‹ La Nation tchèque (volume 3)Chapitre 79 sur 100 · JE SUIS FIER D'ÊTRE SLOVAQUE · texte numérisé non relu

JE SUIS FIER D'ÊTRE SLOVAQUE

(Vajansky.)

Les philosophes discutent sur la puissance de la force et les effets de la violence. L'optimisme idéaliste qui professe le triomphe inéluctable et constant de la justice est souvent démenti par l'histoire, moins régulièrement pourtant que ne l'affirment les réalisles. Les méthodes brutales ne réussissent que si elles sont favorisées par un concours de circonstances qui se présente en somme assez rarement. De nos jours, presque toutes les tentatives d'annexions ont échoué et les régimes réactionnaires et militaristes se sont effondrés dans de lamentables catastrophes. Les politiques les plus indifférents aux théories sont bie^j forcés d'admettre que pour qu'un Etat puisse espérer s'assimiler un nombre important de sujets étrangers, il faut qu'il soit a.ssuré d'une longue période de paix, qu'il dispose de ressources considérables, qu'il n'ait devant lui que des vaincus isolés et découragés et enfin qu'il représente un degré de civilisation incontestablement supérieur. Aucune de ces conditions ne se rencontrait en Hongrie et le seul résultat de la politique insensée des Magyars fut d'exa.<;pérer les haines.

Fendant les années qui suivirent immédiatement le Compromis, les Slovaques demeurèrent un moment écrasés sous l'avalanche qui s'était abattue sur leur tête; leurs chefs conseillèrent une politique d'abstention et se bornèrent à pousser des soupirs en regardant du côté de la Russie. Abandonnés à leurs seules ressources, sans protection, écrasés d'impôts, incapables de soutenir la concurrence américaine, les paysans, abrutis de misère, s'abandonnaient ; la grande industrie, qui s'introduisait dans le pays, ruinait les petites entreprises et achevait de démoraliser la population. Au milieu de la désolation générale, une seule consolation : le cabaret. Les Juifs arrivaient f.ar centaines de la Galicie, attirés par un champ facile d exploitation, favorisés par la bureaucratie qui, trouvait en eux des agents serviles, prêts aux plus basses complaisances et complètement indifférents aux revendications slaves. Elle leur réservait le droit exclusif de tenir des auberges et des débits; ils ouvraient aux buveurs de larges crédits, prenaient hypothèque sur leurs biens. Le rachat des servitudes féodales avait épuisé les dernières ressources des paysans; le partage des terres avaitété souvent fort inégal et les seigneurs avaient conservé les meilleurs lots, les forêts, les prairies les plus gra^^ses, les coteaux les mieux expo.-és. Pour satisfaire le percepteur qui menaçait de saisir la ûernière vache ou pour attendre la moisson nouvelle, on empruntait au juif ; l'usure avait vite dévoré le petit lopin de terre.

A bout de ressources, expropriés,, réduits à des salaires de famine, les paysans émigrèrent. A partir de 1874, un courant, qui grossit chaque année, les emporte aux États-

Unis. Le gouvernement se félicitait d'un exode qui le débarrassait des éléments les moins malléables ; il facilita les formalités, élablit lui-même des agences d'émigration, signa avec la Cunard Linie, puis avec la Compagnie de Brème, des traités qui leur garantissaient un certa'in nombre de voyageurs. A chaque station, des bandes de paysans, assis sur de vieilles malles, emportant dans des toiles rapiécées les pauvres reliques de leur ménage, attendaient le train qui allait les emporter vers Riéka ou la mer du Nord. Niederlé conjecture qu'il y a en Amérique 800.000 Slovaques ou Tchèques ; d'après les renseignements divers que j'ai recueillis, ils seraient aujourd'hui plus d'un million ; il y en a en Russie une centaine de mille.

Beaucoup de Slovaques ne partaient pas sans esprit de retour. Ils rapportaient de leur nouvelle patrie un esprit plus libre, plus ouvert, moins docile surtout. L'Akademischer Verlag a publié en 1908 un roman anonyme : Le crépuscule des Idoles, tableau de mœurs qui nous décrit la rentrée au pays d'un de ces rescapés d'Amérique. Sans valeur littéraire, ce livre est un intéressant témoignage de l'oppression presque physique que ressentaient les hommes qui, après avoir respiré l'air libre des États-Unis, retombaient brusquement dans l'atmosphère empuantie du Magyarorszag.

Ceux qui ne revenaient pas, envoyaient de l'argent. Le paysan slovaque est laborieux et solide, très attaché au sol ; la femme est vigoureuse, dure à la tâche, économe. On payait les dettes, on achetait quelques moutons, un arpent de terre. Les bonnes occasions ne manquaient pas.' La noblesse, après avoir achevé de se ruiner, disparaissait dans les chancelleries et les bureaux et elle se débarrassait à tout prix des quelques hectares qu'elle avait conservés et qui, à mesure que la main d'oeuvre devenait plus rare et plus chère, lui causaient plus d'ennuis qu'ils ne lui rapportaient de bénéfices. Même les Juifs commençaient à s'éloigner d'un champ d'exploitation où les profits se faisaient plus maigres. Les domaines qu'ils avaient acquis par l'usure leur causaient beaucoup de déboires: ils ont d'habitude l'esprit trop agile et l'imagination trop inquiète pour se contenter de la vie agricole. Ambitieux, ardents, tourmentés par le goût de l'aventure, ils dre.--saient leurs fils au.x carrières libérales, les poussaient vers la spéculation et le journalisme qui, en Hongrie, sont le plus souvent la même chose. Dans les provinces voisines, la consommation de la viande augmentait, les prix haussaient et le bétail se vendait bien. Les Slovaques sortaient peu à peu de la misère où ils croupissaient, et avec l'aisance, renaissait le besoin de liberté.

Quand, en 1893, le cabinet apporta au Parlement de Budapest les lois ecclésiastiques, ses adversaires jugèrent l'occasion favorable pour écarter du pouvoir les libéraux qui s'y éternisaient et prendre leur suite. Ils constituèrent le parti populiste, qui afficha une grande ferveur religieuse et ils appelèrent à la rescousse les Slovaques dont ils connaissaient la piété. Gomment se faire entendre d'eux, sans leur parler leur langue? — Ils s'avisèrent de l'injustice qu'on avait commise à leur égard, leur promirent réparation, s'adjoignirent quelques Slovaques de vieille souche. Ferdinand Zichy voulait mal de mort à ses parents qui ne lui avaient pas enseigné le slovaque ; il ne les imiterait pas

avec les enfants. Les électeurs écoutaient, souriaient de ces conversions subites et mordaient peu à l'hameçon. De ces réunions, ils revenaient l'esprit secoué, réfléchissaient sur leur misère politique.

Isolés, qui les écouterait? — Ils se rapprochèrent des autres opprimés (1894). Dans un congrès à Budapest, les Roumains, les Serbes et les Slovaques se mirent d'accord sur un programme commun. Ils faisaient profession de loyalisme, reconnaissaient sans discussion le magyar comme langue de l'État, réclamaient seulement qu'on respectât leur autonomie locale. Quelque modestes qu'elles fussent, leurs revendications n'avaient aucune , chance d'être accueillies; elles avaient du moins l'avantage de réveiller les émes et de prépurer les masses à la résistance, en donnant une forme précise à son vague mécontentement.

(A suirre.) E. D.

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