‹ La Nation tchèque (volume 3)Chapitre 78 sur 100 · LES TCHÉCOSLOVAQUES ET LE COUP DE LA POLOGNE · texte numérisé non relu

LES TCHÉCOSLOVAQUES ET LE COUP DE LA POLOGNE

La proclanialion de l'indépendance de la Pologne par les deux Empires Centraux constitue un véritable attentat contre trois nations slaves. L'acte du ô novembre, longue ment préparé et mûrement médité, est un coup qui atteint à la fois la Russie, la Pologne et les Tchécoslovaques.

C'est d'abord un affront à la Russie, contre laquelle on veut se servir, par une manœuvre odieuse, de la population polonaise que les Allemands prétendent amener k combattre contre ses frères de race, en faveur de ses pires ennemis. Fidèles à leur ancienne tradition, les Allemands continuent à exciter les Slaves les uns contre les autres; ilss'imniiscient dans leurs conflits pour envenimer leurs querelles, et ils essaient, en semant le désaccord et la méfiance, d'édifier une nouvelle organi.sation de l'Europe, qui, pendant des siècles, leur assurerait une hégémonie incontestée.

C'est ensuite un crime contre la nation polonaise : On proclame un simulacre d'indépendance sans délimiter les frontières nouvelles de l'État, sans oser prononcer le mot de constitution, en avouant cyniquement (ju'il s'agit seulement lie lever des armées pour les jeter contre les Russes et de suppléer au déficit allemand do chair à canon. On place les Polonais dans une situation tragique pour exploiter cette situation à la fois contre les Russes et contre les Polonais. Le conflit moral qui se déroule dans l'ômedu peuple polonais loit être terrible. Il sait que lesAUemands sont ses ennemis ies plus redoutables, et il se sent poussé par eux dans une lutte fratricide, affreusement pénible pour les consciences lusses et polonaises. C'est une manœuvre cynique dont ^euls les Allemands et les Autrichiens sont capables; ils jouent odieusement avec les sentiments les plus sacrés de deux peuples ; ils essaient d'assasiner moralement la Pologne faisant s'entretuer les Polonais du nouveau royaume et • n leurs compatriotes de Russie. En faisant défendre les I onquêtes prussiennes par cette nouvelle armée, l'Allemagne lura encore le bénéfice supplémentaire de voir s'égorger .os uns les autres un grand nombre de Russes^ et de Polonais, c'est-à-dire de .Slaves. Voilà la vraie signification

e la proclamation du 5 novembre.

Pour nous Tchécoslovaques enfin, elle a d«s conséquences

on moins graves, car elle précise nettement notre position

I politique en Autriche- Hongrie, et les buts poursuivis par les Austro-Allemands dans cette guerre.

\ Trois grands ennemis des Slaves avaient intérêt à nous fcorter ce coup terrible pour atteindre nos intérêts vitaux, f Les Prussiens comptent mettre ainsi entre eux et les

Russes la barrière d'une nation vassale, sorte de rempart protecteur derrière lequel ils pourraient digérer tranquillement leurs conquêtes de la guerre, en Autriche, dans les Balkans et eu Turquie. Les Magyars espèrent éloigner les Russes de leurs frontières, et étrangler en toute liberté les Slaves de Hongrie et des Balkans. Leurs sympathies affectées pour les- Polonais ne sont que l'hypocrisie la plus odieuse : ils ne cherchent qu'à exploiter les différents russopolonais et à exclure la Galicie do la Cisleithanie pour pouvoir mieux dominer la monarchie austro-hongroise. Une Autriche, allemande amoindrie, avec la Galicie en dehors et ne jouissant d'aucune influence politique, convient tout à fait à leurs projets d'avenir. Enfin les Allemands d'Autric/ie ne se montrent pas moins satisfaits de cette manœuvre politique.

Depuis longtemps, ils discutaient âprement entre eux sur les meilleurs moyens de se rendre les maîtres absolus de la Cisleithanie et de réduire les Tchèques à l'impuissance.

Dans les programmes que les pangermanistes autrichiens publiaient, il y a deux ans, sur la réorganisation de la monarchie après la guerre, ils préconisaient toujours l'exclusion de la Galicie de l'Autriche et son rattachement à un Etat tampon entre les Empires Centraux et la Russie. Dès le second mois de la guerre, le député allemand de Bohême, M. Iro, a publié un programme de ce genre qui fit grand bruit en Autriche. H se déclarait résolument pour la centralisation complète de la Cisleithanie, après en avoir exclu la Galicie. C'était la première étape d'une politique qui visait l'asservissement complet des Tchèques sous la domination des Allemands autrichiens. Le livre de Iro a fait un tel scandale en Bohême qu'il dut être prohibé pour un certain temps.

En effet, dans cette mesure contre la Pologne, le but essentiel que vise l'Autriche, c'est l'autonomie delà Galicie. M. de Ivoerber est aujourd'hui chargé de préparer Ja future constitution de la Galicie, et de préciser ses rapports avec la Cisleithanie. Dès maintenant, les Allemands autrichiens sont certains que leurs désirs seront satisfaits, c'est à-dire qu'on exclura les députés de Galicie du Reichsrat de

Quelques chiffres suffiront à faire comprendre la situation : Le Reichsrat de Vienne comprend 259députés slaves, dont 107 tchèques, 115 polonais et ruthènes deGalicieetde Bukovine et 233 allemands (plus 2i italiens et roumains). Si on exclut les 115 députés galiciens du Reischsrat de Vienne, il ne restera e« face des 233 Allemands que 14i Tchèques et Yougoslaves. Sur ces 144, une trentaine sont aujourd'hui en prison, exilés ou pendus, de sorte qu'il n'en reste guère plus d'une centaine contre leurs 233 adversaires. C'est donc pour les Allemands une majorité de plus des deux tiers.

Cela leur suffit pour devenir les maîtres de la Cisleitlianie et écraser définitivement les Tchèques, d'autant plus que les Allemandsautrichiens exigent qu'on exclue de la Cisleitlianie, non seulement la Galizie, mais aussi la Da malie, qui compte 11 députés.

Voilà ce que signifie pour nous l'acte du 5 novembre. P'n proclamant non seulement l'indépendance de la Pologne, mais aussi l'autonomie de la Galicie, il consacre l'hégémonie définitive et absolue des Allemands autrichiens sur le territoire de la Cisleithanie.

Mais tout cela ne semble pas encore suffisant aux Allemands autrichiens, aux Prussiens et aux Magyars. Les Tchécoslovaques doivent être complètement anéantis. Mêrtie dans cette Autriche germanisée, ils resteraient trop dangereux ; ils pourraient menacer un jour la construction trop artificielle de l'Europe Centrale germano-magyare. Pour prévenir ce danger-, on prépare une réorganisation administrative de ce qui est resté de l'ancienne Autriche. Koerber et son cabinet mettent sur pied une grande réforme administrative, d'après laquelle les Pays Tchèques seraient divisés en cercles délimités de façon à rendre les Allemands maîtres de la situation, et à réduire au minimum le territoire où les Tchèques pourraient affirmer leur politique nationale. En même temps, on prépare une série de mesures concernant l'emploi des langues, la nomination des fonctionnaires, etc. En somme, il faut s'attendre à un véritable coup d'État.

Qu'on ne considère pas ces plans comme les projets fous, sanschanced'aboutir, de quelques pangermanistes enragés; on a déjà appliqué certaines de ces mesures centralisntrices et germanisatrices ; et l'une d'elles est particulièrement significative. Jusqu'au mois d'octobre 1916, les pays cisleitlians s'appelaient officiellement les Royaumes et les Pays représentés au Beichsrat. Quand un président du Conseil était nommé par l'Empereur, on le désignait officiellement comme président du Conseil «des Royaumes et des Pays représentés au Reichr^t, » titre qui donnait à l'Aptriche le caractère d'un pays fédéraliste.

Or, la lettre autographe de l'empereur qui appelait, il y a deux semaines, M. Ernest Koerber au pouvoir, appellait celui-ci président du Conseil autrichien, fait sans précédent dans l'histoire de la monarchie dualiste. Les ministres démissionnaires du cabinet Sturgkh ont été également dénommés : ministres autrichiens.

Au point de vue constitutionnel et politique, ces modifications pïotocolaires sont d'une extrême gravité. Elles caractérisriit l'évolution de la politique aulrichienne. Elles montrent l'état d'esprit des Allemands autrichiens, celui de la Cour, et les tendances du nouveau gouvernement de Vienne. Et ce qui est plus significatif encore, c'est que ces faits se produisent simultanément avec la proclamation de l'indépendance de la Pologne, d'accord avec la Prusse. On ne peut plus douter que les deux gouvernements ne se soient Hgalement mis d'accord sur les mesures de politique intérieure à adopier en Autriche, pour satisfaire à la fois et les Allemands et les Magyars.

Une fois de plus nos trois ennemis irréductibles se sont entendus pour nous étrangler. Et ils ont affirmé leur intention par l'acte même de soi-disant libération de la Pologne, dont il se vantent si hypocritement aux quatre

coins du monde. Tout en jouant une odieuse comédie avec les sentiments du peuple polonais, ils se sont efforcés, de porter le coup de grâce aux autres Slaves d'Autriche, et avant tout aux "Tchécoslovaques.

Les commentaires de la presse française, anglaise et italienne n'ont pas porté sur ce côté de la question. Il n'est pourtant pas le moins intéressant, et mérite d'être retenu.

Un nouveau pas vient d'être fait dans la germanisation et la magyarisation de l'Europe Centrale. La Pologne asservie aux Allemands, la Galicie autonome et lesTchéco slovaques politiquement anéantis, ce résultat doit apporter toute satisfaction aux plus fougueux des pangermanistes.

L'acte du 5 novembre n'est que l'aboutissement logique de toute la politiquegermano-magyare avant et pendant la guerre. Il constitue une étape importante dans la réalisation du plan élaboré par les deux Empires centraux.

En face de ce nouvel attentat des Allemands et des Autrichiens à la conscience universelle, nous, Tchécoslovaques, nous manifestons une fois déplus notre profond attachement aux AlliéSv A notre avis, seule la collaboration la plus intime et la plus dévouée avec la grande Russie slave peut conduire à une solution satisfaisante de toutes nos questions nationales s'aves. Au moment même où nos ennemis s'efforcent d opposer les Polonais à la Russie et à ses Alliés, et exploiter ainsi la situation tragique de nos frères slaves contre nous, nous répétons que tous les attentats commis contre notre existence nationale ne feront que rendre plus étroit notre attachement à la cause de la Russie et des Alliés, qui était toujours la nôtre.

Nous avons remis notre destinée dans leurs mains. Advienne ce que pourra, mais nous marcherons avec eux jusqu'au bout. E. Benes.

LA SOLIDARITE SLAVE

C'est qu'au fond l'Europe, telle qu'elle a été organisée pendant les cent dernières années, n'offrait aucune place à la solidarité slave, et que, par suite, les peuples slaves étaient en vérité dans la nécessité de s'agiter, de protester, de se soulever môme pour faire reconnaître leur droit naturel à affirmer celte solidarité, à la pratiquer, à en tirer tout le profit. Ne nous récrions pas sur leurs exigences; que les mots ne nous fassent pas illusion : ce dont il s'agit pour ces peuples, c'est le droit d'être Slaves, de se sentir et de s'affirmer Slaves. Et ce droit, qui donc, du moins parmi les nations Alliées, penserait qu'on puisse le leur conte.-^ter?

Le mouvement de solidarité des Slaves est un mouvement national, au même titre que l'a été le mouvement de l'unité italienne ou celui de l'unité allemande; et, de même que ces deux unités sont nées dans des crises européennes et par la guerre, de n êmeque, pour qu'elles naquissent, il a falluque fût ébranlé l'ordre international établi par les traités de Vieni^e, de même la reconnaissance européenne de la soliparité slave, le droit des Slaves à être, à se sentir, à

s'affirmer Slaves, sortira de la guerre actuelle. Elle verra sombrer ce qui subsistait encore des traités de Vienne. Déjà l'unité italienne s'achève sous nos yeux. L'unité allemande sortira de la guerre consolidée, parce qu'elle s'y sera épurée : si l'Allemagne doit rendre les terres et les peuples non-allemands qu'elle a annexés et qu'elle opprime (et vous apercevez déjà, vous apercevrez mieux encore tout à l'heure quelles seront, pour la solidarité slave, les conséquences de ces restitutions), non seulement elle n'en sera que mieux garantie dans son unité légitime, mais il se peut encore que, sous une forme à déterminer, elle voie lui revenir les provinces allemandes, c'est-à-dire purement allemandes, de l'Autriche. L'unité slave, elle aussi, s'achèvera dans cette guerre, sous la seuleformequi ronviennôau génie des Slaves et à la condition que leura faite l'évolution historique: unité nationale de chacun des peuples slaves, et solidarité de tous ces peuples unis.

Cette transformation, cet achèvement de la grande œuvre de reconstruction, de l'Europe dont le début date de la Révolution française, ce sera le résultat de la disparition de l'Autriche Hongrie. Et, lorsque l'on constate que c'est aux dépens de l'Autriche-Hongrie que s'est faite l'unité italienne, que c'est à ses dépens aussi que s'est faite, sous la direction de Bismarck, l'unité allemande, on conçoit mieux la logique de la guerre actuelle, on voit mieux comment elle a ses racines dans toute l'évolution politique et morale de l'Europe depuis cent-vingt cinq ans, et comment les résultats que nous devons en attendre viendront s'ordonner à leur rang dans le développement régulier et harmonieux des destinées des peuples européens.

L'existence de l'Autriche-Hongrie, en effet, ou plus exactement la direction qu'ont imprimée à l'Autriche-Hongrie ses souverains et ses politiques, pour qui le nom d'hommes d'État serait vraiment trop impropre, a été, depuis un siècle, le grand obstacle à l'épanouissement de la solidarité slave. Elle l'a été parce que précisément, comme nous l'indiquions tout à l'heure, la solidarité suppose la liberté, l'indépendance nationale de chacun des peuples slaves, et |ue l'Autriche Hongrie a empêché ces peuples d'être libres •t indépendnnls; parce qu'elle a fait peser sur eux, d'abord, le joug d'un centralisme germanisateur, pour y substituer ensuite un dualisme qui non seulement ne valait pas mieux, mais peut être même valait encore moins. Le nœud de la question de la solidarité slave est en Autriche-Hongrie : pour s'en convaincre, il sutBt de comparer à ce qu'aurait été le monde slave, si l'Autriche-Hongrie était devenue l'empire de la justice nationale, ce qu'il a été sous l'action du centralisme autrichien et du dualisme austro-hongrois.

Si l'Autriche-Hongrie s'était organisée sur le principe de la justice nationale, il n'y aurait aujourd'hui ni question tchécoslovaque, ni question yougoslave. Toutes les petites nations slaves, soit qu'elles se trouvent englobées dans les limites de l'Autriche-Hongrie, soit qu'elles débordent en dehors de ses frontières dans les Balkans, seraient libres, et par suite tranquilles ; et leur solidarité se trouverait réalisée, d'une part, par l'empire d'une loi autrichienne commune à tous les peuples autrichiens et également juste pour tous, de l'autre par une sorte de protectorat autrichien sur les chrétiens slaves des Balkans. Entre cette Autriche et la Russie, les relations n'auraient pu être que faciles, qu'ami-

cales : car le grand sujet d'inquiétude et de soupçon de l'Autriche-Hongrie — la crainte des menées panslavistes de la Russie — disparaissait de lui-même : des Slaves heureux et libres sous le sceptre desHabsbourgsauraient-ils aspiré à changer de condition ? Ainsi la solidarité slave se serait achevée par l'amitié russo-autrichienne, et elle eût été vraiment en tout, partout, un élément d'ordre, de paix, d'harmonie en Europe.

La réalité, nous ne le savons que trop, a été bien différente. C'a été partout, en Autriche Hongrie, l'injustice, la persécution. Divisée, affaiblie, la monarchie des Habsbourgs est devenue, en fait, la vassale de l'Allemagne, un instrument, un jouet du germanisme. Elle s'est trouvée ainsi en opposition sans cesse plus vive avec la Russie. Les peuples balkaniques sont devenus, eux aussi, les instruments, et souvent les victimes du conflit des deux grandes puissances qui se disputaient la primauté dans le monde slave. Celui-ci a été tout entier agité des contrecoups de cette rivalité : et finalement, pour vider cette querelle, c'est l'Europe tout entière qui a été mise en feu. Mais où est la responsabîlité de tous ces troubles, de ces incessantes agitations, de la grande lutte où elle sont abouti? Est-elle du côté des Slaves, qui ne demandaient qu'à être des sujets loyaux et soumis, pourvu qu'ils eussent la liberté de vivre et d'être euxmêmes '! ou du côté des Habsbourgs et de l'Allemagne, qui prétendaient les contraindre à démentir leur instinct naturel, à renier leur sentiment le plus profond, et, en vérité, à cesser d'être eux-mêmes '.'

On n'objectera point que ce tableau du monde slave tel qu'il aurait pu être est idéalisé, que c'est une bergerie, une idylle, fort éloignée de l'âpre et rude réalité. Car il est facile de confondre semblable objection : ni les faits ni les textes n'y manquent. Les faits, les textes, les déclarations et les actes des plus autorisés parmi les représentants qualifiés des Slaves autrichiens montrent combien profond était le loyalisme des Slaves si suspectés et calomniés ; combien ils étaient loin d'aspirer à se réunir à la Russie, à s'absorber, à se confondre en elle ; combien, au contraire, ils souhaitaient de conserver sous l'égide et par la prote&tion de l'Autriche, leur indépendance nationale et la liberté de développer leur individualité ethnique et morale, sans préjudice bien entendu, de leurs relations, tout intellectuelles et sentimentales, avec les autres Slaves, et donc avec la Russie. Que nous prenions nos exemple dans les générations qui, il y a un demi siècle ou trois quarts de siècle, ont mené la lutte héroïque pour le droit national, ou que nous les demandions aux hommes que nous voyions hier, que nous voyons encore aujourd'hui combattre et souffrir pour assurer â leur peuple sa place dans le monde et son légitime avenir, le témoignage est également probant, la certitude également indiscutable.

Deux grands noms dominent, parmi les Tchèques, la période qui embrasse, avec la Révolution de 1848, les années qui l'ont immédiatementprécédée:legrandhistorieh Palacky et le génial polémiste Havlicek. En Allemagne, ils ont, depuis 1848, une réputatioij bien établie de panslavistes, c'est-à-dire de panrusses : est- ce mauvaise foi, est-ce cette légèreté outrecuidante, cette igjiorance tranchante qui trop souvent se cache, lorsqu'un intérêt allemand est en jeu, derrière l'apparence d'exactitude scientifique des

historiens allemands, il est difficile de le dire. Or Palacky, tout au contraire, doit être tenu pour l'inventeur d'une doctrine que nous avons vue, il va quelques années à peine, renaître et s'aftirmer avec éclat, l'austroslavisme. Elle tient tout entière dans la célèbre formule qu'il inséra dans la lettre où, déclinant l'invitation de venir siéger à Francfort parmi les cinquante délégués chargés de préparer la réunion d'un l'arlement national allemand, il affirmait en substance, après ,s'êlre proclamé Slave, et non Allemand, que « si l'Autriche n'existait pas, il faudrait l'inventer. » L'austroslavisme, l'affirmation de la mission slave de l'Autriche, de la communauté d'intérêts du slavisme avec elle, c'est, en fait, un panslavisme réduit: c'est l'affirmation de la solidarité, de l'union des Slaves autrichiens, en dehors de la Russie, et, au fond, contre la Russie, si la Russie, infidèle à l'esprit de liberté des Slaves, concevait le dessein d'une monarchie panrusse. Contre cette « monarchie universelle russe », qui alors, à des peuples troublés par les souvenirs de la Sainte-Alliance et par le rôle que jouait en Europe Nicolas I", apparaissait comme un danger réel et menaçant, Palackv s'oppose nettement; et Havlicek qui, pour y avoir vécu, connaissait mieux que lui la Russie, propage ces idées, dans l'expression- desquelles il avait même devancé Palacky, avec toute sa verve, tout son mordant, toute l'ardeur de sa conviction démocratique. Mais il est vrai que Palacky, ensuite, a modifié ses vues : il a évolué ; seulement son évolution même prouve la responsabilité de l'Autriche dans la déviation qui a fait de la solidarité slave, principe naturel de paix et d'harmonie, un principe de trouble et d'agitation. Jusqu'en 1867, c'est-à-dire aussi longtemps qu'il a pu espérer que l'Autriche reviendrait à elle-même, prendrait conscience de sa mission, donnerait aux Slaves la justice, Palacky s'est tenu à l'écart de la Russie. Mais, en 1867, il voit la victoire des Prussiens à Sadowa aboutir, non point comme il semblait logique et inévitable, au relâchement de l'emprise germanique sur l'Autriche, mais simplement à une transformation qui, associant dans le dualisme les Magyars aux Allemands, rend l'oppression plus lourde, plus cruelle, plus injuste et plus insupportable encore. Alors, désespérantde l'Autriche, il se tourne vers la Russie. Non qu'il se proclame Russe, qu'il confonde les deux idées de Slave et de Russe: il garde toute sa foi en sa nation : « Nous existions, nous autres Tchèques, avant l'Autriche ; nous existerons encore après elle. » Mais c'est de la Russie seule désormais que les Slaves peuvent attendre leur salut: quand leur existence même est en jeu, feront-ils les délicats, chicaneront-ils sur les exigences possibles de leur sauveur ? Palacky n'est pas devenu panslaviste ru.sse ; il a voulu jusqu'au bout être et rester Tchèque. Mais il a bien dû, contraint par l'Autriche, envisager un avenir où peut-être il lui deviendrait impossible de n'être que Tchèque : et alors, s'il lui fallait choisir d'être Allemand ou Russe, comment hésiterait-il, puisqu'être russe, c'est du moins rester Slave ?

■Vous entendiez ici, il y a quelques semaines, M. Masaryk, et vos applaudissements saluaient en lui, non pas seulen^ent le grand savant, non pas seulement le penseur qui a donné à sa nation une philosophie de son histoire et de sa. mission dans le monde, mais aussi le patriote qui a tout sacrifié pour faire triompher la cause du droit et de l'indé-

pendance de son peuple. Or M. Masaryk,' qui est aujourd'hui en Autriche sous le coup d'une accusation de haute trahison, écrivait, il y a quelque vingt ans, dans des considérations sur la situation politique et morale du peuple tchèque (N'ose nyntjhi krise) qu'une conflagration européenne ferait immanquablement tomber les "Tchèques aux mains de l'Allemagne, car la Russie ne voulait pas, ne voudrait pas les introduire dans son empire; et, pour expliquer le conseil qu'il donnait à ses compatriotes de travailler modestement à leur progrès intellectuel, moral et économique, de ne se laisser ni aveugler par les grands mots, ni absorber par les petites querelles de la politique, d'être réalistes, il déclarait textuellement : « Je n'attends aucune énorme catastrophe universelle, et je compte d'une façon très réelle avec l'existence de l'Autriche. « Mais encore était-ce à condition qu'en Autriche les Tchèques pussent rester eux-mêmes ; et ici encore nous avons en M. Masaryk, comme tout à l'heure en Palacky, un témoin irréprochable, irrécusable : il a fallu que l'Autriche elle-même provoquât le conflit européen, il a fallu que, jouet de l'Allemagne, elle affichât sa résolution de trancher définitivement le conflit des Germains et des Slaves au profit du germanisme, pour convaincre un Masaryk, que sa place de combat au service de sa nation n'était plus en Autriche, mais dans le camp des Alliés, qui affranchiront les Slaves opprimés en détruisant l'Autriche-Hongrie.

Et voici enfin ce qu'écrivait (l),deux ans avant la guerre,, en li)12, un autre politique tchèque qui, lui aussi, a quelques titres à représenter sa nation : « Dès notre première publication d'un nouveau programme slave... il a toujours et toujours été solennellement proclamé que le mouvement néo-slave ne veut pas être politique, et qu'avec un loyalisme absolu il respecte les frontières des États où vivent les Slaves, qu'il ne travaille pas et ne veut pas travailler à les modifier, parce que les diverses nations slaves ne veulent absolument pas que leur effort idéal vers une unité intime du monde slave implique aucun conflit avec l'État où elles vivent, sinon elles ne pourraient pas s'associer à ce mouvement.

• « Plus les Russes voudront assurer d'influence à leur langue et à leur vier intellectuelle parmi les autres Slaves, plus il sera nécessaire qu'ils défendent énergiquemenl et franchement la liberté de la vie linguistique et nationale de tous les autres peuples slaves, et surtout de ceux pour lesquels c'est à eux-mêmes qu'appartient la décision. Les peuples slaves sont des individualités nationales bien déterminées, — plusieurs d'entre eux n'ont pu que par ce vigou reux individualisme national se défendre contre l'oppression allemande et constituer ainsi une digue si solide et inébranlable pour le reste du monde slave, qui autrement atirait, sur bien des points, été submergé par le flot germanique; on ne saurait donc impunément porter la main sur ce qu'ils se sont habitués à considérer comme leur plus cher trésor. Jamais les Slaves ne pourront former un seul peuple, comme les Allemands. Il faut de toute nécessité accepter ce fait, et ne pas vouloir l'impo-ssible : l'unité slave doit suivre d'autres voies que l'unité allemande.

(1) Slooanstcf.

Nous devons et nous voulons être prêts à faire des sacrifices aux dépens de notre nationalisme extrême, dans la mesure où l'exige le bien commun du slavisme. Mais ces sacrifices, cette manière d'agir et de sentir vraiment slave, c'est de toutes les nations slaves, sans exception, qu'il faut les exiger. Nous autres Slaves, nous ne voulons pas nous agrandir par l'oppression aux dépens d'autres peuples non slaves : à plus forte raison, il serait inadmissible qu'une seule nation slave voulût s'agrandir aux dépens d'une autre nation slave, en abusant d'une supériorité politique, culturelle ou économique. Suum cuique, telle doit être pour nous la loi suprême. » — L'auteur de ces déclarations est actuellement en prison, et peut-être déjà condamné à mort pour haute tïahison. Mais n'accusez pas trop vite l'intolérance panslaviste : car c'est à Vienne que se fait le procès et c'est M. Kramâf dont je viens de vous citer les paroles. Voilà ce qu'à Vienne on appelle le panslavisme, voilà les hommes qu'on accuse d'avoir conspiré avec la Russie pour la destruction de l'Autriche-Hongrie!

Multiplierai- je les exemples? Rappellerai-je le procès d'Agram, rappellerai-je les faux commis sur l'ordre du comte Forgâch, produits en justice, et victorieusement démasqués par M. Masaryk? M'étendrai-je sur la condition qui est faite en Autriche Hongrie aux nationalités slaves ■;' A quoi bon? Tous ces faits vous sont connus, et il me suffira d'en avoir réveillé la mémoire. Mais il me faut insister un peu sur un autre point, et vous demander de vouloir bien considérer la répeirussion que cette attitude de l'Autriche Hongrie vis-à-vis de ses peuples slaves a eue sur les peuples slaves des Balkans. Si l'Autriche Hongrie a été infidèle à sa mission de justice nationale, c'est surtout par jalousie ou par peur de la Russie : elle s'est faite ainsi le fourrier de l'Allemagne, sans voir peut-être où elle allait, peut-être au contraire, à la fin du moins, comprenant qu'elle travaillait pour le roi de Prusse, mais sans trouver alors l'énergie et le courage de réagir et de se libérer. Du fait de cette rivalité austro-russe, les peuples slaves des Balkans, devenus le jouet d'incessantes intrigues diplomatiques, ont été arrêtés dans leur libre et naturel développement; ils ont été traités non comme des peuples libres, comme des fins en soi, mais comme les moyens de la plus basse politique; ils ont été sans cesse excités, lancés les uns contre les autres, livrés à des Milan Obrenovic ou à des Ferdinand de Cobourg, désorientés, démoralisés par les sautes brusques, les revirements en apparence capricieux de ces « grandes » politiques. En 1885, l'Autriche Hongrie arrête les Bulgares vainqueurs des Serbes, parce que Milan s'estinféodéàelle, trahissant la cause slave. En 1912 et 1913, elle prend le parti des Bulgares contre les Serbes, parce qu'elle compte sur la trahison que médite Ferdinand de Cobourg, qu'il a peut-être déjà commise, dont elle a peutêtre en poche le traité.

Je dois encore indiquer brièvement aussi, tout le mal que cette politique de l'Autriche Hongrie a fait au sentiment de la solidarité slave. Non pas seulement parce qu'elle l'a comprimé, mais encore, et davantage, parce qu'elle l'a dévié, parce que, maintenant en état do faiblesse et d'oppression les autres Slaves, elle fortifiait nécessairement par jcontrecoup la tendance à un panslavisme impérialiste qui

trouvait dans certains milieux russes le terrain préparé et favorable. Des Slaves libres et forts peuvent être pour la Russie des alliés précieux, qu'elle traitera en égaux : car certains avantages de situation et de culture peuvent faire contrepoids à la disproportioa du nombre. Mais des Slaves faibles et opprimés, qui paraissent ne pouvoir s'affranchir, ne pouvoir même subsister que par la protection de la Russie? — 11 importe d'être ici tout à fait nets : tout malentendu serait regrettable et dangereux : précisément parce que le sujet est délicat, il ne serait digne ni de vous ni de nous, ni du lieu où nous sommes ni du patronage sous lequel nous parlons, d'esquiver la difficulté, et de nous réfugier dans le silence ou l'équivoque. Je n'entends en aucune façon prétendre que la Russie, dans son immense majorité, oiïicielle ou libre. État ou société, veuille dominer et absorber les autres Slaves, s'ériger en puissance slave exclusive, protectrice unique ou maîtresse de tous les Slaves. Je veux indiquer seulement que, du fait de la politique austro-hongroise d'oppression des Slaves et de la situationqu'elleacréée,lesSlavesd'Autriche-Hongrieet, des Balkans, parce qu'ils sont comprimés, gênés, menacés dans leur développement et parfois dans leur existence même, n'apparaissent pas toujours à la Russie, officielle ou intellectuelle, dans leur pleine valeur ; qu'elle n'aperçoit pas toujours, par l'efïet même de cette situation, tous les services que peut attendre d'uex la civilisation européenne, et aussi la civilisation russe. Songez que ces Slaves sont désignés par la nature môme pour être des intermédiaires utiles et surs entre la grande puissance slave et ses alliés de l'Europe occidentale, les ouvriers d'une œuvre qui est, par excellence, la grande oeuvre de la paix de l'Europe et delà civilisation européenne. Hs sont prédestinés à travailler à la solution de ce grand problème des rapports de la Russie avec l'Europe, qui est l'un des plus intéressants, des "^Ans complexes, et, depuis un siècle peut-être, mais en tout cas depuis un demi-siècle, l'un des plus actuels et des plus graves qui se posent sur notre vieux continent et dans le monde entier. Or, au lendemain de la guerre, dans une Europe régénérée par une paix de droit et de justice, ce problème va se poser en des termes tout nouveaux : et précisément la solidarité slave, désormais affranchie des entraves où elle était prise jusqu'ici, mise à même de s'affirmer et de Se développer librement, contribuera à en procurer une solution pacifique et harmonieuse, également ijienfaisante à la Russie, à tous les Slaves, et à l'Europe entière. Louis Eisenm.\nn.

LES SLOVAQUES

L'école. — « L'éveil de la conscience nationale chez les peuples non-magyars, écrivait Grùnwald, est un danger pour l'État. En Hongjfie, il ne doit y avoir d'être civilisation que la civilisation magyare. Gagner les Slovaques par des bienfaits est impossible; le seul moyen est de les extirper complètement. Si les Magyars veulent rester un peuple vivant, ils doivent se fortifier par les éléments étrangers et absorber les nationalités non magyares ». — Le conseil fut aussitôt entendu et, dès le lendemain du Compromis, les ministres se mirent à la besogne.

Leur première tentative fut maladroite, parce que trop brutale. Ils organisèrent la pr-esse des enfants pauvres, les revêtirent d'un uniforme, les numérotèrent et lesenvoyèrent dans l'Alfold où ils les distribuèrent dans les fermes. Ils y furent fort mal traités, se plaignirent; quelques-uns s'échappèrent, revinrent chez eux, déguenillés, mourants de faim. Les parents, que l'on avait abusés par des promesses mensongères, se tinrent désormais sur leurs gardes. En 1874, on avait expoité 400 enfants, et 174 en 1892; en 1900, on n'en récolta que 24. L'expérience fut abandonnée.

Elait-il nécessaire d'ailleurs de transformer le peuple entier, au moins d'un coup? Ne suffirait-il pas de l'anémier en lui enlevant les meilleurs de ses fils, les plus laborieux, les plus intelligents, ceux qui forment l'ossature et la moelle de la nation '.'

pans les écoles magyares, les élèves slovaques traversent un douloureux purgatoire, houspillés et brimés .s'ils demeurent fidèles à leur langue nationale, caressés, choyés, protégés s'ils se convertissent à la vraie patrie magyare. Pour leur épargner ces épreuves et ces tentations, les Slovaques avaient réussi à fonder à leurs frais trois gymnases. On ouvrit, dès 1874, une enquête sur le lycée de Revuca. — Le surintendant, très hostile aux Slaves, conclut que « les tendances slaves et par conséquent anti-magyares ne permettaient pas d'espérer de l'enseignement des résultats favorables et utiles à la patrie » ; le gymnase fut aussitôt fermé (30 juillet 1874). — Le ministre Tréfort, mis en appétit, envoya une deuxième commission inspecter le gymnase de Zniov. — Elle ne constata aucun abus. — Nouvelle enquête sans plus de succès. — Le ministre s'avise que les bAliments'sont vieux, ne répondent pas aux exigences de l'hygiène moderne. — Peut-être, mais nous allons inaugurer un nouveau local. — Les murs ne sont pas assez secs. — En pleine classe, les deux cents élèves sont mis à la porte et le lycée fermé (1874). \'lnrent ensuite les établissements de Saint-Martin et de Bânskà Byslrica. Depuis, toutes les demandes des églises et des communes pour fonder de nouveaux gymnases sont restées sans réponse, malgré les prescriptions formelles de la loi. En revanche, sur le territoire slovaque, on compte 4 facultés de droit, IJ6 écoles moyennes, 15 écoles normales. — ^ Toutes uniquement magyares.

Dans l'enseignement primaire, les établissements publics, c'esl-à-dire entretenus par l'Etat sont exclusivement magyars. En 18,69, il y avait, en chilïres ronds, dans le royaume, 6000 écoles magyares et 6500 non magyares ; en 1896, 9700 magyares conti;e 4100 slovaques. Dans le comté de Zemplin, on compte 295 écoles magyares pour 141, 000 enfants, et 20 slovaques pour 107,000. C'est-à-dire que chaque année des milliers d'enfants sont privés d'instruction ou condamnés à passer par des écoles où il est impossible qu'ils apprennent rien et où des maîtres insolents et brutaux n'ont d'autre souci que de les humilier et de les battre. L'Europe s'est émue — avec raison — do l'indignité des traitements auxquels les instituteurs prussiens soumettaient les enfants polonais. Les enfants slovaques n'ont été ni moins malheureux ni souvent moins héroïques.

A coté des écoles officielles, la loi autorise les particuliers, Ijs communes et les églises à entretenir de leurs deniers des écoles privées. On n'a pas osé les supprimer franche-

ment, on s'est arrangé du moins pour leur rendre la vie terriblement difficile et pour en faire des instruments indirects de magyarisation.

Pendant la discussion de la loi de 1868, Koloman Tisza déclarait que les allogènes feraient bieû d'apprendre le proverbe magyar: se taireet payer. La loide 1879futunepremière application du système. — Personne ne peutobtenir un brevet d'instituteur s'il ne possède une bonne connaissance de la langue magyare ; les écoles confessionnelles sont soumises aux inspecteurs publics qui exercent sur elles un pouvoir discrétionnaire; le magyar doit être enseigné dans toutes les écoles sans exception et le ministre fixe le nombre des heures qui seront consacrées à cet enseignement. En 1902, le ministre Massiez fixait de 18 à 24 heures par semaine le lempsréservé à l'étude du magyar; au bout de quatre ans d'école, les élèves devaient parler et écrire correctement le magyar et les maîtres étaient responsables de leurs progrès.

La loi de 1879 était si absurde qu'en dépit du zèle de l'administration, il fut impossible de l'appliquer, et le recensement de 1890 constata que 46"/" de la population ne savaient pas un mot de magyar; depuis dix ans le progrès était insignifiant.

L'alarme fut grande parmi les chauvins. Us attribuèrent leur échec à la résistance des instituteurs confessionnels. et ils s'appliquèrent à supprimer les écoles libres. La loi de 1893 fixa un minimum de traitement pour les instituteurs. Gomme les églises étaient trop pauvres en général pour satisfaire aux exigences de la loi, l'État offrait de leur accorder des subventions, en échange d'un droit d'inspection et de surveillance. Il serait libre dès lors de destituer les instituteurs suspects. De plus, dans les écoles subventionnées, le magyar est la langue de l'enseignement et toute écofe qui a reçu une subvention publique reste à l'avenir une école officielle.

Le gouvernement magyar a publié, à l'occasion de l'exposition internationale de 1900, un rapport sur l'enseignement en Hongrie qui n'a été naturellement lu par personne. Il valait pourtant la peine d'être étudié et il renfermait des aveux édifiants : — « L'enseignement primaire, y lit-on, est un des plus puissants moyens de consor lidation de l'État Hongrois.... Voilà pourquoi les écoles primaires de l'État sont surtout rencontrées dans les communes les plus pauvres ou dans les régions dont les populations sont mixtes et de langue étrangère. — La race hongroise demande à être protégée, quand elle se trouve, comme c'est souvent le cas, enserrée par la grande masse de la population à langue étrangère.... L'école garantit aux Hongrois l'augmentation de leur force expansive et étend la race vers la frontière. »

En 1904, nouvelle loi scolaire qui donne aux administrateurs des comtés le droit de prononcer des peines disciplinaires, de suspendre et même de citer devant le tribunal les instituteurs dont l'enseignement du magyar ne donne pas les résultats prévus par la loi.

Dans les écoles normales d'instituteurs, l'enseignement est uniquement donné en magyar et, comme les élèves sorlent des écoles supérieures, également ma>zyarisées, les instituteurs sont souvent incapables de s'entendre avec leurs élèves. L'expérience a prouvé que ce système pro-

duisait de tels inconvénients, qu'en 1908, le ministre, la mort dans l'âme, s'est résigné, à quelques concessions : il a autorisé l'enseignement du slovaque, deux heures par r-emaine !

'L'œuvre de magyarisation, obstinément poursuivie depuis un demi-siècle, a été codifiée et complétée par la célèbre loi Apponyi (1907). « Nulle part, disait le président du conseil Wekerlé, les peuples d'une autre langue ne sont aussi libéralement traités que chez nous » (29 octobre). Apponyi. lui-même, mettait à son projet une enseigne des plus alléchantes; « Un ministre de l'instruction publique commettrait un crime contre l'État et contre les habitants d'une autre langue s'il leur enlevait la possibilité d'apprendre, à côté de leur langue naturelle, la langue magyare ; ce serait les isoler artificiellement et les exclure en fait de la vie politique, dans laquelle le magyar domine. J'ai dit : 'lans ce royaume, le Magyar est le maître, mais cela n'implique aucune menace contre les autres nationalités (!) » (i6 janvier)... « Nulle part le droit de surveillance de l'État ne s'e.xerce avec plus de modestie, de réserve, de respect pour l'autonomie privée. » (12 avril.) Ajoutez moi quelques ■ nsidérants libéraux, écrivait Napoléon 1"' à l'un de ses iiiinistres en lui envoyant un décret sur la censure. — Les Magyars so.nt pas.'-és maîtres dans cet art délicat du trompe l'n'il, et la loi de 1907 illustre d'une étrange manière les déclarations de ses auteurs.

Tous les instituteurs, de quelque provenance qu'ils lient, sont des fonctionnaires publics. — La loi fixe pour iix un minimum de salaire ; les associations troj^ pauvres : uur le leur payer, perdent leur droit d'entretenir des écoles u doivent demander une subvention ministérielle. Ces ubventions sont liées à des conditions extrêmement ligoureuses : l'instituteur sera capable de lire, d'écrire et d'enseigner correctement le magyar ; les heures et les conditions de l'enseignement du magyar seront réglées par 'jrdonniince ministéiielle ; l'école adoptera les manuels lliciels; si la subvention dépasse 200 couronnes, le ministre a un droit de veto sur le choix de l'instituteur, et, si le deuxième candidat proposé ne lui convient pas, il pro- I •ded'officeàla nomination. — « Dès qu'il le juge nécessaire iix intérêts publics », le minisire peut toujours ordonner une en(|uéle judiciaire contre les instituteurs qui négligent renseignement du magyar, professent des sentiments iicstiles à l'État, excitent les esprits contre certaines classes de la Société. Si l'enquête est défavorable, le choix d'un nouvel instituteur doit être approuvé par le ministre ; en cas de récidive, l'école est fermée et remplacée par une école publique.

Dans les écoles non-magyares, subventionnées ou non, l'enseignement du magyar doit être donné dans les condi- ^ons prescrites par le ministre, « de manière à ce qu'au )ut de la quatrième année, l'élève s'exprime d'une manière itelligible, en parole et par écrit ». — Partout où le magyar [été une foi.>» admis comme langue d'enseignement, il ne But être remplacé par aucune autre. Dans les écoles supéleures, le magyar est la langue de l'enseignement.. Si le BU de progrès des élèves en magyar est dû à la négligence à l'msutfisance de l'instiiuteur, il sera mis à la retraite ^u destitué. — Les inspecteurs désignent au gouvernement Bs instituteurs dont le zèle méritera une récompense.

Au frontispice de chaque école, on sculptera les armoiries du Royaume et on arborera le drapeau officiel pour les fêtes et les cérémonies; tous les autres insignes sont interdits. Les classes seront ornées de peintures rappelant les exploits et les héros magyars. — On écartera les images qui seraient de nature à encourager un esprit hostile à la patrie (par exemple les portraits de Cyrille et Méthode, de Saint Sava, des grands écrivains tchèques, etc..) Les formules et les inscriptions, les circulaires et les livrets scolaires seront en magyar, même les cahiers de devoirs.

— « Il n'est pas vrai, disait le comte Andrassy au Parlement (17 mai 1908), que la langue des Allemands, des Roumains ou de n'importe quelle nationalité soit menacée; il n'est pas vrai que le gouvernement- magyarise ». — Il n'est pas vrai, écrivent les intellectuelsallemands, que l'empereur Guillaume ait envahi la Belgique; il n'est pas vrai que la cathédrale de Reims ait été brûlée. -^ C'est une grande force que le mensonge, mais il ne faut pas en abuser.

Les expériences, souvent renouvelées, pour arracher à un peuple sa langue et lui imposer un idiome étranger, sont en général peu encouragOHntes. — C'est qu'on s'y est mal pris, pensent les Magyar.s. — Pour convertir les enfants, le vrai moyen est de les snisir dès le berceau. En 1891, ils instituèrent des cièches où les parents étaient tenus d'envoyer leurs enfants de 3 à B ans; naturellement on n'y • parlait que le magyar. « L'enfdnce, dit le rapport officiel de l'Enseignement en Hongrie, est l'âge le plus propre pour apprendre la langue hongroise... La mission toute nationale de non ('tahU.-isements d engcignémenl est cequi les distingue surtout des institutions analogues de l'étranger d.

Aveu dénué d'artifice et qu'on est d'autant plus heureux de renconlier que les Magyars ne nous ont guère habitués à une semblable candeur. — Les crèches et les jardins d'enfants, qui s'étaient développés d'abord assez lentement ont été multipliés ces dernières années, comme d'ailleurs les luttes des partis et le triomphe momentané de la coalition ont été marqués par un déchaînement du fanatisme national. En 1909, le ministre ordcînne que l'enseignement religieux devra être donné en magyar. Malgré les protestations et la levée de bouclier du clergé romain qui supplie d'intervenir le primat de Hongrie, le cardinal 'Vaszary, l'édit est maintenu.

■Vers la même époque, se manifeste une tendance très marquée à favoriser le développement de l'aliemand. — Un décret de 1914 ordonne que seule de toutes les langues étrangères, l'allemand sera obligatoire dans les écoles normales d'instituteurs et d'institutrices ; il sera enseigné dans toutes. les classes. L'alliance de Berlin et de Budapest qu'avaient inaugurée Bismarck et Andrassy se resserrait; les deux peuples de proie communiaient dans la même foi impérialiste.

Chaque année, le jour s'appesantissait plus lourd sur les Slovaques. L'Europe, un momentémue, était vite retournée â son apathie. Les opprimés demeuraient seuls, oubliés, condamnés, semblait-il, à une rapide disparition.

Le corbeau vole, il vole ;

11 croasse joyeusement.

Il apporte de la nourriture pour ses petits,

Qui l'attendent dans leur nid.

Le loup court et hurle;

Dans la gueule il apporte un morceau de viande

Pour ses louveteaux,

Qui ont faim et frissonnent.

Dans le froid du long hiver,

Dans la profondeur de la montagne.

N'arrive, n'accourt personne.

Qui sont ces pauvres créatures

Que personne n'aide dans leur misère? —

Ce sont les enfants Slovaques.

Page 1