‹ La Nation tchèque (volume 3)Chapitre 83 sur 100 · NOUVEAUX CRIMES DE L'AUTRICHE · texte numérisé non relu

NOUVEAUX CRIMES DE L'AUTRICHE

La terreur en Bohême

De graves événements se préparent en Autriche. On vient de commencer un procès monstre contre les patriotes tchèques : sous l'accusation de haute trahison une dizaine de personnes sont menacées d'être pendues. Les détails du procès sont des plus intéressants, vu la situation des accusés : Le chef du parti socialiste tchèque, M. Soukup, un révolutionnaire ouvrier, député et homme politique, égal en influence à M. Kramâf, le fameux leader Tchèque; un conseiller de la cour, ancien président de la police de Prague, M. Olic, un septuagénaire qui pendant toute sa vie a travaillé pour l'état autrichien : il est aujourd'hui accusé du crime de haute trahison à côté d'une foule de patriotes tchèques ; des rédacteursdu journal de M. Masaryk, le savant professeur et homme politique tchèque exilé à Londres; la femme du professeur de l'Université tchèque de Prague, M™» Benes ; des femmes d'ouvriers ; des jeunes pubHcistes et écrivains, des étudiants — telles sont les personnes qui sont aujourd'hui impliquées dans un vaste procès qui est décrit dans les rapports des instructeurs judiciaires comme un immense complot contre l'État autrichien.

Des choses invraisemblables sont constatées dans ce procès. On y implique M'^'^ Benes, parce que son mari travaille depuis un an en France pour la libération de sa patrie ; on veut pendre une autre malheureuse femme, M'i* Marie Sychrava, parce que son frère Léon Sychrava est un publiciste séjournant à Paris qui, depuis deux ans, travaille dans le même sens. Un jeune étudiant séjournait à Berne, refusant de revenir en Autriche pour porter les armes contre les Alliés, on lui écrivit qu'on emprisonnerait son père, s'il ne revenait pour servir au régiment. Il revient et on l'implique dans un procès de haute trahison. On arrête à Prague une jeune femme ouvrière qui est mère de trois petits enfants et on l'accuse d'un crime pour lequel elle pourrait être pendue, parce que son mari, resté en Suisse, refuse de servir dans l'armée autrichienne, et est en outre accusé, par les agents autrichiens, de propagande tchèque. Véritablement c'est un procès unique au monde et un spécimen excellent des procédés autrichiens, si tristement renommés.

Mais le procès a une signification énorme pour beaucoup d'autres raisons. Les accusés appartiennent à toutes les classes de la population ; il y a parmi eux des représentants des quatre partis les plus importants en Bohême. Mais ce qui est encore plus significatif, c'est que le gouvernemen

a monté ce procès en liant dans une certaine mesure aux deux procès politiques sensationnels, celui de M. Kramàf et celui des quatre députés radicaux tchèques, MM. Choc, Vojna, Bui'ival et Nelolicky. En effet, les débats du procès Kramâr commencèrent en appel le lundi 13 novembre. Le même jour a commencé le nouveau procès monstre, et en même temps on a annoncé la confirmation de la condamnation de quatre députés radicaux pour le crime de haute trahison. Contre toute tradition en Autriche, où l'on cachait habituellement chaque signe des difficultés intérieures, les journaux de Vienne étalent à présent ces crimes actuels des Tchèques sur leurs premières pages. Le tableau est vraiment impressionnant : nept députés qui sont à la/ois les chefs les plus populaires des trois partis les plus puissants en Bohême sont conduits à la potence. Trois femmes innocentes sont jetées en prison pour épouvanter tout le monde; les rédacteurs, publicistes, écrivains, étudiants, ouvriers, tous — comme si on voulait les présenter comme la véritable image des sentiments de la nation tout entière — sont révélés le même jour et tous à la fois dans les journaux allemands, pour qu'on puisse juger et dire : voilà la conduite de la nation tchèque, tels sont ses sentiments, tels sont les actes de ceux qui la représentent.

Étant donné la manière dont le procès fut monté, il ne peut y avoir de tableau plus saisissant et plus significatif. Le procès-monstre de Vienne est le premier où l'Autriche s'efforce par une procédure judiciaire de démontrer l'existence d'une conspiration en Bohême. Le procès Kramàf était un procès tendancieux; on n'avait pas de faits contre lui, on lui reprochait ses opinions.

Dans le procès actuel, — où en dehors de M. Soukup, il n'y a pas de personnages politiques aussi importants que l'était M. Kramàf— on voudrait peut-être produire des preuves d'une organisation secrète en faveur de l'indépendance de la Bohême. On veut le faire, parce qu'on en a besoin pour la politique intérieure de l'Autriche. M. Kœrber est un pangermaniste notoire, qui ne voit de salut pour l'Autriche que dans son union complète avec Berlin. Guillaumedoit mettre un peu d'ordre dans l'état dualiste. Pour cela, il faut se débarrasser des Tchèques — comme Berlin le désire — d'autant plus qu'ils se sont conduits détestablement dans la guerre actuelle. Après le détachement de la Galicie de la Cisleithanie, on va bientôt en finir avec eux; quelques réformes administratives, proclamation de la langue aile mande comme langue d'État et quelques autres mesures centralisatrices faites d'accord avec les Allemands autrichiens suffiront pOur les mater définitivement. Il faut créer seulement une atmosphère politique pour pouvoir marcher ouvertement avec les chefs pangermanistes, faire un coup d'état contre les Tchèques et justifier ainsi la politique antitchèque et prussienne.

C'est pour cette raison que M. Kœrber sévit avec autant de violence et cherche partout.des victimes, même parmi les femmes et les mères innocentes. Il a besoin de sang et de potence. Pendant longtemps les chefs de l'État autrichien eurent intérêt à cacher les vrais sentiments de la nation tchèque — Thun, Sturgkh, Ileinold le faisaient avec une habileté admirable. M. Kœrber a inauguré un tout autre régime.— Il eut besoin de montrer à tout le monde que les Tchèques sont antiautrichiens, anliallemands, ententistes

et que par conséquent ces mesures antitchèques sont justifiées. Pourtant il n'y avait rien de plus facile : la conduite de nos soldats est suffisamment connue.

Mais alors, pourquoi ces victimes innocentes? Pourquoi ces femmes maltraitées, ces jeunes gens traîtreusement livrés au bourreau, ces nobles patriotes menacés de mort?

Que le gouvernement de Vienne prenne garde! Pendant deux années de guerre, il cachait la vraie conduite des soldats tchèques jusqu'au moment où la vérité fut universellement connue et a fait voir aux Alliés toute la situation en Bohème. A présent, le gouvernement lui-même a besoin de nouvelles preuves de la trahison de la nation tchèque et il invente des crimes, il persécute, emprisonne et se prépare à des exécutions en masse : il accuse de trahison le parti bourgeois le plus puissant, les Jeunes-Tchèques, en condamnante mort trois de ses chefs, Kramàf, Rasin etCervinka; il signale comme traître à l'Autriche le parti radical, dont quatre députés sont condanmés pour le crime de haute trahison; il fait du parti social démocrate un parti antiautrichien en traduisant devant le conseil de guerre le chef de ce parti et en l'accusant du même crime. Et il signale les deux derniers partis tchèques comme anti autrichiens en accusant dans ce dernier procès-monstre les membres importants du parti progressiste (de Masaryk) et du parti du droit historique de la Bohême, du crime de haute trahison.

Voilà donc où nous en sommes aujourd'hui : pour épouvanter la population, pour se débarrasser des dépistés jugés trop dangereux, pour justifier sa politique antitchèque, le gouvernement de Vienne n'hésite pas aujourd'hui à inventer des crimes et des conspirations, pour cinq partis politiques tchèques, se souciant très peu de ce qu'il donne aux Tchèques, un témoignage des plus précieux aux yeux des Puissances de l'Entente et de l'histoire tout entière.

Ainsi, c'est l'Autriche elle niême qui se juge et qui se condamne.

Et peut-être la récompense la plus précieuse et le résultat le plus important pour les Tchèques de ce martyre de leurs hommes politiques et de leurs femmes innocentes, c'est que l'Autriche, par ses persécutions inouïes et odieuses, se fait elle-même connaître dans le monde tout entier et démontre l'impossibilité desa propreexistence dans l'avenir. .

LE MONDE SLAVE

Discours prononcé par M. Joseph Reinach à la séance d'inauguration de l'Institut d'Etudes Slaves, sous le patronage de l'Université de Paris, le 5 décembre, à la Sorbonne.

L'Institut d'Études Slaves a repris, le 5 décembre, les conférences qu'il avait organisées l'année dernière, dans l'intention de faire mieux connaître à la l'rance ses alliés de l'Europe orientale. — Le cycle des conférences sera consacré cette année à l'étude des Questions religieusi'S che^ ti-s Slaces. l'ersonne n'ignore l'importance qu'ont toujours eue et que gardent encore les Eglises et l'empreinte qu'ont laissée sur les âmes les diverses discussions religieuses.

La première leçon a été faite par M. Diehl. Personne n'était mieux indiqué que lui pour parler de Byzance. Il a montré, avec autant de finesse psycliologique que d'érudition pittoresque, les raisons qui ont amené les empereurs grecs à répandre le

Christianisme parmi les peuples voisins dont ils redoutaient l'hostilité, et il a raconté les procédés grâce auxquels la foi sincère et ardente des apôtres byzantins a propagé, en même temps que leur foi, l'influence de Constantinople La conférence de M. Diehl, animée et brillante, solide et vivante, a vivement intéressé les auditeurs.

La séance avait été ouverte par M. Joseph Reinach, dont les sympathies slaves sont depuis longtemps connues. Nous lui sommes reconnaissants de l'autorisation qu'il nous a accordée de reproduire ses fortes, courageuses et loyales paroles.

L'Institut d'Études Slaves, en ouvrant ses conférences sous le patronage de l'Université de Paris, m'a fait un très grand honneur en m'appelant à présider sa séance d'inauguration.

Honneur, à la vérité, très immérité, car du sujet de cette série de conférences, La Religion cliez les Slaves, qui va être traité ici par nos slavisants les plus illustres, professeurs au Collège de France, à la Faculté des lettres, à l'École des langues Orientales et à l'École pratique des Hautes Études, je n'ai que de très faibles lueurs, et ma véritable place serait parmi les élèves, bien que j'aie passé l'âge de l'Ecclésiaste : mais quand cesse t on d'apprendre?

Je n'en remercie pas moins, ou, pour être exact, je n'en remercie que plus l'éminent président de l'Institut des Études Slaves, M. Denis, de m'avoir appelé aujourd'hui à cette place, et cela sans autre raison apparente que le zèle très raisonné et constant avec lequel je plaide, depuis bientôt quarante années, la cause des peuples slaves, de tous les Slaves, de ceux de la Péninsule balkanique comme de ceux de Russie, de Pologne et de Bohême.

Bien que moins instruit, et de beaucoup, de l'histoire des Slaves que les maîtres autorisés et renommés qui vont prendre la parole dans cette enceinte, et d'abord, que mon ami Dhiehl, historien entre tous sagace et profond, et délicieux artiste, je la connais cependant assez pour avoir quelque notion de ses gloires et de ses misères, de ses pages lumineuses et de ses pages sombres. Mon premier livre, que j'écrivis à dix-huit ans et dont je ne vous recommande pas la lecture, est une histoire de la Serbie et du Monténégro. Je crois bien avoir appris cette histoire en l'écrivant ; c'est une méthode comme une autre. C'est seulement quelques années plus tard que j'ai fait mon premier voyage aux pays balkaniques et que j'ai vu, comme peut voir un voyageur, les choses et les hommes, les belles forêts de Serbie et ce noble peuple, si souvent frappé par l'infortune et si brave, les énormes rochers de la Montagne noire et leurs intrépides faucons.

Les questions religieuses ont tenu, nécessairement, et elles tiennent encore une très grande place dans l'histoire des nations slaves, comme dans celle de toutes les autres nations, et chez elles aussi, elles ont été mêlées aux questions politiques d'une façon si étroite qu'il est assez souvent impossible de distinguer si la religion a été la cause ou le prétexte des luttes intestines ou des guerres entre les différentes branches de l'innombrable race. Faut-il ajouter que les majorités religieuses n'ont pas été moins souvent oppressives chez les Slaves qu'ailleurs et que l'un des plus grands progrès qu'attendent de l'effroyable bouleversement de cette guerre ceux qui en ont compris le sens, c'est l'avènement de la pleine et entière liberté de conscience chez

toutes les nations, et l'égalité politique et civile entre tous ! les habitants d'une même patrie, quelle que soit leur confession ou leur philosophie ?

Vous entendez bien que je ne m'arrête pas à la tolérance religieuse qui n'est qu'un stade, qu'une étape dans la longue route qui va de l'oppression à la liberté religieuse. Les tyrannies religieuses ont été parfois si solidement assises que les esprits les plus généreux et même, les plus audacieux, devaient borner leur ambition à la conquête de la tolérance, qui n'est que le fait d'une politique moins brutale, et plus avisée, mais qui n'implique pas le respect d'un droit naturel, et du plus sacré de tous les droits.

Dès que l'on considère la liberté de conscience comme un droit qui naît avec l'individu, et c'est en effet le caractère qui ne saurait plus être contesté, il n'y a pas d'objection politique qui puisse tenir devant la conscience contre la reconnaissance du droit et, par conséquent, contre son plein exercice. Un orthodoxe ou un catholique, un protestant ou un juif, qui ne réclame la liberté que pour lui seul et pour ceux qui mènent la même vie religieuse que lui, ne m'intéresse pas du tout. Qu'il gagne sa bataille, je le veux bien; mais sa bataille n'est pas la mienne et je ne descends dans l'arène que pour la liberté et pour l'égalité de tous.

Que la quetion religieuse se complique souvent d'un problème ethnique, on ne conteste pas les faits; mais, d'abord, la différence ethnique ne confère pas plus à la race dominante qu'à la majorité religieuse le droit de méconnaître la liberté de conscience parce que la peau est d'une autre couleur ou le crâne autrement conformé; et il convient d'observer aussi que la race n'est assez souvent qu'un prétexte ou, même, qu'une invention pure et simple des intolérants. C'est ainsi que, parmi les juifs qui habitent les pays danubiens et le midi de la Russie, il y en a un très grand nombre qui ne sont pas d'origine sémitique, mais qui descendent en droite ligne des Khazars, c'est à dire d'une branche de la famille finnoise qui se convertit tout entière, vers le vii^siècle, dans des circonstances restées mystérieuses, au judaïsme. Ces finnois étaient, d'ailleurs, mêlés de tatars : où sont les races pures? On n'en connaît aucune, depuis la plus lointaine histoire; et c'est une fine et forte remarque de Renan au sujet des inscriptions hébraïques de la Grimée. Dès le viii" siècle, on y trouve des noms tatars et turcs, tels que Tokmatisch. (( Est-ce qu'un Juif d'origine palestinienne, dit Renan, se serait jamais appelé Tokmatisch, au lieu de s'appeler Abraham, Lévy ou Jacob? Evidemment non; ce Tokmatisch était un Tatar, un Nogaï converti ou fils de converti. »

Aussi bien n'existe-t-il peut-être pas de pire hérésie historique ou politique, et c'est proprement une hérésie allemande, que de confondre la race avec la nation et de réclamer pour une race qui se trouve être la germanique et laquelle est, au surplus, aussi mélangée que toutes les autres, une supériorité de droit scientifique ou de droit divin. Si nous allons au fond et au tréfond des choses, c'est cette abominable prétention qui apparaît à l'origine de la guerre que l'Allemagne a déchaînée sur le monde, et c'est contre l'hégémonie d'un peuple qui s'est proclamé la race supérieure que nous combattons pour l'indépendance et la liberté des nations.

Le fait de la race a été le fait capital, cela est hors de

doute, à l'origine de l'humanité; mais le fait capital de 1 histoire, c'est la constitution des nations, des nations qui sont des personnes morales ou, si vous préférez la définition de Michelet à celle de Renan, qui sont des âmes. Ce qui fait ces ômes ou ces nations, c'est la longue communauté des épreuves et des joies, et, peut-être, plus encore, des souffrances et des misères partagées, que des triomphes et des gloires. Voilà pourquoi il y a une nation polonaise, une àme polonaise. Voilà pourquoi il y a une nation russe, une àme russe.

Or, c'est cela précisément que l'Allemagne, avec sa science grossièrement et vilainement asservie à la politique, et à quelle politique de proie! est incapable de comprendre. Et cela, sans doute, n'est plus à démontrer; les preuves, émanées d'elles-mêmes, rempliraient des volumes. Il en est une toute récente, cependant, qui mérite d'être connue et dont il m'a semblé que la place était au seuil de cette série de conférences sur la religion chez les Slaves. Toute la lourde brutalité allemande et toute la noblesse slave apparaissent, en pleine lumière, dans cette histoire dont je garantis l'absolue authenticité.

La scène est dans une ville de Pologne que je pourrais nommer, mais qu'il est préférable de ne pas nommer encore. Le gouvernement y a décrété que l'enseignement sera donné désormais en polonais dans les écoles, mais seulement dans les écoles catholiques ; dans les écoles protestantes, il devra être donné en allemand.

Le droit d'enseigner en polonais, ce droit que la Pologne a toujours, et avec raison, revendiqué et qui se trouve nécessairement impliqué dans la proclamation du grandduc Nicolas, les protestants n'en veulent pas être exclus même sous la domination allemande, si passagère qu'elle puisse être ; ils ne sauraient consentir à y renoncer, sans se déshonorer ; ils envoient, en conséquence, leur pasteur réclamer auprès du gouvernement allemand, contre la décision qu'il leur a signifiée. Refus formel du gouverneur. Comme l'Allemagne a fait de Dieu son dieu, on ne sait quel caporal ou quel préfet aux ordres de l'Empereur, elle a la prétention que le protestantisme est sa chose. « Vous enseignerez donc en allemand, commande le gouverneur; tout protestant est un allemand. » Alors le pasteur se redresse et, regardant l'homme dans les yeux : « Si je consentais, lui dit-il, à enseigner en allemand, je trahirais la Pologne. Je la trahirais encore si je consentais à livrer nos enfants à un maître allemand. Je me fais catholique romain. »

Est-il besoin de vous demander de mesurer la portée du sacrifice? Ce ministre du culte réformé appartient, en Pologne, à une minorité religieuse. Si cette 'minorité religieuse acceptera langue de l'envahisseur, c'est l'envahisseur lui-même qu'elle reconnaît comme maître. Cela, jamais. C'est l'une des plus nobles paroles de cette guerre qui a vu autant d'héroïsmes que d'horreurs.

C'est l'une de celles, aussi, qui comportent le plus d'enseignements. 11 faut que les peuples qui combattent aujourd'hui pour la liberté du monde, laissent délihéremment à l'Allemagne le hideux privilège de l'oppression des consciences, qu'il s'agisse du libre choix de la religion ou du libre choix de la patrie. Au cours des leçons qui vont vous être faites dans cette salle, vous allez entendre le récit de bien des persécutions religieuses et des milliers de martyrs

de leur foi vont défiler devant vous, orthodoxes et catholiques, protestants et juifs. Que chacun de ces douloureux chapitres du passé puisse vous donner davantage encore la haine de la tyrannie et l'amour de la liberté !

Quand, d'une volonté inflexible, au travers de toutes les fluctuations de la bataille, de toutes les souffrances et de toutes les douleurs, nous voulons réunir l'Alsace-Lorraine à la France, rendre la Belgique à la Belgique, la Serbie à la Serbie, les terres irrédentes à l'Italie, reconstituer la Pologne dans l'étendue de ses frontières ethnographiques et dans l'union avec sa sœur slave contre l'Allemagne, affranchir les Tchèques et les Yougoslaves de l'oppression germanique, ce qui fait la magnifique beauté de notre dessein, plus grand que les plus grands desseins des plus illustres hommes d'État, c'est que la libération du sol s'y confond avec la libération des consciences.

BIBLIOGRAPHIE

Driault et ScHEFER. — Le problème économique.

Nos lecteurs se souviennent peut-être que je leur ai signalé le livre de M. Driault, La République et le Rhin, en insistant sur l'intérêt que présente le problème qui y est traité, quelque opinion que l'on adopte d'ailleurs sur la solution proposée. Le même auteur, avec la collaboration de M. Christian Schefer, vient de publier une suite de cet ouvrage, qui a pour sous-titre : Le problème économique (librairie Sirey), et dont l'intérêl n'est ni moins grand ni moins actuel.

Après avoir fait un historique des houillères de la Sarre et de leur rôle dans la politique française depuis la Révolution jusqu'en 1871, MM. Driault et Schefer montrent que la guerre actuelle a été en grande partie motivée par le désir de l'Allemagne de s'approprier les bassins miniers de Belgique et de Lorraine. Ils examinent ensuite les diverses solutions présentées : les solutions allemandes, les solutions françaises qu'ils appellent « insuffisantes », et arrivent ensuite à la solution «juste », c'est à dire à celle que déjà préconisait le précédent volume, la transformation de la région Rhénane en un pays neutre protégé par la France. Je ne veux pas revenir ici sur cette thèse, dont j'ai déjà fait ressortir les avantages ; je me bornerai à dire, pour ceux de nos lecteurs qui s'intéressent à cette question passionnante, que la théorie proposée est ici indiquée avec plus de détails et d'une manière plus précise et que d'autre part on en voit mieux les rapports intimes avec le dévelop pement économique de la France.

Le même M. Driault a publié également (librairie Alcan) un autre ouvrage, de portée plus générale, sur les traditions politique de la France et les conditions de la paix. C'est un excellent résumé de l'histoire de la France moderne dans ses relations extérieures, des diverses questions que fait naître la guerre actuelle et des solutions que peuvent leur apporter les principes de liberté et do droit des peuples . Il est à peine besoin de dire que, parmi ces solutions, figure en bonne place l'émancipation de la Bohême. M. Driault n'est pas de ceux, — de plus en plus rares, Dieu merci ! — qui sont disposés à en faire bon marché afin de poursuivre la chimère d'une alliance autrichienne.

Il sait le peu que vaut l'Autriche et tout ce que vaut au contraire le peuple tchèque. Les pages consacrées à son relèvement, à ses revendications, disent avec fermeté et netteté tout l'essentiel. René Pichon

ÉCHOS ET NOUVELLES

SITUATION POLITIQUE : La chute de M. Kœrber.—

Il y a peu à ajouter à l'article sur La fin de l'Autriche pour faire comprendre les motifs de la démission de M. Kœrber. Si nous examinons la question à fond, nous arrivons à cette conclusion, indiquée déjà dans l'article, que la crise constitutionnelle en Autriche est pleinement ouverte. La démission de Kœrber en est une nouvelle preuve. En effet, Kœrber arrivant au pouvoir, devait résoudre quatre grandes questions qui lui ont été posées à la fois et pour lesquelles il était incapable de trouver une solution acceptable. C'étaient le problème de l'autonomie de la Galicie, de la constitution de l'État yougoslave, de l'établissement de la langue allemande comme langue d'état, et en6n le problème de la division administrative de la Bohême, qui était destiné à mater les Tchèques et à faciliter la germanisation complète de la Cisleithanie, dont on aurait détaché la Galicie et la Dalmalie.

feulement, quand on posa le problème polonais et yougoslave, les Tchèques non-seulement se dressèrent contre le projet de la germanisation de la Cisleithanie où ils seraient restés seuls en face des Allemands (108 députés tchèques contre 233 allemands au Parlement de Vienne), mais encore ils posèrent le problème de la constitution autrichienne tout entier en face de l'autonomie polonaise et yougoslave et ils présentèrent de nouveau leur ancien programme du droit d'état, c'est à dire de l'indépendance de l'ancienne couronne de Saint- Venceslas, l'indépendance de la Bohême. Comme nous avons dit ailleurs, tous leurs partis se réunirent le 19 novembre 1916, formèrent un seul club parlementaire et présentèrent leur programme au public.

M. de Kœrber comprit immédiatement qu'il était acculé dans une impasse : les Allemands demandaient l'écrasement des Tchèques, les Tchèques présentaientun programme radicalement opposé. En outre, 'Kœrber vit très bien, combien même il était dangereux de poser la question de la Galicie et de la Yougoslavie, car, au fond, c'est la voie largement ouverte à la désagrégation fatale de la Monarchie.

Craignant de ne pas pouvoir arrêter la marche des événements, si la monaj"chie était une fois engagée dans cette voie, il conseillait aux Allemands de ne pas précipiter les événements. Ceux-ci, au contraire, enivrés par leurs victoires en Roumanie et voulant à tout prix réaliser leurs plans, exigeaient l'exécution immédiate de leur programme. C'est le conflit dont on a parlé ces jours derniers dans la presse, entre Kœrber et les partis allemands.

Ces partis, après leur réunion il y a deux semaines, demandaient formellement à Kœrber de commencer l'application de leur programme par la voie d'ordonnances impériales. Kœrber craignant la résistance tchèque tenta de s'opposer à l'application immédiate de ce programme.

Il ne voulait procéder avec trop de hâte et infliger trop

brusquement aux Tchèques le coup décisif. Voyant surtout que le problème tchèque pourrait se poser intégralement, il chercha les moyens pour se tirer d'affaire et il en appela au Parlement, dont il savait bien que la convocation était impossible.

Devant cette situation les Allemands se décidèrent à se débarasser de lui pour trouver quelqu'un qui^serait plus docile. Pendant la dernière rencontre de Guillaume II avec Charles I<"', au grand quartier général allemand, l'empereur d'Allemagne a tout simplement imposé au jeune souverain austro-hongrois la démission de Kœrber.

Il est plus que significatif, que c'est une fois de plus Berlin qui impose sa volonté à Vienne et cela dans les affaires intérieures de la Monarchie. L'inféodation de l'Autriche à l'Allemagtie devient plus étroite encore avec le nouvel empereur qu'elle ne l'était avec François-Joseph I*"'.

La nomination de Spitzmuller. — Il est inutile de se demander ce que pourra être M. Spitzmuller, le successeur de Kœrber, à la présidence du Conseil autrichien, vu les circorîstances dans lesquelles il a été appelé par le jeune souverain austro-hongrois.

Mais il est intéressant de se rendre compte de la signification et de la démission de Kœrber, et de la nomination de Spitzmuller par rapport à la question magyare, Spitzmuller était ministre du Commerce dans le cabinet de Stûrgkhet fut le négociateur principal du compromis austrohongrois avec Tisza. Kœrber arrivé au pouvoir, refusa d'accepter les conditions du compromis, arrêtées déjà entré Spitzmuller et Tisza, rejeta Spitzmuller de son cabinet et dirigea nettement sa politique économique contre les Magyars. Il arriva finalement à faire accepter à Tisza un compromis moins avantageux et pour deux ans seulement.

Les Magyars étaient donc furieux contre Kœrber et poussaient Berlin contre lui. Quand les difficultés intérieures en Autriche l'acculèrent dans une impasse, Tisza fit tout pour le compromettre encore plus et contribua beaucoup à sa chute. En fin de compte, la démission de Kœrber est le triomphe des Magyars et des radicaux allemands. Berlin, toujours plus favorable à Budapest qu'à Vienne, prend une fois de plus l'initiative de diriger la politique intérieure de l'Autriche. Et en faisant nommer Spitzmuller, Guillaume redonne l'influence à Tisza, satisfait aux désirs radicaux allemands et aux revendications économiques des Magyars. Avec ce nouveau bouleversement de la situation en Autriche on a fait un pas de plus vers l'Europe Centrale future, où les Allemands partageront leur butin avec les Magyars.

Le Gouvernement menace les Chambres de Commerce tchèques de dissolution. — M. A. von Spitzmuller. quandilétait ministre ducommerce dans lecabinetStùrgkh, a ordonné, au mois de juillet dernier, à toutes les Chambres de Commerce tchèques et aussi yougoslaves de ne correspondre avec le ministère qu'en langue allemande. Toutes les Chambres de Commerce tchèques et croates ont protesté énergiquement contre cet ordre qui constitue une violation non seulement des statuts autonomes des Chambres de Commerce, mais encore du paragraphe 19 de la

constitution de 1867 établissant l'égalité des nations devant la loi. Le recours présenté par les Chambres de Commerce tchèques au tribunal suprême pour les affaires administratives a été rejeté, et la décision ministérielle de n'accepter aucune correspondance tchèque fut confirmée.' D'autre part les Chambres de Commerce de Prague, de Hradec Kralovéj et d'ailleurs, conscientes de leurs droits, ne se sont pas soumises à cette décision et ont rompu tout simplement leurs relations avec le Ministère du Commerce. On a discuté aussi la possibilité d'une démission',collectivedetous les fonctionnaires des Chambres de Commerce tchèques.

La Bohemia de l'rague annonce que le Gouvernement est décidé à dissoudre les Chambres de Commerce récalcitrantes.

Le même conflit se développe entre le Gouvernement et les Chambres de Commerce en Dalmatie.

Le Comte Apponyi et ses relations germano-magyares. — Le comte Albert Apponyi, président du parti de l'indépendance magyare et l'un des hommes d'état magyars les plus en vue a fait, le 15 novembre dernier, à Dresde, en Allemagne, une conférence sur l'histoire de la formation des Magyars dans laquelle il définit leur attitude vis à vis de l'Allemagne.

Voici qui est très signicatif, à côté de la nouvelle répandue partout que si les Magyars marchent avec l'Allemagne c'est à contre cœur. On a en efïet semé, à la volée, de fausses informations dans les pays alliés: si le gouvernement du comte Tisza marchait la main dans la main avec celui de Berlin, si les instructions qu'il recevait ne venaient plus de Vienne, mais de Berlin, il n'en aurait pas été moins vrai que l'opposition magyare aurait été implacablement hostile ô l'Allemagne. Or c'est le comte Apponyi, le leader de l'opposition, qui s'appuie sur l'unité d'esprit germano-magyare.

Il dit: " Cela peut paraître parado.xal mais on trouverait diflicilement un pays dans le monde où l'Allemagne soit aussi bien comprise jus<iue dans son essence, appréciée et je puis même dire aimée, que dans les pays magyars. Ce qu'on peut invoquer de contradictoire n'est seulement qu'apparence: c'est la résistance aux attaques faites contre notre indépendance. Quand j'admets l'esprit de l'Allemagne à paraître devant moi je ne risque pas qu'il me dise ce que rapi)arition dit au D' Faust: « Vous êtes l'image de l'esprit que vous comprenez mais non du mien », ce qui peut à peu près se traduire par : vous comprenez l'esprit dont vous êtes l'image, mais vous ne me comprenez pas. »

Parlant ensuite de la ressemblance psychologique des nations allemandes et magyares, le comte Apponyi dit des Allemands : « Lorque nous nous représentons les principau.v traits de caractère de cette grande nation qui est noire .sauvegarde, qui se dresse à côté de nous pour nous secourir et qui fut toujours envers nous d'une immémoriale loyauté, nous, petite nation, nous pouvons nous dire à nousmêmes: « nous comprenons l'esprit dont nous sommes l'image ».

Quand le comte Apponyi revint de sa tournée de conférences, le reporter du Budapest Hirlap lui demanda de dire ses impressions d'Allemagne.

Dans une interview, qui parut le 18 novembre, le comte Apponyi remarque qu'il n'a jamais observé en Allemagne

des tendances anti-magyares et que les Allemands manifestent une grande sympathie pour les intérêts magyars. — « J'essayai, dit-il, de leur prouver que les aspirations nationales magyares ne sapent pas leur construction d'un grand Empire et n'affaiblissent pas leur situation de grande puissance, mais bien plutôt les renforcent.

Vers l'Europe Centrale pangermanique : la Deutsche Bank à Bagdad. — Les Allemands se préparent .méthodiquement et sûrement à mettre complètement la main sur la Turquie. Militairement et politiquement ils y régnent déjà en maîtres. Mais ils travaillent encore, malgré leurs dures tâches militaires, à s'emparer de la vie économique de ce pays. On annonce de Berlin que la Deutsche Bank de Berlin vient de fonder une succursale à Bagdad. Elle aura pour but principal d'effectuer le paiement des ouvriers du chemin de fer de Mésopotamie et de concentrer tout le commerce, toutes les affaires financières, toutes les commandes du pays en faveur du commerce allemand.

Le général Kornilov sauvé par un soldat slovaque. —

Les journaux annoncèrent, il y a quelque temps, que le vaillant général russe Kornilov, qui a été fait prisonnier aux Karpathes au mois d'avril 1915, s'était évadé grâce à l'aide d'un soldat. Parti de Hongrie, il a gagné son pays à la fin d'août 191().

On sait que parmi les hommes du général Kornilov des volontaires tchèques, engagés dès le commencement de la guerre, combattaient aux côtés des russes.

En arrivant à Kieff, le général Kornilov a reçu les délégués de la Brigade Tchèque, venus pour le saluer et le féliciter de son heureuse libération.

Le général fut touché en voyant ses anciens soldats des combats des Karpathes, et il leur donna quelques détails fort intéressants sur son évasion.

« J'ai médité — dit-il — dès le commencement de ma captivité, mon évasion du château magnifique du comte Eszterhâzy, situé dans le département Sopron (en Hongrie). Mais il n'était pour moi qu'un cachot, une cage terrible. Les Autrichiens pressentaient mes intentions et me gardaient doublement: j'étais surveillé à la fois par les soldats autrichiens et les soldats magyars qui se surveillaient eux-mêmes réciproquement. Mais enfin, il se trouva un homme — je ne le connais pas et je ne sais pas son nom — mais je puis vous dire quec'était un Slovaque...

Le général, se déguisant en soldat autrichien, partit avec Jui en chemin de fer. jusqu'à la station X, et ensuite après vingt jours, ayant traversé les forêts et les déserts, ayant cherché un refuge pendant les nuits, dans les gués des ruisseaux et rivières, il parvînt en Transylvanie,

« Nous avons vu, comme on nous en avisait partout, les gendarmes nous guetter dans chaque village, chaque ferme et chaque plaine.

En Transylvanie, nos provisions étaient épuisées et nous commencions à avoir faim....

Mon guide slovaque, compagnon sincère de toutes mes souffrances, exténué, se décida à entrer dans une ferme isolée pour chercher de la nourriture. Je l'ai averti que c'était dangereux, mais il était déjà parti. J'ai vu comment il entra dans la ferme et j'attendis avec anxiété son retour :

J'ai attendu pendant dix heures. Enfin, j'ai vu les gen darmes encercler la ferme et j'ai entendu les coups de fusil...

J'ai continué alors, seul, mon pèlerinage et le 15 août, avec l'aide d'un berger roumain, j'ai passé les frontières de notre allié actuel....

C'est en ces termes que parla le général Kornilov devant les délégués tchécoslovaques et il estima hautement le dévouement de ce soldat slovaque. — Pendant trois mois on ne sut ce qu'il était devenu avec ce soldat. Ce n'est que ces jours-ci qu'on put lire dans les journaux hongrois que le conseil de guerre de Presbourg avait condamné le soldat slovaque François Mornyak. qui avait aidé le général russe Kornilov à s'enfuir, à la pendaison. L'exécution suivit aussitôt le jugement.

Et pourtant, le soldat «lovaque n'avait fait qu'accomplir son devoir de Slovaque et de Slave.

LA TERREUR EN BOHÊME : Le sort de Kramar.

— Nous avons mentionné plus haut l'abominable procès intenté à Vienne à M. Soukup, Haïek, Dusek, Olic, M"»» Benes, M^'* Sychrava et autres pour le crime de haute trahison. Comme nous l'avons dit, le procès fut ajourné après des débats d'une semaine. En même temps les journaux français annoncèrent que le nouvel empereur avait gracié le docteur Kramàf, Rasin et ses deux amis. La chose n'est pas tout à fait exacte. Le pi^o^ès de Kramâf a recommencé en appel le 13 novembre et se termina le 19 par le rejet de l'appel. Le tribunal s'était réuni pour examiner immédiatement la question de savoir s'il fallait demander à l'empereur à la grâce des condamnés. La sentence du tribunal concernant la grâce ne fut pas rendue publiquement et on n'en sait rien de précis officiellement. Ce qui est certain c'est que Kramâf et ses amis ne sont pas pendus. Mais la nouvelle de leur grâce n'est pas jusqu'au moment actuel officielle, et d'après nos informations, on tâche d'exploiter politiquement cette incertitude en faisant pression sur les partis tchèques et en offrant la tête de Kramàf en échange d'une conduite moins intransigeante à l'égard de l'Autriche. — Détail intéressant du procès Kramâf : L'acte de condamnation et des motifs, élaboré par le conseil de guerre, contient 650 pages in-4'' grand format.

M. Masaryk condamné à mort. — La presse de Vienne apporte une nouvelle qui nous paraît être tout à fait extravagante, même en tenant compte des qualités spéciales de fantaisie de la justice autrichienne. M. Masaryk, président du Conseil National des Pays-Tchèques, a été condamnée mort. En effet, le Beichspost de Vienne, journal qui sûrement est bien renseigné, annonce le 6 décembre 1916 que le gouvernement autrichien a intenté contre M. Masaryk un procès qui s'est terminé par la condamnation à mort du leader tchèque, séjournant actuellement à Londres.

La nouvelle elle-même ne nous surprend pas, mais ce qui nous paraît curieux, c'est de savoir comment le tribunal a pu s'y prendre pour condamner un absent. En effet, la procédure juridique autrichienne ne connaît pas et n'admet pas la condamnation des absents par contumace.

Le procès Soukup, Haïek, Dusek, etc. — Comme on sait, on a impliqué M"« Benes dans le procès Soukup,

Haïek, Dusek, etc. 'Elle fut arrêtée il y a un an en même temps que M"'' Masaryk, et fut relâchée après huit mois de prison parce qu'elle était malade ; on la cite maintenant devant le conseil de guerre de Vienne. Le procès commencé le 13, fut ajourné le 21 pour procéder à de nouvelles enquêtes sur M"« Sychrava. Mais on voit encore M"»» Benes, qui resta en liberté avant les débats du procès, retenue en prison et mise au cachot à Vienne.

Les dernières condamnations politiques. — Le conseil de guerre de Terezin (au nord de la Bohême) vient de procéder aux condamnations suivantes, toutes pour crimes politiques commis contre « la sûreté de l'État » :

M. B. Pànek, 2 ans; M. V. Roll, 1 an; M. A. Trsek, Bans; M. J. Seidl, 6 mois; Mme A. Vâchovâ, 10 mois; M. J. Janda, lanl/2; M. F. Dlouhy, lanl/2; Mme A.Khon, 6 mois; M. A. Zimma, 10 mois; Mlle A. Greimel, 5 mois; M. V. Hlavâcek, 7 mois.

Le Conseil de guerre de Terezin est un de ceux qui ont montré le plus de zèle dans cette besogne depuis le commencement de la guerre. 11 se trouve aussi dans la contrée où on a le plus de travail, à ce sujet. —

Le Conseil de guerre de Prague s'occupait ces derniers jours d'un cas tout spécial : un fonctionnaire d'État, un Tchèque notoire et très connu à Prague, avait écrit un certain nombre de lettres adressées à la police de Prague, au Gouvernement de Vienne, au Gouverneur de Prague et aux divers policiers de Prague. Ces lettres contenaient, paraît il, des choses très graves, puisqu'on a immédiatement arrêté le coupable, puisqu'on l'a traduit devant le Conseil de guerre pour crime de lèse majesté et de hautetrahison, et puisque, finalement, on l'a condamné à 15 ans de prison. On lui a encore infligé ^ pour lui rendre la prison plus dure — le jeûne et l'obligation de coucher sans matelas certains jours du mois.

Confiscation des propriétés. — Le tribunal de Prague a ordonné la confiscation de toute la propriété de :

MM. F. Kubicek, soldat du 28'* régiment; B. Bambuska, soldat tchèque de Moravie; Pierre Sanda, so'dat du 11'' régiment tchèque et V. Zdimal, soldat tchèque de Moravie.

Tous furent déclarés coupables du crime de hautre trahison et du crime contre la puissance militaire de l'État.

Un sculpteur tchèque proclamé traître à la monarchie. — Le tribunal d'appel de Prague a décrété récemment la confiscation des biens d'un sculpteur tchèque très apprécié, M. Jaromir Kràlicek de Bohusiavice, accusé du crime de haute trahison.

Sienkiewicz à l'index en Bohême. — Nous apprenons que les Allemands s'efforcent de démontrer que H. Sienkewicz leur était tout à fait favorable et reconnaissait en eux des amis des Polonais. Nous pouvons produire aujourd'hui un témoignage concluant à l'appui de cette thèse : Le Gouvernement autrichien vient d'ordonner la suppression de la traduction tchèque des trois ouvrages principaux du grand

Polonais : Le Déluge, Par le Fer et par le Feu, et Les Chevaliers de la Croix. Les Allemands n'ont pas trouvé, sans doute, dans ces trois livres, des arguments favorables pour soutenir leur opinion.

Les chansons populaires slovaques à l'index. — Déjà en temps de paix, les autorités magyares persécutaient de toutes façons les chansons populaires slovaques, dont plusieurs depuis longtemps étaient considérées comme subversives. Dès le début de la guerre, le Recueil des chansons populaires slovaques fut confisqué et son rédacteur, M. Skultety, écrivain slovaque bien connu, a été traduit devant le conseil de guerre pour haute trahison. Après de longs mois de prison, il fut remis en liberté au mois d'octobre 1915, mais le procès intenté contre lui a continué. Narodnie A'brm^ paraissante Turcansky Svaty Martin (St-Martin de Turcan) annonce à présent que ce procès, deux fois inter rompu, a recommencé le 10 novembre dernier. Il ne peut y avoir de doute sur le résultat du procès. L'interdiction des chansons populaires slovaques sera maintenue et le rédacteur condamné.

Car les Magyars se rendent bien compte qu'après la suppression de la presse slovaque, après l'emprisonnement de tous les chefs du mouvement national, la chanson populaire est restée la dernière manifestation des convictions et des espérances slaves en Slovaquie. On a supprimé dans les villages slovaques les incomparables peintures populaires, on supprimera aussi la chanson populaire.

LA SITUATION ÉCONOMIQUE : Les mesures finan cières et économiques. — La banque d'Autriche Hongrie mettra très prochainement en circulation la monnaie de fer. Il s'agit de pièces de 2 hellers. L'émission des coupures d'une couronne n'est envisagée'que pour plus tard ; on a l'intention de procéder à l'émission de coupures en différentes couleui;^ de 2, 4, 6, 8, 10 et 12 hellers.

Le gouvernement autrichien se voit de plus en plus dans l'obligation de procéder à des réquisitions.

C'est ainsi que dernièrement les usines de munitions ont enlevé à Prague 152 cloches, c'est à dire 76.000 kilos de bronze. Quant aux réquisitions de métaux ordonnées précédemment, elles prirent fin le 31 octobre.

En Moravie plusieurs préfectures n'ont pas hésité à ordonner la réquisition des pommes de terre. Les agriculteurs doiventfournir deux quintaux par quatre ares et les paysans sont obligés de mettre leurs attelages à la disposition des grands propriétaires pour faciliter la récolte et la livraison des pommes de terre.

Ainsi donc noas voyons la disette augmenter de jour en jour. Nous voyons surtout le gouvernement multiplier les mesures extraordinaires, ce qui est un symptôme de son in(|uiétude. Enfin il est juste de remarquer que la Hongrie ne se prête pas facilement à l'entraide économique, et que les pays slaves sont condamnés à supporter le poids le plus considérable de la pénurie générale.

Le ministère des finances a autorisé les caisses de l'administration fiscale à accepter des coupures de moitiés et quarts des billets de banque de 2 couronnes. Il a demandé aux ministères du commerce et des communications de donner la même autorisation.

La petite monnaie manque. — Pour parer aux difficultés du payement en hellers de l'appoint du traitement des fonctionnaires d'État, le gouvernement a décidé de ne payer que la somme indiquée en couronnes, en réservant pour le mois de juin 1917, le payement en bloc des appoints.

FAITS ù INFORMATIONS

Conférences. — Le 24 novembre, à l'occasion de la séance annuelle de l'Académie ^des Inscriptions et Belles- Lettres, M. Louis Léger a prononcé un remarquable discours consacré à l'histoire de la bataille deKossovo. Au moment où les héroïques troupes sarbes ont commencé, par une offensive victorieuse, à reconquérir leur patrie outragée, l'émouvente interprétation de la grande tragédie de Kossovo a été écoutée avec une attention toute particulière.

Une conférence de M. Georges Blondel sur l'Autriche- Hongrie. — Nous éprouvons une grande satisfaction en voyant que l'intérêt que porte le public français à la question d'Autriche va chaque joui' croissant et que le nombre de ceux qui en comprennent la haute actualité et l'importance augmente incessament.

L'excellente conférence de M. Georges Blondel, professeur à l'École des Sciences Poli tiques, organisée le 4 décembre dernier à la Salle de la Société de Géographie par le Club Alpin Français et surtout l'accueil enthousiaste et reconnaissant qui lui a été réservé par un très nombreux auditoire, en est une preuve éclatante. M. Blondel, un de ceux qui connaissent le mieux les questions compliquées de l'Orient européen et qui, avant la guerre, a parcouru à plusieurs reprises tous les pays de l'Autriche-Hongrie, n'a rien omis pour mettre en pleine lumière tous les éléments de la question autrichienne, tous les facteurs sociologiques de la puissance des Habsbourgs dans le passé et dans leur décadence irréparable de l'heure actuelle. Après avoir avoué qu'il croyait jadis lui aussi en la vitalité de la vieille monarchie danubienne dont les gouvernants ont su masquer avec virtuosité les profondes dissensions intérieures, M. Blondel en estarrivé à la conclusion qui s'impose de plus en plus à tous les esprits ouverts et libres de préjugés : Il faut détruire l'Autriche-Hongrie dans l'intérêt de la France et de l'Europe, il faut rétablir l'équilibre de l'Europe centrale rompu par l'alliance des Germains avec les envahisseurs magyars, et former au nord et au sud une Bohême et une Yougoslavie libres et indépendantes, assez fortes pour constituer une puissante barrière à la poussée germanique vers le sud et vers l'Orient.

Nous avons été touchés par les acclamations unanimes et spontanées de toute l'assemblée qui ont couvert la voix du conférencier quand il parla de la Bohême nouvelle qui surgira du cataclysme présent, libérée par les Alliés. M. Georges Blondel, qui connaît à fond la Bohême et qui en a défendu depuis longtemps la cause, s'est montré une fois de plus au premier rang des défenseurs de l'idée de l'alliance franco slave et il lui a gagné, nous en sommes sûrs, de nouveaux partisants.

A TRAVERS LA PRESSE

Voici le témoignage qui a été rendu aux Tchèques par leurs ennemis, par las Allemands de Prague, dans leur journal Prager Tagblatt, qui a inséré les passages suivants le lendemain de l'unification de tous les partis tchèques le 19 novembre 1916 :

La politique tchèque n'a-t-elle pas fait un pas en avant? N'est-ce pas la seule préoccupation de l'avenir du peuple qui a amené la fusion des partis? Il n'y a pas de doute que cette préoccupation n'ait joué le rôle principal, il n'y a pas de doute non plus que les grands événements historiques actuels n'aient motivé cette union des partis politiques. Mais cette œuvre n'aurait jamais réussi si les conditions essentielles d'une telle union n'étaient réunies dans l'àme même du peuple. L'esprit véritablement démocratique est l'une de ces conditions. Et les Tchèques le possèdent au fond de leur cœur, quelles que soient les objections historiques qu'on puisse soulever et quels que soient les services qu'ils ont rendus aux puissances de réaction. Le bourgeois tchèque ne renie pas l'ouvrier tchèque; le paysan tchèque est assez démocrate de sentiments pour s'entendre, en matière politique, avec un habitant des villes. Les Tchèques nous donnent la meilleure preuve que l'idée nationale n'est qu'une phrase vide de sens si elle n'est pas rehaussée par le sentiment démocratique; leur exemple nous fait comprendre pourquoi les Allemands ne peuvent réussir à fonder un grand parti politique : les Allemands en général ne sont pas démocrates. Et c'est pourquoi la politique allemande manque du grand enthousiasme vivifiant, c'est pourquoi elle manque d'hommes et d'idées, c'est pourquoi son nationalisme est capsule de créer, tout au plus, un programme de revendications, mais non pas de soulever l'âme de la volonté nationale et de former un grand parti populaire. C'est le système démocratique qui a assuré leur succès aux Tchèques dans leur politique intérieure.

Dans le Carrière dalla Sera du 21 novembre, M. Pietro SiLVA a écrit un excellent article très documenté et tout à fait favorable à notre cause, dont nous citons les passages suivants :

Toutes les voix qui retentissent danscette vaste tragédie sont unanimes à demander aux Alliés, après la victoire, la reconstitution de l'antique Royaume de Bohême auquel il faudrait unir la Slovaquie. Et une telle supplication, déjà sacrée par le

martyr et la douleur de ceux qui la profèrent acquiert une force singulière par les arguments qui l'accompagnent.

La formation du Royaume de Bohême exigerait le démembrement de la monaçchie Austro-Hongroise et serait par conséquent subordonnée et unie au but qu'ont fixé les Alliés à leur guerre victorieuse : l'anéantissement de la monarchie qui n'est . plus maintenant qu'une partie complémentaire de l'Allemagne, un instrument dangereux d'agression à la disposition de l'impérialisme-teuton. Le nouveau Royaume, avec un territoire vaste et compact, avec plus de 10 millions d'habitants, serait un obstacle aux rapports entre Allemands et Magyars et dresserait une barrière devant l'avance Allemande vers l'Orient.

Il est vraisemblable que, même après une défaite, l'Allemagne restera une organisation formidable dans l'Europe centrale ei le problème qui s'imposera aux vainqueurs sera le même qui s'est imposé aux vainqueure de la France en 1815 : former autour de l'Etat vaincu mais encore dangereux, une chaîne d'Etats tampons pour contenir et empêcher toute tentative d'expantion agres'sive.

Dans cette chaîne, la Bohême, qui par son origine même aurait un caractère anti-allemand et anti-magyar, occuperait un des postes les plus importants et pourrait exercer une fonction de grande valeur.

Dans le cas particulier de l'Italie, la Bohême indépendante, constituerait, entre autres choses, une des grandes ressources de Trieste, car cet État, privé de débouchés sur la mer, dirigerait naturellement son trafic vers le grand port adriatique, quand les voies de transit entre les territoires interposés seraient rendues commodes par des conventions avec les Chemins de fer et lès Douanes.

Et il est bon que de l'Italie des voix s'élèvent en faveur de l'indépendance toliécoslovaque, non seulement parce qu'il s'agit de soutenir une cause juste et profitable aux Alliés, mais encore parce qu'on peut ainsi briser une des armes infâmes avec laquelle le Gouvernement de Vienne excite les soldats slaves a combattre contre nous avec plus d'ardeur : cette légende que 1 Italie est l'ennemie irréductible des justes aspirations desSlaves.

Dans la Reçue hedomadaire du 2 décembre, M. Louis Léger analyse la vie et l'œuvre de François-Joseph dont il a eu assez souvent l'occasion de s'occuper dans ses ouvrages historiques, surtout dans son histoire de l'Autriche- Hongrie. Son article est une succinte critique du règne de ce sinistre empereur qui, « vassal et valet de l'Allemagne, n'était plus bon qu'à exécuter les ordres de Berlin et qui mit le feu à l'Europe, toujours pour remplir consciencieusement son rôle de valet du,kaiser. »

l.t Gérant : L. Matbibo.

lmD. àem BqnuT-Arti (A. MullskI. 70. run Onr«aQ, PnrU.

Conseil f^ational des Pays-Tchèques

T. G. Masaryk, actuellement à Londres. M. R. Stefanik, actuellement à Petrogad.

J. DûRicn, actuellement à Petrograd. E. Benes, secrétaire général, Paris, 18, rue Bonaparte.

Le Conseil national des Pays- Tchèques est l'organe central de toute action politique tchèque et slovaque dans les pays alliés. Il dirige toute la propagande, l'action politique, militaire et- diplomatique concernant la question tchécoslovaque. Son rôle est de faire connaître les aspirations de la nation tchécoslovaque, de coordonner tous les efforts et de préparer les dossiers qui prouvent la légitimité de ses revendications. Le Conseil National de--i Pays-Tchèques, seul compétent et responsable, n'agira qu'en parfaite harmonie avec les représentants qualifiés des Puissances Alliées. — Le Secrétariat général du Conseil National des Pays-Tchèques a son siège à Paris, 18, rue Bonaparte.

La NATION TCHÈQUE paraît le 1" et le 15 de chaque mois.

CONDITIONS dABONNEMENT "1."" ' ""'*

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Union Postale 9 fr. S fr.

REDACTION et ADMINISTRATION

18, rue Bonaparte, Paris Téléphone : Fleurus 12-19.

2» Année. — N» 17. 1" Janvier 1917.

%EVUB BI'MENSUELLE

Directeur : Ernest DENIS, Professeur à la Sorbonne

SOMMAIRE

Les Hussites et la guerre.

L'Allemagne va-t-elle combattre jusqu'au bout?

Echos et Nouvelles. — Faits et Informations.

François-Joseph I" et les Tchécoslovaques.

Mémoires et Documents.

PARIS 18, rue Bonaparte, 18

Le N" 35 Centimes

^iJSVUB BI-MENSUELLE

Deuxième année.

l'T Janvier 1917

Les Hussîtes et la guerre

Dédié aux héros de Carency et aux volontaires tchèques qui combattent si vaillamment dans les rangs des armées françaises et russes.

Les guerres hussites marquent une date décisive dans 1 histoire de l'art et de la science militaires. Non seulement elles ont produit quelques chefs de premier ordre, tels que Zizka et l'rocope le Grand, mais elles ont introduit dans l'armement, dans le matériel, dans la tactique et la stratégie un grand nombre de changements considérables. Pendant longtemps, les capitaines taborites ont été recherchés par les rois des États voisins et leurs bandes, aguerries et disciplinées, ont souvent décidé de la victoire. Elles ont parcouru victorieusement l'Allemagne, de la Baltique au Danube; les villes les plus riches et les plus populeuses achetaient leur miséricorde; les Croisés fuyaient épouvantés au bruit lointain de leurs charrettes; la Chrétienté entière tremblait devant l'étendard orné du calice, et, quelle que fût la disproportion des forces en présence, leurs ennemis ne réussirent jamais ni à les vaincre, ni à les arrêter. Tant que les Hussites demeurèrent unis, ils ne connurent que des triomphes. C'est qu'ils étaient portés par leur foi it soutenus par les idées pour lesquelles ils s'étaient armés, li; triomphe de la vérité et l'indépendance de la patrie.

Ils n'avaient pas cherché la guerre et ils ne s'y étaient résolus qu'après de cruelles luttes de conscience, contraints par des adversaires implacables. Beaucoup d'entre eux, les plus radicaux et les plus convaincus peut-être, avaient reçu l'enseignement des Vaudois, qui, fidèles à la doctrine de l'Évangile, condamnaient absolument la violence et la guerre: Tu ne tueras [)as, a dit le Christ. Dans auc.un cas, le Chrétien ne peut frapper son prochain. — Cette conviction, quehiues uns la conservèrent pendant que le bruitdes liatailles mugissait autour d'eux ; à la fin de la guerre, ils

retrouvèrent autour de Chelcicky, et Ses continuateurs, i'S Frères Bohèmes, ne voulurent jamais s'éloigner du strict enseignement du Seigneur. « La domination de Jésus est si puissante et si parfaite que, si le monde entier voulait l'accepter pour souverain, il pourrait avoir la paix et toutes les choses iraient bien, sans qu'il fût- -besoin des rois terrestres, car tous vivraient dans la grôce et dans la \ érité. . . Ne nous attachons pas à la p u issance et à la richesse, tous appellent l'Éternel mon Dieu et tous les hommes

sont frères.... L'instinct humain le plus ardent est le désir de paix, car dans la paix réside la vie de tout être vivant ».

Les maîtres de Prague, moins radicaux, plus préocupés des réalités et des exigences de la vie nationale, étaient cependant profondément pénétrés aussi de la pensée du Christ. Depuis un demi-siècle, l'Évangile était devenu la nourriture presque exclusive de tous ceux qui s'affligeaient des désordres du siècle et qui travaillaient à restaurer l'Église primitive.

La situation, on le voit, présente un très remarquable parallélisme avec celle qui s'est déroulée en 1914. D'un côté l'Allemagne, avec son culte forcené de la tradition, son liorreur instinctive des idées nouvelles, sa soumission passive aux autorités régulières et aux principes qu'elles professent. En face, les Tchèques, épris de mouvement, de progrès, travaillés par un sourd besoin de fraternité qu'ils ont trouvé dans l'héritage du Sauveur.

Les peuples se distinguent entre eux moins encore par leurs actes que par les impulsions de leur cœur et les désirs qui soulèvent leur âme. Au début, les Hussites espèrent sans doute convertir à leitr doctrine les nations chrétiennes, les amener à travailler avec eux à la réforme de l'Eglise, ils ne songent pas à les y contraindre. Ce qu'ils réclament, c'est uniquement le droit d'assurer leur propre salut par les moyens que leur dicte leur conscience. Quand, cependant, ils se voient menacés par les forces Infernales, les Maîtres de Prague éprouvent une douloureuse crise de conscience, analogue à celle qu'ont connue tant de pacifistes français et tant de puritains anglais. Les Croisés avancent sur la capitale, brûlent les villages, massacrent les paysans, les femmes et les enfants; ils jettent au bûcher les prêtres qui dénonçaient les vices du clergé. La haine et la cupidité all^andes ont saisi avec un empressement farouche le prétexte que la religion leur offre de soumettre définitivement au joug l'insolente race slave qui s'insurge contre la domination étrangère. Laissera-ton écraser sans résistance la" patrie tchèque et avec elle la cause divine ?

Après de longues hésitations, les modérés comprirent que ni la loi divine ni la loi humaine ne sauraient exiger de nous l'abandon de nos droits essentiels et qu'ils ne pouvaient laisser périr la Bohème sans défense. Ne pas résister au mal, c'est le favoriser et devenir le complice de la violence et de l'oppression.

Comme Wiclif et comme Hus, ils reconnurent que certaines guerres sont saintes, parce qu'elles sont nécessaires. Les plus modérés, les plus convaincus, les plus timides se réiMiirent aux chefs les plus ardents et leur apportèrent l'appui de leur conscience ; à leur voix, le peuple entier se trouva en armes pour arrêter l'ennemi.

Singuliers rapprochements de l'Histoire! Un écrivain

allemand a dit que le combat de \itkov fut le Valmy des guerres hussites. En 1420, en 1792, comme aujourd'hui, le spectacle est le même. Pas plus que les révolutionnaires de 1789 ou les Hussites de 1 i20, les Russes, les Français ou les Anglais ne menaçaient personne et ne songeaient à conquérir le monde, quand ils ont été provoqués par la folie de Guillaume II et de François-Joseph. Une fois encore, l'Allemagne se dresse, avide à la fois de richesse et de domination, implacable et cupide, et, de son grand corps, brutal et lourd, elle prétend étouffer le germe de l'avenir qui se lève. Attardée dans ses idées caduques et fripées, incapable de renouvellement et de progrès, elle est vraiment l'ennemie du genre humain dont elle paralyse la marche et qu'elle condamne aux plus terribles souffrances. Elle se fait gloire de la haine qu'elle inspire et s'enorgueillit des rivières de larmes et de sang qui marquent sa trace. Oderint dum metuant. Qu'ils nous ha'i'ssent pourvu qu'ils nous craignent. — Nous les ha'issons, nous ne les craignons pas. Les Tchèques le prouvèrent au xV siècle. Ils n'avaient pas voulu la guerre ; ils avaient accepté pour programme l'enseignement du Dieu qui est venu apporter la parole de justice et d'amour. Obligés de se défendre, ils jetèrent l'épouvante et la terreur jusqu'au cœur du pays de leur imprudent adversaire.

Une des causes essentielles des succès des Hussites, c'est que leurs chefs créèrent une armée moderne, c'est à dire un organisme vivant et souple, dont les divers rouages dépendaient les uns des autres et où tout était subordonné à la pensée du chef. Jusque-là, les guerres étaient des sortes de tournois; les chevaliers engageaient une série de duels dont l'issue déterminait la retraite de l'un des deux partis. Le chef donnait l'exemple, se ruant en avant et distribuant à l'aventure les coups d'estoc et de taille sans se soucier le moins du monde de ce qui se passait autour de lui. Ni plan général, ni combinaisons d'ensemble.

Avec Zizka, tout change. Les documents authentiques que nous possédons sur son compte sont des plus rares, ils se réduisent à une poignée de lettres et à quelques instructions militaires; si brefs soient-ils, ils nous permettent d'entrevoir la physionomie sereine de ce merveilleux soldat, qui réunissait dans son ardente passion la pairie et la foi. Aucune ambition personnelle ; jamais l'apparence d'un calcul égoïste. Son seul désir est le triomphe de l'Évangile et du peuple qui s'est consacré au Sauveur. Son expérience de la guerre est trop sérieuse et trop longue pour qu'il ne mesuré pas les dangers extrêmes de la situation. Pour arrêter les soudards bardés de fer qu'ont groupés, autour de l'empereur Sigismond, la passion du butin, les haines ethniques et le fanatisme brutal, sur quelles ressources peut-il compter? Les quelques milliers de paysans qu'il a ra.ssemblés autour de lui sont des hordes dépenaillées, qui n'ont aucune habitude des combats; leurs chefs sont des prédicants agités, tumultueux, rebelles à la discipline; ifs n'ont pour armes que des pieux, des bâtons et des fléaux.

Les premières rencontres sont malheureuses; de mêrii^ qu'au début de la campagne de 1792, un vent de panique balaye les volontaires ; les villes ouvrent leurs portes sans e.ssayer de résister; partout la débandade et la fuite.

Pour échapper à un désastre rapide et complet, un seiil moyen : opposer à la furie individuelle des chevaliers germaniques une masse compacte ; cimenter par une rigoureuse et stricte discipline la poussière de la foule insurgée ; l'élever au-dessus des révoltes de l'instinct par le sentiment du devoir et l'enthousiasme de la foi. La même pensée inspirera Kellermann, Hoche et Jourdan.

Il ne s'agil plus de prouesses personnelles, mais d'obéissance et de dévouement à la règle commune; ce que l'on poursuit, ce n'est plus la gloire et la richesse, mais le salut de la Nation. — « Que le combattant de Dieu, dans sa confiance en lui, sacrifie la vie temporelle pour la vie éternelle. — Ne regardez pas le nombre des ennemis; ne fuyez jamais devant lui ; ne sacrifiez pas légèrement vos vies pour le butin et ne négligez pas par là le combat; gardez dans votre mémoire le mot d'ordre sacré; que les subordonnés écoutent leur capitaine. — Soutenez-vous les uns les autres. — Souvenez-vous de vos aînés avec un cœur joyeux dans la pensée de Dieu. »

Dans ces quelques lignes vibre tout l'esprit de la guerre moderne. — D'abord, l'appel à la force morale. — L'armée est élue pour la victoire, qui défend la cause de Dieu et qui, soutenue par cette pensée, fait sans hésitation son sacrifice complet, définitif. — Puis l'obéissance, l'obéissance sans restriction ni réserve, parce qu'elle a pour raison, non pas telle ou telle supériorité de naissance ou de nom, mais l'ex périenceetla valeur militaire du chef; — la subordination de tous les actes individuels au plan général — les diverses armes s'appuient mutuellement et interviennent sur l'ordre du chef, à l'heure qu'il indique, sans hâte et sans. hésitation : les foules se lancent à l'assaut au signal donné, s'arrêtent à l'instant précis, suivant que le général qui dirige les opérations a jugé le moment opportun et le terrain favorable. Le sol de la patrie menacée devient son allié. Il note les replis' qui peuvent ralentir l'assaut ou doivent favoriser l'élan. Impassible, il retient l'élan des soldats impatients et, à l'instant décisif, lance les vagues d'assaut. Dans ce combat où se joue la vie de chaque homme et l'avenir du peuple, la justice sera égale et impitoyable pour tous, pour le chef qui est inférieur à sa tâche aussi bien que pour le soldat qui quitte son rang. Inspirées par l'esprit de Zizka, dressées à la discipline dont il avait fixé les lois inflexibles, et commandées par les généraux qui s'étaient formés à son école, les « Communes de combat » deviendront vraiment la première armée moderne, et pendant vingt ans, tous les efforts de l'Allemagne pour les détruire n'aboutiront qu'à de lamentables paniques et à des défaites presque ridicules.

Pour plier aux exigences de la guerre les levées improvisées qui s'étaient rassemblées autour du Calice, il fallait une foi robuste et une poigne solide; les capitaines des Hussites n'ignoraient pas, d'ailleurs, que longtemps encore les paysans qui avaient quitté la veille leu'r charrue et les ouvriers qui venaient d'abandonner leurs échoppes, pouvaient être exposés à ces redoutables alarmes qui, dans une clameur de sauve-qui-peut, emportent dans un ouragan de désastre les troupes mal entraînées et faiblement encadrées. Zizka couvre ses volontaires par des terrasse-

menls et il développe le système des charrettes de guerre. Il avait pu en constater l'utilité dans les récentes campagnes des Polonais contre les Chevaliers Teutoniques;son mérite consista à donner à ce rempart mobile une extension et une solidité inconnues jusqu'à lui.

Les récits que nous ont laissés les contemporains sur ces voitures de guerre, manquent de clarté, et il parait extrêmement probable qu'il entre une part de légende dans les tableaux fantaisistes que nous a tracés de leurs évolutions la féconde imagination d'un Sylvius. Il ressort du moins des textes les plus authentiques et les plus précis que Zizka commença, pour protéger ses marches et prévenir les surprises, par flanquer ses colonnes de deux rangées de chars réquisitionnés dans les villages voisins et sur lesquels il plaça les soldais les plus solides et les mieux armés. Plus tard, ces chars furent perfectionnés; on les garnit de planches de couverture, on protégea leurs roues et l'on veilla à ce que l'ennemi ne pût pas se glisser en-dessous ou pénétrer dans les intervalles; on les rattacha les unes aux autres par de robustes chaînes de fer, de manière à rendre toute trouée impossible. Quand on est en vue de l'ennemi, les charrettes s'approchent aussi près que possible de l'adversaire et, au moment de l'attaque, les lignes extérieures se rabattent de manière à enfermer l'armée dans un carré de défen.se impénétrable; des soldats armés de pelles, de bêches et de haches, leur frayent la route et écartent les obstacles. Souvent, on creuse devant les voitures des fossés profonds et on rejette la terre contre les roues qui sont à demi enfoncées dans le sol. Par devant et par derrière, une large porte couverte par des planches et des boucliers mouvants. Quand l'assaillant s'est épuisé en vains efforts contre la citadelle de bois et de fer, au moment où il commence à faiblir, l'infanterie se rue sur lui et le disperse; la bataille gagnée, la cavalerie, qui fut toujours peu nombreuse chez les Ilussites, poursuit les fuyards. Pendant la marche, elle surveille les mouvements de l'adversaire.

L'usage des voitures comme arme offensive a certainement été plus rare ; il semble cependant que quelques chars, menés par des conducteurs éprouvés et munis d'armes puissantes, ont été à certaines reprises lancés sur l'ennemi, do manière à jeter le désordre dans ses rangs.

Nous aurions ainsi là comme une première épreuve de ces « tanks » dont les Anglais ont fait usage dans les récents combats de la Somme.

Ce qui est peut-être plus important, c'est que le système tactique de Zizka l'obligeait à tenir un compte particulier du terrain, à choisir avec soin ses positions, et ce fut une des causes de ses succès les plus éclatants. Il l'amena aussi à développer l'artillerie. Sans doute les pièces dont il dispo sait nous sembleraient aujourd'hui terriblement rudimentaires. En dépit de leurs imperfections, elles n'en marquaient pas moins un progrès très sérieux sur l'artillerie qui était en u.sage jusque-là; elles sont plus légères et plus mobiles, leur portée est plus longue et plus exacte. A côté de la tarasnice, qui est devenue le canon moderne, la houfmce, destinée à tirer sur les masses, a une portée moindre, mais un calibre supérieur. Elle parait avoir été l'arme préférée des Hussites, et ils en possédaient beaucoup plus que les Allemands. Bien quelle lançât des boulets de pierre d un

poids souvent considérable, elle était assez légère pour être traînée par deux chevaux. A côté de cette artillerie de campagne, l'artillerie de siège agissait surtout par le poids des projectiles. D'après des calculs assez vraisemblables, il y aurait eu un canon par 150 hommes; Zizka faisait souvent usage du feu en masse qui était inconnu des Allemands et qui porta souvent le désordre dans leurs rangs.

Les fantassins étaient armés d'arbalètes, et de fusils; d'autres avaient des hakonice ou pistalas, plus' lourds que les fusils et que l'on appuyait sur une sorte de chevalet; ce sont les futurs mousquets. Quelques combattants étaient pourvus de crocs avec lesquels on harponnait les cavaliers qui s'approchaient des charrettes, et on les désarçonnait. Les combattants étaient protégés par de larges boucliers et les conducteurs portaient un casque. La masse des fantassins était armée de piques et de lléaux; elle n'intervenait dans le combat que quand l'ennemi commençait à fléchir et elle décidait la victoire par l'impétuosité du choc.

La plupart des batailles de Zizka et de Procope ont très nettement le caractère de batailles d'artillerie. La ligne des voitures s'avance contre l'ennemi jusqu'à portée des canons et par la masse de ses feux jette le désarroi dans ses lignes et le force à abandonner les fortes positions qu'il a occupées; la masse d'infanterie n'a plus guère alors qu'à profiter de sa retraite. Le danger était de commencer trop tôt l'attaque décisive et presque tous les échecs des Hussites s'expliquent ainsi par un assaut prématuré.

Les Allemands s'inspirèrent peu à peu des nouvelles méthodes de combat, accrurent leur artillerie, multiplièrent les armes à feu et copièrent les instructions militaires des Hussites. Leurs règlements de campagne ne sont ainsi, le plus souvent, qu'une imitation ou même une traduction littérale de cçux de Zizka et des Taborites. Détail caractéristique, les seuls articles qu'ils retranchent sont ceux où les Hussites essayaient de rendre la lutte moins brutale et moins féroce.

C'est que les Taborites, même quand ils se sont transformés en Communes de combat, n'oublient jamais les préceptes de l'Évangile et, si les soudards qui peu à peu se sont introduits dans leurs rangs se montrent souvent impitoyables, les prêtres qui ne cessent jamais d'avoir parmi eux une influence prépondérante, s'attachent avec autant de sincérité que de courage à adoucir les terribles nécessités de la guerre.

Ils y apportent des scrupules de loyauté, de bonne foi et d'honneur, observent la parole donnée, re.spectent les .saufconduits et les traités, ne reprennent jamais les hostilités avant d'avoir prévenu trois jours auparavant leurs adversaires. Ils se considèrent comme les « Chevaliers de Dieu » qui, pour répandre' la parole du Seigneur, doivent s'efforcer d'abord « de détruire en eux-mêmes tous les vices de l'Antéchrist ». Ils condamnent les exactions dont sont victimes les non combattants, demandent que l'on ménage les paysans, respectent les femmes et les enfants ; dans les villes enlevées de vive force, ils leur permettent de se retirer avec leurs bagages et les protègent contre tout acte

de brigandage ; nous ne connaissons pas, dans toute l'histoire des guerres hussitcs, un seul acte de violence commis sur une femme. L'ivresse est absolument inconnue dans leurs rangs. Leur modération est d'autant plus digne d'admiration que les Croisés se montraient plus féroces et qu'ils égorgeaient sans distinction tous les Tchèques qui leur tombaient dans les mains, même quand ils n'étaient pas suspects d'hérésie.

Les succès des Hussiles au contraire ne les rallièrent jamais au culte de la force et dans son manifeste aux Allemands, enl431, Procope les exhortait à abandonner leur politique de violence. — S'il faut combattre, combattons par la parole et la raison, non par les armes et le sang; n'exterminons pas les hérétiques, car celui-là est hérétique qui persécute les hérétiques ; les païens persécutent les Chrétiens, les Chrétiens ne persécutent pas les hérétiques. — Que de siècles s'écouleront avant que les Allemands, ces représentants élus de la civilisation, s'élèvent à la même hauteur morale que les barbares slaves !

Si l'on rapproche des guerres hussites les événements actuels, il est impossible de ne pas être frappé de certaines ressemblances. "Tout d'abord, en 1914, comme en 1420, les Allemands ont imposé la guerre à des peuples pacifiques qui n'étaient en rien préparés aux hostilités. En 1914, comme en 1420, les Allemands défendent le passé contre les idées de progrès et de rénovation sociale. Enfin, en 1914 comme au XV» siècle, les Allemands veulent exterminer leurs adversaires et, pour maintenir leur domination sur le Monde, ne reculent pas devant les procédés les plus barbares et les méthodes les plus odieuses.

Pour que la ressemblance entre les deux époques soit complète, il ne manque plus qu'une chose, il faut que les Alliés obtiennent enfin cette supériorité matérielle et cette unité d'organisation que les Hussites ont su rapidement s'assurer. L'ère des tâtonnements a été longue, mais il est manifeste qu'elle tire à sa fin, ainsi que le démontre l'inquiétude visible de nos ennemis et leurs étranges menées pacifiques. L'œuvre que les paysans tchèques ont menée à bonne fin au xv" siècle, ne saurait dépasser les forces et la volonté de l'Angleterre, de la Russie et de la France, quand il s'agit pour elles de garantir leur propre existence et de sauver contre les convoitises germaniques l'avenir et la liberté de l'Europe.

E. Denis.

(Cet article a été écrit pour le numéro de Noël du Bulletin mennuel que publie la Colonie tchèque de France. Je saisis avec joie l'occasion qui s'oflre à moi de remercier et de féliciter de son œuvre la Colonie, son bureau et son président, M. KuPKA, qui n'est pas seulement un peintre passioné pour son art, mais un homme d'un grand cœur. Leur foi n'a jamais faibli et leur dévouement ne s'est pas un instant lassé. Dans les heures d'angoisse que nous avons tous connues, c'est un puissant réconfort que de sentir à côté de soi ces solides combattants qui unissent dans un même amour la France et la Bohême).

L'Allemagne ya=t'elle combattre jusqu'au bout?

L'Allemagne va-t-elle combattre jusqu'au bout? Ma réponse est un oui catégorique. L'Allemagne combattra jusqu'au dernier homme et jusqu'au dernier mark. Elle a tout joué dans cette guerre et il faudra qu'elle soit absolument écrasée pour qu'elle desserre ses griffes sur les territoires qu'elle a envahis et sur les pays où elle exerce aujourd'hui son contrôle effectif.

Je crois connaître les Allemands. Je comprends la .psychologie de ce peuple et je dis qu'il y avait de la vérité dans cette fanfaronnade qui disait, parlant au figuré : que l'Allemagne armerait les chats et les chiens de l'Empire.

Nous faisons trop de cas de petites choses. Nous avons trop tendance à sauter d'un bond aux conclusions, sur les terrains les moins solides. Trouve-t-on des lettres de plaintes sur des prisonniers ? Aussitôt de s'écrier que le moral allemand a baissé, et que l'armée n'a plus qu'une ardeur amollie et languissante. Nous ne nous arrêtons pas à chercher quel rapport il y a entre ces hommes sur qui on trouve ces documents et le reste de l'armée, ni à nous demander si ce sont dos cas isolés ou des types représentatifs. Nous nu pensons jamais à nous poser la question à nous-mêmes : des lettres désolées n'ont-elles pas été trouvées sur des soldats alliés?

Le soldat est d'humeur changeante. Un peu déprimé aujourd'hui, il débordera demain de gaité et d'allégresse. Comment pouvons-nous conclure d'une douzaine de lettres trouvées sur un front de 200 mètres de tranchées, que les soldats allemands, qui s'étendent, en France et en Belgique, sur une ligne de 500 kilomètres, sont tous découragés? N'est-ce pas là nous bercer de fausses espérances? Une centaine d'Allemands se rendent. Est-ce que cela prouve quelque chose?' Ces hommes étaient peut-être de mauvais soldats ou de mauvais patriotes. Ils étaient peut être malades. Mille et une explications sont possibles. Pourquoi prendre la plus commode et dire que le moral baisse?

Même s'il y avait réellement une dépression morale dans l'armée allemande, les Alliés ne réussiraient pas à en déceler les symptômes. Lorsque la Roumanie se rangea du côté de l'Entente, c'était sans contredit un coup à la fois contre l'armée allemande et contre la population civile allemande. L'élément réfléchi a dû se demander ce que l'Allemagne avait fait pour s'attirer une hostilité aussi violente et ils n'auraient pas dû avoir d'illusions sur l'énormité de la tâche imposée à leur patrie.

Qu'arrive-t-il ? Mackensen avance en trombe en Dobroudja, Falkenhayn reconquiert toute la Transylvanie et il frappe des coups terribles pour franchir les cols. Et les Allemands de conclure : « Nous devons être très forts, car même avec un nouvel ennemi contre nous, nous avons des victoires ». Et le moral, en conséquence, remonte et l'effet de l'intervention roumaine sur leurs nerfs est très diminué.

Les dirigeants allemands sont des malins qui comprennent leur peuple. Us ne se trouvent jamais en défaut pour inspirer un nouvel espoir au cœur de la population, cette esclave, et de l'armée, cette machine. Etde môme que ces

dirigeants peuvent commander à l'âme de leur peuple, de même ils peuvent exercer une influence sur les sentiments de leurs voisins neutres. Ils suggèrent que la bataille de la Somme est un gigantesque holocauste pour les Alliés et ils contraignent à apporter plus d'attention au front roumain où il est certain que Falkenhayn et Mackensen, grâce à leur supériorité d'artillerie, ont remporté des succès réels. Et les neutres sesurprennent à penser quel'Allemagne est capable de tenir tête à tout, en toute occasion.

La flotte britannique a la maîtrise de la mer, mais grâce à l'exploitation habile de la publicité acquise par leurs sous-marins, leurs torpilleurs et leurs submersibles de commerce, les Allemands persistent à tenir le centre du tableau et chacun dit : » Quel peuple intelligent et fertile en ressources ». Tel est le procédé germanique et vraiment il fait bien l'afTaire.

Les Allemands ont fait beaucoup de fautes. Tout leur plan de campagne est une faute, appuyé qu'il était sur une dépréciation du courage français, sur les possibilités militaires anglaises, sur le pouvoir do mobilisation des Russes pendant une période donnée, et sur le degré de préparation de l'Autriche. Mais il y a un point où les Allemands n'ont jamais commis de faute : ils n'ont jamais interprêté à faux la psychologie de leur peuple. Ils savent et nous aurions dû savoir que plus le danger deviendra grand pour l'Allemagne, plus la nation devra combattre avec dévouement. Les Alliés, sur les rives mêmes du Rhin, ne trouveront pas le champ libre.

En dehors de l'avance militaire des Alliés, les gouvernants d'Allemagne ont conscience d'un grand danger : la possibilité d'une famine. Il se peut qu'on ait pris des dispositions làcontne — il se peut qu'on ne puisse le faire. Si cette dernière hypothèse est juste, dès que la période de famine est arrivée, l'Allemagne est battue. Je n'appuie pas cette conclusion sur les inévitables émeutes — un homme qui meurt de faim est indifférent à son sort — mais sur l'effet de la famine sur les centaines de mille ouvriers qui travaillent pour la guerre. S'ils ne mangent pas, ils ne peuvent avoir la même activité. Le travail des mines devra s'arrêter et les grands arsenaux languiront.

Si les ressources de l'Allemagne sont sufiîsantes pour écarter la famine de sa population industrielle, le seul espoir qui nous reste est dans l'invasion du pays. Jusqu'où faudra- 1- il que les Alliés pénètrent pour être victorieux? Mon avis est que l'Allemagne est battue sous tous les rapports dès que le Rhin est franchi. — Pourquoi? Parce que la grande zone de production de charbon et de fer est envahie et que seule la Suisse pourra difficilement satisfaire aux demandes. Ensuite Essen et les usines voisines dont l'Allemagne dépend pour une part très large seraient prises facilement sous le bombardement des Alliés, ne serait-ce que par avions. En outre l'Allemagne serait privée de tout le matériel qu'elle tire du nord de la France et de la Belgique. Elle serait compromise sans espoir.

Berlin est situé si loin dans l'Est que l'Allemagne serait battue avant que les Alliés n'en soient à 150 kilomètres. Cela est une consolation pour ceux qui, très justement, n'oublient pas que la gugrre se fait encore, après deux ans de luttes, sur le sol de France. I

Je ne crois pas qu'on soit encore à court d'hommes en Allemagne. S'il y a une difficulté, elle a rapport à la fabrication des munitions. L'approvisionnement n'est pas aussi grand que l'Alléma'gne le voudrait. En tous cas, il y a des hommes, pour exécuter les attaques contre les Russes ou pour continuer l'offensive en Roumanie.

L'esprit de résistance en Autriche n'est pas aussi grand qu'en Allemagne, mais là aussi on ira jusqu'au bout. La population civile ne compte t)as. Les hommes qui peuvent faire la révolution sont à l'armée, la machine mifîtaire les tient dans ses grilTes de fer, et cette machine est mise en marche par l'Allemagne. Les Magyars combattront jusqu'au dernier; ils combattent pour leur propre salut, car s'ils perdent la Transylvanie et le Banat, que leur reste t-il?

Les Bulgares combattront jusqu'au bout; ils ne peuvent plus maintenant se retirer d'eux-mêmes. L'Allemagne les tient en mains et ne les lâchera pas facilement. Les Turcs combattent pour Constantinople, s'ils pensaient se tirer de la guerreengardantConstantinople, ils feraient la paix dans un mois. Bulgarie et Turquie désirent toutes les deux la paix, mais non selon la formule dés Alliés qui, après tous leurs sacrifices, ne peuvent traiter avec ces ennemis inférieurs.

Le devoir des Alliés est clair : c'est de se lancer contre l'ennemi encore plus rudement. La victoire, bien que lointaine, sera pour eux, s'ils sont assez persévérants. Ils s'aperçoivent que, pour aussi forte que soit encore l'Allemagne, ses meilleures troupes ont disparu, ces troupes splendides, magnifiquement équipées, que j'ai vues, le premier jour de la mobilisation en Saxe et en Prusse. Les contingents qui ont succédé ne sont pas si bons, ceux qui viendront seront encore plus mauvais. ^

Mais l'Allemagne est loin d'être battue et il est clair que son plan est de conserver à la- fois ses gains territoriaux et ses ressources d'hommes en restant sur la défensive et en laissant les Alliés consommer le plus de forces possible.

Les Allemands ont dû subir la déception de ne pouvoir finir la guerre rapidement et ceux qui comprennent la situation militaire s'accorderont pour dire que l'intervention roumaine, qui soutire des troupes des théâtres principaux leur fut douloureuse. Mais ils font toujours des plans pour sauver leur projet Berlin-Bagdad. Ce serait mal juger les Prussiens que de se figurer qu'ils ne se cramponneront pas à ce projet, leur rêve et leur ambition de plusieurs années, jusqu'à la fin. Il n'y aura pas de révolution en Aile magne. La caste militaire y veillera. Les racines de la révolution trouvent un sol bien maigre dans cette population esclave. Il n'y aura pas de tentative antidynastique. Mais si l'Allemagne est battue, et je l'espère sincèrement, un grand élan sera donné à la politique de la Social-démocratie et l'effet sera l'accroissement du pouvoii? du Parlement et la diminution du pouvoir de la Couronne. '

La défaite peut même tourner à l'avantage del'Allemagne. Après léna les Prussiens se mirent au travail pour se mieux organiser et nous voyons, les résultats obtenus dans le déploiement de forces auquel la présente guerre a donné lieu. Mon impression est que l'Allemagne vaincue va travailler avec tant d'ardeur que les Alliés, s'ils prennent les

choses trop simplement, verront leur travail éclipsé et ne pourront lutter avec elle. Là encore il faut comprendre 'la psychologie de ce peuple, et ces gens qui prêchent une préparation intensive après la guerre dans les pays alliés, prêchent un sage évangile.

T.-G. Masaryk <"

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