‹ La Nation tchèque (volume 3)Chapitre 71 sur 100 · LA CULPABILITÉ DE L'AUTRICHE-HONGRIE · texte numérisé non relu

LA CULPABILITÉ DE L'AUTRICHE-HONGRIE

(Suite et fin.)

L'attitude du gouvernement austro-hongrois en présence de la réponse serbe, qui montre un si grand désir de conciliation, prouve mieux que tout les intentions belliqueuses de la Monarchie danubienne. La Serbie devait, en 48 heures, donner une « acceptation sans réserves », et c'est le ministre austro-hongrois à Belgrade, seul, qui était chargé de juger cette réponse. L'examen demanda peu de temps et le jugement fut vite porté. A 5 h. 58, le baron Giesl recevait la note serbe (Livre Rouge n" 24) et à 6 h. 30, il prenait le train pour quitter Belgrade (Livre Rouge n" 22 (1). En 32 minutes donc, ce diplomate avait eu le temps de lire, de peser et d'apprécier une note comprenant un long préambule et dix articles; il avait eu le temps en outre de se livrer à ses préparatifs de départ, d'aller à la gare et d'y prendre le train à 6 h. 30. C'est beaucoup de hâte pour un homme qui tenait entre ses mains la tranquillité d'au moins deux États et la vie de tant d'êtres. Il est vrai que ses malles étaient faites etque sa décision était prise à l'avance, tant il était sûr que la Serbie n'accepterait — ne pouvait accepter — intégralement les prétentions du gouvernement de Vienne.

Avant de quitter Belgrade, le 25 juillet, le baron Giesl a eu le temps d'informer le comte Berchtold que la ville a été évacuée par les troupes, que les colonnes sanitaires ont été dirigées vers le sud {Licre Rouge, n0 22j et que, à 3 heures de l'après-midi, la mobilisation générale a été décrétée en Serbie (n» 23). Le ministre des Affaires étrangères austrohongrois prétexte de ces mesures de précaution prises par la Serbie pour « prouver » à Sir Edward Grey « qu'à Belgrade on ne penchait pas vers un règlement pacifique de la question » (2). Ne va-t-il pas, plus tard, jusqu'à écrire au comte Mensdorff, pour qu'il le suggère à Sir Edward Grey : « Auparavant, nous n'avions point fait de préparatifs militaires; mais nous y fûmes contraints par la mobilisation serbe » (3). Ainsi les mesures de défense que constituent l'évacuation de Belgrade, ville frontière, et le retrait des troupes serbes, que l'on envoie vers le sud, auraient provoqué les préparatifs militaires de l'Autriche-Hongrie ! Nous le croirions peut être si nous n'avions lu daas la Zeit du 4 juillet 1914 une information datée du 3 et qui disait que les permissions agricoles accordées aux troupes de Bosnie venaient d'être suspendues et que les grandes manœuvres de Hongrie étaient supprimées. Nous le croirions peut-être si, dans les journaux hongrois du 24 juillet, nous n'avions pas trouvé la déclaration suivante, émanant de M. Hazaï,

(1) Cette pièce dit : « Conformément aux instructions reçues entre temps... 1) Ces instructions sont sans doute fort compromettantes, car le Liore Houge les omet.

(2) Liore Rouge, n" 29.

, (3) Id. n* 39.

ministre des honveds de Hongrie : « Notre armée est excellente et elle est prête à toute éventualité )). Nous le croirions enfin si le Livre Rouge lui-même n'affirmait le contraire et ne confirmait pleinement les paroles de M. Haza'i en nous apportant plusieurs témoignages du comte Berchtold.

« N'est-ce pas au ministre anglais, écrit M. Bertrand, qu'il faisait dire, dès le 24 juillet, que le rejet de la Note serait suivi « des préparatifs nécessaires? » (1) Le même jour, ne supposait-il pas une expédition armée quand il faisait donner à M. Sazonov l'assurance que l'Autriche ne poursuivait « aucune acquisition territoriale? » (2) Ne reconnaissait-il pas formellement que l'Autriche projetait d'envahir la Serbie quand il écrivait, le 25 juillet, au baron Macchio que, « si la Serbie ne se soumet qu'après la rupture des relations diplomatiques, il serait obligé de lui réclamer le remboursement de tous les frais et dommages causés par les mesures militaires?... » (3) Ne le reconnaissait-il pas quand il écrivait, le 26, aux ambassadeurs austro-hongrois : « Nous avons le regret d'avoir été réduits contre notre gré à la nécessité de contraindre la Serbie, par les moyens les plus rigoureux, à modifier son attitude jusqu'à présent hostile? (4) Et enfin qu'entendait donc l'ambassadeur d'Allemagne en Russie quand il disait, avant la mobilisation serbe, le 24 juillet, que « l'Autriche-Hongrie se bornerait sans doute à infliger à la Serbie le châtiment justement mérité? » (5)

La mauvaise cause de l'Autriche-Hongrie est, avouons- le, difficile à défendre — sinon impossible. Il y faudrait une habileté consommée qui a manqué à ses diplomates ; aussi, le Livre Rouge, son plaidoyer, est-il plein de contradictions que M. Bertrand n'a pas toutes relevées et qui, si nous ne connaissions l'histoire de ces quinze dernières années, suffiraient à discréditer le gouvernement de la Monarchie austro-hongroise. A quoi bon, du reste, ce gouvernement cherche-t-il à se disculper et à faire peser sur la Serbie toute la responsabilité de la guerre, puisque, dès la préface' du Livre Rouge, le comte Berchtold avoue que « la Monarchie était décidée, le cas échéant, à en venir aux dernières extrémités ? »

Le guet-apens a réussi. L'Autriche-Hongrie va pouvoir enfin réaliser les rêves pangermaniques de ses gouvernants. Elle va pouvoir écraser la Serbie et ouvrir à l'expansion allemande la route de Salonique et de l'Orient. C'est le coup d'épaule du Drang nach Osten, de la poussée vers l'Orient. Mais l'Autriche-Hongrie ne trouvera telle qu'un seul ennemi à vaincre? S'il existait, non pas des intérêts internationaux, mais une morale internationale, elle sait bien que toute l'Europe se dresserait contre elle. En fait, « la raison du plus fort est toujours la meilleure », die Gewalt gcht vor Recht, et elle ne trouve d'opposition que si elle nuit à un autre fort. Ce fort, en l'occasion, fut la Russie. Celle-ci avait proclamé, dès le 24 juillet, que le « conflit serbo-autrichien » ne pouvait pas la « laisser indifférente » (Livre Rouge, n" 15). Le gouvernement

(1) Liore Rouge, n° 17.

(2) Id. n» 18.

(3) Id. n" 20.

(4) Id. n» 16.

(5) Licre Rouge, n' 16.

austro-hongrois n'en avait jamais douté. « A vrai dire, écrit M. Bertrand, c'est dans la logique des choses. On n'en finira avec la Serbie que si l'on en finit avec la Russie. Ce n'est pas la Serbie qui, en réalité, ferme la route de Salonique et de Constantinople. Le danger serbe n'est qu'un des aspects de la résistance slave aux ambitions germaniques. Frapper, humilier, diminuer la Serbie, serait prendre sans doute un avantage. Mais rien de décisif ne se ferait tant qu'il y aurait, derrière ce royaume, à quelque état d'abaissement qu'on l'ait réduit, toute l'immense force russe, intacte, prête, attendant son heure. Avant d'abattre le pygmée, il fallait que le colosse fût mis hors de cause pour un long temps. C'était la seule politique d'avenir. Aussi, tous les efforts vont-ils tendre maintenant à rendre inévitable le conflit austro-russe. Le 25 juillet, à six heures du soir, la crise est devenue européenne. »

Dès le premier jour, le comte Berchtold s'est rendu compte que ses projets seraient entravés par la Russie. Il l'avoue, du reste, ouvertement dans sa lettre du 25 juillet au comte Szapary, son représentant à Saint-Pétersbourg. (( Au moment, écrit-il, où nous avons pris la résolution d'une action énergique contre la Serbie, nous nous sommes rendu compte que le différend serbe pourrait provoquer une collision avec la Russie. )) [Livre Rouge, n" 26). M. de Bethmann-Hollweg avoue, presque dans les mêmes termes, que le gouvernement allemand avait la même conviction. (( Nous avions conscience, dit le chancelier, que les actes d'hostilité éventuels de l'Autriche- Hongrie centre la Serbie pourraient mettre en scène la Russie et nous entraîner dans une guerre, de concert avec notre alliée (1). » Ils savaient donc, l'un et l'autre, que leurs efforts en vue de localiser le conflit seraient vains. Ils ne tentèrent, d'ailleurs, cette « localisation » que pour se ménager la neutralité de l'Angleterre et isoler la Russie. Cette manœuvre, combinée par les deux complices, vise non seulement à neutraliser la Grande-Bretagne, mais encore à arrêter, par des menaces, l'intervention de la France. La démarche que fait, le 24 juillet, le baron de Schœn à Paris, et que le comte Szécsen annonce au comte Berchtold, est caractéristique à cet égard. « Il insinuera, dit le diplomate hongrois à son chef en parlant de Schœn, que dans le cas où des tierces puissances s'immisceraient dans l'affaire, l'Allemagne, fidèle aux obligations de l'Alliance, se trouverait à nos côtés ».

Rien n'ayant pu, malgré tout, faire que les grandes puissances se désintéressassent d'une question aussi grave, il fallait trouver un moyen pacifique de régler le conflit avant que le feu fût mis aux poudres. Dès le 23 juillet. Sir Edward Grey avait émis l'idée que, si des difficultés surgissaient, « l'Autriche et la Russie pourraient, en premier lieu, les discuter directement entre elles (2) ». Ce projet sourit à la Russie, encore qu'elle ne fût guère encouragée par Vienne. Le comte Berchtold, en effet, écrit à son représentant à vSaintPétersbourg que l'ambassadeur allemand « assurément a dû être chargé par son Gouvernement de ne laisser au Gouvernement russe aucun doute sur ce fait que l'Autriche-Hongrie ne serait pas isolée en cas de

(1) Lir>re blanc allemand. Mémoire.

(2i Correspondance britannique n°. 3.

conflit avec la Russie (1) ». Cela signifie que Vienne avait fait agir Berlin pour empêcher la Russie d'entrer en conversation. Le Gouvernement allemand, qui affirmait par toutes ses bouches, même par celle de son Kaiser, que rien n'était plus désirable que des conversations directes entre Saint-Pétersbourg et Vienne, ne manqua pas de lancer la menace. Il fit savoir, le 26 juillet, que si la Russie mobilisait, c'était la guerre. « Les mesures militaires préparatoires de la Russie nous forceront à prendre des mesures analogues, consistant en la mobilisation générale de notre armée. Mais la mobilisation c'est la guerre (2). » D'après le diplomate autrichien, son collègue aurait encore ajouté (( que la mobilisation, même contre l'Autriche seule, serait considérée comme très menaçante ». On amorçait ainsi, du côté des Empires centraux, un nouveau sujet de querelle, un déplacement de la question qui permettrait plus facilement de trouver un prétexte. La Russie pourtant ne s'y laisse pas prendre. Le 27 juillet, M. Sazonov essaye encore de discuter la forme de l'ultimatum. Le comte Szâpâry, tout en trouvant que les « remarques » du ministre russe « présentaient de l'intérêt » (Livre Rourje, n° 31), répondit qu'il n'avait pas mandat pour « discuter » ou « interpréter » la Note et que, d'autre part, il était peut-être trop tard. Le comte Berchtold ne répond pas à la demande, mais se contente (Livre Rouge, n° 32) de faire savoir que (( la Monarchie ne se proposera aucune espèce d'acquisition territoriale ».

Sir Edward Grey, qui a proposé la médiation des quatre grandes Puissances qui se trouvent hors du conflit, n'a pasplus de chance. Il ne reçoit de Vienne aucune réponse, mais sa proposition a été rejetée par l'Allemagne qui allègue qu'il lui est impossible de citer son alliée devant un tribunal européen dans son différend avec la Serbie (Livre Rouge, n° 35). Cela se passait le 27 juillet. Le 28, le comte Berchtold daigna prendre note de la proposition de Sir Edward Grey. Il ajoutait : (( Le projet Grey de conférence me paraît, dans la mesure où il se rapporte à notre conflit avec la Serbie, réduit à néant par les événements qui l'ont devancé » (Livre Rouge, n" 38). Le ministre anglais ne se laissa pas décourager. Le 28 encore, il fait valoir que pendant la crise balkanique une conférence eut lieu à Londres dans des circonstances semblables. Il propose donc « d'empêcher à la dernière heure les hostilités entre l'Autriche- Hongrie et la Serbie » ou, tout au moins, de permettre « aux Serbes de se retirer sans accepter la lutte ». On pourrait ensuite s'entendre. Le comte Berchtold lui fait savoir poliment, c'est-à-dire diplomatiquement, que l'affaire ne regarde point M. le Secrétaire d'État, « puisque l'Angleterre n'est pas directement intéressée au litige » (Livre Rouge, n° 41), et que du reste il est trop tard.

Ce môme jour, 28 juillet 1914, le conflit change d'allure et la duplicité austro-hongroise, qui a trompé tant de gens, même chez nous, apparaît plus nettement encore. La Russie, qui a vu sa voisine prendre en Galicie des mesures militaires importantes — cette dernière affirme, il est vrai, ne les avoir prises que plus tard, — commence à armer dans les « districts militaires faisant face à l'Autriche-Hongrie». Aussitôt, pour donner le change et laisser croire que son gouvernement n'y est pour rien, le comte Berchtold

(1) Livre Routje, n° 26.

(2) Liare Blanc. Mémoire.

dicte au gouvernement allemand la menace que celui-ci devra adresser à la Russie. « Je désirerais, écrit-il, prier instamment le Cabinet berlinois de considérer s'il ne pourrait pas faire observer amicalement à la Russie que la mobilisation des districts susdits équivaudrait à une menace dirigée contre l'Autriche-Hongrie, et que, par suite, si cette mobilisation s'effectuait, la Monarchie, ainsi que son allié l'Empire d'Allemagne, seraient obligés d'y répondre par des mesures militaires extrêmes. Pour permettre à la Russie de se raviser le cas échéant plus facilement, il me paraîtrait indiqué qu'une telle démarche fût faite d'abord par l'Allemagne seule; mais, bien entendu, nous serions prêts aussi à la faire à deux » (Liore Rouge, n° 42). Ainsi à l'Autriche-Hongrie se substitue l'Allemagne et la question de la Serbie, difficile à manier, est remplacée par celle de la mobilisation russe, plus souple. Qui donc pourra jamais savoir qui, de l'Autriche, qui a mis sur pied des armées soidisant destinées à la Serbie, de l'Allemagne, où « l'état de menace de guerre » n'est pas la mobilisation, et de la Russie, a mobilisé ses forces la première?

Le comte Berchtold ne tardera pas à voir les effets de sa double substitution, et à en tirer parti. Il apprend, le 28 juillet, que Sir Edward Grey s'est adressé au Gouvernement allemand « pour le prier d'user de son influence sur le Gouvernement impérial et royal afin que celui-ci considérât la réponse de Belgrade comme suffisante ou du moins qu'il l'acceptât comme base d'une discussion entre les diverses chancelleries » (Z,fc/-e Rouge, n" i3). Le ministre austrohongrois répond par un Mémoire insolent (Livre Rouge, n" 44). Il refuse, bien entendu, de revenir sur la note serbe et sur la réponse de Belgrade et trouve que, puisque la Russie s'intéresse à la Serbie, « on pourrait supposer que la propagande dirigée contre la Monarchie est d'origine non seulement serbe, mais aussi russe ». 11 termine en priant l'Angleterre d'agir sur la Russie « en vue du maintien de la paix ». Les rôles sont donc renversés par la volonté de l'Autriche. Mieux même, dès le 29 juillet, le baron de Schœn fait à Paris une démarche qui est déjà presque une menace et à laquelle le gouvernement austrohongrois est si peu étranger que le comte Szécsen l'annonce à l'avanceau comte Berchtold(Z-;'rre/?oM/7e,n°45).(( Il esthors dedoute, dit l'ambassadeur de la Monarchie, que la France

Ifait certains préparatifs militaires... J'apprends, d'une façon strictement confidentielle, que le baron de Schœn est chargé de s'entretenir de ces préparatifs avec M. Viviani, et de lui faire observer que, dans ces circonstances, l'Allemagne pourrait être obligée de prendre des mesures analogues... » Ce même jour, l'Allemagne renouvelle en Russie sa menace de mobilisation; et la mobilisation allemande, c'est la guerre. Ainsi la Russie et la France sont .devenues les agresseurs et l'Allemagne prend la place de l'Autriche. Comédie!

La comédie se noue nettement en cette journée du 29 juillet, et les cinq pièces datées de ce jour que contient ■ \e Livre Rouge nous en montrent clairement l'intrigue.

Pendant que M. Sazonov, soucieux d'un règlement pacifique de la question, fait des efforts pour continuer les conversations avec Vienne, montrant que (( les intérêts russes coïncident avec les intérêts serbes » sans que l'ambassadeur autrichien puisse se « dégager de ce cercle

vicieux » {Livre rouge, n" 47), le comte Berchtold envoie des ordres à Berlin pour que l'Allemagne agisse énergiquement non seulement sur la Russie, mais encore sur la France. ((Comme dernière tentativepourempôcherla guerre européenne, écrit-il hypocritement, je pense qu'il serait désirable que notre représentant et celui de l'Allemagne à Saint-Pétersbourg, et éventuellement aussi (zPam, déclarent sur le ton le plus amical, aux gouvernements de ces capitales que, si la mobilisation russe se poursuit, l'Allemagne et l'Autriche se verront contraintes à des mesures analogues, dont les conséquences seraient nécessairement graves (1) » (Livre Rouge, n° 48). Ceci fait, le comte Berchtold reprend, le 30 juillet, son rôle de bon apôtre : il est sûr, maintenant qu'il a chargé l'Allemagne de les réaliser, que ses projets belliqueux aboutiront. Il annonce donc qu'il est (( disposé comme aupavaYant b. faire expliquer à M. Sazonov les divers points de la note adressée à la Serbie » (Livre Rouge, n° 49), oui, mais sans y rien changer, car, dicte-il, (( il n'est jamais entré dans nos vues d'admettre un marchandage à propos des paragraphes de la note » (Livre Rouge, n» 50).

Pourquoi le comte Berchtold tient il donc à continuer des pourpalers qui, il le sait puisqu'il le veut, n'aboutiront à aucun résultat? Pour plusieurs raisons. D'abord ils pourront laisser croire à sa bonne volonté. On y verra un effort en faveur de la paix — quelques gens, aveuglés par leurs sympathies pour les Habsbourgs ou par certaines opinions intimes, ont cru l'y voir. Ils permettront en outre, en trompant la Russie sur les intentions de la Monarchie danubienne, de détourner son attention de l'Allemagne qui prépare le coup de Jarnac. Enfin ces conversations fourniront au comte Berchtold l'occasion de provoquer la Russie en aggravant le prétexte des mesures militaires russes d'une accusation formelle. Le 30 juillet (Livre Rouge, noSO), ila un entretien avec l'ambassadeur russe. Il lui expose le but que poursuit son gouvernement. (( Je rattachai à ces observations, ajoute-t-il, un exposé détaillé de nos relations intolérables avec la Serbie. De même, je fis comprendre clairement à M. Schébéko,dans quelle mesure la diplomatie russe, assurément contre la gré de ses dirigeants, était tout particulièment responsable de cette situation. j> Il n'yariende pacifique là -dedans et le comte Berchtold aura beau (Livi-e Rouge, n» 51, 31 juillet), feindre d'accepter la médiation de l'Angleterre, à condition que rien ne soit changé dans les affaires de Serbie, ou nous assurer (Livre Rouge, W 53, même date, sans heure), que (( entre les Cabinets de Vienne et de Saint Pétersbourg des pourpalers conformes à la situation et qui aboutiront, nous l'espérons, à un apaisemeut général, suivent leur cours », nous savons à quoi nous en tenir. Nous savons que le comte Bei'chtold se prépare un alibi au moment même où son allié, l'Empire allemand, qu'il a poussé, envoie son ultimatum à la Russie (n» 54).

Pas plus que M. Bertrand, nous n'avons trouvé dans le Livre Rouge de preuves du repentir, même tardif, de l'Au-

(1) Il est regrettable que les pièces du Liaro Rouge ne portent pas l'heure d'expédition des (lé[)6ches. Nous verrions par là si celle-ci précède ou suit celle où le comte Szécsen annonce la démarche du baron Sohœnà l'aris. Il est ù présumer qu'elle la précède malgré sa place dans le Lwra Rouye, puisque le comte berchtold ne parle pas des prétendus préparatifs militaires de la France qu'annonce le comte Szécsen.

triche-Hongrie. Nulle part nous n'y avons vu que « son Gouvernement consentait à entamer une discussion quant au fond de l'ultimatum adressé à la Serbie », comme l'écrit M. Viviani le 1" août \QiJ^ [Livre Jaune, n" 120). (( Si le Ballplatz a réellement tenté cette conciliation, note fort justement M. Pierre Bertrand, il a tout intérêt à le dire, à en prendre texte pour montrer sa bonne volonté. Or, il n'en souffle mot. Le 31 juillet, le comte Forgâch, qui fait le gracieux avec Sir M. de Bunsen, — car les Empires du Centre ne désespèrent pas de s'assurer le bénéfice de la neutralité anglaise, — le comte Forgàch dit simplement : « On menait des pourparlers entre l'ambassadeur d'Autriche à Saint-Pétersbourg et le ministre russe des Afîaires Étrangères (1) ».

Si la Wilhelmstrasse a obtenu de son alliée cette démarche, — hypocrite ou sincère, — elle doit s'en vanter. Or, le 31 juillet toujours, M. de Jagow se contente modestement d'informer Sir E. Goschen que Guillaume II et M. de Bethmann-Holhvegont jusqu'au30« pressé l'Autriche de montrer son désir de continuer la discussion (2) w. Plus modestement encore, le comte Mensdorff s'en tient à appeler l'attention de Sir Edward Grey sur le fait que (( les conversations à Saint-Pétersbourg n'ont pas été rompues par l'Autriche-Hongrie (3) ». Sur le grand effort de son pays pour la paix, pas la moindre allusion !

Cet effort, qu'on ne constate ni le 30 ni le 31 juillet, on ne le voit pas davantage dans la dépêche que l'ambassadeur autrichien adresse le i'' août de Saint-Pétersbourg. Il prétendait que l'Autriche « était non seulement prête à négocier avec la Russie sur les bases les plus larges, mais elle était en particulier disposée à soumettre le texte de la note à une discussion, dans la mesure où il s'agirait d'en interpréter le sens » (4). Etait-ce une concession ? Interpréter le sens de la note n'était pas en modifier le fond. Encore le comte Szàpâry prenait-il le soin d'ajouter qu'il espérait « que la marche des événements ne nous eût pas déjà entraînés trop loin ». Le bout de l'oreille perçait; l'ambassadeur laissait nettement prévoir ce qui devait arriver le lendemain : la déclaration de guerre de l'Allemagne à la Russie, qui coupait court à toutes les négociations, à tous les vains pourparlers.

Il apparaît donc incontestablement que l'Autriche-Hongrie, non seulement n'a rien fait pour la paix, mais qu'encore elle s'est masquée derrière l'Allemagne pour provoquer la Russie. M. Pierre Bertrand a raison. Le gouvernement austro-hongrois, en attaquant la Serbie, en orientant l'Allemagne contre la Russie et la France, a été le provocateur de la grande guerre européenne, et le comte Berchtold ne le cache pas dans sa préface du Licre Bouge, lorsqu'il dit le but poursuivi par la Monarchie habsbourgeoise. « La possibilité d'une collision redoutable avec la Russie, dans le cas où cette dernière prendrait la Serbie sous sa protection, ne devait pas l'empêcher de mettre fin à une situation intolérable. »

(1) Correspondance britannique, n' 118.

(2) Corregfiondance britannique, n° 121. Notons que ni le Licre Rouge ni le Liare Blanc ne prouvent que cette « pression i) ait réellement été tentée.

(3) Correspondance britannique, n° 137.

(4) Liare liouge, n° 56.

Comme M. Bertrand, nous conclurons que « la complicité de l'Allemagne ne saurait être ni une excuse, ni une circonstance atténuante. Elle explique le forfait, elle n'ôte rien à son horreur et ne doit rien ôter à son châtiment. Les Nations alliées contre les Empires du Centre se trahiraient elles-mêmes si, la victoire acquise, elles appliquaient un traitement différent à leurs ennemis de la Sprée et à leurs ennemis du Danube.

« Paresseuse, inintelligente, hautaine, avide, oppressive, la Monarchie des Habsbourgs n'est plus en Europe qu'une puissance de réaction et de tyrannie. Création de la force, maintenue par la force, le jour où la force lui fait défaut doit marquer sa fin et libérer les populations slaves et latines, si longtemps et si douloureusement asservies à son joug... Un traité qui maintiendrait l'intégrité de la Monarchie dualiste, qui respecterait sa domination sur les Serbes, les Roumains, les Croates ; qui laisserait sur le fianc des petits royaumes slaves une grande Puissance dont l'ambition est de les assujettir, ne ferait que perpétuer l'insécurité de ces dernières années. »

Certes, il faut en effet libérer les Serbo-Croates et les Roumains, mais nous regrettons que M. Bertrand ait oublié les justes revendications des Tchécoslovaques, impatients, eux-aussi, de secouer le joug des Germains et des Magyars. Une fois seulement, au cours de son volumineux ouvrage, l'auteur de l'Autriche a voulu la Grande Guerre parle des Tchèques ; encore n'est-ce qu'incidemment et dans une citation. C'est peu, car, lorsqu'il montre les excitations de la presse austro-hongroise, qu'il déclare unanime, il aurait pu trouver d'autres protestations que celles de la socialiste Ai-beiter. Zeitung : la presse tchèque lui en aurait fourni une abondante provision.

Reconnaissons, du reste, que ce n'est là qu'une critique de détail et qui n'enlève rien à la valeur du livre. En passant à son crible serré tous les arguments des pièces diplomatiques, M. Bertrand a fait plus qu'une belle œuvre d'historien : il a fait une bonne oeuvre. Il a apporté dans une question, que quelques-uns cherchaient à obscurcir pour sauver l'Autriche, plus de lumière et, par conséquent, plus de justice. Jules Chopin

ÉCHOS ET NOUVELLES

La Terreur dans les Pays-Tchéqaes. — Le régime de terreur a repris en Bohême avec une nouvelle violence : les arrestations, les condamnations, les confiscations se multiplient. Le gouvernement cherche avant tout à atteindre l'organisation tchèque à l'étranger.

La presse du Monde entier s'était soulevée avec indignation contre le chantage sinistre exercé à l'égard de M. Masaryk et M. Benes. En présence de ces protestations unanimes de la conscience publique, les autorités autrichiennes avaient cru devoir mettre en liberté M"* Masaryk et M™« Benes. Elles viennent de reprendre leurs pratiques odieuses en ordonnant l'arrestation de la sœur de M. Sychrava, un des collaborateurs les plus énergiques et les plus dévoués de M. Masaryk, qui rédige à Paris la Ceskoslocenskà Samostatnost (l'Indépendance Tchécoslovaque). Les procédés les plus misérables ne sauraient plus

nous étonner de la part des Autrichiens et des Allemands. Ils sont aussi absurdes que criminels. L'expérience aurait dû cependant leur démontrer que de pareils procédés ne peuvent qu'accroître les haines de leurs adversaires et les rendre plus inébranlables dans la lutte sans merci qu'ils ont engagée contre eux.

Les journaux annoncent la mort du Professeur Félix, qui vient de tomber sur le front italien.

Le professeur Félix était un des membres les plus jeunes et les plus énergiques du parti radical tchèque. Quelques mois avant la guerre, il s'était présenté aux élections complémentaires du Reichsrat comme candidat du parti radical et du parti progressiste qui avait pour chef M. Masaryk. Après la déclaration de guerre, il fut poursuivi à cause de ses affiches électorales. Arrêté, conduit en prison les menottes aux poings, il resta détenu plusieurs mois. Sa femme, désespérée, s'empoisonna. On lui refusa la permission d'accompagner son cercueil. Pour se débarrasser d'un adversaire dont il redoutait l'activité et l'intelligence, le goqvernement l'envoya sur le front occidental. Il vient de tomber sous les mitrailleuses italiennes.

Aujourd'hui, l'Autriche officielle, cyniquement, se réjouit d'être délivrée d'un de ses ennemis. Merveilleux pays, qui n'a d'autre espoir de victoire que dans le meurtre des meilleurs fils du peuple !

Les condamnations ne cessent pas, non plus. Au moment où l'offensive de Broussilov menaçait Vienne, on commença à répandre, dans la capitale et à Prague, le bruit que le gouvernement avait l'intention de se rapprocher des Tchèques et allait mettre fin aux persécutions. II n'en fut rien. On peut noter tout au plus que, dernièrement, le procès sensationnel d'un avocat tchèque, le docteur Chlum, qui durait depuis un an et demi, s'est terminé par l'acquittement de l'accusé, qui a été relâché après dixhuit mois de prison préventive. Mais, d'autre part, durant les deux dernières semaines, les condamnations à de longues années de prison ont été aussi nombreuses que d'habi tude. Le tribunal militaire de Prague a condamné, pour attentat à l'ordre public et excitation au désordre, une dizaine de réservistes tchèques. En outre, toute une série d'autres personnes se sont vu infliger diverses peines de prison : M. R. Fiedler, inspecteur des chemins de fer en Bohême, un an ; M. Novâk, huit ans ; M.Wagner, deux ans ; M. Zajicek, six mois; une jeune fille deTfebon, trois mois; M">« Lehovec, de Kobylice, près de Prague, cinq mois; M. Majer, quatre mois; M. Hanâk, de Frystât, six mois; M. 'Vojtovic, de Krnov, quatre ans ; trois jeunes filles de Horni Litvinov ont été arrêtées et seront traduites devant le conseil de guerre. L'arrestation d'un curé de Tis, près de Plzeri, M. Fiala, dénoncé pour avoir tenu des propos séditieux, a causé une grande sensation. Le conseil de guerre devant lequel il a été traduit, après avoir entendu un grand nombre de témoins, a ajourné le procès, tout en

aintenant M. Fiala en prison.

Les conseils de guerre sont nombreux dans les pays ihèques ; on en trouve à Prague, à Plzeri, à Litomèfice,

à Terezîn, à Brno, à Olomouc, à Moravskâ Ostrava. Du 13 au 31 août, un seul d'eux, celui de Terezin, a condamné dix-huit personnes à un total de 26 ans de prison.

Les confiscations de propriétés se sont tellement multipliées dernièrement, que le total des sommes représentées par ce vol déguisé s'élève déjà à des centaines de millions. Les Habsbourgs reviennent à leurs procédés du temps de la défaite de !a Montagne Blanche. On a publié pendant le mois de septembre plusieurs listes de propriétés confisquées dont le nombre s'élève à une trentaine. Parmi les propriétaires ainsi dévalisés on trouve le nom de M. Edouard Benes, secrétaire général du Conseil National des Pays Tchèques. Le Tribunal de Prague a ordonné, le 12 septembre 1916, la confiscation de toutes ses propriétés pour crime de haute trahison et d'attentat à la puissance militaire de l'État.

La même mesure a été prise contre neuf soldats du 13'* régiment de dragons et du 59" régiment d'infanterie, et contre trois soldats des 12'' et 7« régiments de landsturm, accusés de désertion. La liste du 10 septembre contient six noms de soldats appartenant au 11* régiment d'infanterie ; la liste du 11 septembre, trois autres noms. Il ne se passe pas à présent un seul jour sans qu'une nouvelle liste de confiscations soit publiée.

Les Soldats tchèques. — Tout le monde connaît le rôle que les soldats tchèques ont joué dans la guerre actuelle.

Le comte Tisza lui-même a avoué tout récemment à la Chambre de Budapest qu'il était impossible de compter sur eux. — Il est inutile, at-il dit, d'insister sur les raisons pour lesquelles les Tchèques ne peuvent être laissés dans les garnisons de Bohême. — Dans la même discusion le comte Windischgratz constatait que le haut commandement n'osait plus les utiliser qu'en les mêlant à des Magyars et des Allemands. — Même ainsi il ne se risquerait pas à les laisser en première ligne.

Ces précautions n'ont pas été encore suffisantes, comme le prouvent les événements qui se sont produits en Transylvanie. Voici, en effet, ce que dit, le 5 septembre, le représentant du parti magyar de l'Indépendance :

« Un régiment tchèque occupait, au commencement de la campagne roumaine, une très importante position dans le col des Toelgyes. Quand les Roumains lancèrent leur attaque, dans la nuit du 27 août, la gendarmerie essaya de résister, tandis qu'un régiment de sapeurs s'efforçait de détruire les ponts. Mais les Tchèques se retirèrent sans faire la moindre résistance ! Gela se passait à six ou neuf milles de la frontière roumaine. Quelques jours plus tard, les Tchèques furent de nouveau rassemblés à Maroshéviz, ville située à trente milles de la frontière ; là, ils s'emparèrent des provisions et se conduisirent comme dans un pays conquis; puis, après avoir dévasté la contrée, ils disparurent sans que personne pût savoir où. C'est une comédie militaire dont nous payons les frais. Je ne veux pas entrer dans les détails.

L'invasion de la Transylvanie est une catastrophe des plus graves, et la négligence et les erreurs de nos gouvernants sont formidables; la responsabilité retombe tout entière sur la diplomatie autrichienne, le commandement autrichien et sur le gouvernement magyar. Je ne veux pas peindre la situation comme plus grave qu'elle ne l'est. Si j'en parle, c'est parce que je désire que ma faible voix arrive jusqu'à l'empereur d'Allemagne. Il a déjà pris en main le commandement de l'armée autrichienne. S'il veut vaincre, il doit faire un second pas et placer sous sa tutelle le groupe de six à huit personnages sans responsabilité qui, aux côtés de noire vieux roi, dirigent les affaires du pays. Cela est d'autant plus nécessaire que nous avons dans notre armée des soldats sur lesquels nous ne pouvons compter en aucun cas. »

D'autre part, nous savons que sur le front de l'isonzo, les troupes tchèques ont favorisé de toutes les manières l'attaque italienne sur Gorizia. Tous les Tchèques voient en effet des alliés dans les Italiens, et on ne saurait s'en étonner puisque les uns et les autres ont les mêmes adversaires, la dynastie des Habsbourg et la monarchie austro-hongroise.

La situation économique. — On ne saurait accorder trop d'importance, au point du vue de la situation intérieure de l'Autriche, à ce fait qu'à la fin du mois de septembre, au moment même où la moisson terminée permet aux paysans de disposer de toutes leurs ressources, les cris de détresse et de misère se font entendre plus fortement que jamais dans les pays tchèques. Dans toute la Bohême, ce ne sont que lamentations.

Dans les districts de Nûchod et de Pardubice, les prunes et les autres fruits atteignent des prix inacessibles à l'immense majorité delà population. Dernièrement, les habitants de ces districts, avertis que l'on allait procéder à un recensement des porcs et des chèvres et craignant de voir réquisitionner le bétail, abattirent en masse leurs animaux, quelque maigres qu'ils fussent, pour ne pas être obligés de les mettre à la disposition de l'armée.

Cette précaution s'explique d'autant plus que le gouvernement vient d'établir en Bohême le régime de trois jours sans viande : lundi, mercredi et vendredi. Ces jours-là, non seulement il est interdit de vendre de la viande et d'en servir dans les restaurants, mais des commissions de surveillance passent dans les maisons pour s'assurer que les règlements sont scrupuleusement observés. Tout plat dans lequel entre de la viande, si faible qu'en soit la proportion, donne lieu à une contravention.

La bière manque aussi et l'on prévoit des jours d'abstinence totale. Dès maintenant, la bière ne peut être offerte aux clients qu'à certaines heures; chaque buveur n'en reçoit qu'un demi-litre au maximum. On ne peut en emporter plus d'un litre.

Aux cartes de pain, de pommes de terre, de café, de sucre s'est ajoutée dernièrement une carte de graisse. Elle donne droit à 120 grammes de graisse par personne chaque semaine.

Le saindoux est introuvable. La semaine dernière, le

gouverneur de Bohême a de nouveau prévenu les habitants que quiconque préparerait certains plats qui exigent une trop grande quantité^de graisse, s'exposerait à une sévère punition. Défense aux restaurateurs de faire figurer sur leurs cartes plus de deux plats de viande (les jours de viande bien entendu), et plus d'un plat de farine, les fameux mehlspeisen, si chers aux estomacs allemands. Défense de laisser sur les tables l'huile et la moutarde à la disposition des clients. — Le repas moyen, qui coûtait jadis 2 couronnes, coûte aujourd'hui 7 à 8 couronnes; et les portions diminuent chaque jour.

Tous les prix ont d'ailleurs augmenté dans d'énormes proportions : un kilo de café coûte 12 couronnes (au lieu de 3,40 avant la guerre) ; un kilo de bœuf vaut à Prague 12 couronnes; un kilo de porc, 11; un kilo de riz, 3 couronnes, au lieu de 32 béliers. Le savon a passé de 65 béliers à 4 couronnes le kilo; c'est du moins la taxe officielle ; en réalité, il est impossible d'en obtenir à moins de 8 à 10 couronnes. Nous rappelons à nos lecteurs que la couronne vaut à peu près un franc et le heller un centime.

Les chaussures de femmes valent de 36 à 38 couronnes; les souliers d'hommes de 40 à 44; les grandes bottes de campagne atteignent jusqu'à 200 couronnes. Le prix des étoffes de coton a quadruplé; celui des étoffes de laine a décuplé.

Les métaux sont devenus extrêmement rares. Les cloches, les chaudrons et les toits de cuivre sont réquisitionnés et envoyés à l'arsenal de Vienne. Beaucoup de ces cloches avaient une réelle valeur artistique ou historique, et leur enlèvement a donné lieu bien souvent, dans les villages tchèques, à d'énergiques protestations et à des scènes tumultueuses.

Le tabac est très rare. Les soldats souffrent particulièrement de cette pénurie. On prépare actuellement des arrêtés pour interdire la vente des cigares et des cigarettes dans les cafés et les restaurants. Dès maintenant, dans les bureaux de tabac de Prague, la vente des cigarettes est limitée et ils n'en délivrent qu'une ou deux à chaque client.

Les livres sont extraordinairement chers, en particulier les livres de classes. L'augmentation atteint quelquefois 200 °/o.

Il serait facile d'allonger presque indéfiniment cette énumération. Ceque nousavonsditsulfità prouver les difficultés extrêmes' de la situation à laquelle l'Autriche-Hongrie se trouve dès maintenant réduite; elle ne saurait évidemment que s'aggraver à mesure que nous avancerons dans l'hiver.

Chaque jour, les journaux tchèques publient des lettres dans lesquelles des blessés ou des mutilés de la guerre supplient les paysans de leur envoyer quelques pommes de terre et dépeignent leur misère dans les termes les plus poignants. Ces tristesses, qu'accroît encore l'imcurie de l'administration, contribuent à accroître l'indignation générale contre les criminels et les fous qui ont déchaîné sur la population d'aussi terribles épreuves.

Lt Gérant : L. MathiiDi

Imp. dai Beaux-ArU lA. Mdllb»), 78, rae Oarean, Parla.

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