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L'AUTRICHE ET LA QUESTION TCHEQUE

Dans une réunion convoquée à Vienne, au mois de juin 1915, par les nationalistes et les pangermanistes allemands-autrichiens, les Tchèques furent ouvertement menacés d'avoir à expier lourdement leurs crimes contre l'Autriche au cours de la guerre, lis furent accusés d'être la cause de tous les désastres militaires de la monarchie.

Aujourd'hui, quand on voyage dans les trains austromagyars, on entend proférer à chaque instant des invectives contre les Tchèques : « ce sont eux qui sont responsables de tous ces malheurs ; ce sont eux qui ont porté, indirectement, les plus terribles coups à la monarchie dans la guerre actuelle ! n

Plus probants encore sont les compte rendus des débats de la Chambre hongroise, clos il y a quelques jours, où l'on trouve les déclarations de Tisza qui, avec une discrétion très compréhensible, annonce qu'il n'est point nécessaire d'expliquer les raisons s'opposant à l'utilisation active de certaines unités militaires et à leur envoi sur le front; aussi significatives sont les affirmations deWindischgraetz que les soldats tchèques constituent un danger pour la Hongrie, et celles de Urtfianezy, qui supplie Guillaume II de s'emparer du pouvoir en Autriche-Hongrie pour mettre hors d'état de nuire les éléments militaires hostiles à la monarchie. Toute la Chambre manifesta sa haine contre les Tchèques qui, d'après les Magyars, ont livré la Transylvanie aux Roumains.

Nous prenons acte, avec satisfaction et fierté, de toutes ces déclarations magyares, et nous proclamons hautement qu'elles sont l'expression de la vérité. Nous avons d'autant plus plaisir à les confirmer qu'elles prouvent une fois de plus la solidité de ce principe défendu obstinément par les deux dernières générations d'hommes politiques tchèques : la question autrichienne n'est au fond que la question tchécoslovaque .

11 y a en Autriche, en dehors des Allemands, sept nationalités. Les Polonais appuyaient legouvernement et avaient leur politique personnelle. Les Ruthènes, trop faibles et mal organisés, voyaient leur velléités d'indépendance entravées par les Polonais. Les Serbo Croates n'étaient pas assez puissants pour engager une lutte décisive. Les ^^Slovènes étaient paralysés par leur faiblesse numérique et ^■|eur insuffisante expérience politique. Les Italiens étaient ^^pabilement contenus par la politique du dicide et iinpera. ^^piestaient les Tchèques. Leur nombre les mettait sur un ^^fcied d'égalité avec les Allemands auxquels ils se mon- I^Braient supérieurs en expérience politique, car les Allemands des Pays des Alpes, très arriérés, constituaient un

poids mort pour le groupe germanique. Dans le domaine intellectuel, les Tchèques prenaient peu à peu le dessus des Allemands autrichiens, incapables de toute initiative et de tout développement personnel, toujours servilement à la remorque de leurs compatriotes de Berlin. En raison de leur évolution industrielle, par leur puissance économique et financière, par l'accroissement de leur population, les Tchèques étaient devenus les seuls adversaires des Allemands en Autriche, et menaçaient dangereusement leur hégémonie. Leur hostilité instinctive contre les Allemands, contre 'Vienne, contre la dynastie, contre la brutalité magyare, rendait la lutte particulièrement acharnée.

Le véritable problème autrichien se résumait ainsi dans le problème tchèque.

L'histoire des soixante dernières années le prouve suffisamment.

L'établissement du dualisme, en 1867, posa immédiatement le problème tchèque. De 1867 à 1870, la Gisleithanie souffrit d'une crise dangereuse, conséquence de son attitude inique envers les Tchèques, lors de l'arrangement conclu avec Deilk. En 1870 et 1871, la politique autrichienne fut dominée par la recherche d'un compromis avec les Tchèques. Les années suivantes, tantôt par des menaces, tantôt par des promesses, Vienne s'efforça de se débarrasser de l'éternel problème tchèque. En 1879, les Tchèques changèrent de tactique, et réussirent pendant un certain nombre d'années à entretenir des relations plus ou moins confiantes avec Vienne. Ils profitèrent de C3tte trêve pour s'assurer quelques avantages politiques importants, puis recommencèrent leur opposition. Depuis l'arrivée de Badeni au pouvoir, la lutte nationale ne s'interrompit pas. Toute la vie politique autricUienne se condensait en des conflits terribles entre Allemands etTchèques. La politique yougoslave et les affaires polono-ruthènes ne jouaient qu'un rôle accessoire. La politique tchèque restait toujours la clef de la situation en Autriche. Il en fut ainsi jusqu'en 1907. La lutte pour le suffrage universel fut encore une fois un mouvement essentiellement tchèque. Depuis lors, l'agitation tchèque ne cessa de se manifester à la Chambre de Vienne. Il était en effet impossible à une nation instruite, riche et consciente de sa force intrinsèque, de supporter l'oppression qu'on lui faisait subir.

Dans tous ces conflits, une sentence revenait continuellement dans les bouches tchèques, et pendant soixante années fut reprise à chaque occasion : le problème autrichien, c'est le problème tchèque. Palacky, Havlicek, Rieger l'avaient proférée les premiers ; Grégr, Masaryk et Kramàf ne cessèrent pas de la répéter.

L'Autriche n'a jamais voulu comprendre cette vérité. Il fallut lui en donner de nouvelles preuves. Dans la guerre

actuelle, les Tchèques ont solennellement démontré au monde entier que leurs hommes politiques ne s'étaient pas trompés. Ce sont eux qui à l'intérieur ont infligé le coup le plus terrible, le coup mortel à l'Autriche.

Citons quelques faits seulement :

Un personnage officiel — le comte Tisza — a déclaré du haut de la tribune parlementaire que la Gliambre autrichienne ne peut pas fonctionner par suite de la révolte tchèque. On sait maintenant, en France et en Angleterre, les motifs pour lesquels l'Autriche n'a pas osé convoquer, jusqu'à présent, son Parlement.

Un ordre du jour du généralissime autrichien — qui invoquait en outre l'autorité de l'empereur — témoigne officiellement que les soldats tchèques ont désorganisé l'armée, en se rendant en masse, en refusant de combattre sur tous les fronts. Ajoutons le fameux ordre du jour sur le 28* régiment de Prague, les interminables listes de confiscations prononcées contre des soldats tchèques, les 320.000 soldats tchèques prisonniers volontaires en Russie, l'attitude des troupes de Bohème sur le front de l'Isonzo, etc.

Une autre phase de la lutte fut la révolte à l'intérieur : la résistance passive, économique et financière; le sabotage de l'administration civile et militaire; les conspirations des hommes politiques, la résistance ouverte de la masse du peuple : témoins les condamnations en masse des hommes et des femmes, les nombreuses exécutions pour crimes politiques; la condamnation à mort ou l'emprisonnement de tous les hommes politiques importants, l'exil de ceux qui réussirent à échapper à la police impériale.

Reste enfin l'action hors des frontières de l'Autriche. Des légions tchèques furent levées en France et en Russie. Deux millions de Tchécoslovaques résidant à l'étranger furent politiquement organisés avec, à leur tête, un Conseil National qui dirige leur action. Les Tchécoslovaques ont ainsi su créer une véritable nation en dehors de l'Autriche, élaborer un programme national, donner une direction unique et précise à cette masse, d'abord informe, de patriotes résolus à libérer définitivement leur pays.

Nous sommes justement fiers du mal que nous avons fait à l'Autriche. Si l'empire des Habsbourgs s'est montré si faible, s'il a été partout battu, si aujourd'hui son armature craque de toutes parts, c'est que le vieux principe de la politique tchèque était vrai et qu'il a été appliqué dans toute sa vigueur.

Il n'y a qu'à retracer l'histoire de ces deux années de guerre en Autriche, pour retrouver partout des preuves de l'efficacité de la révolte tchèque. Aucun des peuples autrichiens ne peut se vanter d'avoir fait autant que nous pour la cause des Alliés. Aucun d'eux n'a montré sur le front une telle obstination et une telle persévérance dans son attitude anti-autrichienne ; aucun d'eux n'a aussi énergiquement collaboré à la banqueroute économique de l'empire; aucun d'eux, en dehors des Yougoslaves et des Italiens, n'a eu à subir un régime de terreur aussi brutal que celui imposé à la Bohème... Quand on parle de la désagrégation de l'Autriche, c'est aux Tchécoslovaques qu'il faut en faire honneur.

Et, quand il s'agira d'établir les clauses de la paix future, l'Europe ne doit pas oublier ce que la guerre lui a si clairement démontré : que le problème autrichien c'est

avant tout le problème tchèque. Une nation qui est à ce point consciente de sa force inteUectuelle, morale et matérielle, ne restera tranquille qu'après avoir recouvri'; sa liberté et son indépendance; une nation qui, dans les moments si tragiques et dans une position aussi dangereuse que l'éta t celle des Tchécoslovaques, a osé se dresser avec une telle décision contre les bourreaux qui la tenaient entre leurs mains, cette nation là doit pouvoir disposer librement de sa destinée ou être anéantie définitivement.

Sinon, l'injustice commise à son égard et qu'elle ne subira pas sans résistance, sera la cause d'une nouvelle guerre.

Aujourd'hui, il est devenu évident que ses ennemis n'auront pas la force de l'anéantir. 11 ne reste donc à ses amis qu'à la libérer. E. Benes.

LES SLOVAQUES

La ijjvannie magyare. — Après la défaite de Kœniggraetz et le traité de Prague (1866) qui fondèrent l'hégémonie prussienne en excluant l'Aulriehe de l'Allemagne, François-Joseph reçut du Saint-Esprit l'ordre d'appeler au pouvoir, pour remetire à flot son navire désemparé, un ministre saxon, Beust. L'inspiration céleste est ici manifeste, parce que le choix de l'Empereur ne saurait évidemment s'expliquer par aucune raison humaine. — Beust n'était connu jusque-là que par ses imprudences et ses malheurs. Il se jeta tête basse dans l'imbroglio autrichien, comme un étourneau qu'il était, et les vieux routiers Deâk et Andrassy n'en firent qu'une bouchée. IlTeur accorda tout ce qu'ils demandaient, sans discussion; il n'avait qu'une idée en tête, préparer sa revanche sur Bismarck et il ne se doutait pas que les Magyars ne lui permettraient jamais de partir en guerre contre l'Allemagne.

Le résultat concret du dualisme se résume dans la phrase célèbre de Beust : gardez vos hordes, nous garderons les nôtres. — Les Allemands de Cisleithanie se chargeraient de mater les Tchèques, tandis que les Magyars colleraient au mur les Slovaques et les Serbes.

Ils eurent la prudence de ne pas précipiter les événements, laissèrent se calmer les inquiétudes qu'avait provoquées le Compromis, votèrent une loi sur les nationalités (1868), — inquiétante dans ses tendances générales, puisqu'en proclamant le magyar comme langue d'État unique, elle lui donnait une situation prépondérante et n'accordait aux autres, dialectes qu'une tolérance précaire; assez libérale malgré tout en apparence, puisqu'elle garantissait aux diverses nationalités des droits relativement étendus dans le domaine de la justice, de l'administration locale, de l'école et de l'église.

Au Parlement, l'écho des évangéliques professions de foi n'était pas encore éteint, où les radicaux avaient rivalisé de douceur et de générosité avec les modérés de l'école de Deàk. — « Nous voulons, avait alors déclaré Koloman Tisza, le futur entraîneur de la meute chauvine, que, de même qu'il n'y a chez nous aucune classe privilégiée, il n'y ait aussi aucune nation privilégiée; ce qui, dans nos lois, est contraire à l'égalité, nous voulons le supprimer. » —

Tréfort, qui, plus lard, ministre de l'Instruction publique, s'est acquis une fâcheuse renommée par son zèle persécuteur, renchérissait : « L'idée delà toute-puissance de l'État est en grande partie la source des difficultés politiques de l'Europe actuelle. Les apôtres de cette doctrine ont pratiqué dans notre p^ys leur expérience impitoyable et il est difficile de dire si leur action est caractérisée davantage par l'absence de sens moral et juridique ou par la maladresse politique... L'oppression des nationalités et la liberté sont incompatibles. Dans les régions où la population est mixte, il est vain de songer à constituer des États sur une base nationale. Je veux que l'on respecte le développement intime des nationalités, au même titre que la religion, dans laquelle l'État n'a pas le droit d'intervenir » (22 mai, 1861). — Il est toujours amusant de prendre les Magyars en flagrant délit de réticence mentale.

L'adresse présentée à l'Empereur semblait plus précise : « Nous n'oublierons pas que les habitants de langue non magyare sont, au même titre que les Magyars, citoyens de l'État. Nous voulons leur assurer par la loi, dans un e.-prit de sincère bienveillance, ce qu'exigent leurs intérêts et l'intérêt de la Patrie. » Cette formule avait été récemment reprise par le Parlement (26 février 1866). Deâk était un légiste de profession, et tous ses concitoyens se piquent d'être juristes ; ils sont experts dans l'art de rédiger des contrats et d'y introduire des clauses dont l'apparente rigidité laisse la porte ouverte à toutes les reprises. La réserve anodine (jui couronnait leurs promesses, — l'intérêt de la Pairie, — annulait leurs engagements et ils comptaient bien en dégager le sens, quand l'heure aurait sonné. Donner et retenir ne vaut, dit le vieil adage romain, mais personne n'ignore que les Latins ont fini leur temps, et les Magyars, comme leurs alliés, les Allemands, ont doté le monde d'une morale perfectionnée.

Pour le moment, ils avaient beaucoup d'ailaires sur les bras : régler la question de Croatie, rétablir leur'autorité dans la Transylvanie qui avait été séparée vingt ans de la couronne, réorganiser l'administration, remettre quelque ordre dans les finances, surtout convertir les radicaux qui n'abjuraient pas leur haine contre Vienne et n'étaient pas satisfaits des concessions énormes que leur apportait le Con)prûmis. L'œuvre fut terminée en 1875, quand Koloman Tisza, au moment de la fusion, amena au pouvoir k la petite noblesse, qui est en Hongrie le noyau de la nationalité magyare, le véritable ferment de la vie politique et la classe sociale la plus infiuente.... En se ralliant au régime du Compromis, elle lui donna la vraie consécration magyare ; elle le nationalisa dans tous les sens du terme » (Eisenmann, Histoire générale). Tous les obstacles qui jusqu'alors avaient aflaibli l'action des Magyars avaient disparu ; Andrassy était chancelier de l'Empire, la Cisleithanie

I était absorbée par ses querelles intérieures ; François- Joseph s'était réconcilié avec le nouveau système, séduit Ipar l'appui que Pest prêtait à sa politique balkanique. Koloman Tisza garda le pouvoir quinze ans et, après lui, i»on parti demeura le maître incontesté du Parlement jusqu'en lti05. Le temps ne lui manqua pas pour accomplir ses des.seins.

È Koloman Tisza avait l'esprit court et la volonté ferme; 1 savait nettement ce qu'il voulait et ne s'embarrassait pas

de scrupules quand il s'agissait d'arriver au but; il menait son parti à la cravache ; ils ne ruaient pas sous le fouet, parce qu'il les conduisait où les poussaient leurs appétits.

« La Hongrie, a dit un industriel autrichien, c'est un millier de personnes ». Un correspondant de la Gazette de Francfort, d'ailleurs bien disposé pour les Magyars, a écrit de son côté : « L'État hongrois se résume dans un groupe de tout au plus deux mille familles, avec leur clientèle d'hommes d'affaires, de journalistes et d'avocats. »

Les statistiques nous enseignent que, dans le Royaume, la petite propriété représente 13 millions d'hectares et la moyenne 6 millions ; les grands domaines n'occupent que 12 millions. Seulement, on entend par petite propriété les exploitations de 100 hectares (dix ou quinze fois plus qu'en France) et on n'est classé parmi les grands propriétaires qu'au-dessus de 1.000 hectares. En réalité, le trait caractéristique de la constitution sociale en Hongrie, c'est la prédominance absolue de la grande et de la très grande propriété. Certains seigneurs possèdent 100.000 hectares; les propriétaires de plus de 50.000 hectares ne sont pas très rares. Les domaines du prince Esterhazy, du margrave Pallavicini, des familles Karolyi, Andrassy, Battyany, etc. sont de petites principautés. Non pas que ces seigneurs soient immensément riches : beaucoup de ces domaines ont été négligés pendant longtemps ; leurs maîtres sont chargés de dettes, rongés par l'usure, mangés par les juifs. Ils n'en conservent pas moins une large influence qu'ils ont héritée du passé, mais qui risquerait vite de s'effondrer s'ils n'avaient l'appui de la Cour et du Gouvernement. Ils aiment la politique par atavisme, par éducation, par habitude et par intérêt. Beaucoup sont mêlés à des entreprises industrielles, à des sociétés financières, qui récompensent royalement les services qu'ils leur rendent près des ministres. Nulle part, les affaires et la vie publique ne sont aussi étroitement unies, et, par besoin non moins que par orgueil, la haute aristocratie magyare ne saurait abandonner à d'autres la direction du gouvernement.

Comme jadis la sljachta polonaise autour des magnats, la petite noblesse se groupe sous l'ombre grasse de ces primats. Très nombreuse, sa condition économique était déjà mauvaise à la veille de la révolution de 1848, qui acheva sa ruine. Les indemnités que payèrent les paysans pour le rachat des servitudes féodales furent considérables, mais elles allèrent surtout aux riches familles ; de plus, ils ne s'acquittèrent que par acomptes, fort lentement. En attendant, les nobles furent forcés de vivre d'expédients et d'emprunts. Leurs anciens serfs refusaient de travailler sur leurs domaines ; la main d'œuvre était rare et relativement chère; la concurrence américaine avilissait les prix. Depuis des siècles, le gentilhomme terrien avait perdu le goût et l'habitude du travail ; il avait la passion de la dépense et du luxe. « Le Hongrois est pauvre, mais il vit bien », dit le proverbe. L'existence de la puszta est monoone : les routes mauvaises et rares rendent les communications difficiles; isolé au milieu des paysans qu'il méprise et dont bien souvent il ne comprend pas la langue, talonné par le souci des échéances, dédaigneux de l'agriculture, ignorant et incapable de vie intérieure, la seule distraction de ces hussards en détresse était l'agitation électorale avec ses réunions bruyantes, ses coups de main et les franches

lippées qu'elles supposaient. Au mifieu de cette aristocratie déliquescente, les grands seigneurs trouvaient leurs courtiers et leurs matadors, la tribu famélique et bruyante des célèbres A'or^es^. )j II est dans le sang delà nation hongroise, remarque Maylath, qu'en dehors du service public, de l'état ecclésiastique et des professions libérales, elle n'admette que la culture de son domaine paternel )). Dans la plupart des pays, la noblesse a toujours considéré le travail manuel et même le commerce et l'industrie comme une dérogation. Les nobles Magyars poussent cette aversion jusqu'à l'extravagance. Le royaume était submergé par une nuée de sauterelles qui demandaient à l'Etat des moyens do subsistance et, pour se maintenir, les grands seigneurs étaient tenus de rassasier leur turbulente clientèle. Naturellement, le butin aurait été terriblement réduit si la loi qui proclamait l'égalité de tous les citoyens, à quelque race qu'ils appartinssent, avait été loyalement appliquée. La question politique se compliquait ainsi d'une question sociale. Les Magyars, en s'efforçant de supprimer les Slaves, obéissaient à la fois aux suggestions de leur superbe qui n'admettait pas le partage de l'autorité avec les tribus inférieures et aux instigations de la misère qui les talonnait.

La lutte d'ailleurs flattait en eux les goùls qu'avaient développés des siècles de domination et d'intrigue. Les moins malveillants leur reprochent leur esprit de fourberie, l'extrême plaisir qu'ils prennent aux combinaisons, l'habitude des coteries et la violence des querelles de partis, qui sont le plus souvent moins séparés par des différences de principes que par des haines personnelles. De son ancienne vie d'aventures et de coups de mains, le Magyar a gardé aussi l'amour du risque et la passion du jeu. On joue dans toutes les grandes villes; je crois bien que nulle part les parties ne sont aussi folles et les parieurs aussi enragés que dans certains cercles de Budapest ; nulle part la spéculation n'est aussi générale et aussi formidable. Tous les sens du Magyar jouissent quand il manœuvre une élection et qu'il parvient, contre toutes les vraisemblances, à faire triompher le candidat du gouvernement dans un district où les neuf dixièmes des habitants sont hors d'état même de prononcer correctement son nom.

Au moment du Compromis, la Hongrie comptait environ 11 millions d'habitants (2 millions de Slovaques, 600.000 Yougoslaves (en dehors de la Croatie), 1.500.000 Allemands, à peu près autant de Roumains et moins de 5 millions de Magyars. Les Magyars représentaient donc à peu près 45 % de la population totale. Depuis lors, la proportion s'est relevée en leur faveur et, d'après la statistique de 1900, ils formeraient un peu plus de la moitié des habitants, i'rogrès assez difficile k expliquer, puisque la natalité chez eux est inférieure à celle des autres races; il est vrai que des défections se produisent çà et là parmi les allogènes, dont l'émigration en Amérique éclaircit encore les rangs. Malgré cela, les statistiques officielles de Budapest sont extraordinairement suspectes et elles ne semblent guère confirmées par les observations des voyageurs. Winkler, qui a longtemps parcouru le pays, a noté que, même en plein Alfœld, les îlots slaves ne se magyarisaientpas. « Lès qu'on voit les choses de près, écrit-il, on aperçoit le néant des paperasses ministérielles et, mieux que personne, les

administrateurs savent ce que cachent les fanfares de leurs chefs. »

Il fait remarquer que la civilisation magyare n'a absolument rien qui puisse exercer le moindre attrait sur ceux qu'elle veut assimiler. Les progrès dontfont étalage les journaux ministériels, sont de pure façade, «sauvages qui se parent d'un frac et d'un cylindre, mais n'ont ni chemise ni culotte». Même à Budapest, si l'on s'éloigne des quartiers de parade où s'entassent de gigantesques monuments du meilleur goût germanique, on patauge le soir dans la boue au milieu d'une impénétrable obscurité et on court àchaque pas le risque de tomber dans les fossés. A la campagne, on a l'impression de revenir à l'époque d'Arpad. Les Magyars ont plein la bouche du développement de leur industrie; entrez dans une de ces fabriques fin de siècle : les ouvriers sont slovaques, le contremaître est allemand et le propriétaire est juif, ce qui ne l'empêche pas d'ailleurs de déployer un zèle fanatique pour l'extension de la langue magyare. « On est étonné, conclut Winkler (S kizzen aus dem Vœlkerleben), de constater à quel point l'élément proprement magyar a été peu touché par le mouvement économique actuel. »

Il faudrait pourtant que la supériorité des Magyars fût énorme pour qu'ils réussissent à triompher de l'antipathie invincible que leur langue inspire à leurs voisins. Non pas que je veuille en nier les beautés, mais elle est trop éloignée des nôtres. Nulle part au monde, je ne me souviens d'avoir éprouvé une sensation d'isolement aussi complet et aussi pénible qu'à Budapest, au moment de mon premier voyage : pas une racine familière, pas un mot déjà vu; rien à quoi la mémoire puisse se raccrocher et qui facilite le premier contact. Le dialectehongro-finnois, qui se rattache au groupe allaïque et qui, par sa construction et son vocabulaire, est absolument distinct des langues indo-européenne, déconcerte toutes les habitudes et décourage les meilleures volontés. De là, en partie, son impuissance presque absolue de pénétration. On est frappé, dès qu'on sort du Royaume, de la brusquerie avec laquelle il disparaît : nulle part de zone de transition, de ces dégradations qui s'expliquent par le voisinage, la parenté.

(( Quand ils parlent d'assimiler leurs allogènes, écrit un russe, les Magyars rappellent la fameuse grenouille de La Fontaine ; on dirait un rocher qui voudrait absorber la mer. » — Chacun des groupes auxquels s'attaque leur imprudente mégalomanie s'appuie au-dehors sur une nation populeuse, animée d'une vie intellectuelle et morale intense, soutenue par les souvenirs d'un passé illustre. Us sont encerclés par une coalition d'adversaires qui, en contact continu les uns avec les autres et libres ainsi de combiner leurs efforts, sont encouragés dans le combat et réconfortés dans leurs défaites momentanées par le secours latent d'inépuisables réserves. — Dans ces conditions, quelque génie d'organisation que l'on prête aux Magyars et quelque favorables que parussent les circonstances, leur entreprise était une évidente folie et, s'ils ne s'arrêtaient pas à temps, elle devait les acculer à une castatrophe. Le seul mérite — si c'en est un — des hommes qui tinrent cette gageure contre le sens commun, est d'avoir aperçu tout de suite qu'il s'agissait d'un combat à vie et à mort et d'avoir sans hésitation dépouillé les scrupules de moralité et de droit qui auraient gêné leur stratégie.

Allogènes et Magyars. — La loi relativement libérale de 1868 sur les nationalités n'avait été votée par le Parlement de Budapest que sous le bénéfice d'un préambule qui en atténuait singulièrement la valeur.

« Suivant les principes fondamentaux de la Constitution, disait ce singulier exorde d'un bill de tolérance et de réconciliation, tous les habitants du Royaume forment, au point de vue politique, un seul peuple, le peuple hongrois, un et indivisible; chaque habitant, à quelque nationalité qu'il appartienne, est au même titre un citoyen de ce peuple et jouit des mêmes droits. Cette égalité de droits qui s'applique à l'usage officiel des diverses langues usitées dans le pays ne peut être soumise à des prescriptions spéciales qu'autant que l'exigent l'unité du pays, les nécessités pratiques du gouvernement et de l'administration et les convenances de la justice. »

Le Parlement mettait ainsi au premier plan l'unité de l'État et lui subordonnait les autres articles de la Constitution ; celte recherche de l'unité, à tout prix et par tous les moyens, n'a jamais cessé d'être la pensée dominante des Diètes, des partis et des ministres sans exception. La différence des caractères s'est manifestée par les formes extérieures; les paroles ont été quelquefois plus âpres et plus hargneuses, quelquefois plus enveloppées et moins provocantes ; l'idée fondamentale n'a jamais varié. On constate seulement qu'à mesure que les Magyars établissent plus solidement leur influence dans la monarchie dualiste et que la résistance indomptable des opprimés leur prouve l'absurdité de la tâche qu'ils se'sont assignée, leur impatience s'exaspère, leurs déclarations deviennent plus acerbes et leurs résolutions plus implacables.

11 serait facile — et il ne serait pas inutile — de colliger une anthologie de la presse et de l'éloquence magyares i|ui prendrait naturellement sa place à côté de la collection des textes pangermaniques que nous devons à M. Andler. Comme en Allemagne, l'infection s'étend rapidement et finit jar contaminer tout le corps social. En 1887, un député, Louis Mocsary, eut le courage de s'élever contre les pratiques de l'administration : « Le gouvernement, dit-il, connaît la redoutable puissance du mouvement chauvin et il n'ose pas lui résister... Comment s'étonner dès lors que personne n'hésite à violer la loi et à en abuser?... La loi de 1868 n'existe que sur le papier et aucune de ses clauses n'est observée». — Ce fut un toile universel. Le ministre hausse les épaules : « Vos paroles ne sauraient inspirer qu'une dédaigneuse commisération ; » le groupe que présidait jusqu'alors le dangereux troublefête vole à l'unanimité un blâme contre lui; devant le soulèvement général, Mocsary est obligé de donner sa démission et ne reparait plus sur la scène publique. Son naufrage a servi d'exemple et, depuis lors, il ne s'est plus trouvé parmi les Magyars un seul juste pour avertir ses compatriotes et leur signaler l'abîme où ils couraient.

Pour se tailler un succès à la Chambre, il suffit de la plus basse parade et les applaudissements crépitent et se prolongent dès que l'orateur fait appel aux sentiments d'intplérance ot de haine. Le 10 janvier 1890, l'assemblée salue avec enthousiasme un pitoyable discours du député

Bekchitch, un renégat, comme tant de séides de Tisza, parce qu'il allume quelques feux de bengale devant le ministre qui a donné une impulsion nouvelle à la lutte contre les allogènes: « La volonté de transformer en un Etal national l'État historique hongrois est une vieille tradition de notre politique. Cet effort s'est de nouveau marqué par l'activité remarquable et par les succès non moins remarquables du gouvernement actuel. »

La presse et la chaire font chorus. Dans les assemblées provinciales et jusque dans les synodes, les braillards donnent de la voix. C'est un tutti étourdissant, qui achève de détraquer les cervelles. « Si nousvoulons vivre, dit à ses électeurs le sous-gouverneur du comté de Bânskii Bystrica (1879), il faut nous accroître et nous fortifier par l'assimilation d'éléments étrangers.... Peut-il y avoir de plus belle mission que d'organiser l'école de telle sorte que, par l'instruction, les éléments étrangers se magyarisent et qu'ainsi l'élément slovaque, même si la grande masse du peuple demeure slovaque, s'incorpore à nous par son intelligence devenue magyare. L'école magyare est une machine puissante : à une extrémité, on y jette par centaines des enfants slovaques ; à l'autre extrémité, elle nous rend des Magyars. » Que de pareilles paroles aient été prononcées au cœur de la Slovaquie, dans une région où il n'y a pas de Magyars, rien ne révèle mieux le vertige qui troublait la vue des étatistes hongrois.

L'inspecteur général de l'Église protestante, le baron Pronay, n'est pas moins étonnant (9 mars 1883): « C'est une suite fatale de notre condition que nous devons favoriser le Magyar à tout prix, répandre l'esprit magyar et l'amour de la patrie commune. Rappelons-nous l'adage romain : (( Là où la médecine ne réussit pas, il convient de recourir au fer et, si le fer ne suffit pas, employer le feu ». (Applaudissements'enthousiastes, note le procès-verbal de l'assemblée). — Au milieu de ces enragés, un certain Grunvald se dislingue par ses calomnies et ses diatribes ; c'était un métis d'Allemand et de Slovaque, et il finit par venir se suicider à Paris. — Il faut au plus vite et par tous les moyens magyariser ces races qui « ne s'appuient sur aucune littérature de quelque importance, ne sauraient tirer d'elles mêmes la substance de leur développement intellectuel et ne peuvent être élevées que par nous à une condition supérieure... ». «Si le Magyar n'est pas en état d'étendre sa nationalité au moins jusqu'à la frontière géographique du royaume, on peut presque calculer l'heure où il va disparaître. » — « Ou la Hongrie deviendra un grand État national, avait déjà dit Bekchitch, ou elle cessera d'exister comme État. » C'était le programme du président du Conseil Koloman Tisza, qui répondait aux protestations du Serbe Miletitch et du Slovaque Pauliny par sa célèbre menace : « L'État magyar est assez fort pour broyer les hommes qui traîtreusement s'attachent à son corps. » Les Roumains et les Slaves répondirent en quittant la salle et Miletitch, en sortant, jeta à ses adversaires ce cri de menace : « Messieurs les Magyars, hodie mihi ; cras tibi. »

« Koho Pan Bàh chce poiresiat » , dit le proverbe slovaque, '( potresce ho na rozume ». Qui Dieu veut punir, il le punit dans sa raison. — Les aboyeurs s'entraînent et s'excitent mutuellement, enflent la voix pour mériter les applaudis-

sements et étouffer leurs rivaux. A partir de 1905 surtout, après la débâcle du parti prétendu libéral, toute mesure est abandonnée ; parmi les factions qui se disputent les profits du pouvoir et qui cachent mal sous les oripeaux troués de leurs fastueux programmes la misère de leurs appétits, c'est à qui se distinguera dans cet hallali enragé. « L'État de droit est le but, déclare le ministre Banffy, qui délient le record dans l'art de fausser les élections, nous nous en occuperons quand nous aurons établi sur des bases solides l'État national... Les intérêts de la Hongrie I I itjent que l'État national soit fondé sur les bases du chauvinisme le plus intransigeant » (11 juillet 1906) ; et l'année suivante : « La question des nationalités ne peut pas être réglée de façon pacifique. Vous désirez un État polyglotte, où toutes les nationalités jouiraient des mêmes droits ; nous désirons l'unité de l'État magyar. Toute entente entre nous est impossible » (31 octobre 1907). Szell, qui a la réputation d'être un modéré, vient à la rescousse : « Ce pays doit être protégé et maintenu comme État magyar. » (21 juin 1908.)

Le programme de centralisation à outrance a été définitivement formulé dans un discours célèbre du président actuel du conseil, Etienne Tisza, fils et digne héritier de l'homme qui, en ralliant au Compromis la petite noblesse, a fondé la Hongrie contemporaine. Etienne Tisza conserve, en les exagérant, les convictions et les procédés de son père ; sûr de lui, inflexible et retors, dominant son parti par son intégrité personnelle et son indomptable courage, il incarne dans toute leur intransigeance les haines farouches et l'orgueil exaspéré de sa tribu.

Assez intelligent pour comprendre la gravité des dangers que crée la politique d'oppression, trop orgueilleux et trop violent pour admettre la pensée de concessions, gâté par les complaisances de la fortune et la constance d'un bonheur qui se maintient dans sa maison depuis près d'un demi-siècle, corrompu jusqu'à la moelle par la longue pratique d'un régime de fraudes et de vénalité, épris de la force, ayant la superstition de la grandeur de sa race et ne connaissant pas d'autre foi, sans peur et sans scrupules, il n'apportait pas au gouvernement les qualités d'un homme d'État, mais le tempérament d'un joueur qui, en face d'une situation désespérée, risque son va-tout. En lui se réunissaient le fatalisme du calviniste de vieille souche, l'audace incalculée du cavalier nomade que rien n'attache au sol et pour qui la vie a moins de prix que l'aventure, et l'entêtement du juriste qui connaît les détours du code et sait qu'aucunecause n'est perdue entre les mains d'un avocat retors. Il nous donne par moments l'impression qu'il se soucie moins d'un succès qu'il sait paradoxal que d'un suicide dramatique au milieu des éclairs.

Amis et ennemis sentiaent qu'avec lui aucune conciliation n'était possible et que son arrivée aux affaires était le prologue d'un conflit décisif. « Nos compatriotes d'une autre langue, disait-il le 12 juillet 1910, doivent d'abord accepter l'idée qu'ils appartiennent à un État national, à un État qui n'est pas l'assemblage de races diverses, mais qui a été conquis, qui a été fondé par une seule nation, et à qui cette nation a imprimé la marque indélébile de son originalité. L'unité nationale de l'État national magyar, voilà la limite que nous n'abandonnerons pas d'un pouce, le rocher

contre lequel se briseront les têtes de ceux qui tenteront de le renverser... Aucune politique nationale n'est possible si, dans le domaine de la police et du code, nous ne fortifions et n'étendons les pouvoirs de l'État magyar en face des agitateurs.

c( Je suis tout prêt à conclure un accord avec mes concitoyens non magyars, je n'accepterai jamais de compromis avec des nationalités. (Applaudissements enthousiastes.)

« En face de vous, nationaux, qui avez entretenu une agitation antipatriotique,.... si nous nous étions montrés scrupuleux dans les moyens, nous aurions été des sots et nous n'aurions pas rempli nos devoirs envers la patrie. » (Acclamations.)

Le programme d'Élienne Tisza était celui qu'avaient toujours suivi les Magyars depuis 1790; il lui donnait seulement une expression plus ardente et il comptait imprimer aux événements un cours plus impétueux. C'est une loi physique que le mouvement s'accélère à mesure que la chute se prolonge.

Les Elections. — L'idée directrice posée, il est incontestable que les Magyars montrèrent à la réaliser autant de constance que d'ingéniosité. Leur arme principale fut la loi électorale. Pour que la politique de centralisation fut sérieusement poursuivie, la condition préalable était, en effet, d'exclure du Parlement les nationalités qui, sous un régime raisonnable, auraient dû y avoir la majorité. Œuvre scabreuse, qui fut menée à bien avec une incomparable maestria.

La loi de 1874, qui forme le statut électoral de la Hongrie, est probablement le plus extraordinaire qu'on connaisse au monde ; même la loi des trois classes en Prusse est moins bizarre et moins fallacieuse. C'est la plus savante synthèse de bizarreries et d'iniquités qu'ait jamais pu inventer l'imagination de juristes, inépuisables en expédients.

Inégalité des circonscriptions. — Dans les régions non magyares, la moyenne des circonscriptions compte 15.000 électeurs ; certaines circonscriptions magyares en ont moins de 200. D'une manière générale, la voix d'un électeur magyar pèse cent fois plus que celle de son concitoyen serbe ou slovaque. En 1901, un tiers des députés ont été élus par moins de 100 voix ; 11 seulement sur 414 ont recueilli plus de 2,000 suffrages. — Si une demi-heure après l'ouverture du bureau, le président n'a reçu l'avis que d'une seule candidature, le scrutin est clos. En 1906, où la lutte des partis fut extrêmement vive, il y eut plus de cent élections non-contestées. Bien entendu, le gouvernement dispose à son gré de ces bourgs pourris, qu'il répartit entre ses serviteurs les plus surs.

Le ministère fixe à son gré les limites des circonscriptions, et les fantaisies que se permettaient en pareille matière les préfets de Napoléon III sont tout-àfait anodines en présence des mirifiques inventions hongroises. Quelquefois, les circonscriptions s'allongent sur une centaine de kilomètres ; ailleurs elles prennent une forme serpentine ; une circonscription est coupée en deux par une autre. Les précautions les plus minutieuses sont prises pour empêcher les électeurs de se rapprocher et de s'entendre.

Cette géométrie électorale rend des services d'autant plus appréciables qu'il n'y a qu'un seul bureau de vote par circonscription. Ce bureau est toujours placé dans un centre magyar, souvent dans un coin perdu du district, quelquefois à 20 kilomètres de la station la plus rapprochée. On fixe l'élection en hiver, quand les chaussées sont impraticables, ou à l'époque des travaux agricoles les plus urgents, pour écarter les paysans. Les Slovaques sont têtus et ils ne se découragent pas vite, mais les Magyars sont ingénieux : ici, le préfet s'avise qu'un pont menace de s'écrouler et en interdit le passage ; ailleurs, le vétérinaire s'apitoie sur le mauvais état des chevaux et prescrit aux propriétaires de les laisser à l'écurie. Ils n'en retrouvent la libre disposition que le lendemain de la victoire du candidat officiel.

Les fraudes électorales. — Le droit de suffrage es attaché à des conditions d'une savante complication. La loi commence par conserver leur prérogative aux anciens électeurs — qui en très grande majorité, étaient des nobles magyars. Pour les autres, la capacité électorale est liée au cens, aux contributions, à l'instruction et à la famille. Les règles varient de région à région, presque de commune à commune, si bien que toutes les interprétations sont possibles et que la voie est ouverte aux illégalités les plus abusives. Un avocat de moyenne expérience n'a aucune difficulté sérieuse à faire inscrire n'importe qui sur la liste électorale ou à l'en faire exclure. L'administration établit seule les listes : on a le droit d'en appeler de ses décisions, mais les formalités sont longues et coûteuses et l'appel n'est pas suspensif, de .sorte qu'eu fait, la volonté du préfet et de ses agents est absolue.

Le président du bureau de vote, qui est un agent officiel, dispose d'un pouvoir discrétionnaire. Le vote est public et oral. Ne peuvent être élus que les citoyens qui possèdent complètement la langue magyare. — « Au point de vue moral, écrivait en 1894 un journaliste magyar, notre système électoral ne saurait être défendu. Qu'y faire? C'est un mal nécessaire; avec un système correct, au moins un tiers des députés appartiendi'ait aux allogènes. »

11 eut été évidemment plus simple — et moins scandaleux — de faire élire les députés par le ministère; seulement les Magyars avaient besoin des sympathies de l'Europe et ils spéculaient sur son ignorance. On montrait aux voyageurs le somptueux palais du Parlement; les journaux racontaient que dans ces salles luxueuses, on échangeait des injures, des coups de poing et parfois même des coups de revolver. Preuve indéniable de l'épanouissement d'une ardente vie constitutionnelle ! Les feuilles croates et tchèques qui essayaient de faire la lumière, n'avaient guère de lecteurs; les protestations des Roumains n'étaient pas beaucoup plus écoutées, parce qu'elles étaient trop intermittentes et trop peu systématiques. Quand cependant un scandale trop retentissant émouvait la presse occidentale, les Magyars mettaient la main sur leur cœur, rappelaient la Bulle d Or, qui prouvait qu'ils avaient les mêmes droits que l'Angleterre à se regarder comme les inventeurs du régime parlementaire, invoquaient leurs prétendues sympathies pour la France: N'étaientils pas les Chevaliers de l'Europe orientale? La Providence leur avait réservé la mission

d'introduire les principes modernes parmi les sauvages des Karpates. Par habitude, par paresse, — quelquefois pour des raisons plus valables, — on les croyait sur parole et on leur ouvrait un nouveau crédit de confiance. — Heureux qui s'est acquis une bonne renommée et qui sait en tirer un honnête profit. Depuis 1848, les Magyars ont vécu sur la réputation que leur avaient faite quelques vieux républicains qui ne connaissaient pas le premier mot de la situation et qui avaient créé de toutes pièces une légende dorée. Est-il sûr que même aujourd'hui le nimbe soit tout à fait dissipé?

Le mérite d'avoir arraché son masque à l'hypocrisie magyare et d'avoir souffleté leur tartuferie, appartient à un jeune journaliste anglais, M. Seton-Watson qui, en 1908, publia sous le pseudonyme de Scotus Viator, un volume retentissant : Racial Problem in Hungarij qu'il est regrettable qui n'ait pas été aussitôttraduit en français. Plusieurs autres ouvrages suivirent rapidement, dont le plus connu est: The Southern Slac question (1911). Les ouvrages de M. Seton-Watson reposent sur une étude directe des documents et sur une observation immédiate des faits. Les Magyars, épouvantés par des révélations qui ruinaient leur réputation bien établie de libéralisme, affectèrent d'abord de ne voir dans le livre de M. Seton Watson qu'un pamphlet dont l'auteur aurait été un Tchèque, affilié au groupe d'écrivains qui s'étaient rassemblés autour d'une jeune revue. Notre Slovaquie. Tchèque ou anglais, l'auteur n'apportait que des textes officiels et des faits contrôlés qu'il était facile de vérifier. Il arrivait au bon moment, lorsque l'attention de l'Europe commençait à s'éveiller.

Chaque année, les Magyars envoyaient leurs délégués aux conférences de la paix ; le fameux comte Apponyi était un de leurs conférenciers les plus vibrants et il avait mis en circulation, pour désigner la Hongrie, une métaphore qui fit fureur : il la nommait l'île de la liberté. Sa surprise fut désagréable quand, un beau jour, Bjornstjerne Bjôrnson, le célèbre écrivain norvégien, lui demanda comment ses concitoyens et lui-même conciliaient leurs théories de fraternité et d'humanité avec les absurdes rigueurs dont ils abreuvaient leurs compatriotes des comtés septentrionaux. A la suite de Bjôrnson, un mouvement de protestation contre l'oppression magyare se dessina en France, en Angleterre et en Russie.

Bismarck a dit que l'indignation n'était pas un état d'âme politique. Elle peut le devenir pourtant, à condition de s'étayer sur une sérieuse étude des faits. Bjôrnson et la poignée d'idéalistes qu'il avait entraînés à. sa suite n'exercèrent qu'une influence restreinte, parce qu'ils avaient de la situation une connaissance beaucoup trop sommaire et fortuite. L'attaque de Seton-Watson avait une autre portée.

La partie la plus intéressante de son ouvrage est celle qu'il a consacrée à la description des élections et qu'il a complétée dans un autre travail : Les Élections hongroises (1912). Les détails qu'il cite sont si scandaleux qu'on est sans cesse tenté de crier à l'invraisemblance : mais comment douter en face des documents les plus positifs et fournis par les Magyars mêmes.

Ils s'étaient assuré tant d'avantages par la loi électorale qu'ils auraient pu s'en contenter; il semble qu'ils aient mis une certaine coquetterie à l'exploiter jusqu'à la corde. Dans

beaucoup de pays, les élections présentent un spectacle assez peu édifiant et la constitution ne proclame les droits des citoyens que pour laisser à l'administration le soin de les leur enlever. Les prestidigitateurs les plus subtils feraient cependant, avec grand profit, un stage auprès de la bureaucratie hongroise, et elle leur enseignerait plus d'un tour.

Le président du bureau de vote, qui en principe doit ^re assisté des représentants des divers candidats, mais qui, en fait, ne tient aucun compte de leur opinion, admet au scrutin qui il lui plaît. — Un forgeron : Valentin Fibik. — Sur la liste je trouve Fibig. — Mais j'avais épelé mon nom. — Cela ne me regarde pas. Écarté.

Comment vous appelez-vous? — Grégoire Minicb. — (En slovaque le prénom précède le nom, alors qu'il le suit en magyar). — Naturellement, les listes électorales sont exclusivement en magyar. — Le président cherche sur la liste : Grégoire (Gergely). — Je ne trouve parce nom sur ma liste. Écarté.

Votre nom ? — Michel. Slossar. — L'électeur prononce suivant l'habitude de son village: Slossiar. — Slossiar, Slossiar. 11 n'y a pas de Slossiar. Ecarté. — La scène se répète ainsi des dizaines de fois.

L'élection obtenue par de pareils cambriolages est attaquée par les Slovaques devant les tribunaux. L'enquête dure 18 mois. Au moment où l'affaire va être appelée, le député incriminé donne sa démission. D'après la loi, cette démission suprime le procès et les frais de la plainte retombent sur les demandeurs (27,280 couronnes). Quelques mois plus tard, le député démissionnaire est élu dans une circanscriplion voisine, après des .incidents encore plus scandaleux.

Les présidents pressés ne se bornent pas à ces exclusions individuelles et procèdent par masses. Ils chargent les gendarmes d'arrêter les paysans à l'entrée de la ville, les parquent dans un enclos éloigné, loin de leur candidat et de ses délégués, les laissent sous la pluie ou dans la neige des heures entières et déclarent le scrutin clos sans les laisser approcher de l'urne.

Selon Watson cite nombre d'épisodes qui seraient ajnusants dans un vaudeville ; dans la réalité, ils sont beaucoup moins comiques. Je rappelle encore une fois que l'auteur procède toujours avec une rigueur strictement .scientifique : quand les Magyars ont contesté certaines de ses affirmations, il les a invités à le traduire en justice en leur promettant de fournir toutes les preuves qu'ils désireraient ; ils n'ont pas relevé le défi.

En 1906, circonscription de Nitrava. — Pays slovaque; l'élection du candidat national est sûre. Le juge de paix donne aux gendarmes la consigne d'empêcher les paysans de plusieurs communes d'approcher de la salle du scrutin. On exclut 57 électeurs qui ont mal prononcé le nom du candidat ; 326 autres Slovaques sont exclus pour des raisons aussi sérieuses. Résultat: le candidat magyar est élu avec 141 voix de majorité. Les électeurs déposent une plainte ; le juge la déclare non recevable parce que les plui;^nants appartiennent tous au parti slovaque !

Circonscription voisine, à Vrbo. Le candidat, très populaire, réunit la presque unanimité des suffrages. Vers le soir, des émeu tiers envahissent la salle et dispersent les

bulletins. L'administration accuse les Slovaques. Pourquoi ? puisqu'ils étaient sûrs du succès. Comment? puisque la salle était gardée par des gendarmes et des soldats. On gagne ainsi le temps de mieux combiner les mesures. Quand on recommence le vote, on garde les électeurs slovaques sous une pluie battante à la porte du village, on éloigne leurs chefs et on leur dépêche quelques courtiers magyars, les fameux Kortesz, qui les conduit à un faux bureau. Le candidat slovaque, avisé à temps, les ramène à la salle de scrutin ; le président refuse de les admettre. Le Magyar a 95 voix de majorité.

(( Obtiendriez vous90°/o des voix, disait le juge de paix à un candidat slovaque, que vous ne seriez pas élu. »

A Skalica, on laisse passer les paysans d'un village, mais pas leur curé, le seul d'entre eux qui sache le magyar et soit en état de les diriger. A force de démarches, le curé parvient cependant à pénétrer jusqu'au président du bureau qui lui permet d'amener ses électeurs. Il court à leur recherche, ne les trouve plus ; pendant son absence, les gendarmes les ont chassés du village. Il veut les ramener, les gendarmes lui barrent la route, et comme il insiste, chargent leurs fusils.

Les gendarmes sont les grands électeurs de la Hongrie, et le mémorandum roumain de 1892 n'exagérait rien quand il disait que les élections dans le Royaume avaient le caractère d'une guerre civile. « Si les agents du candidat de l'administration demandent l'intervention de la force armée, déclare une circulaire de 1910, elle sera aussitôt ordonnée, jaarce qu'il est nécessaire d'assurer la sécurité de la personne et des bien» des électeurs du candidat officiel. »

A Senice, le candidat Hodza, Slovaque militant, très aimé, dispose d'une énorme majorité. Il comptait sans les gendarmes. Dans les réunions, sous prétexte de le protéger, ils tracent autour de lui un cercle si large que pas une de ses paroles n'arrive jusqu'au public. Il n'a plus pour auditeur que le juge de paix qui fume, crache, bâille et murmure. Hodza rappelle que le roi est favorable au suffrage universel. — Le juge de paix : « Je ne saurais vous permettre de faire intervenir la personne du souverain ». — Hodza : « Même si les autorités étaient contre nous. Dieu nous aiderait à conquérir nos droits. » — ((Je vous défends de blasphémer la parole de Dieu. »

Les partisans d'Hodza sont poursuivis sous les prétextes les plus extravagants. — Amende contre des paysans pour excès de vitesse. — Mais nous n'avons pas de chevaux, nous n'avons que des vaches. — Pas de réflexions !

Le sous-préfet avait raison qui invitait les Slovaques à se soucier moins du prêtre que du gendarme et du juge de paix. (( Voulez-vous que le percepteur vous poursuive, que. le commissaire vous condamne à l'amende si vous avez une querelle avec votre voisin, ou bien sous prétexte que vos fosses à fumier ne sont pas conformes au règlement; qu'il vous empêche de garder dans votre ferme votre foin et votre paille, qu'il vous appelle aux prestations au moment où le travail presse ; qu'il vous refuse le droit de faire paître des troupeaux sur les terres du domaine ? »

Quand les gendarmes risquent d'être débordés, on appelle les soldats, on les régale, on ravive en eux les haines locales; ils sont prêts, dès lors, pour tous les excès. On fait venir des régiments non seulement des provinces les plus

éloignées du royaume, mais de Cisleithanie, de Galicie et de Styrie. L'opposition proteste contre cette intrusion de la force armée. La presse officielle s'indigne de ces calomnies : de quoi se plaint-on ? — Le ministère n'a employé que 194 bataillons d'infanterie et 144 escadrons de cavalerie 11910).

Pas de période électorale où l'on ne compte des blessés et des morts par dizaines. Aux élections de 1896, 32 tués et plus de 70 blessés.

Encore ces violences sont-elles moins fâcheuses que la corruption morale et l'avilissement des caractères qu'un pareil système entraîne à la longue. Le ministre Khuen- Iledervary, à la suite d'une longue discussion ou l'opposition, avait étalé à la tribune l'interminable défilé des fraudes et des illégalités auxquelles le ministre devait sa renée! — La discussion aprisbeaucoupdutempseta apporté bien des faits intéressants. Depuis que l'on pratique des élecvictoire, affecte dans sa réponse un ton d'ironique indifïétions, on a entendu de semblables plaintes, on en entendra encore de pareilles et la question n'est pas près de passer de mode. Je crois que ce qu'il y a de mieux, c'est de ne plus touchera la question. — Aimable désinvolture! — « Nous sommes en pleine Asie », avouait franchement le baron Sennyey en parlant de l'administration hongroise. En Hongrie, le parlementarisme est un mythe, la justice une dérision et la liberté une parade ; la loi est une fille des rues avec laquelle le plus petit hobereau prend les licences qu'il lui convient. Pourvu qu'il montre patte blanche, c'est-à-dire qu'il déteste les Slaves et qu'il brandisse le grand sabre d'Arpad, il est sûr d'avoir à ses ordres les gendarmes, les fonctionnaires et les juges. Wekerlé, le chef du cabinet, l'avouait avec un cynisme tranquille, un jour qu'on lui rappelait la loi de 1868: — Oui, Je sais bien, la loi sur les nationalités ! Malheureusement, il est impossible de l'appliquer, «surtout les clauses relatives aux tribunaux (2 juin 1906). ))

D'un bout è l'autre du pays, les élections sont entachées des mêmes lares. Les illégalités et les viclences sont cependant beaucoup plus nombreuses dans les districts où dominent les Slaves et les Roumains. Dans les régions magyares, les ministres sont moins libres, les électeurs moins désarmés ; les vexations trop abusives seraient dénoncées dans les journaux et, portées à la tribune, trouveraient quelque écho dans la Diète. Les administrations se vengent sur les parias de la gène relative qu'ils s'imposent dans l'Alfœld. En Slovaquie, ils sont en territoire ennemi et ils ont les coudées franches ; les pires scandales passeront pour une marque de zèle et assureront leur avancement.

Ces circoriscriptions éloignées sont la réserve du parti du comte Tisza, la forteresse de sa majorité. C'est que les contrées purement magyares, si elles profilent du Compromis de 1867, ne s'y sont jamais ralliées franchement ; au fond du cœur, les hobereaux de la puzsta gardent une faibles.se de cœur pour Kossuth et les révolutionnaires de 48, et leurs voix vont aux radicaux, aux hâbleurs qui affectent une haine irréconciliable pour l'Autriche et caressent les rancunes ataviques. Le parti officiel se maintient au pouvoir grâce aux circonscriptions excentriques

où il pipe les désiet où il est sûr de faire triompher ses matadors qui, élus par la protection des ministres, n'ont rien à leur refuser.

Le parti de l'indépendance et la réforme électorale. — Quelle stupeur aussi et quelle épouvante quand la loi électorale parut menacée! Aux élections de 1905, les libéraux furent écrasés par une coalition qui, sous couleur d'arracher au roi de nouvelles concessions, réunissait une tourbe d'agités et de faméliques, pressés de conquérir le pouvoir. Pour calmer leur humeur belliqueuse, il suffit à François-Joseph de mettre en avant la nécessité d'une révision de la loi de 1874. Immédiatement, la coalition mit les pouces et demanda l'aman. Elle en perdit toute autorité et, au mois de juin 1910, elle fut balayée et remplacée par le parti national du travail, avatar du vieux parti fusionniste.

Les luttes {wrlementaires n'en furent pas moins violentes, et le Parlement de Budapest n'a pas cessé depuis d'être le théôtre d'incidents tumultueux et de scènes scandaleuses. Au milieu des pugilats et des injures, la droite et la gauche se retrouvent d'accord pour repousser toute réforme sérieuse. Quand, en 1907, le seul socialiste qui eût réussi à pénétrer dans la Chambre, parla de suffrage universel, il fut accueilli par des huées et sa proposition ne rallia qu'une voix. Jusqu'à la guerre actuelle, les cabinets qui se sont succédé n'ont eu qu'une préoccupation, liquider la question de la réforme électorale si malencontreusement ouverte par un projet anodin qui n'affaiblirait en rien l'hégémonie de la race dominante. Le projet présenté par la coalition au mois de novembre 1908 avait pour objet principal « de ne pas compromettre le caractère magyar de l'État hongrois» ; il maintenait le scrutin public et n'admettait comme électeurs du second degré que les électeurs sachant lire et écrire en magyar. — (( Tous les droits individuels, dit le comte Jules Andrassy, passent après le droit de la patrie d'avoir un bon gouvernement et un bon pouvoir législatif. » — Entendez un gouvernement magyar et une Diète où les autres nationalités ne seront pas représentées.— (c L'égalité politique est une utopie. » — Quelques précautions qu'il eût prises, le projet du cabinet Wekerlé parut encore dangereux à ses amis et ils l'ajournèrent indéfiniment. Leur .panique ne fut pas étrangère au brusque revirement qui ramena au pouvoir le vieux parti fusionniste.

La réforme votée en 1913 a eu aussi pour principe essentiel d'écarter tout système dangereux « pour le caractère national de l'État )) et elle prétend ne donner le droit de vote « qu'aux éléments sur lesquels cet État peut compter ». Même la connaissance du magyar ne paraissait pas au ministre une garantie suffisante, et il faisait à ce propos des aveux édifiants: « Il est possible, en effet, disait-il, que l'électeur, fui n'a apfjrin le magyar que par contrainte, soit encore moins sur que les autres, du fait de l'antipathie qu'il en a contractée durant ses études ». La nouvelle loi, très compliquée, conserve en principe le scrutin public et oral et écarte du suffrage 90 "/o de la population. C'est ainsi que les Magyars entendent le suffrage universel. La loi de 1913 était destinée, dans leur pensée, à couper court, une fois pour toutes, aux revendications des opprimés ou, du

moins, à les ajourner jusqu'à l'heure où, les dernières résistances écrasées, ils pourraient sans danger étaler une générosité facile sur le corps de leurs ennemis réduits à merci.

(A suivre). E. Denis.

LE MONDE SLAVE

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