Année. — N" 12. 15 Octobre
^EVVE BI-MENSUELLB
Directeur : Ernest DENIS, Professeur à la Sorbonne
L'Autriche
Le Monde Slave.
et la
question tchèque.
Echos et Nouvelles.
Les Slovaq
ues.
Amitiés Tchèques.
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Le
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A TRAVERS LA PRESSE
UÊcho de Paris et le Temps, ont publié récemment d'intéressants articles sur la véritable situation de l'Autriche-Hongrie. Les importantes constatations que leurs correspondants ont pu faire, sur les lieux mêmes, viennent utilement confirmer ce que nous avons dit et répété plusieurs fois dans les colonnes de notre revue : la monarchie austro hongroise est au bout de ses forces, et le peuple tchèque persiste dans sa ferme décision de séparer définitivement son destin de celui de la monarchie. Nous croyons utile de reproduire à titre documentaire ces correspondances.
Le correspondant de l'Echo de Paris a publié, dans le numéro du 21 septembre, l'interview qu'un Tchèque lui avait accordée lors de son passage à Prague :
Nous avons toujours été suspects aux Allemands d'Autriche; en 1897, Mommsen leur conseillait déjà de nous fracasser le crâne...
A peine la guerre était elle déclarée, que les premiers bataillons tchèques se rendaient aux Russes dont ils partageaient les sentiments. Les mesures d'oppression militaires et politiques commencèrent aussitôt contre notre parti. Personnellement, en dépit d'une prudence extrême dont je ne me suis jamais départi, j'ai été surveillé pendant près de dix mois; mes lettres toutes ouvertes, sans exception, mais sans art, m'étaient remises maladroitement tachées de colle; un agent de la Sûreté, si «élégamment » vêtu qu'il aurait fallu être aveugle pour ne pas le reconnaître, me suivait le jour dans les magasms, le soir dans les cafés, notant les journaux que je lisais, les bibelots que j'achetais, le nom des personnes avec qui je causais. Des niaiseries, enfin ! Passons.
Je lui demande ce qu'il pense du drame de Sarajevo, qui a déclanché la guerre. Il hausse les épaules :
— Bah! Bah! Attendez la fin de la guerre et la victoire des Alliés (car notre défaite ne peut être mise en doute, Dieu merci); vous apprendrez alors des choses curieuses sur la mort du duc d'Esté et les intrigues delà Chotek. Leduc violent, entêté, avare, entièrement sous la pantoufle d'une femme qu'il adorait, était délesté partout, surtout en Hongrie. Sa mort a été une délivrance et toute l'indignation rétrospective qui s'étala chez nous sentait à plein nez l'hypocrisie!
En tous cas, croyez-moi. la guerre est imputable aux Allemands seuls... Ces Allemands assumaient de tout temps la direction des affaires; ils détenaient toutes les bonnes places. Une fois nantis, ils se cramponnaient au pouvoir, résistant à la poussée légitime des races plus jeunes...
Dès le mois de mai 1915, ces rapaces ont drainé tout notre or ! Depuis ce temps-là, nous imprimons des « assignats » et sans parcimonie, je vous le jure. Ici, à Prague, chaque semaine, arrive à destination de l'Intendance militaire un petit sac en toile grise contenant des billets de banque, tout neufs, pour cent mille couronnes. Ils disparaissent aussitôt arrivés.
— Alors, si l'Etat continue à tirer des « assignats » comme vous dites, sans couverture de banque, je m'explique la baisse de votre devise.
— Et moi, cher monsieur, je ne m'explique pas qu'elle ne dégringole pas plus rapidement! Un change de 63 francs pour 100 couronnes, mais c'est plutôt flatteur pour qui connaît le dessous des cartes ! Vous autres neutres, vous ne vous rendez pas un compte exact de notre situation financière. C'est celle d'un négociant qui a déjà fait faillite, mais qui veut faire escompter ses traites à cours forcé. Ah ! Dieu du ciel, que les Russes viennent donc au plus tôt pour devenir nos voisins immédiats ! Alors, seulement alors, nous serons tranquilles... Mais
si on n'installe pas un verrou, et un verrou solide, entre l'Autriche (où ce qui restera de l'Autriche) et l'Allemagne du Nord, la plus dangereuse, nous serons gobés comme un goujon par un brochet.
— Les Autrichiens ne se laisseront peut-être pas faire?
— Qui sait! Ils sont si insouciants! C'est un peuple « propre à rien » (sic). L'Autriche n'a pas l'air de voir qu'elle se laisse englober dans le « Zollverein » que réclament les Allemands, assidus à répandre l'Europe centrale de leur Naumann; si elle se laisse endormir par les théories commerciales de ce prêcheur... en eau trouble, elle sera en un rien de temps inondée par la camelote boche, submergée par sa pacotille, anéantie, finie.
— C'est une perspective qui ne doit pas vous déplaire, à vous qui haïssez l'aigle à deux têtes?
— Cher monsieur, permettez moi de vous le dire, vous ne connaissez pas l'âme tchèque, vous ne soupçonnez pas la haine qui bouillonne au cœur de notre peuple. Nous voulons installer, sur les ruines de l'Autriche, un Etat tchécoslovaque complètement indépendant. Que l'aigle à deux têtes, comme vous dites, soit plus ou moins plumé par les Allemands, c'est son affaire. Ce que nous voulons, nous, c'est l'étrangler!
Le Temps a publié, dans le numéro du 27 septembre, la correspondance suivante :
Un ingénieur suisse ayant travaillé pendant sept ansàUsti(Aussig) en Bohême, ville manufacturière de 40.000 âmes, dans une usine appartenant a la Société autrichienne deproduitschimiques et métallurgiques, fabricant entre autres les hypochlorites, est rentré ces jours-ci en Suisse pour échapper aux multiples privations de la crise alimentaire. Le pain de pommes de terre qui forme la base de l'alimentation est exécrable, et les ouvriers de l'usine n'auraient pu supporter une telle existence si la direction, depuis quelque temps, n'avait acheté en gros les denrées les plus nécessaires pour les leur revendre à meilleur marché.
La fabrique commença dès novembre 1915 à produire des gaz asphyxiants. Le chlore réduit à l'état sec pour ne pas attaquer le métal était introduit dans des tubes d'acier et comprimé à 10 ou 15 atmosphères. Des ingénieurs allemands vinrent expliquer le procédé de fabrication ; dès que ce fut fait, ils partirent organiser ailleurs d'autres usines. La fabrique recevait aussi,pour les désinfecter, des wagons entiers d'uni formes venant des champs de bataille où des hôpitaux, car le manque d'étoffe est tel qu'aucun cadavre n'est enterré avec ses vêtements. Dans toute la contrée, les enfants des écoles ne cessaient point de courir les maisons pour recueillir le bronze, le laiton, le nickel, qu'ils rapportaient à leurs maîtres; ils s'en allaient aussi en bandes dans les campagnes récolter les orties que l'on desséchait ensuite comme le lin et dont on tirait du fil. Les baies d'aubépine étaient de même récoltées pour remplacer le café. On suppléait au manque de savon par tous les succédanés imaginables.
Interrogé sur l'usine Skoda, dont certains journaux ont annoncé la destruction, cet ingénieur alfirme qu'elle est toujours en pleine activité; cependant, dans le but de la faire sauter, des ouvriers tchèques avaient réussi à creuser des kilomètres de souterrains jusque sous le bâtiment principal. Le complot fut éventé à temps; une centaine d'ouvriers furent fusillés.
La révolte du 28'= régiment tchèque est par contre certaine. Ayant refusé de marcher contre les Russes, cette unité fut décimée; ceux qui restaient furent envoyés sur l'Isonzo, où, placés dans les situations les plus dangereuses ils furent exterminés jusqu'au dernier.
La population de la Bohême ne manifeste aucune haine contre les Frojiçais : elle ne cache même pas son admiration au sujet de Verdun; à ce sentiment s'ajoute une certaine satisfaction de ce que les Allemands, qui jadis se targuaient d être invincibles, aient, à leur tour, subi là quelques revers.
%EVUE BI'MENSUELLB
Deuxième année.
15 Octobre 1916