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A PROPOS DE LA QUESTION DU RHIN

Principe des nationalités et frontières naturelles

A première vue, la question du Rhin français ne semble pas intéresser directement la politique tchèque. Je crois cependant qu'il n'est pas superflu d'en parler ici. D'abord, dans une crise comme celle que nous traversons, où tous les ennemis des Empires centraux se sentent solidaires les uns des autres, rien de ce qui peut affaiblir l'Austro-AUe- ( magne n'est indifférent à aucun de ceux qui luttent contre elle. Les Tchèques ont le même profit à voir les Hohenzollern chassés de Mayence, que les Français à voir les Habsboui'g chassés de Prague. — De plus, comme j'essaierai de le montrer, une des difficultés que soulève la question du Rhin, est tout à fait semblable à l'une de celles que rencontrera la reconstitution dfi la Bohème : il n'est donc pas mauvais d'y réfléchir ensemble afin de n'être pas pris au dépourvu par les oHgections possibles.

Le problème rhénan, qui aurait semblé bien chimérique

il y a seulement trois ans, commence à préoccuper l'opinion. Je ne sais pas si tous nos hommes politiques y songent autant qu'il le faudrait : je l'espère, je le souhaite. Le public, du moins, s'en in([uiète déjà, surtout les jeunes, voire même les très jeunes. Ce malin même, je voyais un de mes petits élèves, — un enfant de treize ans, réfugié de "Valenciennes, — qui contemplait une carte de France d'un air à la fois content et anxieux, et qui, me montrant la ligne du Rhin jus((u'à Cologne, me dit : » Tout cela sera à nous, n'est-ce pas, Monsieur? » On connaît les livres d'Alexandre Delaire, de M. de Pouvourville, les articles de M. Henri Hauser, de M. Aulard, etc.; et voici que M. Driault vient lie tracer un bon résumé du sujet, précis, judicieux et vigoureux, dans son ouvrage La République et le Rhin (1). L'intention et) est clairement traduite par les deux phrases mises en épigraphe par l'auteur : « Le Rhin est la frontière républicaine de la France ». — « La France au Rhin, ou la rapitale à Bordeaux. »

(■) N.D.L.R. — L'article de M. Pichon soulève une question de principe trfts grave, sur laquelle nous avons l'intention de revenir. Les argumenls que présente notre colloborateur sont dignes d'une très sérieuse attention, mais il sait lui-même qu'ils heurtent des opinions très sincères et très respectables ; ses conclusions ne sauraient être ainsi considérées que comme lexpression de ses sentimenis personnels et n'engagent pas la Nation Tchèque qui, pour le moment, réserve son opinion. É. D.

(1) Driaclt : La République et le Rhin (Tépin, Paris, 1916).

Tout le long de ce livre, c'est un vrai plaisir de voir s'affirmer, de plus-^en plus nette, de plus en plus forte, l'aspiration au Rhin qui est l'âme de notre tradition nationale. Depuis Pliilip[ie le Bel, qui n'accorde son alliance à l'empereur d'Allemagne qu'à la condition « que le royaume de France étende sa domination jusqu'au Rhin », tous ceux en qui s'incarne la politique française maintiennent et développent l'ambition de rendre à la France les limites qui furent celles de la Gaule et qui sont tracées par la nature même : Charles VII, à peine délivré des Anglais, Henri II, Sully, Richelieu, Louis XIV, sont unanimes à poursuivre l'application de cette doctrine, synthétisée par une médaille du Grand Roi dans ces trois mots d'une si poignante saveur pour nous : Clausa Germants Gallia.

A vrai dire, tout à fait au début de la Révolution, l'esprit nouveau semble se détourner un moment de notre but historique : la Constituante déclare que « la nation française renonce à entreprendre aucune guerre en vue de faire des conquêtes », et la Législative proclame que le peuple français (( ne prend les armes que pour la défense de sa liberté et de son indépendance. » Mais bientôt les circonstances sont plus fortes que les scrupules des théoriciens. Les habitants des régions rhénanes se donnent de si bon cœur à la France révolutionnaire, que celle-ci ne peut refuser de les accepter. Dès la fin de 1792, le gouvernement de la République considère le Rhin comme la ligne de démarcation « entre la terre des hommes libres et celle des esclaves ». Brissot écrit que « la République française ne doit avoir pour limite que h; Rhin »; Carnot compte également le Rhin parmi nos frontières (( anciennes et naturelles »; et, plus éloquemment encore, Danton s'écrie : (( Les limites de la France sont marquées par la nature... et nulle puissance ne pourra nous empêcher de les atteindre ».

Depuis lors, le droit de la France à recouvrer la ligne du Rhin a été professé par les hommes des partis les plus opposés, par Bonald, Chateaubriand et Polignac, aussi bien que par les deux Napoléons. M. Driault adjure la République de reprendre ce principe, et d'en faire une réalité. Il montre avec beaucoup de force (]u'il y va du salut de la France, et même du salut de l'Europe, qui a besoin pour son équilibre que la France soit forte et indépendante. (( Lorsque la France perdit le Rhin, dit-il à propos des traités de 1815, l'Europe perdit ses libertés nationales. La leçon sera-t-elle entendue'.' » Souhaitons, comme lui, qu'elle le soit.

Ce n'est pas qu'il rêve, à proprement parler, une annexion des pays rhénans à notre territoire. Il en voit trop bien les difficultés et les inconvénients. Si, dans le passé, les habitants de ce pays ont accepté volontiers la suprématie française; si la « réunion » a été réclamée par les citoyens de Mayence, avant même d'être votée par la France il sait bien que cet heureux temps n'est plus : ces populations ont été, sinon prussianisées, au moins germanisées; elles se sentent allemandes, elles sont fières de l'être, à tort ou à raison, et, à vouloir les franciser de force, on risquerait de recommencer la faute commise par l'Allemagne en 1871. Nous ne voulons pas, dit avec esprit M. Driault, retourner contre nous-mêmes une autre Alsace Lorraine. Il souhaite plutôt que la région rhénane redevienne ce qu'elle était sous l'Ancien Régime, au

temps des électorals ecclésiastiques, une sorte d'Étattampon, interposé entre la France et l'Allemagne, comme du reste Hoche semble avoir eu l'idéede le constituer. Mais, comme il se rend compte que cet État tampon, laissé à luimême, pourrait dégénérer en un prolongement de l'Allemagne transrhénane, il propose de conférer à la France de sérieuses garanties : possession des places stratégiques telles que Wesel, Cologne, Coblentz, Mayence, contrôle des chemins de fer, etc. Et finalement il aboutit à la formule de M. Aulard : un régime de neutralité protégée.

Je ne veux pas ici rechercher si cette conception est tout à fait suffisante. Tout au moins dirai-je que, des deux termes qui composent la formule, je mettrais l'accent sur (( protégée » beaucoup plus que sur « neutralité )). Que les pays rhénans aient tel ou tel statut, c'est affaire à débattre; l'essentiel, c'est que la Franceen soit maîtresse, et que l'Allemagne en soit exclue. Là dessus, j'ai grande joie à me trouver d'accord avec M. Driault, et j'applaudis de tout mon cœur à sa profession de foi : « On nous dit que le droit français ne nous permet de rien prendre à l'Allemagne; l'Allemagne est sacrée. Espérons que ce droit pourra être interprété de manière à être autre chose pour nous que le droit de mourir. »

On voit assez en quoi le livre de M. Driault peut être utile à tous ceux qui ont à cœur la grandeur de la France. Voici maintenant en quoi il peut rendre service à nos amis Tchèques.

Sans vouloir forcer les choses, il me semble que la Bohême et la France se trouvent dans une situation analogue. Toutes deux ont en effet, dans un coin de territoire qui a été à elles dans le passé, et qui doit être à elles dans l'avenir et selon la nature, une population hétérogène et intruse. Ce que le « Rheinsland « est dans l'antique Gaule, les districts germanisés de la Bohême occidentale le sont dans le vieux royaume de saint Venceslas. De là cette conséquence paradoxale : la France et la Bohême se réclament toutes deux, et ont raison de se réclamer, du principe des nationalités, et cependant ce principe, entendu d'une certaine manière, peut les mettre toutes deux en danger de mort.

C'est que, si la plupart du temps le principe des nationalité et celui des frontières naturelles s'accordent bien ensemble, il ya des cas où ils divergent. Supposons appliqué à la grande rigueur le dogme « que les peuples ont le droit absolu de disposer d'eux-mêmes »; ce dogme, favorable dans l'ensemble aux Français et aux Tchèques, ne leur donnera pourtant pas toute la sécurité à laquelle ils ont le droit de prétendre. Ne nous faisons pas d'illusions : les habitants de Lille veulent être Français, et ceux de Charleville, et ceux de Metz, et ceux de Strasbourg, mais ceux de Mayence et de Cologne veulent être Allemands. Pareillement, dans les trois quarts de la Bohême, le vœu de la population est d'être arrachée à la domination germanique, mais il y a une fraction qui désire y rester sou mise. Pourtant, si Cologne et Mayence ne sont pas soustraites aux Allemands, Paris n'est pas en sûreté, et si Karlové Vary ou Chomoutov demeurent entre des mains

teutonnes, Prague ne peut vivre indépendante. M. Aulard écrit : « Nous voilà en apparence enfermés dans un terrible dilemme. Ou nousannexerons larive gauche du Rhin, et nous violerons le principe. Ou nous n'annexerons pas, et la France sera en perpétuel péril d'invasion .» Au lieu de « la rive gauche du Rhin » ; mettez « la ligne de l'Erzgebirg »; au lieu de « la France », mettez « la Bohême » : la phrase sera aussivraie. Des deux cotés, c'est le même conflit entre le principe des nationalités et le principe des frontières.

Des deux, qui doit triompher? — Le second évidemment. Le principe des nationalités est un dogme admirable; mais, comme tous les dogmes, il risque d'être compromis si l'on prétend le transporter, immuable et intangible, dans la réalité. Il exige, à coup sûr, que de grandes masses d hommes ne soient pas, contre leur vœu unanime ou presqu'unanime, astreintes à rester courbées suus un joug qu'elles détestent : par là se trouvent condamnées les prétentions impérialistes des Hohenzollern et des Habsbourgs. Mais, si l'on va plus loin, si l'on veut pousser le principe jusqu'à ses dernières conséquences, on arrivera à ce ré.«ultat qu'une minorité de quelques milliers d'hommes (et pourquoi pai de quelques centaines?) aura le droit de se séparer de la majorité voisine, et d'en compromettre par là même l'existence. Quelle nation rési>terait à un pareil morcellement? Pour un peuple qui a une conscience ethnique et qui a.spire à la réaliser, il y a un minimum de sécurité nécessaire devant lequel doivent céder toutes les objections de la théorie pure... « Nous voudrions, dit excellement M. Driault, essayer de concilier notre droit de vivre avec celui des philosophes à philosopher, et cela dans l'intérêt des philosophes, car pour philosopher il faut d'abord vivre. » Rien de plus juste, ni qui s'applique mieux à nos deux causes. La France et la Bohême ont le droit de vivre; elles en ont môme le devoir, parce que toutes deux sont nécessaires à l'Europe : et puisque, pour qu'elles vivent, il faut qu'elles s'assujettissent quelques millions d'Allemands fâcheusement installés chez elles, elles ne doivent pas hésiter à le faire, — avec autant de douceur et de modération qu'on le voudra, — mais avec autant de fermeté qu'il le faudra.

Et puis, en vérité, il serait trop commode à nos adversaires de ne considérer le droit des nationalités que juste au moment et dans la mesure où il leur est favorable. 'Vous prenez un pays comme l'Arménie, vous y jettez des hordes de Turcs, vous égorgez les quatre cinquièmes des habitants, et vous venez dire ensuite : « Mais l'Arménie est turque ! faites plutôt la statistique des langues et des races!» Vous prenez l'Alsace-Lorraine, ou la Pologne, ou la Bohême, vous y déversez un flot tudesque assez abondant, sur certains points, pour noyer la population indigène, et vous prétendez que l'Alsace est allemande, que la Posnanie est allemande, que tel district de Bohême est allemand ! C'est tout simplement, transportée dans le droit international la maxime de Proudhon : « La propriété, c'est le vol .» Non, pour que le principe des nationalités soit autre chose qu'une odieuse duperie, il faut l'envisager dans tout le développement historique du pays auquel on veut l'appliquer. De ce qu'à un moment donné des intrusions étrangères sont venues souiller le sol d'une nation, cette nation

ne perd pas son droit à disposer de son patrimoine héréditaire. Dans le passé, la réfîion rhénane a été occupée par une population très voisine du peuple français, de même race, de même culture, toute disposée à fraterniser avec nous : peu importe que, depuis cent ans, des immigrés prussiens s'y soient mêlés; ils ne sont pas autorisés à substituer leur soi disant conscience nationale à la nôtre. Dans le passé, toute la terre de Bohême a été tchèque, pHssionnément tchèque, héroïquement tchèque : peu importe que des colons germaniques en »ient accaparé quelques parcelles; ils ne sont pas chez eux, ils n'ont qu'à se taire ou à s'en aller.

Entendu en ce sens, le principe des nationalités se concilie avec celui des frontières, ou. comme disait si heureusement notre Carnot, des « limites anciennes et naturelles ». Retenons les lieux épilhètes. Là où le présent ne nous apparaît ' pas assez clair, illuminons-le par la comparaison du passé. « Nous voudrions, dit M. Driault, que toute la carte de France fût étendue jusqu'à la ligne du Rhin, non pas pour l'enfantine et maniaque revendii-ation de conquêtes insat tiables, mais parce qu'en vérité c'est le cadre où a évolué I l'histoire de la France à travers les siècles. » Oui, pour les . Français, une carts detoutelaFrance, — pour les Tchèques, une carte de toute la Bohême, de toute la Moravie, de toute la Slovaquie, — c'est le spectacle le plus fécond en nobles enseignements. Malgré les prétentions arrogantes des Germains, malgré les dangereuses complaisances des rêveurs, nous devons, les uns et les autres, restaurer nos patries dans leur radieuse intégrité historique.

L René Pichon

LE MONDE SLAVE

Les rapports de la Russie et de la France

Quelque temps avant la guerre, M. Askenazy, le grand historien polonais, nous disait à Varsovie la surprise qu'il avait éprouvée en étudiant aux Archives du Quai d'Orsay lés rapports et les mémoires que les agents français dans l'Europe orientale adressaient à leur gouvernement pendant le xviii« siècle. 11 y avait trouvé une précision de connaissances et une abondance de renseignements qui permettaientà nos ministres d'avoir une idée absolument exacte et minutieuse de la situation. Les forces et les manœuvres des partis, les ressources économiques des divers pays, le caractère des éouverains et de leurs favoris, les intrigues des diplomates et la condition des peuples attiraient également l'attention des envoyés ordinaires ou extraordinaires et leurs dépêches sont souvent pour l'histoire des documents d'une inappréciable valeur.

Depuis lors, notre curiosité s'est rétrécie et notre connaissance des pays étrangers est malheureusement devenue beaucoup moins sérieuse et étendue, si bien que les idées que nous possédons sur les divers peuples de l'Europe sont assez superficielles et vagues, quand elles ne sont pas ridiculement fausses. Nous n'avons pas pour le moment l'intention de rechercher les causes de cette indifférence,

qui sont nombreuses et multiples : préoccupation excessive des problèmes de politique intérieure, influence longtemps prépondérante dans l'Université des méthodes jésuitiques qui visaient surtout le développement du goût et qui donnaient aux questions de forme une attention exclusive, mauvais recrutement de notre diplomatie et diminution de la natalaé qui a pour conséquence un ralentissement visible de l'esprit d'initiative et qui réduit d'une façon lamentable le chifïre de notre émigration.

Quel que soit d'ailleurs l'effet relatif de ces diverses raisons, qui ne sont pas les seules, le fait demeure, nous ne connaissions plus le monde, — exception faite pour l'Allemagne que nous étudiions d'ailleurs plus volontiers dans son passé que dans son développement actuel. Dans certains cas, celte ignorance était pres()ue scandaleuse, comme, par exemple, quand il s'agissait des peuples slaves et de la Russie. Les Souvenirs d'un Slarophile, de M. Louis Léger, sont particulièrement instructifs à ce sujet et il n'y a aucune exagération a dire que, pendant un quart de siècle, il a été à peu près le seul à s'intéresser aux questions slaves. On ne louera jamais assez les services éminents qu'il a rendus alors et il avait précisément les qualités nécessaires pour piquer la curiosité distraite du public et pour répandre les connaissances générales indispensables; des aptitudes philologiques extraordinaires, une curiosité toujours en éveil, une intelligence alerte et souple qui lui permettait d'aborder les questions les plus diverses, le goût dts voyages, la rapidité de la production, la clarté et l'agrément du style. Il a été un merveilleux explorateur, il a frayé beaucoup de routes et préparé une sorte de renaissance.

Longtemps, on a souri avec quelque scepticisme de son apostolat enthousiaste et il n'a pas triomphé sans peine des résistances d'un public qu'il prétendait conduire par des chemins trop nouveaux. Son zèle n'en a pas été diminué; sa confiance et sa bonne humeur naturelles du moins ont fini par ressentir quelque tristesse de la lenteur de la moisson; il est parfois tenté de juger le présent avec un peu de pessimisme et peut-être ne rend il complètement justice à son œuvre et ne mesure-t-il pas complètement l'importance des résultats qu'il a obtenus.

Peu à peu, en effet, les collaborateurs lui arrivaient, Tourguénief avait toujours trouvé en France un assez grand nombre d'admirateurs délicats. La littérature russe ne fut cependant révélée à la masse du public que par le livre retentissant de Melchior de 'Vogué (1886), dont le succès fut prodigieux et qui rendit aussitôt populaires les noms de Tolsto'i et de Dosto'iewski. Quelques années plus tôt, Alfred Rambaud avait publié son admirable Histoire de Russie (1878), qui restera longtemps le bréviaire de tous les shvisants, et Anatole Leroy-Beaulieu donnait en 1881 le premier volume de son Empire des Tuars qui, môme après les grands et remarquables travaux de Wallace et de Masaryk, reste à mon sens le livre le plus profond, le plus suggestif et le plus complet que nous possédions sur la Russie. Un peu plus tard, M. Paul Boyer inaugurait à l'Ecole des Langues orientales vivantes, un enseignement qui n'a d'égal dans aucun pays du monde et qui est devenu comme le séminaire des études slaves pour l'Europe et même l'Amérique.

Ainsi qu'il arrive assez souvent, les rares mérites scientifiques et pédagogiques de M. Paul Boyer n'ont été aperçus en France qu'avec une certaine lenteur et sa réputation nous a été en quelque sorte imposée par l'étranger. Depuis une trentaine d'années, l'enseignement supérieur a été réorganisé de la manière la plus heureuse en vue de favoriser la production scientifique et de donner aux étudiants l'éducation méthodique qui leur est indispensable. Ces réformes, dont on n'apprécie pas toujours assez à l'étranger le sens et la portée, ne pouvaient pas cependant produire des effets immédiats. Il n'est jamais facile de rompre avec des traditions qui ont eu leur raison d'être et leur grandeur, et, dans un certain sens, il est plus simple d'introduire de toutes pièces dans un pays neuf les procédés et les méthodes de la civilisation contemporaine que d'adapter aux besoins nouveaux l'organisme d'un État très anciennement constitué. La France possédait une série de grands établissements scientifiques ; chacun d'eux avait une histoire honorable et souvent illustre, était justement fier de son passé et défendait son autonomie avec une susceptibilité légitime, mais quelquefois un peu ombrageuse. Les professeurs, très jaloux de leur liberté, se défiaient de tout ce qui ressemblait à une règle commune et réclamaient pour les étudiants une indépendance égale à la leur. Naturellement optimistes, ils avaient une tendance invincible à laissera leurs élèves la bride sur le cou.

Ils n'avaient peut-être pas tort aux point de vue théorique; l'anarchie a trouvé des défenseurs dont les arguments ne sont pas sans valeur. Dans la pratique, les résultats sont moins encourageants. Les Universités françaises n'ont pas manqué de maîtres éminents; elles n'ont pas au même degré réussi à organiser le travail, à créer des équipes qui se répartissent la besogne et où se groupe le faisceau des bonnes volontés. Dans la slavislique en particulier, un temps assez long s'est écoulé avant que les professeurs remarquables qui en avaient la direction rassemblassent autour d'eux les disciples qui devaient continuer leur œuvre et étendre leur action.

On a certainement beaucoup exagéré les imperfections de notre système universitaire et, à l'étranger, on s'est contenté trop souvent d'accepter sans critique les jugements de l'Allemagne, qui n'a pas cessé de mener contre nous une perfide campagne de calomnie. Les élèves, fort nombreux, qui sortaient chaque année de l'École des Sciences politiques et qui avaient suivi le cours d'Anatole Leroy- Beaulieu, en rapportaient des notions beaucoup plus exactes que celles que répandait le slavophobe Schiemann. Les Russeseux-mêmessonten grande partie dupes de leurs voisins quand ils nous reprochent de les ignorer complètement et nous serions quelquefois autorisés à nous étonner du peu d'attention qu'ils prêtent à notre littérature. Sous ces réserves, qui sont capitales, je reconnais d'ailleurs sans hésitation que le nombre des slavisants est demeuré longtemps beaucoup trop restreint, que peu de savants se doutaient des progrès de la science russe et que la plupart des écrivains et des hommes politiques n'ont sur nos alliés que des notions grossièrement approximatives.

Il paraîtra étonnant que le rapprochement franco-russe n'ait eu à peu près aucun effet sur les relations intellectuelles des deux peuples. Gela tient à l'incohérence et à

l'instabilité de notre régime politique qui rend difficile la poursuite patiente d'un dessein longuement médité et minutieusement préparé, — à l'esprit anti-démocratique de notre diplomatie qui continue à s'imaginer que les peuples ne sont rien et qui n'est jamais arrivée à comprendre qu'à notre époque les engagements des souverains ont besoin d'être contresignés par l'opinion publique. Nous savons de plus aujourd'hui que l'alliance de 1894 avait un caractère uniquement défensif et qu'elle avait pour but, dans l'esprit du Tsar, de protéger la France contre toute attaque gratuite de l'Allemagne, mais aussi de nous amener peu à peu à la résignation et à l'oubli. On était convaincu à Pétersbourg et à Paris que la simple perspective d'une coopération de la France et de la Russie suffirait à maintenir Guillaume II dans la voie de la modération et on jugeait inutile de donner des bases plus solides à une entente destinée à demeurer platonique. Les nouveaux alliés n'avaient abdiqué ni leurs préjugés ni leurs défiances et ils s'exprimaient leur amour de fraîche date en langues étrangères. Comme dans certains ménages, on s'embrassait avec passion et on se boudait dans les intervalles.

Depuis une dizaine d'années, c'est-à dire depuis le moment où la menace pangermaniste apparaît plus clairement, nous avons commencé à comprendre le danger et le ridicule de cette indifférence. A mesure que l'on apercevait mieux la solidarité des intérêts de la France et de la Russie, nous éprouvions davantage le besoin de connaître ses ressources et ses tendances. En même temps arrivait une nouvelle génération, qui avait reçu une meilleure éducation, dont la curiosité était plus large et qui, un peu lassée des éternels travaux sur l'Allemagne, ses romantiques, ses philosophes et ses socialistes, -cherchait au delà de nouveaux sujets d'études. Le nombre des slavisants grandissait rapidement; l'histoire, la littérature et la philologie slaves donnaient lieu à des travaux remarquables.

Je n'ai pas l'intention d'en donner unebibliographie complète ; il suffit de rappeler les thèses de M. Duchesne sur le Domostro'i, de M. Mazon sur Gontcharov, de M. Patouillet sur Ostrovski, les beaux livres de M. Haumantsur Pouchkine et Touguénief et son travail monumental sur l'influence française en Russie, pour se rendre compte des progrès accomplis. Rien n'est plus ridicule que l'infatuation. Il n'est guère moins dangereux pourtant de se laisser entraîner à un pessimisme excessif. Nous ne méditons pas assez la parole du satiriste : « Ne dites jamais de mal de vous-même; vos amis se hâteront de vous croire sur parole ». De bonne foi et sans chauvinisme, quel est le pays au monde qui, par le mérite des maîtres et la valeur, sinon le poids de sa production, pourrait, dans le domaine de la slavistique, être comparé à la France?

La guerre, bien qu'elle ait naturellement interrompu en partie le travail scientifique et qu'elle nous ait enlevé quelques-uns des jeunes gens sur lesquels nous fondions les plus belles espérances, — je rappellerai seulement le nom de Gravier, qui, pendant son séjour à Belgrade, avait réussi à mettre sur pied une étude des plus remarquables sur la Serbie, — a d'autre part surexcité les bonnes volontés, balayé quelques préjugés et emporté les résistances qu'opposaient aux désirsdes slavisants, non pas la mauvaise volonté, mais le scepticisme et la nonchalance des dirigeants.

L'Institut des Études Slaves, dont le Recteur de l'Académie, M. Liard, et le Doyen de la Faculté des Lettres avaient protégé l'enfance un peu souffreteuse, a groupé autour de lui les maîtres les plus autorisés et, sans prétendre bien entendu leur imposer une direction, il s'est appliqué à les rapprocher dans un effort commun. Dans un premier cycle de conférences, dont quelques unes ont été publiées ou analysées dans \d. Nation Tchèque, elqm ont été suivies par un public nombreux et attentif, nous avons essayé d'indiquer les traits essentiels du monde slave et d'exquisser la physionomie distincte de ses divers peuples. L'année prochaine, dans une deuxième série qui sera plus longue et pour laquelle nous avons obtenu de nouveaux et précieux concours, nous parlerons d'un des éléments essentiels de l'histoire et de la vie des Slaves, la religion. Plus tard, nous étudierons la Renaissance contemporaine, l'évolution des idées politiques, le développement économique; les matières ne manqueront pas plus que la bonne volonté et le dévouement des professeurs.

En même temps nous nous occupions de préparer l'introduction de l'étude du russe dans l'enseignement secondaire. Reprenant une idée qui avait été déjà favorablement accueillie par Alfred Rambaud pendant son ministère, MM. Paul Boyer et Ilaumant ont obtenu la création d'une licence d'enseignement russe. Les cours de russe qui avaient été inaugurés dans les lycées, il y a quelques années, n'avaient, sauf quelques exceptions très honorables, donné que des résultats médiocres, parce qu'on ne disposait pas alors d'un personnel assez bien préparé. L'Ecole des Langues Orientales a fourni depuis nombre de professeurs dont la plupart ont complété leuis connaissances théoriques par un séjour assez prolongé en Russie. La licence de russe permettra de constater qu'ils possèdent en même temps l'instruction générale nécessaire. On procédera d'ailleurs avec prudence, a6n d'éviter les échecs qui risqueraient de compromettre l'entreprise. Pour commencer, on se bornera à instituer des cours de russe dans quatre ou cinq lycées de garçons, dans deux ou trois lycées de filles, à Paris; on introduira l'enseignement nouveau dans quelques grandes villes de province qui entretiennent avec la Russie des relations économiques actives, Lyon, dont le maire, M. le sénateur Herriot, est acquis à notre cause. Marseille, Bordeaux. Lille. Il paraîtrait naturel qu'on créât de même un enseignement du russe dans quelques établissements d'enseignement supérieur, l'École des Hautes études commerciales, l'École polytechnique, l'École des Mines. On cherche en même temps les moyens de créer des cours élémentaires qui auraient uh caractère surtout pratique et permettraient aux ouvriers d'art et aux contre maîtres d'aborder avec moins d'appréhension le voyage de Russie.

En même temps, la société des Amitiés franco étrangères, sous l'active impulsion de son secrétaire générale, M. de Chavagnes, vient de constituer un Comité français qui a pour objet le développement des relations entre la France et la Russie. Il est présidé par M. le sénateur Herriot et comprendra deux sections, économique et intellectuelle, qui s'efforceront autant que possible de coordonner leurs efïorts. Le Comité, où des industriels et des commerçants puissants collaborent avec quelques représentants émi-

nents des lettres et des sciences, a prouvé qu'il entendait prendre sa tâche au sérieux ; il a déjà tenu plusieurs séances dans lesquelles il a examiné les divers moyens de répandre en France la connaissance du russe, — en particulier l'échange ou le placement d'enfants, — de faciliter les voyages et d'activer les relations. Il est question de la formation à Pétrograd d'un comité similaire, qui serait naturellement composéde hautes personnalités russes et qui poursuivrait une tâche analogue à celle du comité français, avec lequel il marcherait étroitement uni.

Il n'est pas question bien entendu de monter au Capitole; nous craindrions de nous y trouver en compagnie suspecte, trop près de Bethmann-Hollweg, de Bulow ou des oies qui réveillèrent la garnison romaine somnolente. Nous savons que nous sommes fort éloignés encore du moment où la moisson sortira de terre et nous n'ignorons pas qu'il convient de prévoir un certain nombre de défections. Les effectifs de la Grande Armée étaient terriblement réduits quand elle arriva sous les murs du Kremlin et notre armée est évidemment moins nombreuse que celle qu'avait rassemblée Napoléon. En revanche, notre tâche est plus aisée, puisqu'il ne s'agit pas de conquête, mais de pénétration mutuelle et que nous avons pour nous les sympathies égales des deux peuples.

Dans l'ensemble, les pronostics sont favorables, les bonnes volontés générales, le plan paraît bien combiné, à la fois large et prudent ; le mouvement est dirigé par des hommes jeunes et expérimentés, convaincus et méthodiques, qui joignent à l'enthousiasme le sens pratique et l'habitude des affaires. Les meilleurs espoirs semblent permis.

La tâche est immense et pour l'accomplir, l'appui des Russes nous est indispensable. Nous sommes surs qu'il ne nous manquera pas et nousavons lu avec autant d'intérêt que de plaisir les réflexions qu'a inspirées à M. le professeur Rostovtsef la question du rapprochement plus intime de la Russie avec les puissances de l'Entente. Le professeur Rostovtsef est un des représentants les plus honorés de la science russe. Chez lui, le caractère est à la hauteur de l'esprit, et son autorité morale le place tout à fait au premier rang. Il est permis de supposer qu'il a causé de ses projets avec ses confrères et ses amis et que l'opuscule où il les a résumés et que nous devons à l'amitié de M. Patouillet traduit, en même temps que sa pensée, une tendance générale. Il ne se contente pas de désirs vagues et de propositions abstraites, mais il apporte un programme précis, dont la réalisation est relativement facile. Il a laissé de côié la question économique pour se confiner dans le domaine intellectuel. Nos lecteurs nous sauront gré sans doute de leur exposer avec quelque détail et en suivant de très près sa pensée, les principales idées qu'il suggère.

Dans le monde scientifique comme dans le domaine écomique et politique, l'Allemagne prétendait à l'hégémonie et, pour la conquérir, elle recouraitàdes moyens analogues. Elle appliquait à la production intellectuelle les procédés de l'industrie contemporaine, la concentrait dans de grandes entreprises, disciplinait l'initiative individuelle, créait des modèles fixes aux types desquels s'adaptaient les œuvres diverses. L'organisation du travail par séries qu'elle avait

Xa Nation Tchèque

instituée dans ses séminaires, avait nécessairement pour résultat de supprimer le sens critique et de détruire l'originalité; par là s'explique l'extrême médiocrité de l'immense majorité des livres qu'elle jetait sur le marché. Les snobs et les sots, qui sont partout légion, n y regardaient pas de si près. Elle imposait par le poids et la masse. Il est incontestable d'ailleurs que cette coordination des efforts lui permettait de mener à bien des entreprises qui auraient dépassé les forces d'individus isolés et quelques uns de ces ateliers scientifiques nous ont apporté sur des questions spéciales d'utiles renseignements. En même temps, et toujours dans le même esprit de conquête, nos voisins favorisaient l'exportHtion par un véritable système de rfwmpt'n,^ et annexaient un peu partout des collaborateurs étrangers qui servaient à la gloire de la Germanie et étendaient son influence.

Les Encyclopédies allemandes recrutaient au dehors une partie de leurs rédacteurs dont le renom facilitait la vente. D'autre part, les savants allemands offraient volontiers leur concours aux Encyclopédies étrangères par l'intermédiaire desquelles ils imposaient leurs doctrines; ils n'es' certes pas inlifférent que, dans une publicntion auss^ répandue et aussi fréquemment consultée que la Grande Ënr-ijclopedie bri'anniq<>e, une série d'articles aient été rédigés par des Allemands, avec leur impartialité ordinaire.

Les plus illustres s»vanls de Hollande, de Russie, de Bohême ou de Serbie, quand ils ne se résignaient pas à voir leurs travaux négligés et souvent démarqués par leurs voisins, publiaient leurs œuvres à la fois dans leur langue maternelle et dans une tiaduction allemande ou souvent même n'en donnaient qu'une édition allemande. La plus importante revue slave, VArchio fur slaviscke Philologie, est dirigée par un Croate, Jagic, dont la renommée est universelle; elle paraît à Berlin, en allemand. C'est dans une collection allemande qu'a été éditée récemment l'^Tistoire de Serbie de Constantin Jiretcheck, qui est un Tchèque etV Histoire de Roumanie de iorga, un des adversaires les plus ardents de l'influence germanique dans son pays.

L'autorité de l'Allemagne s'augmentait de ces annexions, et elle faisait travailler à sa gloire les peuples mêmes qui s'insurgeaient contre ses desseins.

On dira sans doute que les hommes qui faisaient ainsi le jeu de leurs adversaires ne témoignaient pas d'une grande prévoyance. Il ne conviendrait pas cependant de les condamner trop durement. D'abord ils étaient convaincus, comme presque tout le monde, que la science n'a pas de patrie et ils ne soupçonnaient pas les préjugés chauvins de l'Allemagne De plus, ils ne rencontraient à Paris ou à Londres qu'une indifférence complète. Quand, il y a une quarantaine d'années, j'ai publié la traduction du premier volume de l'Histoire des Littératures slaves de Pypine et Spasovitch, qui était à cette époque une sorte de révélation et dont la valeur est encore loin d'avoir disparu, l'éditeur trouva si peu d'acheteurs qu'il ne se décida jamais à publier le deuxième volume. De même, j'ai vainement frappé à toutes les portes pour faire publier une traduction française de V Histoire de Bulgarie de Constantin Jiretcheck qui est classique. Comment s'étonner qu'il se spit tourné vers l'Allemagne?

Ledéveloppementéconomiqnede l'Allemagne, etajoutonsle, l'esprit d'initiative de ses éditeurs et l'excellente orga-

nisation de son commerce de librairie favorisaient son activité dans le domaine intellectuel.

Les auteurs n'éprouvaient aucune difficulté à publier leurs travaux qui trouvaient dans le monde entier un écoulement rapide. Beaucoup de ces volumes n'avaient qu'une valeur médiocre; ils triomphaient par le nombre. Les bibliographies se grossissaient de titres allemands et l'opinion se répandait ie plus en plus que l'Allemagne était le foyer de toute pensée et le domaine réservé de l'érudition. Elle avait fini ainsi par persuader à l'univers que les métho iesscientifiquesderhistoire, qui sont en réalité d'origine française, avaient été inventées de toutes pièces par des erudits d'outre-Rhin et, par un extraordinaire mirage, le public en est arrivé à regarder comme des historiens sérieux des pamphlétaires, tels que Sybel et Treitschke, et des illuminés, comme Lamprecht. Tout naturellement, les desseins politiques de l'Allemagne profitaient de ces illusions et les étudiants et le< maîtres qui étndi-ient dans 0 icken ou dans Schiemann l'histoire de la France ou de la Russie, étaient tout préjjarés ^ voir dans Guillaume II un monarque p<cifique, que des fous malfaisants tels qu'Edouard VII ou Nicolas II ont réduit malgré lui à une guerre défensive.

En voulant compléter trop vite sa victoire et en dévoilant les buts réels de sa politique envahissante, l'Allemagne a ruiné d'un coup les bases mê nés de sa puissance. Les furrturs sauvages de ses généraux, .les mensonges de ses diplomates, l'insolence, la fatuité et la mauvaise foi de ses intellectuels ont créé entre elle et le monde civilisé une barrière qui ne sera pas franchie de longtemps. Elle ne saurait plus compter désormais sur les collaborations bénévoles à qui elle devHit une large partie de son crédit, et, réduite à ses seules forces, elle a perdu le prestige mystique qui donnait à la moindre de ses dissertations une autorité souveraine. Ses grandes maisons d'édition ne retrouveront pas leur clientèle lointaine. La langue allemande, qui tendait à devenir la langue scientifique universelle, n'est plus que la langue des destructeurs de Reims et des incendiaire-i de Louvain; elle ne réconquerra plus la faveur que lui avaient value cinquante années de travail méthodique et d'intrigues.

11 ne suffit pas cependant d'enlever à l'Allemagne la place qu'elle occupait; la science a toujours été internationale et, plus que jamais, il lui est interdit de s'enfermer dans les limites étroites des divers États. Nous avons donc à rechercher dès maintenant les conditions et les bases d'un échange intellectuel intensif entre les divers peuples civilisés. Nous devons nous préoccuper sans plus tarder d'organiser le commerce des idées comme le commerce des richesses. Dans ce concours des peuples alliés, les Slaves et, en premier lieu, les Russes, ont le droit de réclamer une place digne à la fois du rôle politique qu'ils sont appelés à jouer et des progrès qu'ils ont accomplis dans tout le domaine de la science.

Les liens dans lesquels ils s'étaient laissé ligoter par l'Allemagne, ils les ont brisés et ils n'entendent à aucun prix retomber sous la tutelle dédaigneuse qu'ils avaient jusqu'alors servilement subie. Ils n'oublieront pas de sitôt

les injures individuelles et collectives dont ils ont été abreuvés. Bien avant la guerre, ils auraient pu se convaincre du mépris dans lequel les tenaient leurs aimables instituteurs et de nombreux indices mon traient que les efforts de justice de quelques professeurs isolés, — tels que Krumbacher par exemple, — qui suivaient avec attention et sympathie les progrès de la science slave, se beurtaient au parti-pris et aux préjugés de l'immense majorité de leurs collègues. Aujourd'hui, les voiles sont déchiréset les Russes savent ce que valaient les compliments ironiques et lourds dont on les bafouait.

Aveuglée par un orgeil implacable, dominée par une haine ridicule contre les Slaves, l'Allemagne, en dépit de la multiplicité de ses enseignements, de l'abondance de ses bibliographies, de sa chaire d'histoirerusse à Berlin, — dont le titulaire était un russophobe forcené, — ne savait rien de la Russie, de son passé, du caractère de son peuple et de sa civilisation ; elle vit sur des légendes surannées où se coudoyent dans un étrange caléidoscope le mougik ivre, le Tsar massacreur, le pope ignorant et persécuteur. Ces niaiseries ont été soigneusement entretenues par une litté I rature abondante et truculente, dont les fournisseurs les plus féconds étaient des Baltes, Germains renforcés, qui avaient les idées les plus fausses sur l'État à qui ils appartenaient et dont ils avaient si longtemps exploité l'imprudente partialité. La transformation qu'avait lentement préparée en Russie le travail des générations et qui, depuis une trentaine d'années, s'était précipitée, dit M. Rostovlsef, était demeurée complètement inaperçue pour nos • voisins; ils s'obstinaient à ne voir en nous que des élèves médiocres qui appliquaient maladroitement leurs méthodes et dont la seule originalité consistait à écrire dans un jar gon inintelligible avec un alphabet antédiluvien.

( Leuropinion, malheureusement, continue M. Rostovtsef, se répandait dans les autres pays, même dans ceux avec qui nous étions unis par une alliance politique. Les rapports de la Russie et de l'Angleterre ont toujours été assez super ficiels et lointains ; les liens si intimes jadis qui rattachaient la Russieetia France, s'étaient progressivementdetenduset les effusions spasmodiques dissimulaient mal l'indiiïérence radicale et réciproque des deux nations amies. Est il bien

L sûr qu'aujourd'hui encore, la situation se soit sensiblement

^modifiée? Des manifesta tiens sonores, des défilés émouvants, c'est quelque chose, c'est beaucoup si l'on veut, à condi-

1 tion qu'on ne se borne pas à ces déclarations platoniques et à ces gestes pompeux. S'il se prolongeait, un semblable état de chose favoriserait des surprises regrettables et l'Allemagne, avec sa ténacité coutumière, travaillerait aussitôt è> rétablir sa situation compromise. Pour la solidité même de l'alliance, qui sera plus nécessaire que jamais au lendemain de la victoire, il est urgent que l'Angleterre, l'Italie et la France connaissent la Russie, au moins autant que la Russie les connaît elles-mêmes.

Ne nous berçons par d'illusions. La tâche est difficile et vaste. Elle ne sera pas accomplie d'un coup et il sera nécessaire de la préparer lentement; il ne paraît donc pas inutile d'indiquer dès aujourd'hui quelques procédés pratiques.

afin de donner une valeur concrète à ces bonnes volontés flottantes et à ces aspirations sentimentales.

L — Le meilleur moyen pour que le monde occidental se tienne au courant du travail russe contemporain, consiste naturellement dans la diffusion de la langue russe et il sera nécessaire que l'on s'occupe de prendre pour cela les mesures nécessaires. Il serait cependant téméraire de trop compter sur des résultats immédiats.

En attendant, il faudrait organiser régulièrement des in-' ventaires méthodiques des principales branches de la vie scientifique russe, de celles en particulier qui se sont spécialement développées, depuis un temps assez long déjà, par exemple les études orientales, l'histoire russe (histoire proprement dite, philologie, littérature, art), le Byzantisme, l'histoire des divers peuples slaves, l'histoire et l'archéologie de la Russie méridionale, etc. Ces inventaires ne seraient pas de simples énumérations bibliographiques; ils donneraient un résumé clair et complet de l'état des principales questions, des recherches nouvelles, des discussions intéressantes, des problèmes soulevés. Ils seraient toujours confiés à des spécialistes autorisés et, toutes les fois que ce serait possible, aux maîtres les plus éminents.

Des articles isolés et qui ne reviennent qu'à des intervalles lointains et irréguliers passent le plus souvent inaperçus et leur utilité est d'habitude assez médiocre. Les inventaires dont nous parlons au contraire, seraient insérés à une date fixe dans les mêmes recueils. Dans chaque pays allié, des comités grouperaient les spécialistes, entreraient en communication avec les savants russes, établiraient le plan de ces sommaires, et désigneraient les périodiques qui serviraient d'organes de propagande.

II. — Les livres et les articles d'un intérêt particulier seraient analysés en détail ou traduits intégralement, sous la surveillance des slavisants des divers pays. Les Russes signaleraient à l'attention de leurs collègues du dehors les ouvrages d'un mérite supérieur, leur fourniraient les éclaircissements et les commentaires utiles, écriraient les préfaces.

III. — On échangerait des missions scientifiques et des professeurs. Les conférences isolées ne sont pas toujours inutiles; en général pourtant, leur action est médiocre et passagère. Il y aurait au contraire un avantage réel à ce qu'un professeur fit une série de leçons sur les sujets dans lesquels il a conquis quelque autorité, et exposât, moins encore le résultat de ses recherches, que sa méthode et les idées directrices de sa pensée. La parole exerce souvent, — en particulier sur les jeunes gens, — une action plus directe et plus pénétrante que les livres; elle éveille la eu riosité et suscite des vocations.

IV. ■ — Cet effort de pénétration, — difficile et complexe, ne saurait être poursuivi que s'il s'établit entre les spécia listes des rapports fréquents et amicaux. Les Congrès internationaux n'ont pas toujours donné de résultats très appréciables, parce qu'ils étaient trop intermittents et que leur programme était trop vaste ou trop mal délimité. Des réunions restreintes, qui reviendraient à intervalles fixes et dont le but serait déterminé avec soin, rendraient beaucoup plus de services. Les Congrès des Académies en ont déjà fourni la preuve, et elles pourraient prendre l'initiative

et la direction du mouvement auquel elles apporteraient l'appui de leur autorité et de leurs ressources matérielles.

Entre la France et la Russie, l'Institut français de Pétrograd qui, grâce à l'activité et au dévouement de M. Patouillet, son directeur, a déjà rendu de si éminents services depuis la guerre, servirait naturellement de lien et il deviendrait comme une sorte de port franc où, pour le plus grand bien des deux peuples, ils échangeraient réciproquement leurs denrées de choix et leurs produits les plus finis.

M. Rostovtsef n'a pas prétendu épuiser la question et d'autres moyens peuvent être suggérés. Ceux qu'il indique sont des plus intéressants et il est permis d'espérer que quelques-uns des vœux qu'il émet seront assez facilement réalisés. Nous savons tous que la tâche est immense, mais que dirait-on du laboureur qui refuserait de se mettre au travail parce que devant ses yeux s'étend une trop riche moisson! L'important est de se mettre à l'œuvre, sans se laisser arrêter par les sourires ironiques des sceptiques qui parlent d'engouement momentané. Les légendes sont difficiles à déraciner : peut-être cependant ferions-nous bien de laisser à nos ennemis les phrases convenues sur la légèreté française, l'inconstance russe et l'anarchie endémique des Slaves. Nos adversaires eux-mêmes sont bien obligés de reconnaître que nous ne sommes incapables ni de ténacité, ni de méthode.

Nous nous attendons évidemment à de faux départs et nous n'éviterons pas les erreurs. Nous reformerons nos rangs et, instruits par nos fautes, nous trouverons de meilleures méthodes. A chaque jour suffit sa peine et l'elTort sincère n'est jamais perdu. L'important est que nous sortions de la situation paradoxale où nous nous trouvions avant la guerre et que nous apprenions à connaître nos amis. Nous les en aimerons mieux, de même, j'en suis convaincu, qu'ils auront pour nous plus d'affection quand ils nous jugeront sur nous-mêmes et non sur les racontars de nos adversaires. La Nation Tchèque, dans la modeste mesure de ses forces, a le droit de se dire avec quelque fierté qu'elle a contribuée dissiper bien des idées fausses et à préparer ainsi le rapprochement du monde slave et du monde occidental. E. D.

BIBLIOGRAPHIE

R. W. SErON-WATSON ; German, Slav and Magyar.

— (Williams and Norgate, Londres 1916).

M. Seton-Watson réunit aujourd'hui en volume les conférences qu'il a faites dans divers milieux intellectuels de Londres. Il les fait suivre d'une conclusion qui était en germe dans son opuscule What is at Stake in the War'^ (Quel est l'enjeu de la guerre?) Le tout constitue un ouvrage solide, que l'on sent fortement documenté par le Scotus Viaior qui jadis étudia à fond les multiples problèmes posés par la monarchie des Habsbourgs.

Après avoir montré comment, grâce à la dynastie des

Habsbourgs, à l'armée, à l'Église et à la bureaucratie, s'est formé ie dualisme austro-hongrois, l'auteur anglais étudie plus spécialement la constitution hongroise. Sous des apparences d'égalité et de justice à l'égard des diverses nationalités, le gouvernement hongrois n'a toujours songé qu'à la magyarisation des populations du royaume. Il s'est surtout attaqué aux Yougoslaves, par crainte de la Serbie. La Serbie en effet, qui jadis avait été une barrière contre les Turcs, était devenue un obstacle au Drang nach Osten austro allemand. L'unification des Sud Slaves, due, d'une part à la réaction contre la magyarisation, d'autre part à l'enthousiasme provoqué par les victoires serbes, renforça encore cet obstacle et poussa l'Autriche-Hongrie — surtout la Hongrie — à chercher querelle à la Serbie.

Il est donc nécessaire de constituer un puissant État yougoslave qui s'opposera aux rêves pangermaniques et magyars. Ces rêves ne visent à rien moins qu'à bâtir d'abord une puissante Mittel-Europa, puis à étendre l'infiuence allemande jusqu'au Golfe Persique. Pourtant, un autre pays, au nord, gêne l'établissement de cette Europe Centrale : la Bohême. La nation tchèque s'est toujours opposée a l'expansion allemande. Prague, sa capitale, a même été le principal centre de l'organisation slave. Par ses qualités de persévérance et d'organisation, la nation tchèque mérite donc de « vivre de sa propre vie ».

Pour briser le pangermanisme, contre lequel les Tchèques ont si longtemps lutté, il faut tout d'abord imposer à nos ennemis notre volonté. Après la victoire, il faudra reconstituer la Pologne et la Bohême, agrandir la Serbie de tous les Yougoslaves, réduire la Hongrie à son noyau magyar, donner à la Roumanie tous les Roumains et confier à la Russie le contrôle de Constantinople et des Dardanelles.

Et ainsi tous les écrivains compétents, tous ceux qui, comme M. Seton-Watson, ont vu de près l'Empire des Habsbourgs, sont d'accord sur ce point : il faut démembrer l'Autriche Hongrie. Nous sommes sûrs que ce nouvel ouvrage de l'auteur anglais, qui expose si clairement 1 essentiel de la question, convaincra tous les irrésolus de cette nécessité. Jules Chopin.

Un livre italien dédié à la Bohême. — Nous sommes heureux de pouvoir enregistrer aujourd'hui la publication d'un livre italien dédié à la Bohême héroïque. Il s'agit d'un drame en vers, du Dr Giovanni Batista Bruna, Cancelière di Cassazione : Wallenstein, Poema Storico Drammatico, en trois actes. L'auteur a inscrit en tête de son œuvre cette dédicace qui nous touche d'autant plus qu'elle nous vient d'Italie dans des moments si graves pour nous : « Je dédie ce travail modeste à la Bohême héroïque, qui, par les bûchers de Jean Huss et de Jérôme de Prague, a suscité la réforme du xvi" siècle et a contribué à préparer celle de la Grande Révolution de 1789, sous l'influence de laquelle l'arbitraire a été remplacé par la conscience et la force par le droit ».

Le drame de J.-B. Bruna, dont l'action se déroule dans une période importante de l'histoire de la Bohême, est conçu dans un esprit tout à fait favorable aux Tchèques et contribuera sûrement à nous gagner de nouvelles sympathies en Italie.

ECHOS ET NOUVELLES

Condamnation de députés nationaux socialistes tchèques. • — Le 30 juillet se terminait devant le tribunal militaire de Vienne le procès intenté aux quatre députés du parti national socialiste tchèque pour complicité de haute trahison par la prétendue collaboration des accusés avec le professeur Masaryk. M. Choc, qui était à côté de Klofâc, le député le plus influent du parti, s'est vu infliger six ans de prison; M. Burival, secrétaire général de la Fédération tchèque des employés de chemins de fer, cinq ans; M. Vojna, président de la même Fédération et M. Netolicky, industriel, chacun un an de prison. Le communiqué officiel par lequel le résultat du procès a été annoncé, le 3 août, dans les journaux, prétend que l'enquête judiciaire s'appuyait sur quelques notes personnelles de M. Masaryk, découvertes dans une perquisition : elles se rattacheraient à une entrevue qu'il aurait eue avec les inculpés avant son départ pour l'étranger. Il faut noter que les quatre députés sont en prison depuis le milieu de janvier 1916, exposés aux pires tracasseries des geôliers viennois. Le I soir, on ne leur donnait pas de lumière, on ne leur permettait ni de lire ni d'écrire.

Le gouvernement de François Joseph s'empresse de régler ses comptes pendant qu'il en est temps encore, avec un parti qui comptait depuis longtemps parmi ses ennemis les plus intransigeants. C'est aux socialistes nationaux tchèques que l'on attribuait, dès 1909, les révoltes des ;- réservistes tchèques. En 1913, ce parti combattit aussi avec :■ une énergie particulière les lois militaires; son chef, M. Klofâc, a toujours compléparmilesapôtres les plus fer- ■ vents de la solidarité slave. Les organisations ouvrières du parti qui ont été dès le commencement lout à fait indépendantes de celles des ouvriers allemands, étaient très redoutées a use de-leur programme d'indépendante nationale qu'elles reclamaient comme une condition de justice sociale et de fraternité des peuples. Le parti était très mal vu parce que son radicalisme politique lui avait gagné de nombreux , partisans dans les classes moyennes, au détriment du parti \ libéral, parfois très modéré, des Jeunes Tchèques menés par le docteur Kramâf.

I^ Ceské Slovo, organe central du parti, a été supprimé dès le début de la guerre; ses principaux rédacteurs, Klofâô en tète, ont été mis en prison. Au mois de février, le parti a fusionné, en gardant ses organisations ouvrières distinctes, avec le parti national unifié, formé parles jeunes tchèques, les vieux tchèques et les progressistes.

L'union austro-allemande indissoluble. — Au moment où la vieille monarchie des H absbourgs s'écroule sous la poussée formidable des armées russes et de l'offensive italienne, les Allemands d'Autriche ont trouvé opportun de renouveler les assurances de leur fidélité inébranlable à l'empire allemand et à l'idée de l'Europe centrale germanique. Le Conseil national des Allemands de Bohême dont l'opinion est toujours décisive pour la tactique de tous les Allemands en Autriche, a publié, dans un des numéros récents de la Bohemia, un communiqué qui résume les reven-

dications formulées par le fameux programme de Pâques au sujet des rapports futurs de l'Autriche avec l'Allemagne, en soulignant tout particulièrement qu'il s'agit des vœux ' de tous les Allemands d'Autriche. D'après ce communiqué, 1" l'alliance défensive qui ne prévoyait jusqu'ici que certains cas d'attaque étrangère, doit être changée en alliance défensive et offensive; 2" on signera une convention militaire établissant la proportion des efforts des deux alliés d'après le nombre de leurs populations; 3° on créera une union douanière et économique avec des mesures transitoires et avec une convention en matière de politique commerciale et maritime; 4° on prévoit comme indispensable l'unification de toute la législation économique et sociale. En ce qui concerne les rapports avec les autres États, le programme relève surtout la nécessité d'empêcher toute mainmise de l'Italie sur la côte orientale de l'Adriatique, la solution de la question du Danube et l'établissement d'une frontière commune avec la Bulgarie. Quel beau document pour ceux qui comptent toujours encore séparer l'Autriche de l'Allemagne et lui sacrifier les Slaves de l'Europe centrale qui se sont montrés les meilleurs amis de

l'Entente!

La comédie du comte Karolyi n'aura pas duré longtemps. Pourquoi le noble comte aurait-il gardé son masque, puisqu'il n'avait trompé personne? Le 9 août, il a fait humblement amende honorable. » En créant le nouveau parti de l'indépendance, a-t-il dit au Parlement de Budapest, je n'ai pas voulu m'opposer à la continuation de la guerre; et je ne suis pas partisan d'une paix séparée avec les Russes, dont les attaques contre la Hongrie seront repoussées par des tigres ».

Cetteéloquence orientale a soulevédes tonnerresd'applaudissements. Il est douteux malheureusement que la voix de Ivarolyi et les clameurs enthousiastes qui saluent le retour au bercail de l'enfant prodigue, étouffent le bruit des canons de Broussilov.

Le schisme éphémère de Karolyi et son repentir dolent ne sont que des épisodes insignifiants. Voudraient-ils revenir en arrière, les Magyars sont les prisonniers de leurs fautes. Ils sont trop responsables de la guerre, trop liés avec l'Allemagne, trop impuissants et trop épuisés pour pouvoir rebrousser chemin. Patere legem quam fecisti. Ils ont livré l'Autriche aux HohenzoUern et ils sont condamnés à travailler de leurs propres mains à leur servitude.

Un suprême attentat contre la Pologne. — ■ Les

journaux ont annoncé récemment que les empires centraux vont offrir incessamment à la Pologne une constitution autonome qui doit être garantie par l'appel sous les drapeaux de la population du nouveau royaume. En même temps on apprenait que la question polonaise devait être débattue dans la récente entrevue de MM. Bethmann- Hollweg et Jagow avec les ministres austro hongrois à Vienne. D'après certains renseignements, l'accord de l'Allemagne et de l'Autriche Hongrie se manifesterait par la nomination du comte Andrassy au poste de ministre des affaires étrangères austro-hongrois.

Ce n'est pas la première fois que nous rencontrons l'idée

La Nation Tchèquf.

de forcer les Polonais à fournir à l'Autriche et à l'Allemagne les forces qui commencent à leur manquer.

Après avoir ruiné la Pologne, anéanti son industrie, incendié ses usines, dévasté ses villages, condamné à la mort par la misère et la faim des milliers de ses enfants, Guillaume II, par une infernale ironie, lui offre le droit de livrer à l'Allemagne les derniers de ses fils pour entraver l'œuvre de reconstitution nationale.

Quant à la restauration de la liberté polonaise par la grâce des Habsbourgs et des Hohenzollern, il n'y a pour paraître la prendre au sérieux que quelques vagues journalistes, qui ont établi en Suisse leur quartier général et dont la crédulité est trop facile à expliquer. Les véritables intentions de Vienne et de Berlin, il n'est pas difficile de les reconnaître dans les déclarations officielles des ministres.

Quels pauvres diplomates qui comptent sur des pareils appâts pour amorcer la Pologne.

Après la victoire bulgare. — Deux questions sont à l'ordre du jour dans les journaux bulgares : i" La cherté de la vie provoquée par les manœuvres des spéculateurs, pour la plupart allemands et autrichiens; 2" Le manque de main-d'œuvre et de bétail pour les travaux des champs.

La spéculation sur les produits les plus indispensables a pris de telles proportions que le journal officiel du Ministère de la Guerre lui même, les Voenni Izcestiia, n'a pas hésité à flétrir « le crime » de ceux qui mettent à profit la crise grave que traverse la Bulgarie (( pour emplir hâtivement leurs poches sans souci des moyens ni des conséquences ».

L'organe du parti socialiste ouvrier, le Rabotniieheski Vestnik n'a, pour être véridique et violent sans encourir les rigueurs de la censure, qu'à reproduire sous le titre (( Contre les hyènes )> les formules employées par l'organe du Ministère de la Guerre.

En ce qui concerne les travaux des champs, le gouvernement bulgare a invité les maires et les instituteurs à prendre les mesures nécessaires pour utiliser de la manière la plus efficace, en la répartissant équitablement, la maind'œuvre disponible. Des sociétés coopératives ont été obligatoirement constituées; des prisonniers serbes ont été mis à la disposition des communes.

Le bétail et la farine ont été réquisitionnés pour l'armée et la disette se fait sentir terriblement, aussi bien dans la population civile dont le dévouement a été mis à une dure épreuve, que dans l'armée où les désertions motivées par l'insuffisance de la nourriture augmentent de jour en jour.

Le peuple se rend compte qu'il est victime d'une politique de haine et de proie et qu'il est condamné à expier sans pardon le crime de son roi et la trahison de ses ministres; menacé par le régime de terreur, il n'ose pas encore protester.

Le gouvernement militaire redoute la prochaine offensive sur le front de Salonique et la présence des troupes russes le rend encore plus nerveux. D'après les nouvelles de Bucarest, l'état-major bulgare a demandé à Berlin l'envoi de troupes allemandes en déclarant qu'il savait pertinemment que les soldats bulgares ne se battraient pas contre les divisions russes.

FAITS ù INFORMATIONS

Les volontaires tchèques. — Si les dures épreuves de la guerre ont sensiblement diminué le nombre des soldats tchèques combattant sous les drapeaux français, elles n'ont nullement atteint leur bel enthousiasme et leur persévérance. Ces derniers temps, nos volontaires ont participé, avec leur héroïsme coutumier, aux attaques menées en Picardie et ils ont à leur comptes des actes de courage qui leur ont valu l'admiration de leurs chefs. C'est ainsi qu'à un moment difficile de la bataille, un groupe de nos volontaires voyant une section de leur compagnie entourée par les Allemands, s'est jeté sans hésitation sur l'ennemi très supérieur en nombre et, par un brillant corps-à-corps, a non seulement libéré la section, mais fait encore une centaine de prisonniers. La Légion dont ils font toujours partie malgré leur vif désir de servir dans les rangs de l'armée régulière, a été citée pour la cinquième fois à l'ordre de l'armée. Les pertes tchèques, constatées lors des dernières attaques, sont de 11 morts et 30 blessés ; ce sont là des chiffres proportionellement très élevés.

Les amitiés tchèques. — Chaque jour, notre cause trouve de nouveaux défenseurs et apôtres parmi les intellectuels français. Nous sommes heureux d'enregistrer que, dans les discours prononcés à l'occasion des distributions des prix dans les lycées parisiens, l'attention de la jeunesse française a été attirée sur la lutte des Tchèques pour leur indépendance. En parlant des nations opprimées, M. René-Charles Pichon, professeur-délégué au lycée Michelet, fils denotre collaborateur et ami M.René Pichon, professeur au Lycée Henri IV, a réservé, dans le discours d'usage, une attention toute spéciale au peuple tchèque, dont il a vanté l'intelligence, le courage et l'héroïque résislance à la germanisation.

Lemberg-Stanislau. — Depuis deux ans, le monde est en guerre contre les Allemands. Malheureusement, les bonnes intentions que l'on exprime de libérer l'Europe de la domination germanique, ne se traduisent pas toujours en actes. Les revues et journaux slaves ont plusieurs fois protesté contre l'usage, dans la presse française, des dénominations allemandes des villes et localités tchèques, polonaises, croates ou Slovènes. Malgré toutes les explications, nous pouvons lire chaque jour : Lemberg et Stanislau au, lieu de Lw^ùv/ et Stanislavov pour ne citer que ces deux noms. Est-il vraiment impossible de dresser une carte modèle où les dénominations qui ne sont que des noms slaves estropiés en allemand, seraient remplacées par les noms originaux dont la prononciation n'est pas plus difficile pour les Français! Ou veut-on garder pieusement en Europe occidentale les vestiges de la domination allemande et se servir éternellement de la nomenclature géographique que les Allemands ont imposée?

Lt Gérant : h. Mathiio.

Imp. dai Beenz-Artf (A, MoLunit. 78, rna Dareaa, Psrli.

2" Année. — N» 9. !««• Septembre 1916.

^EVUB BI-MBNSUBLLB

Directeur : Ernest DENIS, Professeur à la Sorbonne

SOMMAIRE

Les Tchécoslovaques et j La Neutralité grecque la Roumanie. | vue de France.

Le Plan Pangermaniste. j Bibliographie.

Echos et Nouvelles.

18, rue Bonaparte, 18

Le N» 35 Centimes

La NATION TCHÈQUE paraît le P' et le 15 de chaque mois.

REDACTION et ADMINISTRATION

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A TRAVERS LA PRESSE

Les derniers événements ont attiré plus que jamais l'attention sur l'Autriche-Hongrie.

Il n'y a pas longtemps, elle bénéficiait encore ça et là d'une certaine indulgence dans la presse européenne. Malgré sa culpabilité évidente dans la guerre actuelle, la monarchie était présentée au public comme une victime plutôt qu'une complice. Aujourd'hui, le ton a complètement changé. Il faut détruire la monarchie des Habsbourgs pour aiïaiblir l'Allemagne et mater ses plans pangermanistes, pour mener à bonne fin l'œuvre de paix et de libération qui doit être le résultat de cette guerre. A quelques rares exceptions, la presse française paraît unanime sur ces points, et l'énergie avec laquelle elle se prononce sur la question de l'Autriche-Hongrie, nous prouve que les idées que nous avons présentées et défendues dans notre revue depuis sa fondation, ont trouvé l'approbation générale.

Le Journal des Débats, fidèle défenseur des intérêts slaves, toujours si exactement informé des problèmes de la politique européenne, résume, dans son numéro du 18 août, la situation de l'Autriche-Hongrie.

Battue partout, l'Autriche se tourne vers l'Allemagne. Elle n'est pas seulement l'alliée et la complice ; elle est la vassale. C'est elle qui a permis depuis des années l'élaboration du plan pangermanique ; c'est elle qui matériellement depuis la guerre a permis d'en essayer l'exécution. Elle a provoqué le conflit; elle a préparé dans l'ombre les termes injurieux de son ultimalum à la Serbie ; elle a, pour éviter les conséquences pacifiques de la réponse serbe si modérée, précipité les événements, rappelé son ministre et pris l'initiative de la mobilisation. Au cours de la guerre, elle a été fidèle au système germanique, persécutant les Slaves, emprisonnant les hommes marquants, jougo-slaves, Slovènes, tchèques, coupables de ne pas vouloir jine Autriche asservie à l'Allemagne, procédant à l'exécution barbare de Battisti, incorporant de force les jeunes Serbes. Pour tant de services, elle attend un secours.

Métne secourue, l'Autriche ne recevra plus de secours assez forts. Elle subira son sort. Son souverain, son gouvernement ont tout fait depuis plusieurs années pour amener la ruine d'un Etat qui aurait pu être un élément essentiel d'équilibre et, en Europe, un instrument de paix. Ils l'ont réduite à être l'instrument du pangermanisme, et ainsi l'ont condamnée. L'Allemagne n'a pu maintenir ses projets et sa guerre que par l'extension de la Germanie dans l'Europe du centre et en Orient. Pour battre l'Allemagne, il faut donc l'atteindre en battant l'Autriche. Ce que deviendra la monarchie austro hongroise, comment sera liquidé « le non-sens politique et social » que définissent les journaux italiens, c'est à quoi les Alliés aviseront plus tard, selon leurs intérêts. Aujourd'hui le travail des Alliés est d'ôter à l'Autriche le goût et le pouvoir d'être dans l'avenir la complice de l'Allemagne et de ses attentats. De la Picardie à l'Isonzo et au Dniester, les armées alliées collaborent à cette même action victorieuse.

11 n'y a pas longtemps, on admettait encore l'idée d'une petite Autriche composée de dix millions de Tchécoslovaques, de dix millions de Magyars et de dix millions d'Allemands. Cette combinaison paraît écartée une fois pour toutes. M. Gustave Hervé, qui s'y était un moment rallié, dans la Guerre Sociale, est maintenant un des plus fervents partisans de la dissolution de l'Autriche-Hongrie et il saisit chaque occasion pour « rappeler, à nous, en France, ce

que vaut au fond cette Autriche-Hongrie en faveur de laquelle on voit des patriotes bien intentionnés plaider les circonstances atténuantes ».

Non ! non ! pas de quartier le jour de la victoire pour l'Etat austro hongrois! s'écrie M. Hervé (Victoire du 17 juillet).

'Voilà des siècles que les Habsbourgs, par orgueil dynastique, réunissent à leurs domaines des territoires habités par des populations qui n'ont rien de commun avec les Allemands d'Autriche ni avec les Magyars de Hongrie!

Voilà des siècles que pour arrondir leurs domaines, les Habsbourgs d'Autriche-Hongrie, sans aucun profit pour l'humanité, ensanglantent l'Europe!

Et voici plus de cinquante ans que, battus par les Prussiens, ils sont devenus les hommes liges des Hohenzollern, voici quelque cinquante ans que l'Autriche Hongrie avee sa majorité de populations non allemandes est devenue comme une dépendance économique et militaire de Berlin, comme son avantgarde menaçante vers les Balkans et la lurquie!

Pas de quartier pour les Austro-Hongrois, instruments de l'Allemagne, qui ont déchaîné sur l'Europe, en se jetant sur la Seibie, cette catastrophe sans précédent dans les annales du monde!

Tout récemment, M. Hervé est revenu de nouveau sur le problème autrichien (La Victoire du 16 août) :

Alors, pourquoi fermer les yeux pour ne pas voir le gros problème de politique européenne que pose la disparition possible de la monarchie des Habsbourgs, dans un avenir tout prochain?

Faut-il conserver ou faut-il détruire l'Autriche-Hongrie en tant qu'État européen? Voilà la question que les victoires russes et italiennes posent en ce moment devant la conscience européenne.

La question ne peut se poser que parce que l'Autriche- Hongrie n'est pas une nation. 11 va de soi qu'elle ne peut pas plus se poser pour l'Allemagne, dont l'unité est indestructible, que pour la France, l'Italie, l'Angleterre ou telles autres nations normalement constituées de l'Europe. Elle se pose pour 1 Autriche-Hongrie, parce que l'Autriche-Hongrie. c'est une agglomération de peuples qui ont tous été conquis et asservis à des degrés divers par la maison allemande des Habsbourgs d Autriche, appuyée sur le peiit noyau d'Allemands qui constituent la population de l'Autriche proprement dite.

Les argumentations énergiques du directeur de la Victoire ont soulevé les protestations de l'Action Française. M. Charles Maurras cherche à plaider la cause de l'Autriche-Hongrie. Ses articles ne semblent pas rallier beaucoup de suffrages.

Malheureusement le temps passe, il est passé, peut-être, pour les Habsbourgs, de se sauver, remarque parfaitement Paris-Midi. Chaque jour de guerre qui s'ajoute aux deux années écoulées, creuse plus profondément la tombe du vieil empire. Nos poilus et leurs camarades alliés savent qu'ils doivent aller jusqu'au bout; il ne s'arrêteront pas en chemin.

Quelques polémistes ont envisagé la destruction de l'Autriche au point de vue religieux, M.R. PicH0N,dansrŒ(tr7-e du 17 août, l'envisage dans ses conséquences financières :

La situation de ces deux pays, l'Autriche et la Hongrie, est lamentable. Leur banqueroute est certaine, au cas d'une victoire (de plus en plus improbable), comme au cas d'une défaite.

Mais les nouveaux Etats qui seront constitués après le démembrement, l'Etat Tchèque et l'Etat Yougoslave, seront capables d'assumer une partie de la dette autrichienne; ils pourront désintéresser leurs créanciers alliés ou neutres sans parler de leurs propres nationaux.

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i«f Septembre 1916

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