‹ La Nation tchèque (volume 3)Chapitre 68 sur 100 · LE SOLDAT RUSSE · texte numérisé non relu

LE SOLDAT RUSSE

Tatiana Alexinsky. Parmi les blessés. — Carnet de route d'une aide-doctoresse russe (Colin, 1916).

Après avoir travaillé comme infirmière dans un train sanitaire russe pendant une année entière, Mme Alexinsky jette un coup d'œil en arrière et note rapidement ses impressions, ses souvenirs, ses émotions diverses près du front ou au chevet des blessés qu'elle ramenait à l'arrière. Le volume qu'elle publie aujourd'hui, court, simple, sincère — 170 petites pages — laisse dans l'esprit du lecteur une impression profonde, parce qu'il évoque d'une manière saisissante l'ôme même de la Russie.

Le soldat russe, blessé ou non, y occupe la première place. Nous le connaissons déjà par les grands romanciers qui ont décrit avec tant d'amour la vie des champs sur la terre russe; car le soldat russe est presque toujours un paysan, ou, s'il a travaillé dans les villes, quelques mois de guerre, la vie des tranchées et le voisinage de ses camarades ont vite effacé les traces qu'avait pu laisser sur lui l'atmosphère étouffée des grandes agglomérations.

Son courage ne ressemble pas à celui des autres soldats alliés; il est fait avant tout de foi, de renoncement et d'oubli de soi-même. Il voit dans la guerre une lutte sainte, et la profondeur de son sentiment religieux lui fait affronter sans hésitation les pires souffrances. Lorsque sa croix lui parait trop lourde, il entre dans une église, se prosterne devant l'autel et se relève rasséréné. » Un jeune soldat s'approche du kiste (1); il jette une monnaie de cuivre dans le tronc qu'on y a placé et prend un menu cierge. Longuement et attentivement, il regarde le kifite comme s'il y cherchait quelqu'un. Enfin il allume son cierge, le place devant un des saints, s'agenouille et prie pendant longtemps... longtemps... Pour qui? Pour ses proches? Pour lui-même? Prie-t il son Dieu de faire cesser les souffrances du monde qui sont devenues ses propres souffrances? Toujours est-il que je le vois se lever, le visage calme et satisfait. La prière a fait ce qu'il lui demandait. »

Réconfortés par la prière, les soldats russes sont souriants. Dans les arrêts aux gares, avant l'attaque, « ils dansent ou chantent en accompagnant leurs chansons de lents balancements rythmiques à gauche et à droite. — Êtes-vous toujours aussi gais? dis-je aux soldats, en regardant leurs visages sincèrement joyeux. — Oui, ma petite sœur, toujours, quand nous allons mourir. Tu sais, nous allons directement au combat. Si on doit mourir, on doit mourir gaiement. — Mais pourquoi dites vous ça? On doit vaincre et non mourir. — Eh! ma petite sœur, la victoire vient par la mort. »

Celte foi profonde ne laisse pas de place dans les cœurs pour le découragement et la lassitude; elle fait si bien partie des consciences mêmes que jamais un Russe ne songerait à se glorifier de son courage ou à tirer vanité de ses souffrances. Son humilité est égale à sa volonté de sacrifice. S'il a commis quelque peccadille, cédé à quelque faiblesse, il demande l'indulgence de ceux qui l'entourent,

(1) Grand cadre richement orné qui entoure les images saintes.

sans avoir un instant l'idée de chercher une excuse dans les services qu'il a pu rendre. L'homme est faible; il faut lui pardonner beaucoup. Après un long effort, une détente lui est nécessaire, et s'il peut reprendre haleine sans nuire à la cause qu'il sert, pourquoi ne le lui permettrait-on pas? Mme Alexinsky rencontre dans un train civil deux blessés qui se traînent avec peine; elle les installe. — Pourquoi voyagez-vous tout seuls, sans infirmiers? Vous êtes trop faibles pour cela. — Ma petite sœur (1), nous sommes de votre train sanitaire. Nous nous sommes enfuis du point d'évacuation, sans permission.

Notre convoi devait être envoyé dans une ville de province ; et ma femme habite Moscou. Nous nous sommes mariés au mois de mai, juste avant la guerre. Je veux la revoir. Je m'ennuie sans elle. Vous me donnez tort, ma petite sœur, n'est-ce pas? — Non, je vous comprends bien... Mais vous risquez d'être puni pour vous être absenté sans permission. — A qui peut-elle nuire, mon absence? je ne me suis pas enfui du combat. Oh! là-bas, sur la ligne, nous tenions bien. Mais à présent que je suis blessé et ne suis bon à rien, je peux faire ma petite promenade. Je verrai ma femme. A qui cela peut-il faire du mal ? — De même qu'il juge ses fautes avec une placidité parfaite, sans indulgence el sans colère, le Russe a pour les autres, amis ou ennemis, une bienveillance inépuisable.

Dans un des wagons, se trouve un allemand. « Pendant que j'inscrivais les noms, il était resté couché sur son lit, le visage entre ses mains et sanglotant : « Dites-moi votre nom, lui dis-je en allemand. — Frantz L... — Ma petite sœur, me demandent nos soldats, pourquoi pleure-t-il ? Expliquez-lui qu'il n'y a pas de quoi tant s'affliger. On ne l'a pas tué. Donc, après la guerre, il retouruera chez lui. Il est marié, n'est-ce pas ? A-t il une femme et des enfants ? Demandez-le lui, ma petite sœur, encouragez-le. »...

Je distribue des cigarettes aux soldats : Ma petite sœur, donnez-en une à l'Allemand, me disent les blessés.... Le matin, on nous transmet l'ordre de laisser à Varsovie dix grands blessés russes et tous les prisonniers. Je vais chez Frantz L... etiuidis qu'il restera à Varsovie. Cette nouvelle le trouble et il me regarde avec crainte. Ma petite sœur, me disent les blessés, priez le docteur de laisser cet Allemand avec nous. C'est un brave garçon, cet Allemand. Nous le connaissons bien. Nous sommes bien attachés à lui. Parlez-en au docteur, ma petite sœur ». Le docteur ne peut pas accéder à leur demande, puisqu'il a reçu des ordres supérieurs, mais quelle admirable indulgence, quelle bonté profonde cette prière ne dénote- t-elle pas chez des hommes qui luttaient contre l'Allemand depuis des mois avec une énergie farouche et une constance héroïque!

Vis-à-vis de leurs compatriotes, les soldats témoignent une sorte de tendresse un peu fruste, maladroite parfois, mais admirable par sa simplicité et par la pitié souriante qui déborde de leur cœur. Des femmes se sont engagées dans quelques régiments ; leurs camarades sont pleins de prévenances pour elles. « A une petite station, en face de notre wagon, s'alignent des soldats arrivés tout à l'heure.

(1) En Russie, les infirmières ont le titre de sœurs de charité. Pour s'adresser h elles, on emploie le diminutif de sœur, siestritsa, qui équivaut ft peu près & ma petite swur ou ma clière sœur.

Nous les regardons par les fenêtres. Parmi eux, nous remarquons quatre femmes en uniforme militaire. En attendant l'arrivée des officiers, les soldats s'occupent fraternellement de leurs compagnes : » Tu veux boire peutêtre?» demande l'un d'eux à l'une des volontaires. Et il tient sa théière par le fond tandis qu'elle boit au goulot. Un autre soldat s'approche et présente à l'une d'elle un kalatch (1), à une autre un morceau de saucisson, à la troisième des cigarettes. Elles marchent comme de vrais militaires, leur allure ne se distingue pas de celle des hommes.

Chez tous une patience admirable au milieu des souffrances physiques les plus atroces. Après un combat, sanglant comme le sont tous les combats sur le front oriental, Mme Alexinsky soigne sans relâche les blessés: (( Pendant tout mon travail du soir et de la nuit, dit-elle, je n'ai entendu aucun gémissement ni aucun cri. Seulement plusieurs hommes ont appuyé la tête au muret, perdant connaissance, se sont affaissés sur le plancher. » Une autre fois, elle remarque un soldat dont la position Idi semble étrange. Elle s'approche de lui, et constate qu'il est mort. « A quoi pensait-il en mourant? Ses lèvres sont fortement serrées. Un grand effort se traduit dans l'expression de son visage. On voit qu'il retenait ses cris. »...(( Quelle est votre blessure? Vous en souffrez beaucoup? demande Mme Alexinsky à un soldat? — Ça ne fait rien. Je tâcherai d'avoir de la patience, ma petite sœur, prononce-t-il avec difficulté. Les traits paraissent calmes, mais dans le regard, il y a tant de douleur ! Je relève sa chemise. Les bandages qui garnissent le dos et une hanche sont rougis. Quand je lui refais le pansement, je vois des blessures terribles, profondes, avec des lèvres bleues et déchirées. Comme il a dû souffrir ! Mais il n'a pas poussé une seule plainte. Où prennent-ils pareille force de résignation et de patience ? »

Nombreuses sont les scènes qui éveillent en nous une émotion poignante. Le jour de Noël on distribue dans les tranchées du pain et du sel, du linge et des couvertures; les malheureux soldats n'ont pas vu de pain depuis plusieurs jours. « Je vois devant moi des centaines d'yeux me fixant dans une attente impatiente et suivant chacun de mes mouvements. Je coupe hâtivement morceau sur morceau. Les hommes les enlèvent rapidement. Un d'eux, ne pouvant contenir sa convoitise, ramasse les miettes sur le plancher du wagon et les avale. Ce spectacle de gens ayant faim me parut plus pénible que toutes les blessures que j'avais vues. »

Parfois, au contraire, il se dégage du récit un comique discret, seule vengeance que tire l'auteur des maladresses de l'administration, des mines importantes des snobs incapables, de la terreur panique qu'inspire aux riches bourgeois le nom seul du choléra, de l'attitude méprisante qu'affichaient envers elle, avant la guerre, les personnages hauts placés qui, sous son uniforme d'infirmière, la traitent, désormais de « petite sœur ». Nous visitons avec elle les différents points du front, vivons sa vie, active, généreuse, faite à la fois d'émotions sublimes, de douleurs poignantes et de détails tristes ou gais. Nous traversons diverses provinces où la population l'accueille avec une cordialité plus ou moins vive.

(1) Sorte de petit pain en farine de froment.

Partout une idée uniforme ressort pour nous des faits qui nous sont racontés. Au point de vue moral comme au point de vue matériel, la Russie est un allié inestimable. En quelques mois et malgré quelques tiraillements de détail, des organisations admirables se sont créées qui ont rendu la résistance possible et permis de continuer la lutte, de manière à nous laisser apercevoir maintenant la victoire prochaine. Courageux jusqu'à l'héroïsme, constantjusqu'au martyre, le Russen'abondonnera pasla bataille qu'il a acceptée. D'ailleurs, il sait que son sort est uni à celui des Alliés. Au moment où Madame Alexinsky quitte la Russie pour prendre quelques semaines d'un repos bien gagné, un officier entre en trombe jjans le wagon et crie : « Messieurs, une grande nouvelle nous arrive de France. Les Français ont rompu le front allemand en Champagne. Des milliers de prisonniers sont tombés entre les mains des Français. C'est la victoire! » On se presse autour de l'officier, on discute joyeusement la nouvelle. Et tout le monde sent alors que la collaboration entre les peuples alliés n'est pas un vain mot. Les Russes vivent, depuis deux uns, de la même pensée, de la même espérance que le peuple français. G.

Svetozar Hurban-Vajansky. — Le célèbre écrivain slovaque Svetozar Hurban-Vajansky, est mort le 17 août, à Saint-Martin-de Turcan. C'était, avec Hviedoslav, le plus grand nom de la littérature slovaque contemporaine.

Il disparaît, à l'âge de 70 ans, au moment où sa patrie passe par les plus sanglantes épreuves. Mais il a eu au moins la consolation de voir luire, avant de mourir, les premières lueurs d'un avenir plus heureux pour le peuple auquel il a prodigué toutes les richesses de son âme et dont il attendait la libération avec tant d'impatience. Les Slovaques perdent en lui un poète d'une rare élévation, un nouvelliste de grand talent, un patriote d'une persévérance et d'une énergie inébranlables.

Il a consacré sa vie au bonheur des autres, s'efforçant de répandre la joie autour de lui, fournissant à ses lecteurs les plus pures jouissances intellectuelles.

Svetozar Hurban-Vajansky naquit en 1849 à Hlboké, dans le comitat de Nitra. Son père, Jozef Miloslav, a joué un rôle très important dans le mouvement révolutionnaire slovaque de 1848. En 1874, le futur poète débute au barreau, mais il dut bientôt abandonner son cabinet d'avocat par suite de l'occupation de la Bosnie-Herzégovine, en 1878. De retour dans son pays, il devint rédacteur en chef du journal Ndvodnie Noviny qu'il dirigea jusqu'à sa mort.

11 s'était senti attiré par la littérature dès le début de sa carrière, et il est, avec Hviedoslav, l'un des créateurs de la poésie slovaque contemporaine.

En 1880, il a publié son premier recueil de poésie intitulé Tatry a more (La Tatra et la mer) qui lui a valu un grand nombre d'admirateurs, non seulement en Slovaquie, mais aussi en Bohême et en Moravie. Deux autres ouvrages lyriques qui parurent peu après rencontrèrent le même succès. Il manifesta son talent de prosateur dans des romans et des nouvelles inspirés des écrivains réalistes russes. Dans toutes ses œuvres, dont nous mentionnons surtout le grand roman le Rameau desséché, il stigmatise énergique-

ment l'indifférence des intellectuels slovaques pour l'avenir de leur patrie, et prêche éloquemment la confiance dans la destinée de son pays. Il a noté ses impressions de voyage dans quelques livres agréables à lire.

Comme directeur des Nàrodnie Noviny, il a exercé une influence profonde sur la politique slovaque et il a largement contribué au relèvement de l'esprit national. Il fut naturellement en butte aux brutalités du gouvernement magyar que son activité patriotique exaspérait. Nous ne donnerons qu'un exemple des tracasseries que lui prodiguait l'administration de Budapest. Les amis et les admirateurs de son père avaient décidé d'élever un monument à la mémoire de l'héroïque soldat de la révolution de -1848. L'inauguration avait été fixée au 8 septembre 1897, et les autorités magyares avaient donné leur consentement. Malgré cette autorisation, le jour fixé, des gendarmes, baïonnette au canon, empêchèrent les admirateurs du grand patriote d'entrer dans le cimetière où le monument était érigé, et interdirent à la famille elle-même d'approcher de la tombe. Offensé dans ses sentiments filiaux, Hurban- Vajansky publia, dans son journal, un article virulent intitulé L'hyénisme magyar. Cette protestation si naturelle lui valut deux ans de prison.

Ce n'était d'ailleurs pas la première fois qu'il faisait connaissance avec les cachots hongrois et ce ne fut pas la dernière. Mais aucune persécution, aucune menace ne put ébranler sa résolution de consacrer toute sa vie, toutes ses forces intellectuelles au relèvement du peuple slovaque. S'il n'a pas connu la récompense de ses efforts, il a au moins aperçu les signes précurseurs de la réalisation de son rêve.

Les Ukrainiens. — La littérature ukrainienne vient de perdre le plus grand poète qu'elle possédât depuis la mort de Chevtchénko. Ivan FRANKoest mortàLwôwle 18 mars; avec lui a disparu l'un des plus nobles représentants des Ukrainiens.

Né en 1856 à Nahouyévitchi en Galicie, Franko attira bientôt l'attention par sa protonde connaissance de la littérature, de la langue et de l'histoire ukrainiennes. Candidat après la mort du professeur Okonovsky à la chaire de littérature ukrainienne à l'Université de Lwôw, il fut écarté par les autorités autrichiennes à cause de ses opinions libérales. Il fut ainsi éloigné de la jeunesse et ne put pas exercer sur elle une influence directe; son activité du moins n'en fut pas amoindrie. Savant, poète, romancier, publiciste, Franko a beaucoup contribué à l'éveil national et au progrès de son peuple; dans d'innombrables articles, il a soutenu ses revendications et s'est efforcé de les faire connaître à l'étranger.

Franko était un poète remarquable et ses chants lyriques et philosophiques traduisent dans leur charme poignant la résignation et la mélancolie du peuple ukrainien. Dans ses nouvelles, où il nous a tracé des tableaux réalistes et saisissants de la vie du prolétariat agricole et industriel de Galicie, il nous apparaît comme un apôtre zélé de la justice sociale et un ardent patriote. Ses œUvres sont connues et admirées chez tous les Slaves.

Les rapports de la Russie et de la France. — Pour compléter notre article publié sous ce titre dans notre numérodul5aoat, M.Louis Léger nous communique quelques détails fort intéressants.

L'enseignement du russe a été inauguré en France par M. Léger, le 20 mai 1869, aux Cours annexes dfe la Sorbonne, institués par Duruy. Cinq ans après, en novembre 1874, il a été chargé du cours de russe à l'École des Langues orientales et il a continué son enseignement jusqu'à la fin de l'année 1889. Quand il a quitté l'École pour le Collège de France, à la demande de ses élèves, il a continué son cours à ri'xole des Sciences politiques.

ÉCHOS ET NOUVELLES

La situation politique en Autriche-Hongrie. — La

situation du gouvernement de Vienne est vraiment digne de pitié. Les difficultés intérieures s'accroissent avec les difficultés militaires et la Cour erre, incertaine et flottante, au milieu des expédients contradictoires.

Puisque les procédés terroristes n'ont pas réussi, pourquoi n'essaierait-on pas des méthodes de conciliation ? L'ancien gouverneur de Bohême, Franz Thun, avait peutêtre raison quand il ménageait les Tchèques. — Quelques députés ou quelques journalistes de Bohème ont, par hasard, échappé jusqu'à présent à la prison. 11 y a quelques jours à peine, on essaya de négocier avec eux : Kramâf, Rasin et leurs compagnons ne seraient pas exécutés ; on ne jugerait pas KIofâc et ses amis ; en revanche, l'ordre ne .serait pas troublé et la population, à l'occasion, manifesterait discrètement son loyalisme.

Comme preuve de ses intentions favorables, le gouvernement parlait même de la retraite du prince de Hohenlohe, ministre da l'intérieur et pangermaniste forcené.

Ces avances, — un peu tardives et imposées par les nécessités militaires, — ont été naturellement accueillies avec le mépris qu'elles méritaient. Les Tchèques connaissent la valeur des promesses de François-Joseph.

11 est certain que le ministère voudra le venger de sa déconvenue, et le régime des persécutions va reprendre. — A-t-il jamais cessé d'ailleurs? — Pendant qu'il protestait de ses intentions amicales pour l'avenir, le gouvernement continuait ses rigueurs, confiscations de livres, de brochures, de journaux, séquestre des biens des soldats prisonniers, arrestations et jugements arbitraires, toute la lyre. L'émotion provoquée par la condamnation de Kramâf a seulement convaincu les gens de Vienne que leur intérêt était d'éviter les afïaires retentissantes.

Douceur ou vjolence, menace ou négociations, en Bohême le résultat est le même, c'est-à-dire nul. On n'attend rien des Habsbourgs, tout des Alliés. De là la joie avec laquelle on a accueilli la déclaration de guerre de la Roumanie.

La situation militaire. Épuisement de l'Autriche. —

, L'Autriche a-t-elle été surprise par l'entrée en ligne de la I Roumanie? — Elle l'a affirmé bruyamment, et elle a expli-

qué par cette surprise la retraite de Transylvanie. — Que valent ces déclarations? — Tout juste le même prix que la signature de Guillaume II ou les serments de François- Joseph, c'est-à-dire rien.

Dès 1915, les fortifications de la frontière roumaine avaient été mises en état, au moment de l'avance des Russes. On y employait les soldats tchèques que l'on n'osait plus placer en face des Russes.

Dès le commencement de juillet, l'attention de Vienne avait été attirée sur les préparatifs très actifs de la Roumanie. Le comte Karolyi, qui, au mois de juillet, passa par Bucarest à son retour de Turquie, annonça ouvertement et nettement l'entrée prochaine en ligne de la Roumanie.

Quand le comte Tisza ou le ministre Burian parlent de surprise, ils mentent.

Pourquoi?

Simplement pour dissimuler une situation des plus graves, l'épuisement complet de la monarchie.

On ne saurait évaluer à moins de 800.000 hommes les pertes infligées parla Russie à l'Autriche depuis deux mois. Le jour même de la déclaration de guerre du roi Ferdinand, on incorporait les hommes de 24 à 32 ans qui, après un troisième conseil de révision, avaient été déclarés bons pour le service. Si l'on songe à la rigueur avec laquelle avaient procédé les premiers conseils, on se figurera sans peine ce que valent ces laissés pour compte.

Le 12 septembre, le gouvernement a décrété une véritable levée en masses, en soumettant à une nouvelle révision tous les hommes de 18 à 60 ans.

On a beau gratter les vieux tiroirs. L'opération, trop souvent recommencée déjà, ne saurait plus rien produire. L'Autriche est sur ses bqulets. L'Allemagne la soutient de son mieux. Combien de temps sera-t-elle en état de le faire encore?

La misère est grande en Autriche-Hongrie. — La citation suivante fournit un exemple frappant de l'état d'esprit actuel en Autriche où règne la plus grande misère que l'on ait connue depuis le commencement de la guerre. Nous la tirons d'une lettre qui nous est parvenue indirectement de ce pays. Elle a été écrite par une femme slovaque :

« Nous aussi femmes, nous avons notre front.

L'expression « aller au front » est devenue courante pour toute la population qui est obligée d'aller se battre devant les débits de lait, les boulangeries ou les boucheries. « Aller sur le front » est devenu une expression à l'ordre du jour pour désigner les difficultés de toute sorte que nous rencontrons pour procurer à nos familles le minimum de vivres nécessaire. Les quantités de lait destinées aux villes diminuent de jour en jour, de sorte que la foule, après s'être pressée de bonne heure devant les laiteries, doit s'en retourner les mains vides malgré les certificats de médecins qui les autorisent à recevoir une ration modeste du précieux liquide. — Ces mêmes scènes se répètent devant les boucheries, surtout les jours où on annonce la distribution de la graisse. A midi, une affiche paraît à la devanture du magasin disant qu'à partir de quatre heures, il sera distribué à chaque famille 1/2 kg. de graisse. En un quart d'heure une foule compacte et serrée s'amasse devant la

porte du magasin. Quelques-uns apportent des pliants avec eux pour mieux supporter la longue attente. C'est c( le front » qui se répète chaque jour dans les rues de nos villes et qui devient d'autant plus pénible et angoissant que l'on reçoit de moins en moins de denrées et que l'on ne voit pas la fin prochaine de ce misérable état de choses... »

Encore un grand procès de haute trahison en Autriche-Hongrie. — M. Ante Tresiô Paviciô, député croate de Dalmatie au Parlement de Vienne, a été emprisonné au début de la guerre en même temps qu'un grand nombre de notables croates et Slovènes connus pour leurs sentiments hostiles à l'Autriche-Hongrie. Tandis que les autres députés étaient simplement internés dans le but de les tenir à l'écart du peuple, M. Tresié-Paviciô fut accusé de haute trahison. Au mois de juillet, le procès intenté contre lui est venu devant le tribunal de Graz, et les débats ont duré plusieurs semaines.

M. Tresié-Pavicié n'est pas seulement l'un des hommes politiques les plus remarquables du groupe yougoslave, c'est aussi le plus grand poète croate contemporain. Par sa profonde érudition et par son talent de journaliste, d'orateuretdelittérateur.iljouit d'une autoritéetd'uneestimeuniversellesdans les milieux slaves d'Autriche-Hongrie; à côté du docteur Kramâr, il a joué un rôle très important dans le mouvement néo-slaviste. Aussi bien dans ses actes politiques que dans ses œuvres littéraires, il n'a cessé de défendre l'idée de l'union serbo-croate. 11 n'a manqué aucune occasion dans les assemblées législatives austro-hongroises dont il était membre, au Parlement, dans les Délégations, à la Diète de Dalmatie, de lutter avec énergie contre la politique antiserbe.

Les autorités militaires ont cherché pendant 'de longs mois à apporter des preuves à l'appui de l'accusation de haute trahison dirigée contre lui; mais le tribunal, qui avait pu se rendre compte de la désastreuse impression provoquée par la condamnation du docteur Kramâr, n'a pas osé se montrer trop sévère contre l'éminent représentant croate, et l'a acquitté. M. Tresié-Pavicié n'en restera pas moins interné jusqu'à la fin des hostilités.

La religion du comte Tisza. — Linvasion de la Transylvanie par les Roumains a provoqué une vive émotion en Hongrie, et l'on sait, depuis longtemps, que l'émotion, à Budapest, se traduit par des scènes de violence. Assailli par une bordée d'injures et de huées, le comte Tisza n'a eu d'autre recours que d'appeler Dieu à son secours :

« J'ai l'espoir en Dieu que la Roumanie n'échappera pas à sa destinée. — C'est une vérité que M. Prud'homme n'hésiterait pas à proclamer. — Les mesures militaires arrêtées vont leur train, — ceci est déjà plus hardi — , et dans peu de temps, nous en verrons les fruits. Les forces et la puissance de nos alliés détourneront le coup qui nous frappe par derrière. J'ai confiance dans le Dieu des Magyars ! »

Après les Allemands, voici donc les Magyars qui se pro-

curent un Dieu. Espérons que les Bulgares ne tarderont pas à les imiter.

Quand ils seront trois, ils pourront faire un bridge!

FAITS ô INFORMATIONS

Concert de musique slave à Aix-les-Bains. — Samedi, 12 août, sous le haut patronage de S. A. R. la duchesse de Vendôme et de Lady Waterlow, une réunion artistique du plus grand intérêt a eu lieu dans les salons de l'Hôtel- Splendide d'Aix-les-Bains.

Le célèbre artiste tchèque, M. BogeaOumiroff, qui jouit d'une grande notoriété à Londres et en Amérique et dont nos amis anglais ont eu souvent l'occasion d'apprécier le beau talent dans les réunions données, ces derniers temps, par la colonie tchèque de Londres, a profité de son séjour en France pour organiser un concert de musique slave au profit des familles des soldats tchèques morts pourla France. Une assistance d'élite, entourée de nombreux blessés-convalescents serbes et français, avait répondu à son appel.

M. Hugues LeRoux, dansuneattachan te causerie, trop discrètement courte, a rappelé avec sa clarté et son érudition coutumières, ce qu'est la nation tchèque, liée par le hasard des événements historiques à la politique autrichienne, mais irréductible dans ses instincts de race, indépendante d'idées, de goûts et de tendances, et qui n'a pas hésité à témoigner, dans sa situation critique actuelle, sa chaude sympathie pourla France et à verser pour elle le sang de ses enfants.

M. Oumiroff que Paris saura, nous l'espérons, retenir, est un chanteur hors ligne, doublé d'un musicien hors de pair. Assisté par Mlle Urbankova, dont le beau talent est bien connu, il a fait entendre de nombreuses mélodies tchèques, russes et serbes. L'auditoire ne se lassait pas d'applaudir ces chants populaires qui synthétisent si bien l'âme des races slaves, douées d'un sens musical si développé. Les deux grands artistes ont ravi et charmé leur public, qui gardera un profond souvenir de cette manifestation artistique.

Le 14 août, M. Bogea Oumiroff s'est fait de nouveau entendre à Aix-les Bains dans un concert organisé par le Grand Cercle, au profit des Hôpitaux de l'Union des Femmes de France et du Comité Cantonal de secours aux Prisonniers Français et Alliés. A côté de ses camarades français et belges, M. Oumiroff, représentant l'élément slave, a remporté un très beau succès en interprétant les mélodies nationales tchèques.

Tchèque-hongrois. — A notre grand étonnement, nous avons pu constater, tout récemment encore, dans un grand journal du matin la confusion des Tchèques avec les Hongrois, ce qui arrivait souvent avant que la guerre eût donné une leçon de géographie au public. M. Louis Martin, sénateur du Var, s'est empressé de rectifier l'erreur par une lettre adressée au Bonnet Bouge.

Li Gérant : L. Mathiid, Imp. d«i Beaoz-Arti (A. Molli»), 711, rat Oateaa, Pulf.

2" Année. — N° 11.

1" Octobre 1916.

^EVUE BI-MENSUELLE

Directeur : Ernest DENIS, Professeur à la Sorbonne

SOMMAIRE

Notre Action politique.

Les Slovaques.

La culpabilité de l'Autriche-Hongrie.

Echos et Nouvelles.

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Le N» 35 Centimes

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