NOTRE ACTION POLITIQUE
La réorganisation et la coordination des forces tchécoslovaques pour la lutte contre les Empires centraux.
— L'action politique tchèque vient de remporter un grand succès. Depuis le début de la guerre, nous avons travaillé énergiquement à organiser toutes nos forces disponibles pour la lutte contre l'Autriche. En Amérique, nous avons un million et demi de compatriotes; 320.000 soldats et presque 250.000 émigrés tchèques sont aujourd'hui en Russie. Nous sommes heureux de pouvoir annoncer à nos lecteurs un nouveau succès des plus importants de notre action politique. Nous avons réussie organiser cette masse de deux millions de Tchèques et à en faire une sorte de nation au dehors des frontières autrichiennes. Cette nation forme un bloc compact dressé contre notre ennemi héréditaire. Tous nos compatriotes d'Amérique marchent en complet accord avec nous; tous nos compatriotes de Russie ont remis la direction de nos affaires politiques dans les mains de notre organe politique central ;< le Conseil national des Pays-Tchèques » qui siège à Paris. Les uns et les autres sont d'accord pour accepter une direction politique unique, condition indispensable du triomphe définitif de notre cause.
Deux membres de notre Conseil national sont partis tout récemmen t pour Pétrograd, afin d'y achever l'organisation de nos forces et de donner une nouvelle base et impulsion à l'action que mène là-bas, avec tant de dévouement, la Fédération des Sociétés tchécoslovaqves. Leurs efforts n'ont pas été vains ; une déclaration de principe, fixant les lignes de notre action politique, a reçu l'approbation de tous nos compatriotes.
Voici les termes de cette déclaration signée par M. J. Du- RicH, vice-président et M. Stefanik, membre du Conseil National, et par les représentants de la Fédération des Sociétés tchécoslovaques de Russie et de la Ligue slovaque des États-Unis. Elle caractérise parfaitement le but et l'importance de notre mouvement :
« Les Tchèques et les Slovaques qui habitent, en masses compactes, la Bohême, la Moravie, la Silésie et la Slovaquie, sont décidés à s'émanciper du joug germano magyar.
(( Les Tchèques et les Slovaques, ayant conscience des liens étroits qui les unissent les uns aux autres, de leur consanguinité, de leur civilisation commune, de leurs intérêts identiques, désirent former une seule nation, indivisible et libre, sous la protection de la Quadruple-Entente.
« Le peuple tchécoslovaque conserve toujours sa confiance absolue en la Russie qui a si noblement manifesté sa ferme volonté de rester fidèle à sa mission historique de protéger et de libérer les Slaves. Il prend également acte avec reconnaissance des sympathies sincères et significatives qui ont accueilli ses efforts en France, en Angleterre et en Italie.
« Avant tout, le peuple tchécoslovaque tient à manifester sa conviction inébranlable dans la victoire de son idée nationale : cette victoire doit être la conséquence inéluctable de la politique de justice et de prévoyance, qtii constitue la première condition de l'équilibre européen.
« Les Tchèques et les Slovaques restés encore aous le joug des empires centraux ne peuvent exercer, contre leurs ennemis, qu'une résistance passive, quoique acharnée; mais tous ceux qui se trouvent liors de l'Autriche-Hongrie ont le devoir sacré de participer activement à la lutte pour leur indépendance nationale.
« Les organisations tchécoslovaques à l'étranger, comptant près de deux millions d'adhérents, ont constitué et reconnu, dans cette intention, un Conseil National des Pays Tchèques.
« Ce Conseil, seul responsable et compétent, travaille en accord parfait avec les corps représentatifs des puissances de l'Entente et des nations amies.
« En raison de l'éparpillement géographique de l'élément tchécoslovaque, de la nécessité d'un programme politique unique, pour intensifier la puissance des forces de combat et faciliter l'action politique générale, par suite d'une décision commune des Tchèques et des Slovaques résidant à l'étranger, les affaires militaires et celles concernant les prisonniers de guerre seront prochainement exclues de la compétence des organisations tchécoslovaques. Il est en effet impossible de les séparer de l'action diplomatique et politique et elles doivent rentrer dans les attributions du Conseil National Tchécoslovaque.
« Le Vice-Président du Conseil National des Pays- Tchèques, le député tchèque M. J. Durich, est arrivé tn Russie. Le Conseil National lui a adjoint un groupe de collaborateurs choisis d'accord avec lui.
(( Les organisations tchécoslovaques s'engagent à aider loyalement et par tous les moyens à leur disposition le Conseil National dans la réalisation de son programme. L'organisation financière de l'action est confiée à une commission spéciale sous la surveillance du Conseil National. »
Nous nous réjouissons de cette unité de vue chez tous nos compatriotes et de ce travail de coordination de nos forces. Notre plus grand élément de succès a été et sera de
plus en plus notre union disciplinée et la conscience bien nette, chez tous, du but à atteindre. L'œuvre accomplie en Russie consolidera les résultats déjà obtenus et nous assurera de nouvelles victoires sur notre ennemi séculaire.
LES SLOVAQUES
Les Slovaques, qui, unis aux Moraves, avaient formé à l'origine un empire puissant, ont été ensuite rattachés à l'État magyar. Pendant plusieurs siècles, l'autorité des souverainsde Hongrie n'a pas sérieusement entamé l'autonomie de la Slovaquie qui a maintenu intact son caractère propre. Elle entretenait avecla Bohême d'étroites relations intellectuelles et, à partir de la Réforme hussite, au xv' siècle, le tchèque est devenu sa langue littéraire et l'est demeuré plus de quatre cents ans. Pendant cette longue période, la plus grande partie de la Hongrie était entre les mains des Turcs et les peuples de la couronne de Saint-Étienne n'étaient divisés par aucune question de race, puisque tous jouissaient des mêmes droits.
La lutte entre les Slovaques et les Magyars commence au début du -xix' siècle où se heurtent deux mouvements nationalistes, provoqués par la Renaissance slave et la Renaissance magyare. Elle devient aiguë après 1830, quand les Magyars substituent le magyar au latin comme langue d'État. Les Slaves et les Roumains, menacés dans leurs traditions, refusent de se laisser réduire à la situation de citoyens de deuxième ca tégorie et, pour briser leur résistance, la Diète, sous l'influence de Kossuth et des chauvins, s'engage dans une politique de violence qui exaspère les haines ethniques; elles se traduisent en 1848 par une révolte générale de tous les allogènes qui se rallient à la cour de Vienne pour briser l'hégémonie de Pest. Les Magyars sont écrasés, leur constitution abolie, mais la Cour, au lieu de saisir l'occasion pour inaugurer une politique de liberté et de tolérance, soumet à la même centralisation germanique les Magyars rebelles et les Slaves qui l'ont aidée à les soumettre.
J'ai résumé l'histoire de la Hongrie dans un travail qui paraîtra prochainement et qui est un peu trop long pour trouver place ici. Les événements qui se sont déroulés depuis un demi siècle ont joué cependant un rôle si direct sur les faits actuels qu'il nous a paru nécessaire de les raconter avec quelques détails. Seuls, ils permettent de comprendre la violence des passions aux prises et l'impossibité absolue de laisser subsister la domination austro-magyare.
Vers 1845, au moment où s'engageait à fond la lutte contre Pest, quelques patriotes slovaques, groupés autour de Louis Stùr, le plus illusire représentant du romantisme slovaque, avaient pensé que, jiour provoquer dans la ma^^se du peuple un mouvement unanime d'enthousiusme, il était nécessaire de substituer au tchèque comme langue littéraire, le dialecte slovaque. Ce schisme linguistique n'a pas supprimé les liens étroits qui ont toujours rattaché les Tchèques et les Slovaques; il risquait du moins de voiler et d atténuer l'unité fondamentale. D'autant plus que le compromis de 1867, qui a fondé le dualisme austro-hongrois, laissait les Slovaques isolés en face des Magyars. Il leur créait ainsi une situation des plus difficiles à laquelle ils n'ont fait face qu'au prix de cruelles souffrances. En dépit de leur énergie, la situation était certainement des plus sérieuses au moment où les Magyars ont commis la faute de déchaîner la guerre actuelle.
La Révolution de 1848. — Les événements de mars 1848 plaçaient les Slovaques devant un problème angoissant. Les luttes récentes avaient laissé parmi eux des rancunes amères contre les Magyars et elles avaient été exaspérées par les récentes résolutions de la diète de Presbourg ; la majorité avait répondu aux doléances de Stiir par la loi du 22 décembre 1847, qui proclamait définitivement le magyar langue officielle exclusive du royaume et n'accordait qu'à trois comitats croates un délai de six années pour la mise en vigueur du nouveau régime.
Les provocations continues de l'administration hongroise avaient accru l'ardeur des patriotes slovaques qui se groupaient autour du cercle des Karpates (le Tatrin). Il encourageait les écrivains, soutenait les étudiants, rapprochait dans une union nationale les partis divisés ; les catholiques et les protestants, oublieux de querelles surannées, se tendaient fraternellement la main. Stilr, secondé par Hurban, llodza et quelques amis, déployait un inflexible courage et une.infaligable activité ; son journal, éloquent et vigoureux, amenait à la cause d'assez nombreuses recrues. La Revue Slovaque de II urban, qui avait commencé à paraître en 1845, remarquablement rédigée, avait beaucoup de lecteurs et méritait à son directeur le nom d'éducateur du peuple.
Ces succès, d'ailleurs plus que modestes, exaspéraient leurs adversaires, qui guettaient les moindres prétextes pour supprimer les feuilles d'opposition ; elles étaient sans cesse exposées aux tracasseries les plus mesquines et n'échappaient à la suppression que par des mira -les de prudence et d'adresse. Gomment des hommes qui, depuis vingt ans, soutenaient contre les Magyars une lutte de tous les instants, n'auraient-ils pas éprouvé une insurmontable indignation à la pensée qu'ils allaient être livrés sans défense à leur insatiable autoi ité ? Ils n'avaient d'autre part aucune illusion sur la camarilla qui, même après la chute de Metternich, conservait à la Cour une influence prépondérante. Entre ces deux périls, ils n'avaient à compter sur aucun appui extérieur, puisque le Tsar Nicolas !«', conservateur intransigeant, condamnait sans examen la pensée de porter à l'ancien ordre de choses la plus légère modification.
Après tout, puisque les radicaux de Pest affichaient des idées démocratiques, peut-être obtiendrait-on d'eux quelques concessions. Les patriotes slovaques convoquèrent à Saint-Nicolas de Liptov un congrès général (10 mai 1848) et y formulèrent leur programme. — La Hongrie serait répartie en groupes nationaux qui administreraient leurs propres affaires et auraient leurs diètes particulières. Les questions communes seraient discutées dans un parlement fédéral où chaque bloc ethnique serait représenté et où chaque député s'exprimerait dans sa langue maternelle. Les diètes provinciales régleraient en dernier ressort les questions scolaires, mais l'enseignement serait organisé de de telle sorte que, dans les districts mixtes, les Slovaques apprendraient le magyar et les Magyars le slovaque, de manière à faciliter l'entente entre les divers sujets du royaume et à supprimer les haines de races.
Dans sa remarquable histoire de la constitution hongroise, Timon remarque qu'un des traits distinctifs de l'évolution politique du royaume de Saint-Étienne consiste
dans le développement très rapide et la puissance du principe juridique qui s'est personnifié dans la Sainte-Couronne; au xv« siècle, elle apparaît déjà comme le symbole de l'unité du royaume et, dès ce moment, c'est-à-dire bien avant la plupart des nations occidentales, le peuple hongrois, ou du moins ceux qui le représentent, arrive à une conception précise et concrète de l'État, personne morale et organisme vivant. — Cet État, qui, sous l'action du romantisme ethnographique, s'était peu à peu identifié avec la race magyare, les Slovaques en proposaient le morcellement. La pensée de déchirer la robe sans couture blessait les nerfs les plus irritables de la majorité et heurtait ses traditions les mieux assises et ses convictions les plus solides. Il est nécessaire de se représenter exactement le choc douloureux et presque intolérable que sentirent les Magyars pour juger sans trop d'injustice Kossuth et les sectaires qui le soutinrent et pour comprendre leur conduite. Ils éprouvaient pour les allogènes la même horreur que les Montagnards de la Convention pour ceux des députés qu'ils soupçonnaient de fédéralisme. Les dispositions morales créées par la guerre actuelle nous permettent de nous rendre un compte plus exact des passions qui les animaient. Avec certains adversaires, on ne discute pas : on les supprime. Il est des heures où toute pensée d'humanité et tout scrupule juridique s'efTacent devant la volonté de la victoire. Salus Patrice, suprema lex.
La majorité de la diète n'envisagea pas une minute la possibilité de discuter avec les Slovaques, pas plus qu'avec les Serbes ou les Roumains. Dès le premier jour, elle avait manifesté ses intentions en décidant que la connaissance du magyar serait la condition nécessaire du droit électoral. Par là, elle mettait hors la loi la majorité des habitants du royaume. Comme il était certain qu'ils ne se soumettraient pas sans lutte à cet ostracisme, il ne restait qu'à les terroriser et à les supprimer.
Les Magyars sont un peuple logique et une race brutale; leur poigne s'abattit, féroce, sur tous ceux qu'ils soupçonnaient de pensées hostiles. Par un procédé qui a été repris avec plus de rigueur encore ces dernières années, ils enrôlèrent de force dans les honveds tout ce qu'ils purent saisir de la population valide, et Csanyi, qui fut ensuite ministre de l'Intérieur, ne recula pas devant les rigueurs les plus odieuses. Quand, au mois d'octobre 1848, le général impérial Simonits marcha sur Presbourg par la vallée du Vah, les comtés qu'il traversa (Orava, Trencin, Tourcan), révélaient à chaque pas les traces de cotte farouche fureur qui marque d'habitude les guerres de races. Les villages étaient abandonnés ; pour fuir les bandes magyares, les paysans s'étaient réfugiés avec leur bétail dans les forêts et sur les montagnes. — « Je n'oublierai jamais, écrit Ilelfert, l'émotion sauvage avec laquelle éclataient encore en 185i les rancunes qu'avaient laissées ces événements. Un Magyar me parlait de l'attitude de bravade avec laquelle Csanyi avait marché à la potence. Un Slovaque se mêla à la conversation : — C'était bien fait pour ce chien de Magyar! Quand un Magyar gigote à la lanterne, c'est un martyr. Mais les Slovaques, on peut les pendre par douzaines, contre tout droit et toute justice, jusqu'à ce que les arbres craquent sous le poids, comme les filets pleins de grives, personne ne lève le doigt. » —
Dans chaque village se dressait un gibet : les Magyars les nommaient les arbres de la liberté slovaque ; le peuple les baptisa les potence.s de Kossuth. A Senitse, on trouva dans la prison, enchaînés, des prêtres, le juge du village, beaucoup de paysans ; quand on leur enleva leurs fers, ils étaient si affaiblis par les privations et les mauvais traitements que plusieurs tombèrent ; il fallut les emporter. Le pasteur de Bànskâ-Bystrica s'était enfui à l'approche des troupes; les Magyars, furieux, pillèrent sa maison, jetèrent dans la rue sa femme et ses enfants et les fusillèrent.
Dans le Banat, le colonel comte Kolovrat rencontre le commissaire du Gouvernement qui conduit un convoi de 20 charrettes remplies de prisonniers. — Qu'ont-ils fait? — Ce sont des Rajtses (C'est le sobriquet par lequel les Magyars désignent les Serbes). — Mais qu'ont-ils fait? — Je vous dis que ce sont des Rajtses. Est-ce que cela ne vous suffit pas? — Mais pensez à ce que vous allez faire; ils n'ont commis aucun crime. — Aucun crime! Puisqu'on vous répèle que ce sont des Rajtses. C'est assez pour le gibet, il faut exterminer la race entière. — C'est la condamnation de tout système de terreur qu'il a ses Carrier et ses Lebon. Dans les cerveaux frustes, les théories de Kossuth aboutissaient à ces exécutions sommaires et à ces stupides massacres. « Ce qui se passa en Serbie, se passa dans les autres parties de la Hongrie, écrit Friedjung; il n'en fut pas autrement pour les Slovaques. » —On n'accusera pas Friedjung, je suppose, de partialité pour les Slaves.
Les chefs des Slovaques avaient réussi à s'enfuir; StUr accourut à Prague. Le danger commun avait effacé le souvenir des querelles antérieures et, par un geste instinctif, à l'heure du danger, les fils de la race tchèque, un moment divisés, se rassemblaient près de la mère commune. Tous les regards imploraient la capitale dorée qui, comme au xv= siècle, arborait le drapeau do l'union slave.
Il ne me paraît pas très vraisemblable, malgré le témoignage de Fric, que la pensée première de la convocation du célèbre Congrès slave de Prague (Juin 1848), soit venue de StUr; il est certain du moins que la présence des Slovaques, chez lesquels l'idée de la solidarité de la race est très aucienne et très générale, contribua à rendre le projet populaire et que Stûr travailla activement à vaincre les objections qu'il soulevait.
Les Allemands et les Magyars s'effrayèrent du rapprochement de ces peuples dont, depuis des siècles, ils exploitaient les divisions. Servis secrètement par les intrigues des réactionnaires, ils provoquèrent la malheureuse échauffouréee de la Pentecôte, dont Windischgraetz profita pour bombarder Prague et pour proclamer l'état de siège. Le Congrès se dispersa (11 Juiti 1848).
Star en revint, ébloui des tableaux grandioses qui s'étaient dessinés à ses yeux hallucinés. Chez les vrais croyants, les épreuves réchauffent la foi; l'échec de la tentative de Prague n'était aux yeux de StUr qu'un incident sans portée, et de magnifiques perspectives s'ouvraient à son espoir : de tous côtés, les Slaves couraient aux armes contre leurs éternels ennemis; les Croates se rassemblaient sous la bannière de Jellatchitch; le prince Michel de Serbie
offrait des subsides. Les Slovaques manqueraient-ils au rendez-vous? — Stùr, Hurban et Hodza organisèrent une insurrection.
Les historiens magyars et allemands ont beau jeu à railler leurs illusions; ils insistent sur le petit nombre des combatlants qui répondirent à leur appel, sur les paniques dont les volontaires furent les victimes un peu ridicules, sur leur indiscipline et sur les quelques actes de pillage qui se produisirent çà et là. Accusations stéréotypées qui reparaissent toutes les fois qu'il s'agit de mouvements populiùres. Les Slovaques avaient été surpris par les événements BU moment où ils commençaient à peine à sortir de leur inertie; ils n'avaient ni armes, ni chefs, ni traditions guerrières; la fieur de la jeunesse avait été enlevée par les Magyars, qui avaient en même temps adroitement évoqué le souvenir des anciennes querelles religieuses et jeté ainsi le trouble dans nombre d'esprits. Dans ces conditions, ce qui nous étonne, ce ne sont pas les défaillances momentanées, mais l'énergie des princigaux agitateurs, la constance avec laquelle ils retournent au combat après leurs premiers échecs, et aussi le dévouement et l'intrépidité de quelques-uns de leurs détachements. Dans les trois soulèvements de 1848-49, les bataillons slovaques improvisés firent souvent bonne contenance. Ils y avaient d'autant plus de mérite qu'ils avaient contre eux la mauvaise volonté de la dynastie, au moment même où ils se compromettaient pour elle.
La réaction centraliste. — Les événements de 1848 sont particulièrement intéressants pour l'histoire des origines du dualisme actuel. A côté de quelques centralistes, maniaques de l'absolutisme complet, tels que Bach et, avec certaines nuances, Stadion, la haute noblesse que personnifie Windischgraetz et qui conserve la faveur de la famille impériale, ne cesse de poursuivre une réconciliation avec les Magyars. Fort riche, très orgueilleuse, ignorante, docile aux influences cléricales, elle vit dans l'ombre du palais et n'a d'autre langue que celle du maître, qui est le jargon viennois. Cela suffit à la séparer du peuple et à l'éloigner des Slaves que mènent des gens de rien et dont elle déteste les tendances nettement démocratiques. Pour les contenir et pour maintenir la puissance de la dynastie, à laquelle la lient ses intérêts et ses traditions, bien qu'elle se défie de l'Allemagne protestante et travaillée par les partisans des Ilohenzollern, elle fait souvent, à Vienne, le jeu de la bureaucratie germanisante; elle en redoute pourtant les envahissements et, pour se couvrir contre elle, elle entretient le contact avec l'oligarchie hongroise que rattachent à elle ses traditions et ses alliances. Elle s'oppose ainsi sourdement à la destruction des privilèges de la Sainte-Couronne et elle borne son idéal à restaurer le fragile édifice qui a chancelé sur ses bases au moment de la Révolution. En 1849, la révolte imprudente des Magyars et leur écrasement ouvraient aux Habsbourgs de splendides perspectives. L'idée dynastique était profondément ancrée dans l'àme des peuples et les paysans étaient satisfaits de la suppression des servitudes féodales. Une ère de transformation économique se préparait dans l'Europe entière et la monarchie renfermait en elle tous les éléments d'un magnifique développement industriel. Les récentes expériences
avaient dissipé bien des illusions et, au '^lendemain de la folle année, les désirs des sujets étaient modestes. Au prix de concessions minimes, on eût facilement obtenu d'eux, plus qu'une soumission terrorisée, un loyalisme sincère et un dévouement durable. Les nationalistes slaves les plus fervents étaient prêts h renoncer à leurs revendications historiques et à se contenter de privilèges anodins qui leur garantiraient la liberté de leur langue et de leur culture individuelle. Réduits h leurs seules forces, contenus par les autres races, les Magyars auraient été obligés d'abdiquer leurs altières prétentions et de rentrer dans le rang. La secousse de 1848 pouvait ainsi devenir pour l'Autriche la condition d'une régénération radicale et,avecles différences qu'impliquait l'histoire, marquer pour elle une date aussi importante que la révolution de 1789 pour la France. Ni la noblesse ni le souverain ne comprirent le sens des événements et la gravité de l'heure. En s'aliénant l'ensemble des peuples de la monarchie, ils offrirent aux Magyars écrasés une occasion imprévue de revanche et furent finalement obligés de subir leurs conditions. Le dualisme, qui a été et qui ne pouvait être que le prélude de la ruine de 1 Autriche, nous apparaît ainsi comme la fleur et la punition de l'extrême pauvreté de cœur et d'esprit des Bach, des Schwarzenberg et des Windischgraetz.
Au moment même où il livrait bataille aux honveds, le prince de Windischgraetz leur témoignait d'étranges svmpathies. — «Le sentiment national magyar, écrivait il à son beau-frère, le prince de Schwarzenberg, qui était alors premier ministre, contenu dans ses justes limites ne saurait être dangereux, et serait une digue puissante contre les excès slaves. » — « J'ai toujours considéré l'élément slave comme dangereux », écrit-il ailleurs. Il accueillait sans critique et sans réserve les plus absurdes racontars : — Panslavistes, les Slovaques qui demandaient que leur pays formât une région administrative distincte et qui désiraient pour gouverneur Brauner, « criminel de droit commun et démocrate par excellence». Étrange fantasmagorie, si l'on songe que Brauner était un homme des plus modérés, de tendances nettement conservatrices, qui avait horreur delà violence et se défiait du peuple. — Panslavistes, les habitants de Neusohl qui ont manifesté « des sympathies non douteuses pour les rebelles ». Les rebelles dont il s'agit ici sont les volontaires qui combattent contre les armées de Kossuth. — Panslavistes, les signataires d'une pétition à François-Joseph !
Les troupes de Hurban et de Hodza, qui avaient pris les armes pour défendre la dynastie, étaient reléguées à l'arrière-garde et mises en surveillance; on ne leur distribuait ni munitions ni vivres. Au premier prétexte, on les dispersa. Les Slovaques essayaient de se consoler en pensant que le généralissime trahissait la volonté du souverain. Ils se cramponnaient fiévreusement à la fameuse proclamation du 20 octobre 1848 :
« Chaque nation aura en nous un protecteur et un défenseur : nous ne nous écarterons pas de cette ligne et nous ne permettrons pas qu'une nation en opprime une autre ; un droit égal pour tous, voilà ce que nous poursuivons et ce que nous réaliserons par tous les moyens. »
En 1849, ils envoyèrent à l'Empereur une députation qui lui présenta leurs requêtes; ils les renouvelèrent dans une
pétition qui fut soumise à Bach (17 septembre). Leurs délégués rapportèrent quelques bonnes paroles : elles ne coûtent jamais rien aux gouvernements. Ils n'avaient d'ailleurs plus d'illusions, mais leurs craintes furent dépassées par l'événement.
M. Friedjung a commencé sur l'Autriche de 1848 à 1860, un ouvrage qui doit un certain intérêt aux pièces que le baron d'^Uhrenthal, de fâcheuse mémoire, lui a permis d'emprunter aux Archives de l'Empire, et aux papiers du ministre Bach, — en admettant qu'ils soient plus authentiques que les fameuses pièces du procès de Vienne. C'est une belle ôme qui a du goût pour les sauvetages, et, après Benedek, il s'est avisé de réhabiliter les ministres de l'époque absolutiste qui, jusqu'à lui, n'avaient guère de défenseurs. Ces entreprises de radoub ne réussissent guère, et M. Friedjung est obligé lui-même à des aveux assez fâcheux pour ses clients.
Un ministère qui laisse les mains libres à une brute féroce telle que Haynau et qui assume la responsabilité d'un procès semblable à celui dont fut victime le comte Louis Batthyany, ne saurait avoir droit qu'au mépris de l'histoire. On a prêté à Schwarzenberg beaucoup de mots historiques qui sont suspects. On raconte entre autres qu'un jour un de ses conseillers lui parlait des bons efïets de la modération et de l'avantage d'apaiser les esprits par la clémence. — Comme vous avez raison, aurait répondu le prince, mais nous allons commencer par quelques pendaisons. — L'anecdote est certainement controuvée; elle indique du moins l'idée que l'on avait de son caractère et qui n'était pas inexacte. En 1849, un régime d'absolutisme stupide et de réaction implacable s'abattit sur le pays. Exécutions haineuses, procès scandaleux, l'état de siège dans tout l'Empire, la magistrature asservie et avilie, la pensée suspecte, la presse muselée, les réunions interdites, les associations proscrites, le patriotisme mis sous la surveillance de la haute police et la science en fourrière, l'appel aux plus basses passions, les dénonciations encouragées et les plus hautes charges réservées au servilisme et à l'apostasie, la croix rédemptrice transformée en carcan, le soudard trempant dans le bénitier son sabre dégouttant du sang innocent, partout la cruauté hypocrite et la sottise noire; le régimedu très pieux François-Jos^h commençait, comme il devait finir, dans le massacre et l'ignominie. — (( Après ces faits, avoue Friedjung, le nom de l'Autriche, des deux côtés de l'Océan, était synonyme d'arbitraire et d'oppression. Schwarzenberg passait pour le principal coupable, non sans raison, parce qu'il possédait l'oreille du jeune Empereur et que de ses paroles dépendaient la vie et la mort (L-p. 234).
Les hommes d'État viennois, en dépit de la haine et du mépris qu'ils ressentaient pour Napoléon, s'inspiraient volontiers de ses ordonnances. Quelque dur pourtant qu'ait été l'Empire absolutiste en France, il ne saurait être comparé, même de loin, au régime de Schwarzenberg. Napoléon III aimait les femmes, comme son plagiaire autrichien, et elles lui causèrent maints ennuis; du moins, il ne les faisait pas fouetter par ses bourreaux. Il donna au pays quelques années d'incontestable prospérité; en Autriche, il n'y avait de prospère que la corporation des gardechiourmes.
Quand, après le coup d'État du 2 décembre, les conseillers de François-Joseph trouvèrent le courage de supprimer par la patente du 31 décembre 1851 la constitution qui, d'ailleurs, ne les gênait guère, puisqu'elle n'était jamais entrée en vigueur, ils furent libres de lâcher la bride à leurs fantaisies arbitraires. Enfin l'ordre régnait dans la monarchie !
Le nom de Bach est resté attaché à cette période (1851- 1859', et en somme justement, puisque, si Kubeck,Grunne et surtout l'archevêque de Vienne, Rauscher, lui disputèrent vite l'oreille du souverain et s'il fut souvent obligé d'appliquer des mesures qu'il n'approuvait pas entièrement, il en a accepté la responsabilité. Piètre personnage et pauvre ministre! « La conception de Bach, écrit M. Éisenmann dans son livre classique sur le Compromis austro-hongrois, si antipathique qu'elle soit dans sa pensée fondamentale, avait quelque chose d'imposant et même de grandiose ». En réalité, son génie se borna à ramasser dans la chambre à bric à brac les débris du Josophinisme et à les ratisfoler vaille que vaille, en rejetant ce que le despotisme éclairé avait de fécond et de généreux, l'esprit d'émancipation et d'humanité. Non pas qu'il manquât de certaines qualités d'esprit : juriste expérimenté, adroit, souple, il avait le don, — essentiel pour un homme politique, — de bien choisir ses conseillers; il mena à bonne fin la liquidation du régime féodal et il jeta les bases de la nouvelle administration. Ses mérites étaient annulés par son absence absolue de caractère, son ambition mesquine et basse, sa complète inintelligence des besoins nouveaux et son ignorance de la situation réelle de la monarchie. De l'Autriche, il ne connaissait que Vienne, et il abordait les plus difficiles problèmes sans se douter des difficultés qu'ils renfermaient. A la veille de la révolution, il avaitdit : « Notre but doit être une Autriche transformée en un État unitaire, centralisé, fortifié par une constitution démocratique ». L'ancien radical, qui avait conquis sa popularité en affectant des poses dantoniennes, avait vite mis au rancart ses opinions subversives et, pour désarmer les suspicions persistantes des réactionnaires, il abandonnait sans remords ses anciens amis à la police de Kempon. Il se flattait de dissimuler sa palinodie en accentuant son programme de germanisation à outrance.
La Hongrie avait été divisée en cinq gouvernements, dont deux, Kosice (Kasohau ) et Presbourg, étaient slovaques, et Svieczeny, polonais d'origine, commissaire général à Kosice, manifesta d'abord quelque sympathie pour les Slaves. Encouragés par son attitude, les habitants de Revuca demandèrent l'autorisation de fonder un gymnase. — Sans doute, leur répondit-on de Vienne, à condition, bien entendu, que l'allemand sera la langue de l'enseignement.
L'administration jugeait le moment venu de révéler ses arrière-pensées. L'allemand avait été déclaré la seule langue officielle, il remplaçait le magyar dans l'administration et la justice ; on germanisait les écoles ; les patriotes slovaques étaient destitués de leurs foiictions, poursuivis en justice^ éloignés du pays. Quand StUr, à la suite d'un accident de chasse, fut rapporté mourant chez lui, ses dernières paroles traduisirent l'amertume de tous ses compatriotes qui, comme récompense de leur loyalisme habsbourgeois.
ne recueillaient que la défiance et le dédain : — « Voilà qui fera plaisir au gouvernement. » — (( La pierre de touche du dessein gouvernemental était de savoir si, au moment où il s'attirait l'hostilité des Magyars, il saurait gagner au moins les autres nationalités. Les peuples opprimés avant 1848 auraient été pour lui de précieux alliés. Il commit une faute capitale en prétendant les soumettre tous à un régime de centralisation et de germanisation. On voulut tous les briser sans distinction, Croates et Serbes, Roumains et Slovaques, aussi bien que les Magyars. » (Friedjung). Le résultat fut une désaffection universelle. Bach voulait un État uni; il y réussite merveille, seulement, l'union se fit contre lui. Il arriva à ce résultat, invraisemblable pour qui connaît la violence des haines ethniques, de rallier pour une heure, dans une même révolte contre Vienne, les Slaves et les partisans de Kossuth.
Quelque détestable que soit un gouvernement, il n'arrête jamais complètement la vie. La réaction viennoise n'avait pas osé restaurer le régime féodal dont le Parlement avait prononcé la suppression. Les paysans avaient échappé à la justice et à la police patrimoniales; ils n'étaient plus soumis aux corvées ; un esprit nouveau pénétrait parmi eux ; ils sortaient de leur torpeur, s'instruisaient, prenaient un intérêt plus vif aux questions générales. Jusqu'à 1848, le mouvement national était demeuré en l'air, un peu artificiel, presque exclusivement littéraire, enfermé dans un cercle assez étroit de professeurs et d'ecclésiastiques. Les événements de 1848 avaient secoué l'indifférence des masses, ameubli le sol. Parmi les fonctionnaires de Bach, il avait bien fallu faire une assez large place aux Slaves, ])uisque les Magyars étaient suspects par définition et que, d'ailleurs, ils s'enfermaient en général dans une hostilité hargneuse. Ces fonctionnaires étaient d'habitude de pauvres diables, besogneux, tremblants devant leurs chefs, sans grande valeur morale. Tout de même, ils n'avaient pas complètement étoufïé en eux les traditions nationales, mettaient quelque nonchalance à exécuter les arrêtés du gouvernement. Sous leur surveillance indifférente et distraite, une nouvelle génération grandissait, qui peu à peu, se dégageait du romantisme de ses maîtres, plus réaliste, plus pratique.
Les dix années qui suivirent la Révolution marquent une éclipse complète de la vie littéraire. « La terre slovaque n'est qu'une jachère », pleurait Janko Kral. Son patriotisme exagérait : sous le sol endormi par l'hiver, la moisson nouvelle germait. Elle leva brusquement après 1859, quand, au bruit des canons français de Magenta et de Solférino, s'écroula la lourde et grossière construction de Bach et que la brise d'un printemps de liberté caressa les peuples d'Autriche. Entre la chute de Bach et le triomphe d'Andrassy (1859-1867), les Slovaques jouirent d'un intérim de l'absolutisme. Ce fut pour eux une période de travail joyeux et fécond. Les journaux et les revues se multiplient, les écrivains sont plus nombreux ; surtout, leurs œuvres, plus originales, moins asservies aux influences exotiques, s'animent d'une vie plus réelle et se colorent du reflet direct du sol local.
Sladkovic (1822-1872), l'écrivain le plus remarquable
de cette période, appartient encore à l'école de Stûr, assez différent de son maître cependant pour que ses premiers vers aient causé un véritable scandale et aient été condamnés comme immoraux. Il avait commis l'imprudence de s'éprendre d'une jeune fille, qui n'était pas seulement la personnification de la Slavie, bien en chair, et dont les lèvres brûlantes ne se dérobaient pas à ses baisers. Pas plus dans son premier poème, Marina, que dans ses œuvres postérieures, plus personnelles et plus mûres, Slôdkovic ne s'est jamais complètement détaché des influences romantiques et son sentimentalisme débordant nous irrite et nous lasse : trop de fleurs, trop de candeur, trop de phrases convenues aussi et d'images banales. On s'aperçoit vite cependant qu'à côté de Byron il imite Pouchkine ; comme le grand écrivain russe, il connaît et il aime son pays et son peuple, non pas seulement parce que le sang de la pure race slave coule dans ses veines, mais parce qu'il l'a vu peiner et pleurer, qu'il a entendu ses rires, ses chants et ses cris de colère. Nous en avons fini avec le type classique et vague du fils de Slâva. Ce qui se dresse en pied devant nous, c'est le montagnard, âpre au gain, dur à la fatigue, violent et pitoyable, assez ignorant, indifférent aux prédications des écrivains, mais qui défend sa langue avec la même ôpre ténacité que la terre de ses ancêtres ; sur son front de granit s'usera la domination étrangère.
La même tendance réaliste domine dans le roman qui naît alors avec Kalincak (1822-1871), dont la Restauration — on sait que l'on désignait par ce mot le renouvellement périodique des fonctionnaires des Comitats — est un tableau plein de suc et de substance des habitudes et des mœurs de la petite noblesse à la veille de 1848.
On a remarqué que les progrès de l'idée démocratique coïncident toujours avec le triomphe des tendances réalistes dans la littérature et les arts. Non pas que le peuple soit indifférent à l'idéal, puisque les prophètes et les martyrs se sont toujours recrutésdans ses rangs; seulement, ramené à la terre par les nécessités de l'existence, il ne lâche pas la bride aux caprices de son imagination et le souci du pain quotidien le tient en garde contre les utopies et les romans.
Avant le Compromis de 1867. — Le panslavisme transcendant de Stûr, à la fois philosophique et mystique, n'avait jamais trouvé beaucoup d'adeptes parmi ses compatriotes. Pour obtenir leur appui sincère et actif, il était nécessaire de porter la lutte sur un terrain plus concret. Les pratiques de Bach avaient démontré que les Habsbourgs étaient des alliés inconstants et perfides, qui trahissaient sans vergogne leurs serviteurs les plus dévoués. D'autre part, les Magyars, tant qu'ils n'avaient pas réduit Vienne à merci, ménageaient les allogènes et quelques-uns parmi eux, tels que Deak et Eôtvôs, sans rien abandonner des droits de la Couronne, étaient animés d'un réel esprit de tolérance. Un terrain d'entente ne parut pas impossible à trouver; les Slovaques proposèrent les bases d'une réconciliation durable dans le Mémorandum que vota l'assemblée populaire de Saint-Martin (6 juin 1861) et dans la Pétition qui fut présentée à l'Empereur le 12 décembre.
Depuis 1848, ils avaient beaucoup rabattu de leurs pré-
tentions et ils ne pensaient plus à transformer la Hongrie en un État fédéral. Ils reconnaissaient sans discussion l'unité du Royaume, insistaient sur la communauté des intérêts matériels et moraux des peuples que devait rapprocher un semblable amour pour la même patrieetqui avaient reçu la mission « de défendre la civilisation occidentale contre les peuples barbares de l'est «. Cette allusion, assez obscure d'ailleurs, qui visait la Turquie, mais qu'il n'était pas impossible de tourner contre la Russie, avait été peut-être exigée parle clergé catholiquequi, à la suite de l'archevêque Moyses, montrait à ce moment un zèle ardent pour la cause nationale; les Slovaques tenaient d'ailleurs à répondre nettement aux accusations de panslavisme dont ils étaient harassés et ils voulaient prouver nettement leur loyalisme.
Après avoir accepté sans réserves l'existence d'un Parlement qui réglerait les affaires générales de la monarchie et la prééminence du magyar comme langue de l'administration centrale et de la diplomatie, ils demandaient simplement des garanties pour leur existence nationale. Les comtés slovaques, dont on remanierait les frontières de manière à grouper les populations de même origine, formeraient un gouvernement (okoli), où le slovaque serait la langue administrative et juridique exclusive; un certain nombre de Slovaques feraient partie du Tribunal suprèm et des administrations supérieures. Les chartes et privilèges des congrégations laïques et ecclésiastiques seraient respectés ; les Slovaques recevraient les moyens de développer leurs écoles, ils auraient une faculté de droit et une chaire de littérature à l'université de Pest. — « Notre conscience nous dit, concluait le mémorandum du 6 juin, que nous autres, Slaves, nous sommes aussi bien une nation que les Magyars et, si l'égalité des droits et des libertés ne doit pas être une simple chimère, il s'ensuit que nos prérogatives ne doivent pas être inférieures à celles que possède n'importe quelle nation de la monarchie. Notre mot d'ordre est un État uni, constitutionnel et libre, et, pour toutes les nations qui l'habitent, liberté, égalité, fraternité ».
La condescendance intéressée de la diète de Pest n'avait jamais envisagé d'aussi vastes concessions et elle accueillit la pétition sans aménité. Le moment lui parut mal choisi pourtant pour donner carrière à ses colères, et la majorité eut assez d'esprit politique pour écouter les conseils des modérés. Eôtvôs, au nom du Comité à qui le Mémorandum avait été renvoyé, en repoussant sans discussion la formation d'un territoire fermé slave qui eût été contraire, disaitil, à toute l'évolution historique du Royaume, se montra disposé à reconnaître les nationalités comme des personnes morales qui recevraient des droits égaux (( et qui seraient en situation de poursuivre leurs intérêts nationaux dans les limites de l'unité politique du pays, sur la base de la liberté des personnes et des associations, sans aucune restriction );.
Bien qu'on fût évidemment encore fort loin d'un accord, l'idée d'une entente ne paraissait pas absurde, et, si la politique modérée de Eôtvôs eut triomphé, elle eût probablement apaisé la majorité de la population slovaque, qui redoutait une rupture. Malgré les progrès du parti national, elle ne suiva'it les meneurs que d'assez loin et elle ne demandait qu'à ne pas être brutalement troublée dans le
courant de sa vie journalière. Pour le moment, elle n'était pas trop mécontente de son sort et considérait l'avenir avec une sérénité relative.
Au lendemain de la suppression de la Constitution de 1849, le comte Harlig célébrait avec enthousiasme le nouveau régime : « L'Empereur écoute, examine et ordonne ; les sujets désirent, parlent et obéissent ; voilà pour l'Autriche les seules règles de gouvernement applicables. » — Il résumait fidèlement la situation et, en dépit des apparences, elle n'a pas changé depuis : l'Empereur ordonne, les sujets obéissent. On se tromperait fort, du reste, à s'imaginer que ce régime de bon plaisir et d'arbitraire se traduit dans la pratique par la suite des desseins et l'unité des vues. L'histoire universelle nous prouve que l'incohérence et la versatilité que l'on regarde comme les tares ordinaires des démocraties, sont bien plus encore les péchés mignons de l'absolutisme, surtout quand la colère du ciel afflige les peuples de souverains tels que François- Joseph, dont le mieux qu'on puisse dire c'est qu'il n'a jamais eu ni intelligence, ni cœur.
Les panégyristes, et ils sont légion, qui, avant la guerre, nous assourdissaient les oreilles des louanges de l'auguste Nestor, vigilant gardien de la paix de l'Europe, ne se sont pourtant pas risqués à prétendre qu'il ait jamais réfléchi sur la nature propre de sa monarchie et sur les conditions particulières qu'elle imposait à son action. Durant sa vie entière, il a erré à tâtons dans les ténèbres, et ^on talent s'est borné à changer de bâton quand il s'était trop lourdement heurté à quelque obstacle. Il dissimulait l'incohérence de ses desseins sous la raideur de ses altitudes, et ses volontés ont toujours été inflexibles, mais intermittentes. Les gens, qui, comme moi, se rappellent l'époque de Napoléon III, peuvent sans trop de peine se faire une idée de ce régime, aboulique à la fois et tyrannique, qui courbait les peuples sous le joug d'une omnipotente et incohérente fantaisie. Tous les matins, le monde se réveillait dans l'angoisse de l'idée saugrenue que la nuit aurait suggérée au César du 2 décembre. De même à Vienne, on vivait dans l'attente continue d'un coup de théâtre, je veux dire d'un coup d'État. — C'est ce que les journalistes de la Neue Freie Presse, bien parisiens, très attachés au régime, mais peu respectueux de nature, appelaient les coups du père François. Un professeur exprimait la même pensée, sous une forme plus philosophique, en disant que nulle part le raisonnement par induction n'était aussi décevant qu'en Autriche. — Les personnes qui approchaient l'Empereur savaient d'ailleurs que ses résolutions n'étaient jamais exemptes de retour ; elles s'accrochaient à l'espoir d'une revanche et, dans le cas le moins favorable, paralysaient la marche des maîtres de l'heure. L'autorité était à la fois excessive et faible, et, au milieu de cette anarchie sultanesque, l'Empire périclitait et les haines locales s'envenimaient.
Avant 18o9, Bach, omnipotent dans ses caprices et ses rancunes, avait été souvent singulièrement gêné dans l'exercice naturel de ses fonctions. Son départ marque le début d'une période plus confuse encore, qui fait le désespoir des historiens comme elle fit l'ahurissement des peuples. Danslalultedespartisqui se disputent l'oreilledu monarque, le pouvoir s'émiette et se déconsidère par ses volte-face et
ses palinodies. En 1860, on avait d'abord paru retourner au dualisme en rendant en fait à la Hongrie son autonomie traditionnelle. Le diplôme du 20 octobre 1860 marque au contraire un pas décisif vers le fédéralisme. Les Slaves radieux n'avaient pas encore éteint leurs lampions que la Patente du 26 février 1861 les rejeta dans le désespoir. On revenait au centralisme germanisatenr et Schmerling chaussait les bottes de Bach. Par une de ces roueries enfantines qui ne trompent personne, il avait aiïublé le revenant d'un faux-nez parlementaire. Les Magyars étaient moins malléables alors que de nos jours : que le ministre leur imposât directement sa volonté ou qu'il la leur dictât par l'intermédiaire d'une chambre, où il s'était assuré une majorité certaine, le résultat était toujours la ruine de leur indépendance. Il refusèrent d'envoyer leurs députés au Reichsrat : qu'avaient-ils à craindre? lis commençaient à connaître l'instabilité des vues de la cour et, depuis 1860, ils étaient redevenus les maîtres chez eux. Pour obliger le roi à capituler, il leur suffisait de se renfermer dans l'abstention.
En attendant un incident qui leur fournirait l'occasion de prendre l'offensive, ils ne désiraient pas pousser à bout leurs adversaires de l'intérieur. Les Slovaques jouirent de quelque répit. Les haines religieuses s'étaient apaisées; catholiques et protestants marchaient la main dans la main. De leur union sortit la Matice slovaque, une des institutions donf ils sont le plus fiers.
Le mot Matice est synonyme de matka, mère. Dans le langage courant, il a pris le sens de fondation, d'association qui rassemble de l'argent pour répandre l'instruction et élever le niveau moral et intellectuel du peuple. L'idée de ces fondations semble être née en Bohême où elle apparaît •dans les cercles des patriotes tchèques sous Joseph IL Leurs projets, longtemps arrêtés par la réaction que provoqua la Révolution française, prirent une forme plus concrète, après 1814; ils n'aboutirent qu'après une longue préparation, en 1831. Entre temps, quelques écrivains de Novy Sad avaient créé une Matice serbe qui eut son centre à Pest (1824) ; elle compta Milos Obrénovic parmi ses premiers adhérents et, malgré les difficultés que lui suscita sans cesse le gouvernement magyar, contribua heureusement à développer la littérature yougoslave.
Depuis lors, — et cet exemple prouve combien, en dépit de leurs dissensions locales, les Slaves sont unis dans un même esprit de solidarité commune, — les matice se sont répandues partout, chez les Polonais, les Croates, les Slovènes de Carniole, les Serbes de Lusace, etc. La plus prospère et la plus active de ces associations est la matice tchèque qui a publié quelques-unes des œuvres les plus célèbres de l'époque contemporaine, VHistoire de la littérature tchèque de Jungmann, les 12 volumes de VHistoire de Prague de Tomek et des revues telles que le Journal du Musée bohème et les Monuments archéologiques, dont on ne saurait exagérer la valeur.
Les Slovaques sollicitaient depuis dix ans l'autorisation de fonder une compagnie analogue. En 1861, ils saisirent le moment favorable pour en jeter les bases, lors de la grande réunion populaire de Saint-Martin (1861) ; les statuts furent approuvés par l'Empereur et, malgré les tracasseries des Magyars, la société fut inaugurée en 1863, au
milieu d'un enthousiasme universel. La matice avait pour but de développer l'idée nationale dans le peuple, de favoriser la littérature et l'art slovaques en publiant des livres et en distribuant des prix, de fonder des bibliothèques, de recueillir des antiquités nationales. Elle eut son centre à Saint-Martin où elle ouvrit un musée qu'enrichit rapidement la générosité des patriotes.
Son activité fut intelligente et féconde; ses Annales mirent au jour de très iryportants documents; elle publia des recueils de chansons nationales, de proverbes et de contes, des livres scolaires, des manuels d'agriculture. A la tête de ses premiers fondateurs se trouvaient l'évèque catholique, Moyses, et le surintendant luthérien, Charles Kuzmany; à leur exemple, elle travailla à écarter les préjugés confessionnels et à répandre l'esprit d'union et de sacrifice. Autour d'elle se groupèrent plus de cinq mille adhérents et son capital s'éleva à près de 200.000 francs. Ces chiffres semblent modestes depuis surtout que la guerre actuelle nous a habitués à ne plus compter que par milliards. Que de sacrifices cependant ils supposent et quel esprit de dévouement chez des cultivateurs dont beaucoup ne savaient peut-être pas lire et qui se privaient de pain et de tabac pour préparer aux générations futures un avenir meilleur!
La Renaissance slave est surtout admirable par son caractère démocratique; elle est sortie des rangs du peuple et elle ne s'est développée que par l'effort persévérant des humbles et des pauvres. La noblesse était indifférente ou hostile; la bourgeoisie, docile aux influences étrangères; l'idée nationale n'a trouvé d'appui que dans les classes inférieures, les paysans, les petits artisans des villes, les instituteurs, les curés de campagne; il leur a fallu tout créer de leur propre substance, enfanter dans les souffrances une Intelligence, conquérir la richesse à la force du poignet, et tout ce travail prodigieux a été accompli sous les yeux d'un gouvernement hostile, au milieu des persécutions les plus hargneuses. Nàrod Sobe, le peuple à lui-même, lit-on au frontispice du magnifique théâtre tchèque de Prague. — J'aime à rappeler cette inscription, parce qu'elle résume vraiment les luttes et le triomphe d'une glorieuse époque : (( Je salue les chercheurs qui s'illustreront dans les universités de la Grande Serbie délivrée, écrivait Metchnikoff il y a quelques mois. Puissent-ils se souvenir à leur tour de cette armée de paysans qui s'est fait décimer pour leur conquérir le droit à la vie, pour émanciper leur génie. Les plus belles découvertes de la science sont des fleurs qui s'épanouissent sur la tombe des héros inconnus ». — Au même titre que les soldats qui succombent sur le champ de bataille, ils ont droit à notre souvenir, ces souscripteurs ignorés qui, en économisant sur leurs maigres salaires, ont préparé Taffranchissement de la race et l'inauguration d'une ère de liberté universelle. Ils maintenaient la tradition des grands libérateurs qui s'étaient appelés H us et Komensky et qui avaient illuminé le monde de la flamme émancipatrice du Christianisme reconquis.
Jamais la situation n'avait paru plus favorable. Le clergé catholique encourageait le mouvement national : les évoques nommaient des professeurs slovaques dans les séminaires; trois lycées slovaques s'ouvraient; le ministère introdui sait le slovaque dans le gymnase de Presbourg. Tous ces
espoirs furent brutalement fauchés par le Compromis de 1867 qui livra pieds et poings liés les allogènes de Hongrie à la tyrannie magyare. Avec lui commence la plus douloureuse période del'liistoire des Slovaques.
(A suivre) E. D.