‹ La Nation tchèque (volume 3)Chapitre 64 sur 100 · AOUT · texte numérisé non relu

AOUT

Le Plan Pangermaniste

André Chéradame, Le plan pangermaniste démasqué. — Le redoutable piège berlinois de la « partie nulle ». (Librairie Pion — Paris 1916).

(W Allemagne ne poursuit pas telle ou telle conquête déterminée ; ce qu'elle exige, c'est la domination du monde. Depuis la guerre elle n'a renoncé à aucune de ■fes prétentions et elle se Jlatte d'acoir en partie réalisé son plan. La sécurité de l'Europe ne sera assurée que si elle est contrainte d'abandonner déûniticement ses projets. H est impossible pour cela de compter sur l'appui d'aucune classe ni d aucun parti en Allemagne. Les Catholiques ne sont pas moins imbus de l'idée impérialiste que les autres groupes /Mlitiques ou religieux.

En 1807, au lendemain de la bataille de Friedland, Hardenberg fut chargé par son maître Frédéric-Guillaume III de préparer les bases d'un traité de paix. De ce qui avait été la Prusse, il ne restait qu'un souvenir. Toutes les forteresses étaient entre les mains des Français et l'armée de P'rédéric II n'était plus représentée que par quelques bataillons exténués. La Russie, le suprême espoir et le dernier appui des Hohenzollern, se préparait à passer dans le camp des vainqueurs; Alexandre I" prodiguait ses sourires à Napoléon qui avait un moment fasciné son imagination et dont il sollicitait les faveurs. Hardenberg se mit courageusement à labesogne : en quelques jours, il accoucha d'un projet mirifique que le roi présenta naïvement au tsar qui, d'un geste indifférent, le passa à ses ministres; ils le classèrent dans leurs cartons où les historiens l'ont retrouvé par la suite. La lecture en est édifiante et il mérite d'être médité. Hardenberg proposait de partager la Turquie entre lii Russie, la France et l'Autriche; quant à la Prusse, elle recevrait la Saxe dont l'Électeur, qui était parti en guerre avec elle, obtiendrait en Pologne une vague compensation. Si bien qu'au lendemain d'une campagne désastreuse, la Prusse, engraissée des dépouilles de son alliée, aurait été plus puissante qu'à la veille d'Iéna, plus riche, plus concentrée, en meilleure condition pour reprendre ses plans de conquête.

Je ne ferai aucune diËHculté pour reconnaître, si l'on y tient, que les combinaisons de Hardenberg. dans de pareilles circonstances, prennent tournure d'héroïsme et il est sûr que les succès prodigieux de la Prusse s'expliquent en partie par l'inflexible ténacité et la robuste confiance de ses chefs. Qualités précieuses et redoutables 1 Elles nous

révèlent dans toute son étendue la gravité du péril dont le monde est menacépar les convoitises germaniques. M. Chéradame l'a indiqué, sans peut-être y insister autant que je l'aurais désiré et que l'exigeait sa démonstration. Nous ne sommes pas en présence d'une maladie aiguë, dont il serait permis d'espérer la guérison, mais d'une diathèse passée dans le sang; les remèdes les plus énergiques blanchiront tout au plus un moment le malade, sans prévenir le moins du monde les prochaines récidives. Les caractères idiosyncrasiques de l'Allemagne sont : la violence, la cupidité, la haine, et ces mêmes traits spécifiques reviennent à chaque pas de son histoire. Ne l'oublions jamais quand nous avons à traiter avec eux.

« Les Allemands, a noté Madame de Staël, que l'on n'accusera pas de malveillance préconçue et de préjugés, se servent de raisonnements philosophiques pour expliquer ce qu'il y a de moins philosophique au monde, le respect de la force ». Dès qu'ils entrent en contact avec leurs voisins, suivant l'énergique expression populaire, ils voient rouge. Les annalistes, les juristes, les historiens et les poètes qui ont parlé d'eux aux époques les plus diverses, ont été frappés par certains traits ineffaçables de leur nature qui se sont maintenus depuis les origines avec une lamentable constance. Germant ad prœdam pugnabant, écrit Tacite, — et Froissart au xiV siècle : « Ils n'ont ni pitié ni mercy, rudes et de gros engins si ce n'est à prendre leur profit, mais à ce sont-ils assez experts et habiles ». A l'historien romain comme au chroniqueur du moyen-âge, les Allemands se présentent donc, avant tout, comme un peuple de proie, une bande unie pour la rapine et le pillage. Et les mêmes remarques se rencontrent chez la plupart des annalistes ou des auteurs de mémoires.

Tirer des conclusions générales de quelques citations isolées est d'une mauvaise méthode. Quand cependant des observateurs que tout sépare, la date de leur vie, la nature de leur esprit, leurs origines et leurs habitudes, alors que beaucoup d'entre eux sont animés d'un louable esprit d'impartialité ou môme se défendent mal d'une sympathie involontaire pour le peuple qu'ils se voient forcés de condamner, aboutissent à une commune condammation, cette unanimité de réprobation est un symptôme grave. N'est-ce pas un signe assez curieux que des expressions telles que le Faustrecht, le droit du poing, ou le Raubritter, le chevalier détrousseur des grands chemins, aient eu leur origine en Allemagne? Bismarck a prétendu à diverses reprises qu'il n'avait jamais prononcé la formule célèbre que lui prêtaient ses adversaires : la force prime le droit, Macht geht vor Recht. — Seulement, ses dénégations ont été accueillies avec un scepticisme complet par ses auditeurs, et le comte Schwerin, aux applaudissements de la diète, a affirmé que

le ministre s'était bien réellement servi de l'expression qu'il cherchait à reprendre. D'ailleurs, les explications qu'il a essayé de donner de ses paroles n'en atténuent guère le sens. — « Les confîits, disait-il à la Diète, le 27 janvier 1863, dégénèrent nécessairement en question de force- — et celui qui est en possession delà force, est par conséquent obligé d'en u»er ». Il restait ainsi fidèle à la doctrine canonique de son peuple que flétrissait dès le ^cvi" siècle notre grand jurisconsulte Jean Bodin. « En Allemagne, on fait grand cas du droit des reitres, qui n'est ni divin, ni humain,... ainsi c'est le plus fort qui veut qu'on fasse ce qu'il commande. Le droit du plus fort est le droit des voleurs. » (Cité par Jacques Flach, la déviation de la Justice en Allemagne, p. 15).

Bien entendu, je n'ai pas la sottise de prétendre qu'il serait impossible de citer en France des ministres ou des polémistes qui ont de même voulu fonder le droit sur la force et je sais aussi que, de l'autre côté du Rhin, Leibnitz, Kant, Lessing, Herder, — pour ne citer que quelques-uns des plus illustres, — ont enseigné une morale austère et généreuse. Malheureusement, ces maîtres n'ont guère laissé de traces dans la pensée vulgaire et leurs doctrines ont été bien vite oubliées ou dénaturées. Chez nous, à la fois par la vertu de la race et la force de la tradition grecque et latine, l'idée du droit, c'est-à-dire le respect de la personne et du bien d'autrui, est la propriété commune du peuple et les négateurs du droit sont des enfants perdus dont l'hérésie fait scandale; chez nos voisins, le sentiment du droit n'apparaît que par exception et il est aussitôt submergé par la volonté de puissance. Quand ils s'aperçoivent qu'ils se sont engagés dans une aventure qui n'a aucune chance de succès, ils ne lâchent leurs prises qu'à condition de chercher ailleurs une compensation. La Pologne en a fait la triste expérience et la politique de Frédéric-Guillaume II, de 1789 à 1795, est un excellent exemple des procédés de la cour de Berlin. Il se met en campagne pour dépouiller l'Autriche et, quand il touche du doigt les dangers de cette politique, il lie partie avec l'empereur pour rançonner les réformateurs de Varsovie, à qui il a promis son alliance, et pour as>-aillir la France, où la Prusse ne compte que des admirateurs. Cet édifiant épisode n'est pas isolé dans l'histoire des Hohenzollern et on en trouverait sans peine des dizaines aussi instructifs. Ils ne connaissent d'autre loi que leurs appétits, et, pour les satisfaire, aucune route ne leur paraît trop scabreuse et aucun moyen trop répugnant.

M. Chéradame, — et c'est une des parties les plus solides de son œuvre, — a bien montré la fin réelle de la politique que l'Allemagne poursuit aujourd'hui. Un fait apparaît d'abord avec une clarté aveuglante : elle ne se repent d'aucun de ses crimes et elle ne désavoue aucune de ses prétentions. — Le 20 mai 1915, la Ligue des agriculteurs, la Ligue des paysans allemands, le Groupement provisoire des associations chrétiennes den paysans allemands, l'Union centrale des industriels altemands, la Ligue des industriels et VUnion des classes moyennes, c'est-à-dire les associations les plus puissantes de l'Empire, celles qui groupent dans un large faisceau tous les éléments influents de la nation, agrariens, bourgeoisie capitaliste et arti.sans, remettaient à M. de Bethmann-Holiweg un mémoire où elles insistaient sur la néces-

sité de très larges annexions et adoptaient intégralement le système pangermaniste, tel qu'il avait été présenté par Tannenberg. — M. Spahn, un des membres les plus connus et les plus écoutés du Centre, apportait à leurs revendica tions le poids de son autorité : « Nous attendons, disait-il, l'heure qui rendra possibles les négociations; il faut qu'elles sauvegardent d'une façon permanente et par tous les moyens, en y comprenant les acquisitions territoriales nécessaires, tous les intérêts économiques et politiques de l'Allemagne, dans toute leur étendue. » Tout le monde sait que les socialistes ne sont pas moins exigeants. Le 5 avril 1914, un de leurs leaders, Haase, lisait au Reiohstag une pétition signée en Bavière par les chefs des partis les plus divers : « Les territoires français situés dans le voisinage de notre frontière actuelle appartiennent naturellement... à l'Allemagne... Qu'on ne s'y trompe pas : tous les idéals humanitaires sont pour toujours ensevelis. — Nous ne demandons que ce qui nous est indispensable, de la terre pour nourrir de plus grandes masses d'hommes. Delà terrel De la terre!... Le Chancelier a contesté que l'appétit territorial jouât un rôle en Allemagne. Il ne sait donc pas que les publications de guerre ne cessent de revenir sur la nécessité de revendiquer de nouveaux pays pour notre excédent de population (Applaudissements sur les bancs de la droite, du centre et des nationaux libéraux.). » Il est difficile de résumer plus criiment l'entreprise de mangerie qu'est l'Allemagne moderne. Il y a quelques jours à peine, sept professeurs de l'Université de Berlin adressaient à leurs compatriotes un appel aussi caractéristique : — (( Maintenant que nous avons dû tirer l'épée, nous ne voulons ni ne pouvons la remettre au fourreau sans avoir conquis une paix que nos ennemis seront forcés de respecter. Cette paix suppose un accroissement de notre puissance, une extension du domaine où la paix et la guerre dépendra de notre volonté... Il n'y a qu'une opinion sur ce point chez tous les Allemands. » — Ont signé : Schsefer, Ed. Meyer, Wilamowitz, Ad. 'Wagner, etc., c'est-à-dire des hommes d'âge mûr, habitués à la réflexion, qui représentent au moins la moyenne la plus élevée de l'opinion.

On arriverait -ainsi à ce résultat paradoxal que les vaincus sortiraient du combat avec des forces intactes, convaincus de leur supériorité, uniquement préoccupés de' recommencer la bataille dans des conditions plus avantageuses, alors que les vainqueurs, épuisés par un triomphe dont ils n'auraient pas su tirer parti, affaiblis par la timidité de leur conception et l'incertitude de leurs méthodes, privés de l'appui dissimulé, mais précieux, qu'ils ont trouvé dans les sympathies latentes d'une partie des peuples austro-hongrois, seraient exposés à toutes les surprises de l'avenir.

Le danger a solidement noué les liens assez lâches au début de la Quadruple Entente; le malaise qui suivrait un traité imprévoyant et malassis, réveillerait vite les malentendus. A Petrograd, les partis réactionnaires, que désolent la loyauté du Tsar et sa collaboration active avec la France anarchique et révolutionnaire, exploiteraient les difficultés qui suivront fatalement la paix pour restaurer leur influence et recommencer leurs manœuvres. Les pacifistes anglais, que l'évidence du péril a réduits au silence, ne sont pas tous revenus de leurs illusions et plus d'un socia-

liste, au nord et au sud de la Manche, aussi bien qu'en Italie, regrette les cantilènes marxistes et ne demande qu'à se laisser duper par les sirènes berlinoises. Il est permis d'espérer que nos démocraties auront été instrifltes par l'expérience et qu'elles comprendront mieux désormais l'importance vitale des questions de politique étrangère; il serait absurde de supposer qu'elles s'y absorberont ou même qu'elles y accorderont le même intérêt dominant que l'Allemagne. Les luttes de groupes et les réformes intérieures détourneront vite une partie de leur attention et elles ne surveilleront pas les menées de nos redoutables voisins avec l'implacable attention qu'elles exigeraient. Ils auront aussi le loisir nécessaire pour achever de consolider leur situation, pour supprimer dans les pays vassalisés les dernières traces d'opposition et pour renouer chez les neutres la trame serrée de leurs intrigues. Après une trêve plus ou moins prolongée, mais qui serait probablement assez courte, quand ils auraient mené à bonne fin leur chemin de fer de Bagdad et poussé ses rails jusque dans le voisinage de l'Inde, ils recommenceraient l'assaut dans les conditions les plus dangereuses pour nous. M. Chéradame applique avec une parfaite raison au dessein pangermaniste les paroles de Metternich sur la France napoléonienne : « Le système allemand est dirigé contre tous les grands corps d'État, contre toute puissance capable de maintenir son indépendance. » Cette menace qui les vise tous également, aucune concession partielle ne saurait la supprimer. L'indépendance du monde ne sera assurée que si l'Allemagne est définitivement obligée de renoncer à ses visées ambitieuses, si on lui barre la route vers l'Orient par d'infranchissables obstacles, si on détruit le militarisme prussien en lui enlevant la matière slave qui lui permet de grossir ses armées de millions de soldats.

La situation serait peut-être encore plus défavorable en Orient. Le massacre systhéma tique des Arméniens, — d'après les calculs les plus modérés, cinq cent mille personnes ont • égorgées et les éléments de résistance ont ainsi disparu, — la dévastation du Liban, l'extermination .des Grecs li .Asie-Mineure ont singulièrement affaibli les groupes hostiles à l'Allemagne. Ces épouvantables babaries ont créé entre les bourreaux et les victimes des haines irrécon- "iables et, pour se garder de justes représailles, les rtssassins ne peuvent compter que sur l'appui du dehors. Plus encore que par l'intérêt, les Jeunes-Turcs sont liés aux Hohenzùllern par la solidarité de leurs crimes. Ils se sont placés les uns et les autres au ban de la civilisation et il n'y plus de place pour eux dans la société des gens d'honneur.

La barrière 'que la Serbie opposait à la poussée germanique tomberait,- — même si on lui rendait ses territoires et qu'on lui accordât par surcroit ce couloir vers l'Adriatique i|ue l'Autriche lui a refusé avec une invincible obstination ' " I9i:i, — parce qu'elle se jugerait avec raison trahie par - allies. Pour ne pas paraître injustifiés, il faut aux sacrifices une récompense digne d'eux et la destruction de Belgrade ou les souffrances de la retraite d'Albanie seraient si incomplètement payées par le rétablissement du statu quo, même amélioré, que le désespoir des patriotes trompés les inciterait à toutes les défections. Le parti austrophile, f[ue les derniors Obrénovitch avaient essayé de constituer

et qui n'avait jamais réussi à conquérir une sérieuse influence dans le pays, reprendrait ses menées dans des conditions infiniment plus propices.

N'oublions pas de plus que, quelque pénible que fût l'abandon de ses conquêtes, l'Allemagne ne sortirait pas découragée de la lutte. Dans tous les pays, l'orgueil national est prompt à' trouver une excuse aux défaites et ici la tâche des laudateurs de Guillaume II serait aisée. Ils rappelleraient la longueur de la résistance, la solidité de l'armée et les péripéties d'une lutte où la victoire est demeurée si longtemps incertaine. Ils montreraient que les Alliés, malgré l'énorme supériorité de leurs ressources, ont à diverses reprises été à la veille d'une défaite et qu'ils se sont contentés en dernière analyse d'avantages apparents et partiels qui ne suppriment pas l'espoir d'une prompte revanche.

« Four écarter ce danger, dit excellement M. Chéradame, il suffit de le voir en face, en comprenant bien quelles seraient les conséquences certaines d'une paix traitée sur la base de la partie nulle ». Supposons même que « l'Allemagne se résigne non seulement à évacuer les territoires qu'elle occupe, la Pologne, lesdépartementsfrançais, la Belgique, le Luxembourg, qu'elle consente même à restituer à la France l'Alsace Lorraine et même à céder toute la rive gauche du Rhin, sous la seule condition tacite de garder son influence prépondérante, directe ou indirecte, sur l'Autriche-Hongrie, les Balkans et la Turquie », notre victoire apparente ne nous donnerait aucune sécurité et la menace pangermaniste serait plus redoutable qu'avant la guerre.

Il est facile de s'en convaincre. Dans la monarchie austrohongroise, les éléments qui travaillaient au triomphe du centralisme prussien, ont acquis depuis deux ans une influenceabsolumentprépondérante et ilsont réussi émettre la main sur l'administration entière. Les Habsbourgs n'ont jamais compris d'autre dévouement que celui qui s'adresse à leur personne et ils ont toujours regardé comme des traîtres les hommes qui réservaient une partie de leur conscience. J'ai plusieurs fois cité la parole de François- Joseph, — parce qu'elle est typique : — il demandait à propos de quelqu'un dont on lui vantait le patriotisme : — Sans doute, mais est- il bonpatriotevis-à visde moi'? — Après l'occupation de la Bosnie en 1879, il écarte des affaires le parti libéral, dont il avait jusqu'alors soutenu les usurpations, parce que la majorité avait accueilli l'annexion sans enthousiasme. Il est manifestement hors d'état de comprendre les raisons qui expliquent l'attitude actuelle des Tchèques ou des Yougoslaves et il ne saurait voir en eux que des criminels de bas étage. Pour se défendre contre leurs menées, il n'a d'autre ressource que de se livrer plus docilement à la protection allemande, qu'il s'est déjà habitué depuis de longues années à subir sans discussion.

Les quelques représentants de la haute aristocratie, comme le prince de Thun ou les Schwarzenberg, qui représentent encore le patriotisme autrichien spécifique et qui répugnent à la domination de Berlin, n'ont aucun appui dans le pays et sont trop ankylosés dans leur dévouement servile au souverain pour opposer à son impulsion une

résistance active; quelques gestes de condescendance de Guillaume II triompheront vite de leurs scrupules. Leurs épaules ont besoin d'un joug et aucun d'eux n'a l'étoffe d'un Waldstein ou même d'un Glam-Martinitz.

Beaucoup d'entre eux sont officiers. Ils n'oublieront pas aisément les désastres honteux que leur ont infligés les Russes et ils ne les pardonneront pas à leurs soldats qui, plus Slaves qu'Autrichiens, ont combattu sans vigueur, quand ils n'ont pas cherché l'occasion de capituler.

Les Magyars, de leur côté, ont eu l'occasion de mesurer l'intensité des haines qu'avait suscitées leur tyrannie et ils savent que, réduits à leurs seules forces, ils seraient incapables de maintenir leur autorité sur les allogènes. Plutôt que de renoncer à leur système de terreur et de reconnaître des droits égaux aux diverses nationalités de la couronne de Saint-Étienne, ils se soumettront sans protestation à la tutelle des Hohenzollern. Omnia serviliter pro dominatione. Leurs orateurs ont déclaré avec une franchise impudente qu'au lendemain de la paix, leur première préoccupation devrait être de développer leurs forces militaires, afin d'être en mesure d'écraser toutes les résistances et ils ont tranquillement avoué qu'ils avaient été téméraires en défendant avec trop d'intransigeance leurs privilèges particuliers vis-à-vis de Vienne. Les propositions d'union commerciale et douanière avec l'Allemagne et les projets de constitution d'un Empire de l'Europe centrale, tel qu'ils sont développés par Naumann, ont été accueillies sans protestation, ou du moins les réserves qui ont été formulées ont été si timides et si rares qu'on ne saurait y voir que l'amorce d'une capitulation, quand elles ne sont pas une manœuvre diplomatique.

A tous ces points de vue, il est donc manifeste que la conquête de l'Autriche par l'Allemagne, déjà fort avancée avant la guerre, serait facilitée et précipitée par un traité de paix qui ne modifierait pas radicalement l'ordre des choses actuel, — d'autant plus que les éléments de résistance ont été affaiblis et désorganisés. Depuis deux ans, les Tchèques, les Yougoslaves et les Latins de la monarchie dualiste ont été l'objet d'une persécution méthodique; leurs régiments, exposés volontairement, ont subi des pertes effroyables; leurs chefs sont en prison ou en exil; leurs associations ont été dissoutes ; les fonds qu'elles avaient péniblement rassemblés, confisqués. Certaines provinces, telles que la Sirmie, la Slavonie, le Banat, la Dalmatie, ristrie, ont été systématiquement ravagées; les victimes se comptent par dizaines et par centaines de mille. Ceux qui restent, ruinés, anémiés par de longs mois de terreur, seront-ils en mesure de reprendre la lutte contre une administration enragée de vengeance et résolue à tout pour retenir une puissance qu'elle a senti lui échapper?

L'erreur serait grande de ne voir dans les déclarations actuelles de l'Allemagne qu'un immense blufï par lequel on voudrait nous effrayer et nous amener à des pourparlers. Elles sont trop passionnées et en même temps trop maladives pour ne pas traduire le fond même de la pensée nationale. L'Allemagne n'a pas été corrigée par ses échecs et ses souffrances, parce qu'elle est incorrigible. Jamais ne saurait être mieux appliquée la parole célèbre, qu'elle n'a rien appris ni rien oublié.

M. de Bethmann-Hollweg est devenu fort impopulaire,

uniquement parce qu'il a mis dans ses réponses une réserve relative. Son discours du 5 avril dernier semblait pourtant de nature à satisfaire les plus exigeants. Après avoir insisté sur l'occupation de la Pologne et de la Belgique, il avait visé directement la France : « Nous n'abandonnerons pas à l'occident les territoires arrosés du sang de notre peuple, sans avoir pris toutes les garanties nécessaires & notre avenir. » Ses auditeurs jugèrent que, malgré ces larges concessions, ses menaces manquaient de conviction et que le mode mineur qu'il avait adopté trahissait certaines hésitations. Peut-être aussi le soupçonnait-on d'avoir approuvé les conversations que le Prince Hohenlohe passe pour avoir engagées avec certain grand seigneur russe à Genève : — On s'entendrait sur la Pologne. Guillaume II renoncerait à toute conquête en France et rendrait la Belgique. Eq revanche, la France et la Russie sépareraient leur sort de celui de l'Angleterre et laisseraient la main libre à l'Allemagne et à l'Autriche dans les Balkans, la Turquie d'Asie, la Perse et l'Egypte » (Albert Bonnard, Semaine littéraire de Genève, 1"' janvier 1916).

Il est évident que ces propositions n'étaient qu'une amorce et nereprésentaient pasle dernier motdu gouvernement allemand. Après la convention solennelle du 5 septembre 1914, par laquelle la France, l'Angleterre et la Russie se sont engagées à ne traiter que d'un accord commun et qui a été sanctionnée depuis par les déclarations les plus éloquentes et les engagements les plus formels, Guillauoae II ne saurait avoir aucun doute sur l'indissoluble solidarité de la coalition qui l'étreint. L'important pour lui est d'échapper au péril immédiat, en se réservant les moyens de reprendre à son heure et dans des conditions moins inégales son projet de domination universelle. Il s'agit en somme de présenter aux Alliés un traité qui, en paraissant accorder sa tisfaction à leurs désirs immédiats, réserve l'avenir, ne brise pas les forces de l'Empire et n'atteigne pas dans ses œuvres vives le pangermanisme conquérant.

Pour cela, il est nécessaire, — et il suffit, — que l'Allemagne conserve la haute main sur l'Autriche, la Bulgarie et la Turquie. — La conclusion nécessaire, c'est que le monde ne sera affranchi que du jour où les États et les peuples qui sont devenus les instruments et les séides des ambitions germaniques auront été affranchis de son influence. La défaite de la Prusse a pour condition primordiale l'affranchissement complet des nations qui, sous la lourde main de François-Joseph, de Ferdinand deCobourg ou des Jeunes-Turcs, sont aujourd'hui contraintes à combattre dans les rangs de leurs pires ennemis.

« Ce que nous avons acquis au prix du sang et du sacrifice, écrivait le major Moraht dans le Berliner Tageblatt en décembre 1915, nos chefs militaires n'ont pas l'habitude de le rendre ». Mais il y a divers moyens de ne pas rendre des possessions occupées et il ne serait pas indispensable, pour les conserver, qu'elles fussent ouvertement annexées à l'Empire. Le but serait également atteint, avec moins de fracas et de scandale, si l'Allemagne continuait- à exercer en Autriche et dans les Balkans l'influence prépondérante qu'elle s'y était préparée avant la guerre et qu'elle a solidement établie grâce à ses premiers succès militaires, grâce aussi, il nefautpas l'oublier, aux erreurs de notre diplomatie qui, en dépit des avertissements les plus clairs, s'obstinait

à lie pas prendre au sérieux le plan pangermaniste. Est-il bien sur qu'elle en mesure encore la portée véritable et qu'elle en apperçoive le sens réel ? Son scepticisme, si elle y persistait, entraînerait des conséquences désastreuses en préparant un traité qui, malgré les satisfactions apparentes , qu'il nous accorderait, serait gros de menaces et grèverait l'avenird'une ruineuse hypothèque.

(A suivre) E. D.

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