LES TCHÉCOSLOVAQUES ET LA ROUMANIE
Le glas sonne : le sépulcre s'ouvre, où l'on va descendre le cadavre de ce qui fut l'Autriche-Hongrie. Les victoires deBroussilov l'avaient frappée au cœur: l'entrée en guerre de la Roumanie lui porte le dernier coup.
Désormais, comme l'écrivait magnifiquement VIdea Nazionale, tous les peuples sont à leur place. Latins et Slaves sont en ligne contre l'ennemi commun ; les champions du droit, de la justice et de l'avenir se préparent à murer dans leurs cavernes les assassins et les bourreaux qui s'en étaient échappés.
L'insurrection de la Roumanie a été accueillie en Europe par un frémissement d'enthousiasme. Elle sera saluée en Bohême avec une joie particulière.
Déjà au printemps dernier, les Tchèques attendaient son intervention, au moment où les Russes menaçaient Cracovie. Son abstention leur causa un moment d'angoisse, et leur tristesse s'accrut du recul des Russes, de la trahison bulgare et de l'écrasement de la Serbie. Les Allemands eux-mêmes leur apportèrent le réconfort dont ils avaient besoin. Ils allaient, répétant sur tous les tons que les Roumains ne se mêleraient à la guerre que le jour où ils seraient sûrs de la victoire des Alliés et de leur triomphe imminent. — Ce jour est venu.
Les Tchèques, mieux que personne, étaient en mesure de se rendre compte des conditions difficiles dans lesquelles se trouvait la Roumanie et des ménagements qu'elles lui imposaient. Une décision hâtive, en fournissant aux Austro- Hongrois l'occasion de quelquéfe succès momentanés, n'aurait pas compromis la victoire des Alliés — qui est fatale, — mais aurait risqué de la retarder.
En attendant que sonnât l'heure favorable, les Tchèques s'occupaient de maintenir leurs relations avec les Roumains de Transylvanie. Ceux de leurs soldats qui n'ont pas encore réussi â passer dans l'armée russe, saisiront avec joie la nouvelle occasion qui s'offre à eux d'échapper à l'éternel ennemi. Ils la saisiront avec d'autant plus de joie que, de l'aveu des Allemands eux-mêmes, l'arrivée sur le champ de bataille de l'armée roumaine annonce la fin de la tragédie.
Elle emporte en même temps les derniers doutes qui pouvaient subsister encore sur le morcellement de l'Autriche. Aucun de nos adversaires ne saurait désormais essayer d'échapper à la ruine par une paix séparée, pas plus les Magyars que les Bulgares. En vain, le comte Tisza pousse-t-il en avant l'opposition de Sa Majesté. Roses fanées et éloquences effeuillées! Manœuvres trop connues et démasquées d'avance! Les Magyars se vantaient
d'être les Prussiens du Danube — Grand bien leur fasse! — ne les arrachons pas à la tendresse de leurs frères d'adoption.
A quiapparlient la pensée maîtresse delà guerre actuelle? — A Guillaume II ou au comte Tisza? — Les historiens discutent. M. Pierre Bertrand, dans son récent et consciencieux volume, rejette sur l'Autriche la conception première du crime monstrueux qu'ont commis les Empires du Centre. Ses raisons sont fortes. Dans tous les cas, s'il n'est pas sûr que l'idée initiale de la guerre soit venue de Budapest, elle y a été acceptée avec empressement et le fait matériel demeure que le premier coup de canon a été tiré par l'Autriche. Instigateurs du conflit ou complices réfléchis, les Magyars doivent partager le châtiment. Comme l'Allemagne, il convient, — non pas de les supprimer, personne n'y pense, ni même de les soumettre au joug qu'ils imposaient aux autres, — mais de les ramènera la sagesse, en leur arrachant les provinces qu'ils détiennent sans droit et sans raison.
Tant que l'enfant orphelin est encore ignorant et frêle, écrivait Hus, il laisse le serviteur gérer son domaine et gouverner dans sa maison; il grandit et réclame un jour l'héritage que lui a laissé son père. — L'Autriche avait profité de la faiblesse des Latins et des Slaves pour s'engraisser de leurs dépouilles : tutrice infidèle et prévaricatrice qui entravait leurs progrès et travaillait à pervertir leurs âmes longtemps incertaines et flottantes. Malgré elle, ils sont arrivés à l'âge de raison. Devant le tribunal de l'histoire, ils citent la marâtre cupide et cruelle.
Que lui restera-t-il quand les Russes auront exercé leurs reprises, ainsi que les Italiens, et que le drapeau serbe, avivé par le sang des héros, flottera de Lioubljana à Sarajevo? — Dix millions de Tchéco-Slovaques demeureront en face de vingt millions d'Austro-Magyars. Les abandonnera-t-on à leurs oppresseurs ? Les écartera-t-on seuls du banquet de la liberté auquel les Alliés convient le monde entier? Étrange sagesse qui livrerait à l'Allemagne trente millions de complices ou d'esclaves qu'elle mènerait à l'heure dite à un nouvel assaut!
Nous ne croyons pas à la fatalité en histoire, et la plupart des questions admettent des solutions différentes. L'Autriche-Hongrie pouvait subsister et même devenir un élément de sécurité pour l'Europe et d'équilibre, — à une condition, — c'est qu'elle se montrât juste pour tous ses peuples, qu'elle s'organisât sous la forme fédérative et qu'elle se dressât comme une infranchissable barrière contre les folles rêveries pangermanistes. Elle a manqué sa destinée. Comme les individus, les Etats se condamnent à disparaître le jour où ils deviennent un obstacle à la civilisation.
Aujourd'hui, il est certain qu'elle sera disloquée et qu'on en détachera une partie des territoires dont l'union
constituait son équilibre intérieur. Sous sa forme réduite, elle ne saurait plus être qu'un danger et une menace.
Plus de deux millions et demi de Tchèques, les Slovaques, étaient les sujets de la couronne de Saint Etienne. Depuis dix siècles, ils gémissaient sous le joug des successeurs d'Arpad. Depuis cinquante ans, leur existence n'a été qu'une longue torture. Les Magyars voulaient en faire l'engrais de leur débile culture. La Roumanie, en brisant la Sainte Couronne, leur apporte enfin la délivrance. La bastille séculaire s'écroule sous la poussée des injuriés, des proscrits, de tous ceux qui ont subi les procès iniques et les condamnations illégales. Les paysans slovaques ont partagé les douleurs des paysans roumains, et, comme les députés roumains, les députés slovaques ont recueilli les huées etlesinjuresdu Parlementde Budapest. Par les mêmes souffrances, ils ont acheté le même droit à la liberté !
L'émancipation de la Transylvanie roumaine, que les Alliés ont reconnue en appelant la Roumanie dans leurs rangs, porte à la Hongrie un coup plus décisif que ne l'aurait même fait la séparation des pays yougoslaves qui n'avaient pas pour elle la même importance et qui au point de vue constitutionnel, n'étaient rattachés à la couronne de Saint Etienne que par des liens moins étroits. Elle marque vraiment la fin de l'ancien ordre de choses. Un monde nouveau va naître : sa naissance nous aura coûté cher. « Nous compterons nos morts, disait il y a quelques semaines une mère alsacienne, dont le fils avait été tué. Pourvu au moins que cette victoire en vaille la peine ! »
Oui, la victoire vaudra la peine. La résolution de la Roumanie nous en est un nouvel et sûr garant. — ^— ~- '
Le Plan Pangermaniste
André Chêradame, Le plan pangermaniste démasqué. — Le redoutable piège berlinois de la <c partie nulle ». (Librairie Pion — Paris 1916).
(L'Allemagne ne poursuit pas telle ou telle conquête déterminée ; ce qu'elle exige, c'est la domination du monde. Depuis la guerre elle n'a renoncé à aucune de ses prétentions et elle se flatte d'acoir enpartie réalisé son plan. La sécurité de l'Europe ne sera assurée que si elle est contrainte d'abandonner dé/initieement ses projets.
Il est impossible pour cela de compter sur l'appui d'aucune classe ni d'aucun parti en Allemagne. Les Catholiques ne sont pas moins imbus de l'idée impérialiste que les autres groupes politiques ou religieux.
L'Allemagne n'a d'autre culte que la force. Si elle consercait son influence prépondérante sur l'Autriche, les Balkans et la Turquie, « l'entreprise de mangerie » qu'elle représente serait plus redoutable que jamais parce que, pendant la guerre, elle a achecé la conquête de la monarchie austro- hongroise et ruiné les résistances qui arrêtaient sa marche sur Bagdad. Nous ne pouvons donc trouoer de garantie contre elle que dans une complète réorganisation de l Europe centrale et orientale.
Sans les usines de Prague et de Plzeiî, sans les blés de Roumanie et de Hongrie, sans les pétroles de Galicie, l'Allemagne aurait été impuissante à continuer la guerre. La main-mise allemande sur l'Autriche-Hongrie nous apparaît ainsi comme la condition préalable de la réalisation
du Hambourg-Golfe Persique. De là, la conséquence évidente que, pour prévenir le retour du cataclysme actuel et protéger contre toute nouvelle surprise la liberté du monde, la première condition est d'enlever aux Hohenzollern leur arme la plus redoutable en détruisant l'Autriche-Hongrie. Gomme le vieux Caton, nous ne cesserons de repéter : <( Et primum censée Austriam delendam esse ». La crainte de Dieu est le commencement de la sagesse; la haine des Habsbourgs est le premier article de notre credo.
Tout d'abord, la justice exige qu'ils expient enfin leurs crimes innombrables. — Bismarck nous raconte dans ses Mémoires qu'à Nikolsbourg, Guillaume, convoiteur et bigot, voulait punir son adversaire en lui enlevant quelques portions de Bohême ou de Silésie; le ministre eut grand'peine à convaincre le roi qu'il ne lui convenait pas de se substituer à la Providence et qu'il appartient à l'Éternel seul de juger et de punir les souverains. Il n'était jamais à court d'arguments pour servir sa politique et, dans l'espèce, sa dialectique était topique. 11 avait plus de mémoire que son maître et il était plus capable de critique ; il savait que la responsabilité de la rupture n'incombait pas exclusivement à l'Autriche et il éprouvait quelque gêne à exiger réparation pour un tort plus que douteux. — Aujourd'hui, la situation n'est plus la môme. — Sur qui retombe le crime de la guerre? Où faut-il en chercher la volonté primitive? A Berlin ou à Vienne? — La discussion est ouverte et ne sera pas close de sitôt. Mais, que les Habsbourgs aient passivement subi l'impulsion de Guillaume ou qu'ils aient été les inspirateurs de ses desseins et les instigateurs de ses résolutions, il est certain qu'ils ont préparé la rupture, fourni le prétexte du conflit, repoussé jusqu'à la dernière minute les projets de conciliation et tiré le premier coup de canon. Est-il admissible que des hommes qui, par sottise ou par orgueil, se sont souillés d'un pareil forfait, restent les maîtres de la destinée de cinquante millions de sujets ?
Cette guerre, qu'ils avaient déchaînée, ils l'ont poursuivie avec une férocité sans exemple, non seulement contre leurs adversaires, mais aussi contrôleurs propres peuples! Ces derniers jours encore, le gouverneur autrichien de la Tserna-Gora envoyait au supplice un homme contre lequel il n'avait, de l'aveu officiel, aucune preuve, pour atteindre son frère qui avait tenté de soulever une insurrection. Chaque jour nous apporte un témoignage nouveau de l'infamie du gouvernement viennois. Jeter des femmes en prison et les y soumettre pendant de longs mois à un régime de tortures, pour punir leurs pères et leurs maris, multiplier les sentences capitales sans autre raison que de contenir par la terreur les résistances que l'on redoute; arrachera leurs demeures et condamner à la misère et au désespoir des milliers de paysans, d'instituteurs et de popes qui n'ont commis d'autre crime que de ne pas parler allemand, encourager les fureurs sanguinaires et sadiques des officiers d'un Potiorek ou d'un Mackensen, de tels actes crient vengeance et exigent une sanction.
La politique, répètent les Allemands, n'a rien de commun avec la morale : — Leur politique, soit, mais non pas la nôtre. A quel titre nous indignerions nous contre leurs attentats, si nous acceptions leur critérium? Dans la lutte que nous soutenons, u'avons-nous pas été réconfortés par
la conviction que nous étions les champions des principes éternels de justice et de droit? — Nous combattons pour la patrie et pour cette patrie que nous aimons d'une passion sans égale, nous sommes prêts à donner nos dernières forces, comme nous lui avons donné le meilleur de notre sang. N'est-il pas vrai cependant que cet amour pour la patrie s'accroît et s'exalte par la pensée que son triomphe sera aussi celui de la justice éternelle?
Non, quoique disent les sceptiques et les réalistes, l'idéal n'est pas un sentiment négligeable dans l'histoire. Si, par veulerie ou indiflérence, nous permettions aux coupables d'échapper à la punition qu'ils ont méritée, nous servirions l'iniquité, ou, en d'autres termes, nous ferions le jeu de nos adversaires. Depuis des siècles, un long sanglot monte de la terre contre les Habsbourgs et une théorie innombrable de pitoyables et innocentes victimes appelle sur leur tête la vengeance céleste : frères bohèmes, martyrs de la Montagne Blanche, protestants de Styrie ou de Carinthie, Roumains, de Transylvanie, prisonniers du Spielberg, femmes de Brescia, transportés de Dalmatie, Serbes de Bosnie et du Banat. — Race dégénérée qui s'est toujours engraissée de victimes humaines, dynastie félonne qui n'a cherché sa gloire que dans l'oppression de ses peuples, famille déracinée dont l'ombre vénéneuse étouffe toute vie et tout progrès, l'heure est enfin venue de lui arracher son manteau impérial, qui n'est plus qu'une loque rongée par les mites et dégouttante de sang! Effacez l'Autriche de la carte du monde, vous aurez diminué la part des ténèbres.
N'ous demeurerons ainsi fidèles au principe essentiel qu'ont proclamé avec la même fermeté les divers gouvernements de l'Entente, le respect des nationalités.
On nous traite quelquefois de métaphysiciens, par quoi l'on entend que nous nous payons de chimères et que nous négligeons les contingences réelles. Qu'il nous soit permis une fois pour toutes, vis-à-vis de nos adversaires de bonne foi, — les autres nous importent peu, — de préciser le sens exact et les limites de notre programme.
L'étude de l'histoire apporte avec elle certains enseignements généraux : le premier, c'est que tout est passager et relatif; le second, c'est que les idées se transforment plutôt qu'elles ne disparaissent ou du moins qu'elles ne s'évanouissent qu'avec une extrême lenteur, de sorte qu'elles continuent à agir longtemps même après qu'elles semblent • ■teintes. Il en ressort qu'on ne saurait fonder un système politique sur une doctrine quelconque, quelque empire exclusif qu'elle paraisse exercer à un certain moment sur les ùmes, mais aussi qu'il est enfantin et périlleux de ne pas tenir compte dans ses calculs des idées et des passions du jour.
Reconstruire l'Europe sur le principe des nationalités ou des langues serait une simple absurdité et aboutirait à des combinaisons ahurissantes. Il n'est même pas possible de prendre pour point de départ exclusif le désir des populations, et Bakounine, qui n'était pas un logicien timide, reculait déjà devant l'application absolue de cette méthode.
Nous sommes ainsi amenés à chercher un compromis
qui, en ménageant le plus possible les droits des habitants, s'inspire en même temps des traditions historiques et des conditions économiques. Dantzig par exemple, qui est une ville allemande, doit être rattachée à la Pologne, parce que la Pologne ne saurait laisser dans des mains ennemies l'embouchure de son fleuve vital, la Vistule.
Dans l'intérêt de la paix publique et des peuples euxmêmes, il est bon cependant de ne s'éloigner du principe des nationalités que quand nous y sommes contraints par une évidente nécessité. On risque san» cela de susciter des résistances opiniâtres qui ont au loin une redoutable répercussion et créent un état universel d'inquiétude et de trouble.
Il est parfaitement vrai que, jusqu'au xix" siècle, le principe des nationalités n'a joué dans l'histoire qu'un rôle secondaire. Il est facile d'en voir les raisons, d'ordre à la fois matériel et psychologique. — Jadis les gouvernements n'attachaient qu'une très médiocre importance à la langue que parlaient leurs sujets et, eussent-ils songé à les soumettre à un régime uniforme, ils n'en auraient pas eu les moyens. Les communications étaient lentes et difficiles, les procédés administratifs, rudimentaires; les gouverneurs locau.x étaient liés par des privilèges municipaux et provinciaux et, comme ils ne trouvaient dans le pouvoir central qu'un appui intermittent et incertain, ils avaient un intérêt manifeste à se ménager autour d'eux des concours qui leur étaient indispensables. Les peuples se résignaient dès lors sans trop de peine à passer d'un souverain à un autre, parce que ces changements ne les atteignaient guère dans leur existence et leur individualité foncière. Il en est tout autrement depuis que les nécessités de la vie contemporaine et l'extension abusive des droits de l'État réduisent à une condition d'infériorité manifeste les groupes ethniques qui ne forment pas la majorité.
Depuis la fin du xvni" siècle, la Révolution française, la déclaration des Droits de l'Homme, les guerres napoléoniennes et la réaction qu'elles ont provoquée, la littérature et le romantisme qui ont répandu dans les foules le culte du passé et l'idée du génie des peuples ont entouré d'une auréole mystique les instincts de résistance qui auparavant n'étaient que les mouvements réflexes d'organismes menacés dans leur durée. En leur imprimant un caractère moral et religieux, ils en ont décuplé la force.
Je suis assez disposé à penser que cette exaltation nationaliste a atteint son apogée et qu'elle est plutôt destinée à décroître, parce que le moment arrivera où les gouvernements s'apercevront qu'ils se sont engagés dans une impasse en voulant contraindre leurs sujets à abandonner leurs souvenirs et l'idiome de leurs ancêtres. La persécution crée les croyants et enfante les martyrs. Que de gens dont la foi sommeille, redeviendraient catholiques du jour où on leur interdirait d'aller à la messe! Les haines ethniques et les frénétiques rivalités linguistiques perdront ainsi une partie de leur fureur le jour où l'expérience aura prouvé la nécessité d'une sorte d'Édit de Nantes des races et démontré l'absurdité des théories qui proclament aujourd'hui la nécessité de Vunité morale ou la supériorité immanente de certaines sociétés humaines.
D'autre part, le mouvement de dissociation que favorise aujourd'hui le principe des nationalités poussé jusqu'à
ses extrêmes conséquences, et qui tend à créer une poussière d'États et comme un féodalisme démocratique, est quelquefois un peu artificiel et il n'est pas sûr que tous les groupes ou sous-groupes qui ont surgi depuis un demisiècle soient vraiment viables. Il manque à beaucoup d'entre eux une base numérique assez large et des souvenirs historiques assez glorieux. Ils ne sont pas unis par le ciment du passé et le sang versé en commun. Un Cavour n'eût pas ressuscité l'Italie, s'il n'avait eu derrière lui la Rome impériale et la Rome pontificale.
Ces réserves théoriques ne font pas que pour le moment l'idée des nationalités n'exerce sur les âmes une influence prestigieuse, — analogue au pouvoir des idées religieuses au xvi'' et au xvii« siècles. Pourquoi ne pas nous en servir, alors qu'elles sont conformes à notre programme, comme à notre passé et qu'elles sont à proprement parler sorties du fond même de notre âme ? Pourquoi dédaigner les alliés qui s'offrent à nous?
Surtout quand il s'agit de peuples qui, comme la Serbie, la Bohême ou la Pologne, au point de vue économique et intellectuel, ont donné des preuves incontestables de leur vitalité. On parle d'utopie, ce qui est toujours facile. Qu'y a-t-il d'utopique à favoriser l'émancipation de nations qui n'ont jamais renoncé à leur indépendance; qui, depuis des siècles, résistent sans fléchir à la ruée germanique, et qui, placées par les circonstances dans les conditions les plus désastreuses, ont produit des écrivains et des artistes de premier ordre? L'héroïque constance qu'elles ont déployée dans la guerre actuelle et les preuves d'inaltérable sympathie qu'elles ont données aux Alliés, avons-nous le droit de les oublier et en aurions-nous le courage ?
J'avoue d'ailleurs sans détour que ces considérations historiques, juridiques et morales ne suffiraient pas à décider de ma conviction, si la destruction de l'Autriche, qui est le prologue nécessaire de l'émancipation des Yougoslaves, des Tchécoslovaques et des Polonais, ne me paraissait en môme temps indispensable à la paix de l'Europe et à la sécurité de la France.
Je suis tout prêt à discuter les autres moyens qu'on pourrait proposer. Qu'on les indique seulement. N'est-ce pas un symptôme caractéristique qu'on éprouve quelque pudeur à les formuler avec précision et qu'on se borne à nous opposer de vagues objections et des possibilités plus ou mmns chimériques?
Quelle extravagance, dit M. Jacques Bainville, de fonder la politique sur la reconnaissance des peuples et pouvezvous nous assurer que les peuples affranchis ne se retourneront pas contre leurs libérateurs ? — Nous attachons plus de prix que lui à la reconnaissance des peuples et à la communauté de civilisation et de race. M. "Thiers était un grand adversaire de l'Unité italienne et avec lui les Catholiques nous ont longtemps rebattu les oreilles de l'ingratitude du jeune royaume. Il y avait plus de sagesse et d'intelligence politique dans les ouvriers parisiens qui, en 1859, oubliaient pour un jour leur rancune républicaine et applaudissaient Napoléon III partant pour Magenta. Leur générosité les avertissait qu'une Italie libre serait un jour pour
nous une alliée précieuse, — àmoinspeut-être que les défenseurs attardés de l'Autriche ne regrettent qu'elle n'ait pas pu joindre aux régiments de Guillaume II les quelques centaines de milliers de soldats que lui auraient fournis la Lombardie et la Vénétie. Ce n'est pas dans tous les cas la pensée de M. Jacques Bainville, néophyte assez imprévu de la cause italienne, d'autant plus impétueux et intransigeant par la grâce toute neuve de son baptême.
On nous invite volontiers à prendre exemple sur la diplomatie des rois de France et je ne nie pas qu'elle a été souventremarquablement dirigée. — A quoidoit-ellesessuccès, sinon à la souplesse avec laquelle elle s'adaptait aux besoins variables et aux passions instables des peuples? Henri IV était fort indifférent aux querelles dogmatiques ; son scepticisme et sa conversion ne l'empêchaient pas d'appuyer l'Union évangélique ; il ne se demandait pas, quand il négociait avec le Tchèque Zérotyn ou avec les calvinistes de Hongrie si ses alliés ne l'abandonneraient pas un jour ; il lui suffisait que leur concours lui servît à écarter le péril de l'heure.
A toutes les époques, nos souverains ont étendu leur main protectrice sur les petits peuples que menaçait l'ambition impérialiste de Vienne. Au moment où Ferdinand II, pour remercier Waldstein de lui avoir sauvé sa couronne, soudoyait contre lui des assassins, Richelieu déléguait près du général un de ses meilleurs agents, le marquis de Feuquières, pour essayer de lier partie avec lui. Pour avoir les mains libres contre l'Espagne, Louis XIV négociait avec le Croate Zrynyi.
Toutes les tentatives de rapprochement avec les Habsbourgs ont abouti pour nous à une catastrophe. On nous vante sans cesse le revirement de Louis XV en 1755. Quel est le bilan de celte alliance? — La Guerre de sept ans d'où datent la puissance de la Prusse et la gloire de Frédéric II, la perte du Canada et de l'Inde, et le partage de la Pologne. Franchement, on comprend que les contemporains n'aient éprouvé qu'un médiocre enthousiasme pour un traité qui nous coûtait un semblable prix.
Napoléon a payé cher le plaisir douteux d'entrer dans le lit d'une archiduchesse, et la fidélité de Marie-Louise est vraiment symbolique de la loyauté dont l'Autriche est capable. Drouyn de Lhuys a par deux fois essayé de se rapprocher d'elle; la première fois, en 1854, elle a signé avec lui une convention pour reprendre aussitôt sa parole; la seconde, en 1866, sa résistance a été si molle et ses généraux si médiocres qu'elle n'a pas laissé à la France le temps de se mettre en défense et que Napoléon a été réduit à assister impuissant aja triomphe de Bismarck. En 1863, elle nous a entraînés dans une campagne contre la Russie, pour nous trahir aussitôt, et le résultat a été de nous aliéner à jamais Alexandre II et d'amener l'écrasement du Danemark.
Les utopistes, il convient moins de les chercher dans le camp des adversaires des Habsbourgs que parmi leurs défenseurs. Quelles raisons peuvent-ils invoquer sinon des conceptions surannées ou des préjugés sentimentaux ? La diplomatie traditionaliste essuie une larme à la pensée qu'avec la cour de Vienne disparaîtrait une antique dynastie qui professait le culte de l'étiquette et maintenait les bonnes mœurs du vieux temps et les grandes manières. Elle éprouve comme un involontaire recul à la pensée de
traiter avec des gens qui ne sont pas nés, comme les fils des paysans tchèques et les arrière petits-neveux des marchands de porcs de la Choumadia. Comme François- Joseph, elle hoche la tête devant ces nouveaux venus et pince les lèvres : Quelle étrange compagnie. — Nous ne faisons pas de la politique de propagande démocratique et nous sommes tout prêts à négocier avec les représentants de la plus pure aristocratie, mais que l'on n'exige pas de nous plus de rigueur que de Mazarin qui sollicitait sans vergogne l'alliance de Cromwell le régicide.
Est-ce nous qui sommes dominés par des préoccupations de doctrine et des idées systématiques, ou les défenseurs des Habsbourgs quand ils sont attirés vers eux par le catholicisme qu'il est convenu d'affecter à Vienne? Etranges serviteurs de l'Église que ces potentats qui travaillent à asservir le monde aux Hohenzollern et qui n'ont jamais réservé leurs faveurs qu'aux inspirateurs du mouvement : Los von Rom (séparons-nous de Rome). Triste apôtre du Christ que ce monarque caduc qui a violé tous ses serments, donné l'exemple de -tous les scandales, approuvé les manœuvres d'un faussaire tel que d'yEhrenthal et qui couronne sa carrière en faisant massacrer les Croates, bons catholiques, les Slovènes, bons catholiques, et les Tchèques, catholiques aussi.
Jusqu'à la veille de la guerre, nous osions espérer nousmêmes que François-Joseph finirait par apercevoir les conséquences navrantes du système déplorable qu'il suivait et que, revenant à des sentiments de tolérance et de justice, il travaillerait à réconcilier ses peuples en leur accordant à chacun une situation équitable. Pour cela, un peu de bon sens eût suffi. — L'expérience a montré que cette banale sagesse, cette équité courante, nous avions eu tort de l'en supposer capable. Aujourd'hui, le sort en est jeté et les destins sont accomplis. Il n'appartient à personne de faire que le passé n'existe pas. Contre les rancunes inexpiables qu'ont créées chez les Slaves leurs rigueurs impitoyables, les HaEsbourgs ne sauraient se soutenir que par l'appui de l'Allemagne. Leur férocité après leur sottise les a livrés pieds et poings liés à leurs vainqueurs du nord. En supposant même qu'ils sollicitent notre pardon et qu'ils aient la volonté de tenir leurs engagements, ils seraient impuissants à le faire, parce qu'ils ne vivraient que par la protection de leurs voisins.
Il est fâcheux sans doute que le dépècement de l'Autriche laisse en marge sept à huit millions d'Allemands, qui, très probablement, subiront l'attraction de l'Empire et accepteront la tutelle de Guillaume II. Mais, d'abord, il serait possible, — bien que personnellement celte solution ne me plaise guère, — de retarder celte union, et ensuite, il n'est pas sûr qu'on ne trouve pas quelque palliatif. Pourquoi ne pas songer à transporter à VieiMie les Wiltelsbach de Munich, de manière à créer une Allemagne du sud qui, dans une certaine mesure, ferait équilibre à la Prusse et qui, pendant un temps assez long, serait si occupée à assimiler ses nouvelles provinces qu'elle ne songerait pas à menacer ses voisins'.'
Même en acceptant la pire hypothèse, celle qui épouvante nos conlradjftours, la formation d'un État purement allemand d'Autriche qui entrerait dans l'Empire germanique au même titre que la Bavière et le Wurtemberg, la
question qui se pose est d'une simplicité telle que la réponse ne saurait être douteuse un instant. Vaut-il mieux, dans l'intérêt de la France et dans l'intérêt du monde, que l'Allemagne s'accroisse de 7 millions de sujets nouveaux ou qu'elle continue à disposer des ressources financières, économiques et militaires des 50 millions d'Autrichiens actuels?
On feint de redouter que l'Allemagne ne réussisse à remettre la main d'une façon ou d'une autre sur les Tchèques ou les Yougoslaves que nous aurons affranchis. — L'hypothèse est étrange et il ne serait pas moins puéril de supposer que nous solliciterons humblementGuillaume 1 1 de daigner nous choisir un souverain de sa gracieuse main. — Comment! Voilà des peuples qui, depuis quinze siècles, soutiennent contre leurs redoutables voisins une guerre sans merci; qui, depuis quinze siècles, sont menacés par eux, outragés dans leurs sentiments les plus sacrés; dont toute la littérature est un cri de haine contre l'Allemagne; et, à peine affranchis du joug sous lequel ils ont si longtemps haleté, ils vont réclamer l'honneur d'être ses satellites ! Pour qu'une pareille supposition traverse l'esprit une minute, il faut vraiment ne jamais avoir mis les pieds à Belgrade, à Zagreb ou à Prague.
Le passé s'oublie, dira-t-on, et les rancunes s'éteignent. — Soit. — A condition que ce passé ne soit plus vivant. — Le royaume tchécoslovaque et la Grande-Serbie, parce que, — quoi qu'en dise M. Bainville, nous ne sommes pas le moins du monde disposés à nous contenter même aujourd'hui d'une petite Serbie, — contiendront nécessairement un assez grand nombre de sujets de race allemande. Ces Allemands, personne ne songe à les opprimer ; les Tchèques et les Yougoslaves ont trop pâti de la persécution et ils en connaissent trop les conséquences pour ne pas reconnaître sans discussion les droits naturels des allogènes. Personne ne s'étonnera cependant qu'ils exigent une situation prépondérante dans les royaumes qui leur appartiendront et dont ils sont les héritiers légitimes. L'orgueil des Allemands, d'autre part, se cabrera à la pensée de renoncer à la primauté dont, grâce aux Habsbourgs, ils jouissent et dont ils tirent de si larges profits. Ils subiront l'égalité comme une injustice et ne cesseront pas de réclamer comme un droit les privilèges iniques dont ils ont si longtemps abusé. Les Slaves seront donc obligés de les tenir de court et d'avoir l'œil sur leurs menées; leur intérêt immédiat les condamnerait ainsi, même s'ils ne le voulaient pas, à une politique antigermanique. Les plans de domination mondiale se heurteront à leur résistance immuable, parce qu'ils en seraient les premières victimes.
La politique de Bismarck et de ses continuateurs a toujours été la même, mettre la main sur l'Autriche, s'assurer sa collaboration déférente, et, pour cela, réduire à une condition subordonnée les Slaves de la monarchie. Aussitôt après la guerre de 1870, il lui impose son alliance et, comme garantie, il exige la nomination d'Andrassy, quia empêché Beust de venir au secours de la France, et la chute de Hohenwart, qui préparait une réconciliation avec les Tchèques. En 1879, Andrassy signe le traité d'où est sortie ensuite la Triple-Alliance et qui fait des Habsbourgs les fourriers de l'Allemagne en Orient. Depuis lors, qui a combattu sans jamais se lasser l'union avec l'Allemagne ?
— Les Slaves. — Pourquoi ? — Par sympathie pour la France et la Russie ? — Sans doute, mais aussi parce qu'ils savaient qu'aucune des réformes constitutionnelles qu'ils espéraient n'était possible tant que l'influence de Berlin demeurait prépondérante à Vienne. Faut-il admettre que, par un coup de folie collective, ces peuples, qui ont toujours été les adversaires de l'Allemagne, qui auront à combattre sur leur propre territoire les prétentions germaniques, deviendront les séides de leurs ennemis et travailleront de leurs propres mains à reforger les chaînes que nous les aurons aidés à briser!
Les Allemands chercheront à les gagner par des concessions. — Quelle raison avons-nous de le supposer? N'est-il pas évident, au contraire, queles passions chauvines seront exaltées par la guerre? Toutes les publications parues dans ces derniers temps chez nos ennemis ne respirent-elles pas la haine des Slaves et la volonté de les coller au mur? Craint-on vraiment que les Tchèques ou les Serbes puissent être séduits par les perspectives que leur ouvre Naumann? A chaque ligne du Mittel Europa perce, sous les ménagements affectés de la forme, la résolution de les réduire à un rôle d'humiliante servitude et de faire d'eux l'engrais sur lequel fleurira la civilisation germanique.
Au mois d'avril dernier, les représentants des partis allemands d'Autriche ont préparé un programme « pour la réorganisation de l'Autriche après la guerre », elles points essentiels de ce programme, dont la censure avait interdit d'abord la publication, ont paru dans la Bohemia du 9 juillet, ce qui indique que le gouvernement s'est incliné devant la volonté de Berlin.
Quel est le premier point de ce programme? — L'abolition du paragraphe 19 de la constitution du 21 déc. 1867. Cet article est célèbre et en voici le texte.
« Tous les groupes ethniques ( Volksstœmme) de la monarchie sont égaux en droit [gleichberechtigt) et chacun d'eux a le droit indiscutable de garder et de développer sa nationalité et sa langue.
« L'égalité de toutes les langues usuelles, dans l'école, l'administration et la vie publique, est reconnue par l'État.
« Dans les pays habités par différents groupes ethniques, les établissements publics d'enseignement doivent être organisés de telle sorte que, en écartant toute contrainte pour apprendre une seconde langue, chacun de ces groupes trouve les ressources nécessaires pour se développer dans sa langue. »
La rédaction de l'article était médiocre; les intentions du moins en étaient excellentes et il aurait pu devenir le point de départ d'un régime d'équité. Il va sans dire qu'il n'a jamais été loyalement appliqué. Il s'opposait malgré tout aux pires abus et i' était comme le palladium des nationalités. Gomme don de joyeux avènement, les Allemands offrent aux Tchèques la suppression de leur dernière garantie. Est-ce par de pareils moyens qu'on leur fera oublier les persécutions sanglantes dont ils sont l'objet depuis 24 mois, le procès Kramaf et les douze-cents condamnations à mort qui ont été prononcées contre les meilleurs fils de la nation?
« Si, aujourd'hui, disait un Turc à un Allemand en 1911, toute la civilisation européenne était anéantie par quelque catastrophe mais que la personnalité allemande subsistât,
la force allemande suffirait, à elle seule, pour créer d'ellemême toute la civilisation du reste du monde. » M. Kristof, le poète bulgare bien connu, écrit une invective contre la France : « Tas de dégénérés, parmi lesquels un homme d'honneur passe pour un lamentable paillasse. Leur corruption est si grande! Veux-tu les payer? Ils profanent tout. » (8 sept. 1914). Quelques mois auparavant, les ministres Radoslavov, Tontchev et Ghenadiev remettaient à Ferdinand de Cobourg un mémoire où ils résumaient ainsi leur programme : « Nous pensons aujourd'hui ce que nous pensions hier, que la seule voie salutaire pour l'État est une alliance étroite avec l'Autriche, m M. Gauvain a cité dans les Débats du 16 juillet, un extrait du Narodni Praca, organe du cabinet de Sofia : « La Serbie doit disparaître définitivement de la carte de l'Europe pour ne pas gêner le développement des États d'une culture supérieure (!). Aos hommes d'État n'oublieront pas la fermeté avec laquelle Bismarck a demandé en 1870 l'humiliation de la France et grâce à quoi l'Allemagne a pu se développer librement. » Enfin, le Pester Lloyd, raillant les timorés qui songeraient à une paix séparée avec l'Entente, ajoute : « L'alliance austro-allemande ne saurait être atteinte par ces tentatives. Les deux empires savent que leur sort est commun et que leur sécurité future ne peut être assurée qu'en abattant définitivement leurs adversaires. »
En présence de ces manifestations de haine et de ce débordement des passions les plus brutales, des cupidités les plus féroces et des ambitions les plus extravagantes, on se demande avec une sorte d'épouvante comment des hommes, dont nous connaissons le patriotisme et dont nous ne suspectons pas la sincérité, sont encore dupes d'illusions invétérées! Quelle preuve faudra-t il donc pour les convaincre que les Bulgares, les Magyars et les Allemands d'Autriche sont nos adversaires irréductibles et qu'ils forment une compagnie étroitement solidaire de coupejarrets à la solde des Hohenzollern?
« Certains Français, écrit M. Gauvain, — que je cite volontiers parce que bien rares sont les personnes qui connaissent aussi bien que lui l'Europe centrale et orientale, et qu'il unit à une rare fermeté de cœur une intelligence claire et pénétrante, — montrent pour certains de nos adversaires d'étranges ménagements. Sachons enfin reconnaître nos ennemis et préparons-nous à les traiter comme ils le méritent et comme l'exige la sauvegarde de nos intérêts. »
Entre les Serbes héroïques et les Bulgares félons, entre les Croates opprimés et les Magyars persécuteurs, entre les Tchèques martyrs et les Allemands d'Autriche qui dépassent en brutalité leurs complices de Berlin, notre choix ne saurait hésiter. Gomme M. Chéradame, nous sommes convaincus que la destruction de l'Autriche est « l'unique moyen de mettre fin une fois pour toutes au plan de domination mondiale des Hohenzollern ». Aucun de nous ne songe à contester à l'Allemagne le rôle qui lui appartient dans le monde, mais il faut qu'elle cesse de prétendre à une injuste et folle hégémonie. Elle avait conçu le rêve impie d'appliquer aux peuples qui l'environnaient le système turc d'exploitation et de mangerie; ils devaient être le troupeau où se recruteraient les janissaires que commanderaient ses officiers et la plèbe tailiable et corvéable que conduiraient ses ingénieurs et qui l'enrichirait de ses sueurs.
Nous lui arracherons sa proie et nous affranchirons ses esclaves. Dans notre lutte contre l'impérialisme germanique, chaque peuple émancipé est un nouveau soldat qui vient grossir l'armée- des défenseurs de l'équilibre et de la liberté du monde. E. D.
La Neutralité grecque vue de France '
Un écrivain hellène, M. Épaminondas Kyriakidès, a publié dans les journaux athéniens Ethnos et Patris, entre mars 1915 et janvier 1916, une série d'articles sur la crise dont souffre son pays. Il lui a semblé que cette étude d'ensemble pouvait offrir quelque intérêt pour d'autres que ses compatriotes. C'est pourquoi il en a donné une traduction française, sous un titre général. Neutralité néfaste, qui en indique clairement l'esprit (1). J'ignore quelle a été la portée de ces articles en Grèce. Insérés dans deux quotidiens favorables à l'Entente, il est vraisemblable qu'ils ont eu surtout des lecteurs gagnés d'avance à la thèse de l'auteur. Chez nous, où l'on est maintenant tout à l'action, leur influence sera sans doute minime. Et pourtant, par le seul fait qu'ils établissent un lien, si ténu soit-iL entre l'opinion grecque et l'opinion française, des livres du genre de celui-ci ne sont pas inutiles.
Quelque étrange que cela paraisse, il ne semble pas en effet qu'en dehors du huis-clos des chancelleries. Grecs et Français aient eu jusqu'ici le moyen d'échanger utilement leurs idées. Dans les deux pays, la presse quotidienne a été manifestement au-dessous de sa tâche, en partie pour des raisons indépendantes de sa volonté, et en partie aussi par propre insuffisance. Assurément, parmi les journalistes français envoyés en Grèce, les gens de talent n'ont pas fait défaut; mais nous avons manqué presque totalement de correspondants assez au courant de la vie de ce pays pour le juger en pleine connaissance de cause. De là quelques articles brillants et quelques interviews retentissantes; nulle part, que je sache, une enquête approfondie et impartialement^menée sur la Grèce de 1915 et de 1916.
La Grèce, elle non plus, n'a pas fait à cet égard grand effort. Dans ses journaux, les correspondances de Paris restent à peu de chose près ce qu'elles étaient avant la guerre: d'aimables récits visant au pittoresque et à l'effet, bien plus que des investigations sérieuses et ordonnées. De sorte que le lecteur hellène n'a pour le renseigner qu'une pléthore de télégrammes sensationnels, quelques extraits de la presse française souvent choisis au petit bonheur et dont il ne .saisit pas toujours la portée, faute d'être exactement docu-
(") N. D. L.R. — La question hellénique intéresse au plus haut degré les Yougo-SIaves. En face de la Bulgarie qui est devenue le jouet et la victime de l'Allemagne, il est désirable et nécessaire que la Grèce revienne à ses traditions naturelles qui la rapprochent de ia France et de la Serbie. Elle a été séparée de nous par des malentendus regrettables, dont la faute retombe en partie sur notre diplomatie. 11 est permis d'espérer que l'amitié séculaire qui rattachait Athènes ô Paris se rétablira. Nous le désirons vivement pour notre part et nous croyons y travailler en publiant l'article de M. Pernot.
(i) E. C. Kyriakidès, La Grèce et la Guerre européenne. Neutralité néfaste. Athènes, 1916, 102 p., in -8.
mente, ou des articles de fond rédigés à Atnènes même et qui ne sont que la simple expression des idées locales.
La propagande allemande agissant d'autre part de la façon que l'on sait, cet état de choses a abouti au résultat paradoxal que voici : deux peuples démocratiques, ayant sur tant de points des aspirations communes, sont, dans des conjonctures également graves pour l'un et l'autre, séparés par un désaccord qu'il serait aussi puéril de nier que dangereux de laisser subsister.
Est-il besoin de dire que je n'ai pas l'outrecuidance de prétendre résoudre, ni ici, ni ailleurs, un problème aussi complexe? Mais c'est déjà se rapprocher de la solution que d'en préciser quelques données et d'essayer de dégager pour nos amis de Grèce, aussi objectivement que possible, et sans en discuter pour le moment le bien ou le mal fondé, l'état de l'opinion française en celte délicate question, l'areille tentative mérite d'être faite, car il ne semble pas qu'aucun journal grec, à quelque camp qu'il appartienne, ait donné à ses lecteurs un tableau fidèle de cette opinion.
Le peuple de France voit simple. Il aime à écarter dans une question les faits secondaires pour en mieux apercevoir les lignes générales. Dès la tension franco-allemande, voire même dès l'ultimatum de l'Autriche à la Serbie, il a compris qu'un principe international se posait, pour la défense duquel il s'est déclaré prêt à jouer son existence. Là est tout le secret de son union, de son endurance, de son courage. Il lutte en fait moins pour lui-même que pour le triomphe de la liberté dans le monde. Phraséologie, peuvent dire ceux qui n'examinent les choses que de loin ; évidence, répliquent ceux qui connaissent l'esprit des soldats du front et des civils de l'arrière. Prêter à la politique de ce peuple des calculs intéressés, opposés aux idées de justice internationale, c'est se tromper lourdement dans le présent. C'est de plus bien mal discerner un avenir très proche, où le poids de l'opinion publique en France s'accroîtra de tous les sacrifices consentis par le peuple.
Du jour où le conflit s'est étendu et où la Turquie a fait cause commune avec nos adversaires, les Français se sont en toute simplicité posé la question : « Quand ceux que nous avons vus combattre récemment pour la réalisation d'un idéal conforme au nôtre prendront-ils leur place à nos côtés? Quand la Grèce marchera-t-elle? » On comprenait que l'hellénisme choisît son heure et tardût à prendre la suprême résolution ; on ne concevait pas qu'il restât neutre.
Quelques jours après notre propre mobilisation, une averse m'obligea à chercher un refuge de quelques instants sous la tente d'un café parisien, où un groupe de jeunes gens arrivaient en même temps que moi. C'étaient des Grecs, auxquels j'eus la curiosité dedemanderoùilsallaient.ff Nous engager », me répondirent-ils. Et, comme je leur témoignais la joie dontcetteparoleemplissait mon cœur de philhellène: « Mais, Monsieur, me fit l'un d'eux, si nous restions ici, les femmes même nous jetteraient des pierres ! » Cet acte juvénile et ces quelques mots résument toute la question des relations franco-helléniques, telle que la voyait la foule, à la fin de 1914 et dans les premiers mois de 1915.
Survint, un peu plus tard, la propagande germanique en
Grèce. On n'ignora pas ici l'extrême disproportion de l'effort accomplidanscesens par nos adversairesetparnous mômes, mais on fut néanmoins surpris de la rapidité avec laquelle leva la semence allemande sur le sol hellénique, et le fait que maintenant encore M. Kyriakidès doive montrer à certains de ses compatriotes, à grand renfort d'arguments historiques, quels sont les desseins de la politique allemande envers l'hellénisme, est assurément caractéristique. Les Français qui avaient voyagé en Allemagne se souvinrent qu'avant les guerres balkaniques il suffisait d'y amener, dans un salon, la conversation sur la Grèce et la Turquie, pour qu'aussitôt un haro unanime s'élevèt contre celle-là. Pas de qualité qui ne fut l'apanage des Turcs, pas de défaut que n'eussent les Grecs ! Plus d'un se rappela aussi que, quelques années après, quand les Bulgares répandirent dans l'univers lesfactums où, à l'aide des faux que l'on sait (1), ils accusaient les Grecs d'atrocités, nulle part peut être ces accusations n'avaient trouvé autant de créance qu'en Allemagne, où d'ailleurs le nombre des philhellènes, au dire de l'un d'eux, ne dépassait pas la douzaine, presque tous néo hellénistes ou byzantinistes.
M. Kyriakidès eût eu beau jeu, et on s'étonne qu'il ne l'ait pas fait, à puiser, en faveur de sa thèse, dans la presse germanique d'avant la guerre. Voici par exemple, sans autre commentaire, divers passages d'un article où Tliumb, professeur à l'Université de Strasbourg, rendait compte, sous le titre Pro Graecia, d'une brochure de son collègue Heisenberg sur le philhellénisme allemand (2).
Il y a seize ans, quand le royaume de Grèce échoua si lamentablement, au double point de vue politique et militaire, dans sa lutte contre la Turquie, c'était, pour un ami et connaisseur du peuple grec, tâche bien difficile que de ledéfendre publiquement et de proclamer sa foi en l'avenir de ce pays. Ce que je disais alors des Grecs d'aujourd'hui dans la Deutsche Rundschau (tuai 1897), non par enthousiasme philliellénique, mais à la suite d'études sérieuses et d'une expérience bien acquise, paraissait contredit par les faits. L'opinion publique se moquait du malheureu.x peuple, qui avait eu la présomption de reconquérir par une guerre contre la Turquie une partie de son patrimoine national et qu'avait si vite culbuté son puissant voisin — ou plutôt l'état-major prussien, comme le bruit en courait alors et comme les Grecs eux-mêmes le croyaient volontiers. Nulle part chez nous de compassion, ni même de simple compréhension des faits. Les rares lettrés qui, en réponse à une enquête de la Gefjemcart (1897, n° 40|, se montrèrent favorables aux Grecs, n'eurent pas la moindre action sur le grand public. En pleine ignorance de ce qu'est le peuple grec actuel, de sa « kultur » et de son histoire, on alla chercher de vieux réquisitoires du siècle dernier pour porter un coup aux Grecs; telle l'hypothèse de Fallmerayer, d'après laquelle ceux-ci ne seraient pas des Grecs, mais un mélange inférieur de peuplades slaves. Il en a été ain.'^i, en somme, jusqu'à ces temps derniers. Les autres nations — particulièrement l'Angleterre, la France, l'Italie — n'ont jamais abandonné la tradition philhellénique aussi complètement que les Allemands, et se sont du moins efforcées de rendre justice aux Grecs. En Allemagne, au contraire, seul un cercle extrêmement restreint, indifférent au cri public, revendiquait le droit d'avoir, en pleine connaissance de cause, une opinion personnelle sur la question et demeurait
'f) Voir In Reçue Criliijiie du 13 décembre 1913 (n" 50), .p. 461-465 et ta curieuse réponse du journal ollicieux l'Ec/io do Bulnarie du 8/21 janvier 1914.
(2) Deutsche Rundschau, juin 1913, pag. 473-475.
un juge équitable des qualités et des défauts du peuple grec. Dans le domaine politique aussi, les sympathies et les antipathies à l'égard de la Grèce ont joué un rôle qui ne fut pas sans importance. C'est en Allemagne qu'a été prononcé ce mot: 0 Jamais la Crète n'appartiendra aux Grecs ». En revanche, l'Angleterre, la France et la Russie, immédiatement après le conflit balkanique, ont montré une fois de plus leur bienveillance pour la Grèce, en détachant de la Turquie l'enjeu même de la guerre, et en randant la Crète presque indépendante, sous l'autorité du prince Georges. Indépendante, elle l'était à tel point que seul le pavillon turc flottant sur l'îlot de la Sude rappelait encore la domination ottomane ; les Cretois administraient eux-mêmes leur ile, on peut dire au nom du roi des Hellènes, puisque par exemple toutes les gendarmeries portaient l'écusson grec, et qu'en tête du Journal officiel lui-même on lisait en toutes lettres « Royaume de Grèce ». C'est ainsi que les sentiments philhelléniques des « puissances protectrices » ont procuré des avantages à la Grèce. Leur attitude ne fut pas, il est vrai, toute désintéressée. Néanmoins, le peuple grec avait des raisons de s'en montrer reconnaissant. Il y a lieu, au contraire, de s'étonner que les Grecs n'aient pas payé de haine les dispositions hostiles de l'Allemagne à leur égard, et qu'ils aient continué à voir dans la « kultur » allemande un modèle et à envoyer leurs fils dans nos universités. Cet esprit grécophobe ou indifférent de l'Allemagne est resté sans changement jusqu'au début de la présente guerre. Il a fallu les tout récents succès des Grecs et la mort tragique du roi Georges pour que se dessinât un revirement de l'opinion publique. Le monarque qu'on vient d'assassiner s'est amèrement plaint à moi, l'an dernier, que la presse alleminde traitât constamment le peuple grec avec dédain. Ce sont précisément les plus minuscules feuilles de province qui se complaisent dans l'attitude le plus antihellénique...
Le fait que néanmoins (malgré ses qualités), la Grèce trouve parmi nous si peu de sympatWes, ne saurait tenir au seul peuple grec. « Il en faut chercher la raison chez nousmêmes, en Allemagne », observe avec justesse Heisenberg... Depuis que nos espoirs nationaux se sont réalisés, nous sommes devenus utilitarisles : on croit avoir besoin de la Turquie pour des motifs politiques et économiques ; qu'importée un partisan de la politique réaliste la détresse d'un petit peup'e, qui ne lui assure aucun gain positif traduisible en chiffres d exportations et en soldats? Que ce soit justement du peuple grec qu'il s'agisse, de ce peuple aux ancêtres duquel notre propre « kultur » doit tant, voilà qui ne signifie pas grand'chose aujourd'hui, car l'humanisme n'est plus coté aussi haut qu'autrefois : à notre époque de technique et d'entreprises mondiales, le nom de Grèce n'éveille plus l'écho qui émouvait jadis le peuple des poètes et des penseurs.
Cette aversion de l'Allemagne pour les Grecs d'aujourd'hui si nettement indiquée par Thumb, le peuple de France paraît ne l'avoir perçue que très confusément; mais en revanche il a parfaitement senti que, par suite de la propagande germanique à Athènes et de son succès inattendu, un mouvement se préparait en Grèce, qyi risquait de faire diverger deux conceptions nationales à peu près confondues jusque là.
Puisestvenue l'interprétation du traitégréco-serbe. Qu'on me permette ici encore un souvenir personnel. Le surlendemain de l'ultimatum autrichien à la Serbie, des maçons de différentes provinces, dont un Limousin, travaillaient sur un chantier. Le peuple envisageait déjà, quoique avec une incrédulité marquée, l'éventualité d'un vaste conflit, et on se demandait sur ce chantier quelle serait l'attitude du
pays, en présence de ce qui apparaissait comme une querelle de loup à agneau. En qnelques mots le Limousin déclara à ses compagnons qu'il lui semblait impossible que la France souffrît pareille attaque d'un petit peuple par un grand. Chacun l'approuva. Quinze jours après il recevait un ordre d'appel et partait allègrement. Je ne l'ai pas revu depuis, mais je gagerais qu'il n'a rien compris à l'attitude de la Grèce dans les affaires serbes, et lorsqu'il m'est arrivé de dire à ses compatriotes qu'en Grèce des personnes d'égale bonne foi divergeaient d'opinion sur la portée des obligations qu'entraînait l'alliance avec la Serbie, un sourire est la plus bienveillante des réponses qu'on m'ait faites. Il est incontestable qu'indépendamment de toute considération politique ou militaire le prestige de la Grèce, considérablement affermi par les guerres balkaniques, a reçu là une première atteinte. La neutralité grecque a été considérée dès lors par le peuple français moins comme un événement d'ordre diplomatique que comme une diminution morale.
Sous cette restriction, certains concevaient encore que la Grèce, songeant au sort glorieux, mais triste, de la Belgique et de la Serbie, fut retenue par la terreur |d'une invasion allemande. Les points de vue, bien que différant de plus en plus, n'étaient pas encore opposés. Ils le devinrent, lors de la remise, sans Coup férir, du fort de Roupel aux Germano-Bulgares. Le sentiment public y vit la preuve que non seulement la Grèce s'abstenait définitivement de prendre part au conflit, mais qu'aussi des arrangements, dont la nature d'ailleurs importait peu devant les conséquences, avaient étéconclus par elle avec ses ennemis d'autrefois et les nôtres d'aujourd'hui. La crise menaçante qui pouvait en être la suite a été évitée, mais l'effet moral subsiste, et l'on ne saurait nier qu'il soit grave.
Telle a été, je crois, dans ses principales phases, l'évolution de l'opinion française relativement aux événements de Grèce. Est-ce à dire que les Français s'estiment eux-mêmes à l'abri de tout reproche ? Certainement non. Une longanimité regrettable envers les excès turcs, chez quelques uns des illusions étrangement tenaces sur ce qu'on pouvait attendre des Bulgares, chez nombre d'autres une apprécialion parfois fausse de la mentalité hellénique, ont dans des moments critiques, compliqué à l'extrême des questions déjà loin d'être simples et provoqué chez les gallophiles grecs des désillusions dont les échos sont parvenus jusqu'ici.
De ces fautes et de ces méprises l'histoire plus tard établira -le bilan et il se peut que l'opinion publique, plus complètement informée, tempère alors la sévérité de certains de ses jugements. Mais ce travail historique sera sans doute l'œuvre ,de temps plus pacifiques. Pour l'instant les événements se précipitent et si, à ce jour, on fait le total des gains et des pertes de la Grèce, voici, semble t-il, ce que l'on aperçoit :
Elle a en effet épargné jusqu'à présent la vie de ses enfants, mais l'avenir seul pourra dire si c'est là un gain définitif ou passager et quel prix il aura été payé. Quant aux avantages qu'elle peut espérer des empires centraux, l'expérience a démontré qu'ils sont, en tout état de cause, bien sujets à caution ; ils deviennent aussi de jour en jour plus problématiques. Vu d'ailleurs, le dommage éprouvé par l'hellénisme est incontestable. Il est toujours grave
pour une nation d'avoir à reconquérir l'appui moral de l'étranger.
Le mal cependant peut être atténué. A cet égard la situation actuelle donne quelque espoir. Puisse l'Hellade qui naguère marchait, unie, vers de glorieuses destinées, trouver en elle la force de renoncer aux luttes de partis. Puisse bientôt se lever le jour où, en France et en Grèce, l'opinion publique différera peut-être encore sur tel ou tel point de détail, mais redeviendra unanime sur les questions générales!
Hubert Pernot
BIBLIOGRAPHIE
Erich von Kahler : Weltgesicht und Politik (Heidelberg, d916).
Il n'y aurait évidemment aucun inconvénient sérieux à passer sous silence les deux opuscules diffus et nébuleux de Kahler. C'est la paraphrase ambitieuse et frivole de la doctrine de Hegel, qui semble avoir retrouvé une faveur particulière dans l'Allemagne contemporaine. Nouvelle preuve de l'extrême pauvreté d'esprit d'un peuple qui prétend apporter au monde son Évangile définitif et qui ne trouve à lui offrir qu'une philosophie vieillotte et des théories poussiéreuses! Les dissertationsde Kahlersontcurieuses du moins par l'infrituation puérile qu'elles révèlent, l'absence absolue d'esprit critique, la présomption morbide de fonder tout un système du monde sur quelques aphorismes métaphysiques que l'auteur ne songe ni à discuter ni à établir, le vague de la pensée qui s'unit delaplus pénible façon au ton de la prophétie. On y saisit sur le vif les procédés de cette prédication pseudo-scientifique et de cette propagande faussement religieuse qui a dévoyé l'enseignement universitaire et jeté dans les âmes de la partie cultivée du peuple ces instincts de domination et cette rage de destruction qui ont abouti à la guerre d'extermination actuelle.
(( A chaque moment de l'histoire, une nation porte en elle l'esprit du monde et, par une rencontre sacrée, à l'heure dite, cette nation élue atteint le sommet où elle exprime de la façon la plus adéquate sa propre manière, au moment où l'esprit du monde a précisément besoin d'elle pour continuer ses métamorphoses progressives. — La mystique allemande n'est pas facile à traduire en français —
« La France soutient un combat inutile (einen toten Kampf) ; son heure est passée, et elle n'a plus rien à attendre ni à espérer. Ce n'est pas de notre bouche, c'est d'une volonté supérieure et impitoyable qu'est tombée cette condamnation ».
L'époque où elle pouvait et devait dicter au monde les lois de son esprit, est passée sans retour possible ; de la Renaissance à Napoléon elle a épuisé ses plus nobles possibilités. L'Italie avait affranchi le monde du lourd ascétisme oriental et lui avait appris les beautés de la terre et les joies de la vie. L'œuvre de la dynastie des Bourbons fut de régler celte joie terrestre qui venait de s'éveiller ; leur
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main légère et caressante les conduisit vers l'Esprit ; ils jouirent de la vie en l'ordonnant. « Avec Napoléon I''^ et rfans Napoléon !«' la France est tombée; elle a dit avec lui son dernier mot et ce qui est venu d'elle, avant et après le dernier choc de 1870, n'est plus qu'un brin de paille errant dans le tourbillon des vents. » Le peuple français décroit en force et en nombre. Aucune mesure ne saurait y rien changer parce que sa décadence n'est pas l'effet du hasard... Il n'est pas armé et équipé pour le monde actuel et H se débat dans la période contemporaine comme dans un élément étranger. Il peut se défendre avec vaillance; le vieil esprit des aïeux cherche à se reprendre dans le courage de quelques individus isolés ; ils sont condamnés à la défaite par une tare mystérieuse, qu'il est impossible de corriger, par quelque vice inconnu de leur nature. « Qui donc aujourd'hui, parmi les amis ou les ennemis, croit, dans le mystère de son cœur ; qui s'imagine que cette puissance mondiale d'hier serait capable de blesser l'Allemagne d'aujourd'hui, de se mesurer avec l'Allemagne d'aujourd'hui"? Nous ne voulons pas l'insulter, nous ne voulons pas l'humilier avec notre pitié. Nous prétendons simplement dire ce qui est».
L'Angleterre livre aujourd'hui son premier combat. « Elle a grandi et s'est maintenue grande par la paix. Elle possédait l'art diplomatique de dégager la paix de toutes les conditions, de demeurer supérieure au milieu de la satis faction et de l'équilibre de tous. Pacifique était sa manière d'étendre sa puissance en reconnaissant la valeur des terres incomplètement exploitées ou absolument négligées et en les occupant, et pacifique jusqu'à la limite du possible a été sa manière de les conserver; elle maintenait dans la mesure nécessaire sa souveraineté, mais son heureux libéralisme se réconciliait avec les sujets; elle les formait par euxmêmes et pour eux-mêmes et leur attribuait souvent les droits les plus élevés. L'idée de l'échange entre les pays souverains comme entre les personnes admises aux droits et aux libertés les plus étendus, naquit de cette volonté d'utiliser toutes les forces et devint la règle suprême du monde; la nouvelle forme pacifique de la lutte universelle consista dans l'habileté suprême à faire profiter les besoins de chacun de l'excédent de son voisin ». —
L'esquisse que M. Kahler trace de l'Angleterre n'est pas inexacte. Gomment ne s'est- il pas aperçu cependant de la difficulté de la concilier avec le sombre tableau des intrigues et des machinations de guerre dont la presse germanique charge la perfide Albion? Depuis un siècle, la méthode pacifique que poursuivait la Grande-Bretagne était passée dans les mœurs et elle était devenue une tradition assez puissante, elle avait donné d'assez magnifiques résultats pour ne pas être abandonnée brusquement et sans raison. — Gomment en un plomb vil l'or pur s'est-il changé? — L'auteur ne nous l'explique pas, pas plus qu'il ne nous explique par quelle aberration les colonies anglaises, si généreusement traitées, seraient disposées à se révolter contre la main légère de leur protectrice : « Aujourd'hui, ses nombreux enfants sont des êtres qui échappent à leur mère et qui se soulèvent facilement contre elle (!!). » .
D'ailleurs, peu importe. L'Angleterre ne doit pas périr parce que son Empire est trop peu centralisé ou que ses
ministres ont manqué de prévoyance, mais parce qu'un rival a grandi qui représente une phase supérieure de l'humanité.
(( Tandis que l'être italien, français et même anglais s'élèvent à leur forme propre autour de leur centre propre, le premier dans l'existence, le second dans le mouvement, le troisième dans l'attitude, l'être allemand se donne à quelque chose qui est en dehors de lui, à la grande chose, mais aussi à la moindre ; il s'oublie lui-même et verse sa plus noble force pour former Cela et le faire puissant; l'essence allemande se réalise dans l'action. » — Et voilà pourquoi votre fille est muette! —
On a bien souvent remarqué la redoutable influence que les idées vagues et les conceptions apocalyptiques exercent sur les cerveaux faibles et sur les intelligences peu éclairées. On a d'autre part constaté, — et il serait facile de le prouver par des centaines d'exemples — que les Allemands se plaisent au milieu des nuages et qu'ils n'ont ni le sens du ridicule ni le besoin de se comprendre eux-mêmes et de voir clair dans leur esprit. Nous n'arriverons évidemment jamais à nous expliquer pourquoi un négociant de Hambourg qui achète à Saint-Paul une cargaison de café, fait preuve de plus d'esprit de sacrifice qu'un armateur de Liverpool qui demande du coton à son correspondant de Galcutta. « Si l'individu ne vit pas par lui-même, mais tisse comme une fraction du travail humain, comme spécialiste, comme représentant, d'autant plus sublime, vit le principe surhumain, que dans notre pays l'on ne saisit nulle part et que l'on sent partout... Des Allemands seuls peuvent se concentrer sur l'œuvre insignifiante pour produire un travail très grand qu'ils ne voient pas; des Allemands seuls peuvent garder dans leur esprit et se représenter jusqu'à la fin un ensemble chimérique jusqu'à ce qu'il soit complètement réalisé ». — Mais pourquoi les Allemands seuls? Est ce que la division du travail est une invention de l'Allemagne? Est-ce que n'importe quel ouvrier, dans n'importe quel pays, et d'une façon générale n'importe quel homme ne se sent pas à chaque minute solidaire de l'humanité tout entière, et le crime de l'Allemagne n'est-il pas précisément de briser cette solidarité quand elle parque le monde en une série de catégories, les unes usées, les autres incapables de s'élever à une véritable civilisation, — la dernière enfin réservée seule à la domination et à l'Empire? —
(( Les formes allemandes, déjà avant la guerre, imposaient leur loi au monde; les États s'efforçaient, peut-être sans le savoir, de se rapprocher du modèle allemand. » — Il serait intéressant de savoir à quoi l'auteur veut ici faire allusion. J'ai connu, dans bien des pays, des novateurs et des utopistes; je ne me rappelle pas avoir jamais rencontré quelqu'un qui enviât à l'Empire sa constitution et nous nous étions toujours imaginé que les formes parlementaires ou les institutions républicaines trouvaient môme chez nos voisins d'assez nombreux admirateurs. — G'est sans doute que nous n'y comprenions rien. Le monde en effet vivait dans les ténèbres avant que l'Allemagne projetât sur lui sa lumière aveuglante. « Le zèle et la puissance de l'effort, le don du dévouement et la persévérance, la prévoyance et la solidité \GrUndlichkeit% les qualités germaniques sont enfin apparues. » — Est-ce que vraiment
ces qualités sont réservées à la race germanique? — De •semblables affirmations sont de pures niaiseries ou plutôt ce sont des symptômes, parfaitement caractérisés par la science, de la paralysie générale. L'Allemagne nous présente un beau cas de pathologie collective qui paraîtra infiniment curieux aux médecins aliénistes de l'avenir. Il est fâcheux pour nous que nous ayons dû subir les redoutables effets de sa dégénérescence nerveuse.
Qu'à certaines heures, sous des influences morbides, des individus isolés soient atteints de cette terrible maladie, cela s'est malheureusement vu dans tous les pays, et en France, en Angleterre et en Russie, nous n'avons pas toujours été à l'abri de cette contagion. Seulement, chez nous, le mal est toujours demeuré sporadique, il n'a jamais dégénéré en peste générale, et surtout nous n'en avons jamais dégagé un principe constant de politique et un code de morale. L'Allemagne nous ramène à la pure conception du plus ancien moyen-âge. Gomme elle incarne la vérité, le progrès, l'éternel, elle s'attribue le droit — ou même le devoir — de détruire tout ce qui lui barre la route. L'orgueil de sa mission justifie à ses yeux les plus odieuses barbaries. Elle se place au-dessus de l'humanité, sans voir qu'elle se met ainsi en dehors d'elle. Comment hésiteraitelle à détruire Louvain et Ypres, à incendier la cathédrale de Reims, à renverser les églises de 'Venise, puisqu'elle est elle-même un temple infiniment plus sublime!
Le monde futur qu'elle édifie est si magnifique qu'il n'a plus besoin de beauté. « Il ne s'agit plus d'être beau, mais d'être capable (dev Tuchlige); il n'est pl\js question d'art, mais de pouvoir. » Kahler, d'un pied dédaigneux, repousse les Français et les Anglais du lutur paradis qu'il résume dans le Militarisme, « la forme sous laquelle on redoute le système allemand, la systématisation allemande. » — Pourquoi se donne-t-il tant de peine'.' — Je ne sache pas que nous ayons sollicité l'honneur d'être introduits dans ces champs Elyséens dessinés par les architectes berlinois. Même quand il m'est arrivé de me promener dans les environs de Heidelberg, malgré leur charme naturel, je ne me suis jamais plu dans ces allées si bien nettoyées et où l'administration surveille de trop près chacun des arbres. Tout ce que nous demandions, c'est qu'on ne nous forçât pas à pratiquer des vertus dont nous nous sentions incapables et qu'on nous permît de ne pas renoncer à un monde ofi la beauté tient sa place et où l'artiste conserve son rôle à côté du savant.
M. Kahler y eût sans doute consenti. Ce qui ne l'a pas permis, c'est l'esprit du monde, le démiurge de l'évolution universelle.— 'M. Kahler, qui esten rapport familieraveclui, devrait bien nous indiquer ses jours et ses heures de réception. Nous ne serions pas fâchés d'entendre de sa bouche même ses arrêts inflexibles. Jusqu'à présent, ses volontés .se sont traduites par la bouche de Bethmann-IIollweg déclarant que Nécessité n'a pas de loi et de M. de Schœn nous apportant la guerre parce que nos aviateurs ont bombardé Nuremberg. L'esprit souffle où il veut; il n'est pas interdit cependant de penser que, par instants, il choisit d'étranges répondants et nous attendrons d'autres cautions pour admettre que l'heure de l'Allemagne a sonné et que les destinées du monde sont fixées par elle pour l'éternité.
Car, par une contradiction bizarre, notre philosophe, dans la frénésie de sa passion germanique, ne réclame pas pour sa race une primauté passagère, analogue à celle qu'ont détenue quelques années l'Italie, la France et l'Angleterre; il affirme qu'elle apporte la vérité absolue, définitive, et qu'elle possède le secret de l'avenir non moins que du présent. En est-il bien sûr ? — Il serait évidemment enfantin de supposer qu'un prophète tel que lui, si indifférent à la beauté et si dédaigneux de la France, songeât à écouter l'avertissement de nos poètes. C'est à propos d'un Empereur pourtant, et qui n'était pas inférieur à Guillaume II, que Victor Hugo écrivait :
De quoi demain sera-t-il fait?...
A chaque fois que l'iieure sonne.
Tout ici-bas nous dit adieu.
Pourquoi l'Allemagne ne serait-elle pas à son tour détrônée par la Russie? Herder l'avait supposé et Hegel l'a enseigné aux Slavophiles. M. Kahler, par réminiscence d'école ou par une obscure révolte de sa logique, ne se défend pas d'un frémissement d'épouvante. Il trouve une consolation dans son mysticisme ethnographique:
« L'esprit italien habite dans le corps, forme unité avec lui; l'esprit français part du corps; l'esprit anglais plane au-dessus de l'extérieur du corps, de la vie humaine; plus haut encore, l'esprit allemand s'échappe dans un puissant effort au-dessus de la vie universelle, de la vie éternelle du Kosmos. L'esprit russe n'est plus l'esprit; il se surmène, s'exalte et retombe dans la matière. Il y a en lui quelque chose de sauvage, de démesuré, d'inconstitué : barbarie de toute antiquité et à toujours. Tandis que l'esprit anglais dégage ce qui est essentiel à la personne humaine et l'esprit allemand ce qui est essentiel au Tout, l'esprit russe n'a plus de choix. Il veut embrasser le Tout lui-môme, s'abandonner à lui ; et le plus bas à ses yeux, le plus sublime ont la même valeur, et son Christianisme animal, torturé et cruel, est particulièrement attiré par le bas. Il ne s'agit plus pour lui d'ordre, de rédemption, mais de dissolution dans une sympathie universelle. »
La pensée n'est peut être pas des plus limpides et il ne serait peut-être pas impossible de trouver pour l'exprimer des termes plus simples. Autant qu'on l'aperçoit cependant à travers ce jargon, cette sympathie universelle, cette pitié qui se penche pour la consoler vers l'infinie détresse humaine, cet esprit de douceur et de pardon qui souffle de Tolstoï et de Dostojevskij, qui nous dira que ce n'est pas le message de l'humanité future? Cette « fièvre douloureuse d'amour qui inonde tout » n'est-elle pas plus contagieuse que la volonté de puissance et la volupté de domination des Bern- Jiardi, des Keim, des Liebert et les Heydebrand?
« L'Allemagne, écrit Kahler dans un accès d'épilepsie, est aujourd'hui le dernier foyer de l'Europe; que dis-je, de l'Europe? — du vieux monde tout entier. Elle a absorbé dans son essence tous les trésors lentement accumulés, l'héritage intégral des quelques rares espèces d'humanité qui ont introduit et développé la Culture. L'œuvre commencée il y a des milliers d'années par les grands peuples de l'Orient, ligyptiens, Mésopotamiens, Juifs; l'œuvre dont la divine Hellade a fait le centre et la hauteur du monde et qu'ont
achevée depuis les nations de l'Europe, n'existe désormais plus comme réalité vivante, active, créatrice, fécondante, que dans la forme allemande. Et l'Allemagne, — en se réalisant dans la puissante construction de son but, dans la construction plus puissante de ses rares personnalités qui, quand elles réussissent à se constituer, rassemblent en un seul corps des profondeurs plus insondables et des hauteurs plus sublimes que les héros des pays plus ensoleillés, en faisant cela, et en se maintenant sous cette forme, — force encore une fois le monde étranger rebelle, — et personne autre ne le fera après elle, — à s'incliner devant l'Europe et son antique noblesse. La mission de l'Allemagne ne consiste pas à faire valoir telle ou telle de ses qualités, quelque excellente qu'on la suppose, mais uniquement à manifester l'essence allemande pure et entière dans son affirmation. Elle se dresse entre le passé et l'avenir à son heure sacrée : hordes à droite, hordes à gauche, et tout autour le monde soulevé. Elle se dresse impérieuse, d'un côté victorieuse comme la matière qui déborde de jeunesse, de l'autre, comme la forme qui maintient. Cette image suffit à révéler sa mission. »
Seul, a dit Guillaume II, l'art allemand a le sentiment de l'idéal et les artistes alleman ds inspirent à cause de cela un profond respect aux autres peuples. — Nous ne doutons pas qu'avec ses conseils, les illustres sculpteurs qui ont élucubré les emphatiques platitudes de l'ajlée delà Victoire réussissent à tirer de l'Allemagne de Kahler, matière débordante et forme contenante, une statue très séduisante. Ceux qui ne seraient pas primés, auraient toujours la ressource de vendre leurs esquisses aux fabricants de corsets.
C'est pourtant avec ces pauvres piquettes et cette insipide lavasse, où, dans un liquide gluant et trouble, traînent quelques souvenirs dénaturés de ces puissants esprits qui se nomment Hegel et Nietzsche, que l'on a empoisonné ce qu»fut jadis la grande Allemagne. — Le monde la hait répète Kahler après tant d'autres. N'est-ce pas là même une preuve de sa mission divine? On lui reproche de vouloir conquérir l'hégémonie? — Quelle sottise! L'hégémonie est un résultat nécessaire, on ne la désire pas, on ne la conquiert pas, on ne l'empêche pas. Elle est la récompense naturelle et infaillible de la supériorité intrinsèque, mystérieuse et surnaturelle, qui s'impose aux autres. C'est par cette force qui s'insinue partout que l'Allemagne est appelée à régir l'humanité. Elle est le cœur qui pousse le sang à l'extrémité des veines, et le vainqueur devant lequel succomberont et doivent succomber tous les peuples ne sera pas l'Allemagne, mais l'Europe nouvelle à qui elle aura infusé sa pensée et soufflé son âme. Elle imposera sa volonté et sa pensée, mais par une contrainte qui ne sera pas purement humaine, purement militaire, purement autoritaire, parce qu'elle est un esprit nouveau, qu'elle est l'esprit de vie consacré par Dieu.
Malheur à qui ose ne pas accepter la foi qu'elle prêche,. La nation élue ne saurait faillir à sa tâche et renoncer à son sacerdoce. Elle ne permet pas qu'on se dérobe à son influence régénératrice et elle ne se contente pas d'une adhésion conditionnelle et réservée. « L'Allemand n'est pas capable de se communiquer, il aime mieux attirer à lui; il n'est pas une monnaie, mais le métal brut; il ne sait pas répandre autour de lui, chaque jour et chaque heure, sa pensée in-
time sous des formes aimables ; c'est un trésor massif, péniblement acquis et pour y avoir part, il faut venir profondé-* ment à lui. » — Les Allemands, a écrit Mme de Staël, se plaisent à donner une raison philosophique à ce qu'il y a de moins philosophique au monde, la violence. Frédéric- Guillaume II avait un tempérament excessif et des scrupules religieux; comme, malgré tout, l'homme est faible, il changeait souvent de maîtresse; quand cependant sa conscience le tourmentait trop, il divorçait et se remariait. Dieu nous préserve des piétistes et nous délivre des casuistes. C'est une amère destinée que d'être annexé à l'Allemagne; il est tout à fait excessif d'essayer de nous persuader qu'elle agit pour notre bien et qu'elle se donne à nous en nous absorbant. Qu'on nous ramène à Bismarck. Il n'aurait eu que dédain et sarcasmes pour les douceâtres déductions de ces débiteurs d'orviétan, qui sont d'autant plus funestes qu'ils ne se voient pas mentir. Celui qui ment et qui le sait, a écrit Bourget, il est encore permis de penser qu'il se corrigera. Mais qu'attendre de celui qui ment sans s'en douter, par une tare incurable? — Pourse défendre de lui, on n'a encore trouvé qu'un moyen, c'est de le mettre hors d'état de nuire. Ces maladies mentales sontelles curables? — Les médecins discutent sur ce point; ils sont d'accord du moins pour admettre que la guérison est incertaine, les récidives fréquentes et que, dans tous les cas, elles exigent un traitement prolongé et une surveillance très attentive. Que de temps faudra t-il pour que nous soyons sûrs que ce pauvre peuple dont la cervelle a été farcie de tant d'insanités, est définitivement rentré dans son bon sens?
E. Denis.
Ford Madox Hueffer : Entre Saint-Denis et Saint- Georges. Traduit de l'anglais par M. Butts (Payot et C'".).
Je tiens à citer le nom de M. Butts, parce que sa traduction est vraiment excellente, alerte, animée, souple à la fois et vigoureuse. On prend à la lire le même plaisir qu'à lire l'original.
Quand on passe de M. Kahler à Ford Madox Hueffer, on éprouve une véritable joie intellectuelle. Non pas qu'à mon sens le livre soit sans défaut, je lui en trouve au contraire d'assez graves, que l'auteur d'ailleurs reconnaît avec une extrême bonne grâce, mais qui sont peut-être plus pénibles à mes habitudes de Latin, amoureux de composition et de plan. Le livre de M. Hueffer manque un peu de d'ordre et de proportion ; les polémiques contre Bernard Shaw ou MM. Brailsford, Ponsonby et autres seigneurs de médiocre importance qui, sous couleur d'impartialité ou de pacifisme, servent de leur mieux la cause des Zeppelinards et des assassins de Miss Ca vell et du capitaine Fryatt, très utiles pour le public anglais, auraient été sans inconvénient abrégés dans l'édition française ; il arrive aussi un peu trop souvent à mon gré que les raisonnements tournent court et que la démonstration s'achève en exclamations lyriques.
Combien ces péchés véniels sont rachetés cependant par la verve de l'écrivain, la sincérité de son émotion, la richesse de sa pensée et la franchise de son allure. Malgré soi, en le lisant, la phrase célèbre vous monte à l'esprit : On
cherchait un écrivain el c'est un homme que l'on trouve. Par certains côtés, cet homme est anglais jusqu'à la moelle, et la partie vraiment la plus utile de son œuvre est la confession qu'il nous donne de son état d'esprit en juillet 1914. Même après les conférences si substantielles de M. Steed et les études si fouillées et si profondes de M. Ghevrillon, le tableau que nous fait M. Hueffer de ses dispositions à la veille de la guerre, est infiniment instructif et, mieux peut-être que toute l'exégèse des textes diplomatiques, son récit, dans sa simplicité et sa franchise évidente, démontre l'extrême niaiserie des accusations que les publicistes allemands ont lancées contre l'Angleterre.
M. Hueffer, — et les événements ont prouvé que la masse de la population partageait ses illusions et ses nonchalances, — ne croyait pas à la guerre, parce qu'il a le sens des réalités et qu'il a horreur de la violence. Habitué à vivre dans un pays où le respect d'autrui est la suite nécessaire de la diversité des opinions et du mélange des catégories sociales, épris de franchise et de correction, assez indifférent d'ailleurs à la politique, sans autre conviction précise que la haine de l'oppression et de l'injustice, il lui était en quelque sorte impossible de comprendre qu'un peuple, sans nécessité, s'exposât à mettre en jeu la plus extraordinaire fortune et la plus rapide qu'ait jamais enregistrée l'histoire, sans autre but que d'imposer par la force sa volonté à ses voisins. — « Depuis l'ôge de ^ouze ans, écrit-il, je n'ai jamais frappé un être humain et, jusqu'au 4 août 1914, l'idée de frapper un être humain m'était aussi odieuse que l'idée de commettre le péché contre le Saint Esprit, ou plutôt elle m'était plus odieuse, puisque j'ignorais ce que pouvait être ce dernier crime... De la vie anglaise, telle que j'en ai fait l'expérience, l'idée de la violence physique a presque disparu, excepté au sein des classes inférieures... Cela étant, — et j'imagine que quelques traces de ces sentiments distinguent presque sans exception les classes britanniques ayant reçu quelque éducation, — il doit éclater aux yeux de chacun, me semble-t il, que toute conception de la guerre, en tant que prise de contact physique entre un grand nombre d'individus, est, ou tout au moins était jusqu'en août 1914, odieuse à l'àme anglaise ».
Cette aversion de la violence était si ancrée chez lui qu'il détournait volontairement son attention de quelques phénomènes qui l'avaient frappé, malgré lui, pendant ses divers séjours en Allemagne. Il en avait conclu que les Allemands dans l'ensemble manquaient de goût et de tact, que leurs instincts étaient grossiers et leur intelligence, lourde et lente, qu'ils supportaient mal le bonheur d'autrui et plus mal encore leur propre bonheur. Il se refusait à soupçonner qu'ils préparassent à l'humanité un guet-apens dont on ne sait s'il fut plus abominable ou plus absurde. Le Kaiser aura beau mettre la main sur son cœur et se défendre avec l'obstination butée du criminel qu'attend le châtiment : quiconque aura lu le tableau si saisissant dans sa simplicité, que nous trace M. Hueffer de l'âme anglaise pendant la terrible semaine de 1914, n'aura plus l'ombre d'une incertitude. Les Alliés ont le droit de s'en remettre sans trouble au jugement de Dieu ; Judica me, Deus, et discerne causam nosiram.
Par là, non moins qu'à cause des procédés par lesquels Guillaume lia déshonoré la guerre elle même, s'explique
la résolution inébranlable de poursuivre la lutte jusqu'au moment où l'adversaire aura touché des deux épaules. — M. Hueffer traduit vraiment l'opinion de son pays et du monde civilisé, quand il écrit : « Je suis las de l'Allemagne ; j'éprouve l'intense lassitude d'une personne qui a été trompée et qui s'est volontairement laissé tromper. J'ai l'impression que la nation allemande tout entière .m'a joué a moi, personnellement, le plus vilain tour, en abusant de ma candeur, et qu'elle continue de clamer sa vertu, sa probité, son attachement à l'honneur. Je voudrais que l'Allemagne n'existât plus et j'espère qu'elle n'existera plus bien longtemps. Burke a dit que l'on ne peut dresser un réquisitoire contre toute une nation. Mais on le peut ».
Ce qu'il déteste dans l'Allemagne, c'est qu'elle n'en veut pas seulement à la puissance de ses adversaires, mais à leur âme. En Angleterre comme en France, le patriotisme se traduit par le respect de la liberté d'autrui. Comment ne vénérerions nous pas chez autrui les sentiments qui nous soutiennent et nous animent! La tyrannie n'a pas besoin de nous frapper directement pour nous causer une intolérable souffrance. « L'idée qu'une race peut être, contre sa volonté, assujettieà une autre race, m'était odieuse... Qu'une race ou une religion, interdise à des enfamts de parler leur langue, qu'elle empêche les adultes d'une autre race ou d'une autre croyance de s'acquitter des fonctions publiques, de remplir des charges politiques, de posséder tel ou tel objet de culte ou de première nécessité, de construire des maisons sur leurs propres terres, qu'une race dépouille de ses terres une autre race, voilà des choses qui me font entrer dans une colère telle que j'en perds tout empire sur mes idées et mes paroles... Priver une race de son droit à l'activité polilique, c'est condamner les adultes de cette race à la folie et à la décadence, à une folie et à une décadence qui se transmettraient aux enfants et aux enfants des enfants de celte race, jusqu'à ce que le dernier d'entre eux ait disparu. «C'est le crime que les Allemands, dans l'Empire germanique ou dans l'Autriche- Hongrie, ont prémédité et dont ils n'ont pas encore abandonné l'abominable dessein. Leur orgueil stupide et frivole sacrifie au Moloch teuton des millions de victimes. Au nom d'une supériorité qui n'existe que dans leurs cerveaux surmenés, ils dénient aux Alsaciens, aux Danois, aux Polonais, aux Tchécoslovaques, aux Yougoslaves leur titre de citoyens du monde : Dieu s'est trompé le jour où il a créé la variété de ces peuples; au nom du Grand Tout, l'Allemagne dans sa sagesse supérieure révise ses plans; à la place de la diversité qui doit aboutir à la fraternité, elle institue l'uniformité dans la servitude et la haine. L'herbe pousse sur les tombes et les déprédations s'oublient : aucune réconciliation n'est possible avec la folie exterminatrice de l'Allemagne, parce qu'elle s'attaque à ce qui est le fond même de la vie, la pensée, la tradition, la langue, et que, peu satisfaite d'écraser et de spolier les vaincus, elle exige qu'ils s'absorbent en elle.
Toutes ses guerres sont des guerres sans merci et son triomphe lui semble insipide et tronqué tant qu'elle n'a pas promené, sanglant, au bout de sa baïonnette, le cœur de son ennemi. Ne cherchons pas à rivaliser avec elle sur ce ' terrain, nous nous y déshonorerions sans y réussir. Nous nous débattrions vainement pour nous débarrasser de notre
instinctive et incorrigible générosité. Fâcheuse vertu qui nous laisse vis-à-vis de nos ennemis dans un état d'infériorité évideate! Du moins, nous vaut-elle de chaudes et sincères amitiés. M. Hueffera écritsur la France des pages que nous n'aurions pas osé écrire nous-mêmes, mais qui sont pour nous la plus douce des caresses et qui bercent nos douleurs. Elles nous sont surtout précieuses parce qu'elles viennent du cœur et qu'elles montrent qu'il a vraiment senti la probité de notre langue, la sereine majesté de nos champs, la santé de notre peuple et le sourire de notre civilisation. — « Si la France n'est pas victorieuse, dit-il en terminant son livre, il y aura sans doute dans le monde encore plus de machines et encore plus d'hôtels aux riches dorures, mais assurément il n'y restera rien de cette civilisation d'altruisme et de chevalerie qui a répandu la grâce et la lumière dans les esprits des hommes jusqu'aux extrémités de la terre ».
Après tout, ce ne fut qu'un chevalier, disait Mommsen en parlant de Vercingétorix. — C'est quelque chose, et quoi qu'en puisse penser M. Kahler, mieux vaut encore être un paladin qu'un sinistre baladin tel que Guillaume II.
ÉCHOS ET NOUVELLES
La Terreur en Bohême. — Le gouvernement de Vienne continue à sévir d'une manière systématique contre les Tchèques. Tous les jours, on prononce la confiscation de propriétés de soldats tchèques déserteurs ou accusés de haute trahison. Dans la dernière quinzaine encore, les journaux tchèques donnent une nouvelle liste de noms de soldats condamnés à cette peine.
Gela est devenu si courant que de graves questions juridiques en ont surgi. Les caisses d'épargne en Bohème en ont été atteintes à un tel degré qu'elles ont réclamé une décision ministérielle concernant leur droit sur la propriété de ceux de ces soldats qui étaient leurs débiteurs avant la guerre. Un grand nombre d'agents du ministère ne s'occupent que des questions juridiques provenant de ces délits.
Un autre genre de persécutions consiste dans les confiscations de livres et de journaux. Ainsi les livres les plus connus, comme, par exemple, le livre de Kramâf sur le droit historique de la Bohême, les Annales du docteur E. Grégr, la traduction du livre de Roman Dmowski sur la question polonaise, un discours de Masaryk sur Jean Huss, etc., ainsi qu'un grand nombre de livres d'école publiés avant la guerre, même par les éditeurs officiels avec l'autorisation du gouvernement, sont aujourd'hui supprimés. Les écoles tchèques sont ainsi privées de leurs livres de lecture et les autorités scolaires proclament qu'à l'ave nir, les instituteurs devront enseigner sans se servir d'aucun livre de lecture. Go sont toujours les articles sur l'histoire de Bohème qui entraînent la suppression.
La môme chose se passe avec les journaux. La semaine dernière, trois nouveau journaux ont été suspendus : le journal Sokol de Prague, le journal hebdomadaire Oriitan et un journal de province très important Oscéta Lidu. La suppression de ce journal très connu et répandu fit surtout sensation.
Tous ces procédés sont devenus si fréquents que les journaux qui les relatent en sont pleins. La situation aujourd'hui en Autriche est pareille à ce qu'elle était en plein xvii« siècle où les agents des Habsbourgs se livraient à l'extermination systématique de la nation et de la culture tchèques.
Les soldats tchèques. — Malgré toutes les menaces et toutes les tracasseries dont ils sont l'objet dans l'armée austro-hongroise, les soldats tchèques persistent dans l'attitude qu'ils ont adoptée au début de la guerre. Les étatsmajors austro-hongrois et allemands ne cessent de les considérer comme un élément dangereux et compromettant aussi bien sur le front qu'à l'arrière. Nous avons déjà annoncé que l'on a transféré en Hongrie les régiments tchèques pour ne pas les laisser en Bohême en contact avec les populations tchèques. Tout le monde comprend en Autriche- Hongrie la raison de cette mesure de prudence, mais on n'en parle pas; on punit même d'emprisonnement ceux qui en parleraient en public, puisque c'est trahir la monarchie que de divulguer les mutineries des régiments tchèques. Le comte Tisza se trouva pourtant l'autre jour dans la nécessité d'en parler devant la Ghambre hongroise pour satisfaire la curiosité du député Holloqui l'avait interpellé au sujet du transfert des soldats magyars en Bohême et tchèques en Hongrie. Le comte Tisza s'est contenté de tranquilliser l'interpellant en affirmant que la mesure n'a pas été prise pour favoriser ou épargner les soldats tchèques : ils sont envoyés sur le front dans la même proportion que les soldats magyars logés en Bohême. On a transféré tout simplement les cadres de réserve pour des raisons « qui n'ont pas besoin d'être éclaircies et sont connues de tout le monde ». Il est intéressant de remarquer que la Ghambre hongroise s'est montrée complètement satisfaite de cette réponse.
Le comte Tisza littérateur. — Tout dernièrement, l'ancien ministre, M. Georges Lukacs a commencé à publier une nouvelle revue, La Monarchie. Ecrite en allemand et en magyar, elle est consacrée à préparer le rapprochement de plus en plus intime des Magyars avec les Allemands. Le comte Tisza lui-même, à qui la guerre laisse sans doute des loisirs et une grande sérénité d'esprit, vient de nous gratifier d'une étude sur l'histoire de la grandeur allemande et de la décadence française : De Sadoica à Sedan.
Nous savions déjà l'ardeur de ses sentiments germaniques et l'insurmontable antipathie que lui cause la France. Ge que l'on peut dire de mieux de son œuvre, c'est que la boue dans laquelle pataugent les voyageurs que leur mauvaise fortune a égarés dans les populeuses bourgades hongroises ne s'est pas très sensiblement augmentée.
Les Magyars ont été longtemps à notre école. Ont-ils été vraiment bien inspirés quand ils ont remplacé nos maîtres par les professeurs de Berlin? Il ne nous appartient pas d'en décider et nous ne nous permettrons pas de donner des conseils à de si profonds politiques. Il nous semble tout de même que comme écrivain le comte Tisza gagnerait quelque chose à fréquenter chez Voltaire.
Lt Gérant : L. Mathiid, Imp, d«i Beaai-Attt (A, Mullu), 79, raa Daraaa, Patli.
2» Année. — N" 10. 15 Septembre 1916.
^EVUE BI-MENSUELLE
Directeur : Ernest DENIS, Professeur à la Sorbonne
SOMMAIRE
Les Slovaques, | Le Monde Slave.
La culpabilité de l'Autriche-Hongrie. | Echos et Nouvelles.
Bibliographie. j Faits et Informations.
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Le N» 35 Centimes
La NATION TCHÈQUE paraît le
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A TRAVERS LA PRESSE
Parmi les représentants les plus autorisés de la Russie libérale moderne, M. P. N. Milioukov est considéré, à l'étranger, en raison de ses travaux scientifiques, de l'influence dont il jouit et du rôle qu'il a déjà joué, comme le véritable porte parole de l'opinion publique de son pays. Au cours de son récent séjour à Paris, l'éminent leader des Cadets, dans une interview accordée à un rédacteur du Journal, a fait, au sujet de la question d'Autriche-Hongrie, des déclarations qui sont la confirmation très précieuse pour nous de l'accord parfait des milieux politi(]ues russes avec l'opinion publique française, anglaise et italienne sur le sort réservé à la monarchie des Habsbourg.
L'intervention de la Roumanie, a dit M. Milioukov, a posé nettement le problème du sort futur de l'Autriehe-Hongrie. Le jour historique où la monarchie danubienne s'est décidée enfin à tirer le glaive et à se ranger aux côtés des Alliés fut le jour de la condamnation définitive du vieil empire dos Habshourgs. Et si, il y a encore quelques jours, la discussion de ce problème pouvait paraître prématurée, si l'Autriche avait des chances, même en cas d'un écrasement militaire complet, de s'en tirer, fort mutilée il est vrai, mais gardant néanmoins son existence politique, il n'en est plus ainsi maintenant. La dernière muraille qui demeurait encore debout vient d'être furieusement attaquée et l'édifice tout entier doit forcément s'écrouler.
Oui, comme la Turquie, rAutriche-Hongrie est condamnée. Elle disparaîtra.
Est-il prudent d'agiter cette question? Je n'y vois, pour ma part, aucun inconvénient. Ne s'agit-il pas là aussi de rester fidèles aux principes d'équité nationale que les grandes puissances alliées ont proclamés? l^a dislocation de l'empire de François-Joseph est une nécessité historique. Elle constituera non seulement une série de réparations pour les nationalités, restituant aux Roumains, aux Serbes, aux Italiens, leurs anciennes provinces, délivrant le peuple tchèque et les Yougoslaves, mais encore cette dislocation sera une garantie durable et solide de la paix.
Il suffira, en effet, d'avoir enlevé à l'Allemagne la possibilité de maintenir une puissante 'avant garde germanique dans un pays voisin — comme c'était le cas de l'Autriche — pour conjurer en partie le danger de la poussée pangermaniste. La thèse qui consiste à joindre les Allemands de l'Autriche à l'Allemagne et à ramener ainsi celle-ci dans ses frontières nationales naturelles, à l'entourer, à l'encercler par une ceinture de pays étrangers, hostiles et méfiants — la Pologne, la Hongrie, la Bohème, la Serbie, etc. — est peut-être la thèse la plus prudente, la plus clairvoyante. Il va sans dire que cette opération politique aurait aussi cet avantage moral d'être conforme au principe des nationalités.
Le lendemain de la publication de cette intéressante interview, M. PiERHE P,.ENAUDEL en a fait, dans l'Humanité, un commentaire très favorable et très significatif pour notre action. L'éminent député socialiste souligne l'importance de la déclaration du leader du parti cadet et il affirme de nouveau l'importance que le parti socialiste français attribue à la question d'Autriche-lIongrie, dont il considère la dissolution comme unedes conditions essentielles d'unepaix future durable et de la constitution de l'Europe nouvelle sur des bases solides.
Le sort de l'Autriche-Hongrie paraît, d'après les voix de la presse, définitivement réglé dans l'opinion publique
française. Evidemment, il restera toujours quelques esprits sceptiques ou attardés qui s'attarderont à ébaucher des combinaisons irréalisables et qui refuseront obstinément de renoncer à leurs chimères, môme en face de la plus évidente réalité.
Mais, en général, aucune hésitation ne paraît subsister sur le traitement qu'il importe d'infliger à la monarchie des Habsbourgs, sur l'orientation nécessaire de la politique des Alliés en faveur de la libération des peuples slaves et latins de l'Autriche-Hongrie et le rôle bienfaisant que ceux-ci sont appelés à jouer dans l'Europe de demain.
Pour être sûr du succès, il faut revenir sans cesse sur l'imminence toujours persistante du danger pangermaniste. M. Auguste Gauv.\in traite une fois de plus, avec sa compétence habituelle, dans le Journal des Débals du 5 septembre, la Pangermanieet la question d'Autriche-Hongrie. Il est toujours utile de lire et de citer M. Gauvain.
En réalité, la question qui se pose devant les Alliés n'est pas celle de savoir s'il faut maintenir ou supprimer l'Autriche- Hongrie. 11 s'agit pour nous dans la mesure où la force des armes nous le permettra, d'empêcher la réalisation du plan pangermaniste et de prémunir efticacement le monde civilisé, par des actes et non pur des clauses protocolaires, contre une nouvelle agression des nations de proie. Il nous faut donc réduire TAUemagne elle-même en l'iimputant de ses acquisitions teiUaculaires et en exerçant sur elle toutes les reprises commandées par la justice et la prudence. Mais, même après cette opération, nous n'aurions rien fait si nous laissions subsister, à côté d'une Allemagne diminuée, un Etat parent et complice qui, sous une autre étiquette, ne ferait qu'un avec elle. Or, il en serait certainement ainsi si la monarchie habsbourgeoise, amputée ou non, survivait à la guerre actuelle. La souveraineté des Habsbourgs ne peut plus subsister qu'avec l'appui effectif des HohenzoUern. Bon gré, malgré les premiers sont devenus les esclaves des seconds. Depuis 1879, ils ont perdu leur indépendance politique. Avec le temps, ils sont devenus leurs instruments. En vain quelques ministi-es autrichiens ont-ils essayé de réagir; ils ont été brisés. La guerre de 1914, méditée et préparée à loisir entre le Habsbourg et le Ilobenzollern, a scellé dans le sang et la boue une union complète. Ce n'est ni M. Chéradame ni nous qui le disons. C'est François-Joseph I''', c'est l'archiduc Frédéric, c'est le comte Tisza, le baron Burian, tous les détenteurs du pouvoir, tous les interprèljs autorisés des princes, tous les chefs d'année, tous les ministres de la monarchie. 11 n'y a plus qu'en France qu'on prétend le contraire. C'est un cas d'hallucination analogue à celui des hommes d'Etat qui voyaient obstinément un allié dans le roi Ferdinand de Bulgarie, lié pourtant à nos ennemis par un traité formel, conclu avant juillet 1914.
Nos lecteurs savent quel ami dévoué les Tchèques ont dans M. E. Herriot, maire de Lyon et sénateur du Rhône. Dans son chaleureux article sur l'Appel des Tchèques {l'Information du 7 septembre), il nous donne un nouveau témoignage de ses sympathies.
Nous aurions à enregistrer également une longue série d'articles publiés dans les grands régionaux de France pleins d'intérêt et de sympathie pour les Tchèques. Nous citerons, en particulier, les importants articles de M. Camille Mauclair, qui ne néglige aucune occasion d'exposer au public français le problème tchèque sous la forme la plus favorable à notre cause.
^EVUB BI-mBNSVELLB
Deuxième année.
15 Septembre 1916
No 10.
LES SLOVAQUES
Les Tchèques commencent à être assez bien connus en France, et l'on n'ignore plus, en général, le rôle glorieux qu'ils ont joué du xiv' au xvii« siècles; leur renaissance contemporaine a aussi retenu l'attention, et les noms de Palacky et de Rieger ont conquis une assez large popularité. Il n'en est malheureusement pas de même pour les Slovaques (1) et, malgré quelques articles excellents mais succinls de M. L. Léger, le public sait à peine leur nom.
La situation est meilleure en Angleterre, grâce à M. Seton-Watson, qui a publié sur leur histoire et leur condition actuelle un livre de premier ordre, fondé sur des observations directes et de consciencieuses études (2). En attendant le jour, peut-être encore lointain, où un éditeur sera assez courageux pour nous en donner une traduction, il ne sera sans doute pas inutile de fournir aux Français de plus en plus nombreux qui s'intéressent aux questions de politique étrangère, quelques renseignements sur cet important groupe slave qui, en y comprenant les émigrés d'Amérique, représente problablementplus de trois millions d'hommes et qui est destiné à jouer un rôle important dans l'Europe nouvelle, telle qu'elle sortira de la guerre actuelle.
Géoghaphie. — La Hongrie, à laquelle la Slovaquie a té rattachée depuis une dizaine de siècles et dont elle fait encore partie officiellement, est essentiellement formée par les vastes plaines herbeuses qu'arrosent le Danube et la Tisza et dans lesquelles errent d'innombrables troupeaux de chevaux, de bœufs et de porcs. C'est l'Alfôld, la pouszta. Océan de boue à l'époque des pluies, désert de poussière pendant les mois de sécheresse, ces steppes revêtent, à certaines époques de l'année, un admirable caractère de majestueuse grandeur ou de charme mélancolique; leur poésie mystérieuse, leurs horizons infinis ont inspiré les œuvres les plus saisissantes des grands poètes magyars de la première moitié du xix* siècle.
Les nomades ougrofinnois, proches parents des Petchénègues, des Bulgares et des Khazares, qui descendirent dans ces plaines au x« siècle et auxquels les étrangers donnèrent le nomdeHongrois, y retrouvèrent les vastesespaces au milieu desquels ils avaient l'habitude de pousser leurs
(1) Une partie imporUnte du sud-est do la Moravie est habitée par des Slovaques; mais leur destinée les a si étroitement unis avec les Tchèques de Bohême qu'en fait ils se confondent avec eux. Nous ne nous occupons dans ces articles que des Slovaques de Hongrie.
(2j Scotu» Vintor, Racial problema in Hunyary, Loudon, 1908.
troupeaux et de transporter leurs tentes; iJs y fixèrent leurs demeures et, de là, pendant longtemps, leurs hordes dévastatrices désolèrent l'Allemagne, l'Italie et même la France. Plus tard, quand autour d'eux se constituèrent des États assez puissants pour arrêter leurs razzias, ils s'établirent définitivement au milieu de ces pâturages qui, peu à peu, se transformèrent en champs de blé, et ils rattachèrent à leur domination les divers groupes de populations hétérogènes qui occupaient les versants intérieurs des montagnes voisines. Sauf de très rares exceptions, ils ne cherchèrent pas à s'installer sur leurs territoires. Bien que l'orgueil des descendants d'Arpad comprenne la Hongrie entière dans les limites du Royaume, le Magyarorszâg,commeson nom même l'indique (terre des Magyars), ne désigne vraiment que l'Alfùld. Si l'on compare deux cartes de Hongrie, ethnographique et géographique, écrit M. Gonnard, qui ne dissimule pas ses sympathies pour les Magyars, on est frappé de leur concordance. La plaine est magyare; là où commence la colline, le Magyar se mélange. Dans la montagne il disparaît.
Tout autour de la steppe s'étagent, comme autant de bastions, des régions accidentées et difficiles : au sud-est, la Transylvanie; vers le sud, les prolongements des Balkans et des hauteurs de la Serbie; à l'ouest, les contreforts des Alpes Diuariques; au nord, les contrées que dominent les Karpates et qui forment la Hongrie supérieure.
La Haute Hongrie, entre le 48° et le 50" de latitude et entre le 16" 1/2 et le 23" 1/2 de longitude, s'allonge de l'ouest à l'est sur une étendue d'environ 550 kilomètres; dans sa plus grande largeur, elle mesure moins de 250 kilomètres. Elle est bornée au Sud par le Danube, depuis la porte de Dievin (Theben) jusqu'au moment où il tourne brusquement vers le sud; plus loin, dans la direction générale du nord-est, elle est limitée par les monts Byk et les vignobles à étages de l'Hegyalia jusqu'au fossé de la Tisza, dont le cours sinueux sert presque partout de séparation entre les molles et lentes ondulations du pays plat et les vallées accidentées et étroites d'où descendent les torrents qui, sur sa rive droite, viennent grossir ses eaux.
Sauf dans la réfflon danubienne, où s'élargissent quelques plaines, au milieu desquelles miroitent de larges et tristes marécages, la Haute Hongrie est une région élevée, coupée de couloirs que dominent des hauteurs dont l'élévation grandit à mesure qu'on avance vers le nord. Orientées vers le sud, les vallées s'y ouvrent aux vents attiédis qui pénètrent jusqu'au cœur du pays; les montagnes y sont en général plus pittoresques que sauvages; leurs flancs sont
couverts de prairies verdoyantes ou d'admirables forêts de hêtres et de sapins; dans les conques ou sur le penchant des ravins se cachent les maisons de pierre ou de bois des paysans et les petites villes, aujourd'hui silencieuses et ignorées, qui eurent au moyen-âge leur heure de renommée : Trnava (Tyrnau), que ses nombreux clochers avaient fait surnommer la petite Rome et qui fut le centre d'une Université ; — Trencin, dont le château maintenant en ruines passait pour imprenable ; — Stiavnica (Schemnitz) et Kremnica (Kremnitz), au centre d'une importante région minière, célèbres par les florins et les ducats qu'on y frappait et qui furent longtemps d'actifs foyers d'influence allemande; — Bâriskâ Bystrica (Neusohl); qu'animent plusieurs usines métallurgiques. Levoca (Leutschau) eut dès 1585 son imprimerie, une des plus anciennes de la Hongrie, et Kosice (Kaschau) fut, au xvi« et au xvii" siècles une manière de capitale et le lieu de réunion de très importantes diètes magyares.
Vers le nord, la population est clairsemée et les chefslieux des comtés ne sont guère que des villages : Saint- Martin de Turcan n'a pas 4.0u0 habitants et Saint-Nicolas de Liptov en a moins de 3.000. Elles n'en sont pas moins demeurées les centres d'une vie intellectuelle et politique assez intense, parce qu'elles n'ont guère été touchées par l'influence étrangère; de ces donjons que la géographie a protégés contre l'invasion, descendent les Slovaques qui reconquièrent à leur nationalité les cités plus méridionales, Sarvas, Caba, et surtout Prespork ou Bretislava (Presbourg); la vieille cité germanique qui compte encore 30.000 Allemands sur ses 50.000 habitants, n'est qu'un îlot perdu au milieu d'un comté en grande partie slovaque. Quand je l'ai visitée, il y a déjà quelques années, j'ai éprouvé, sur le marché, au milieu des paysans du voisinage, la sensation très nette de la poussée slave qui peu à peu refoule l'étranger et reprend possession du territoire jadis imprudemment abandonné. Comme il est arrivé si souvent dans l'histoire, au moment de l'invasion, les populations indigènes s'étaient repliées dans la montagne; elles y ont trouvé un inviolable asile et, de cette forteresse des Karpates, elles dévalent vers les plaines par une imperceptible et irrésistible poussée.
Le nœud de ces montagnes est constitué' par la Haute Tatra qui, entre la Hongrie et la Galicie, s'étend sur une longueur de 170 kilomètres, de l'endroit où l'Orava (Arve) se jette dans le Vàh jusqu'au défilé par lequel le Poprad et le Dunajec s'échappent vers la Vistule et la plaine polonaise. Isolée par des vallées profon^les des mnssifs voisins qu'elle dépasse de 1500 à 1800 mètres, la Haute Tatra n'atteint pas cependant la hauteur des Alpes et elle n'a pas la sublime grandeur des chaînes helvétiques; les glaciers lui manquent et les neiges éternelles. Elle offre du moins au touriste un spectacle d'une étrange magnificence par l'escarpement de ses parois et la désolation de ses crêtes qui se dressent abruptes direc ement au-dessus de la sombre tache de ses forêts. « Bien que faite de roches cristallines, dit Reclus, elle a la hardiesse de profil, la bizarrerie de contours propres surtout aux grès et aux calcaires ». Elle est parsemée de lacs qui rappellent nos Pyrénées, et ces yeux de la mer que l'imagination populaire met en commuaication avec l'Océan, ont inspiré aux poètes du pays
quelques-unes de leurs plus gracieuses fantaisies. Bien que l'hiver soit rude et précoce, la nature n'y a( paraît pas farouche et inhospitalière : les champs, les prairies et les villages grimpent jusqu'à un millier de mètres, les forêts s'élèvent magnifiques jusqu'à près de 1400 mètres, et sur les vastes pâturages, pendant l'été vite interrompu par les chutes de neige, des bergers à demi sauvages surveillent les troupeaux de moutons et de bœufs.
A l'est du massif de la Haute Tatra, le défilé du Poprad et du Dunajec se continue vers le sud par une dépression profonde que forme la vallée du Hron et qui divise en deux parties inégales la Hongrie supérieure. La région orientale, plus confuse, moins pittoresque, moins fertile aussi en général et moins abondante en richesses minérales, n'était pendant le haut moyen-àge qu'une zone demi déserte et une réserve de chasse. Elle n'a guère commencé à être peuplée qu'au xiv» siècle où arrivèrent les Petits Russes qui reculent aujourd'hui devant les Slovaques et sont rapidement absorbés par eux. Sur ses confins du sud et de l'est, elle se mêle à la terre des Magyars; elle envoie à leur rivière, la Tisza, les eaux de ses vallées, et ses dernières collines, la chaîne Épéries-Tokai, se perdent dans l'Alfôld.
La partie occidentale de la Hongrie supérieure constitue la véritnble patrie des Slovaques. Bornée à l'ouest par les petites Karpates et les Beskides, qui la séparent de la Moravie, elle est arrosée par d'importantes rivières, le Vâh et le Hron. Le Vàh, la plus longue des rivières slovaques, d'abord torrent fougueux, entre en plaine, après avoir arrosé Trencin et coule paresseusement au milieu de la plaine du Danube, dans lequel il se jette à Komàrno (Komorn), après un cours de 363 km. La Nitra, moins abondante et moins longue, suit une courbe sensiblement parallèle et ses bouches se confondent avec celles du Vâh. Le Hrou n'a pas non plus un cours aussi étendu que le Vâh, dont les sources sont très voisines des siennes, mais il traverse une des parties les plus pittoresques du pays et, à son confluent avec la Slatina, il arrose Zvolen (Altsohl), dont les alentours sont riches en sources minérales et dont les habitants passent pour avoir conservé avec le plus de fidélité le type et le costume des ancêtres. Tout près de l'embouchure du Hron finit l'Ipol qui appartient déjà à la Slovaquie orientale et qui délimitera peut-être sur une partie de son cours la frontière du nouveau royaume tchécoslovaque.
Les rivières qui se frayent un passage au milieu des divers massifs, si elles n'en marquent pas la division scientifique et rationelle, servent au moins de points de repère commodes pour distinguer le mouvement générale des montagnes.
La plupart sont symétriquement orientées dans la direction générale du sud ouest. Au-delà des Petites Tatras presque parallèles à la Grande Tatra dont les sépare le Vâh, les Fatras, entre le Vâh et le Hron, étendent leurs incomparables forêts et poussent leurs derniers contreforts jusqu'à la Nitra et aux affluents du Vâh inférieur. La richesse de leurs mines leur a valu le nom de Monts métalliques hongrois, et à leurs pieds se sont fondés les centres miniers les plus célèbres (Kremnica, Bânskâ Bystrica, etc.). Entre la Nitra et le Vâh, l'Inovac élève au-dessus de la plaine de lœss
ses sommets de 1.000 mètres et se continue au nord parles Venteux (Vietrné Hole) que la Magura prolonge au-delà du Vàh sur la rive droite de l'Orava.
Sur la rive droite du Vâh, les Karpates blanches ou Beskides de Moravie se prolongent dans la direction du nordest jusqu'à la passe de Jablunkov, qui ouvre une roule vers les vallées de l'Oder et de la Vistule. A toutes les époques, ce fut une des grandes voies de communication entre l'Europe du nord et celle du sud et par là le contact s'est souvent établi entre les Magyars et les Polonais. A Jablunkov, au nord du défilé, dont les fils ont l'humeur si nomade que, suivant le proverbe, le monde finira le jour où tous les habitants seront chez eux, la population parle polonais, mais a conservé le costume slovaque. Nous sommes vrai-
Javorina, leur hauteur moyenne est médiocre et elles n'ont jamais empêché la pénétration des peuples. La géographie fermait la Slovaquie vers le sud, d'où venaient les invasions barbares, et à toutes les époques, les paysans ont cherché un refuge dans ses montagnes : au x^ siècle, contre les Avares et les Magyars; au xiii^ siècle, contre les Mongols; au xvi" siècle, contre les Turcs. Le pays s'ouvrait au contraire vers l'ouest, d'où arrivait la civilisation. C'est ainsi que, bien qu'ils aient été d'ordinaire rattachés politiquement à la Hongrie, les Slovaques ont en réalité surtout vécu de la vie des Tchèques. De l'ouest, ils ont reçu leurs premiers princes et les prémisses de leur vie politique; les Ilussites leur ont apporté la Réforme et, au xix" siècle, les renaissances tchèque etsiovaque ontété si étroitement confondues
ment au confluent de deux mondes, où se sont heurtés et mêlés Allemands, Slovaques, Polonais et Magyars.
Le vaste demi cercle des Karpates, qui, sur une étendue de 1600 km., çtreint la Hongrie supérieure, se termine au sud ouest vers le confluent de la Morava dans le Danube dont les eaux rapides et larges les séparent des hauteurs alpestres. Là s'ouvrait vers l'Allemagne la Porte hongroise, à laquelle répondaient vers le sud est du Royaume les Portes de fer qui marquent la limite entre les Karpates et les Balkans.
Ni les petites Karpates, cependant, ni la Morava qui forme à l'ouest le fossé du bastion, ne constituent vraiment une barrière et, bien moins encore, plus au nord, le massif des Karpates blanches ou des Beskides de Moravie. Si elles présentent quelques massifs imposants, tels que la
qu'il est impossible de dire auquel des deux groupes en revient l'honneur; Kollar, le chantre de la solidarité slave, dont les sonnets enflammés ont éveillé chez tant de jeunes cœurs l'amour de la patrie vaincue et de la race proscrite; Safafik, qui, au milieu d'une lutte inégale, soutenait les courages en hissant au dessus de la tète des combattants la carte de l'immense territoire occupé par les Slaves, s'ils ont été naturalisés tchèques par leurs services et leur gloire, n'en étaient pas moins slovaques de naissance et ils ont toujours gardé une particulière tendresse de cœur pour leur patrie primitive. Palacky qui, originaire de Hodslavice, était déjà par là plus qu'un demi Slovaque, a grandi à Presbourg, et c'est un Slovaque, George Palkovic, qui lui a enseigné le culte de la langue de ses aïeux. Les Slovaques n'ont pas seulement donné à la renais-
sance tchèque contemporaine quelques-uns de ses représentants les plus illustres, ils lui ont marqué sa voie et imprimé son caractère. Ils lui ont appris à s'élever au-dessus des intérêts étroits du Royaume de Saint-Venceslas et à ne chercher le triomphe de leur cause que dans l'illustration de la Slavie tout entière. S'il n'y a problablement pas en Europe de pays où le patriotisme soit à la fois plus ardent et plus large qu'en Bohême, plus vigilant et plus compréhensif, plus prêt aux sacrifices et moins entiché d'égo'isme et d'étroitesse^, plus exclusif et plus généreux, le mérite en revient en partie aux Slovaques qui, rapprochés à la fois des Yougoslaves, des Polonais et des Russes, forment ainsi comme le cœur de la Slavie et semblent avoir été choisis par la fortune pour servir de lien entre les frères séparés.
Depuis le milieu du xix» siècle, les méfiances religieuses, l'imprudence de quelques chefs et surtout les vicissitudes . politiques qui, après 1867, ont livré les Slovaques à la domination des Magyars, avaient rendu leurs relations avec Prague moins régulières et plus incertaines. Malgré tout, elle demeurait la métropole, et c'est vers son université que se dirigeaient tous les jeunes gens qui échappaient à la captivité. Ils y retrouvaientuncompatriotedans M. Masaryk, et son action pénétrait d'autant plus facilement leurs âmes que ses paroles venaient réveiller en eux les harmonies profondes déposées dans leurs cœurs par le lointain murmure des générations passées et les effluves de leurs vallons. Depuis une dizaine d'années en particulier, à mesure que l'oppression de Budapest devenait plus impitoyable et que l'émigration en Amérique rendait à la fois plus aigu le sentiment de servitude et moins lourde la misère économique, le rapprochement de la Slovaquie et de la Bohême se faisait plus intime. Les dernières préventions qui çà et là survivaient encore dans les esprits timides ou étroits, ont été emportées par la guerre actuelle et les sanglantes exécutions ordonnées par le gouvernement austro-hongrois.
L'union a été d'autant plus facile qu'entre la Bohême proprement dite et la Slovaquie, la Moravie crée un lien naturel. Quand on entre de la Hongrie supérieure dans la Valachie et la Slovaquie morave qui forment à l'est l'extrême limite du royaume historique de Saint-Venceslas, on est frappé du contraste qui sépare les deux pays. A l'ouest des Karpates, la région s'aplanit et s'adoucit, les vallées sont moins encaissées et plus larges, les collines moins abruptes et moins étrangement découpées; les villages sont plus nombreux et plus riches, le climat plus doux; les cultures industrielles alternent avec les prairies et les champs de blé. — Mais sur lesdeux versants des montagnes, les habitants se rattachent à une commune origine.
Malgré les changements apparents qu'ont déterminés la géographie et l'évolution sociale, la parenté étroite des populations qui peuplent l'ouest et l'est des Karpates éclate à première vue, et, quand les Slovaques réclament la Moravie comme une annexe de leur domaine, l'ethnographie et l'histoire leur fournissent de solides arguments. La Moravie a été jusqu'à présent réduite à un rôle un peu secondaire, parce que la volonté du gouvernement y maintenait artificiellement la prédominance, au milieu d'une contrée essentiellement slave, de l'élément germanique retranché dans les villes. Dès qu'ils ne seront plus soutenus par la protec-
tion de Vienne, ces résidus étrangers se fondront dans le creuset national, comme dans la Hongrie supérieure se sont déjà évaporées la plupart des colonies germaniques. Brno deviendra alors l'aimant naturel entre les deux pôles de l'État tchéco slovaque, et son université, le point de rencontre où se scellera l'unité nationale.
Slovaques et Tchèques. — La crainte dé voir se rapprocher un jour les Slovaques et les Tchèques a toujours hanté les Magyars; à l'exemple des Allemands, ils ne dédaignent pas de faire appel à la science et, pour écarter le péril qu'ils redoutent, ils ont essayé de prouver que les Slovaques n'appartiennent pas au même groupe ethnique que les Tchèques. Ils ont mobilisé à cet effet leurs philologues, et leur thèse a été résumée dans le livre de Czambel, Les Slovaques et leur langue (1903), où il a déposé les conclusions de longues recherches grammaticales et historiques.
Czambel avait à Budapest une situation officielle; membre du bureau de la Presse, il était chargé de traduire en slovaque les lois et les ordonnances administratives. Il n'est pas défendu, par conséquent, de supposer que le purisme intransigeant qu'il a toujours affecté et le soin avec lequel il élimine les éléments tchèques, russes et polonais qui se sont peu à peu infiltrés dans le slovaque, en les remplaçant par des formes populaires, n'ont pas été toujours déterminés par des considérations purement philologiques. Témoin oculaire et dans une certaine mesure complice des procédés despotiques du gouvernement, on s'étonne que son patriotisme rigide néglige la menace qui vient de Budapest, pour concentrer son attention sur les prétendus projets de domination tchèque. Un publiciste nous serait justement suspect qui nous conseillerait de nous appuyer sur l'Allemagne pour nous défendre contre la pénétration latine.
Les slavistes les plus autorisés ont immédiatement flairé les intentions secrètes du traducteur magyar. <( Czambel connaît bien les dialectes slaves, écrit Jagié ; mais, dans ses études, on aperçoit la tendance. » Ses travaux, présentés avec une apparence de rigueur scientifique, n'en ont pas moins trouvé quelque crédit et ses conclusions ont été adoptées par l'ethnologue russe Florinsky, que séduisent les thèses aventureuses.
On a l'habitude de diviser les Slaves en trois groupes : Slaves occidentaux, qui comprennent, avec les tribus en grande partie disparues de l'Elbe et de l'Oder qui ne sont plus guère représentées aujourd'hui que parles Vendes ou Serbes de Lusace, les Polonais et les 'Tchèques; — les Slaves orientaux (Russes), — et les Yougoslaves (Slovènes, GroatoSerbes et Bulgares). Auquel de ces groupes se rattachent les Slovaques?
— Aux Yougoslaves, affirme Czambel. Avant l'arrivée des Magyars, les Slaves méridionaux occupaient toute la plaine danubienne et le noyau de leur puissance était situé entre le Râb, le Danube et la Drave. Devant l'invasion hongroise, la population, peu nombreuse, reflua dans les montagnes, et elle commença à la fin du xi« siècle à subir l'influence de ses voisinsde l'ouest. Son caractère primitif ne
se modifia d'ailleurs que lentement, parce qu'au sud elle restait en contact étroit avec les Slovènes, ainsi que le prouvent certains termes qui sont communs aux deux langues et qui ne peuvent pas être antérieurs au xiv' siècle. Sans doute aujourd'hui, le slovaque est plus voisin du tchèque que de n'importe quelle autre langue, mais cette ressemblance actuelle ne prouve rien pour le passé; au début, il était en étroite parenté avec le slavon d'église, ce qui prouve sans conteste sa parenté avec les dialectes méridionaux. Les philologues qui atïirment l'identité du slovaque et du tchèque se sont laissé tromper par des analogies superficielles, parce qu'ils ont eu le tort de n'étudier que la langue écrite, qui, depuis le xv« siècle, est le tchèque, et qu'ils ne se sont occupés que des dialectes de la Slovaquie occidentale, altérés par l'action des influences littéraires. Une étude plus large et plus Iscientifique de l'ensemble des dialectes locaux prouvera que, par son origine et par ses caractères essentiels, le slovaque appartient au groupe yougoslave. « Ne confondons pas les choses, conclut Czambel. N'oublions pas que nous ne sommes pas slaves, mais slovaques ». En d'autres termes, ne cherchons pas un appui au dehors, ne portons 'pas nos regards audelà du Magyarorszâg et soyons les fidèles sujets de la couronne de Saint Etienne.
Gommé on le voit, la théorie de Czambel est fondée sur deux hypothèses ; tout d'abord, c'est l'espoir que ses déductions problématiques seront confîr*f)ées par l'étude des dialectes slovaques, qui est à peine commencée. Il ne semble pas cependant que sa confiance soit partagée par le gouvernement hongrois qui entrave par tous les moyens les recherches scientifiques commencées dans ce sens. Le professeur Pastrnek en a fait la désagréable expérience et il a été forcé par l'hostilité soupçonneuse de l'autorité magyare d'interrompre les études qu'il publiait dans les Slovenské Pohladtj sur les dialectes de la Hongrie supérieure.
Sa deuxième hypothèse, Czambel l'a empruntée à Miklosié qui croyait que le paléo-slave, c'est-à-dire la langue de la première version slave de l'Écriture, était le pannonien. Malheureusement cette théorie a été démontrée fausse et elle n'a plus aujourd'hui de partisan
L'opinion de Czambel ne repose donc sur rien, ainsi que l'ont établi les philologues les plus autorisés, Pastrnek, Vondràk et Jagié. Par tout ce que nous savons de son histoire et de son évolution, aussi bien que par sa physionomie actuelle, le slovaque, au même degré que le tchèque, appartient au groupe slave occidental et il n'est séparé du Tchèque proprement dit que par des différences tout à fait secondaires. En dehors même des preuves historiques, l'expérience quotidienne suffit à en témoigner. Chaque année, des milliers de paysans slovaques parcourent la Moravie et la Bohême ; ils n'éprouvent pas plus de difficultés à se faire entendre que n'en éprouvent, à Paris, les ouvriers qui descendent du Massif central. Il est vrai que, voisins de la Pologne et de la Russie les habitants de la Hongrie septentrionale ont accepté un assez grand nombre de termes que le tchèque ne connait pas, mais sans que ces infiltrations aient en rien altéré le caractère fondamental de leur idiome et sans que ces différences superficielles autorisent à faire du slovaque une langue distincte.
Florinsky, qui l'a soutenu, a été victime d'une erreur de
méthode : il a comparé uniquement le slovaque avec les textes littéraires tchèques contemporains, où fourmillent les néologismes introduits depuis le début du xix" siècle et où la langue populaire s'est en partie transformée sous des influences savantes. Il a négligé de tenir compte des documents vieux-tchèques et des dialectes qui lui auraient fourni des preuves décisives de l'évidente fraternité linguistique qui unissait les tribus de l'Elbe supérieure et des Karpates. En réalité, le slovaque et le tchèque ne sont pas deux langues distinctes, mais deux branches d'une même langue qui ont été soumises a des influences divergentes; elles ont suivi le même développement organique, mais ne se trouvent pas l'une et l'autre au même stade. Sur certains points, l'évolution du slovaque est plus avancée que celle du tchèque ; sur d'autres, il retarde sur lui ; sous ces variétés extérieures, le philologue reconnaît sans peine l'identité réelle des deux rameaux sortis de la même souche et nourris de la même sève.
Les langues sont des êtres vivants qui sont soumis aux lois générales du développement. M. Meillet était ainsi parfaitement fondé à supposer que, si le slovaque et le tchèque n'étaient pas encore, à proprement parler, des langues distinctes, ils paraissaient destinés à le devenir dans un avenir assez rapproché. Il supposait naturellement que les conditions politiques etsociales qui, depuis un demi siècle, tenaient éloignés les uns des au très les Slovaques et les Tchèques, continueraient à exercer leur influence dans un sens séparatiste. Au point de vue tchécoslovaque, la guerre actuelle est survenue à l'heure psychologique; preuve nouvelle— elles sont innombrables — de la prodigieuse sottise qu'a commise l'Allemagne, quand elle a voulu forcer les étapes et brusquer un triomphe que lui préparait notre aveuglement général. Quelque épouvantable que soit la crise actuelle, elle a été un bonheur pour l'humanité qui s'enlisait peu à peu dans la vase germanique. La folie de Guillaume II et de son pauvre complice, François-Joseph, nous a réveillés juste à temps pour nous permettre d'échapper aux fers qu'on nous préparait.
Les Magyars ont toujours cherché à excuser leur tyrannie en accusant les Slovaques de compromissions criminelles avec les Tchèques. La tentation était grande pour les opprimés, à qui leur frères de Cisleithanie étaient hors d'état d'offrir une protection efficace, d'essayer do désarmer leurs adversaires en rompant tout lien avec le dehors. Les timides, qui sont partout la majorité, prêtaient une oreille complaisante aux diplomates qui, pour des raisons plus ou moins honorables, conseillaient à leur peuple de prouver son loyalisme en évitant tout ce qui ressemblait de loin à une conspiration contre la patrie magyare. Ces menées s'étaient heurtées jusqu'à présent à la résistance instinctive du bon sens national qui apercevait les dangers de l'isolement en face d'un ennemi supérieur; il serait téméraire d'affirmer cependant qu'à la longue cette propagande séparatiste n'eût pas produit quelques résultats. Elle a été arrêtée net par les événements actuels, au moment où, sous la pression des circonstances, la conscience de l'unité nationale risquait de s'oblitérer. Ils ont ravivé les sentiments de solidarité qui ont leur origine profonde dans la communauté de langue et de race et que les événements historiques n'ont jamais laissé prescrire. Sans vouloir dire que l'his-
toire de la Slovaquie se confond avec celle de la Bohême — ce qui serait excessif — , elle en est du moins le reflet et comme le prolongement. Toutes les fois que les liens se relâchent entre les deux pays, les Slovaques retombent dans une sorte de pénombre et leur existence n'est plus guère marquée que par leurs soufrances. E. D.