l'espoir de se créer des conditions d'existence plus favorables. Les déceptions ne tardèrent pas. Dès avril 1848, Kossuth déclare à une députation serbe de Novi Sad que les questions nationales entre les Serbes et les Magyars ne seront résolues que parl'épée. Considérés à l'étranger comme les représentants des idées libérales, les Magyars ne cherchaient qu'à réprimer par tous les moyens les tendances nationales des différents peuples qui composent la Hongrie. La déclaration de Kossuth poussa les Serbes dans le camp des adversaires des Magyars ; menacés dans leur existence nationale, ils prennent part, en 1848 et en 1849, à la lutte contre les tyrans de la Hongrie. En défendant leur cause, les Serbes collaborent au salut de la Maison d'Autriche, en dépit de leur antipathie pour cette dynastie infidèle à ses promesses et oublieuse des services rendus. « Le vaillant et fidèle peuple serbe — dit François-Joseph I" dans la lettre patenté du 3 décembre 1848 — s'est toujours signalé glorieusement par son attachement à notre Maison impériale et par sa résistance héroïque à tous les ennemis de notre trône et de nos États ». Prenant en considération l'effort accompli par les Serbes contre l'insurrection magyare, l'empereur accepte dans la patente du 6 novembre 1849 les propositions de l'assemblée serbe de 1848 et crée un nouveau ;; pays de couronne » « la Voïvodine serbe et le Banat de Temes » qui embrassent la Sirmie, la Batchka et le Banat.

Après les défaites de l'Autriche en Italie en 1859 et la perte de la Lombardie, la Voïvodine serbe (le 15 décembre 1860) est supprimée pour donner satisfaction aux Magyars. L'assemblée nationale serbe de Karlovci, en 1861, proteste contre ces procédés arbitraires. Considérant que les privilèges serbesquileurgarantissent un territoireautonome particulier, ne sontpasdu domainedudroit privé, mais forment une sorte de traité international passé entre le souverain de la Couronne hongroise et la libre Nation serbe, l'assemblée de Karlovci demanda la restauration de la Voïvodine serbe, même incomplète. — En vain. — La cour de Vienne poursuivait un rapprochement avec ses ennemis d'hier, les

grands seigneurs magyars. La défaite de Sadova, en 1866, la perte de Venise et la sortie de l'Autriche de la Confédération germanique forcent les milieux viennois à abandonner leur politique de centralisation; ils se contentent de partager le pouvoir avec les Magyars par le Compromis austro-hongrois de 1867. La Voïvodine serbe est définitivement supprimée, la Transylvanie réunie à la Hongrie, la Hongrie unifiée. Ce n'était encore qu'un premier résultat. 11 fallait maintenant, graduellement, diminuer l'autonomie trop grande des comitats, poursuivre méthodiquement la magyarisation de tous les allogènes, afin de réaliser le rêve des chauvins de Budapest.

Au lendemain du Compromis, le parlement hongrois vota le paragraphe IX de 1868 qui garantissait aux Serbes de Hongrie l'autonomie ecclésiastique et scolaire. Comme cependant cet article a été octroyé, c'est-à-dire imposé sans la collaboration de l'assemblée ecclésiastique nationale, les Sefbes étaient livrés à la merci des Magyars à qui le roi avait transmis ses iura maiestatica reservata sur les affaires du culte et de l'instruction publique serbes. Seuls les Serbes granitchari (gardiens de la frontière) restèrent 'encore pendant quelque temps soumis aux autorités centrales de Vienne. Le peuple serbe est alors soumis à trois administrations différentes : le gouvernement magyar, le gouvernement croate et le ministère de la guerre de Vienne qui administre la frontière serbe jusqu'à sa suppression en 1876.

La loi des nationalités de 1868 n'a jamais été respectée par les Magyars. Elle n'avait été votée que pour tromper les nations de l'Europe occidentale. Bien que l'article ix de la loi sur les nationalités et l'article xxxvni de 1868 sur l'instruction publique garantissent aux Serbes l'emploi de la langue dans les écoles primaires, dès 1879, le parlement hongrois approuvait une loi visant à magyariser les allogènes. [Six millions de Magyars se propo salent de magyariser les nationalités de Hongrie deux fois plus nombreuses, et qui ne leur sont en aucune façon inférieures! Cette tâche difficile, les Magyars espèrent l'achever en employant des mesures de plus en plus brutales contre leurs adversaires. En 1881 le ministère de l'instruction publique tence une instruction d'après laquelle les fils des citoyens de nationalités non magyares doivent savoir parler le magyar après avoir passé par l'école primaire. L'article xxvii de la loi de 1907 exige que tous les enfants sachent s'exprimer correctement, oralement et par écrit, après la quatrième classe de l'école primaire. La loi de 1913, à côté de l'article sur l'introduction des livres magyars à l'école primaire, exige des enfants qui fréquentent les écoles la connaissance complète de la langue magyare. C'est ainsi que les Magyars appliquent la loi des nationalités de 1868 dont ils se vantent avec tant d'ostentation devant l'Europe occidentale. Mais le comte Apponyi et ses successeurs sont allés plus loin encore. Sur la proposition du gouvernement hongrois, François-Joseph a supprimé, par lerescritdu 12 juillet 1912, l'autonomie serbe dans les affaires ecclésiastiques et scolaires, garantie par l'article ix de 1868.

Les Serbes se sont opposés de toute leur énergie à ces violences. Le juriste éminent, le brillant journaliste et l'ardent patriote serbe, M. Svetozar Milétitch, immédiatement après le compromis, avait organisé le parti national serbe et formulé dans le programme de Betchkerek (Banat. 1869), les revendications de son peuple en Hongrie. D'accord avec les Slovaques et les Roumains, il demandait la réorganisation des comitals d'après les nationalités avec le libre emploi de leur langue pour celles-ci dans les comitats où elles forment la majorité, la liberté de la presse et de réunion, le remaniement des districts électoraux de maniérée permettre une représentation équitable des diverses populations. Le mouvement de Milétitch se heurta à l'opposition violente des Magyars. Ils l'incarcérèrent comme traîtçe dans la prison de Vais malgré son immunité parlementaire, et il n'en sortit qu'après plusieurs années, ayant perdu la raison.

Le mouvement nationaliste ne disparut pas. La grande assemblée nationale serbe de Karlovci en 1897 formula avec précision les revendications du peuple : après avoir démenti les tendances séparatistes imputées aux Serbes, la réunion demanda le droit de développer sa civilisation propre conformément à la loi des nationalités. A ces revendications si modérées le gouvernement hongrois répondit par l'arrestation de diverses personnalités serbes, par de nombreux procès de presse, par la suppression des journaux d'opposition. La pression du gouvernement s'exerce avec une telle violence que toutes les nationalités non magyares n'ont pu, en 1910, faire élire que huit députés! Au commencement de la guerre européenne, par ordre des autorités hongroises, presque tous les Serbes jouissant de quelque influence ont été arrêtés. Les prisons hongroises sont pleines d'intellectuels serbes qui attendent leur salut et celui du peuple serbe en Hongrie de la défaite des Austro-Allemands. Si, après la guerre, rien n'est changé en Hongrie, les Serbes et les autres nationalités réunies aux Magyars disparaîtront.

Malgré les épreuves que le peuple serbe a eu à subir pendant plusieurs siècles il garde intacte sa conscience nationale avec le sens profond de sa civilisation propre. Dès leur arrivée en Hongrie, les Serbes avaient acquis la réputation de négociants habiles et experts et entretenaient des relations commerciales suivies avec la Turquie. Buda devintbienlôt le centre deleurcommerceetilsy furent jusqu'à la moitié du xix« siècle la colonie la plus importante. Aujourd'hui leur initiative se marque par la fondation de nombreuses coopératives économiques qui, malgré les difiicultés créées par legouvernement, se sont développées rapidement dans les vingt dernières années.

La culture intellectuelle des Serbes hongrois fait également honneur à leur nation. En contact avec la civilisation occidentale, les Serbes de Hongrie fondent la nouvelle littérature serbe. Pendant le xvin" siècle tout entier et dans la première moitié du xix», la science et la littérature serbe fleurissent en Hongrie. Le despote Georges Brankovitch dont nous avons parlé et l'archimandrite Yovan Raïtch écrivent l'histoire des peuples serbe et yougoslave. Zaharia

Orfeline publie à |la fin du xviii» siècle, sa revue Magazin. Outre cela une étude documentée sur Pierre le-Grand. Dosithée Obradovitch, propagateur infatigable des idées empruntées à la philosophie rationaliste du siècle, écrit des ouvrages importants inspirés de la science anglaise et française. Athanase Stoïkovitch, recteur de l'université de Kharkov en Russie, fait paraître une Physique célèbre, et Pavle Kendielats un ouvrage sur la Nature. Grégoire Trlaïtch, professeur de droit à l'université de Pétrograd, à côté de publications purement littéraires, donne d intéressants ouvrages sur le droit civil, tandis que le métropolite Stefan Stratimirovitch publie, avec succès, des études d'histoire et d'archéologie. Manoïlo Yankovitch, à la fin du xviii'- siècle écrit quelques drames ; dans la moitié du siècle suivant Yoakime Vouitch et Yovan Stéria Popovitch suivent son exemple.

Le désir des Serbes de développer leur culture, s'est surtout manifesté par la fondation de l'association littéraire Ma^j^sa 5' r/)sA-a( 1825) qui, entre au très éditions importantes, a publié avant la guerre environ trois cents fascicules de la revue scientifico-littéraire Letopis. Inutile de dire que la Matilsa est dissoute actuellement...

Dans la seconde moitié du xix» siècle apparaît toute une série de savants, de littérateurs et de poètes. Nous ne citerons ici que Dioura Danitchitch, excellent philologue, rédacteur du grand dictionnaire serbo-croate publié par l'Académie yougoslave de Zagreb; l'archimandrite Ilarion Rouvarats, fondateur de l'école critique d'histoire serbe ; les poètes Branko Raditchevitch, Zmaï Yovan Yovanovitch, Laza Kostitch, Dioura et Miléta Yakchitch, l'auteur dramatique Kosta Trifkovitch, le nouvelliste Bogoboï Atanatskovitch, le romancier Yakov Ignatovltch. Les peintres : Novak Radonitch, Ouroche Preditch et Pavle Yovanovitch, ont su se créer une réputation méritée ainsi que les musiciens Cornèle Stankovitch et les acteurs Tocha Yovanovitch et Dimitri Roujitch. Vers le milieu du xix« siècle, Novi Sad en Batchka devient le centre de la science et de la littérature serbes : c'est à Novi Sad que naissent le mouvement omladinien et son école littéraire qui prépare celle de l'époque contemporaine. La situation politique de plus en plus défavorable entrave ce mouvement intellectuel, et Novi Sad, après avoir été jusqu'à la seconde moitié du xix" le centre du serbisme, s'efface devant Belgrade qui, politiquement et intellectuellement, prend la première place entre toutes les villes serbes.

Radonia Jovanovitch.

LE MONDE SLAVE

La Yougoslavie

Nous vivons aujourd'hui dans l'anxiété de savoir si la victoire des Alliés sera assez complète pour permettre un remaniement intégral de l'Europe centrale. Quelles désillusions, quel découragement, quel désespoir éprouveraient des millions d'êtres d'une civilisation supérieure, si cette guerre ne mettait pas fin à l'ancien chaos des États du centre de l'Europe, si propice à l'oppression des peuples

La Nation Xcbsquk

faibles par les plus forts. Les circonstances présentes exigent des hommes d'État de l'Entente un sens particulièrement aiguisé de l'évolution politique de l'humanité et leur imposent de lourds devoirs. Seront-ils à la hauteur de leur tâche?

Au nombre des problèmes slaves dont la solution s'imposera au moment du rétablissement de la paix et de l'édification d'une Europe nouvelle, la question yougoslave prendra sûrement une importance toute spéciale. Il ne pourra plus s'agir seulement de reconstituer la Serbie dans ses frontières d'avant la guerre, mais de satisfaire à la volonté unanime de tous les membres de la race serbe, les Serbes, les Croates et les Slovènes, qui veulent être réunis dans un seul et même État et de leur donner avec l'indépendance la possibilité de se développer en pleine liberté au point de vue économique, social et intellectuel.

E. Denis : La Grande Serbie (Librairie Delagrave, Paris 1915).

Les événements politiques qui se sont déroulés dans les Balkans pendant ces dernières années avaient déjà attiré l'attention sur la Serbie ; malgré cela, le peuple serbocroate, son histoire et ses aspirations nationales restaient presque complètement inconnus. Parmi les rares livres concrés à la Serbie, l'un des plus remarquables, l'Histoire de la Serbie par Ranke, ne s'occupe que des origines de l'État serbe et s'arrête à sa décadence sous les Obrénovitch et à la lutte de la démocratie radicale contre l'Autriche- Hongrie et l'Allemagne, c'est-à-dire à l'époque la plus intéressante de l'histoire serbo-croate.

Ce n'est que pendant la guerre actuelle que quelques écrivains compétents, aux vues larges et claires, ont présenté au public lettré français et anglais, le peuple serbocroate.

Le livre de M. E. Denis, La Grande Serbie, est le premier des ouvrages qui sont venus dernièrement dissiper les idées erronées répandues parmi les nations occidentales sur la situation politique de l'Europe centrale et orientale, et appuyer les revendications nationales des Serbes, des Croates et des Slovènes.

L'auteur nous donne d'abord une esquisse du pays et du caractère serbes. Il nous montre son analogie avec le caractère français, ses qualités d'enthousiasme, d'idéalisme, de finesse d'esprit, de patriotisme. Il ne nous cache pas les défauts, il se montre même assez sévère, Comme il convient à un véritable ami. Quelques-uns d'entre eux proviennent uniquement de l'état de dépendance où s'est trouvée si longtemps la nation yougoslave. La liberté les fera disparaître, et on peut affirmer que la Serbie de demain ne manquera ni du sens de la régularité du travail, ni de l'esprit d'organisation.

Après avoir stigmatisé comme il convient le rôle de Milan et les intrigues autrichiennes dans les Balkans, il montre que la politique balkanique de François-Joseph, qui a eu pour conséquence de transporter de Zagreb à Belgrade le centre d'attraction des Yougoslaves, était, en réalité, d'inspiration bismarckienne. François-Joseph, Beust et Andrassy n'ont été que des pantins aux mains

du subtil chancelier allemand qui en faisait manœuvrer les ficelles dans le seul intérêt de la Prusse. Le futur État yougoslave doit être une combinaison harmonieuse des ressources et des qualités particulières des trois branches de la nation Serbes, Croates et Slovènes. Chacune d'elles a besoin d'emprunter aux deux autres pour former un organe complet et viable. Nos richesses intellectuelles, morales et matérielles se complètent les unes les autres. Ce n'est pas le besoin de sortir d'une situation inextricable qui nous pousse dans les bras de la Serbie, c'est la nature même de notre sol et de notre race.

Les persécutions contre les Yougoslaves ont été le prélude habilement machiné de la conflagration europénne, et la question serbo-croate a certainement joué un rôle prépondé rant dans les combinaisons élaborées par Guillaume II et François- Ferdinand, lors de l'entrevue de Konopistè, restée si mystérieuse et où il faut peut-être chercher la première étape décisive de la marche à la guerre.

M. Denis démontre enfin que les Slovènes ne peuvent avoir d'avenir en dehors de leur réunion à leurs frères de race, les Serbo-croates. La même fatalité qui poussait Cavour jusqu'à Naples condamne la Serbie à s'étendre jusqu'à la Styrie. La « Grande Serbie » sans les pays Slovènes, ne serait qu'un corps mutilé, qui, par la force des choses, aspirerait toujours à recouvrer son intégrité. Car, arracher à un peuple de 12 millions d'hommes 1 million et demi de ses membres, le condamnerait, tant la blessure serait épuisante, à une vie languissante qu'il ne pourrait supporter longtemps.

En résumé, pour caractériser l'esprit dans lequel est écrit « La Grande Serbie » dont je donne une analyse trop hâtive et incomplète et que j'aimerais à voir lire par les Français avec la même attention que par nous autres Yougoslaves, il nous sufiQt de citer cette objurgation de son auteur aux nations occidentales qui seraient tentées d'oublier leurs promesses : « Inscrire sur son drapeau le respect des nationalités et la liberté des peuples e\ aboutir à un nouveau congrès de Vienne.... chausser les bottes de Metternich et de Guillaume II, quelle déchéance et quelle banqueroute! »

BOGOMIL VOSNJAK de l'Université de Zagreb

Bibliothèque Yougoslave. N° 1 : Le Programme Yougoslave. N" 2 : Le Pays et le Peuple Yougoslaves (Plon- Nourrit et C"; Paris 1916).

Les Persécutions des Yougoslaves. Avant-propos de Victor Bérard (Idem — Paris 1916).

H. HiNKOviG : Les Yougoslaves. Leur Passé. — Leur Avenir (Félix Alcan, Paris 1916).

L'idée de l'union yougoslave a toujours inspiré la politique des grands souverains serbes. Même aux heures de pire détresse, elle n'a jamais cessé de hanter l'àme du peuple et elle l'a soutenu au milieu de ses souffrances. Les circonstances étaient cependant si peu favorables que, jusqu'à ces dernières années, elle n'avait pas pris une forme concrète et précise, et c'est seulement depuis la guerre actuelle que le programme de cette union yougoslave a été définitivement formulé.

i.A Nation Tchëudk

Le Comité yougoslave, constitué à l'étranger par les représentants les plus autorisés de la nation, l'a publié, au mois de mai 1915, dans la presse alliée. Nous le retrouvons, plus précis et appuyé sur des documents nouveaux, dans le premier fascicule de la Bibliothèque yougoslave.

Les patriotes yougoslaves protestent énérgiquement contre le régime odieux que les Habsbourgs font peser sur les pays croates et Slovènes; ils proclament leur confiance absolue dans la libération qui ne saurait avoir de sens que par l'union de tous les membres de la grande famille yougoslave à la suite de la victoire des Alliés.

Ces Yougoslaves, dont le public occidental commence à connaître le nom, le deuxième volume de la Bibliothèque nous donne sur eux les renseignements indispensables. Sous une forme concise et claire, il nous apporte des indications sommaires, mais suffisantes, sur la situation géographique du pays, les institutions politiques, les longs efforts par lesquels les Croates et les Slovènes ont toujours cherché à maintenir leur existence nationale contre des ennemis sans scrupules.

Pendant des siècles, avec une constance d'illusions touchante dans sa naïveté, ils ont espéré que les Habsbourgs et les Magyars renonceraient à une politique d'oppression dont on ne sait si elle était plus niaise ou plus sauvage. Toute leur bonne volonté s'est brisée devant l'orgueil des Magyars, la cupidité germanique et la sottise des souverains. L'expérience est faite désormais et toute tentative de replâtrage serait absurde.

La rupture est devenue irréparable depuis la période des procès politiques et des faux qu'a inaugurée le baron d'yEhrenthai sous l'œil complaisant de François-Joseph et de François-Ferdinand.

L'auteur de la brochure sur les Persécutions des Yougoslaves nous raconte les cinq procès principaux machinés par la police de Budapest et de Vienne. Cette simple énumération des faits est un acte d'accusation écrasant contre l'Autriche-Hongrie. Nous ne saurions trop en recommander la lecture aux quelques timorés qui essayent encore de plaider les circonstances atténuantes pour les Habsbourgs. Il y a dans l'histoire des épisodes plus sinistres que ces procès de Zagreb, de Vienne et de Banjaluka, il n'y en a pas de plus écœurantes ni déplus ignobles. A voir de près cette collection de juges prévaricateurs, de dénonciateurs à gages, de ministres menteurs et parjures, on est pris d'incoercibles nausées. A l'équarisseur cette Autriche qui n'est plus qu'une charogne!

Sur le sol qu'elle souille, un État nouveau va naître, la Yougoslavie. Dans la conférence qu'il a faite à l'École d'Anthropologie, M. Hinkovic a étudié les conditions dans lesquelles pourra vivre et se développer le nouveau Royaume. Il' ne dissimule pas les difficultés qu'il faudra surmonter; elles seront vaincues par l'union de tous les dévouements. La liberté et la joie d'avoir enfin échappé à un régime de démoralisation et d'abjection, assureront aux affranchis la force nécessaire pour triompher de tous les obstacles.

Pierre de Lanux : La Yougoslavie. — La France et les Serbes (Payot et C'«, Paris 1916).

Tous ceux qui s'intéressent à la question yougoslave et

tous les amis des Serbes liront avec profit le livre de M. de Lanux. L'auteur a séjourné en Serbie pendant la guerre des Balkans, et, fidèle à ses amitiés serbes, il est aujourd'hui l'un des collaborateurs les plus dévoués des Yougoslaves dans leur lutte pour l'unité de leurs pays.

Dans son livre, il a rassemblé des articles écrits à différentes époques et sur des sujets d'une importance assez inégale. Les programmes politiques et les études historiques soigneusement documentées se mêlent aux intervievsrs hâtivement notées au cours d'un voyage ; les commentaires des grands événements historiques voisinent avec des impressions personnelles. L'ensemble marque peut-être un peu d'unité et ne répond pas très bien au titre de Yougoslavie. Mais quoique un peu touffu et divers, le livre ne sera pas inutile à la cause qu'il défend. L'auteur a le mérite de connaître le pays et le peuple dont il parle. Il a vécu dans l'intimité des Serbes; il a su les observer d'uu œil intelligent et les comprendre d'un cœur ami.

Dans l'avenir, la France est destinée à entrer dans une alliance de plus en plus intime avec les peuples slaves ; il lui sera nécessaire d'avoir de bons travailleurs à l'esprit lucide.

Nous sommes sûrs que M. de Lanux sera l'un des plus dévoués. R. K.

ECHOS ET NOUVELLES

Pour la germanisation du système scolaire en Bohême. — Les gouvernants de Vienne, soutenus par les Allemands d'Autriche et encouragés par les pangermanistes, ont toujours employé les écoles populaires pour paralyser les « tendances séparatistes )) et préparer la voie à la germanisation. Aussi a-ton réservé, dès 1866, au parlement de Vienne toute la législation concernant les principes et les plans de l'instruction publique, tandis que les frais en incombent au pays et aux communes. Les Tchèques ont pourtant conservé une certaine influence sur les écoles Tchèques, puisque les instituteurs, payés par le pays, sont nommés par des corporations autonomes, composées des représentants des municipalités et des instituteurs euxmêmes et présidées seulement par le préfet dépendant du gouvernement. Le gouvernement s'apprête actuellement à supprimer ce reste d'autonomie scolaire en Bohême et à étatiser complètement l'instruction publique. Les instituteurs seront de simples employés de l'État et toutes les influences autonomes seront éliminées. Il est intéressant de lire les vœux exprimés à ce sujet par l'Union des instituteurs austro-allemands qui, sans doute, seront décisifs pour la « réforme » préparée. « Notre État, — déclarent-ils dans une résolution votée il y a quelque temps — a besoin, pour assurer son existence, d'une administration unifiée, dirigée par le peuple allemand d'Autriche s'appuyant sur un enseignement homogène et bien organisé, libre de toutes les influences locales et de toutes les tendances séparatistes. L'autonomie actuelle des pays, embrassant la création et l'entretien des écoles primaires et secondaires aussi bien que la nomination et la discipline des instituteurs, porte non-seulement préjudice au développement normal de Tins-

La Nation TCHSuUb

truction publique mais elle empêche en même temps la consolidation intérieure de l'État. Pour ces raisons, l'Union des instituteurs austro allemands exige que l'organisation et l'administration de toutes les écoles primaires et secondaires, ainsi que des écoles normales, soit réservée exclusivement à l'État. » On voit que les Allemands ne négligent rien pour bien préparer l'Europe Centrale germanique.

La terreur en Bohême. — La Statthalterei de Prague a décrété dernièrement la dissolution de la Fédération sportive tchèque, comme dangereuse pour la sécurité de l'État. Les journaux de Vienne sont unariimes à approuver cette mesure «excellente)), qui mettra finaux menées subversives de cette société. Depuis des années, elle luttait pour l'indépendance du sport tchèque en s'exposant au boycottage des sociétés allemandes et magyares. A Vienne, on ne pardonnait pas surtout à là Fédération sportive tchèque de s'être trouvée lors de la dernière Olympiade à Stockholm en rivalité avec des sociétés autrichiennes.

La police de Prague a fait enlever récemment du mur de l'hôtel-de-ville de Prague la plaque commémorative portant les noms des vingt-sept nobles tchèques exécutés le 21 juin 1621 sur la place de la vieille ville par le bourreau de Ferdinand IL Inutile de souligner l'importance de cette mesure prise peu après la condamnation du docteur Kramâf et de ses amis.

La Cour d'Appel de Prague a ordonné par un décret du 14 juillet la confiscation de tous les biens appartenant à M. Bohdan Pavlù, ancien rédacteur des Nârodni Listy et lieutenant dans l'armée autrichienne qui, après s'être rendu aux Russes, est devenu rédacteur du journal des organisations tchèques en Russie Cechoslovdk. Il a été déclaré coupable de haute trahison et de désertion devant l'ennemi.

L'emprise allemande sur la Hongrie. — La situation désespérée de la Hongrie n'empêche nullement la presse de Budapest de développer devant ses lecteurs ordinaires les magnifiques perspectives que lui ouvre son étroite collaboration avec les Allemands. Un grand journal de Budapest écrivait ainsi, à la date du 9 juillet :

« Les ministères ont dès maintenant reçu les propositions et les plans détaillés dé plus de trente entreprises allemandes et de plus de vingt entreprises autrichiennes auxquelles seraient associées dans une large mesure les banques et les rentiers magyars; elles doivent être mises en marche dans un avenir très prochain. Dès à présent, en Bulgarie et en Turquie, de nombreux agents allemands travaillent systématiquement à la liquidation de toutes les affaires commerciales qui sont en suspens avec l'étranger. Chez nous, les entrepreneurs allemands se préoccupent en foule de fonder de nouvelles usines et de nouvelles suc-

cursales... On prévoit la création de nombreuses usines pour la fabrication des conserves, des étoffes, des filatures de laine, etc. >) Le succès est assuré et les bénéfices seront magnifiques, grâce au débouché des Balkans ; « la politique économique et industrielle de la Hongrie, remarque l'auteur, a sa base naturelle dans les Balkans, comme Bismarck et Andrassy l'ont déjà remarqué )).

Ces superbes espoirs suffiront-ils à relever le moral ébranlé de la population? — Du temps où les Magyars savaient le français., ils se seraient rappelés notre proverbe : Un bon tiens... Où les Allemands trouveront-ils les capitaux nécessaires à toutes ces grandioses fondations? — Ils comptent sans doute sur l'indemnité que leur paiera le général Brousssilov.

En dehors même de ces considérations pratiques, qui ne sont pas indifférentes, n'est ce pas une grande pitié de voir un peuple qui eut jadis quelque fierté et qui détendit jalousement son indépendance nationale, se réjouir ainsi de l'invasion étrangère et célébrer comme un triomphe l'envahissement germanique? — Que penseraient de leurs descendants les magnats qui luttaient contre Léopold !<"■, Joseph II ou Metternich? Que penseraient de ce veule abandon Deak et Eôtvôes? Était-ce vraiment la peine de combattre si férocement Schmerling, — qui du moins était un autrichien, — pour venir humblement lécher la main de Bethmann-Hollweg?

La situation financière de la Hongrie. — Dans la séance du 12 juillet de la chambre hongroise le ministre des finances, M. Teleszky, a prononcé un grand discours sur les charges de la guerre. Il se proposait de dissiper les inquiétudes toujours croissantes de l'opinion publique au sujet de la situation économique du pays. 11 est douteux qu'il y ait réussi. Il a eu beau envelopper ses déclarations de réticences et d'émollientes atténuations ; il lui a bien fallu avouer que les frais de la guerre dépassent de beau coup les suppositions admises dans les milieux parlementaires. On évaluait jusqu'ici les dépenses quotidiennes à 15 millions par jour ; le ministre a avoué que, depuis plusieurs mois, elles atteignent 20 millions et que la guerre a déjà coûté à la Hongrie à peu près 11 milliards. Au commencement de 1913 la dette de l'État s'élevait à 6.593 millions; les vingt-quatre mois de la guerre ont donc augmenté les charges de la Hongrie de ITO^/o. En admettant que les hostilités se prolongent encore six mois, la Hongrie, d'après le calcul du Pester Lloyd aura dépensé 15 milliards, c'est à dire 230% de l'ancienne dette. Les intérêts de cette nouvelle dette représenteraient à eux seuls la somme d'un milliard, ou 45 % du budget normal (2.260 millions de couronnes). Les nouveaux impôts que la Chambre a votés dernièrement à l'unanimité, donneront dans l'hypothèse la plus favorable 360 millions de couronnes; il restera ainsi à trouver encore 640 millions pour payer les intérêts de la nouvelle dette.

Dans ces conditions, il est évident que la Hongrie marche à une banqueroute inévitable. Déjà, au commencement du mois de mai, le député Elemer Hantos, un des économistes les plus écoutés, a déclaré dans une conférence publique à Debreczin qu'il est absolument impossible de couvrir les

fi'ais de la guerre par de nouvelles charges imposées aux contribuables et qu'on devra recourir à des innovations radicales. (( L'État at-il dit, les départements, les villes, les communes et les simples citoyens n'ont tenu dans leurs dépenses aucun compte de leurs ressources. » Suivant lui, après la guerre, la Hongrie ne peut être sauvée que par la transformation des méthodes agricoles et la plus méticuleuse économie. — Sages conseils, mais remèdes à long terme et palliatifs incertains. — Ils ne sauraient épargner à la Hongrie une liquidation non-seulement économique, mais aussi politique.

Les Maygars et l'Europe Centrale allemande. — La

Société hongroise pour le rapprochement des empires centraux a invité récemment M. Frédéric Naumann à à venir exposer ses idées sur le problème de l'Europe centrale. Dans son discours qui fut très applaudi, l'auteur du Mitteleuropa s'est attaché à flatter les Magyars et leur génie national en célébrant leur capacité d'assimilation rapide des autres nationalités, slave, roumaine, juive et même allemande. Parlant du rôle de la Hongrie dans la future Europe Centrale, il a déclaré que les Magyars n'ont aucune raison de craindre pour l'intégrité de leur État, puisqu'il ne s'agirait que de rendre communes aux deux empires centraux des affaires qui, depuis 1867, sont déjà communes à toute la monarchie austro-hongroise. Il ne songe prétend-il, qu'à maintenir et développer l'alliance défensive sans laquelle aucun des États de l'Europe Centrale ne pourrait continuer à exister. Si on ne la conclut pas aujourd'hui, elle s'imposera demain comme une nécessité. M. Naumann a obtenu un grand succès et a remporté, diton, les meilleures impressions de Budapest.

Le cortipromis provisoire. — La presse austro-hongroise a publié le 20 juillet un communiqué annonçant que les pourparlers économiques entre Vienne et Budapest ont abouti à un accord provisoire. En commentant cette importante nouvelle, l'organe des Allemands de Bohême déclare que c'est le premier pas fait vers l'EuropeXUentrale, et, en effet, le même jour on apprenait officiellement l'arrivée à Vienne des délégués du gouvernement allemand venus pour conférer au ministère des afïaires étrangères sur diverses questions douanières et économiques.

Le programme du comte Karolyi a été publié le 18 juillet. — Les revendications du nouveau parti sont très radicales : L'union personnelle pure, l'armée magyare indépendante, le suffrage universel, l'indépendance douanière, la création d'une banque d'Étal hongroise indépendante, etc. Symptôme caractéristique, la presse gouvernementale et officieuse traite lo nouveau parti d'opposition avec une évidente tendresse. Magyarorszag a pu même publier une correspondance de Zurich constatant avec satisfaction que le « geste hardi du comte Karolyi aurait fait une très bonne impression, non seulement en Suisse,

mais aussi en France et en Angleterre ». Karolyi s'attache d'ailleurs à justifier les sympathies officielles, il ne laisse passer aucune occasion d'affirmer la pureté de ses intentions, et dans l'assemblée de son nouveau parti, tenuele 17 juillet, il a déclaré que le peuple magyar tout entier doit défendre de toutes ses forces la patrie attaquée. On se rappelle aussi que Karolyi, aussitôt rentré de France, s'est engagé dans l'armée malgré la parole donnée lors de sa libération. Beaucoup persistent à affirmer que Karolyi agit d'accord avec Apponyi et Tisza. On a surtout remarqué que, le 18 juillet, deux jours avant la publication du communiqué officiel annonçant la signature d'un compromis provisoire entre l'Autriche et la Hongrie, Karolyi est allé à Vienne en compagnie d'Andrassy et d' Apponyi.

Les nouvelles de l'armée. — Les journaux roumains ont annoncé récemment que pendant l'offensive du général Broussilov, trois régiments tchèques entiers avec leur colonel, un bataillon slovaque et à peu près 30.000 Roumains s'étaient rendus sans combat aux Russes. Dans un communiqué envoyé aux journaux le 18 juillet, le quartier général austro-hongrois s'est borné à manifester son étonnement du cynisme de la presse roumaine qui n'hésite pas à calomnier ses propres compatriotes, sujets de François- Joseph qui, dit-il, ont tout récemment encore prouvé leur bravoure sur le front italien. Le communiqué ne souffle pas mot de la reddition des Tchèques et Slovaques. Nous sommes heureux de pouvoir citer ce démenti autrichien à titre de confirmation de la nouvelle roumaine. L. S.

AMITIES TCHEQUES

A l'occasion de la mort du sculpteur tchèque Stanislav SucHARDA, décédé à Prague le 5 mai, et dont le chefd'œuvre, le monument de François Palacky est un des monuments les plus remarquables de Prague, de nombreuses lettres ont été adressées au secrétariat du Conseil national tchéco-slovaque par des artistes et par nos amis français. Nous regretterions de ne pas en citer quelquesunes.

M. Adrien Mithouard, président du Conseil municipal de Paris, écrit :

(( C'est avec un très vif regret que J'apprends la mort de votre illustre compatriote, M. Stanislav Sucharda.

Tous les Français s associeront au deuil de la nation tchèque, d'autant que, nous le savons, M. Stanislav Sucharda n'était pas seulement un grand artiste, un ardent patriote, mais encore un ami très dévoué de notre pays » .

M E. A. Bourdelle a envoyé la lettre suivante :

« Sucharda gardera dans notre patrie l'influence par son œuvre, et je veux espérer que sa mort léguera à vous tous, en surplus de vos propres forces, toute la bonne autorité que le célèbre maître avait su concentrer.

« Autrefois reçu par lui, par sa famille et par la ville de Prague comme aurait pu l'être un parent aimé. Je suis devenu en mon cœur citoyen tchèque et le demeurerai tou-

La NaTIOH TCMEgUB

jours; en plus de l'ami Sucharda et de son Art que je regrette, c'est votre deuil aussi que je partage, votre patriotique deuil.

(( J'envoie ici à sa famille tous mes plus grands regrets.

« C'est à la mort matérielle que je donne des regrets; il ne saurait y avoir disparition du vrai Sucharda, des œuvres de son cœur et de son esprit d'artiste.

Des hommes, une race qui garde comme vous la gardez la volonté d'être libres, s'élèvent au-dessus des épreuves, des blessures du corps ».

M. Joseph Bernard, dont les œuvres ont trouvé à Prague tant d'admirateurs, s'exprime ainsi :

« Je déplore avec vous sincèrement la perte que la Nation tchèque fait en la pert>onne de M. Sucharda.

« Elle cous est particulièrement sensible, et à tous vos amis dont je m'honore d'être, en ce moment où vous luttez si tragiquement pour l'indépendance de vos pays.

« Ayez tous mes vœux, aussi bien que j'espère l'issue heureuse de la lutte gigantesque où nous sommes engagés pour nos libertés et pour un idéal commun ».

En répondant à l'envoi du Mémorandum de la branche tchèque du Parti socialiste en Amérique, M. Albert Thomas, sous-secrétaire d'État, a écrit au Comité du Groupe socialiste tchèque Égalité de Paris :

(( Chers camarades, j'ai lu avec une vive sympathie le beau manifeste de pensée si claire et de volonté si ferme que vous venez de publier. De quelque manière que se pose demain le problème de l'indépendance nationale, vous pouvez être assurés que nous ferons tout ce qui sera en notre pouvoir pour soutenir vos légitimes revendications » .

REVUES ET JOURNAUX

Le nombre de nos amis en France ne cesse pas d'augmenter. La solution du problème de l'Europe Centrale par la destruction de l'Autriche-Hongrie et la libération des Tchécoslovaques gagne chaque jour de nouveaux partisans. Nous avons eu dernièrement le grand plaisir de voir accroître le nombre de nos amis d'un des publicistes les plus écoutés et les plus compétents de la France contemporaine, Polybe, qui a publié dans le Figaro du 21 juillet un bel article : « De l'Autriche et des libérations nécessaires ». Nous n'hésitons pas à reproduire intégralement ce terrible réquisitoire qui témoigne d'une profonde étude du problème et d'une rare clairvoyance:

De l'Autriche et des libérations nécessaires. — Quand elle est seule, livrée à ses propres forces, elle s'est toujours fait battre. Dans des temps anciens, par les Turcs qui vinrent camper devant Vienne. Sobieski sauva Vienne, sans doute à tort. Cent ans après, au partage de la Pologne, l'Autriche, une première fois, « étonna le monde par son ingratitude ». La formule est d'elle-même. Elle ne fut pas moins battue, dans la suite, par les Prussiens et par nous. Les Russes la sauvèrent des Hongrois comme la Pologne

du Turc. Elle se fait battre encore par nous en Lombardie, par les Prussiens en Bohème. Au début de la guerre, où, bassement, elle a suivi l'Allemagne, battue encore par les Russes, par les Serbes. La voici envahie de nouveau, à l'Ouest et à l'Est, par les Italiens et les Russes. L'Allemagne, une fois de plus, la pourra t elle sauver?

Un Autrichien qui vous aborde, s'incline : « J'ai l'honneur... » Sous-enteudu : de vous saluer. La première fois que Bœhm-ErmoUi rencontra Mackenzen, après la reprise de Lemberg, il s'approcha, souriant : (( J'ai l'honneur... — Et moi la peine. » Nouvelles défaites des Autrichiens, mais, cette fois, partagées avec les Allemands.

Napoléon disait des Prussiens : « C'est une mauvaise nation ». Il n'aurait pas pu le dire des Autrichiens, pour cette raison qui suffit : 11 n'y a pas de nation aulrichienne. Il n'y a, des montagnes de Bohême aux Balkans et de l'Adriatique au Dniester, qu'un assemblage de peuples qui se détestent, les uns parce qu'ils sont nobles, généreux, chevaleresques, le cerveau large ouvert à l'avenir; les autres, exploiteurs et oppresseurs.

Metternich, le plus surfait des diplomates d'ancien régime, disait de l'Italie : « C'est une expression géographique». L'Autriche, aux frontières mouvantes, sans unité de langues, ni de races, ni d'histoire, n'est pas même une expression géographique. La moitié, pour le moins, de l'empire dualiste d'aujourd'hui souhaite ardemment la défaite de l'autre. D'une part, 10 millions de Tchèques, avec 5 millions de Croates-Serbes, autant de Polonais, 3 millions de Ruthènes et 3 millions de Roumains, 1 million de Slovènes et à peu près autantd'Italiens; de l'autre 11 millions d'Allemands et 8 millions de Magyars.

Comment cette minorité de Germano-Hongrois, qui, ellemême, ne forme que depuis peu d'années un bloc, d'ailleurs artificiel, est-elle parvenue à garder le pouvoir? Il y a beaucoup de raisons à cette hérésie, dont la principale est que cette minorité a derrière elle toute la force de l'Allemagne.

C'est le chef d'œuvre politique de Bismarck.

Il a, le Prussien foncier qu'il est, la haine de l'Autriche; l'humiliation nationale d'Olmûtz, des humiliations personnelles de Francfort, où sa révolte éclata dans le premier cigare qu'il osa allumer sans permission devant le représentant de Sa Majesté apostolique, hantent ses nuits. Méphistophélès d'État, il a l'art d'associer l'Autriche à son expédition de brigandage contre le Danemark. La diligence dévalisée, il veut tout le butin, déclenche l'Italie contre l'Autriche, souffle la révolte en Hongrie. Coup de tonnerre de Sadowa. Son bienheureux roi tient son entrée triomphale à Vienne. Bismarck le conjure d'y renoncer. Supplications, menaces, magnifiques visions d'avenir, fureur feinte, larmes sincères, tragédie, comédie et farce. Il l'emporte. C'est une des grandes minutes de l'histoire.

Vaincue et chassée de l'Allemagne, l'Autriche ne sera pas autrement humiliée. Sauf la Vénétie, qu'il cède à l'Empereur des Français, l'empire habsbourgeois ne sera pas matériellement diminué. Bismarck préside à la réconciliation de l'Autriche et de la Hongrie. Consciemment ou non, Deak est un outil entre ses mains. Les cendres de Kossuth frémissent; ce ne sont que des cendres.

Un ministre saxon, passé au service de l'Autriche, sot

La iSATION TCHKyUB

qui n'a que l'apparence d'un homme d'État, poursuit pendant quelque temps, beaucoup moins qu'une revanche nationale de l'empire du Danube, une revanche personnelle contre Bismarck. Les victoires de 1870 en débarrassent le Chancelier de fer.

Lentement, mais sûrement, il poursuit son œuvre. Une tragédie, encore mystérieuse, le délivre de l'héritier Rodolphe, qui n'a pas oublié Sadowa et hait l'Allemagne. L'Autriche-Hongrie devient l'alliée de l'Allemagne, sa vassale, sa chose. Bismarck la pousse vers l'Orient, contre la Russie, contre les vieilles puissances protectrices des pays du Levant, l'Angleterre et la France. L'Autriche se sent à nouveau forte par l'Allemagne. L'Allemagne victorieuse a plus besoin encore de l'Autriche que l'Autriche de l'Allemagne. L'Autriche est son point faible, le défaut de sa cuirasse. Que l'Autriche devienne slave ou, seulement, qu'elle passe du dualisme au trialisme, voilà l'Empire allemand enfermé chez lui, sans débouché sur l'Orient. L'Allemagne, sans l'Autriche, est trop faible, avec ses seules forces, pour attaquer l'Europe occidentale et la Russie. L'Autriche devient Hongrie et l'Autriche- Hongrie devient Allemagne. Guerre aux Tchèques, guerre aux Serbes, guerreaux Croates. Et plus cette histoire s'emplit de crimes de toute sorte, faux, vols, meurtres-juridiques, plus s'alourdit la mainmise de l'Allemagne sur l'Autriche.

Cependant Bismark a disparu, et, sans doute, ses successeurs ont hérité de sa politique autrichienne, mais ils l'exagèrent étant dépourvus de tout esprit de finesse et hantés en toute éhose par la manie du kolossal. La guerre est sortie de là. Les causes profondes de la guerre sont là.

L'Autriche ne veut pas la guerre; elle a reculé, à la dernière minute, devant le grand crime. Mais la guerre est la condition du grand dessein allemand. L'empereur allemand la précipite. Il faut que l'Allemagne puisse déclarer, par la voix de son chancelier, que la guerre est une guerre de défense pour l'Autriche-Hongrie. En effet, l'Autriche- Hongrie est absolument nécessaire au dessein allemand, à l'Allemagne.

Le coup mortel pour l'Allemagne, ce sera donc la destruction de l'Autriche Hongrie. 'Vous réduiriez la Prusse aux vieilles limites du Brandebourg. Vous rétabliriez dans tous ses articles, le traité de Westpha lie. Comme vous ne pouvez pas faire disparaître [les pays germaniques, tels un autre Atlantide, et supprimer 80 millions d'Allemands ainsi qu'on nettoie une tranchée; comme vous ne pouvez pas davantage remonter le cours de l'histoire et empêcher ce qui a été d'avoir été et le supprimer de la mémoire des hommes, vous n'aurez rien fait tant qu'à la place de la Macédoine habsbourgeoise vous n'aurez pas constitué une Europe du Sud-Est, libre des forêts de la Bohême au Danube et aux Karpathes, sur des bases naturelles et sur vos propres principes de droit.

Pour les mêmes raisons que le plus grand homme d'État de tous les temps, le cardinal de Richelieu, a voulu l'indépendance des Pays-Bas, des États luthériens d'outre-Rhin, de la Suisse et des petites principautés ou républiques italiennes contre la Maison d'Autriche, nous devons vouloir aujourd'hui, d'un même propos aussi ferme, la libération des Tchèques, des Polonais et des Yougoslaves, comme des Italiens et des Roumains, contre la tyrannie du Habs-

bourg, empereur à Vienne, roi à Pesth, vassal de l'Allemagne.

Moins de huit jours avant sa mort, l'archiduc Rodolphe rencontrait à une fête de l'ambassade d'Allemagne mon vieil ami Decrais, qui représntait alors la France à Vienne. Rodolphe avait dû revêtir, par ordre du protocole, l'uniforme allemand. Il en dit sa rage à Decrais, sa pensée dominante d'afïi'anchir, un jour, l'Autriche de l'Allemagne. Avec lui, les destins eussent pu être différents. Une petite fille survint. Dès lors, le vieux Habsbourg abdiqua, non pas pour se retirer dans un couvent, mais entre les mains de l'Empereur allemand, ennemi mortel de son fils, et pour charger de nouveaux crimes, plus atroces encore, la conscience déjà la plus lourde du monde. Empereur de la potence, comme l'appelle, au lendemain de l'infâme pendaison de Cesare Battisti, toute l'Italie soulevée de colère et de dégoût, — Habsbourg digne de Hohenzollern, pour tout dire.

La destruction de l'impérialisme allemand, la destrution de la vassalité autrichienne, c'est donc tout un.

J'ai connu ici, avantla guerre, un petitparti «autrichien». De ce que le renversement des alliances avait été, sous Louis XV, un acte de forte politique, bien qu'affreusement tardif, — c'était l'opinion de Gambetta comme du duc de Broglie ; le dernier article que j'ai écrit à la demande de Gambetta dans la République Française, ce fut pour le dire, — de braves gens en avaient conclu qu'il nous fallait nous entendre avec l'Autriche. Politique aussi archaïque au vingtième siècle que l'avait été la guerre contre la maison d'Autriche au dix-huitième. Le monde marche.

Ce parti était composé de quelques vieux amoureux de Marie-Antoinette, de quelques historiens d'écoles du soir qui comparaient Metternich à Tayllerand et, même, à Richelieu, et, par surcroît, de quelques démocrates qui se croyaient des talons rouges parce qu'ils avaient bavardé au Ball-plati, avec des diplomates à perruqe, d'un rapprochement politique ou économique avec l'Autriche. Quand il fit son mariage autrichien, faute aussi grave que l'expédition d'Espagne ou celle de Russie, Napoléon, lui aussi, avait eu son heure de snobitune. Mais tout cela appartient au même passé que le tango.

Page 1