LES ÉTUDES SLAVES EN ANGLETERRE
Dans la Nation Tchèque du 15 août, M. Denis a clairement exposé l'état des études slaves en France, les moyens à employer pour en répandre le goût, et la ligne de conduite à suivre pour resserrer encore les liens qui unissent la France aux Slaves.
Nous constatons aujourd'hui avec joie que la France n'est pas seule à s'être engagée dans cette voie, et que les autres pays allies, particulièrement l'Angleterre, tiennent à ne pas rester en arrière sur ce point.
Rien n'est d'ailleurs plus naturel. En examinant, en effet, quelles seront les conditions de la vie internationale après la guerre, on comprend qu'une véritable révolution se produira dans les rapports du monde slave avec l'Europe occidentale, lorsque l'Allemagne sera abattue.
Nous sommes sûrs que l'heure s'approche où toutes les nations slaves — sans exception — joueront dans l'histoire de l'Europe un rôle des plus importants. Les petites nations slaves — les Tchécoslovaques et les Yougoslaves — libérés et unifiés après de longs siècles d'oppression, commenceront à vivre de leur propre existence, en pleine liberté, et s'efforceront d'apporter leur part individuelle à la civilisation européenne. Les Polonais, trouvant enfin la possibilité de se développer suivant les directions naturelles de leur génie national, s'émanciperont définitivement de la pression germanique, et marcheront d'accord avec tous les Slaves, pour achever notre émancipation de l'Allemagne, assurer la tranquillité à l'Europe et enrichir sa vieille civilisation occidentale de tous les trésors encore trop peu connus de l'intelligence et de la sensibilité slaves.
Les Russes enfin, par la grandeur de leur territoire, par la masse énorme de leur population, par la puissante originalité de leur culture, jouiront d'une influence considérable dans l'Europe libérée du germanisme ; ils entreront en contact de plus en plus étroit avec le reste de l'Europe, et imprimeront à l'évolution de son histoire un caractère entièrement nouveau : ce sera une nouvelle phase de l'histoire de l'Europe et même du monde entier. Ces con séquences, que nous ne faisons qu'indiquer, de l'entrée du monde slave dans l'nistoire de l'Occident, en collaboration étroite avec les Anglais et les Latins, sont aujourd'hui admises par tous. Ce ne sont pas seulement les futures relations intellectuelles entre les peuples slaves et les peuples occidentaux, mais ce sont aussi leurs futurs rapports économiques qui modifieront essentiellement la vie des nations européennes, et lui imprimerontdes caractères entièrement nouveaux.
L'Allemagne écrasée, à laquelle on va imposer une indemnité de guerre formidable, ne sera pas en état de
recommencer la lutte économique, et devra renoncer à la pénétration pacifique de la Russie, de l'Europe centrale, des Balkans. L'Angleterre, la France, l'Italie verront s'ouvrir devant elles un vaste champ d'activité économique, et évinceront définitivement leurs anciens concurrents de ces marchés. Jamais une grande influence civilisatrice ne s'est fait sentir sans une pénétration économique correspondante. Après la guerre, le monde slave est appelé à entrer en relations encore plus étroites avec les Puissances Alliées tant au point de vue économique qu'au point de vue politique et intellectuel.
Nous ne pouvons pas encore préciser dans quel sens et par quels moyens ce travail de rapprochement, d'entente, de compréhension et de collaboration aura lieu. Nous savons seulement que l'Allemagne s'est systématiquement efforcée pendant des dizaines d'années d'y mettre tous les obstacles possibles, et qu'elle y a largement réussi. Nous savons aussi que nous n'avons pas toujours déployé toute l'activité désirable pour nous connaître mieux les uns les autres et nous préparer à résister ensemble au choc que nous devions tous prévoir et qui nous a surpris tous. Nous savons enfin que, dès à présent, il y a lieu de faire un effort énergique et persévérant pour profiter du grand avenir qui nous est sûrement réservé, si nous sommes capables de coordonner nos activités.
C'est pourquoi nous sommes particulièrement heureux de pouvoir signaler aujourd'hui que non seulement la France, — comme l'a bien démontré M. Denis — mais aussi l'Angleterre, déploie dès maintenant la plus grande activité, dans le domaine intellectuel et économique, pour mettre à profit, après les hostilités, les leçons de la guerre qui sont si nettement mis en évidence, l'intérêt primordial qu'ont les nations de l'Europe occidentale à se tenir en étroit contact avec le monde slave.
Depuis plus d'un an, le Times se fait un fervent propagateur des études russes dans le Royaume-Uni. Aujourd'hui, on peut constater les grands progrès qui ont été faits: on a réussi à dissiper maints préjugés et à vaincre maintes difficultés.
Dans son numéro du 30 septembre, le grand journal quotidien de Londres a publié un article sur ce sujet, qui nous montre à quel point le public anglais s'intéresse aux études slaves et particulièrement aux questions russes.
«On commence à comprendre, écrit-il, quenotre ancienne ignorance delalangue russe étaitexploitée par les Allemands qui, trop souvent, jouaient le rôle d'interprètes à leur propre avantage et à notre détriment. Il est même possible, comme quelques-uns le prétendent, que nos anciens sentiments envers la Russie aient été fortement déformés par ces intermédiaires teutons auxquels nous avions trop souvent recours dans nos relations avec notre Alliée. Quelques personnes à l'esprit subtil vont même jusqu'à voir dans la méthode allemande de transposition des mots russes en caractères latins, méthode qui a été malheureusement si largement adoptée dans notre pays, avec la profusion de consonnes sans signification pour des yeux ou des oreilles anglaises, une manœuvre habile visant à nous dégoûter d'une des plus belles langues de l'Europe.
Nous sommes également en voie de nous débarrasser d'un autre préjugé. Nous voulons parler de la soi-disant
difficulté de ceKe langue, difficollé qui a été augmentée jusqu'à un certain degré par le système allemand de translitération. Plusieurs professeurs qualifiés, comme le docteur Neville Forbes, ont montré dans nos colonnes et ailleurs que, comme on peut s'y attendre avec une langue appartenant au même groupe que la nôtre, le russe ne présente pas plus de difficultés pour nous que l'allemand ou le grec.
Les préjugés sur le peu d'utilité de la langue russe se sont dissipés en partie pour des raisons sentimentales, en partie par la compréhension de son importance commerciale et littéraire.
Un examen plus approfondi a montré que les difficultés en avaient été très exagérées. 1 1 ne reste donc qu'à en facfliter l'acquisition, et l'expérience montre que là où ces facilités existent, elles donnent immédiatement d'excellents résultats. Lorsque nous avons dernièremeut dressé la liste des institutions où des crédits étaient prévus pour les études russes, nous avons indiqué qu'une seule université anglaise, celle de Liverpool, possédait un institut régulier d'études russes, avec une chaire et des professeurs attitrés. Dans d'autres universités, notamment à Oxford, Cambridge, Manchester et Londres, d'excellent travail a été également fait par plusieurs professeurs et conférenciers. King Collège, à Londres, a institué un séminaire d'études slavoniques, tandis que Nottingham et d'autres centres préparent des classes de russe. Le London County Council a élaboré un plan plus important et d'une portée plus étendue. Depuis la déclaration de guerre, il a introduit l'étude du russe dans cinq de ses institutions, à savoir: City London Collège et quatre de ses classes commerciales du soir. Stimulé par les articles de la presse, il a ouvert des cours supplémentaires, et donne ainsi dans ses écoles une place très satisfaisanteà l'étude du russe.
Depuis, beaucoup de progrès sont encore à noter. Grèce à la générosité de sir James Roberts, une chaire de langue et de littérature russe a été créée à l'Université de Leeds. MM. Vickers ont également doté l'Université de Sheffield d'une chaire de russe. L'Université de Birmingham a déjà reçu la promesse de 225. (XX) francs sur les 300.000 francs reconnus nécessaires pour l'établissement d'une chaire de russe ; des efforts dans la même direction et aussi satisfaisants sont faits à l'Université de Manchester.
Les autorités de Bradford chargées de l'instruction publique ont pris leurs dispositions pour permettre à un certain nombre d'étudiants de suivre les cours des Universités de Pétrograd et de Moscou. Parmi les établissements publics d'instruction qui ont créé des classes de russe, citons Eton, Cheltenham, Clifton, Tonbridge, Leys, Oundle, Sherborne, Saint-Paul's et le collège de la cité de Londres. Dansce dernier établissement, le russe est introduit pour la première fois dans le programme régulier de l'école commerciale technique.
On peut .se faire une idée du développement, qu'ont pris les études russes depuis un an, par le fait constaté parle secrétaire de la Société royale des Arts, dans une lettre récente au Times, que 160 candidats se sont présentés à l'examen de langue russe de cette année, au lieu de la moyenne ordinaire d'une douzaine. »
L'auteur de l'article énumère ensuite les brillants résultats donnés par l'initiative privée. L'enseignement du russe
par correspondance se développe tous les jours ; 600 officiers se sont déjà faits inscrire dans les divers établissements qui le pratiquent, et, bien que beaucoup d'étudiants civils aient été appelés sous les drapeaux, leur nombre n'en a pas moins doublé depuis le commencement de l'année. Et le Times demande pour seconder ce mouvement la publication d'un plus grand nombre de textes russes à des prix modérés, afin de mettre à la portée de tous les chefs-d'œuvre de la littérature russe.
Voilà ce qui a déjà été fait en Angleterre. Ce mouvement va sûrement continuer, car les besoins auxquels il correspond se feront sentir encore plus impérieusement après la guerre.
Nous nous permettrons une remarque. Malgré tous les obstacles qui s'opposent à son unité, le monde slave présente un certain nombre de signes et de particularités communs. Même dans les études purement scientifiques, on est obligé de le considérer comme constituant une sorte de bloc. Mais il est nécessaire aussi, et on s'en rendra bientôt compte, qu'à côté de l'étude du monde slave en général et de la grande nation russe, on procède à celle des autres éléments de ce bloc, considérés comme formant des unités spéciales. Il faudra prendre connaissance également des particularités originales des Polonais, des Tchécoslovaques et des Yougoslaves. Ces peuples méritent d'attirer l'attention du public occidental au point de vue économique et intellectuel, et nul doute qu'on ne voie bientôt figurer aux programmes des différents établissements d'instruction générale ou technique l'étude détaillée des littératures et de la puis sance économique des pays polonais, tchèques et yougoslaves. Cela se produit déjà dans une certaine mesure en France ; nous assisterons bientôt au même phénomène en Angleterre. B.
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ÉCHOS ET NOUVELLES
LA SITUATION POLITIQUE: La convocation du Reichsrat. — La crise qu'a provoquée tout récemment la campagne pour la convocation des Délégations et du Reichsrat a fait apparaître une fois de plus l'importance primordiale de la question tchèque dans la politique autrichienne. Dans les milieux politiques de Vienne et de Budapest, on savait très bien, dès le début des hostilités, que le Reichsrat ne pouvait être convoqué à cause des Tchèques, qui auraient sûrement protesté contre la guerre et manifesté leurs sympathies pour les Alliés; mais on espérait toujours qu'après la victoire, considérée comme cCTtaine, les Tchèques renonceraient à leur mtransigeance, et l'on s'efforçait de dissimuler la vraie raison qui faisait ajourner la réunion du parlement viennois.
Le public austro-hongrois n'apprit la vérité qu'au mois de septembre dernier. A la suite d'une interpellation du comte Andrassy qui réclamait, au nom de l'opposition, la convocation des Délégations, le comte Tisza déclara ouvertement à la Chambre hongroise que, d'après les informations du premier ministre autrichien, c'est l'attitude menaçante des Tchèques qui empêche le fonctionnement du régime parlementaire en Autriche et, par là même, la convocation des Délégations.
Celle indiscrétion du comte Tisza n'a fait qu'aggraver la situation déjà très précaire du gouvernement autrichien. Le comte Andrassy, inspiré de Berlin et soutenu d'une part par l'ancien ministre Bilinski, d'autre part par le groupe du baron Sieghart, gouverneur de la Banque austro-hongroise, a commencé une furieuse campagne, contre le comte StUrgkh, en faveur de la convocation des assemblées législatives en Autriche, sans tenir compte de l'attitude des Tchèques, dont la résistance devrait être brisée par la force.
Un moment la situation parut devoir aboutir à une crise ministérielle, surtout quand le comte Slilrgkh déclara de nouveau, le l"' octobre, aux représentants des partis allemands ne pouvoir prendre aucun engagement pour la session réclamée. Le même jour, une série d'audiences très significatives eurent lieu chez l'empereur, parmi lesquelles celles du baron Beck, du chevalier Bilinski, du prince WiNDiscHGRATZ et du gouverncur Sieghart firent l'objet de nombreux commentaires. On y chercha, paraît-il, l'homme politique qui, comme successeur de Stûrgkh, aurait le plus de chances d'amener les Tchèques à une attitude conciliante. Personne ne pouvant offrir une telle garantie, Stilrgkh reste au pouvoir, au moins pour quelque temps encore, avec mission de faire une dernière tentative pour arriver à un compromis avec les partis tchèques. Il ne négligera, sans doute, pour cela ni promesses, ni menaces. D'après le bruit qui court, le gouvernement a eu recours à des interventions très puissantes, mais sans aucun résultat. Malgré la pression exercée sur lui, le leader tchèque, le docteur Malus, a déclaré, au nom des partis tchèques, le 6 octobre, dans une réunion des Fairs, qu'au cas d'une session parlementaire, les délégués tchèques ne pourraient renoncer, sous aucune condition, à la liberté complète de la parole, qu'ils demandaient le rétablissement de la liberté de la presse, l'élargissement immédiat de tous leurs députés emprisonnés, en premier lieu de Kramâf et de Klofâc, la cessation du régime de terreur en Bohème.
Les conditions tchèques ont provoqué une véritable stupéfaction dans les milieux officieux, où leur agrément par le gouvernement est considéré comme absolument impossible. D'autre part, il est évident que la situation deviendrait extrêmement critique si le gouvernement convoquait le parlement sans conclure un accord préalable avec les Tchèques. Cette incertitude neseradissipéeque le 23 octobre, jour où une conférence des chefs des partis parlementaires statuera définitivement sur le sort du parlement. Une chose cependant reste certaine dès à présent : les Tchèques ont montré courageusement leur ferme volonté de ne pas se prêter à une comédie parlementaire qui ne serait qu'un grotesque simulacre, et ils sont décidés à persévérer dans leur résistance quelles que soient les éventualités.
L'attitude courageuse de la presse tchèque. — Dans la lutte livrée actuellement au sujet de la convocation du par ementde Vienne, la presse tchèque s'est courageusement déclarée contre le gouvernement qui, pour essayer de rétablir la situation extrêmement critique de la monarchie, voudrait extorquer des représentants des peuples autrichiens l'approbation de la politique cause de la guerre et de toutes les mesures prises arbitrairement depuis deux ans sans
l'autorisation du Reichsrat. Le Selské Lisly paraissant à Olomouc (OlmO'z) déclare que « les décisions de la session parlementaire n'auront aucune valeur si le gouvernement ne veut pas garantir la liberté complète de la parole et de la presse, et si les représentants du peuple ne peuvent pas manifester librement leur opinion sur les questions nationales. D'autre part, si l'on convoque le parlement, il s'y produira certainement des scandales qui porteront préjudice au prestige de la monarchie à l'étranger, et on sera rapidement obligé de renvoyer la Chambre sans aboutir à aucun résultat. »
Le journal ^orfrtyA'ro/, organe du parti agrarien tchèque, s'exprime avec une mordante ironie : « La guerre fut déclarée—dit-il— sans le concours du parlement. Aujourd'hui, alors qu'on commencée entrevoir déjà la fin des hostilités, il n'est, certes, pas nécessaire que le Reichsrat prenne la responsabilité de ce qui a été fait. Les autorités compétentes prendront, sans doute, volontiers, à eux seuls et jusqu'à la fin, la responsabilité non seulement des opérations militaires, mais aussi de la direction des affaires politiques. »
Cette déclaration exprime nettement l'opinion tchèque : les Tchèques rejettent énergiquement toute responsabilité dans la guerre qui a été commencée contre leur volonté, et qui était si évidemment contraire à tous leurs intérêts nationaux.
Le point de vue des catholiques tchèques. — Les
catholiques tchèques ne laissent passer aucune occasion de manifester leur accord absolu avec le reste de la nation dans la lutte pour l'indépendance. Tout récemment encore, l'organe central du parti catholique tchèque unifié le Cech (le Tchèque) a averti le gouvernement qu'il ne pouvait compter sur aucun ménagement de la part des Tchèques dans le cas d'une session parlementaire qui, d'après lui, ne pourrait apporter aucun avantage à la monarchie. « Dans notre nation démocratique, il n'y a pas d'adversaires du régime parlementaire, mais, dans les circonstances actuelles, personne ne peut admettre chez nous que tout s'est très bien passé pendant les deux ans et demi où nous avons été privés de parlement, que son absence n'a été regrettée nulle part, et que nous pouvons, par conséquent, aussi dans l'avenir, attendre les événements avec un calme parfait. »
On voit que le peuple de Bohême n'a perdu ni courage ni confiance.
Le comte Stùrgkh doit céder la place à la dictature prussienne. — La campagne pourla convocationdu Reichsrat et des Délégations, dirigée par legouverneurdelaBanque austro-hongroise, le baron Sieghart, d'accord avec les comtes Andrassy et Sylva-Tarouca, est considérée dans les milieux politiques de Prague comme une manœuvre tendant à renverser le ministère Stûrgkh, qu'on trouve trop clément envers les Tchèques, et à instituer à Vienne une dictature ouverte de la Prusse. Le baron Sieghart, qui, dès le commencement de la guerre, a mis les finances autrichiennes à la disposition de l'Allemagne, et qui est connu comme l'un des partisans les plus énergiques du panprussianisme, viserait à devenir, affirme-t-on, le ministre corn-
mun des finances austro-hongroises. Il imposerait une de ses créatures pour la présidence du cabinet, de manière à exercer, au profit de Berlin et de Budapest, une véritable dictature en Autriche. Un journal allemand de Budapest publiait dans un de ses derniers numéros la réflexion sarcastique suivante d'un de ses rédacteurs, qui paraît avoir deviné cette manœuvre : n Oesterreich wird der Sieg hart noch hiirter aber der Sieghart » (La victoire sera dure pour l'Autriche, mais Sieghart sera encore plus dur !)
Les radicaux allemands contre la convocation du Reichsrat. — Tandis que certains milieux allemands et magyars exigent la convocation du parlement autrichien, dans le but de mettre en lumière l'impuissance du comte Stûrgkh contre les Tchèques et d'amener son remplacement par un gouvernement plus énergique, les radicaux allemands, dans une conférence tenue dans les premiers jours du mois d'octobre, se sont ouvertement déclarés contre tout retour du régime parlementaire, en avouant expressément que les aspirations nationales allemandes ne peuvent être réalisées en Autriche que sous un régime absolutiste. Dans cette réunion, les députés Mûhlwertii et Pacheh ont déclaré qu'une session parlementaire n'apporterait que des obstacles aux plans allemands, qu'elle engendrerait de nouvelles difficultés et augmenterait la confusion. Ils eurent soin d'ajouter que les raisons de leur attitude ne pouvaient être entièrement communiquées au public, à cause de la censure. On voit que les Allemands ne se font pas d'illusions sur la possibilité d'un accord quelconque avec les Tchèques.
Conférences des députés autrichiens et Allemands à Salzbourg. — I^es parlementaires allemands et autri chiens ont repris récemment à Salzbourg les pourparlers relatifs la préparation d'une union politique économique et militaire durable des deux empires centraux. On se souvient queces conférences, commencéesle9 juillet 1915, à Munich furent poursuivies plus tard à Salzbourg pendant les mois de novembre et décembre, pour aboutir à un parfait accord sur un grand nombre de questions'. D'après le Fremdenblatt de Vienne, tous les assistants de ces dernières réunions ont manifesté leur conviction qu'il est absolument nécessaire de tenir jusqu'au bout au point de vue militaire et économique, et que cela est possible. Parmi les personnages qui ont pris part aux débats, on cite du côté des Allemands, M. Friedel Naumann, le comte Westarp, le baron Waldstein. L'Autriche allemande était représentée par seize députés.
NOUVELLES DE L'ARMÉE : Les régiments tchèques internés en Hongrie. ^ Un témoignage indiscutable vient de confirmer que l'état-major austro-hongrois n'a aucune confiance dans les troupes tchèques, dont la majeure partie a été d'ailleurs désarmée et internée en Hongrie. Le député magyar Polonyi, dans la séance du 26 septembre de la Chambre hongroise, parlant de la question des réfugiés de Galicie et de Transylvanie, a déclaré : <( En plus des réfugiés de Galicie, nous avons aussi à notre charge les internés civils tchèques, les régiments
tchèques casernes ici par mesure de sûreté. Les Tchèques se conduisent comme on devait s'y attendre, et abusent de la situation qu'ils ont à subir, par leur propre faute, dans notre pays. Non seulement ils montrent plus d'exigences que les Magyars, mais ils prétendent encore à des faveurs exceptionnelles. N'oubliez pas que les vols et les cambriolages sont les moindres de leurs méfaits... » Le député Kun Bêla s'est alors écrié : « Il est impossible de dire tout ce qu'ils font. » Nous reconnaissons la justesse de l'interruption de M. KunBela, et nous pouvons affirmer que Polonyi aurait dû trouver d'autres noms pour les soldats tchèques que ceux de voleurs et de cambrioleurs, s'il avait dit vraiment « tout ce qu'ils font ».
Une nouvelle levée en masse en Autriche-Hongrie. —
L'entrée en guerre de 1& Roumanie a complètement bouleversé les dispositions de l'état-major autrichien, d'autant plus que toutes les réserves en hommes sont aujourd'hui complètement épuisées. Pour parer ce nouveau coup, le haut commandement a été obligé de prélever des renforts sur les autres fronts et de procéder à la hâte à l'appel des derniers restes des dernières réserves. Le 3 novembre, furent convoqués tous les territoriaux bénéficiant d'un sursis d'appel des classes 1871 à 1866; le 16 novembre les classes 1892 à 1890, puis les classes 1884 à 1880. En plus, une nouvelle levée en masse a été décrétée. Tous les hommes ôgés de 18 à 51 ans, qui jusqu'à présent n'ont pas encore servi pour une raison quelconque devront passer devant les conseils de révision du 6 octobre au 29 décembre.
Les Préparatifs pour l'appel de la classe 1919. —
Dans les villes de Bohème, tous les jeunes gens de 17 ans ont été invités récemment à se présenter devant les autorités en vue de l'établissement des listes d'appel.
LE RÉGIME DE TERREUR EN BOHEME : L'activité des tribunaux militaires. — Tandis que les correspondants des journaux berlinois télégraphient à chaque instant les nouvelles les plus invraisemblables sur les chances d'un accord du gouvernement de Vienne avec les Tchèques, la justice militaire sévit plus brutalement que jamais en Bohème. On annonce chaque jour de nouvelles condamnations pour crimes politiques, pour offense à l'empereur, pour insubordination ou désertion. Le tribunal militaire de Terezin n'a pas prononcé, à lui seul, dans les quatre dernières semaines, moins de 18 sentences comportant des peines de 6 mois à 3 ans de prison. On condamne à l'incarcération sousles prétextes les plus futiles, commece futlecas d'une modiste tchèque de Ceské Budëjovice (Budweis) emprisonnée pour avoir étalé dans sa vitrine des rubans aux couleurs slaves. — Le cas de trois recrues tchèques, originaires de Rozin près de Prague, est particulièrement significatif. Ces trois jeunes gens, après avoir été reconnus aptes au service, lors des révisions récentes, firent une excursion à la fameuse Montagne-Blanche, prèsde Prague, où se produisit la défaite fatale des armées tchèques en 1621. Les imprudents s'inscrivirent sur le livre mis à la disposisition de tous les visiteurs de ce lieu historique, et ajoutèrent quelques sentences qui furent trouvées peu patriotiques par
les autorités autrichiennes. Le livre fut confisqué par la police, les trois jeunes gens arrêtés et condamnés chacun à trois ans de prison.
La censure. — Osteutsche Rundschau, paraissant à Vienne, constate qu'au cours des mois de mai et de juin de cette année, 105 journaux ont été supprimés en Autriche, dont 78 tchèques, 13 italiens, 8 allemands, 3 français, 1 ruthène et 1 hébreu (religieux). En dehors décela, tout récemment encore, trois autres journaux tchèques très influents furent interdits : le Osvèta Lidu, organe du parti progressiste, \eCeskj List, qui paraît à Pardubrice, et l'hebdomadaire libéral Jâbor, publié à Tàbor.
La censure s'exerce avec encore plus d'extravagance sur les livres. Toutes les publications en langue tchèque ou étrangère qui paraissent susceptibles d'éveiller et de développer des sentiments hostiles aux Allemands ou sympathiques aux Slaves sont systématiquement prohibées. C'est ainsi que, tout dernièrement, on a interdit le livre d'Alfred Mayer sur la lutte des Polonais en Posnanie, le livre de Jaroslav Vlcek sur l'oppression des Slovaques, le livre de Vladimir Sis sur la Bulgarie, etc,
La terreur dans les écoles. — Le gouvernement autrichien semble s'être proposé de transformer complètement en Bohême le système de l'enseignement primaire dont l'esprit lui semblait trop séparatiste. Pour cet etïet, le ministère commença d'abord par remplacer dans toutes les'écoles tchèques, les livres de lecture en usage depuis de longues années. Plusieurs passages traitant de l'histoire de la Bohême, et quelques extraits des auteurs nationaux sont devenus subitement des textes subversifs. On a imposé de nouveaux livres de lecture, empreints d'un pur patriotisme autrichien. On a procédé en même temps à une révision radicale des bibliothèques scolaires, dans lesquelles on a constaté la présence de plusieurs livres estimés dangereux pour la sécurité de l'État. La lecture des ouvrages de Henryk Sienkiewicz, de Svatopluk Cech (Hanuman), de Havlicek, de Karolina Svêtlâ, de Jirâsek, etc., n'est plus permise dans les écoles. Les livres de M. Klima, Les scènes de la Slovaquie, et de M" Rehàkovâ, Les impressions de la Dalmacie, sont, en particulier, l'objet d'une prohibition dont la rigueur est caractéristique. — Une nouvelle ordonnance est venue récemment compléter ces mesures : les instituteurs doivent faire chanter à leurs élèves l'hymne autrichien tous les dimanches et jours de fête.
Les villes martyres. — Une cérémonie touchante a eu lieu le 3 septembre à Senlis. Gomme à Gerberviller, on a rendu hommage à cette ville martyre pour commémorer les souffrances (]ui lui ont été imposées par l'envahisseur barbare.
A l'occasion de ces pieuses cérémonies, nous ne pouvons nous empêcher de penser à nos villes slaves. Les pays tchèques n'ont pas eu, jusqu'à présent, à supporter les dures épreuves de la guerre, mais il y a un pays slave qui a été éprouvé plus que tout autre pays d'Europe. C'est la Pologne.
Champ de bataille des premières rencontres de la guerre actuelle, théâtre de la retraite russe et de l'invasion de l'armée allemande qui, dans sa fureur, ne respecte rien, la Pologne a été soumise à une dévastation complète. C'est avec une tristesse poignante que nous pensons à toutes ces villes ruinées, dont les monuments constituaient des preuves glorieuses du goût et du génie polonais, aux villages aujourd'hui morts et qui, auparavant pittoresques et florissants, manifestaient si bien le caractère de l'art populaire. Combien de souvenirs historiques chers à l'âme polonaise et à tous les Slaves sont anéantis; combien de paysages riants et animés sont transformés en déserts!
Ce n'est pas seulement les villes polonaises qui furent martyres, c'est toute la Pologne!
AMITIES TCHEQUES
Nous avons eu, plusieurs fois, l'occasion de constater quel appui précieux prêtent les milieux politiques italiens à notre campagne pour la dissolution de l'Autriche-Hongrie et l'affranchissement des l'ays-Tchèques. Nous nous faisons un plaisir de citer aujourd'hui une lettre qui prouve, une ^fois de plus, avec quel intérêt notre revue et notre action sont accueillies dans les milieux universitaires d'Italie.
M. Emanuei.e Sella, professeur d'économie politique à l'Université de Messine, autrefois recteur de l'Université de Pérouse, a adressé au directeur de la Nation Tchèque la lettre suivante :
Cher et très honorable collègue.
Je vous remercie beaucoup de l'envoi de votre très intéressante revue ''' La Nation Tchèque".
Les idées que j'ai développées dans mes œuvres scientifiques — et particulièrement dans l'Introduction du II* volume de mon œuvre La Concorrenza {Discorso sui primi principi deir Ordine Nuovo) — trouvent une très frappante et très importante confirmation dans les données politiques de votre revue.
La civilisation européenne ne peut pas exister si nous ne résolvons pas le problème politique de la coexistence libre et pacifique des différentes nationalités. Mais avant tout, il est indispensable d'en affirmer l'autonomie politique et l'indépendance.
Je crois à l'aoénir de la nation tchèque.
Je crois, très illustre collègue, à la collaboration spirituelle, morale, politique et économique de nos trois peuples : la France, les Tchèques et l'Italie.
« Omnis concordia dependet ab unitate quae est in voluntatibus » (Dante, de Monarchia, T.V X).
Agréez, Monsieur, mes remerciements très empressés et mes salutations très distinguées.
Emanl'ele Sella.