‹ La Nation tchèque (volume 3)Chapitre 67 sur 100 · LA CULPABILITÉ DE L'AUTRICHE-HONGRIE · texte numérisé non relu

LA CULPABILITÉ DE L'AUTRICHE-HONGRIE

Pierre Bertrand. — L'Autriche a voulu la grande guerre (Éditions Bossard, Paris 1916).

L'Autriche-Hongrie a trouvé parmi les Alliés de la Triple-Entente, en France surtout, d'ardents défenseurs. Ils forment ce que M. Frédéric Masson appelait récemment « l'armée austro-hongroise à Paris ». Un livre comme celui de M. Pierre Bertrand ne peut être qu'utile, car c'est une arme braquée sur cette armée austro-hongroise ; une arme massive, solide, apte à briser les retranchements des amis de nos ennemis.

La censure, en coupant une partie de sa préface, n'a pas permis à M. Bertrand de nous dire quelle conclusion impose son consciencieux ouvrage. Nous la connaissons d'ailleurs : il faut démembrer l'Autriche-Hongrie. Nous connaissons aussi ceux qui s'opposent à ce démembrement, et que M. Bertrand n'a pas été autorisé à désigner. Qu'importe? du reste ; le réquisitoire est là, étayé d'arguments nombreux, pressés et précis. Il éclaire la justice, lui montre du doigt le coupable qu'il faut punir. Il faut le punir non seulement pour venger ceux qu'il a fait souffrir et ceux qu'il a fait périr, mais pour l'empêcher de nuire plus encore et d'être plus longtemps un obstacle au droit et à l'équité. Il faut le punir pour délivrer ceux qu'il tient sous son joug ; pour libérer tous ces Slaves qu'il entraîne de force et qu'il a obligés à combattre dans les rangs germano-magyars, contre leurs frères de race, contre leurs propres intérêts et en faveur de leur asservissement. Car, et c'est là ce que nous démontre M. Bertrand, en se fondant sur les livres diplomatiques, sur \e Livre Rouge austro-hongrois surtout, l'Autriche a voulu la guerre et contre la Serbie et contre

la Russie.

Au milieu de la tranquillité de l'Europe, troublée seulement parles conflits intestins de la jeune Albanie, l'attentat de Sarajevo eut une énorme répercussion. Cette fin brutale d'un homme, d'un père, qui était en même temps un prince énigmatique et sombre, éveillait la compassion et pourtant apportait en beaucoup d'endroits un certain soulagement. Personne ne songeait à approuver les mains criminelles qui venaient de briser deux existences ; tous et partout sympathisaient avec le vieil empereur pour qui le sort semblait si cruel ; tous et partout compatissaient au deuil des orphelins archiducaux ; tous et partout ceux qui avaient quelque raison de ne pas aimer François-Ferdinand, oubliaient leur rancune pour saluer les dépouilles d'un prince redouté de son vivant. Car, énigme dangereuse, l'archiduc héritier était craint. On connaissait ses ambitions, on le savait « pénétré de l'esprit militaire », comme

a dit la Danzer's Armeezeitung ; aussi voyait-on disparaître en lui le chef belliqueux que l'on redoutait, et l'on respirait plus à l'aise. Nous avons eu l'occasion de noter cette impression en Autriche même, lorsque se répandit, dans l'après-midi du 28 juin, la terrible nouvelle. En voyant des gens à la fois consternés de la mort du prince et ravis de la paix qu'elle assurait, nous songions involontairement à l'embarras de Gargantua, ne sachant s'il doit pleurer la mort de sa femme ou se réjouir de la naissance de son fils.

Comment s'étonner alors que l'impression ressentie par certaines populations de la Monarchie danubienne, le peuple serbe l'ait éprouvée aussi. Les Serbes savaient ce qu'ils pouvaient attendre de l'archiduc défunt, de même que François-Ferdinand connaissait leurs sentiments à son sujet. Danev, l'ancien premier ministre bulgare, parlant, le 8 juillet 1914, dans la Trgovinski Vestmk de la victime de Sarajevo, rapportait ce mot qu'il avait entendu de sa bouche : « Les Serbes me regardent comme leur plus grand ennemi. Mais ils ont tort. La preuve, c'est qu'en 1908, alors que la crise bosniaque battait son plein et que tout était préparé contre la Serbie, je fus presque le seul à m'opposer à une action armée. C'est donc à moi seul que la Serbie doit de n'avoir pas été écrasée ». François-Ferdinand étant le chef suprême des armées austro-hongroises, les Serbes n'ignoraiant pas qui avait tout préparé contre leur pays. Ils savaient bien aussi que seule leur soumission du 31 mars 1909, et non pas l'opposition de l'archiduc leur avait évité d'être écrasés. Comment, d'ailleurs, auraient ils pu ne pas considérer comme leur ennemi celui qui, après l'affaire de Bosnie- Herzégovine, leur chercha noise si souvent à tout propos et même hors de propos ? C'est pourtant, en somme, le seul grief sérieux que le Livre Rouge relève contre le gouvernement serbe. Elle lui reproche le soulagement que semblèrent éprouver certains Serbes en apprenant que celui qui, tant de fois, avait préparé contre eux les armées austro-hongroises venait de disparaître. Voyons, du reste, avec M. Pierre Bertrand, les rai.sons qu'invoque le gouvernement de François-Joseph pour s'attaquer à la Serbie.

Le 31 mars 1909, dit en substance la Note autrichienne, la Serbie s'est engagée « à changer le cours de sa politique actuelle envers l'Autriche-Hongrie pour vivre désormais avec cette dernière sur le pied d'un bon voisinage ».

a) « Or, l'histoire de ces dernières années, et notamment les événements du 28 juin, ont démontré l'existence en Serbie d'un mouvement subversif dont le but est de détacher de la monarchie austro-hongroise certaines parties de ses territoires... »

b) « Le Gouvernement serbe, loin de satisfaire aux engagements formels contenus dans la déclaration du 31 mars 1909, n'a rien fait pour supprimer ce mouvement...»

c) « Cette tolérance coupable du Gouvernement royal de Serbie n'avait pas cessé au moment où les événements du 28 juin dernier en ont démontré au monde entier les conséquences funestes.

Il résulte des dépositions et aveux des auteurs criminels de l'attentat du 28 juin, que le meurtre de Sarajevo a été tramé à Belgrade, que les armes et explosifs dont les meurtriers je trouvaient être munis leur ont été donnés par des officiers et fonctionnaires serbes faisant partie de la Narodna

Odbrana, et enfin que'le'passage en Bosnie des criminels et de leurs armes a été organisé et effectué par des chefs du service frontière serbe ».

Comment « l'histoire de ces dernières années » démontre t elle (a) qu'il existe en Serbie « un mouvement subversif » contre la Monarchie austro-hongroise? La presse serbe, dit le Livre Rouge, ne nous a pas ménagés. Épluchés avec toute la Griindlichkeit dont les bureaux germaniques sont capables, les journaux serbes, de 1910 à 1914, fournissent une dizaine de pages d'extraits ou de résumés qui montrent que la Serbie ne se consolait pas de l'annexion delà Bosnie- Herzégovine, désapprouvait le projet que le roi Pierre avait formé, en 1911, de se rendre à Vienne, prévoyait une guerre avec l'Autriche Hongrie ou prédisait à la monarchie des Habsbourg le sort de la Turquie. Il est vrai que le comte Berchtold, dans son Mémoire du 25 juillet 1914 (1), cite une phrase de la Samouprava, « qui tient de si près à l'office des Affaires étrangères de Belgrade », laquelle phrase est terriblement compromettante pour le gouvernement serbe : « Ce n'est pas à l'aide d'excès et d'injures que nous exprimerons le véritable patriotisme. Seul un travail calme et digne mène au but. » Voilà qui est subversif. Sans nous donner autant de peine que les bureaux du Ballplatz, nous pourrions trouver dans la presse autrichienne ou hongroise un volume d'articles d'une violence inouïe contre la Serbie. La Militarische Rundschau, qui tient de si près au Ministère de la Guerre d'Autriche-Hongrie; la Danzer's .(4rmee^ei<M/i(7, où s'exprime l'État-Major général, et la cléricale Reichsposst, qui avait des attaches si étroites avec l'archiduc héritier, fourniraient à elles seules une abondante provision. Qu'est ce que cela prouverait? Tout simplement que lAutriche-Hongrie, qui « place la presse sous la surveillance de l'État (2), est responsable de la violence de ses journaux alors que la Serbie, où la presse est libre comme dans tous les pays démocratiques, ne l'est pas des siens.

Aussi bien n'est-ce pas le seul argument de la diplomatie habsbourgoise : il y a encore la Narodna Odbrana et les associations qui lui sont affiliées, (( qui s'adonnent à la propagande contre la monarchie auslro hongroise. » Où et comment la Narodna Odbrana et ses affiliés se livrent-ils à cette propagande? Ni l'ultimatum, ni le Livre Rouge ne le disent. « Le Gouvernement, répond la Serbie, ne possède, et la Note du Gouvernement impérial et royal ne lui fournit non plus aucune espèce de preuve que la Narodna Odbrana et les associations similaires se seraient livrées, en la personne de l'un de leurs membres, à des agissements criminels de ce genre jusqu'à ce jour. » — « La propagande hostile à la Monarchie, réplique le Ballplatz (3), entreprise par la Narodna Odbrana et les associations qui lui sont affiliées, embrasse, en Serbie, tout le monde officiel; il est donc absolument inadmissible que le gouvernement royal serbe prétende ne rien savoir (4). La Serbie

(1) Licre Rowjn austro-honurois, n» 19.

(2| Observations du Gouvernement austro-hongrois à la réponse serbe.

13) id. . ; j

(4; On ne peut considérer comme preuves ni les e.xtraits tendancieusement interprétés par le gouvernement austro-hongrois du Livret de la Narodna Odbrann (Annexe 2 du Mémoire), ni les rapports confidentiels ou les témoignages suspects invoqués aux annexes 5, 6, 7 et 10, pour la bonne raison que l'Autriche nous a habitués â ses faux et que, si le gouvernement austro-hongrois

et l'Europe, qui avait déjà (1909) vu l'Autriche-Hongrie, dans les procès de Zagreb et l'affaire Friedjung, accuser une autre société serbe, le Slovenski Jug, de forfaits semblables qu'elle prouvait par des faux avérés, devaient se juger satisfaites et croire sans discussion tout ce qu'affirmait le gouvernement austro-hongrois!.

Le gouvernement démocratique serbe ne pouvait donc (h) museler sa presse, qui ne faisait rien de pire que celle du voisin, ni dissoudre des associations contre lesquelles aucune charge n'était établie. Il ne pouvait davantage intervenir dans l'affaire de Sarajevo (c) ni faire des recherches à son sujet, car il eût alors reconnu que la Serbie y avait participé. Il devait donc attendre que la diplomatie austro-hongroise l'en priât. Les autorités serbes devaient être d'autant plus circonspectes que, dès le 29 juin, avant donc toute enquête, l'officiel Bureau impérial-royal de Presse austro-hongrois prétendait rendre « l'étranger » responsable du drame. Cet «étranger», il le précisait même dans une autre note, communiquée le même jour, et qui disait : « K. K. Korrespondenz Bureau, 29 juin 1914. — Les deux criminels, internés à la prison de la garnison, ont toujours une conduite cynique. Ils se montrent insolents envers lesfonctionnairesenquèteursetnefontpas preuve du moindre repentir. Il semble, au contraire, qu'ils soient heureux de la réussite de leur acte impie. A la plupart des questions, ile ne répondent pas; ils NE NIENT PAS (remarquons bien que l'agence officielle n'ose pas dire qu'ils avouent) néanmoins avoir reçu les bombes à Belgrade, de deux comitadjis, paraît-il. De même, ils reconnaissent avoir agi en plein accord. Ils avaient décidé que, si l'attentat ne réussissait pas à l'un, l'autre devait le renouveler. Princip donne l'impression d'un garçon très intelligent et répond d'une façon précise à toute question. » A quoi visait ce communiqué, dont nous ne nous chargeons pas d'expliquer les contradictions? Indiscutablement à pousser la Serbie à faire une enquête qui l'eût compromise en montrant qu'elle reconnaissait que des Serbes avaient pris une part quelconque au complot.

Comme le fait remarquer M. Bertrand, le Licre Rouge montre implicitement cette tendance. Du 28 juin au 23 juillet, jour où fut remis l'ultimatum, il ne mentionne aucune communication du gouvernement austro-hongrois au gouvernement serbe. Ils se contente d'enregistrer les rapports de ses agents de Belgrade, de Nich ou d'Uskub sur l'impression produite en Serbie par l'attentat. En date du 30 juin (M. Bertrand nous permettra, à ce propos, de lui signaler deux coquilles: page 36, il parle d'une dépêche envoyée le 27 juin au sujet de l'attentat et, page 38, d'une autre envoyée le 31 juin) donc en date du 30 juin une démarche a été faite à Belgrade par le chevalier von Storck, conseiller à la Légation austro-hongroise, qui en fait part à son gouvernement. « Le trop sensible et susceptible conseiller de légation, dit M. Bertrand, écrit qu'il a demandé à Pachitch: Quelles mesures la police royale avait prises ou comptait prendre pour suivre la piste des auteurs de l'attentat notoirement tramé en Serbie.)) A quoi le ministre des

avait jugé ces pièces comme dignes de contrôle, il les aurait ou communiquées au gouvernement serbe ou même seulement invoquées dans les observations h la Réponse seroe, chose qu'il n'a pas faite.

Affaires Étrangères répond « que jusqu'ici la police ne s'était pas occupée de cette affaire (1)». Donc le chevalier von Storck, qui n'a reçu ni avis ni « dépositions », ni «aveux des auteurs criminels,» pose en principe que le crime a été ((notoirement tramé en Serbie». Prie t il au moins le gouvernement serbe défaire une enquête? Non, il se contente de demander si elle en a fait ou si elle en fera une et encore faut-il noter qu'il pose cette question de sa propre autorité. Le Livre Rouge ne dit pas qu'ordre lui ait été donné à ce sujet et une note officielle communiquée à la presse austro-hongroise, le 3 juillet, par le K. K. Korrespondenz Bureau, prouve le contraire. La voici exactement traduite : ((Avant-hier ont'eu lieu à Vienne des consultations entre le comte Berchtold, ministre des Affaires Étrangères, le chef de l'État-Major général et le ministre de la Guerre, chevalier de Krobatin. On a annoncé après ces consultations que des démarches seraient faites à Belgrade, près du gouvernement serbe, pour qu'il enquêtât de son côté au sujet des complices des criminels de Sarajevo. Cette information est démentie». Donc aucune démarche ne fut faite avant l'ultimatum du 23 juillet, pas même en réponse à la démarche spontanée du ministre serbe à Vienne, M. Jovanovitch qui, le 30 juin, exprimait au baron Macchio la réprobation du gouvernement serbe pour l'attentat de Sarajevo et l'assurait que la Serbie ne tolérerait sur son territoire ni agitation, nientreprisecriminelleîoudélictueuse, et qu'elle n'hésiterait pas à traduire en justice les complices des meurtriers s'il y en avait en Serbie. (2)

Mais le Livre Rouge,p\us instructif encore par ce qu'il omet que par ce qu'il contient, ne mentionne pas cette démarche, non plus que les déclarations que, quelques jours plus tard, M. Pachitch priait son représentant à Vienne de faire au Gouvernement austro-hongrois. ((Nous accueillerons la réclamation de l'Autriche-Hongrie, disait le premier Ministre serbe, au cas où elle demanderait que certains complices se trouvant en Serbie, — s'il y a en a, bien entendu, — soient traduits devant nos tribunaux indépendants pour être jugés». (3)

Il ne semble pas que le gouvernement austro-hongrois ait répondu à ces raisonnables propositions. Il avait de bonnes raisons pour n'y pas répondre. L'une de ces raisons est justement notée par M. Bertrand. Elle ressort nettement de la pièce n" 9 du Livre Rouge, qui émane du comte Berchtold. (( Dans ses recommandations au comte Mensdorff pour obtenir de l'Angleterre « un jugement objectif M sur la Note, il le prie de faire observer à Sir Edward Grey que la Serbie avait eu toute facilité d'enlever à la démarche autrichienne son caractère comminatoire. « Elle aurait pu prendre spontanément, écrit-il, toutes les » mesures nécessaires pour ouvrir en territoire serbe une » enquête sur les auteurs de l'attentat du 28 courant (4) et )) en découvrir les complicités qui, en ce qui concerne l'at- » tentât, conduisent, la preuve en est faite, de Belgrade à

(1) Liera Rouge austro-hongrois, n» 2.

(2) Lii:re Bleu, serbe, n" 5.

(3) Liore Bleu serbe n" 30.

(4) Cette dépêche étant écrite le 23 juillet, il faut lire. : l'attentat du n 28 juin » et non du « 28 courant ». Nous pourrions aiouter à la note de M. Bertrand que cette erreur — impardonnable de la part d'un diplomate — tend à prouver que la dépêche date de la tin de juin et que déjà l'ultimatum était prêt à o'ette époque.

» Sarajevo. Jusqu'à ce jour, le Gouvernement n'a encore rien » entrepris à cet égard, quoiqu'un grand nombre d'indices » notoirement connus nous permît de remonter à Belgrade».

Je ne pense pas que l'on puisse rien imaginer de plus perfide que ces quelques lignes. Le 30 juin, il était absurde d'insinuer que le Gouvernement serbe aurait dû ouvrir une instruction sur un crime commis dans un État voisin par des hommes dont on ne connaissait même pas encore la nationalité. Le 23 juillet, c'était absurde, odieux et maladroit. A parler net, cela équivalait à dire son mécontentement et sa déception de ce que le Cabinet de Belgrade ne se filt pas empressé de reconnaître que sa culpabilité était probable, sinon certaine ».

II y a, à la non acceptation des propositions spontanées de la Serbie, une autre raison, et péremptoire, que M. Bertrand n'a pas vue. Si le gouvernement austro-hongrois avait accepté, comme l'eût fait tout État pacifique et soucieux de justice, que les autorités serbes ouvrissent une enquête sérieuse, il devait leur communiquer le dossier de l'affaire. Il fallait établir que la preuve était réellement faite de complicités à Belgrade. Mais, le comte Berchtold l'avoue lui-même maladroitement, on n'avait que des indices notoirement connus; et des indices, si nombreux soient ils, ne constituent pas une preuve. N'eût-il pas, d'autre part, été dangereux pour la Monarchie austrohongroise de communiquer un dossier et de faire faire une enquête qui aurait sans doute abouti à faire découvrir des complicités, des incitations, ailleurs qu'en Serbie, en Autriche-Hongrie même? Le seul moyen d'empêcher que cette enquête fût faite impartialement était de ne rien communiquer à la Serbie et de l'obliger à accepter la collaboration de la police austro-hongroise. C'est ce que demandait l'ultimatum, et nous pourrions, non sans fondement, retourner au Gouvernement autrichien l'observation qu'il adressait au gouvernement serbe : (( Comme il voulait se soustraire à tout contrôle de la procédure à entamer, qui, conduite correctement, lui aurait donné des résultats qu'il ne désirait absolument pas », le gouvernement autrichien a décidé, de sa propre autorité que (( le droit international public a aussi peu à voir avec cette question que le Code de procédure criminelle ». lia donc remplacé le droit international public et le Code de procédure criminelle par le droit du plus fort et lancé un ultimatum qu'il savait inacceptable et qui devait entraîner la guerre, une guerre qui aurait, d'ailleurs, coupé court à toute enquête, à toute recherche compromettante.

L'Autriche avait, dès le jour de l'attentat, signifié son désir d'attaquer la Serbie. Elle l'exprimait le 28 juin dans l'officielle Wiener Zeitung qui, après avoir vanté les mérites de l'archiduc défunt et montré la douleur des peuples de la Monarchie, ajoutait : « Aujourd'hui, les populations de l'Autriche-Hongrie renouvellent le vœu de défendre ù jamais l'éclat de la couronne et l'honneur delà monarchie ». Contre qui fallait-il défendre (( l'éclat de la couronne et l'honneur de la monarchie »? Qui songeait à les attaquer? Nous retrouvons un écho de ces menaces dans deux documents signés par le vieil empereur. Le 6 juillet, dans un

ordre du jour à sa flotte et à son armée, François-Joseph dit : « Je suis convaincu que, dans toute situation difficile devant laquelle nous pourrions nous trouver, l'Autriche Hongrie peut compter, pour sa défense, sur son armée et sa flotte, inébranlablement fidèles à leur devoir ». Le 28 juillet enfin, dans son manifeste à « ses peuples », l'empereur écrit : « Les agissements d'un adversaire plein de haine m'obligent, pour défendre l'honneur de ma Monarchie, pour protéger son autorité et sa puissance, pour garantir sa position, à prendre en main le glaive, après de longues années de paix ». On voit donc nettement à qui, le 28 juin, en voulait l'officielle Wiener Zeitung à laquelle François- Joseph emprunte les termes mêmes de son manifeste.

Le désir belliqueux de l'Autriche-Hongrie démontré, nous convenons avec M. Bertrand qu'une question se pose. « S'il est bien établi que l'on ait eu, à Vienne, la ferme résolution de ne pas ménager la Serbie, de ne lui marquer aucun égard, de ne rien tenter qui pût éviter le conflit, de ne rien négliger qui fût susceptible de le provoquer et de l'aggraver, est-il aussi bien établi que, devant l'alarme de l'Europe et son insistance, on ait toujours gardé la même attitude de hautaine intransigeance, que l'on se soit refusé jusqu'au bout à tout effort de conciliation? »

C'est en se fondant sur la déclaration serbe du23 mars 1909 que l'Autriche-Hongrie, dans son ultimatum, réclame diverses mesures à la Serbie. Or, le comte Berchlold luimême, dans sa note collective du 22 juillet 1914 aux ambassadeurs austro-hongrois, reconnaît qu'en n'observant pas les clauses de cette « déclaration solennelle », le gouvernement serbe « s'est mis en contradiction avec la volonté de l'Europe » (1). H est donc logique de conclure que l'Europe, dont on n'observait pas la volonté, était tout entière juge de l'affaire et que, dès lors, cette afïaire devait lui être soumise. M. Berchlold pense autrement. Selon lui, en envoyant son ultimatum, il est persuadé que son gouvernement « se trouve en plein accord avec les sentiments de toutes les nations civilisées ». Il télégraphie, d'autre part [Liore rouge, n° 9), au comte Mensdorff, le 23 juillet, que les exigences austro-hongroises sont très naturelles, et il ajoute : (( Nous ne pouvons pas les laisser devenir matière à discussions et à compromis, et, en considération de nos intérêts politiques et économiques, il nous est impossible d'accepter une méthode politique qui permettrait à la Serbie de prolonger à sa guise la crise. qui vient de s'ouvrir. » En France le comte Szécsen, fait, le 24 juillet, à M. Bienvenu- Martin, une déclaration plus précise encore : « Je fis, dit le diplomate, ressortir qu'il s'agissait d'une question devant être réglée directement entre la Serbie et nous (2). Le même jour l'Autriche faisait appuyer cette prétention par l'Allemagne. « Conformément à ses instructions, télégraphie en effet le comte Szécsen, le baron de Schoen déclarera aujourd'hui à Paris, que notre controverse avec la Serbie est, de l'avis du Cabinet de Berlin, une affaire ne concernant que l'Autriche et la Serbie (3). » Ce même 24 juillet, enfin, le comte Szâpâry faisait à la Russie semblable notification. (( Les résultats obtenus par notre propre enquête, dit cet ambassadeur à M. Sazonov, étaient suHisants pour

1) Licre Rou'je, n' 8.

2| id. n' 11.

(3) ici. n' 12

justifier notre intervention dans une afïaire concernant uniquement l'Autriche-Hongrie et la Serbie (1).» La Grande Bretagne eut connaissance de cette « localisation » par une copie de la note de M. de Schoen, qui fut remise à Sir Edward Grey par le prince Lichnowsky, ambassadeur d'Allemagne.

Les puissances de la Triple-Entente eurent le tort, qui prouve leur désir d'assurer la paix, d'accepter cette « localisation » immorale qui permettait au loup de dévorer tranquillement l'agneau. Il faut dire pourtant, que ni l'Angleterre, ni la France, ni surtout la Russie, ne restèrent indifférentes au sort de la petite Serbie. En présence de l'étendue des exigences austro-hongroises et du court espace de temps accordé au Gouvernement serbe pour leur examen et leur acceptation totale, on songea à demander une prolongation du délai. Ce délai permettrait d'étudier à loisir et les demandes-formulées et le « dossier élucidant les menées serbes et les rapports existant entre ces menées et le meurtre du 28 juin », dossier que le Gouvernement impérial et royal tient à la disposition des « Puissances intéressées », mais qui ne leur fut adressé que le 25 juillet, le jour où l'ultimatum arrivait à échéance. La réponse de l'Autriche Hongrie fut, on devait s'y attendre, très simple. Elle ne communiquait pas un dossier pour qu'on pût l'examiner, par conséquent, elle ne pouvait accorder de prolongation de délai [Liore Rouge, n»» 20 et 21). Du reste, cette prolongation eût été dangereuse. Elle eût permis, Sir Edward Grey l'avait dit le 24 juillet au comte Mendroff, « d'exercer une action à Belgrade (2) ». Or c'est une chose que le gouvernement austro-hongrois ne désirait aucunement. Il avait posé à la Serbie des conditions que tout le monde — même les journaux allemands — trouvait inacceptables ; il eût été fâché qu'on les lui fît accepter : il voulait la guerre.

(A suivre). Jules Chopin.

BIBLIOGRAPHIE

André Duboscq : La Hongrie d'hier et de demain

(Bloud et Gay, Paris).

Nous ne saurions trop recommander la lecture de l'excellente brochure de M. André Duboscq. Elle n'est pas longue, mais pour l'écrire, il fallait une connaissance ancienne de la question et aussi, — ce que rien ne remplace, — une vue directe du pays et des hommes. Un des mérites essentiels de M. Duboscq, c'est qu'il parle moins des nationalités allogènes, que nous commençons à connaître assez bien, que des Magyars. Les quelques pages qu'il nous donne sur l'organisation politique et sociale du pays, le rôle de la noblesse, le Parlement, le régime électoral, sont précises et claire ; elles apprendront au lecteur ce qu'il est indispensable qu'il sache pour reconnaître l'impossibilité d'arracher la Hongrie à l'influence allemande, tant que la monarchie dualiste n'aura pas été disloquée.

Si quelques personnes sont enCore disposées à prendre

(1) Liera Rouge, n° 14.

(2) id. n' 10.

au sérieux l'opposition magyare et les programmes fastueux et vides du comte Karolyi, M. Duboscq apporte la preuve que les chefs de cette opposition sont les complicps et les instruments de M. Tisza ; le premier ministre se sert d'eux à la fois pour ménager à son pays une voie de retraite, le jour où les armées russes deviendront trop menaçantes, et pour obtenir de Berlin les secours dont la Hongrie a besoin et les concessions qu'elle désire pour l'avenir.

Il est possible que quelques Magyars éprouvent un certain goût pour la littérature française, bien que, pour ma part, dans mes divers séjours à Budapest, assez courts il est vrai, je n'en aie pas aperçu de trace bien significative; — dans tous les cas, ces sympathies platoniques ne se sont jamais traduites dans les faits. La politique magyare depuis 1866, c'esl-à-dire depuis que la Hongrie existe, a pté résumée à merveille par le comte Jules Andrasy, dans la Neue Freie Pres.se du 6 novembre 1915 : « L'allié naturel des Hongrois, c'est l'élément allemand d'Autriche et, par-delà celui-ci, l'empire allemand. »

La guerre a permis aux Allemands d'achever la conquête qu'ils avaient commencée depuis un demi-siècle. (( Nous avons vu la Deutsche Bank prêter 100 millions pour exploiter des mines et des usines en Transylvanie; Henkel- Donnersmark donner 20 millions à une banque de Budapest; les armateurs de Brème et de Hambourg, Ballin et Heineken, se rendre à Budapest pour créer une ligne de navigation partant de Fiume... Pour le transport des céréales roumaines, les Allemands ont organisé tout un système de chalands et de remorqueurs et, dans le défilé des Portes de fer, un halage mécanique perfectionné... Deux mille wagons de céréales passent journellement au lieu de quatre cents au début. Peut-on espérer que cette organisation allemande disparaisse après la guerre? C'est le commencement de l'exploitation de la Hongrie par l'Allemagne. Elle serait l'instrument de la prospérité de l'Empire après la paix, comme elle aura été l'instrument de sa résistance pendant la guerre ».

M. Duboscq aurait pu ajouter, et il sait mieux que nous, que la politique insensée que dictent au comte Tisza et à ses acolytes leur terreur des nationalités allogènes et les exigences à courte vue d'une aristocratie obérée qui se soutient au pouvoir par la violence et la fraude, aurait pour premier résultat, si l'Allemagne triomphait, la disparition de la race magyare dans un assez bref délai. — Le cheval s'aperçut qu'il avait fait folie; —- mais il n'était plus temps; déjà son écurie — était prête et toute bâtie... — Il y mourut en traînant son lien. — Nous ne sommes pas les ennemis des Magyars quand nous les empêchons de commettre un suicide et en les écartant des bras qui ne s'ouvrent sur eux que pour les étouffer, nous reprenons la politiquede Louis XIV. L'excellence de notre cause éclate du fait que notre triomphe sera le salut même de nos adversaires. Seulement, nous serons sages de prendre nos sûretés et, comme les Magyars sont décidément trop tendres à la tentation et qu'ils sont sans défense contre la séduction des Circés berlinoises, il est nécessaire de les protéger par une solide barrière. Les Tchèques et les Yougoslaves, établis sur le Danube, veilleront sur une vertu qui a subi trop d'assauts pour que nous nous fiions à ses seules résolutions. E. D.

LE MONDE SLAVE

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