‹ La Nation tchèque (volume 3)Chapitre 82 sur 100 · IJ0 190O · texte numérisé non relu

IJ0 190O

Magyars . 8.240.000 8.740.000 10.050.000 Slovaques. 1.910.000 2.000.000 1.970.000

Depuis dix ans, la perte absolue, sans être efïrayante, est sensible; elle le paraît davantage si on cherche à se rendre compte de la place que tiennent les Slovaques dans l'ensemble de la population du royaume.

D'après M. Zivansky, que cite Nioderlé, la proportion a fléchi sensiblement à leur détriment depuis 1851 :

isrii 1880 1S90 iJi.o in;o

Magyars. .

Slovaques .

Ces chiffres, tout à fait attristants à première vue, perdent heureusement une grande partie de leur signification quand on les analyse.

Remarquons tout d'abord que les statistiques sont dressées par des fonctionaires qui savent que leurs gratifications seront proportionnelles au nombre des Magyars qu'ils auront enregistrés. Leur zèle est trop souvent servi par la timidité des artisans et des journaliers ou par le snobisme de la petite bourgeoisie qui s'imagine s'attribuer un brevet de noblesse en adoptant la nationalité des maîtres, même quand elle sait à peine quelques mots de magyar. Nous avons la preuve de ces manipulations pour les comtés purement slaves. C'est ainsi que le recensement de 1900 donne pour le comté d'Orava 94,70 "/o de Slovaques contre 96,2 »/o en 1890. Dans tine contrée qui est habitée exclusivement par des Slovaques et qui a peu de contact avec les étrangers, comment expliquer celte diminution, sinon par un de ces miracles que la bureaucratie accomplit facilement sur le papier? L'influence magyare est trop lointaine pour exercer une action efficace sur les masses; les défections individuelles même sont rares, parce qu'elles sont sévèrement

jugées par l'opinion. Elles ne sauraient par conséquent affecter sérieusement les statistiques.

Une seule cause en réalité a retardé la progression de la population en Slovaquie, c'est l'émigration. Les chiffres que nous possédons sur cette émigration sont incomplets et incertains; il est certain du moins que depuis une quarantaine d'années plus d'un demi-million de Slovaques sont partis pour l'Amérique. D'autres, on nombre considérable, s'établissent en Russie ou dans les grandes villes de la monarchie austro-hongroise, en particulier à Budapest et à Vienne, — Vienne est à moitié une ville tchécoslovaque — et à Budapest les Slovaques sont également très nombreux (1). Ainsi qu'on l'observe toujours dans des cas semblables, au début, une partie considérable de cette émigration était perdue pour la race et se fondait dans la masse des habitants. Cette assimilation cesse du moment où les colons sont assez nombreux pour s'agglomérer, surtout dans les pays où les luttes de races sont violentes. Il se passe en petit un phénomène analogue à celui que nous constatons à l'époque des grandes invasions : les étrangers défendent et colonisent l'Empire, jusqu'au moment où ils le conquièrent.

Actuellement, les Slovaques gagnent visiblement du terrain vers l'est, où leurs progrès sont continuels, bien que moins rapides qu'on ne le croyait il y a quelques années. La Slovaquie orientale n'est que de la Russie slovaquisée et l'assimilation continue. Il est plus intéressant pour nous de constater que les Magyars mêmes, tout en triomphant de leur rapide ascension, sont obligés d'avouer qu'ils perdent du terrain sur quelques points d'une particulière importance stratégique. Dans les comtés du Danube, sur les deux rives, la proportion des Slovaques augmente, en particulier dans les comtés de Presbourg et d'Osti'ihom, où ils gagnent visiblement du terrain. Dans la région qui s'étend entre le Danube et le dernier grand affluent de droite de la Tisza, le Zadva, les îlots slovaques sont nombreux, avec une tendance visible à s'élendre; ils sont particulièrement importants autour de Vatsou (Waitzen) et jusqu'aux portes de Budapest, qu'ils assiègent. Ils se rattachent, sur la rive droite du Danube, à d'autres îlots slovaques qui se mêlent peu à peu à des villages croates et qui forment la jonction naturelle entre les Slaves du nord et du sud.

La lento poussée des paysans des Karpathes et de la Drave rétablit ainsi peu à peu la liaison qui a été brisée au ix"^ siècle par l'arrivée d'Arpad et prépare la communication qu'il faudra ouvrir dans l'Europe reconstitutée entre les royaumes tchécoslovaque et serbocroate.

LesMagyars, dans leur hainefrénétiquecontreles Slaves, se sont livrés à l'Allemagne, pieds et poings liés. Voudraientils se reprendre aujourd'hui, qu'ils n'y réussiraient pas. D'ailleurs, jamais il ne se résigneront à traiter comme des égaux les Ilotes qu'ils se flattaient d'avoir définitivement annihilés et dont la défection a profondément ébranlé leur ligne. Pour acheter leur revanche, aucune abdication ne

(1) Sujets liongrois en Autriche : 1880 : 180.000, 1890 : ÏSO.OiO, 1900 : 265.00D. Naturellement presque tous ces immisrants arrivent en Autricliedes comtés voisins, c'est à dire de la Slovaquie. En 1900, on comptait en Autriche 67.000 immigras venant des trois comtés slovaques liraiirophes. — A Vienne même, il y avait en 1900 130.000 sujets hongrois, 182.000 dans la Basse-Autriche, presque tous Slovaques.

leur serait trop onéreuse et. pour ramener sous le joug leurs i esclaves rebelles, ils accepteraient sans révolte l'autorité de Vienne et de Berlin; ces capitulations de conscience ne sauraient surprendre, si l'on se rappelle que les oligarchies ont souvent une conception un peu étrange de l'honneur et qu'elles supportent plus aisément la servitude que l'égalité. Il est donc indispensable de créer entre eux et leurs vieux alliés teutons une barrière que ne laisseront pas aisément franchir les peuples qui y trouveront une sûre garantie de leur indépendance. Comme le remarque très justement M. Chervin, si on déversait sur le territoire danubien de Presbourg à "Valtsou une partie du flot de l'émigration qui s'écoule en Amérique, en très peu de temps la population de ces pays serait en grande majorité slave.

L!exislence de ce corridor de communication ne serait pas moins intéressante au point de vue économique qu'au point de vue politique. Un chemin de fer qui le traverserait transporterait, sans passer par l'Allemagne, les marchandises des pays slaves à destination de l'Adriatique. Pelrograd et Varsovie, Prague et Brno, Lvov etCracovie seraient rattachés à Triesle et Riéka par Presbourg, Zagreb et Ljubljana. (Chervin, l'Autriche et la Hongrie de demain, p. 16.) Les Magyars et les Allemands ont travaillé depuis dix siècles à creuser une sorte de fossé entre les Slaves de Bohême et de Croatie, de même qu'ils cherchaient sur la frontière du sud est de la Bohême à couper les Tchèques des Moraves et que, dans les dernières années, ils poussaient leurs colons sur la frontière de la Slavonie entre les Serbes de Belgrade et ceux de la monarchie dualiste. Heureusement, sur aucun de ces points, ils n'ont eu le temps de consolider leurs positions; les Slovaques ont assez prolongé la résislancc pour donner aux renforts le temps d'arriver et il sera relativement facile de recouvrer le terrain perdu.

Les conclusions auxquelles est arrivé M. Niederlé sont, il est vrai, plutôt pessimistes à ce point de vue. ((Chez les Slovaques, dit-il, les conditions de la natalité sont moins bonnes qu'on ne l'imagine. La natalité est moins considérable chez eux que chez les Magyars » (la race slave, traduction Léger, page 120). Quelle que soit l'autorité de M. Niederlé, ces aflirmations me paraissent contestables. Il n'est pas douteux que dans les comtés du sud, — et particulièrement dans la région de Hont, — la restriction volontaire du nombre des enfants exerce de sérieux ravages. Le mal ne s'étend heureusement qu'avec une extrême lenteur. Les dernières statistiques officielles qu'il nous a été possible de consulter sont des plus rassurantes. En 1904, le nombre des enfants par mille habitants était de 40 et de 37,8 en 1905, qui fut une année de disette. Il n'était pour les Magyars que de 36,4 et de 35. Les Slovaques étaient encore sensiblement au dessus de la moyenne, qui était de 35,01 pour l'ensemble du royaume et ils n'étaient que légèrement dépassés par les Petits-Russes et les Serbes. Dans l'Europe entière, les Slovaques tenaient un rang des plus honorables, tout de suite après les Russes et les Serbes. La race n'a donc rien perdu de sa vigueur et, du jour où l'on aura supprimé les causes de l'émigration par une répartition plus juste de l'impôt qui est actuellement trois ou quatre fois plus élevé pour les petites exploitations que pour les grands domaines, par le développement de l'instruction qui aura pour corol-

ire le perfectionnement des méthodes d'exploitation, et

par l'introduction d'un régime légal à la place du système actuel d'arbitraire, le peuple slovaque, chez qui les idées religieuses sont demeurées très puissantes et où le sens de la famille est très développé, retrouvera vite avec sa confiance dans la vie, la volonté d'assurer contre toutes les menace de l'étranger l'avenir de la patrie.

Il suffit, pour s'en convaincre, de songer à la vigueur de réaction et à la puissance d'organisation dont il a déjà fourni les preuves au milieu des circonstances les plus difficiles. Les vingt dernières années nous donnent en effet le spectacle d'un très remarquable efïort pour raffermir l'esprit national et rétablir la ligne de résistance un moment ébranlée.

Tout d'abord, un effetheureux del'oppressionaétéd'abolir définitivement les préjugés confessionnels et d'unir dans une indissoluble solidarité tous les enfants de la Slovaquie, à quelque religion qu'ils-lappartiennent. Menacés par le même adversaire, exposés à des persécutions analogues, \Qi pasteurs de campagne, luthériens ou calholiqu(\s, se sont rapprochés. Lepeuple,trèspieux, est aussi très tolérant; il a encouragé et scellé la réconciliation de ses prêtres et aujourd'hui, il n'est pas rare de voir les ministres évangéliques faire ouvertement campagne pour les curés patriotes et ceux-ci voter pour les candidats libéraux. Au premier rang des propagateurs de l'idée nationale se trouvent des prêtres, Paui. Blaho par exemple, que son active collaboration aux journaux catholiques n'a pas protégé contre l'accusation banale de panslavisme et qui a consacré sa vie à tirer les paysans de leur inertie routinière, à les grouper et à organiser la production agricole. A côté de lui un autre prêtre, A.ndré Kmet a été avec IIalach le véritable fondateur du Musée de Saint-Martin, dont il a enrichi les collections de monnaies, de dentelles et de poteries ; il en a fait le sanctuaire du patriotisme indigène et le foyer où se régénérera l'art slovaque, que les Magyars avaient prétendu confisquer au plus grand bénéfice de leur gloire déteinte et chlorotique.

L'alliance cordiale et définitive conclue entre les catholiques et les protestants a contribué à dissiper les préjugés qui avaient un moment éloigné les Slovaques des Tchèques. Les Tchèques, instruits par l'expérience, et mieux avertis des raisons qui justifiaient dans une certaine mesure le schisme de StOr, se sont appliqués à panser les blessures qu'avait causées leur intransigeance première et ils ont modifié leurs anciens programmes en tenant compte des conditions historiques et géographiques. Ils reconnaissent à leurs voisins sans discussion et sans réserve le droit de cultiver leur propre dialecte et de le développer ; ils ne songent plus à en limiter l'usage ; ils se bornent à désirer que l'on recherche les motifs d'union plus que les prétextes de conflit et qu'on permette à la vie d'accomplir peu à peu son œuvre de rapprochement. La réconciliation entre les frères qu'avait séparés un malentendu déploiable a été facilitée par les professeurs de l'Université de Prague dont plusieurs étaient d'origine slovaque et qui ont répandu parmi leurs élèves un large esprit d'humanité et une généreuse intelligence des intérêts nationaux. Au premier rang, il convient

de citer Jaroslav Vloek, dont l'histoire de la littérature slo vaquées tclassique,PASTRNEK qui a victorieusement réfuté les théories pseudo-scientifiques de Gzambel, et slirtout Masaryk, dont l'influence a été extraordinaire sur les jeunes générations qui depuis vingt cinq ans se sont près sées autour de sa chaire.

Elles trouvaient dans son enseignement une réponse à leurs inquiétudes et la pâture dont leur conscience avait faim. Vers l'époque où le Congrès des nationalités de Budapest (18941 donnait une impulsion nouvelle à la vie politique, de jeunes combattants entraient dans la lutte, sous la bannière de Paul Blaho et de Milan Hodza, qui apportait à la cause l'appui de son activité et de son remarquable talent d'orateur et de polémiste. Fils d'un époque réaliste et pratique, mûris de bonne heure par de dures expériences, assagis par les déceptions de leurs pères, mais forts d'une espérance que n'avait encore attristée aucun échec, confiants dans leurs bras intacts et leurs forces virginales ils étaiaat las de l'attitude contemplative de leurs aînés qui épuisaient leur énergie en complaintes mélancoliques. Ils ceignirent leurs reins pour un combat plus actif, rejetèrent la vieille défroque romantique, et, redescendus du ciel sur la terre, s'efforcèrent do prouver par leurs services leur foi démocratique. Des influences très diverses agissaient sur eux : le développement des sciences, le réalisme français, la contagion du socialisme populaire russe (le Narodnitchestvo). Elles leur arrivaient presque exclusivement par l'intermédiaire de Prague et le nom même de leurs publications: Hlas(\a voix), Nase doba (Notre époque), qui rappellent directement les titres des journaux tchèques, montre combien l'autorité de Prague était dominante parmi eux.

Le mouvement avait été préparé par les plus récents écrivains. Depuis Sladkovic et Bàtto, on attendait le poète qui renouvellerait la littérature et ne se contenterait pas de répéter avec plus de bonne volonté que d'inspiration les antiennesvieillieset les complaintes d'orguesde Barbarie. La première œuvre de Vajansky, Des Karpates à la mer, 1880, ravit les cœurs par la sincérité de l'émotion et la grâce délicate et souple delà forme. Comme presque tous les écrivains slovaques contemporains, il a beaucoup appris des poètes tchèques, de Vrchlicki/ surtout, qui a été un si prodigieux artiste et qui a eu sur le développement de la langue et du rythme une influence que l'on commence à peine à mesurer.

Personne n'a été plus vraiment un citoyen du monde que cet ardent patriote qui n'a jamais vécu que pour son peuple. Aucune harmonie n'était étrangère à son oreille et il ne comprenait pas seulement les civilisations les plus diverses, il en jouissait. Son œil était ouvert aux lumières les plus variées et son esprit avide se nourrissait des beautés les plus éloignées. Ses disciples, — et qui, parmi les écrivains contemporains n'est pas son disciple, qu'il le sache ou non? — butinèrent le monde à sa suite et chez les plus récents écrivains slovaques, les réminiscences de Pouchkine et de Tolstoï se mêlent à celles de Maupassanl et de nos symbolistes. Les faibles et les médiocres revinrent de ce trop long voyage, efflanqués, les reins cassés, et leurs pastiches prétentieux et vides tombèrent sans écho. Les meilleurs ap[iortèi'ent de leur course à travers l'Europe ce qu'elle a produit de meilleur

et do sain, le goût de la vérité, l'amourdu sol et du peuple qui le cultive, le besoin de la justice, la passion du sacrifice et la confiance dans l'avenir qui apportera la consolation aux pauvres, la liberté aux esclaves, et aux pacifiques la victoire. En se séparant de la vieille école, la génération nouvelle put ainsi ne pas répudier entièrement l'héritage de Stûr et, quand elle trace son sillon quotidien à la sueur de son front, elle garde les yeux fixés vers le ciel que leur a ouvert l'idéalisme panslave des romantiques de la première moitié du siècle. Leur horizon ne- s'est pas rétréci, mais leur regard est plus pénétrant et leurs yeux ont percé les brumes qui estompaient pour leurs prédécesseurs les couleurs exactes de la réalité. Ils aiment et ils comprennent la vie en la dépassant et ils n'en dédaignent aucun détail, sans se laisser absorber par elle.

De là l'intérêt de leur production et l'émotion qui se dégage de leurs œuvres. Chez un lyrique comme Vajansky, qui est venu de la poésie au roman, ou un humoriste tel que Matthieu Bencur dont les nouvelles villageoises seraient aussi célèbres que celles d'Auerbach ou de Rosegger s'il écrivait dans une langue moins inconnue, la richesse de l'invention, la vigueur du relief et la précision du dessin sont soutenues et animées par la sincérité et l'ardeur du sentiment qui plonge par toutes ses racines dans la terre des a'ieux, engraissée du sang des martyrs, et déjà baignée par les premiers rayons d'un soleil nouveau.

«Le poète est aussi le lils delà maison

Et son chant saignera des pleurs do sa nation, »

écrit HviEZDOSLAV (Paul Orszagh), le plus grand poète qu'ait encore produit la Slovaquie. Grandi dans un gymnase magyar, sachant à peine le slovaque à la sortie des écoles, qu'il ait rejeté le joug étranger, ce fut déjà une victoire de la race. Il fut d'abord amené vers elle par la pitié, et ses premiers vers, mélancoliques et résignés, il les apporta sur une tombe qu'il voyait ouverte. A se pencher sur son peuple il en découvrit la vigueur encore intacte et sa colère s'éveilla contre le maître implacable qui exploitait sa douceur et torturait sa faiblesse. Ses souvenirs, ses sanglots, ses grandes épopées bibliques, dans la magnifique richesse de leur langue sonore et vibrante, atteignent la grandeur des psaumes hébra'iques et à leur voix s'est éveillée une cohorte de jeunes écrivains dont la trompette éclatante sonne la diane du réveil.

(( Dieu te conduise, 6 mon peuple, sur un chemin qui se prolonge des milliers et des milliers d'années et fasse mûrir pour toi un avenir éclatant... Parmi les peuples, la foi et Thumanité finiraient par mourir, si tu n'étais pas là, ô mon peuple, lumière du monde... Réjouis-toi. mon peuple, réjouis-toi, tu possèdes d'inestimables trésors; réjouis-toi, car ton amour réunit dans son étreinte le monde entier, qui, sous ta direction, confesse l'Éternel tout puissant ! (Hajomil.)

(( Oh ! redoutable Jehpvah, ta vengeance impitoyable s'abat sur de longues générations. — J'invoque ta main vengeresse; au nom de mon peuple, j'appelle ta juste vengeance. »

Mais la grâce de Dieu ne descend que sur ceux qui la méritent par leur labeur et leur courage. Les cris qui

montent vers le ciel retombent sans écho si le peuple ne combat lui-même son propre combat. Ces paysans, dont ils sentent les souffrances et dont ils nous décrivent les mœurs, les jeunes écrivains aperçoivent mieux que leurs devanciers leurs imperfections, l'ignorance, la superstition, la mollesse, la pauvreté, mères des défections et des lâches renoncements.

Sous le régime électoral actuel, la lutte politique ne saurait guère donner de résultats appréciables. On n'y renoncera pas pourtant, parce que la défaite est moins funeste que l'inaction et, à chaque occasion, en dépit des sbires et des fraudes, la phalange des patriotes reparait sur la brèche. Malgré les procès et les amendes, les journaux et les revues se multiplient. Vajansky fonde en 1881 Les Opinions slares, revue littéraire et critique qui exerce pendant quelques années une sorte de maîtrise de l'opinion. La V'o/a; est l'organe intrépide et mesuré du parti des jeunes- Le Journal slovaque, la Semaine slovaque, le National) dénoncent les abus, flétris.sent les renégats et les traitresi combattent l'alcoolisme et la routine, répandent dans toutes les classes, avec l'amour de la Patrie, les connaissances et les idées. En 1909, les Slovaques de Hongrie avaient 41 journaux dont 8 politiques, et en 1910 on évaluait leur tirage à six millions d'exemplaires ; leur presse dépassait ainsi la presse serbe 13 millions) et roumaine (5 millions et demi d'exemplaires).

De la Bohême, à qui elle se rattache toujours plus étroitement, les Slovaques ont rapporté le mot d'ordre que Rieger avait jadis donné à ses compatriotes : Enrichissezvous. Les Tchèques n'ont commencé en effet à inspirer quelque respect à leurs adversaires de Vienne que lorsqu'ils ont réussi à s'emparer d'une partie de la grande industrie, que leurs fabriques ont fait une concurrence redoutable aux sociétés allemandes et que leurs établissements de banque ont représenté une puissance financière de premier ordre.

Les Slovaques sont encore presque exclusivement un peuple agricole. Les patriotes s'occupent par conséquent d'abord de perfectionner les méthodes d'exploitation, combattent le système de la jachère qui est resté presque général, préconisent l'emploi des machines, créent des champs d'expérience et des fermes modèles, surtout ils organisent des coopératives qui sont en même temps des sociétés d'instruction mutuelle, ruinent les jiréjugés, flétrissent la paresse, initient les habitants à des procédés |)erfectionnés et à des cultures plus rémunératrices.

Les paysans de la Hongrie supérieure, comme tous les Slaves en général, sont adroits, ingénieux, inventifs, avec un sens naturel de l'art. Quand on pénètre dans la région des montagnes en venant de l'Alfôld, la vue est agréablement surprise: les maisons avec leurs peintures auxcouleurs variées, les sculptures qui agrémentent les balcons et les portes, les faïences qui ornent les murs, sont souvent charmantes, moins uniformes et plus fantaisistes que les cahutes minables et monotones qui s'allongent pendant des kilomètres le long des ornières du pays plat. Leur construction a souvent heureusement inspiré les architectes tchèques et il serait à désirer que leur exemple trouvât des imitateurs en France ; nos villes d'eaux n'y perdraient rien.

Pendant les longs hivers, les Slovaques s'adonnent à des

tra vaux divers, et aux XVII» et xviii» siècles, il s'était développé chez eux une industrieflorissan te (toiles, draps, poterie, etc.). A la fin du xix' siècle, cette industrie rurale et familiale avait été en grande partie détruite par la concurrence de la grande industrie et remplacée par de grandes fabriques (minoteries, forges, briqueteries et ciment armé, papeteries) qui étaient exclusivement entre les mains des juifs et des Allemands, décorés d'ailleurs les uns et les autres de pompeux noms magyars.

Il était évidemment impossible-d'entreprendre aussitôt la lutte sur ce terrain. Les patriotes se sont attachés d'abord à développer et à réorganiser les industries domestiques, (broderies, poteries, etc.), en fondant des écoles d'apprentissage et en facilitant la vente par la suppression des intermédiaires et une habile réclame à l'étranger.

Ils se sont ensuite occupés de développer l'épargne et de grouper les capitaux, afin de sot^tenir l'industrie naissante et de supprimer l'usure qui rongeait leur peuple, en lui offrant un crédita bon marché. Sur ce terrain, ils ont obtenu de sérieux succès. Jusqu'en 1903, les Slovaques n'avaient que trois établissements financiers dont l'importance était presque nulle. En 1912, ils avaient 44 caisses d'épargne avec 29 filiales et 14 bureaux. Leurs banques possédaient un capital de 15 millions avec 4 millions de réserves ; les dépôts représentaient 60 millions; elles travaillaient à se fédérer,cequi augmentera leurinfluencedansdes proportions considérables. — Ces chiffres paraîtront sans doute modestes aux lecteurs ; qu'ils n'oublient pas seulement qu'il s'agit d'un peuple de paysans, que l'impôt est écrasant et que le gouvernement emploie tous les moyens pour décourager les auteurs de ce mouvement. Il cherchait surtout à écarte!" les banques de Bohème et refusait systématiquement aux Tchèques le droit de créer des établissements industriels. L'exemple de notre Corse suffit à nous faire comprendre combien il est difficile à un pays de s'outiller et de s'enrichir quand il est abandonné à ses seules ressources. Et les Slo- -vaques n'ont pas à se plaindre seulement de l'indifférence de la bureaucratie, mais de l'hostilité préméditée d'un gouvernement qui veut les affamer pour les asservir.

Quand on tient compte ainsi non seulement des résultats déjà acquis, mais du chemin parcouru et des difficultés vaincues, on éprouve une respectueuse admiration pour la généreuse nation qui, si vaillamment, s'arc-boute sous la rafale et, au moment où son ennemi la tient écrasée sous sa botte, lui lance en plein visage, comme un cri de défi, son indomptable espoir. Les seuls peuples sont silrs de vivre, écrivait Gambetta, qui ont conquis dans les larmes leur droit à l'existence. Les Slovaques ont traversé sans fléchir des siècles de détresse où l'adversité s'acharnait sur eux. Leur constance inébranlable est une caution suffisante pour que nous croyions à leur avenir.

Conclusion. — Dès le début de la guerre, ils ont clairement aperçu la gravité de la situation et ils ont pris nettement parti.

Sur un point aucune hésitation n'était possible. Le moment était passé définitivement des pourparlers et des compromis. A plusieurs reprises, ils avaient loyalement tenté de se rapprocher des Magyars ; leurs tentatives

n'avaient jamais abouti qu'aux plus lamentables duperies. Les uns après les autres, les divers partis les avaient leurrés de fallacieuses promesses et, chaque fois, l'oppression était devenue plus lourde et plus outrageante. Tisza, Apponyi, Andrassy, Karolyi, libéraux ou radicaux, complaisants cyniques de Vienne ou prétendus rebelles, les Magyars se confondent âans une même pensée : écraser les Slaves. — De là, chez tous les Slovaques sans distinction, une volonté unanime, une résolution iniplaccable, briser la monarchie dualiste, échapper au joag de Budapest.

La politique féroce du comte Tisza depuis le commencement des hostilités, a encore affermi les convictions et trempé les courage, en poussant jusqu'au paroxysme la haine des Magyars et des Habsbourgs, leui's misérables valets : confiscations, suppression des journaux, arrestations et condamnations arbitraires, régiments slovaques envoyés volontairement à la boucherie pour les punir de leur lidélité à leur véritable patrie, proscriptions en masse; même les ômes les plus douces sont aujourd'hui empoisonnées de fiel, et pour tous les Slovaques, la soumission aux Magyars apparaît comme synonyme de la perdition éternelle.

Ils se sentent trop faibles d'autre part pour constituer à eux seuls un État indépendant, l'our se défendre contre les rancunes magyares, un appui leur est indispensable, et sans l'apport d'un capital étranger, leur développement industriel serait indéfiniment retardé. Sur qui s'accoter? — Sur la Russie? — Beaucoup le désiraient et il est incontestable que nulle part la Russie n'a de sympathies aussi générales et aussi sincères. — Mais ce n'est pas de ce coté-là que paraissent se diriger les regards des diplomates de Petrograd et on s'explique sans peine leur réserve. Ils n'ignorent pas que les racontars qui depuis un siècle traînent dans les journaux et les chancelleries sur les menées panslavistes ont laissé des inquiétudes qui ne sont pas complètement dissipées et il serait téméraire de les réveiller inutilement. La géographie d'ailleurs fixe naturellement aux Kar pales les limites de l'Empire russe qui n'a au3un intérêt à les dépasser. Parmi les Slovaques enfin, les plus avisés et les plus instruits se demandent si un rapprochement trop étroit avec Moscou n'entraînerait pas de pénibles froissements. Qu'on le regrette ou qu'on s'en félicite, on ne saurait empêcher que les Slovaques aient reçu l'éducation de l'Occident et on ne peut pas faire que le passé n'ait pas existé. Les idées de liberté et les habitudes de gouvernement parlementaire sont devenues un besoin de leur esprit et ont été encore développées par l'émigration en Amérique; s'habitueraient-ils sans quelque difficulté à l'atmosphère du tsarisme orthodoxe? Il n'est pas sur que le premier résultat d'une union trop immédiate avec la Russie ne fût pas d'altérer une amitié qui s'est maintenue intacte jusqu'à présent.

Une seule solution reste, et elle s'impose, l'union avec la Bohême.' — Elle a effrayé une minute quelques catholiques intransigeants qui vivent encore dans le souvenir des guerres hussites. A vrai dire, les inquiétudes des libéraux tchèques seraient plus justifiées, puisque les catholiques de la Moravie et de la Slovaquie réunies pourraient parfaitement avoir la majorité dans la diète de Prague. — D'autres redoutaient l'esprit de domination des Tchèques et craignaient qu'ils ne se refusassent à respecter les traditions et l'individualité propre de la région des Karpates. Ils ne songeaient

pas que la Moravie est à demi slovaque, qu'elle sera entre la B«hême et la Slovaquie, en cas de dissentiment, une médiatrice autorisée, et que, dans aucun cas, les Tchèques, même s'ils en avaient la pensée, n'auraient les moyens de faire triompher leur volonté particulière.

Ces objections étaient au fond si peu sérieuses qu'elles ont été presque immédiatement écartées. Les dernièrfs années avaieiït préparé la réconciliation ; elle s'est scellée en Amérique où les émigrants tchèques et slovaques se sont naturellement confondus, et de l'Amérique aussi est parti l'appel qui invitait à l'union les deux frères jumeaux, trop longtemps séparés par la destinée.

L'œuvre des Slovaques d'Amérique a été immense. Il y aurait peut être quelque imprudence à la raconter en détail dès maintenantj; quand elle sera plus complètement connue, on mesurera les services qu'ils ont rendus à la cause des Alliés. Ils ont eu d'abord le mérite d'accepter immédiatement les conséquences nécessaires de la guerre et d'indiquer aussitôt à leur peuple où était son devoir et où l'appelait son avenir. Sans hésitation, ils se sont ralliés au groupe d'hommes qui ont arboré le drapeau de l'indépendance tchécoslovaque. En même temps, ils dénonçaient à l'opinion publique des États-Unis les intrigues des Allemands, révélaient leurs machinations, flétrissaient leurs manœuvres et aux heures de doute, quand la propagande effrénée des Bernstorf et des Dumba a paru troubler un certain nombre d'esprits, leur parole a plus d'une fois fait pencher la balance, parce qu'ils étaient en quelque sorte les témoins vivants de l'oppression impérialiste; ils en avaient été les martyrs avant d'en être les dénonciateurs.

Ils se sont lancés dans la lutte avec une complète résolution, parce que l'éloignement leur permettait de comprendre la situation dans sa pleine réalité. Dans la mêlée on saisit mal les péripéties du combat : chaque défaite semble irrémédiable et la moindre escarmouche heureuse prend les apparences d'un triomphe. Les émigrés qu'avaient instruits le spectacle de la vie politique à laquelle ils étaient mêlés et dont l'horizon était plus dégagé que celui de leurs amis d'Europe savaient d'une part les progrès accomplis par leurs compatriotes dans les dernières années, et de l'autre la gravité des dangers qui les menaçaient. A force d'énergie et de dévouement, les Slovaques avaient jusque-là balancé la fortune et défendu leurs frontières. Combien de temps seraient-ils en mesure de soutenir un semblable effort ? La constance humaine a ses bornes et la vertu ses limites. Terrible situation, que celle d'un peuple dont les classes dirigeantes sont indéfiniment absorbées par l'ennemi qui les retourne contre lui. A la longue, où recrutera-t-il ses chefs, ses négociants, ses industriels, ses banquiers, alors q\ ■■. ses fils les mieux doués sont élevés dans des écoles qui leur prêchent le mépris des Slaves? — Les jeunes générations grandies sous un pareil régime sont condamnées, — sauf quelques âmes héro'iques qui sont partout l'exception, — à l'abaissement moral ou au mysticisme révolutionnaire. Déjà, on apercevait çà et là les funestes conséquences d'un régime de corruption : l'immoralité se répandait, les maladies contagieuses faisaient de nombreuses victimes.

On était arrivé à un point mort. Si les Slovaques ne recevaient pas de renforts, il serait évidemment excessif de dire que leur écrasement était prochain, mais il paraissait

peu probable qu'ils fussent en état de continuer indéfiniment une lutte trop inégale. Ils seraint peu à peu tombés dans une situation analogue à celle où végètent les Serbes de Lusace qui s'éteignent sans postérité. Ils auraient grossi la pitoyable liste des tribus slaves qui ont été englouties dans l'océan germanique et dont les noms même ont disparu : etiam periere ruina/.

La décadence et l'asservissement des Slovaques auraient été, d'autre part — et seraient — pour les Tchèques un irréparable désastre ; désormais presque complètement isolés, affaiblis par la victoire définitive des Magyars, qui excitaient contre eux les Allemands, ils eussent été impuissants à empêcher la transformation complète de la monarchie dualiste en un État purement germain. La question slovaque a donc une importance européenne et le salut des tribus slovaques est une des conditions de la liberté du monde; leur réunion à la Bohême permettra seule de consstituer un Etat assez solide pour barrer la route des ambi lions pangermanistes.

A deux reprises, l'Allemagne a failli mettre la main sur l'Europe orientale, au début du xv" siècle et au début du XX" siècle. La première fois elle a été arrêtée par les Polonaise GrûnwaldotlesIIussitesàl'rague; la seconde fois, la route lui a été fermée par les Serbes. Seulement de nos jours les Germains avaient mieux préparé leurs forces et recruté des alliés sans scrupules. Pour les refouler, il n'a pas fallu moins que la coatlition de l'Europe entière. Nous ne referons pas la faute qui a été commise pnr les tuteurs de Louis XIII quand ils ont laissé écraser les rebelles de la Montagne Blanche; le génie lui-môme de Richelieu ne l'a pas com plètement réparée.

Les Slovaques trouveront dans le royaume de Saint Venceslas la place qui leur est due, et le soleil de la liberté dissipera vite les miasmes nocifs qu'avait répandus la corruption magyare. Ils apporteront ou royaume de Bohême leur jeunes.se et leur enthousiasme, que tempérera la prudence un peu timide de leurs aînés; ils recevront d'elle la méthode et la science; il lui rendront l'exaltation de leurs vingt ans. Prague est une admirable cité, l'atmosphère y était devenue un peu lourde et enfumée depuis que les faubourgs se sont encombrés d'usines; il sera utile ft ses politiques d'aller de temps en temps respirer l'air des Karpates. Ils y retrouveront les mélodies qui ont bercé leur enfance :

Je suis fier, fier d'être slave.

Ma patrie bien aimée

Compte 'cent millions d'âmes.

Elle commande la moitié du monde.

Avec la langue slave,

Tu traverseras quatre parties de l'univers;

Un de nos frèros cultive le palmier,

Un autre contemple les glaces éternelles,

Le troisième sillonne les mers.

Je suis fier, fier d'être slave.

Ma langue résonne comme

La musique des séraphins,

Comme le murmure des Ilots de la mer.

Nos chants sont un collier de perles,

Ine couronne éclatante de diamants.

Qui donc éteindra les lumières de l'aurore,

Au réveil éclatant du matin?

Qui épuisera les flots de l'Océan,

Qui arrachera au ciel ses étoiles qui scintillent ?

Plus vain encore serait l'etïort de l'ennemi

Qui voudrait détruire notre peuple. (Vajansky)

Ernest Denis

LE MONDE SLAVE

Henryk Sienkiewicz est mort. — La nation polonaise vient d'être frappée d'une perte très douloureuse : le plus grand des écrivains polonais, Henryk Sienkiewicz est mort.

Né le 5 mai 1846, à \A'ola Okrzejska (Royaume de Pologne), il avait fait ses études à Varsovie, où il s'était fait inscrire à l'Écoledes Hautes Études. Il débuta dans les journaux et revues de Varsovie sous le pseudonyme de Litwos. Vers cette époque, il fit un voyage en Amérique et en rapporta un beau recueil de Lettres. En 1883 parut Par le fer et par le feu, le premier des romans historiques qui devait faire partie de la fameuse trilogie. Il fut suivi du Déluge et de Messire Wolodyoski. En même temps Sienkiewicz publiait une série de nouvelles d'un caractère local et patriotique comme le Gardien du Phare, Extrait des mémoires d'un instituteur de Posnanie, Bariek le Vainqueur, elc. Ces nouvelles ciselées avec une précision artistique peu commune et déjà brillamment parées d'une langue riche et d'une grande vivacité d'observation préparèrent le triomphe de la Trilogie. Celle-ci écrite « pour réconforter les ùmes » de ses compatriotes, au moment des plus pénibles persécutions, fit de Sienkiewicz le représentant de là nation, rôle inconnu depuis l'époque do la grande Emigration. Ce titre lui fut confirmé par la gloire européenne qu'il obtint avec son roman Quo Vadis (1896) traduit dans la plupart des langues du monde et répandu en millions d'exemplaires. Ce livre fut précédé ou suivi de romans modernes : Sans dogme, La famil/e Polaniecki; d'un grand roman historique. Les Cheoaliers de la Croix, de Lettres d'Afrique; puis vinrent d'autres nouvelles, des essais, des déclarations telles que la lettre à Guillaume II, l'enquête sur l'expropriation en Pologne prussienne, etc.

En 1900, à l'occasion de son jubilé, la nation polonaise lui fit don de la terre d'Oblengorek. L'Académie des Sciences de Cracovie et celle de Petrograd l'élurent parmi leurs membres. En 1906, Sienkiewicz reçut le prix Nobel de littérature.

Partout où retentit le nom de la Pologne, il fut considéré dé.'îormais comme le défenseur autorisé de la cause nationale. La nation, privée d'ambassadeurs, voua au génie de l'illustre écrivain un culte ardent qui lui servit de lettres de créance.

Au début de la guerre, Sienkiewicz vint demeurer à Vevey où se tenant éloigné de la politique, il entreprit avec une persévérance infatigable et un dévouement absolu l'œuvre de secours en faveur de son pays dévasté et ruiné par la guerre. Le Comité présidé par lui, a recueilli des millions dans le monde entier. Aussi lorsqu'au mois de mai de cette année survint le 70-* anniversaire de sa naissance, la nation fut unanime à lui présenter un hommage ému; aujourd'hui elle pleure au bord de sa tombe. —

Nous nous associons au deuil de nos frères polonais, et et cela non seulement en tant que Slaves solidaires des autres Slaves, et tant qu'hommes compatissant à la douleur des autres hommes, mais aussi pour d'autres raisons. Sienkiewicz était l'écrivain polonais le plus populaire en Bohême. Toutes ses œuvres sont .traduites en tchèque et toutes étaient lues avec la plus grande passion et par la jeunesse et par les autres classes de la population tchèque. La famille Polaniecki, Sans dogme. Trilogie et surtout Les Chevaliers de la Croix, et aussi Quo Vadis sont des livres qu'on trouve dans la bibliothèque de toutes les familles tchèques patriotes. L'esprit anti-allemand qui les animait, les luttes terribles contre les Germains, qui furent décrites avec une telle force de sentiment et de patriotisme, particulièrement dans le livre sur Les Chevaliers de la Croix, nous rappelaient trop notre histoire nationale. Et cela d'autant plus qu'il a parlé justement dans ce livre, et avec une sym pathie touchante, de notre héros national, Jean Zizka.

Sienkiewicz parlait au cœur de notre jeunesse tchèque, aussi bien que nos écrivains nationaux : Hâlek etNeruda, Gech et Vrchlicky, Tfebizsky et Jirâsek.

Nous ne l'oublierons jamais.

L'Institut d'Études slaves, fondé sous le patronage de l'Université de Paris, et dont les conférences de l'hiver 1915-1916surle Monde slave ont eu un succès si retentissant, a choisi, pour sujet des conférences de sa deuxième année, la Religion chez les Slaves. Les conférences com menceront mardi Sdécembre par une séance d'inauguration présidée par M.Joseph Reinach, ancien député, et se continueront jusqu'au 20 mars avec le programme suivant :

M. Gh. Diehl : Byzance et le Monde Slave (5 décembre); M. Haumant : La Conversion des Slaves: Cyrille et Méthode. (12 décembre); M. Meillet: Le Paléoslave. (16 décembre); M. G. Millet: La Religion orthodoxe et les hérésies chez les Yougoslaves. (9 janvier); M. Denis: Le Hussitisme. (16 janvier). Les Frères /^oAè/ne.s. (23 janvier); M. .Strgwski : Le Catholicisme polonais. (3février); M. Paul BoYER : L'Organisation de l'Église russe. (13 février); M. Haumant : Le Raskol. (20 février); M. J. Legras : Les Confessions non- orthodoxes en Russie. (24 février); M. SÉ- VERAC : Les Sectes russes. (27 février); M. Lirondelle ; Le Mysticisme dans la Littérature russe. ((! mars); M. Réau : La Peinture d'icônes en Russie. (10 mars); M. V. Bérard : Le Christianisme d'Orient et l'Exarchat bulgare. (13 irars); M. EisEN.MANN : L'Union et Mgr Sirossmayer. (20 mars).

ECHOS ET NOUVELLES

Les soldats tchécoslovaques en Dobroudja. — Nous sommes heureux de pouvoir attirer, aujourd'hui, l'attention de l'opinion publique sur un nouveau fait qui montre comment les Tchécoslovaques s'efforcent partout où ils en ont les moyens de collaborer à l'œuvre commune de toutes les Puissances de l'Entente. Comme la France, comme la Russie et l'Angleterre, ils prennent part à présent à la lutte

contre If^urs ennemis séculaires. Plusieurs milliers de volontaires se sont enrôlés dans l'armée yougoslave qui combat en Dobroudja contre les armées germano-bulgares. Voici dans quels termes le Temps, du 20 novembre 1916, parle de ces héros tchécoslovaques et yougoslaves :

« 11 y a quelques jours, les journaux de Sofia ont annoncé triomphalement que les armées germano-bulgares de Dobroudja avaient ci anéanti définitivement les derniers soldats de la division serbe qui par leur mâle bravoure et leur acharnement — écrivaient-ils créèrent bien des difficultés à nos héros ». Les nouvelles qui nous arrivent de Petrograd viennent d'infliger à ces vantardises bulgares un démenti catégorique. La première division serbe composée de volontaires yougoslaves d'Autriche-Hongrie (Serbes, Croates et Slovènes) a essuyé, il est vrai, dans les durs combats en Dobroudja auxquels elle a pris une part glorieuse, des pertes considérables, mais elle n'a été ni définitivement, ni provisoirement anéantie. Au contraire, la première division serbe, après avoir complété ses effectifs, se trouve de nouveau sur le front, prête à entrer dans le nouveau combat pour la délivrance de la patrie serbe et yougoslave du joug bulgare et austro allemand.

Pourtant ce n'est pas tout. A cette première division vient de s'en adjoindre une deuxième, dans laquelle, outre les Serbes, les Croates et les Slovènes qui en font le cadre principal, sont entrés également, en signe de solidarité, quelques milliers de volontaires tchécoslovaques.

C'est à cette deuxième division que le général serbe Jicovitch, en prenant le commandement, a adressé un ordre du jour dont voici les principaux passages : ils concernent aussi les Tchécoslovaques :

« Je suis extrêmement heureux de l'honneur que )) Sa Majesté, notre vénéré roi Pierre, a bien voulu me faire » en me confiant le corps des volontaires formé par les fils )) de notre nation serbo-croate-slovène ainsi que nos frères )) Tchèques et Slovaques.

» Ma joie s'accroît aussi de ce que, en vous voyant rassem- » blés ici, par votre libre volonté, sur le sol sacré de la » Russie, j'acquiers la conviction que l'heure longtemps » souhaitée de la réalisation de notre idéal séculaire, c'est » à dire la libération et l'unification de tous les peuples » yougoslaves ainsi que la libération des Tchèques et des » Slovaques du joug autrichien, a déjà sonné. »

Nous apprenons qu'à côté des soldats yougoslaves, beaucoup de nos glorieux volontaires ont donné leur vie pour leur patrie dans les luttes terribles de la Dobroudja. Nous nous associons au deuil de ceux qui déploreront la mort de ces vaillants fils de notre chère patrie. Et nous sommes fiers de pouvoir constater que partout, sur tous les champs de bataille, en Orient comme en Occident, au Nord comme au Sud, accourent nos compatriotes qui, avec un courage indomptable et avec un dévouement illimité, viennent remplir leur devoir de Tchèques et de Slaves.

SITUATION POLITIQUE: Un nouveau scandale judiciaire en Autriche. — On a déjà dit plus haut que l'appel interjeté dans le procès de quatre députés radicaux tchèques, MM. Choc, Vojna, Burival et Netolicky condamnés respec-

tivement à 6, 5, 2 et 1 an de prison, devant le tribunal de Vienne fut rejeté et que la condamnation en première instance fut entièrement confirmée.

Nous pouvons aujourd'hui constater un fait qui éclaircif singulièrement la procédure justicière en Autriche, et qui caractérise bien en même temps les conditions politiques en Bohême. Ces quatre députés furent accusés de relations dangereuses pour l'État avec le député Masaryk, chef du mouvement tchécoslovaque à l'étranger. Comme preuve on a produit devant le tribunal des notices trouvées pendant des perquisitions dans la maison de M. Masaryk, après son départ de Prague. Or, M. Masaryk nie formellement l'existence de telles notices. S'il y avait dans sa maison des informations quelconques sur des réunions de ces quatre députés avec M. Masaryk, ce ne pouvaient être que des réunions d'avant la guerre.

En effet, six semaines avant le commencement des hostilités, on a procédé en Bohême aux élections complémentaires et M. Netolicky figurait comme candidat du parti radical. Les chefs de ce parti, condamnés actuellement, se sont entendus avec M. Masaryk pour que son groupe appuie la candidature de M. Netolicky. C'étaient peut-être, les notes sur cette réunion d'avant la guerre qui, confisquées par la police, furent le prétexte là a condamnation des quatre députés radicaux pour crime de haute trahison.

Car 'Vienne, craignant ces chefs du parti radical tchèque et ne pouvant pas trouver d'autres preuves à leur crime de haute trahison, eut recours à des preuves fausses et falsifiées. Cela n'est pas surprenant pour des gens qui ont monté les fameux procès d'Agram, de Friedjung, de Sara jevo, de Banjaluka et enfin le procès Kramâf. C'est tout à fait dans leur tradition. Et on a un nouvel exemple des moyens dont ils se servent pour combattre la révolte tchèque.

Paroles significatives du jeune empereur austrohongrois. — Aschcr Zeitung, Prager Taghlatt et autres journaux allemands de Bohême reproduisent une déclaration très significative faite la semaine dernière par l'archiduc Charles- François-Joseph à Tèsin en Moravie sur l'importance du peuple allemand pour l'Autriche et sur le rôle joué par les Allemands dans cette guerre. Les paroles de l'héritier du trône ont fait une profonde impression dans toute la monarchie puisque c'était la première fois qu'il manifestait publiquement ses sentiments pangeriuanistes. « Les Allemands en Autriche, a-t-il dit, peuvent parler avec fierté et avec orgueil. Il faui qu'ils se réclament ù haute voix de tout ce qu'ils ont fait pour cet État pendant la guerre et déjà avant. Ils peuvent être contents en voyant que le peuple allemand s'est montré une fois de plus dans son rôle séculaire de conservateur de l'État et que l'esprit allemand véritable en Autriche a concordé identiquement avec les tendances dynastiques de fidélité à la monarchie. »

Plusieurs journaux allemands ont fortement souligné le blâme contenu dans cette déclaration à l'adresse du peuple tchèque qui s'est dressé contre la monarchie. La plupart des journaux tchèques ont publié les paroles de l'archiduc héritier sans aucun commentaire ; ceux qui ajoutèrent quelques remarques furent confisqués.

LE REGIME DE TERREUR EN BOHEME: Le procès-monstre de Vienne dont nous parlerons plus longuement la fois prochaine se déroule, à ce qu'il paraît, dans des circonstances toutes particulières. I^es personnes accusées du crime de haute trahison sont celles-ci :

M. Jean Hajek, rédacteur du Cas.

M. Cyrill Dusek, rédacteur au même journal.

M. Mares, ouvrier socialiste.

M"'o LiNHART, femme d'un peintre tchèque habitant en Suisse.

M. François Soukup, chef du parti social-démocrate.

M"» Marie Sychrava, employée de banque.

M. Jaroslav Kabrle, publiciste.

M. Hermann, étudiant.

M. V. Olic, conseiller de la cour.

M^s Anne Ben.îs, femme du professeur agrégé de l'Université de Prague.

Le procès a commencé le 13 novembre 1916; mais une semaine après, les débats furent ajournés pour procéder à de nouvelles enquêtes.

Les condamnations à mort en Autriche. — D'après

le Wiener. Tagblatt, les tribunaux militaires autrichiens ont prononcé, jusqu'au mois de décembre 1915, 3.463 condamnations à mort de civils, dont 1.045 en Bohême et en Moravie. Ce chiffre effrayant parle de lui-même.

La persécution de la presse slovaque. — Le ministère de l'intérieur hongrois a supprimé dernièrement la revue slovaque Soctlo Soèla (La Lumière du Monde) [lublié par M. Milan Hlavâc. On reproche au rédacteur sa manière d'écrire qui porte préjudice à la conduite de la guerre. C'est déjà la troisième revue slovaque qui, dans ces derniers temps, fut interdite sous ce prétexte.

Un ami de M. Masaryk traîné en prison. — La

police autrichienne ne se contente pas des grands procès de haute trahison, intentés aux chefs politiques de la nation tchèque et dont nous parlons ailleurs. Elle s'abat sur les amis personnels des hommes politiques tchèques travaillant à l'étranger pour la cause de la Bohême, et surtout sur ceux de M. Masaryk. C'est ainsi que fut arrêté et traduit devant le conseil de guerre un savant de mérite, ami personnel de M. Masaryk, M. le docteur Kraicz, qui était depuis la guerre médecin à la clinique chirurgicale militaire à Knittifeld en Styrie. La police autrichienne ne peut méconnaître le fait notoire que les relations de M. Kraicz avec M. Masaryk n'avaient absolument rien à faire avec la politique. Mais la seule amitié avec le chef du mouvement tchèque révolutionnaire suffit pour justifier la prison et peut-être le condamnation d'un homme de science très honoré et estimé par le peuple. On voit que le régime de terreur en Bohême ne connaît pas de scrupules.

SITUATION ÉCONOMIQUE EN AUTRICHE-HON- GRIE. — La situation économique autrichienne est de plus en plus précaire et le gouvernement manifeste chaque jour de nouveaux signes d'inquiétude.

La question de l'approcisionnement en pommes de terre préoccupe beaucoup les milieux compétents. On sait que les

pays tchèques fournissent 43% de la récolte totale en pommes de terre et le gouvernement dut tenir compte des revendications des agriculteurs. Il convoqua donc en des conférences des représentants des associations d'agriculteurs. Ces réunions eurent lieu à Vienne vers la fin du ijiois d'octobre. On y décida de constituer l'approvisionnement de la population avant les grands froids, pour éviter le risque des gelées. Mais les paysans réclamèrent une ration plus forte pour fournir les besoins des distilleries qui, en dehors de l'alcool fabriqué, procurent par leurs résidus une excellente nourriture pour les bestiaux. Dans certaines régions déjà on a dû abattre un nombreux bétail à cause du manque de fourrage et on en serait réduit encore à une telle extrémité si on n'accordait pas la ration forte aux paysans.

Voici comment on établit la part de chacun: En Hongrie,

3 kilos par jouret par habitant. En Moravie, 3 kilos par seniame et par habitant. En Bohême, 2 kilos par semaine et par habitant. C'est ainsi qu'on fait droit aux justes réclamations tchèques. D'ailleurs, à Vienne même, l'approvisionnement en pommes de terre a provoqué des critiques très énergiques à la session du Conseil municipal.

L'approcisionnenient en farines ne vaut pas mieux.

Malgré toutes les ordonnances restrictives (défense de faire les gûleaux avec de la farine de blé, suspension de la fabrication des pâtes, défense aux restaurateurs de faire figurer sur leurs cartes les fameux mehlspeisen) on n'a pas pu en octobre fournir aux boulangers les quantités promises. La situation se complique du fait du dualisme de la monarchie. Les hongrois possèdent plus de blé que l'Autriche proprement dite mais ils ne veulent pas et ils n'ont jamais voulu accepter une répartition égale de la farine. L'Autriche a dû en janvier 1916 réquisitionner son blé de semence, et en admettant qu'elle ait pu le rem placer par du blé hongrois, sa récolle a été fort compromise. On se voit donc encore obligé de restreindre les quantités de farine allouées aux boulangers et aux particuliers, pendant t(u'en Hongrie les habitants reçoivent le double de la ration attribuée aux habitantsdela Cisleithanie. Quanta la ration du painelleest tombée depuis longtemps de 280 grammes à 240.

Le sucre renchérit dans des proportions extraordinaires et se fait de plus en plus rare. Le kilo avant la guerre se payait de 70 à 80 béliers; on ne trouve en ce moment du sucre mécanique ou en poudre qu'au prix de 1 couronne lîj le kilo et du sucre en morceau^ et cristallisé qu'au prix de 1 couronne 13.

La carte de yraisse s'est ajoutée dernièrement aux autres cartes déjà instituées. Elle donne droit à 120 gr. par personne chaque semaine. La foule se presse lamentablement aux portes des boucheries et n'obtient qu'avec peine la moitié du saindoux promis. On menace de punition sévère quiconque emploie trop de graisse dans ses plats, les restaurateurs ne doivent plus laisser l'huile à la disposition des clients. Le savon qui valait 65 hellers le kilo est taxé

4 couronnes et se vend 8 à 10 couronnes ; le saindoux valait en décembre 1915, 7 couronnes 55 au lieu de 2 couronnes 33 et depuis un an n'a cessé d'augmenter. Le beurre presque introuvable est par surcroît accaparé et il donne lieu à de véritables bagarres. La dernière interdiction du gouvernement concerne l'illumination des tombeaux le jour des

morts. Il invoque la nécessité de faire des économies sur les matières grasses.

A Olomuc, en Moravie, on a commencé à ne délivrer le pétrole que contre des tickets et à raison de 2 litres au plus.

On établit au commencement du mois le régime de trois jours sans viande en Bohême (lundi, mercredi et vendredi). On exécuta cette prescription avec la plus grande sévérité et les commissions de surveillance passèrent chez les particuliers et dressèrent des procès à chaque infraction. En décembre 19151e bœuf valait 4,60 couronnes; le porc, 5,66; le cheval 3,40. Actuellement le bœuf vaut 12 couronnes, le porc 11 couronnes.

La production delà bière a baissé en Allemagne de 48°/u et en Autriche de 35 "/o. On prévoit des jours d'abstinence. Dès maintenant la consommation est restreinte, dans les cafés à un 1/2 litre et pour emporter, à 1 litre.

L'eau-de-vie de prunes se paie actuellement 8 à 10 couronnes. Dans les districts de Nachod et de Pardubice, les prunes atteignent des prix inaccessibles. Les commerçants ofïrent 12 couronnes pour le litre d'eau de-vie fabriqué cet automne.

Les chevaux aussi se font rares et leur prix a augmenté formidablement. Les prix à Vienne sont les suivants, le 31 octobre. Chevaux de voitures : 1.600 à 2.400 couronnes. Chevaux de trait légers : 1.200 à 1.300 couronnes. Chevaux de gros trait : 2.000 à 3.000 couronnes.

L'industrie du bois qui pourtant était une branche florissante se voit dans l'obligation de hausser ses prix. Les menuisiers de Vienne ont augmenté le prix des caisses de20''/o en invoquant la rareté du bois.

Laii. — A Trieste, au counnencement du mois de novembre le prix du lait s'est élevé à 88 hellers par litre.

Les pièces de 2 Iiellers en fer ont été mises en circulation le 10 novembre. Elles sont de la même grandeur que les pièces de 1 heller mais d'éi)aisseur double.

A Prague la situation est plus triste que partout ailleurs. — Il semble que la Bohême déjà pressurée, comme nous avons pu le remarquer, soit sacrifiée au point de vue économique. Le renchérissement de toutes les denrées s'y donne libre cours et, à Prague, il est déjà de 30'V>i plus grand qu'à Vienne.

FAITS ù INFORMATIONS

Un Concert de musique slave sera donné, vendredi 15 décembre, à Paris, à la salle des Agriculteurs (8, rue d'Athènes), par deux éminents artistes tchèques, Mlle Tonci Urhankova et M. Bogea Oumh^off, avec le concours de M. NestorLejeune, l'infatigable propagateur de la musique tchèque en France, et M. Ivan Tkaltchitch, pianiste serbe. Les œuvres des compositeurs tchèques, russes et polonais et les mélodies populaires slaves inscrites au programme aussi bien que la renommée des sympathiques interprètes promettent une belle manifestation d'art slave.

Le Gérant : L. Mathieu.

Imp. dai Beaoz-Arti |A. UulliiI, 79, ma Daraan, Patir,

2» Année. — N» 16. 15 Décembre 1916.

liEVUE BI-MBNSUELLB

Directeur : Ernest DENIS, Professeur à la Sorbonne

SOMMAIRE

La Fin de l'Autrche.

La Solidarité slave.

Nouveaux Crimes de l'Autriche.

Le Monde Slave.

Bibliographie.

Echos et Nouvelles.

Faits et Informations.

PARIS 18, rue Bonaparte, 18

Le N° 35 Centimes

^BVVB BI-MBNSUBLLB

Deuxième année.

15 Décembre 1916

La fin de TAutriche

Après la Galicie, c'est la Bohême qui se prépare à se détacher.

Un événement d'une importance politique capitale vient de se produire en Bohème : le 19 novembre tous les partis politiques tchèques, de l'extrême droite jusqu'à l'extrême gauche, ont publié une proclamation au peuple tchécoslovaque, déclarant qu'à partir de ce moment il n'existait plus pour eux que la poliliquenationaleet non plus la politique des partis, qu'ils avaient tous le même ennemi, et qu'il ne s'agissait plus maintenant que de l'existence de la nation dangereusement menacée de tous les côtés'. Trois prêtres, de ceuji à qui on donne là-bas, pour leurs hautes qualités, le titre de » Monseigneur », représentants auth ■antiques de l'Église catholique ont signé le manifeste à côtés de trois socialistes, bien connus par leur présence à tous les congrès de l'ancienne Internationale.

On a à la fois créé un club parlementaire unique des 108 députés tchèques au Parlement de Vienne, ainsi qu'un Conseil National de Prayue, présidé par l'homme politique le plus vénéré en Bohême, M. Mattus, ancien collaborateur de Palacky et Rieger, et composé des hommes les plus écoutés de tous les partis politiques, sans qu'ils appartiennent pour cela au monde parlementaire. Ces deux organes représentent la nation et travaillent solidairement la main dans la main.

On a ainsi créé l'unité morale absolue de toute la nation. Il n'y a pas la moindre fissure dans le bloc national on Bohême, et toutes les classes de la nation sont debout, et attendent, vigilantes et prêtes à tout événement, le coup que pourra leur être porté par leurs deux ennemis séculaires : les Allemands et Vienne.

Cette unification qui vient d'être réalisée a beaucoup plus de portéeque l'union sacrée pratiquée depuis deuxansen Allemagne, en France, en Angleterre ou en Autriche ; c'est une arme puissante qui se prépare à la lutte, et comme nous l'espéronJj — à la lutte la plus décisive et la plus terrible de toutes. Il y avait déjà chez les Tchèques l'union sacrée — eh bien alors, pourquoi cette nouvelle manifestation qui, à notre avis, signifie beaucoup plus qu'une simple cessation des luttes des partis ?. Et pourquoi arrive-t elle juste en ce moment, après vingt-huit mois de guerre, et pourquoi n'a-t-ellepas eu lieu dès les premiers jours de la guerre?

Eh bien, c'est justement cette circonstance qui caractérise particulièrement toute la situation politique en Autriche et qui explique fort bien tout ce qui se passe actuellement dans la monarchie dualiste.

La guerre fut déclarée avec des plans précis pour la réorganisation de l'Autriche-Hongrie. Nous en avons déjà parlé ici très longuement et ce point n'a pas besoin d'explication. Aussi la Couronne, les Allemands et les Magyars commencèrent immédiatement leur politique ; renforcer le plus possible leur domination par tous les moyens utilisables, pendant que l'armée, leur armée, leur donne l'appui et la force nécessaires pour exécuter tous leurs projets. Et on se mit à pratiquer la germanisation et la magyarisation. Les Allemands s'emparèrent pas à pas de nouvelles positions en Autriche, des écoles, des magistratures, de l'administration, de la justice; on a évincé tous les éléments slaves, persécuté la presse, les hommes politiques, tous les intellectuels — enfin d'une façon toute systématique on se prépare aujourd'hui àfairedel'Autriche un État absolument allemand, centraliste, dominé dans tous les ressorts de la vie par les Allemands.

A cela s'ajoutèrent les agissements des cercles viennois, du Gouvernement et de la Couronne. L'Autriche subit un changement profond. L'armée autrichienne partout battue, désorganisée et démoralisée fut livrée aux mains des Allemands. Les Postes, les Télégraphes, les Chemins de fer, le ravitaillement, le haut commandement, la direction des affaires militaires, diplomatiques, politiques et économiques — tout cela fut remis au pouvoir de Berlin. L'Autriche a pour ainsi dire disparu, — et chose plus grave, on le sentait à Vienne, on s'en rendait compte, mais on ne pouvait sérieusement penser à s'en dégager, pour deux raisons : d'abord, militairement, on était forcé de le faire, si on ne voulait pas être écrase, et ensuite, politiquement, les programmes et les plans des Allemands autrichiens .étaient irréalisables, vu les forces des Slaves autrichiens, sans l'appui et la direction décisive de Berlin.

Les Tchèques supportaient tout cela avec la fureur la plus indescriptible, mais aussi avec un silence d'un stoïcisme admirable. Ils attendaient leur moment. Entre temps les soldats tchèques montrèrent au monde entier, quels sont les véritables sentiments de la nation. Les persécutions redoublèrent, mais les Alliés commencèrent en môme temps à s'intéresser à notre situation et à notre avenir. Mais en Autriche on tirait de cette situation d'autres conséquences pour arrêter le mouvement antiautrichien : il fallait rattacher plus solidement encore les nations au pouvoir de Vienne. Survinrent les fameuses modifications constitutionnelles. L'empereur changea les armoiries de la Monarchie en prenant pour devise '( Inditisibiliter ac inseparabiliter », et commença, pour la première fois depuis 1867, à parler de nouveau de V Autriche, de la monarchie autrichienne, ce qui en droit constitutionnel n'existe pas en Autriche.

Les Tchèques voyaient le cercle de fer se serrer autour d'eux et les préparatifs à leur étranglement se précipiter.

Mais les intrigues des Magyars accélérèrent cette évolution constitutionnelle qui, en Autriche Hongrie, tout en paraissant favoriser la dynastie et la monarchie, n'apportait en vérité qu'une désagrégation complète au point de vue constitutionnel, politique et juridique.

LesMagyars, forts de leur Parlement, gagnent alors constamment en prestige, et c'est finalement Tisza qui devient le maître de la Monarchie. Il prépare l'émancipation complète de la Hongrie, se met d'accord avec Berlin au sujet du butin de guerre, car Berlin sait bien que c'est seulement sous ces conditions qu'il pourra compter entièrement sur les Magyars et en territoire hongrois et dans les Balkans. Il les favorise même contre Vienne, parce qu'il est déjà sûr du sort de l'Autriche : l'Autriche dominée par les Allemands tombera entre les mains de Berlin comme un fruit mûr, car il ne lui restera pas d'autre voie.

Ensuite on commença à s'occuper des Polonais. Dès le début de la guerre les Allemands autrichiens formulent leurs plans à ce sujet d'une façon claire : ils veulent exclure la Galicie et la Bukovine du Reichsrat de Vienne pour se trouver en face des seuls Tchèques (233 Allemands contre 108 Tchèques). Le reste de l'Autriche serait facilement centralisé, et ensuite germanisé.

Le plan est évidemment très profitable et aux Polonais et aux Magyars : aux Polonais parce qu'il leur apporte des libertés et des droits nouveaux, aux Magyars, parce qu'il affaiblit l'Autriche et fait de la Hongrie la maîtresse absolue dans la Monarchie et dans les Balkans.

Ainsi donc, les trois éléments les plus forts jusqu'à présent dans la Monarchie se concertent pour arriver à ce résultat. Comme on sait, ils essayèrent d'y arriver au temps de Sturgkh, en lui faisant des difficultés, en le forçant à convoquer le Parlement, en voulant le renverser ou le forcer à démissionner. La main d'Adlerles en a débarrassé et Kœrber, arrivant au pouvoir, accepta dans tous ces détails le plan formulé par les Allemands, les Magyars et les Polonais.

En effet, Kœrber, étant devenu premier ministre, déclara publiquement, le troisième jour de son ministère, qu'il voulait régler le problème polonais, le problème serbe et la question litigieuse de Bohême — c'est à dire le problème tchéco-aJlemand. C'est donc avec l'arrivée de Kœrber que la crise constitutionnelle véritable fut ouverte en Autriche : on n'a pas assez attiré l'attention sur ce fait. Mais on peut prétendre sans exagération que la Monarchie traverse une crise décisive et toute son évolution, dans ces derniers temps, prouve d'une façon claire qu'elle s'approche à pas de géant de sa complète désagrégation intérieure et constitutionnelle.

Car, pendant que la politique intérieure se développait ainsi, les Prussiens se mirent d'accord avecTisza, avec son opposition dans le Parlement de Budapest et avec les Polonais autrichiens, et imposèrent au gouvernement de Vienne la solution prussienne du problème de la Pologne russe indépendante, en leur extorquant en même temps la déclaration de l'autonomie de la Galicie.

Bien que le rescrit de l'empereur François-Joseph du 4 novembre 1916 parle de cette autonomie d une voix très timide et très incertaine, il n'en contient pas moins l'exclu-

sion de cette province de l'Autriche, et entraîne donc la modification de la constitution de 1867.

Personne ne sait jusqu'à présent en Autriche quelle est la situation juridique et constitutionnelle de cette nouvelle Galicie, personne ne sait non plus ce qu'est le reste « des Royaumes et des Pays représentés au Reichsrat », au point de vue constitutionnel, car, en fait, la constitution fut modifiée et violée : elle n'existe plus. — Qu'est donc l'Autriche actuelle?

Le problème constitutionnel fut ainsi posé d'une façon tellement évidente qu'il sautait aux yeux de tous, et particulièrement aux yeux des Tchèques : ils suivaient anxieusement toutes ces modifications dans la situation intérieure de la Monarchie, car toutes étaient destinées précisément à porter le coup décisif à leur existence politique et nationale.

Mais le gâchis intérieur provoqué par tous ces événements fut singulièrement augmenté par ceux qui suivirent. Depuis longtemps nous connaissons le projet des pangermanistes autrichiens de constituer un état yougoslave unifié (à l'exclusion des Slovènes) qui serait lié à la Hongrie et qui serait suffisamment jugulé par elle et exploité par tout le monde pour que les Yougoslaves ne puissentpas se relever et menacer leurs oppresseurs. Le député Iro a formulé ce programme dès le second mois de guerre. Après la solution du problème de la Galicie, le problème de la Yougoslavie se posait et les Allemands mirent alors au jour leur plan d'exclure la Dalmatie de la Cisleithanie, d'amoindrir encore plus le nombre des députés slaves au Reichsrat de Vienne et de réaliser ainsi complètement, des rêves caressés depuis longtemps.

En même temps ils proposèrent très résolument, d'abord à Sturgkh, puis à Kœrber, de procéder à la réalisation du reste de leur programme : 1" l'union étroite politique, militaire et économique avec l'Allemagne ; 2" la division administrative de la Bohême et l'anéantissement de la puissance tchèque dans ce pays ; 3" l'institution de l'allemand comme langue d'État.

Ce programme, formulé publiquement pour la première fois au mois d'avril 1916 (le 16 avril, voir la Nation Tchèque, n° 2 du 15 mai 1916), ne repète que les anciens programmes des Allemands autrichiens, et fut présenté à Kœrber de nouveau, le 10 novembre, après la réunion des partis politiques allemands à Vienne.

Tout cela se discuta avec passion à Vienne, à Berlin, à Budapest et à Prague, et les Tchèques suivirent ces débats avec une anxiété toujours croissante. Ajoutons qu'une nouvelle violation de la constitution fut commise par l'empereur François-Joseph ; conséquence de tous ces événements, suite obligée de l'évolution que nous avons vue : les décrets par lesquels furent nommés les nouveaux ministres après l'assassinat de Sturgkh parlaient de ministres « autrichiens », du cabinet « autrichien » ce qui constitutionnellement — nous le répétons — n'existe pas.

Tout cela donnait à penser aux Tchèques : quelle signification pouvaient avoir ces événements, quelles' pouvaient étreleursconséquences? Lasituationétaitdevenuetellement embrouillée que personne ne savait que faire et comment en sortir. C'était une suite de véritables coups d'État : changement des armoiries, décrets concernant le ministère Kœrber, rescrit du 4 novembre concernant la Galicie, plan

pour l'organisation de la Dalmatie et de l'État yougoslave, programme des Allemands qui revendiquaient l'obligation d'une langue d'état et la division de la Bohême en départements, enfin, abdication complète de l'Autricheenfaveurdes Prussiens d'abord et des Magyars ensuite. Il n'y avait jamais eu une crise plus terrible et plus profonde que celle qui secouait l'Autriche à ce moment.

Et c'est à cet instant que mourut l'empereur François- Joseph.

C'était le comble de tout. Tout le monde pensait en Europe avant la guerre, que la mort de ce vieux monarque de triste figure provoquerait de graves événements en Autriche. On se trompait peut-être sur la nature des problèmesqui devaient être soulevés, mais on ne se trompait pas sur le fond de la question : la mort de chaque souverain autrichien provoquera nécessairement et toujours de graves difficultés intérieures parce que tous les souverains autrichiens — tant que l'Autriche existera — auront nécessairement, par la nature des choses, violé les droits et les constitutions, et seront toujours illégitimes, illégaux et anticonstitutionnels, puisque l'existence de la monarchie autrichienne elleniême est marquée de ces signes caractéristiques.

Ainsi, à tous les coups d'État commis par François-Joseph pendant la guerre, à toute cette crise constitutionnelle profonde par laquelle l'Autriche était secouée, s'ajouta une nouvelle crise constitutionnelle, celle de l'avènement du nouvel empereur.

Comme on sait, l'empereur d'Autriche n'a en Hongrie que le titre de roi-,11 n'est pas considéré non plus comme empereur dans les PaysTchèques (Bohème, Moravie, Silésie) qui légalement existent toujours comme un État indépendant et se considèrent comme tel. La couronne de Saint- Venceslas est la seule couronne en Cisleithanie que puisse recevoir l'empereur. Celte couronne est le signe vivant de l'ancienne indépendance tchèque, qui constitutionnellement existe toujours, qu'on a essayé d'annihiler par des coups d'État successifs, mais qui renaît avec tous ses droits, toutes ses prérogatives au moment du changement de trône en Autriche.

Et alors, au moment où toute l'Autriche était bouleversée par les modifications profondes qui lui furent imposées, où tout était préparé pour assassiner le peuple tchèque, les anciens souvenirs de la liberté nationale reapparaissent et les droits imprescriptibles de la patrie tchèque se dressent de nouveau des profondeurs de l'abîme dans lequel Vienne, Berlin et Budapest avaient résolu de plonger le peuple tchèque.

C'est à ce moment-là que les Tchèques se sont réunis, ont renoncé à la politique des partis, ont rédigé un manifeste véhément à la population de leurs pays pour s'unir indissolublement. 'Voilà quelle est la signification du manifeste que les partis tchèques unifiés lancèrent au peuple tchèque le 19 novembre 1916.

Ils se taisaient, jusqu'à ce moment. Ils commencent à parler et à se mêler à la politique. Et nous qui, à l'étranger, travaillons de toutes nos forces pour le démembrement de l'Autriche, nous sommes heureux de pouvoir constater que DOS hommes politiques dans notre patrie, sont absolument, dans les mêmes idées que nous, et que nous avons, en un mol, toute la nation derrière nous.

Le club des députés du Parlement et le Conseil national ont commencé la seule politique qu'ils pouvaient faire : l'ancienne politique de Palacky de 1867, de 1870 et 1871 — la politique de l'indépendance de la Bohême. Du moment que par les coups d'État successifs commis^dans cette guerre et par l'avènement du nouvel empereur, la crise constitutionnelle en Autriche bat son plein, du moment que le nouvel empereur s'empare du trône à une époque où la Monarchie — et avec elle les pays tchèques — doit être engloutie par les flots pangermaniques, il ne restait aux Tchèques qu'à déclarer clairement qu'à côté du problème galicien et yougoslave, il y a le problème tchèque, qu'à côté de l'état polonais et de l'état yougoslave il y a l'état tchécoslovaque, et qu'ils allaient se jeter dans la lutte pour reconquérir leurs droits d'État coûte que coûte.

Nous en sommes là aujourd'hui en Autriche. Nous luttons pour la même cause dans les Pays Alliés ; toute la nation tchèque vient de poser ce problème par son union de toutes les classes. Elle évoque les années révolutionnaires de 1848, elle se souvient des luttes de Palacky et Rieger, elle répète les promesses données à la Bohême par François-Joseph, elle se souvient de toutes les persécutions que nous avons eues à subir, quand en 1871 Vienne, nous trompant, commençai nous forcer à renoncer à ce programme.

Jusqu'à présent nous avons parlé très peu dans la Nation Tchèque du droit historique d'état de la Bohême. Nous tâchions de montrer plutôt les intérêts pratiques qui forcent les Alliés à reconstituer ce royaume glorieux qui jadis a joué un rôle important en Europe.

Mais le moment est venu d'examiner cette question et de montrer son importance au point de vue de la politique internationale. La lutte constitutionnelle est nettement ouverte en Autriche ; elle ne disparaîtra pas de la scène avant longtemps, et toutes les victoire de l'Allemagne et de l'Autriche n'y aideront en rien. C'est une crise grave, dont il n'existe pas d'autre issue que la désagrégation. Même victorieuse, l'Autriche n'y échappera pas, même si elle se décide à employer la violence la plus ignoble. De deux choses l'une : ou nous sortirons de cette crise avec tous nos droits historiques, ou nous en sortirons complètement écrasés.

Les Alliés devraient comprendre la gravité de ce moment ; ils devraient se rendre compte que le couronnement de l'empereur GharlesIVen Hongrie est une occasion de faire valoir les droits historiques de la Bohème, et qu'au couronnement en Hongrie devrait répondre une accentuation des droits inprescriptibles de la Bohême. Ils devraient se rendre compte aussi, que la constitution de 1867 était illégale et que les Tchèques ne l'ont jamais acceptée, que même François Joseph !«''. encore en 1871, a reconnu l'indépendance des Pays-Tchèques comme celle d'un État — que la Bohême existe ainsi en droit comme un État indépendant; et que le serment que l'empereur Charles va prêter à Vienne au mois de janvier ne peut pas lier les Tchèques.

Les Alliés ne pourront-ils pas faire plus que François- Joseph I^"^ a fait en 1871 et saisir cette occasion pour rendre la liberté à un peuple à qui elle appartient et par le droit naturel et par le droit positif ? Edv.\rd Benes

LA SOLIDARITÉ SLAVE

Supposons, suivant la métliode des mathématiciens, le problème résolu. Représentons-nous en pensée la carte de l'Europe nouvelle, telle qu'elle résultera de la guerre : la Pologne reconstituée dans ses limites ethnographiques, l'État bohème groupant les Tchèques et les Slovaques, l'État yougoslave s'étendant de la Drave au Skoumbi et du Timok à l'Adriatique ; et la Bulgarie enfin, car il faut malgré tout songer à elle, rétablie dans le territoire que lui concéderont la sagesse des Alliés, la modération de ses anciens ennemis, et les justes inspirations de cette solidarité slave qui, même envers elle, tiendra à honneur de ne pas se démentir. Quelle sera, alors, la situation du monde slave?

Trois traits apparaissent immédiatement qui la caractérisent. 1" Il n'y a plus, entre les peuples slaves, de ces questions irritantes qui les divisent et étoylïent en certains d'entre eux le sentiment de leur solidarité. 2" Les peuples slaves, en dehors de la Russie, sont groupés en États d'importance moyenne, qui se font à peu près équilibre. 3" La disposition géographique de ces États et de ces peuples est extrêmement favorable aux échanges d'influences à travers le monde slave entre les deux civilisations de l'Europe, l'occidentale et l'orientale.

1° La question à laquelle il faut penser surtout ici, qui s'impose à nous, qui nous hante, c'est la question polonaise. De tous les problèmes slaves, c'est le plus délicat, c'est celui aussi auquel les Français, amis séculaires de la Pologne, alliés fidèles et indéfectibles de la Russie, profondément sympathiques à cette union morale des Slaves qui est une 'des garanties nécessaires de l'ordre et de la paix de la future Europe, souhaitent passionnément de voir donner bientôt une solution juste et heureuse. Si nous n'avons pas eu encore l'occasion d'en parler aujourd'hui, c'est précisément à cause de sa complexité : à l'introduire plus tôt dans cet exposé, nous aurions risqué de le surcharger dangereusement, peut-être de créer certaines confusions. Mais le moment est venu de l'aborder. Il est impossible, lorsqu'on étudie la solidarité slave, de traiter la question polonaise par prétérition. Il faut en parler, l'attaquer de front, et regarder en face la réalité.

Cette réalité, c'est que la question polonaise a été, depuis un siècle, le plus grand obstacle qui ait arrêté le progrès de la solidarité slave. Le malentendu historique qui se dresse entre la Russie et les Polonais divise les deux plusfgrandes nations slaves, puisque, numériquement, les Polonais sont de beaucoup les plus forts des Slaves après les Russes, et qu'historiquement le rôle de la Pologne a été plus brillant et est plus connu que celui des Tchèques ou des Yougoslaves ; et il divi.se aussi, ce qui n'est pas moins grave, la Russie et celle des nations slaves qui s'interpose immédiatement entre elle et l'Europe occidentale. Ce malentendu, c'est la brèche dangereuse dans la solidarité slave. Et il n'est pas moins funeste par ses conséquences indirectes que par ses effets directs. Car les regrets des Polonais, leur rancune trop explicable et trop souvent légitime, la concentration de toute leur pensée sur leur douleur et leur espérance, sur leurs griefs et leur droit à une revanche.

les ont amenés à se mettre à part parmi les nations slaves, les ont fait sortir de la communauté du sentiment slave.

Considérons un exemple entre cent : l'histoire politique et surtout l'histoire parlementaire de l'Autriche depuisl86.5. Parmi les Slaves autrichiens, les Polonais se sont délibérément mis à l'écart; ils font bande à part. Non pas qu'ils n'éprouvent aucune sympathie pour leurs frères slaves d'Autriche, et spécialement pour les Tchèques; mais les considérations de politique, de haute politique, on pourrait dire de politique internationale, priment cette sympathie slave, alors qu'en vérité la meilleure et la plus sûre des politiques eût été de n'écouter qu'elle, de ne suivre que ses inspirations. L'histoire de la politique des Polonais en Autriche depuis cinquante ans est l'histoire d'un jeu de balance : ils témoignent aux Tchèques toujours une sympathie sentimentale, et souvent une sympathie agissante; mais souvent aussi ils coquettent avec les Allemands, ou ils pactisent avec eux, au détriment de l'intérêt slave en général, au détriment surtout des intérêts vitaux des Slaves autrichiens; et tous leurs souvenirs, certes, et tous leurs intérêts devraient les écarter de l'Allemagne, et surtout de l'Allemagne prussienne, mais la commune opposition à la Russie les rapproche d'elle. D'une certaine façon, on est en droit de dire que les Habsbourg n'ont pas eu depuis cinquante ans de plus fidèles sujets que les Polonais de Galicie : et l'on peut le regretter, sans doute, mais il n'y a ni à s'en étonner ni à s'en indigner.

Des trois tronçons de la Pologne, le tronçon autrichien a été, durant un demi-siècle, certainement le plus ménagé, certainement le pi us satisfait dans ses aspirations nationales; l'Autriche s'est mieux défendue que la Russie contre les inspirations antipolonaises de la politique prussienne. C'est pourquoi, lorsque les empires germaniques coalisés ont conçu le dessein d'attirer la Pologne dans leur camp par l'appât d'une trompeuse indépendance, lorsqu'ils ont entrepris d'élargir en cassure définitive la fissure polonaise du bloc slave, d'attacher à leur fortune le plus grand des peuples slaves occidentaux, et de se servir de lui pour maintenir les autres en servage, c'est sur la Galicie qu'ils ont pris leur point d'appui ; et Ton a vu alors naître le projet d'une Pologne restaurée, formée de la Galicie et de la Pologne russe, destinée, dit -on, à recevoir un souverain de la maison d'Autriche et à entrer en alliance perpétuelle avec les deux Empires centraux, peut-être même à passer tout entière sous le sceptre de François-Joseph, à devenir le troisième État de la Monarchie austro-hongroise, et à réaliser ainsi, mais contre les Slaves, le trialisme qu'un État yougoslave associé à l'Autriche et ai la Hongrie eût autrefois réalisé à leur profit.

Ces calculs ambitieux des puissances germaniques et ces combinaisons machiavéliques seront déçus. Si même, pour les décevoir, il ne suffisait pas de la sagesse des Polonais et de la victoire des Alliés, la Prusse s'en chargerait : car la Prusse jamais ne rendra Poznan à la Pologne si elle n'y est contrainte par la force, et sans Poznan, il n'y aura jamais de vraie Pologne, il n'y aura qu'une Pologne tronquée et mutilée. Mais quand, au contraire, conformément aux promesses solennelles du manifeste du grand-duc Nicolas, qui tout récemment, avec plus de solennité encore, étaient re nouvelées devant la Douma au nom de l'empereur lui-même.

'a Pologne aura, sous le sceptre russe, retrouvé, avec son intégrité territoriale, son indépendance dans la plus large autonomie, il ne subsistera rien des anciens malentendus qui la séparaient de la Russie; elle pourra se donner tout entière à son développement intérieur, consacrer de nouveau toutes ses forces à l'expansion trop longtemps arrêtée de sa civilisation nationale, accomplir sa mission slave et européenne, mission d'union et de collaboration au travail de la solidarité slave.

Il y a d'autres fissures dans le bloc slave : mais elles sont bien moins profondes, et on les verra rapidement se resouder dans une Europe régénérée par la justice nationale. M. Bérard vous a montré comment le litige entre les Serbes, ou les Yougoslaves, et les Bulgares pourrait se régler sur le principe de l'équité, des aspirations nationales légitimes, et de l'intérêt européen. Les Tchèques et les Slovaques, de leur côté, si quelques nuances les séparent encore aujourd'hui,-se trouveront facilement d'accord dès qu'ils seront libres de s'unir et affranchis du joug autrichien. Car c'est là qu'il faut toujours en revenir : la disparition de l'Autriche- Hongrie est la condition préalable, essentielle, qui doit être réalisée pour que la solidarité slave puisse enfin s'épanouir et exercer en Europe une action bienfaisante. Et puisque l'Autriche- Hongrie, à laquelle les Slaves remettaient avec tant de confiance la protection de leur intérêt national, de leur solidarité, a abusé de cette confiance, puisque dans Kaveuglement de ses erreurs et de son orgueil elle a méconnu et dédaigné le rôle grand et glorieux qu'elle aurait pu jouer, il est juste qu'elle disparaisse : l'intérêt des peuples de l'Europe nesaurait môme une minute être mis en balance avec celui d'une dynastie, et surtout de cette dynastie!

2° La nouvelle répartition des forces slaves que nous esquissions tout à l'heure établira dans le monde slave un équilibre plus juste et plus stable. On ne verra plus les Slaves, hors de la Russie, éparpillés en fragments de nations, écrasés en poussière de nations. Ils se feront face, au contraire, en groupements politiques et nationaux non point égaux, sans doute, mais d'une inégalité tolérable et qui aura perdu ses dangers. Une vingtaine de millions de Polonais, 10 à 12 de Tchécoslovaques, 13 environ de Yougoslaves, 6 à 8 de Bulgares, formeront des peuples qui, désormais, pourront se sentir sûrs de vivre, et soustraits aux menaces qui jusqu'ici pesaient sur eux sans répit. Ils seront assez saturés au point de vue national et territorial pour pouvoir enfin se consacrer avantjtout au travail de leur développement intérieur, c'est à dire à u"he œuvre de paix et de civilisation; assez nombreux pour ne plus sentir, à chaque instant, les gênes, les entraves, les difficultés sans nombre, les périls inhérents à la condition politique d'une petite nation, pour respirer enfin librement, et trouver ainsi la force d'accomplir un travail efficace; assez solidaires, 'désormais, pour s'entr'aider dans cette œuvre de progrès et [de civilisation, pour se faire profiter les uns les autres de rieurs avantages, pour se prêter le secours de leurs ressources [et de leurs expériences; et, parla môme, ils réaliseront par excellence l'idéal de la solidarité slave en son sens le plus 'vrai et le plus plein; car, s'ils continuent à recevoir de la

■ Russie, et beaucoup, ils seront à même de lui donner aussi, [et ce qu'ils lui donneront sera loin d'être pour elle de peu de

■ valeur. Toute la vie du monde slave sera ainsi transformée :

elle prendra une nouvelle orientation. Il en éprouvera tout entier les bienheureux effets, et l'Europe, du coup, verra grandir la valeur du trésor de sentiments et d'idées qu'il représente pour elle.

3° Sur cette orientation nouvelle de toute la vie des peuples slaves, la nouvelle disposition géographique que présentera le monde slave après la victoire des Alliés exercera une influence capitale.

On distingue aujourd'hui des Slaves orientaux et des Slaves occidentaux, des Slaves du nord et des Slaves du sud. Ces catégories après la guerre disparaîtront sans doute, ou tout au moins, si les noms sont conservés, le sens qu'on y attache se modifiera profondément.

Dans l'Europe nouvelle les Slaves, par l'effet de leur situation géographique, formeront trois grands groupes : occidental, central, oriental. Dans celui-ci se rangeront les Russes, et eux seuls. Dans le second, les Polonais et les Bulgares, qui sont les voisins immédiats de la Russie vers l'Occident. Dans le groupe occidental, enfin, les Slaves qui sontgéographiquement le plus rapprochés de la civilisation de l'Europe occidentale.

Nous ne nous représentons pas assez nettement que l'entrée de la Bohême, à Cheb (Eger), n'est pas même à 375 kilomètres à vol d'oiseau de Strasbourg, qui sera demain la sortie de France ; ni que, de Modane aux portes d'entrée de la Slavie du Sud, Rjeka (Fiume) ou Ljubljana, la ville ^ovène que nous cesserons sans doute de désigner du nom allemand de Laibach, s'il y a 650 kilomètres, la route sera désormais toute en terre italienne, en terre alliée, et qu'ainsi deux- influences occidentales, deux influences latines, la française et l'italienne se corroboreront, se confondront pour aller pénétrer les terres et les esprits slaves. Le groupe des Slaves occidentaux comprendra donc les Tchèques et les Yougoslaves. Peut-être objectera-t-on que c'est attacher bien de l'importance à des mots, à des cadres un peu arbitraires et artificiels; et assurément il y a dans toutes ces divisions quelque chose de schématique. Celle-ci cependant, exprime bien une idée nette et précise, et correspond à une réalité.

Chacun des groupes que nous venons de distinguer est appelé à jouer un rôle distinct dans les échanges de civilisation qui s'établiront dans l'Europe nouvelle, échanges intellectuels et matériels, mouvements d'idées et courants commerciaux. De l'Ouest à l'Est, la division établie entre eux gradue l'intensité des relations qu'ils sont destinés à avoir avec l'Europe occidentale. Elle fait apparaître le rôle de filtration, de chambrage si l'on peut dire, que devront à jouer dans les échanges entre la Russie et l'Europe, et surtout dans les échanges intellectuels, les Slaves centraux et bien plus encore les Slaves occidentaux. A ce rôle c'est précisément le sentiment de la solidarité slave qui les prédispose; car il offre la meilleure garantie que les pénétrations nécessaires et inévitables se feront sans heurts, sans précipitation^ et seront accueillis en confiance.

Nous avons, nous autres Européens occidentaux, à apprendre des Slaves, et beaucoup : la série de conférences qui se termine aujourd'hui vous en aura certainement convaincus. Les Slaves n'ont pas moins à apprendre de nous. La réciprocité intellectuelle nous est, aux uns et aux autres, également indispensable, elle nous sera également

fructueuse. Mais ces échanges comportent certains risques : et le plus grave, c'est celui de l'invasion soudaine d'idées étrangères, non assimilées, non transformées, non adaptées, dont le brusque afHux entraîne le danger de troubles sérieux et de réactions périlleuses. L'organisme moral et social est comme l'organisme physique : les doses massives, le plus souvent, ne lui conviennent pas : pour lui comme pour l'autre, il faut des atténuations, des vaccins. Or, pour certaines des idées que nous aurons à recevoir de la Russie, comme pour certaines de celles qu'elle voudra prendre chez laïus, ces adaptations, ces atténuations se feront précisément par le passage dans un milieu de transition. Ce sera le rôle surtout des Tchèques et des Yougoslaves de fournir ce milieu, car ils sont ceux des peuples slaves chez lesquels, de longue date, les influences proprement slaves, c'est à-dire au fond russes, et les influences occidentales se rencontrent, se combinent, s'harmonisent et se fondent. Or, il est digne de remarque que ces deux peuples, ainsi prédestinés, soient ceux aussi chez lesquels le sentiment de la solidarité slave s'est le plus anciennement exprimé et est le plus développé : le moine serbe Dosithée Obradovic précède à peine Dobrovsky, et le grand slaviste Vuk Karadzic n'est que de quelque vingt ans postérieur à r« éveilleur » tchèque.

L'idée et le sentiment de la solidarité slave ont eu vraiment leur berceau chez les Tchèques et les Yougoslaves. Ce n'est que justice de les voir appelés à en être les premiers artisans et peut-être aussi les premiers bénéficiaires, au jour où, enfin affranchie, elle pourra s'épanouir librement.

Je me suis borné ici à exposer des faits. Je n'ai voulu que dissiper des confusions, rectifier des erreurs courantes, établir, par des moyens de preuve scientifique, des vérités d'ordre scientifique. Ma conclusion sera tout aussi simple, tout aussi sèche que mes démonstrations : elle se bornera à résumer les résultats auxquels nous sommes arrivés :

l" La solidarité slave est un fait.

2" La conscience de cette solidarité est profondément ancrée dans tous les cœurs et dans tous les cerveaux slaves.

3° La solidarité slave a été, et elle restera, un des facteurs importants du développement politique de l'Europe.

4" Si son action, jusqu'ici, s'est manifestée surtout par des troubles, des agitations, même des guerres, la faute en incombe exclusivement à ceux — l'Allemagne et l' Autriche- Hongrie — qui ont entrepris de comprimer ce sentiment naturel, et l'ont ainsi déformé et dévié.

5» Dans l'Europe affranchie, l'action de la solidarité slave ne sera que de concorde et de paix : car les nations slaves libérées du jougei des craintes qui ont jusqu'ici pesé sur elles, pourro.nt vivre désormais suivant leur idéal, qui est tout de paix, de liberté et d'humanité.

Or, cet idéal, c'est aussi le nôtre. C'est celui de tous les peuples alliés, celui où tend tout le développement politique, social, intellectuel, moral, toute la civilisation de l'Europe occidentale, celui que la France a été la première à proclamer dans le monde moderne.

Dans cet idéal, l'Europe occidentale peut communier avec l'Europe orientale; il est celui qui peut, il est le seul qui puisse établir et assurer entre elles ces contacts, ces

pénétrations réciproques dont M. Bérard vous a si éloquemment tracé les perspectives, et contribuer ainsi à refaire, après tant de siècles, une unité européenne.

Arrêtons-nous sur cette grande et belle idée. La solidarité slave a droit à l'existence, parce que la fraternité slave est l'idéal des peuples slaves; elle y a un droit plus grand encore, parce qu'elle est un des aspects et une des étapes de l'idéal européen d'une grande fraternité européenne.

Louis ElSENMANN.

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