L'ASSASSINAT DU COMTE STURGKH ET LA SITUATION POLITIQUE EN AUTRICHE
Un avertissement d'une importance capitale vient d'être donné à l'Europe, le 21 octobre, par l'assassinat du président du Conseil autrichien, le comte Sturgkh. Ce symptôme de la désagrégation progressive de l'Umpire danubien corrobore singulièrement tout ce que nous ne cessons d'annoncer depuis doux ans, c'est-à dire la ruine complète, inévitable et prochaine de la monarchie.
On pourrait dire que le comte Sturgkh était, jusqu'à une certaine mesure, une véritable personnification de l'Autriche actuelle. 'Membre d'une famille noble ruinée de Styrie, il débuta dans la politique sous l'étiquette libérale. Puis, arrivé ministre de l'Instruction publique, il passa ouvertement dans le camp conservateur, où il compta bientôt parmi les serviteurs les plus dévoués de la Cour, et devint le plus parfait des bureaucrates autrichiens. Il connais.sait assez bien les rouages de la bureaucratie autrichienne, était relativement honnête, travaillait beaucoup et consciencieusement. Mais ce n'était ni un chef, ni un homme d'État ; il manquait d'idées et n'avait aucune des qualités nécessaires pour résoudre les graves problèmes politiques de la guerre. Au moment décisif de son histoire. Vienne ne pouvait trouver un homme d'État plus insignifiant pour diriger ses destinées.
Aussi, la politique de Sturgkh pendant la guerre fut telle qu'on pouvait l'attendre d'un personnage aussi terne. Poussé par Berlin, par Budapest et par les cercles militaires de Vienne, il accepta de prendre la responsabilité de la guerre européenne. Impuissant, sans énergie et dépourvu de tout respect de lui-même, il se laissa déborder d'abord par Tizsa, puis par les pangermanistes de Berlin. Pas à pas, \'ienne perdit du terrain, et se laissa absorber peu à peu par la Prusse. Puis, ce furent les Magyars qui s'emparèrent de la direction de l'empire, négocièrent avec Berlin, et manœuvrèrent pour se faire adjuger une large part de l'Europe Centrale pangermaniste future.
Cette abdication attira souvent à Sturgkh des reproches acerbes. Avant la guerre, il s'efforça assez sincèrement de 'f-nir compte de l'importance des Tchèques, et chercha à u ver un compromis entre eux et les Allemands de Bohême. En outre, membre de la noblesse autrichienne dite historique, il était, un de ces rares survivants des anciens serviteurs de l'empereur qui ne montraien guère d'enthousiasme pour le rêve pangermanL^te, le considérant, ajuste titre, comme dangereux pour l'existence de l'Empire des Habsbourgs. '"'est pourquoi il était d'accord avec l'ancien gouverneur
de Bohême, le prince Thun, pour recommander de ne pas soumettre les Tchèques à un régime de terreur et pour préconiser une certaine circonspection dans la remise de toutes les forces de l'Autriche aux mains des Prussiens. Il fut personnellement très froissé — comme du reste le prince Thun lui même — de l'arrestation du docteur Kramâf et de Scheiner, ainsi qued'autres persécutions contre les Tchèques exécutées à son insu, sur les instructions des cercles militaires de Vienne. U suivait docilement les conseils de Thun qui craignait de soulever l'opinion étrangère. Il cherchait à étouffer la révolte tchèque par des moyens moins brutaux. Il aurait voulu aussi maintenir l'Autriche plus indépendante de la Prusse.
Mais il était complètement débordé par les événements, Impuissant et incapable, il ne connaissait d'autre méthode de gouvernement que celle si célèbre en Autriche de — forticursteln — combler un trou par un autre. Avec lui l'Autriche est tombée dans les mains des Prussiens ; ses collaborateurs Thun, Heinold et les autres furent débarqués l'un après l'autre, et il laissa les chefs militaires Conrad de Hœlzendorf et l'Archiduc Frédéric installer un régime de terreur en Bohême; enfin les affaires militaires marchaient tellement mal, qu'il lui fut impossible de résister à l'emprise de Berlin. Parmi les membres du cabinet, Sturgkh seul — avec l'Empereur peut-être — gardait quelques sentiments autrichiens. C'est pourquoi les Allemands ne cessaient de le prendre à parti ; et, encore tout dernièrement, nous avons assisté à des attaques furieuses portées contre lui parla Frankfurter Zeilung, à l'instigation des cercles politiques de Berlin.
A ces attaques de la presse allemande, correspondaient, à Vienne, les intrigues politiques de MM. Bilinski, Andrassy et surtout celles de Sieghart. Nous avons déjà montré ailleurs quel était le but de ces intrigues. Berlin, d'accord avec les Magyars et les Polonais autrichiens, voulait se débarrasser d'un personnage qui, pas assez fort pour donner une direction personnelle à la politique au trichienne, se montrait en même temps impuissant à dompter les Tchèques, incapable de mettre un peu d'ordre dans la monarchie, et de maîtriser les événements; il était un obstacle à la réalisation du projet d'une Europe Centrale allemande, d'une Pologne russe indépendante et d'une hégémonie hongroise sur les Balkans. On à cherché à le renverser en le poussant à convoquer le parlement autrichien, qui depuis, mars 1914 ne s'était pas réuni.
Au fond, on avait raison de vouloir s'en débarrasser. Par son incapacité manifeste, ses hésitations interminables entre les programmes autrichien et pangermaniste, par son incapacité absolue à maîtriser les événements, il a introduit en Autriche un tel désordre et une telle confusion, que la désagrégation progressive de l'empire ne faitaujour-
d'hui plus de doute pour personne. Il aurait voulu résister à l'emprise prusienne, — mais il en était incapable. Comme nous l'avons déjà dit, il était débordé complètement, parce que la situation en Autriclie avant la guerre et pendant la guerre était tellement favorable à l'emprise prussienne, que personne n'aurait pu arracher la monarchie à son sort. Mais sa résistance, si faible fût-elle, était encore un obstacle au plan pangermanique. Sieghart, Bilinski, Andrassy, avec les cercles politiques et militaires de Berlin, s'en irritaient ; leurs intrigues pour s'en débarrasser s'expliquent donc aisément. Son attitude vis-à-vis des Tchèques au sujet de la convocation du Parlement témoignait, suivant les politiciens de Berlin, de la même indécision de caractère.
Il n'avait ni l'énergie de s'opposer nettement aux manœuvres de ses adversaires pangermanistes, ni la brutalité suffisante pour imposer sa volonté aux Tchèques. C'était toujours la même faiblesse, la même indécision, les mêmes hésitatrons, la même incapacité, et toujours le même recours au fameux « forttoursteln ».
^ Toutes ces intrigues derrière les coulisses, cette incapacité du chef à les déjouer, jointes aux défaites honteuses sur les champs de batailles, et à l'hostilité manifeste de la majorité de la population non allemande et non magyare, ont accentué la confusion intérieure de la monarchie et complété sa ruine. La misère terrible des classes populaires durant les derniers mois de la guerre, la banqueroute < financière de l'État, aujourd'hui impossible à cacher, ont porté au dernier degré le désespoir des vrais Autrichiens.
Dans cette situation inextricable et même dése.«pérée de la monarchie, l'acte meurtrier du D' Frédéric Adler est venu faciliter le dénouement, au profit du fameux trio viennois, Andrassy- Bilinski-Sieghart, et en même temps de Berlin.
Il y a quelque chose de tragique dans ce meurtre. Il ne semble pas que ce soit le principal coupable qui ait été frappé ; et, comme c'est la tradition dans les Empires centraux, les bénéficiaires de ce crime politique doivent être recherchés, soit à Berlin, soit à Vienne, dans les cercles les plus élevés de la monarchie.
On discutera peut être longuement les motifs de l'assassinat du comte Sturgkh. Pour nous, ils sont très simples. Frédéric Adler, fils de Victor Adler, chef du parti socialdémocrate autrichien, était un brillant journaliste, un homme d'une sensibilité aiguisée qui avait traduitCarducci, et s'était toujours montré partisan des théories socialistes les plus avancées. Il connaissait suffisamment la situation intérieure de l'Autriche. Il savait dans quelles conditions la guerre avait été déclarée par la monarchie, et qui en portait la responsabilité. Connaissant et les intrigues des pangermanistes et l'incapacité des dirigeants viennois, il voyait clairement où s'acheminait l'Autriche. Il était indigné des misérables machinations, des brutalités et des violences préconisées dans ces mêmes cercles de Vienne qui avaient jeté l'Europe dans la guerre. Il savait qu'ils étaient incapables d'apporter une solution quelque peu équitable au redoutable problème autrichien. Il devait être écœuré du spectacle lamentable que l'Autriche lui offrait — et, socialiste sincère, il supportait péniblement que son parti, dont il était le secrétaire, se conduisit si lâchement en présence des
vilenies de la bureaucratie et de la direction néfaste qu'elle imposait au pays.
En effet, la conduite du parti socia-liste autrichien pendant cette guerre est en contradiction avec tous les principes du socialisme international. C'est l'Autriche qui a déclanché la guerre, tout le monde sait qu'elle en est responsable, qu'elle voulait ce massacre, et, qu'avec les Magyars, c'est elle la plus grande coupable. Les socialistes austro-hongrois le savaient mieux que personne, et, cependant, le père de Frédéric Adler n'hésita pas à déclarer, le 29 juillet 1914, à Bruxelles, à la réunion du bureau socialiste international, que la social-démocratie austro-hongroise ne ferait rien pour arrêter la guerre. Et le parti a continué au cours des hostiles à se déshonorer de plus en plus. Il a applaudi avec enthousiasme la conduite de la social-démocratieallemande, il a complètement approuvé le plan pangermaniste, il n'a osé protester ni contre les persécutions en Bohême, ni contre la censure, ni contre le régime de terreur en Dalmatie, ni contre la germanisation progressive des contrées slaves d'Autriche. Il s'est soumis avec joie au régime militariste prussien, transplanté de Berlin en Autriche.
Tous les socialistes sincères devraient en être indignés. Frédéric Adler protesta dès le début de la guerre, et se posa en opposant de la politique de son père et de son parti. Il écrivit plusieurs articles dans ce sens, et il signa un manifeste violent contre la guerre. Mais, voyant ses efforts rester sans effet, témoin de l'inféodation de son parti au régime prussien, ne croyant plus à la sincérité de ses anciens collègues oublieux des principes essentiels du socialisme, il ne vit plus d'autres moyens de réveiller les esprits qu'un attentat. Frédéric Adler, qui connaissait la psychologie des masses, essaya d'ébranler ainsi la torpeur des classes ouvrières autrichiennes. Désespérant du salut de l'Autriche par les moyens légaux, il a voulu frapper l'État à la tête. Nous avons dit que l'assassinat du comte Sturgkh était un symptôme de la désagrégation de la Monarchie. 11 est certain qu'il est aussi un symbole des destinées futures et prochaines de l'État bicéphale.
En ce qui concerne son parti, il s'est trompé gravement, comme nous l'expliquons ailleurs. Son attentat ne réveillera personne dans la Social-démocratie allemande. Adler est un isolé et le parti lui-même s'empressa d'insister sur ce fait, après l'attentat, par des déclarations solennelles.
En résumé, l'acte de Frédéric Adler n'est que l'aboutissant d'une série de faits qu'il est bon d'énumérer pour comprendre la vraie signification de ce crime politique : Le déclanchement de la guerre par un gouvernement qui a voulu éviter ainsi la révolte de 30 millions de ses sujets, la guerre menée avant tout contre les citoyens (slaves) euxmêmes, l'incapacité des hommes d'État autrichiens; la nullité des généraux, la désorganisation complète de l'armée par suite de l'attitude anti-autrichienne des soldats tchèques, la main-mise militaire et puis politique des Prussiens sur toute la monarchie, les arrestations et les condamnations à mort ou à l'exil des principaux hommes politiques tchèques, yougoslaves, italiens, les menées des Magyars et des Polonais contre Vienne d'accord avec Berlin, la résistance de la population slave à toutes les mesures prises par la bureaucratie pour l'amener à manifester son loyalisme, la misère affreuse des classes populaires, l'absence de toute dis-
cussion parlementaire par crainte des désordres intérieurs, tout cela aboutissant à l'assassinat du représentant de l'Etat, le plus intimement lié à l'Empereur — n'y a-t-il pas là un pronostic suffisant du désastre final qui approche peu à peu, inévitablement, et que nous ne cessons de prédire depuis le commencement de la guerre'?
La cour de Vienne effarée ne voit qu'un seul moyen d'échapper à cette situation désespérée : se livrer complètement à la Prusse. Le futur Président du Conseil que ce soit Beck, Hohenlohe ou Koerber sera forcé d'adopter cette solution.
Nous en parlerons prochainement.
E. Benes.
LA SOLIDARITE SLAVE
(Conférence faite à l'Institut d'Études slaves sous le patronage de V Unicersiié de Paris le 7"' acril 1916).
Plusieurs fois, au cours de cette série de leçons, il a été question déjà de la solidarité slave. Elle tenait une place considérable dans la belle conférence de M. Mas.\ryk; ^L Meillet vous en a montré l'une des origines et l'un des signes, cette étroite parenté des diverses langues slaves qui est l'expression de leur très ancienne unité : et vous avez pu la voir se dresser à l'arrière-plan des exposés de M. Popovié, de M. Benes et de M. Bér.\rd. Vous avez donc eu déjà l'occasion répétée d'apercevoirquelle est, dans la vie des peuples slaves, l'importance de cefait de la solidarité slave, et vous avez pu, en même temps, discerner la multiplicité et la variété de ses aspects. La solidarité slave se manifeste et agit dans tout le développement des peuples slaves, dans leur littérature et dans leur histoire, dans leur vie politique comme dans leur vie économique.
C'est dire que l'on ne saurait, en une heure, prétendre en passer en revue tous les aspects, moins encore donner de chacun d'eux une idée exacte et précise. 11 faut donc, par nécessité, se borner: dans cette multiplicité, il faut faire un choix, pour pouvoir, sous l'aspect choisi, étudier le pro blême avec plus d'attention, en pénétrer plus profondépient le sens, prendre une vue plus claire de sa nature ei de sa portée, et se mettre en élat d'apprécier au moins, sur un exemple, l'action du fait de la solidarité slave sur la vie du monde slave tout entier.
L'aspect du problème que nous choisirons ce soir, c'est l'aspect politique : car il semble bien être celui sous lequel la question s'ordonne le mieux dans le cadre de celte série de conférences et se rattache le plus directement et le plus étroitement à l'ensemble des problèmes qui ont été jusqu'ici traités devant vous. Nous aurons donc d'abord à définir la solidai ilé slave, et à montrer exactementen quoi elleconsiste; ensuite à expliquer pourquoi, dans l'Europe des cent dernières années, elle a paru n'être qu'un principe d'instabilité, d'inquiétude et d'agitation; et enfin à prouver que, dans l'Europe nouvelle que nous travaillons aujourd'hui par la guerre à fonder pour la paix, elle sera un principe d'ordre, de concorde et de progrès humain.
Que signifie ce terme de « solidarité slave »? — Il signifie, d'abord, qu'il n'y a pas un peuple slave, mais plusieurs peuples' slaves, dont chacun est indépendant, a son individualité, sa langue, ses traditions, ses aspirations propres, et que chacun de ces peuples slaves veut et doit conserver son indépendance et sa personnalité, demeurer lui-même, rester un facteur distinct et autonome de l'évolution historique générale. Mais il signifie ensuite que tous ces peuples slaves sont rapprochés les uns des autres par le lien puissant et subtil do la communauté de race, qu'il existe entre eux un sentiment inné de leur parenté, et c'est ce sentiment que l'on appelle la conscience slave. Pour symbole, cette communauté qui les unit a la parenté des langues slaves; pour origine, la lo'ntaine ascendance commune à laquelle ils se rattachent tous; pour expression psychologique, le sentiment slave, qui est un sentiment de cousinage, et peut-être même de fraternité.
Cette solidarité slave est bien plus étroite que la solidarité des peuples latins. M. Meili.et vous a montré par des exemples frappants, que la parenté des langues slaves est bien plus proche que celle des langues latines; et, par ailleurs, si grandes que soient les différences qui séparent les unes des autres les civilisations des divers peuples slaves, elles n'approchent pas de celles qui éclatent entre les civilisations des divers peuples latins : des Tchèques aux Ruthènes il y a, malgré tout, moins loin que des Français ou des Italiens aux Roumains.
Mais encore, entre la solidarité slave et la communauté latine, la différence n'est que de degré. Elle est de nature, au contraire, entre la solidarité slave et le pangermanisme, et c'est précisément l'une des grandes habiletés des pangermanistes que d'avoir, par l'emploi calculé de termes impropres et l'appel à des notions volontairement imprécises, confondu et brouillé les données du problème, et, si l'on peut dire, escamoté la solidarité slave pour lui substituer le panslavisme. Le pangermanisme, à son origine, n'est pas une solidarité : il est une unité, l'unité de tous ceux qui parlent allemand — donc une unité de langue, c'està-dire, précisément ce que, par définition, n'est pas et ne peut pas être la solidarité slave; il aspire non à unir des peuples indépendants, mais à réunir les fractions d'un seul peuple, des tribus (Stâmme). Plus tard, sans doute, il a élargi sa conception, étendu ses ambitions, et son aspiration actuelle est d'unir tous les peuples d'origine germanique. Mais, même dans cet état nouveau, la différence qui le sépare de la solidarité slave reste de nature. Le point de départ du pangermanisme est l'idée de la supériorité de l'un des peuples germaniques, l'idée d'hégémonie, de conquête, qui est exactement la négation de la solidarité, puisque celle-ci se fonde nécessairement sur une idée d'égalité. Il est impossible, en vérité, de parler d'une solidarité germanique : il suffit, pour s'en convaincre, de songer à la Hollande ou aux pays Scandinaves, sans même parler de l'Angleterre, peuplée, après tout, par une race germanique.
Nous avons donc établi que la solidarité slave est un trait original du monde slave, qui ne peut se rencontrer que chez les Slaves, parce qu'il résulte de toute leur histoire, de leur situation géographique, et de leur psycho-
L\ Nation Tchèque
logie propre. Il existe, d'autre part, chez tous les peuples slaves, rnais non point au même degré chez tous; et, pour s'affirmer dans l'ensemble du monde slave, il a eu à surmonter de nombreux obstacles, dont on ne peut pas encore dire qu'il ait partout et toujours réussi à triompher. -
Indiquons seulement les trois principaux de ces obstacles : la disproportion numérique des divers peuples slaves, leur répartition géographique, et la diversité de religion qui les sépare.
Un long défilé de chiffres vous fatiguerait inutilement. Mais vous avez sans aucun doute retenu ceux que vous donnait M. Masaryk : en 1900, il y avait dans le monde 136 millions de Slaves, dont 9i étaient des Russes, tandis que les •42 autres se partageaient en quatre ou en cinq na tipnalités, suivant que l'on fait des Slovènes un peuple à part ou qu'on les confond avec les Serbo-Croates. En d'autres termes, dans le groupe slave, un peuple, les Russes, possédait, à lui seul, une majorité numérique de plus des deux tiers. Le plus nombreux après lui — les Polonais — avec 16 à 17 millions d'âmes, n'arrivait pas au cinquième de sa force ; les autres s'étageaient de 10 à 6 millions. — Le simple énoncé de ces chitïres montre que le problème de la solidarité ne se pose pas dans les mêmes termes pour les Russes et pour les autres Slaves. Les Russes, dans la conscience de leur force numérique et de la puissance politique qu'elle leur assure, ont pu souvent ne pas apercevoir clairement la valeur, cependant certaine, qu'a pour eux la solidarité slave ; ils ont pu, plus d'une fois, n'y voir qu'une espèce de protectorat qu'ils sont appelés à exercer sur les autres Slaves, sur les « petits frères slaves » — et dans ce « petits » il y a une nuance facile à. saisir, comme l'idée que ce protectorat est pour la Russie plus encore un devoir qu'un droit, et que c'est aux « petits frères slaves » qu'il profite surtout. Par réciproque, il s'est rencontré aussi plus d'une fois que la force numérique des Russes effrayât les autres Slaves, que dans cette solidarité trop inégale ils aperçussent une menace finale de domination et d'absorption, et que précisément ce qui devait leur donner confiance en eux-mêmes et en l'avenir éveillât ainsi leurs défiances et suscitât de leur part des résistances. De ce double sentiment, fort naturel départ et d'autre, mais coutradiôtoire, il n'est nullement résulté que l'idée de la solidarité s'effaçât ou disparût ; mais elle s'est parfois désagréablement nuancée de prétentions ou d'inquiétudes, et on l'a vue s'obscurcir par moments et se troubler. En fait, il faut bien reconnaître que sous l'action de ce facteur numérique qui venait appuyer et comme autoriser certaines conceptions spécifiquementrusses,en particulierla conception del'orthodoxie, l'idée de la solidarité slave a dévié dans l'esprit d'une grande partie de l'opinion russe et, par une regrettable évolution de la doctrine originaire des slavophiles, s'est tournée en panslavisme. Le parallèle entre ces deux conceptions si souvent confondues, et pourtant si essentiellement différentes, serait d'un extrême intérêt. Nous devons, faute de temps, nous interdire même de l'esquisser. Il est permis du moins, et nécessaire, d'indiquer d'un mot que, depuis que la Russie a commencé son évolution libérale, la conception panslaviste semble subir une régression au profit de l'idée plus juste; de la solidarité slave. Les doctrines de liberté moderne s'accommodent mieux de la solidarité que
de l'ancien panslavisme. Dans le mouvement néoslave semblait se trouver le germe d'un accord possible entre les libéraux russes et les autres Slaves, précisément sur un programme de solidarité. Si la guerre a brusquement interrompu cette évolution pleine de promesses, il est permis de croire et d'espérer qu'elle reprendra, plus régulière et plus sûre, au lendemain de la paix victorieuse, qui sera dans une si large mesure la paix slave.
La répartition géographique des Slaves en Europe est bien faite à la fois pour leur démontrer l'intérêt essentiel qu'a pour eux leur solidarité et pour leur en rendre la pratique difficile. Si l'on divise l'Europe, suivant les origines et les caractères fondamentaux de ses deux civilisations dominantes, en Europe occidentale et Europe orientale, le gros des Slaves se trouve dans l'Europe orientale : Russsie, Bulgarie. Serbie ; mais une partie importante d'entre eux, importante, plus encore que par le nombre, par la valeur et la mission historique, appartient à l'Occident : les Polonais, les Tchèques, les Croates avec les Slovènes. Encore la séparation ainsi marquée est-elle trop tranchée, et d'autres influences peuvent venir en contrarier les effets : les Polonais qui, par leur civilisation sont occidentaux, sont géographiquement,en partieau moins, dansl'Europeorientale; et les Croates et Slovènes ne forment avec les Serbes qu'une nation, mais cette nation se partage entre les deux sphères de civilisation de l'Europe. Plus tard, sans doute, ce sera un bonheur, et une garantie de paix, d'harmonie, de concorde, un lien nouveau et puissant entre ces deux moitiés de l'Europe, que la ligne qui les délimite passe en plein travers du monde slave. Mais jusqu'aujourd'hui c'a été surtout une cause de complications, une source de malentendus et de difficultés, et le principe d'une division qu'il a fallu et qu'il faut encore beaucoup d'efforts pour surmonter.
Le principe suivant lequel l'Europe se partage entre ces deux grandes sphères de civilisation est, vous le savez, dans son origine, d'ordre religieux : et il est à peine besoin, sans doute, d'insister sur la division religieuse du monde slave. La Russie orthodoxe, la Pologne catholique, les Serbes et les Croates distingués seulement par l'orthodoxie des uns et le catholicisme des autres, les Tchèques d'esprit au fond toujours hussite, et donc plus ou moins protestants, — ce sont des faits connus, et qu'il suffit de rappeler. Dira t on qu'ils sont sans conséquence'.' Ce serait nier l'évidence quotidienne, et pour l'amour d'une doctrine préconçue, méconnaître l'énorme importance que conserve encore aujourd'hui chez les Slaves la vie religieuse, le principe religieux ; ce serait méconnaître ce fait capital el révélateur que, chez certains de ces peuples, la religion est encore un des caractères distinctifs, essentiels, une des bases, parfois la base môme de la nationalité. Ne parlons pas de la Russie, où nous aurions trop beau jeu. Mais, pour la Pologne, le catholicisme n'est-il pas précisément l'une des caractéristiques de sa nationalité? Dans un ouvrage tchèque consacré aux questions slaves (1), auquel nous aurons encore d'autres occasions de recourir, on lit cette phrase, à laquelle il n'y a rien à ajouter : « Aussi longtemps que, pour les l'olonais, en Allemagne et en Russie, l'Eglise catholique signifiera le dernier refuge de
(1) Sloaanstco. Prague, 1912.
leur langue et de leur nationalité, aussi longtemps elle gardera sa grande influence et son importance politique. » Et faut-il rappeler, d'autre part, que si les Croates et les Serbes ont été durant des dizaines d'années des frères ennemis, c'est parce que des adversaires roués avaient su habilement exploiter leur séparation confessionnelle ?
Que l'idée de la solidarité slave soit une idée juste, vraie et nécessaire, la preuve la plus frappante en est qu'elle ail pu, à travers tant de difficultés, pardessus tant d'obstacles, s'affirmer, se maintenir et se développer. Non pas toujours sans doute, sous sa forme claire et pure : nous rappelions tout à l'heure la déviation qu'elle a subie pendant longtemps dans une grande partie de l'opinion russe, et on pourrait trouver ailleurs d'autres exemples semblables. Mais du moins elle s'est, dans ce qu'elle a d'essentiel, toujours retrouvée intacte aux moments décisifs de l'histoire des Slaves. C'est qu'elle est chez eux, en vérité, la manifestation la plus directe et la plus spontannée, la manifestation instinctive du sens vital, du sens de la conservation nationale. C'est qu'elle a toujours été entretenue par la conscience de la menace qu'un danger commun faisait peser sur eux tous : le danger turc d'abord, puis le danger allemand, et en fin de compte, associé à celui-ci, le danger magyar. Si, historiquement, on voit l'idée de la solidarité naître et se développer surtout parmi les petites nations slaves, ce n'est que l'expression frappante de cette situation de fait : car les petites nations étaient naturellement les plus menacées par le danger commun.
En fait, l'idée de la solidarité est apparue chez les Tchèques, avec Dobrovsky, à la fin du xviii» siècle": c'est que Dobrovsky est un Tchèque qui assiste, d'ailleurs avec assez peu de confiance dans l'avenir, au magnifique effort de réveil national par lequel sa nation va se relever d'entre les morts où l'a jetée depuis près de deux siècles l'oppression germanique. Elle a été, pour la première fois, nettement formulée en 1837 par Kollàr dans sa Réciprocité littéraire entre les tribus et les dialectes divers des nations slaces ; c'est que Kollâr est un Slovaque, fils d'une des plus menacées parmi les nations slaves, qui vit à Budapest et y voit grandir la menace du mouvement national magyar. Elle se précise dans la Révolution de 1848, sous des formes qui nous apparaîtront mieux tout à l'heure, et qui accentuent encore ce caractère d'idée de petites nations, d'application de la célèbre devise « l'Union fait la force ». Dans tout le développement historique de cette idée de la solidarité, on voit toujours la Russie mise à une place d'honneur, car elle est le grand État slave et le plus nombreux, le plus puissant des peuples slaves. Mais jamais n'apparaît, dans ces petites nations, aucun désir de se voir absorber, de se confondre djins la Russie. Le panslavisme de la solidarité slave est tout autre chose que le panslavisme nationaliste russe : celui-ci est tout politique, il s'inspire d'une idée d'expansion, de puissance, il est, pour employer l'expression que l'Allemagne a mise à la mode, «réaliste»; l'autre est tout sentimental et littéraire, modeste dans ses prétentions et satisfait à peu de frais, et, si démodé que soit le terme aujourd'hui, il faut bien l'appeler idéaliste.
Quand on cherche à définir son programme, on trouve qu'il comporte es.sentiellement l'idée d'une aide mutuelle en vue d'une commune mission de civilisation à remplir.
L'aide doit être mutuelle: il y aura des cas, surtout dans l'ordre politique, où elle sera prêtée par le plus grand et le plus puissant, la Russie, aux petits et aux faibles ; mais il y a des domaines aussi, et notamment ceux de l'ordre intellectuel, où s'exercera une véritable réciprocité, et où peut être il arrivera souvent que le' grand reçoive plus qu'il ne donne. La mission à remplir n'est point de politique — sauf en ce qui concerne la défense des peuples slaves contre toule agression ou toute oppression — mais de civilisation : la solidarité slave doit assurer la libi'e vie et le libre épanouissement des cultures nationales, indépendantes et profondément populaires, de tous les peuples slaves, pour leur permettre d'accomplir, sous sa protection, la lâche qui est impartie aux Slaves dans le monde, et de réaliser dans l'histoire l'idée slave, l'idée nationale slave; pour leur "permettre de s'acquitter de leurs devoirs envers l'humanité, de représenter et de propager les pensées et les sentiments dont la race slave se sent par excellence dépositaire, pensées et sentiments tout baignés d'humanité, tout pénétrés des idéals de la renaissance phi losophique humanitaire du xvm' siècle. A ce titre, l'idée de la solidarité slave trouve son origine historique directe dans les idées de Herder, dont elle procède on droite ligne : elle se rattache, par une filiation ininterrompue, à la doctrine qui, en face des droits et de la force des États, proclamait la force et la valeur des nations, produits libres spontanés, originaux de l'évolution humaine, et ses facteurs essentiels.
Est il besoin de montrer combien nous sommes loin ainsi de l'idée traditionnelle d'un panslavisme conquérant et absorbant, des fantômes de l'Europe cosaquisée et de l'ogre russe ? Des idées aussi fausses et aussi dangereuses n'ont pu, comme M. Masaryk vous l'a indiqué si justement et avec tant de pénétrante finesse, prendre cours et exercer leur déplorable influence sur l'esprit public et la politique internationale que parce que l'Europe occidentale a trop longtemps abandonné les Slaves au germanisme, à ce germanisme qui, suivant le procédé classique, crie au voleur pendant qu'il est lui-même en train de dépouiller sa victime, et n'a que trop bien réussi à ce jeu. Gomme nous sommes loin, aussi, des programmes pangermanistes, fondés tous sur l'idée de l'annexion, de la conquête, du droit de la force, et que, tous les jours encore, nous voyons s'étaler brutalement sous la plume des publicistes et des professeurs, et s'affirmer d'un ton provocant à la tribune du Reichstag ! L'idée essentielle de la solidarité slave, c'est l'idée d'une libre fédération des peuples slaves, et d'une fédération qui ne veut même pas être politique, d'une «fédération morale, idéale, dont chaque membre développera librement son génie propre au profit de la civilisation générale. » C'est, répétons-le, une idée de petites nations, de petites nations qui ont la noble ambition de jouer, même sans le nombre, leur rôle dans le monde, d'y tenir leur place, non pour satisfaire leur vanité ou leur intérêt, mais pour contrilDuer pour leur part à la grande œuvre du progrès de l'humanité, et qui, dans le monde moderne, où le nombre compte partout et en tout, où il faut pour agir et même pour subsister, des bras, de l'argent, des soldats, voient dans une union qui veut être non une fusion, mais une réciprocité, un échange de services, une aide mutuelle
et, d'un mot, une solidarité, le vrai moyen de réaliser leur noble ambition.
Telle est, dans son essence, la solidarité slave. Vous voyez donc quelle place revient à cette idée dans une guerre qui est la guerre pour le droit des petites nations, et quel abîme la sépare de l'idée d'un slavisme oppresseur et conquérant, chimère qui n'a jamais existé que dans l'imagination de quelques exaltés, dont les fantaisies ont été soigneusement recueillies par qui avait intérêt à les exploiter. Vous apercevez aussi, je pense, pourquoi la solidarité slave, ainsi conçue et caractérisée, est, par sa nature même, un élément d'ordre, de paix et de progrès. Mais, s'il en est ainsi, pourquoi a-t-elle, depuis cent ans, agi en Europe comme un principe d'instabilité, d'inquiétude et d'agitation ?
(A suivre.) Louis Eisenmann.
LES SLOVAQUES
L'administration magyare. — En attendant, guidés par des meneurs à poigne, sûrs de ne rencontrer dans le Parlement aucune opposition sérieuse, — les Slaves et les Roumains réunis n'ont jamais, dans les circonstances les plus favorables, conquis plus d'une vingtaine de sièges sur 413, — les Magyars poussaient vigoureusement leur pointe.
En dépit des prescriptions formelles de la loi, l'administration était purement magyare et le magyar était seul admis dans les tribunaux. — Nous sommes plus maltraités qu'une province occupée par une armée d'invasion, disait le mémorandum des Roumains à François-Joseph : une armée ennemie, dans ses rapports avec les pays conquis, emploie des gens qui connaissent la langue des habitants ; nous sommes moins favorisés.
Les feuilles de perception sont en magyar ; en magyar, les citations de police. Dans les prétoires et les bureaux, on envoie des agents qui n'ont aucune connaissance de la langue des habitants ; pour se défendre ou pour savoir ce qu'on exige d'eux, les paysans sont obligés de recourir à des interprètes qu'ils doivent payer cher et qui, le plus souvent, sont à la merci du juge de paix ou du capitaine du district.
La gène qui résulte de ce système est d'autant plus odieuse que Tingérence de l'État est plus générale et sa surveillance plus méticuleuse. Dans les chemins de fer, dans les entreprises publiques, le magyar est seul autorisé; en magyar, l'inscription qui interdit de traverser les voies ou de laisser errer le bétail sur tel ou tel domaine.
Dans le conseil de comté qui gère l'administration locale, la moitié des membres est composée de fonctionnaires ; seuls peuvent être élus aux autres postes les citoyens dont la candidature a été acceptée par un comité de six membres, où siègent trois fonctionnaires et que préside le préfet, avec voix prépondérante. L'arrondissement est entre les mains d'un sous-préfet qui dispose d'un pouvoir de police discrétionnaire et dont la principale fonction consiste à surveiller les panslacistcs et les traîtres. Essaye-t-on de se plaindre de ses abus de pouvoir? — Il supprime les télégrammes et les lettres. Veut-on recourir à la justice ? — On se
heurte à la malveillance des magistrats et à la complication d'une législation qui n'a pas été encore codifiée et où se heurtent les dispositions les plus contradictoires ; le juge choisit à son gré parmi elles le texte qui répond le mieux à son caprice ou à sa rancune.
Les libertés publiques. — La loi des nationalités reconnaît aux citoyens le droit de réunion et d'association. — Le 20 août 1910, les amis et les admirateurs d'un musicien connu, patriote slovaque, se réunissent au cimetière protestant pour honorer sa mémoire : on chante deux chœurs slovaques et le pasteur prononce une prière. — A ce moment, le juge de paix accourt et disperse brutalement l'assistance. — 20 personnes sont condamnées à l'amende pour avoir tenu une réunion illégale.
Le 16 novembre 1906, le député Ferdinand Juriga proteste contre le chauvinisme magyar et se défend de l'accusation de panslavisme qu'on jette sans cesse à la face de ses compatriotes. — Excitation à la haine et au mépris du gouvernement : deux ans de prison et 1.200 francs d'amende.
Un peu plus tard, pour le même délit, les deux députés Hodza et Petrovic sont condamnés à six mois de prison.
A Skalica, le candidat annonce au juge de paix son intention de tenir une réunion électorale. Le juge refuse l'autorisation, parce que la réunion doit avoir lieu le dimanche, sur la place de l'église, et qu'elle distrairait les paysans de leurs devoirs religieux. — Le candidat fixe alors la réunion à un jour de semaine. — Impossible, parce que le juge doit s'absenter.
Les conférences, les représentations théâtrales, les lectures publiques, les concerts sont interdits dès qu'ils sont organisés par des personnes dont les sentiments sont suspects ou qui simplement n'ont pas le bonheur de plaire au capitaine du district.
Toute association est prohibée qui n'a pas à sa tète des Magyars. La Matica slovaque fut naturellement une des premières victimes de cette fureur persécutrice. A peine arrivé au pouvoir, Koloman Tisza en prononça l'interdiction, confisqua le capital qu'elle avait réuni sou par sou (200. 000 francs), ainsi que ses collections, ses manuscrits et sa bibliothèque. Une partie des fonds fut distribuée à des cercles de magyarisation.
Belle civilisation que travaillent à répandre ces cercles, qui sont surtout des associations de délateurs ! remarque un écrivain allemand ; qu'a-t-elle produit, cette civilisation magyare que l'on impose à coups de crosses? — Le paprika, le gouliach et les tziganes (le gouliach, le plat favori des Hongrois se compose de viande mêlée à du lard, de l'oignon et du chou et très fortement assaisonnée de paprika. Le paprika est un poivron rouge que les Hongrois ajoutent à tous leurs mets). — Le reste du capital de la Matica slovaque servit par la suite à subventionner le Journal slovaque qui se publie à Budapest, sous l'inspiration du ministère; il est rédigé par de misérables pamphlétaires, dont la besogne consiste à calomnier les Slaves, et en premier lieu les Tchèques.
Les journaux doivent déposer un cautionnement de 20.000 couronnes; le colportage et la vente sont soumis à des prescriptions draconniennes; presque tous les journaux tchèques sont interdits dans le royaume. Les plus futiles prétextes suffisent pour provoquer la confiscation et des
poursuites judiciaires. Le jury devant lequel sont portés les délits de presse, n'est composé que de Magyars (loi de 1897) ; par définition, les jurés, triés sur le volet, voient des révolutionnaires dans les auteurs les plus bénins des autres races, et le ministre de la justice Erdely n'a pas rougi de les féliciter publiquement du zèle avec lequel ils avaient soutenu le gouvernement pour réprimer l'agitation des nationalités.
« L'histoire du journalisme slovaque est un véritable calvaire ». — En 10 ans, de 1897 à 1907, elle est marquée par 76 procès de presse où ont été impliquées ill personnes et qui ont valu aux accusés 39 années 1/2 de prison, 30.000 couronnes d'amende, sans parler des frais de justice (environ 100.000 couronnes).
Un douloureux épisode de ce régime d'oppression forcenée fit un certain bruit en Europe, il y a quelque dix ans, et il donne un spécimen assez instructif des méthodes de Budapest.
André Hlinka, curé de Ruzomberok, bon patriote, s'était attiré la haine des Magyars par le courage avec lequel il avait dévoilé les malversations delà municipalilé et soutenu le candidat slovaque. 11 fut privé de sa cure d'abord, puis susperidu par l'évoque Parvy, magyaron passionné. Hlinka, qui avait été mandé par Parvy, télégraphie chez lui pour annoncerson retour; quelques amis l'attendent à la gare; les gendarmes les dispersent et arrêtent tous ceux qui élèvent quelques réclamations. On les garde cinq mois en prison préventive; le président du tribunal est un renégat, ennemi personnel de Hlinka; la défense le récuse, s'adresse à la cour de Presbourg qui repousse l'appel, parce que le président est mieux qualifié que personne pour connaître de sa propre impartialité. Plus de 40 témoins ont été cités par les inculpés; quatre seulement sont autorisés à déposer; le président interdit aux prévenus et à leur avocat de leur poser des questions et d'interroger les témoins à charge. Un juif raconte qu'il a entendu Hlinka lire, au milieu d'un groupe de femmes, un article de journal où l'on invitait les Slovaques à prendre leurs faux et leurs houes; les femmes protestent; l'avocat rappelle que le juif a eu douze procès avec le prévenu; sa déposition n'en est pas moins retenue. — Conclusion : le curé Hlinka est condamné à deux ans de prison et 1500 francs d'amende; le candidat à la députation à un an, dix autres personnes à des peines qui varient de six mois à trois mois d'emprisonnement et de 3 à 500 francs d'amende.
Avant sa condamnation, Hlinka avait fait construire dans son village hatal. à Cernova, bourg de 1.300 habitants, une église qui avait coûté 80.000 francs. L'argent avait été rassemblé par souscription et avait été uniquement fourni par les fidèles de la paroisse et des cures voisines. En 1907, ou apprend que l'évêque a ordonné de consacrer l'église; les paysans lui demandent à plusieurs reprises d'ajourner la cérémonie jusqu'au jour où Hlinka, quiesten prison, pourra y assister. L'évêque refuse. Le maire insiste : les esprits sont très montés, des incidents pénibles sont à craindre.
— « Il arrivera ce qui arrivera, la consécration aura lieu. »
— Les autorités envoient des gendarmes, ce qui accroît
1 émotion. Le capitaine de cercle lui-même conseille la prudence; on ne l'écoute pas.
Les prêtres chargés de la consécration arrivent, escortés du sous-préfet et de huit gendarmes. Ils sont accueillis à l'entrée du village par une foule très excitée :— Que venezvous faire ici, nous n'avons pas besoin de vous! Allez-vous en ! — Le sous-préfet ordonne à son cocher de passer quand môme. Il lance ses chevaux et distribue des coups de fouet à droite et à gauche. Quelques jeunes gens se jettent à la tête de l'équipage. Bagarre. Un gendarme est légèrement atteint par une pierre; on le guérit, dit Scotus Viator qui nous a laissé le récit dramatique de ces incidents, avec un peu de taffetas d'Angleterre. Alors, sans sommations, les gendarmes fusillent la foule; neuf personnes sont tuées, et parmi elles deux femmes; douze grièvement blessées, deux moururent de leurs blessures; plus de 60 légèrement atteintes. Le sous-préfet, sans s'occuper des blessés, court à Ruzomberok pour chercher des renforts et préparer un procès criminel. — Un gamin a couru prévenir un docteur; le sous-préfet à son retour le fait jeter en prison.
Le chef du parti slovaque qui dénonce ces faits au Parlement, est hué. — C'est vous qui êtes les assassins, lui crie-t on. Un député déclare que la Chambre n'a pas de temps à perdre à de telles balivernes. — Le ministre Andrassy prétend que le clergé n'était venu que pour calmer la population, (!)' — c'est sans doute pour y mieux réussir qu'ils s'étaient fait accompagner d'une escorte de gendarmes; — il couvre de fleurs ses agents. La Chambre acceuille son discours avec enthousiasme et la presse renchérit.. « Qu'on ne nous parle plus des Hlinkas et des Hodzas, écrit le Pester Lloyd, relativement modéré. Les espèces de cette sorte, s'ils violent la loi, on les prend par le cou, et basta . . . Nous voulons être les maîtres dans notre maison ». — Prétention parfaitement légitime, et contre laquelle les Slovaques ne s'inscrivent pas en faux. La question est de savoir s'ils n'ont pas eux aussi leur propre maison qu'ils occupaient longtemps avant l'arrivée d'Arpad et qu'ils n'ont aucune envie de céder à des maîtres étrangers.
Le scandale avait été tel que même le Reichsrat, si domestiqué, toujours tremblant devant Budapest, s'insurgea. Le 16 décembre (1907), il invita le ministère à rappeler au gouvernement hongrois que la loi des nationalités devait être appliquée sincèrement. La discussion fut vive à 'Vienne et les Magyars entendirent quelques sévères vérités. lisse cabrèrent sous la cravache. Le lendemain, Wekerlé protesta avec indignation cpntre l'ingérence du Reichsrat et promit d'obtenir satisfaction. Le baron Bcck, président du cabinet cisleithan, se confondit en excuses, blâma l'insolente audace des députés.
Epiloguehabituel : unprocèscriminel. Dixhuitpersonnes sont arrêtées pour « la révolte de Cernova » et, en mai 1908, 53 personnes comparaissent devant le tribunal de Ruzomberok. — La sœur de Hlinka (57 ans) est condamnée à troisans de prison; 32 hommesetK) femmes (une d'elles, mère de sept enfants avait été giièvement blessée dans la mêlée et son mari avait été tué), sont condamnés à des peines qui varient de dix-huit mois à six mois de prison. — Comment le procès fut conduit, il suffit pour le deviner de remarquer
que le président du tribunal interdit l'entrée de la salle à tous les représentants d.e la presse slovaque et tchèque.
— « On dit que je n'aime pas ma patrie 1 chante le poÈte slovaque;
Là sont les cercueils silencieux de mes pères,
Les tombes du passé doré;
Là, quand sonnera pour moi l'heure sacrée.
On me déposera dans la terre sainte.
Au pied des montagnes, près des rivières et des blanches Jiiaisons ;
Dans la profondeur des 'Tatras errent les fées mélodieuses,
Et le héros lidèle & sa patrie
Et mon peuple cher à Dieu I
It cette nation, je ne l'aimerais pasl
Certes, le Slovaque aime sa patrie de cet amour tenace et fidèle que le montagnard garde à ses prairies et à ses bois. Mais, par cela même, sa haine grandit contre les étrangers qui prétendent la lui rendre hostile et la transforment en une geôle.
L'Église. — ■ Si, du moins, proscrits de la scène politique, ils avaient conservé quelque autonomie locale et si la tyrannie eût respecté leur vie, privée! — Dans la commune, le capitaine du district désigne le maire. Dans l'éj^lise, le ' curé et l'évêque deviennent trop souvent l'instrument de l'autorité centrale. Rude épreuve pour le paysan, humble, très pieux, qui, sans autre refuge que l'autel, rencontre un ennemi dans l'homme qui représente à ses yeux la volonté divine. Rien n'a plus contribué à rendre les luttes implacables que cette invasion de la politique dans les questions religieuses, si ce n'est peut être les lois scolaires.
Le gouvernement magyar avait toujours gardé la haute main sur l'Église romaine ; il nommait les évêques, disposait des bénéfices, exerçait une étroite surveillance sur les fondations, extrêmement riches. Le clergé, très docile, vivait d'habitude en bonne intelligence avec les ministres. 11 gardait une vieille antipathie contre les Tchèques, toujours suspects d'hérésie, et une involontaire défiance contre les Slovaques qui dirigeaient volontiers leurs regards vers Prague. Tréfort, ministre de l'instruction publique, n'avait pas de meilleurs collaborateurs que les évêques. Nulle part plus que dans les séminaires catholiques, disait-il en 1879, on ne comprend aujourd'hui l'inriportance de l'enseignement du magyar et nulle part on ne sert mieux les intérêts de notre nationalité. Le primat de Hongrie, Simor, archevêque d'Ostfihom (Gran), s'était élevé avec véhémence contre les concessions de 1868. Ses successeurs l'imitèrent.
L'entente entre les évêques et l'Etat fut à peine troublée une heure sous les ministères Banfïy et Wekerlé (1890- 1895). La lutte contre le clergé, que l'on baptisa ambitieusement le liulturkampf hongrois, fut menée à grand tapage par les Magyars, qui méritèrent ainsi sans rien hasarder un brevet de libéralisme ; colères de surface qui ne trompaient que la galerie. Les lois nouvelles, en instituant le mariage civil et en confiant aux délégués de l'administration la tenue des registres de l'état civil, étendaient les pouvoirs de la bureaucratie ; à ce titre, elles corroboraient la politique générale de la majorité et ne déplaisaient pas aux évêques. La colère qu'ils avaient un moment affichée s'apaisa vite. Ils avaient un intérêt manifeste à se concilier les bonnes grâces du pouvoir, et ils redevinrent ses agents, aussi zélés
que les préfets. L'année du millénaire, l'évêque de Kosica (Kaschau) ordonnait qu'à l'avenir le magyar serait la seule langue de prédication dans son diocèse (sur les 197 paroisses de son obédience, 58 seulement étaient magyares). Les- Allogènes étaient systématiquement écartés des sièges épiscopaux et Moyses n'avait pas eu de continuateur. Les Slovaques qui forment la masse de la population dans la Hongrie supérieure, n'ont pas un seul évêque de leur race. Le gouvernement ne laisse arriver aux postes supérieurs de la hiérarchie que les prêtres dont il est sur, et, par reconnaissance, par ambition, quelquefois aussi poussés par un zèle sincère bien que peu intelligent, ceux-ci, pour servir la cause magyare, n'hésitent même pas devant la crainte d'éloigner les fidèles de l'Église. L'évêque de Spis (comté de Zipsa), Parvy, s'est acquis une fâcheuse notoriété par sa rigueur vis-à-vis des prêtres suspects de sentiments slaves. De là, la persécution s'est étendue dans les diocèses de Nitra et de Gran. Il est juste de reconnaître que les curés de campagne, en relations constantes avec le peuple, résistent de leur mieux aux sollicitations de leurs supérieurs et ils ont fourni à la cause slovaque quelques-uns de ses plus vaillants champions. Il y faut une sorte d'héroïsme et on ne saurait espérer que tous les prêtres soient des héros. Parmi eux, les âmes timorées et pusillanimes ne manquent pas, les ambitieux aussi, qui. pour mériter les bonnes grâces de leurs chefs, imitent leur intolérance et quelquefois dépassent leurs intentions.
Leur éducation les prépare à ces défaillances. Dans les séminaires, il est interdit aux élèves qui, en majorité, sont destinés à passer leur vie dans des paroisses slaves, de parler slovaque, même pendant les récréations, et de lire des journaux slovaques. On renvoie sans pitié les jeunes gens entre les mains de qui on trouve un livre slovaque ; les expulsions prononcées pour de semblables motifs se comptent par centaines, 20 pour une seule année (1912).
En face de 2 millions de catholiques, les protestants (462.000) forment un peu moins du cinquième de la population ; plus instruits, plus industrieux et plus actifs, plus rapprochés aussi des Tchèques auxquels les rattachent leur langue liturgique et la vieille Bible des Frères, ils sont particulièrement suspects au gouvernement de Budapest et il n'a rien négligé pour briser l'auton^pmie de leur Église, ou du moins pour asservir leur hiérarchie à ses desseins.
Jusqu'en 1894, les paroisses luthériennes du royaxime étaient réparties en quatre circonscriptions ; dans le district cisdanubien qui renfermait 85"/ode Slovaques et 15 "/o d'Allemands et de Magyars, les nationaux avaient une majorité incontestée et un évoque slave; ils pouvaient ainsi exercer une certaine influence dans le synode général où le convent régional déléguait des représentants dévoués à leur cause. La loi de 1894, qui a redistribué les églises, a séparé du groupe cisdanubien deux séniorats slovaques qu'il a incorporés au district de la Tisza et lui a réuni trois séniorats magyars. La majorité a été ainsi assurée aux centralistes, et les Slovaques qui forment les 90 »/<> de la population luthérienne du royaume, n'ont plus aujourd'hui un seul évêque.
Les attributions des surintendants. facilemenl accessibles aux ordres du pouvoir, ont été accrues. En cas de vacances des cures, ils ont le droit d'écarter les candidats présentés par
les paroisses, et, si les paroisses maintiennent leur vote, de nommer d'office les pasteurs. Les prélats luthériens ne se montrent pas plus tolérants que les évoques catholiques vis-à-vis de leurs subordonnés. Dans une paroisse qui compte 4.000 Slovaques, le pasteur est suspendu parce qu'il n'a pas transmis la pétition de li liabilants qui demandaient que l'on prêchât en magyar. D'autres sont frappés pour avoir fait l'ins.truction religieuse eu slovaque.
Beaucoup courbent la tête, s'humilient ; en 1906, les pasteurs slovaques élisent évoque, malgré les fidèles, Scholz, qui ne sait pas un mot de slovaque. Quelques-uns font du zèle. Un prédicateur invile les fidèles à jurer qu'ils « ne reconnaîtront d'autre Dieu que le Dieu magyar, notre prolecteur et notre père, qu'ils l'invoqueront et l'adoreront seul, et qu'ils accepteront la mort plutôt que de s'incliner devant une autre idole nouvelle ». — « On verra un jour, dit le pasteur d'une église de Presbourg, que le peuple magyar est élevé à un plus haut degré qu'Israël et qu'Arpad a reçu la môme promesse qu'Abraham ». — « Notre Église a toujours été le champion de l'État magyar et de l'idéal national magyar, écrivent les délégués des paroisses luthériennes, et elle le sera toujours. Pour combattre lés résistances des nationalités, elle a besoin de ressources matérielles. On peut être sûr d'ailleurs que les autorités ecclésiastiques supérieures regarderont comme un devoir de veiller à ce que l'appui de l'État n'aille pas à des indignes ». — Appel misérable aux sentiments les plus mesquins. L'administration encourage ces bassesses. La loi de 1898 prévoit une subvention publique pour les pasleur.s dont le traitement n'atteint pas 1.600 francs, — ■ ce (|ui est le cas dans l'immense majorité des paroisses. Elle ajoute que dans aucun cas des subventions ne sauraient aller aux ennemis de la patrie.
Le zèle tumultueux de beaucoup des pasteurs luthériens ne suffît pas cependant à ra.«surer les ministres. Ils voudraient des gages plus sûrs que la reconnaissance suspecte (le copsciences soudoyées, reprennent l'ancien projet d'union entre lés calvinistes et les luthériens, de manière à noyer les Slovaques luthériens dans une majorité calviniste magyare. A la veille de la guerre, en dépit des répugnances confessionnelles, ils étaient près d'y réussir et l'Union eût achevé l'asservissement des Eglises,
La vie privée. — Menacé dans sa conscience, le Slovaque, à chaque pas de sa vie privée, bute aux tracasseries qu'invente sans répit la caste dominante. Les chemins de fer sont une entreprise de l'État: les employés ne parlent que le mai^yaretle paysan ne comprend pas le prix qu'on lui demande, ni les règlements qu'il doit observer. Une loi del897ordonne de magyariser les noms des villes et des communes. Un voyageur demande un billet pour Teplica. — Teplica ? Taplica '.' Il n'y a pas de station de ce nom. — Heureux si une àmo complaisante révèle au voyageur penaud que Teplica est devenu Ilôlak. — On se pré-sente au guichet de la po.ste pour re(;ommander une lettre : l'employé ne parle que le magyar, soit qu'il ne sache réellement pas le slovaque, soit qu'il veuille mériter de l'avancement. — Un
Ieiulre écrit sur une grille: prenez garde à la peinture jn slovaque). — Procès verbal.
Jusqu'à son nom, au nom de son père (]u'ou enlève au Buvre slovaque. Depuis fort longtemps, en Hongrie, les
hommes qui étaient désireux de pénétrer dans la société avaient l'habitude de magyariser leur nom. L'Étal encourageait ces transformations en n'exigeant qu'une taxe modique de cinq florins. En 1881, on l'a ramenée à 50 kreuzers: 1 franc pour prendre rang dans l'élite des descendants d'Arpad, ce n'est pas trop! Aussi, quiconque n'use pas de ce privilège est suspect. Banffy décide en 1898 que les fonctionnaires devront prendre des noms magyars ; du jour au lendemain, les Kunfi succédèrent aux Kohn et les Radô aux Rothfold. A l'occasion du millénaire, une société pour la magyarisation des noms s'était fondée à Budapest, elle s'agitait beaucoup, et son chef, Simon Rubin, — évidemment de vieille souche hongro-finnoise, — se plaignit de la mollesse des chefs de service. Il n'est jamais prudent de s'opposer à des fous, surtout quand ils ont le pouvoir derrière eux. — Les direcleurs des chemins de fçr pesèrent sur leurs agents. Le directeur des postes et télégraphes, qui s'était endormi Diirr, se réveilla Demeny; il en éprouva une si vive satisfaction qu'il invita ses subordonnés à suivre son exemple le plus tôt possible : leur négligence nuirait à leur avancement. Comment résister? « En Hongrie, disait à la fête annuelle du Casino un des chefs de l'aristocratie, on peut tout faire, pourvu qu'on se couvre du manteau de la politique ». — « Il suffît qu'un employé ait des relations d'amitié avec un habitant non magyar, écrit le Mémorandum roumain, pour qu'on le dénonce comme antipatriote. Bien heureux s'il s'en tire avec tin dépla cément. »
Je crains que le lecteur ne se fatigue à la lecture de cette fastidieuse énumération de tracasseries et de vexations. Chacune de ces mesures, prise isolément, est surtout ridicule; réunies, elles finissent par former le plus exaspérant système de tyrannie que puisse élaborer une imagination maladive. La civilisation contemporaine ne supporterait pas qu'on massacrât un peuple d'un coup, au moins en temps de paix. Est-il beaucoup plus humain de le condamner à un supplice raffiné qui se continue méthodiquement pendant un demi-siècle? A certains moments, les Slovaques auraient préféré un coup de massue à ces milliers de coups d'épingle, qui ne devaient cesser qu'après leur- effacement définitif de la carte du monde. Pour les assimiler, les Magyars comptaient surtout sur leur politique scolaire.
(A suivre) E. D.
LE MONDE SLAVE