FRANÇOIS=JOSEPH
De mortuis nil nisi bene (on ne doit parler des morts que pour en dire du bien). — Si l'adage était vrai, la mort de François-Joseph devrait être accueillie par un silence absolu.
Quel bien trouverait-on à dire en effet de l'homme qui, à dix-neuf ans, a été appelé au Irône par les Schwarzenberg, les Stadion et les Windischgraetz pour contresigner les proscriptions qu'ils préparaient et qui, chargé d'ans et de crimes, disparait dans la tempête des malédictions de l'univers? Quel prince aura jamais laissé dans l'histoire une trace aussi sanglante que celui qui a commencé son règne par les boucheries d'Arad et de Brescia et qui, d'une main déjà glacée par la mort, donnait encore ces dernières semaines l'ordre d'élever des potences d'un bout à l'autre de sa monarchie.
Egoïste et frivole, pauvre d'esprit et de cœur, implacable pour ses adversaires et ingrat envers ses serviteurs les plus fidèles, incapable de goUler d'autres joies que les plaisirs les plus misérables, ce souverain, que ses malheurs même n'ont pu grandir, était avant tout une ûme médiocre et vulgaire. Il a rapetissé jusqu'au fanatisme et avili jusqu'à l'ambition, si misérables étaient ses procédés, et tant .•■a volonté était mesquine. Cet héritier de la plus vieille cou-
I inne de l'Univers et qui, jusqu'au dernier jour, songeait à l'empire du monde, avait tout juste l'envergure d'un de ces petits bourgeois de Vienne dont l'idéal se hausse jusqu'à manger leurs saucisses au Prater en écoutantune valse de Strauss. 11 donne l'impression d'un Joseph Prudhomme ahuri, égaré dans une tragédie de Shakespeare.
Ce règne de 68 ans, un des plus longs de l'histoire, n'a produit ni un écrivain supérieur, ni un artiste remarquable.
II n'en restera ni une grande œuvre d'utilité publique, ni un monument, pas même une «Siegesallee,» telle que celle où Guillaume II a essayé de traduire les jactancieuses aspirations de sa mégalomanie romantique. Pour cortège devant la postérité, il .aura Windischgraetz, le bombardeur de Prague, Benedek, le vaincu de Sadova, Potiorek, le fuyard du Roudnik, et d'Aehrenthal, le faussaire. Misérableescorte, bien digne du pauvre automédon du quadrige impérial.
Autour de lui, la folie et le crime. Sa femme, qu'il réduit au désordre et au désespoir, s'éloigne de lui avec horreur et mépris. Son fils, victime d'une éducation déplorable et corrompu par une atmosphère empuantie, disparaît dans une nuit d'orgie. Son frère, Maximilien, pour échapper aux suspicions qui rôdent autour de lui, se réfugie dans une aventure insensée qui le mène à Quérétaro. Ses neveux et ses cousins tombent dans la débauche crapuleuse et la
démence. La cour de Vienne, si rigide d'apparence et si inflexible sous le protocole, n'est qu'un foyer d'intrigues mesquines et sanglantes. Au milieu de cette descente d'une courtille monarchique, l'Empereur assiste à cette dégringolade, inerte, distant; à chaque catastrophe, il essuie une larme d'un doigt pressé et reprend vite ses habitudes familières et ses plaisirs médiocres. S'est-il jamais demandé si ces drames fortuits n'étaient pas le châtiment mystérieux de ses propres erreurs, la punition diffuse de son incurable sécheresse d'âme et de son incurable pauvreté d'esprit ?
Au moment où il avait pris le pouvoir, en 1849, son trône était en grand péril. Nicolas I" le sauva en arrêtant les ambitions prussiennes et en écrasant la révolution magyare. Générosité plutôt malencontreuse ! Comment François-Joseph prouva-t-il sa reconnaissance au Tsar ?^ Par une défeclion. Nicolas l^' lui aurait pardonné une opposition loyale et franche ; il fut atteint au cœur par une trahison ambiguë et 'pusillanime, si longtemps dissimulée que la Russie ne put pas se dégager à temps d'une entreprise mal combinée. — Pendant toute la guerre de Crimée, François Joseph se complaît dans le rôle le plus piteux, joué par la Prusse, acceptant un jour le projet d'alliance avec la France et l'Angleterre pour refuser le lendemain de l'exécuter. Ses tergiversations et ses défaillances rendirent fatale la guerre d'Italie.
Vaincu à Magenta et à Solférino, il cherche une compensation en Allemagne, reprend les projets de Schwarzenberg et, par là, réveille las ambitions des HohenzoUern. Après avoir essayé en 18G3 de grouper sous sa tutelle. les princes secondaires de l'Allemagne, il les abandonne pour suivre les appeaux de Bismarck. Il s'aliène définitivement la Russie en soutenant sournoisement l'insurrection polonaise et il exaspèreNapoléon III, à qui il fausse compagnie. Docilement, il envoie ses soldats conquérir pour Guillamel"'' les duchés de l'Elbe et, le lendemain d'une victoire sans gloire dont il n'a pas prévu les conséquences nécessaires, se fâche avec. lui. Acculé à la catastrophe, une occasion s'offre à lui d'échapper au désastre. — Au lieu de la saisir, il précipite sa ruine par une déclaration de guerre intempestive et absurde. Avec un autre souverain, Kuniggraetz eut pu n'être qu'une bataille perdue, et une vigoureuse résistance aurait mis la Prusse dans une situation périlleuse. Le triomphe des HohenzoUern est assuré par la pusillanimité du vaincu.
A-t-il jamais pensé à la revanche? — Vaguement, comme toujours, sans ardeur et sans conviction. Il encourage les projets de Gramont, mais il suffit de la première difficulté
pour qu'il abdique ses velléitées de vengeance. L'historien demeure stupéfait devant celte suite de défaillances et de contradictions, ahuri par ces combinaisons fantaisistes que suivaient aussitôt de lâches capitulations. Chimères, incohérence et veulerie, même les panégyristes de François^ Joseph tels que Friedjung ne sauraient lui trouver d'autre devise.
Si durement étrillé par la fortune, il n'a pas perdu le goût des aventures. .Pour mériter malgré tout le nom d'augmenteur de l'Empire, il s'attelle à la fortune do Bismark qui lui montre l'Orient à conquérir. Il n'avait évidemment jamais lu les discours du Chancelier et il ne connaissait pas sa parole célèbre : (( Crois tu que cet aigle te soit donné en cadeau et pour rien! » La Prusse, pour un pourboire, le transforme en sergent-fourrier, en attendant qu'elle le change en agent provocateur; elle le plie. à la domestication, le lance en avant chaque fois qu'elle éprouve le besoin d'inquiéter lu Russie. Sans s'en douter, le successeur de Charles-Quint et de Marie Thérèse s'est laissé afïubler de la livrée de Berlin.
Sur l'ordre de Guillaume, à l'heure dite, il lui rendra le suprême service de lui fournir le prétexte de la guerre actuelle. Comment l'y a-t-on décidé et quelle est sa part exacte de responsabilité? — Nous l'ignorons encore et probablement nous ne le saurons jamais. — Quelques témoins, en situation d'être bien renseignés, affirment que jusqu'à la fin, il continuait à suivre les affaires publiques et que sa culpabilité dans la catastrophe actuelle est plus lourde et plus directe qu'on ne l'admet d'habitude. — La vérité est difficile à démêler : la cour de Vienne est secrète et le palais de Schœnbrunn n'a jamais été lu maison de verre qu'habitent les hommes de bien. Même dans ses années de jeunesse, la responsabilité de François-Joseph a toujours été assez limitée, parce qu'il avait l'esprit court et l'intelligence obtuse. Gomme il ne jugeait jamais les choses et les hommes que par rapport à sa propre personne, il n'apercevait pas la portée de ses décisions et le retentissement de ses actes. Sa perspicacité psychologique était nulle, encore obscurcie par son mépris absolu pour les peuples. Que l'invasion dé la Serbie pût entraîner une rupture entre l'Allemagne et l'Angleterre, c'est sans doute une hypothèse qui ne s'est pas présentée à son esprit. Sa vie entière il a été la dupe des événements et le jouet de son ambition qui était immense et hésitante; au contraire de Richelieu, il n'a jamais eu les intentions de ce qu'il a fait.
A plus d'un point de vue, il fait songer à Louis XVI, par son impuissance absolue ainsi à apercevoir les changements qui s'accomplissaient autour de lui, surtout par la stupidité prodigieuse avec laquelle il a gaspillé l'affection na'ive et passionnée de ses sujets.
Leurs demandes étaient modestes et leurs désirs des plus humbles : quelque justice, le respect de leurs droits ^ les plus élémentaires, un peu d'air et de lumière. Bien longtemps, leur piété loyaliste a résisté aux plus cruelles déconvenues et aux pires forfaitures. — lia fini cependant par décourager les croyances les plus obstinées et par lasser les dévouements les plus robustes. — Il entendait que tous les peuples de l'Europe eussent le même Dieu que
lui, et ce Dieu ét^it lui-même. Que les Tchèques, les Croates et les Polonais gardassent au fond de leur âme le culte de leur patrie etde leur race, il y voyait unesortede trahison et comme un vol fait à son autorité sacrosainte. Si la pression des circonstances lui arrachait quelques concessions, il se réservait toujours le droit de les retirer et il ne se jugeait jamais comme engagé par ses p(omesses.
Il avait inauguré son règne en [iromulgant une constitution ; dès que son trône est solidea.ent affirmé, il la retire. Avec la même indifférence souveraine, il approuve Goluchowski qui, en octobre 1860, promet un régime fédéraliste, et Schmerling qui, quelques mois plus tard, établit une constitution centraliste (fév.1861 ). En 1870, il reconnaît solennellement les droits de la Couronne de St.-Venceslas; déjà les préparatifs sont faits pour son sacre à Prague, quand on apprend que l'Empereur retire ses promesses et qu'il a appelé au ministère Auersperg, avec la mission de mater les Tchèques. Il autorise Badeni a proclamer l'égalité des langues en Bohême, et il le sacrifie à quelques braillards germanomanes.
A-t-il jamais pressenti que ces brusques secousses, ces voltefaces scandaleuses, ces palinodies et ces serments aussitôt oubliés que prêtés ébranlaient la vieille monarchie? — En réalité, il ne prenait pas au sérieux les demandes et les récriminations de ses peuples, convaincu qu'il lui suffirait de leur montrer ses favoris pour qu'ils retombassent dans leur séculaire adoration. Nous nous étonnons qu'un monarque si pieux n'ait pas éprouvé plus de scrupules à ne pas tenir ses engagements. — Mais des promesses faites à des vilains obligent-elles un souverain? Au dessus de la morale, il y a l'Église, il y a la religion qui consacre le droit du maître. — Mais l'honneur? — II n'y a pas de mot dont Frapçois-Joseph ait plus complètement ignoré le sens. Il le confondait avec l'étiquette, sur laquelle il était pointilleux.
D'ailleurs, il aurait pu dire, s'il avait jugé nécessaire de s'expliquer, que ses avatars n'auraient aucune importance, puisqu'il n'avait jamais entendu renoncer à la moindre parcelle de son autorité. — Totus mundis stultisat, aurait-il répété volontiers comme son aïeul François I*"', et vidt constitutionem habere. — Il se pliait à la mode et caressait l'innocente manie de ses contemporains. Cela ne tirait pas à conséquence. Quelles que fussent les clauses des diplômes, il n'y lisait jamais qu'une phrase : le pouvoir absolu appartient à l'oint du Seigneur. Comme pour notre Charles X, toutes les Chartes se résumaient pour lui dans l'articleXIVqui lui permettait de gouverner sans le Reichsrat et contre la volonté de ses peuples. — En 1867, Eugène Pelletan, au Corps législatif, demandait aux ministres de Napoléon III de donner à la France les mêmes libertés qu'en Autriche. — Naïveté singulière et qui nous fait sourire! Entre l'Autriche pseudo-constitutionnelle de François Joseph et celle de Metternich, il n'y a d'autre différence que quelques formes vaines et vides; les méthodes sont les mêmes, avec un peu moins de bonhommie et quelque hypocrisie en plus.
Sous ce régime, l'Empire s'est craquelé et fendu ; aujourd'hui, il chancelle sur sa base et tombe en ruines. Comme
nous avons le goût du mélodrame, beaucoup de gens regrettent que François-Joseph soit mort avant d'avoir assisté au dernier acte de la catastrophe et qu'il ait échappé à la juste punilion <]•' sp^ crimes. — Regrets un peu enfantins. Les maux qu'out causés, son orgueil, sa présomption, la misère de son intelligence, sont irréparables; les douleurs qu'a semées sa vanité myope et bornée sont hors" de toute proportion avec les tortures qu'aurait pu inventer l'imagination la plus maladive.
Et d'ailleurs, comment mesurer les responsabilités? — François-Joseph a été une victime autant qu'un coupable. Son ambition morbide, son aveuglement my.stique, sa conception vieillotte de l'autorité, son prurit malsain de domination, sa manie insensée de puissance œcuménique qui survitaux plus lamentables échecs et qui reparaît au milieu des soubresauts d'une i)Olitique contradictoire et veule, sont la conséquence de la tare indélébile que lui,avaient transmise ses ancêtres. Jusqu'à la fin de sa vie, il est demeuré le prison nier de la tradition médiévale, le captif de l'obsession impérialiste des Charles-Quint et des Ferdinand II.
Le contra.'îte est tragique entre la valeur débile du souverain qui ne fut jamais (|u'un pauvre homme et l'horreur des événements déchaînés par l'idée dont il est demeuré possédé. C'était une sorte d'incube qui, pour rappeler le mot populaire, ne valait pas le gibet. Au point de vue, sinon de la justice, au moins de l'harmonie de l'histoire, mieux vaut qu'il soit mort sans éclat, platement, comme il avait vécu. Il avait achevé l'œuvre que lui avait réservé le destin : la destruction de l'Autriche : — Fini>< Auatriae.
Ebnest Denis
ERNEST VON K(ERBER
M. Ernest von Kicrber, qui devient aujourd'hui le chef du gouvernement autrichien, est une personnalité vraiment intéressante. Il occupe une place toute spéciale dans l'histoire de l'Autriche-llongrie. Ses qualités personnelles, n passé politique et l'importance de sa nomination actuelle méritent de retenir l'attention.
11 est né en 1850 à Trente, en Tyrol. Il dut commencer t carrière sans relations et sans appuis, mais, très éner ique et très travailleur, il arriva à devenir deux fois ministre, dans le cabinet du baron Gautsch et dans celui du comte Clary-Aldringen..Puis, au mois de janvier 1900, il fut choisi par l'empereur comme président du Conseil.
A cette époque, on en parlait en Autriche comme d'un homme « moderne » et d'un homme <i intéressant i).
Il était intéressant et moderne, parce qu'il avait des habiludes toutes différentes de celles des autres présidents du inseil. C'était un travailleur qui devint bientôt un bureaurate routinier, une fois qu'il eut pris une connaissance parfaite de la machine bureaucratique autrichienne. Plein ! initiative et d'une nature impulsive il conçut facilement me foule de projets intéressants. Us sont tous aujourd'hui dans les archives autrichiennes, faute de réalisation. Il isait l'impression de vouloir rompre avec les vieilles traitons de la monarchie. Il surprenait les parlemeataires ir des proposition.s qui paraissaient bouleverser tout,
dai
mais en fin de compte, il ne fit que des propositions. Il tenait des discours élégants, spirituels et souvent d'une érudition remarquable : il faisait l'effet d'un libéral qui nouait volontiers des relations avec les journalistes les plus humbles, d'un démocrate aux idées larges, d'un homme enfin vraiment moderne, accessible à tous et surtout capable de surmonter, par ses capacités et sa méthode d'action, toutes les difficultés intérieures du règne.
Au fond, malgré toutes les apparences, les résultats de sa politique démontrent qu'il n'était autre chose que l'expression vivante du gâchis qui, depuis vingt-cinq ans, s'étale dans toute la monarchie des Habsbourgs.
En effet, son passage au pouvoir qui dura juste quatre ans (jusqu'en décembre 1904) fut caractérisé par les luttes terribles des Tchèques contre les Allemands d'un bout à l'autre. '
Son prédécesseur, le couiteClary-Aldringen, avait abrogé en 1899 les ordonnances concernant l'emploi de la langue tchèque en Bohême; les Tchèques cojnmencèrent là lutte contre lui et le renversèrent. M. Kœrber arriva alors pour gouverner contre eux. Mais l'obstruction tchèquese déchaîna dans le parlement de "Vienne et dura [lendant les quatre ans du ministère. Quatre fois, il organisa des réunions germano-tchèques pour concilier les partis. Quatre fois, il échoua. Une fois, après des scènes terribles qui avaient dégénéré en véritables batailles, — c'était le 8 juin 1900, — il est allé chez- l'empereur à une heure du matin, et l'a fait lever pour signer l'acte de dissolution de la Chambre. Malgré tout cela les Tchè(iues le combattaient farouchement : car ils le considéraient comme uh instrument de la germanisation. Et il l'était véritablement. Il leur présenta le fameux projet de la division de la Bohême en cercles, par lequel il voulait excSure la langue tchèque des régions où les Tchèques se considèrent comme chez eux. Il voulait préparer le terrain, à la germanisation des Pays tchèques pour réduire la nation à néant, exactement comme il fait aujourd'hui. Les Tchèques ne l'ont jamais oublié et restèrent ses ennemis déclarés : Kramar est son ennemi mortel. 11 est significatif qu'on ait rem placé le com te Slurgkh, considéré à Berlin comme tchécophile, par l'homme le plus détesté des Tchèques.
C'est sous son ministère que se sont produites les luttes entre les Aulrichiens et les Magyars, à cause de l'indépendance de l'armée hongroise. Enfin un fait curieux marque encore son passage au pouvoir. Impuissant à maîtriser depuis deux ans les luttes nationales entre les Tchèques et les Allemands, il imagina d'amener les discussions sur les problèmes économiques pour en chasser les luttes de races. Il présenta aux députés de grands projets : vastes voies fluviales, canaux entre Danube, Elbe et Oder, et grands chemins de fer. A bout de ressources, il dota chacune des nations d'un grand nombre de millions de couronnes pour les faire taire.
Cette tentative échoua encore lamentablement. Il recommença donc le travail de conciliation, puis il fit des menaces et enfin, ayant mécontenté tout le monde, il donna sa démission le 31 décembre 190i. Sa chute fut déplorée à Vienne; on était très content d'avoir un président du Conseil tellement moderne et intéressant. On a trouvé en Autriche ses idées géniales : géniale l'idée de se débar-
rasser des députés qui s'acharnaient en luttes nationales terribles, en leur jetant des centaines de millions de couronnes qui ne devaient servir qu'à la construction de voies de communication inutiles ou improductives, géniale l'idée d'en parler ensuite comme d'une politique sociale et économique de grande envergure.
En somme, à Vienne, on aimait M. Kœrber qui était comme tout homme politique autrichien, un pur bureaucrate. On l'aimait pour son amabilité viennoise, pour ses allures libérales qui au fond cachaient un pur réactionnaire et surtout un serviteur dévoué à l'empereur; on trouvait intéressant même le fait d'être venu dans sa jeunesse de Trenteà Vienne et dé n'en être jamais sorti que pour aller à Budapest quand il y avait une session des délégations.
Après avoir perdu la nullité politique qu'était le comte Sturgkh, on a choisi aojourd'iiui le docteur von Kœrber comme chef du gouvernement.
Quel pourra être le règne d'un homme qui a acquis à \'ienrte le prestige d'un homme moderne? Nous en avons déjà quelques indices. A peine depuis trois jours au gouvernement, il lança l'idée que les partis et les nations devraient s'occuper avant tout de problème sociaux et de questions économiques. Et toute la presse autrichienne allemande le répéta. Il recommença donc sa petite manœuvre d'il y a quatorze ans : supprimer les luttes nationales en les remplaçant par les problèmes économiques.
Mais il n'pgit ainsi que pour mieux se tourner contre les Tchèques et les écraser.
Et il recommence exactement ce qu'il avait fait en 1909. Il prépare la division de la Bohême en cercles administratifs et l'institution de la langue allemande comme langueofBcielle en Bohême. Il est un des principaux artisans de l'autonomie de la Galicie. Tout cela équivaut à l'écrasement des Tchèques. Nous en avons parlé la fois dernière.
Voilà quelle est la tâc'he de Kœrber. Et il s'y prépare bien. Lors de son premier règne il n'était que l'Autrichien germanisateur, aujourd'hui il est pangermaniste avéré.
Nous pouvons montrer par les faits l'évolution de ses sentiments et de sa pensée intime actuelle.
Au moment où les Russes avancèrent en 1914 vers Cracovie, il s'aperçut de la situation lamentable de l'Autriche-Hongrie. Il eut alors une conversation avec un homme politique tchèque, bien amère et bien triste, peutêtre en souvenir des traditions autrichiennes et devant le spectacle de la pénétration prussienne en Autriche: « Vous me demandez, disait-il, mon opinion. Oui, vous avez raison, tout est perdu. Car, si nous sommes vaincus, nous Autrichiens, nous ne savons pas ce que nous deviendrons. Et si nous sommes vainqueurs, nous le savons encore moins. »
Au mois de juillet 1915, quand les Russes rejetés des Karpathes reculaient constamment, il se préparait déjà à entrer dans le gouvernement ; déjà il avait évolué complètement. La crainte de voir l'Autriche disparaître dans le gouffre prussien se changea en un programme bien arrêté, bien médité, accepté par lui entièrement, et pour lequel il se chargea de lutter avec énergie.
Parlant à un de ses amis politiques intimes, un journaliste de Vienne, bien connu, il déclara textuellement :
« Vous savez, au fond, c'était inévitable. La machine bureaucratique autrichienne et tout cet état vieilli, plein de
confusion et d'intérêts opposés, n'a pas de force propre pour se régénérer. Nous en sommes absolument incapables. C'est Berlin qui doit nous aider. Après la guerre Guillaume devra prendre tout dans ses mains. Evidemment, avec notre vieil empereur, cela ne marche pas. Le jeune archiduc est un petit imbécile, qui ne comprend rien et qui se pliera complètement à la volonté de Guillaume. C'est notre unique salut. »
Voilà comment parlent les hommes d'état autrichiens, ceux qui passent pour des hommes modernes et qui sont appelés, au moment le plus critique de l'histoire de la monarchie, à diriger ses destinées.
Quatre semaines après cette conversation, Kœrber est devenu ministre des finances communes et aujourd'hui il devient chef d'état pour pouvoir mieux exécuter son programme.
Tel est l'homme qui est chargé aujourd'hui de mener la monarchie des Ilabsbourgsà l'abime. E. B.
LES SLOVAQUES
Les Magyars forment une oligarchie, ou plus exactement une coterie assez fermée, très unie, et qui exploite sans pitié les proBts du pouvoir. Les propriétaires, qui détiennent d'immenses domaines, rapaces, très durs pour les ouvriers, trouvaient dans les ministres un appui illimité. Des lois draconniennes réglaient les rapports des maitres et des serviteurs; quand une grève éclatait, le gouvernement mettait les soldats au service des patrons pour briser les résistances. Ces pratiques favorisèrent l'expansion du socialisme qui était arrivé d'Autriche. Les socialistes magyars, très imbus des doctrines allemandes, fiers de leur origine, n'avaient pas moins de dédain que les libéraux pour les nationalités secondaires ; ils étaient cependant tenus à quelque respect humain, prisonniers de certaines formules de justice et d'égalité que Karl Marx avait voulu efïacer, mais que les influences françaises avaient maintenues dans l'Internationale.
Les Magyars s'enorgueillissent du rapide développement industriel qu'a pris le Royaume. Ils se contentent à bon marché, etleurs entreprises, presque toutes monnayées par le capital allemand et dirigées par des directeurs allemands ou juifs, peu solides et mal établies, ne vivent que par la création continue du gouvernement. Les ouvriers, qui ne représentent encore qu'une très faible partie de la population, se recrutent presque exclusivement parmi les nationalités étrangères, et en particulier parmi les Slovaques. Pour les gagner, les propagandistes des nouvelles doctrines durent faire appel aux seuls sentiments qui vibrassent dans leur ôme, le culte de leur langue maternelle et la haine du despotisme niveleur.
Comme il arrive toujours pour les régimes qui sont contraires à la raison et ne s'appuient que sur une minorité, le système politique inauguré en 1867, ne se fortifiait pas en durant, mais s'usait et, par une de ces sanctions diffuses auxquelles n'échappent jamais les partis et les peuples qui violent les principes de morale et de raison, la race magyare s'étiolait et s'affaissait. Le 28 avril 1896, un des chefs du parti de l'Indépendance dénonçait le mal au Parlement
dans une Philippique qui eut un immense retentissement.
— «Si je considère les débris et les ruines au milieu desquels je dois marcher, j'en viens involontairement à croire que cette nation court à sa ruine. Celte Exposition qu'on organise avec fracas ne nous montre pas un peuple jeune, vigoureux, laborieux, plein de joie et de confiance dans la vie, mais un peuple attiffé, paré de paillettes omnicolores, propre à n'importe quelle comédie, hors d'état de déployer une vigueur et une puissance réelles». — La presse faisait chorus. — (( Nous n'avons plus de classe moyenne, écrivait un journal officieux ; des hommes se poussent au premier plan de la vie publique qui n'auraient pas, osé s'y montrer il y a dix ans.... Notre force d'expansion et d'entreprise a sensiblement diminué.... La race magyare est en voie de
dégénérescence La science magyare '.' — Illusion. — Le
juge n'a aucune autorité parce qu'il n'a aucune connaissance; le médecin se fait charlatan parce qu'il ne sait rien. Notre Académie végète et somnole. »
On objectera, avec une parfaite justice, qu'il serait téméraire de pri-ndre à la lettre ces invectives dictées par l'esprit de parti ou les sollicitudes d'un patriotisme apeuré.
— Seulement, à Budapest, ces lamentations étaient corroborées par les faits. « Rien n'inspire d'avantage la confiance et le respect pour un homme qui aime la propreté, écrivait Bjôrnson, que le soin avec lequel il tient en ordre sa propre maison. Les Magyars déploient une extrême activité quand il s'agit de travailler à la paix du monde : ils accourent au trot partout où il est question d'humanité et de justice. Cela ne les empêche pas d'opprimer des milliers de Slaves... Ils les traitent de cochons dans le Parlement, les expulsent, les couvrent d injures dans leurs journaux. Et l'homme qui, en sa qualité de ministre, prend part à cette persécution, n'hésite pas à se donner comme le champion du christianisme. 11 se nomme le comte Andrassy et se montre au premier rang de tous les congrès internationaux. « — Un pareil système d'hypocrisie mène loin. Quand les nobles magyars eurent obtenu du Parlement
Ifs résolutions d'une iniquité révoltante contre les ouvriers igricoles, le ministre de l'agriculture, très soucieux de l'opinion occidentale, chargea un de ses fonctionnaires de traduire les nouvelles lois en anglais et les présenta à l'Europe comme la preuve de l'esprit libéral de son pays.
— Les traductions étaient un faux ; le correspondant du Times à Vienne, M. Steed, le signala (Septembre 1907), et les explications embarrassées de la presse hongroise ne firent qu'accroître le scandale. Comment de semblables habitudes nauraientelles pas pour résultat, à la longue, d'anémier les consciences et de ruiner les mœurs !
Les Magyars, si durs pour leurs socialistes, n'en ont pas moins adopté et appliqué [dans toute sa rigueur le matérialisme historique. Comme Fr. Engels, ils croient que la synthèse de la société civilisée est l'État, qui, A toutes les époques historiques, est représenté par la classe dominante et demeure essentiellement une machine destinée à écraser la cUisse sujette et à l'exploiter. » Le moindre malheur de rea théories cannibales n'est pas d'attirer autour des quel [ues illuminés qu'inspire le seul fanatisme, la tourbe des faméliques et des aigrefins qui ne songent qu'à exploiter les passions pour avancer leur fortune ou accroître leurs revenus.
Parmi les braillards les plus intempérants du chauvinisme" officiel, les renégats ne sont pas rares qui ont commencé leur vie en trahissant leur peuple ; on ne se relève pas de certaines défaillances et l'àme de ces apostats en demeure courbatue. Avocats, juges, pasteurs, ils sont prêts aux compromis les plus déshonorants et aux plus lamentables capitulations. Gladstone disait que la civilisation hongroise est une civilisation de deuxième main ; il entendait par là qu'elle n'a jamais rien produit d'original. Encore lui faisait-il beaucoup trop d'honneur. — La morale magyare est aussi une morale de second ordre, ce qui est synonyme d'une absence totale de morale. Un des chefs du parti socialiste magyar, Szeberényi, rapporte un dialogue entre un capitaine de district et un journalier qui venait d'être condamné à six couronnes d'amende, pour avoir abandonné son travail sans avertissement préalable. — (( Vous êtes content'? — ■ Non. — Eh bien, faites appel. — Non. — Alors, qu'est-ce que vous voulez ? — Puis-je vous demander quelque chose? — Soit. — Je vous en prie. Monsieur le capitaine, faites-moi fusiller. » Un régime qui livre sans défense des millions d'habitants au caprice et aux exactions d'une poignée de fonctionnaires, détruit très rapidement chez les classes supérieures tout sentiment d'honneur et crée une atmosphère pestilentielle. Le médecin le plus indulgent n'accordera pas une patente nette à un pays où les plus grands seigneurs achètent les fonctionnaires publics pourobtenir une réduction d'impôts et où un ministre, comme Daranyi, est convaincu des plus grossières prévarications. L'affaire de Polonyi(1907), qui était ministre de la justice, est célèbre ; il fut forcéd'abandonner son portefeuille parce qu'il était accusé de vol et de faux témoignage; il vendait à certains industriels l'autorisation d'ouvrir des maisons de débauche et levait une redevance sur les filles galantes. — Je ne sais |pas si son cas est plus scandaleux que la palinodie de l'évêque luthérien Baltik ; d'abord défenseur ardent de la nationalité slave, il disait en 1874: — <( Notre peuple doit être gouverné dans sa langue... Celui-là seul aime le peuple qui lui fonde des écoles et non qui les lui ferme». Ce souvenir ne l'empêchait pas, en 1907, d'acclamer les lois scolaires les plus oppressives qu'ait jamais inventées un Parlement en délire.
A mesure ainsi que l'oppression s'aggravait et qu'elle provoquait le réveil des forces d'opposition, elle affaiblissait la valeur morale des assaillants, et la décadence du régime encourageait et facilitait la résistance. Par là s'expliquentl'échec presque completdesloisde dénationalisation et les succès relatifs, mais réels, de l'activité slovaque depuis une quinzaine d'années.
Tout d'abord et c'est une constatation des plus rassurantes, la frontière ethnographique n'est nulle part sérieusement entamée.
Au nord et à l'ouest, elle coïncide à peu près avec la frontière politique de la Hongrie. Au sud, elle part de Devinskii Novtl Ves, près de l'embouchure de la Morava, et se dirige vers l'est, en ligne presque droite, à travers les comtés de Bretislav, de Nitra, de Tekov, d'Ostrihom, de Ilont et de Novohrad jusqu'à Sklabina; de là, elle court dans la direction du nord-est, à travers les comtés de
■Roznava- et d'Abauj-Torna. en coupant la Rimava à Riniavskà-Sabota et la Slava à Betliar. Ici, dans les comtés d'Abauj-Torna et de Zemplin, vers les sources du Hnilec, affluent du Hernad, un golfe magyar s'enfonce dans les terres slaves en formant un quadrilatère fort irrégulier. C'est le point faible de l'armature slovaque, d'autant plus que dans le comté de Spis, les îlots allemands et ruthènes sont nombreux. Aprôs le Hnilec, la frontière qui court loujouj's vers l'est forme un arc de cercle convexe très ouvert, < '^ipe le Hernad, atteint à peu près son point le plus méri- !.. i.mI à Kazmir (comté de Zemplin) et se relève ensuite IcjAÙrement vers le nord jusqu'à Uzhorod et Huta, le point le plus oriental du territoire occupé par les Slovaques. Hs cessent ici d'être les voisins dès Magyars et sont en contact avec les Petits-Russes. La ligne qui les en sépare estprientée vers le nord d'abord, puis le nord-ouest, et atteint les Beskides qui forment la frontière méridionale de la Galicie.
Ces limites n'indiquent d'ailleurs que les lignes générales et elles sont assez llottantes et incertaines, surtout dans les régions où les Slovaques rencontrent les Petits Russes. Ce qui nous intéresse surtout au point de vue de leur avenir, c'est de savoir s'ils reculent devant la pénétration étrangère.
Les statistiques oflicielles seraient de nature à inspirer tout d'abord quelques inquiétudes ; elles donnent en effet, pour la Transleithanie, en chiffres ronds :