FRANÇOIS=JOSEPH I" ET LES TCHÉCOSLOVAQUES
Toutela politique des Tchèques, même au moment actuel, repose — comme on le sait — sur un seul principe, qui a toujours étéle dernier mot de leur politique nationale, de toutes leurs luttes contre les Allemands et contre les I-Iabsbourgs : En 1526, les Pays-Tchèques, continuant leur existence d'État indépendant, élirent par un libre choix leur souverain dans la famille des Ilabsbourgs. En lui confiant la couronne de Saint-Venceslas, ils entendaient être maîtres chez eux, et conserver leur état libre et indépendant.
Légalement et constitutionnellement ils n'ont jamais été privés de leurs droits historiques d'État. Légalement, l'indépendance de la couronne de Bohème existe toujours, môme aujourd'hui. Môme après la bataille de la Montagne Blanche, en 1620, après la Pragmatique Sanction 1713, après le règne de Marie-Thérèse, après le coup d'état de 1749, après l'époque centraliste de Joseph 1 1 , François P', Ferdinand V et François Joseph l'f, la Bohème, en droit, doit être considérée comme un État indépendant.
.ff/i /a«^ elle fut dépouillée successivement des attributs qui caractérisent le fonctionnement d'un État indépendant; en fait, la Bohême fut incorporée dans l'État centraliste autrichien. Mais, môme au moment où, pratiquement, elle est devenue parlieintégrante de l'État centraliste autrichien, on ne peut lui contester, en théorie, le droit à son indépendance d'État.
Ce problème capital de la politique tchèque : la reprise, I)ar la Bohême, de ses attributs' d'État indépendant, fut posé dans toute son ampleur dans le règne de l'empereur François-Joseph. Et sans parler en détail des différentes époques et des divers grands problèmes du long règne de cet empereur néfaste, bornons nous à caractéri.ser sesrapports avec les Tchèques et 'à caractériser la politique des Tchèques, politique du droit d'état. C'est cette politique qui fut menée par toute la nation, et avec l'ardeur la plus belle, dans les quarante premières années du règne.
Quand en 18i8 la révolution a éclaté en Autriche, menaçant le régime centraliste et absolutiste, les Tchèques commencèrent immédiatement la politique « du droit historique d'état. » Ils se sont souvenus que leurs droits nationaux et, constitutionnels concernant l'indépendance du royaume de Bohême, n'étaient pas perdus, que la couronne do Saint- 'Venceslas, à laquelle appartenaient la Bohême, la Moravie et la Silésie, jouissait toujours en droit de toute
(1) M. Masaryk a publié cet article que nos lecteurs liront avec intérêt, dans le Wae/.iy Despcalch du 19 novembre 1916. Il montre '1 'loni l'on doit s'attendre désormais après notre refus de négocier
son indépendance, que la centralisation entreprise 'par la maison des Habsbourgs avait été une œuvre anticonstitutionnelle et injuste, et que les Tchèques avaient le droit absolu de revendiquer leur indépendance d'état.
Ils se jetèrent donc dans la lutte en agitant partout et toujours l'idée de l'ancienne indépendance politique de la Bohême.
Le mouvement fut très sérieux. A Prague on élit un Conseil National qui dressa un programme pour organiser TÉtat indépendant et qui envoya une pétition à l'empereur Ferdinand V. On reçut quelques promesses et on commença à Prague, avec Palacky et Rieger, les travaux préparatoires à la convocation d'une Assemblée Constituante de Bohême, qui devait élaborer la constitution future de l'État tchèque.
La révolution fomentée d'abord à Vienne, puis à Prague, a empêché ces travaux, et le mouvement révolutionnaire de Prague fut étoufïé brutalement par le général Windischgraetz. Il ne restait aux Tchèques qu'à prendre part aux travaux du Parlement central, convoqué tout d'abord à ■Vienne, puisa Kremsier, et qui devait préparer une constitution pour la Monarchie toute entière. C'était déjà un échec pour les Tchèques d'abandonner le terrain de leurs droits historiques et d'aller à Vienne les défendre contre les tendances centralistes des Allemands et de la Couronne.
Comme on le sait, les débats du Parlement de Kremsier aboutirent au vote d'une constitution, qui était une véritable défaite pour les Tchèques. La réaction centraliste et absolutiste gagnait pas à pas du terrain. La révolution tchèque fut étouffée et les espérances séparatistes, les espérances de gagner une indépendance complèlepour la Bohême furent entièrement déçues.
Au moins tâchait on à Kremsier, de sauver le principe du fédéralisme contre le mouvement centraliste et absolutiste de Vienne, renforcé par les idées pangermanistes issues du fameux parlement de Francfort.
La constitution votée avait donné l'espérance aux Tchèques d'un Éiat fédéraliste, car elle contenait quelques principes fédéralistes très importants. Mais au mois de décembre 1848, le vieil empereur abdiqua, et l'empereur François Joseph commença son règne. Alors, eu de temps après, au mois de mars 1849, la nation tchèque reçut un premier coup terrible du nouvel empereur : le Parlement de Kremsier fut dissous, la constitution votée abolie et l'empereur octroya une nouvelle constitution, la constitution de Stadion, tout à fait centraliste, qui faisait table rase de toutes les revendications tchèques et de tous les droits historiques de la Couronné de Bohême.
En 1851 cette constitution fut remplacée par un régime absolutiste pur et simple, rendant lequel une réaction abjecte se donnait cours dans les Pays-Tchèques. On se sou vient. encore aujourd'hui avec horreur des persécutions dont les Tchèques libéraux étaient l'objet à cette époque. C'est à ce moment qu'ils eurent à enregistrer la mort d'un de leurs frères les plus illustres, celui qui parle pour toutes les autres victimes de ce régime, le meilleur homme politique et le meilleur publicisle tchèque des temps modernes. Charles Havlicek qui, interné en Tyrol, apayédesavi l'audace avec laquelle il poursuivait le fameux régimcdes gendarmes de Bach.
Quand.en 1860 le régime constitutionnel recommença, les
Tchèques renouvelèrent leur lactique politique et leur programme. Avec Palacky en tète ils agitèrent le programme du droit d'état de la Bohème. Le diplôme d'octobre 1860 proclamé par l'empereur comme « irrévocable », instituant une constitution centraliste, les déçut; mais malgré tout, cette constitution s'appuyait encore sur un certain nombre d'idées fédéralistes et les Tchèques espérèrent en tirer de bons résultats.
Mais en février 1861, le ministère de Schmerling promulguait, avec l'approbation de l'empereur, une constitution tout à fait centraliste où les espérances des Tchèques étaient de nouveau complètement anéanties, et qu'ils considérèrent à bon droit comme un attentat contre eux. Non seulement les droits histori(]ues delà Bohême comme État indépendant étaient foulés aux pieds, mais encore le fédéralisme des différentes provinces autrichiennes disparaissait complètement de la constitution.
Là-dessus les Tchèques s'émurent et commencèrent à jirotester à la Diète de Prague, en invoquant leurs droits historiques.
La Diète osa même démander à l'empereur de se faire couronner roi de Bohême pour confirmer ainsi à la Bohème sa situation exceptionnelle dans la monarchie. On envoya à Vienne une dépulalion qui présenta le 15 avril 1861 cette décision à l'empereur.
Kl l'empereur déclara textuellement à la dépulalion : Je
■ijo me faire couronner à Prague roi de Bohême et ;e suis runcaineii qu'ainsi sera noué un nouveau lien de ^fidélité et de ronfiance entre mon trône et le royaume de Bohème.
C'était la première promesse solennelle de l'empereur faite au peuple tchèque, et elle apporta de vraies espérances dans le milieu tchèque, prêt à croire à la sincérité des paroles de l'empereur.
l'aiarky, sons l'inlluence de tous ces événements, continuait sa politique vigoureuse du droit d'état, et c'est à ce moment qu'il a prononcé, pour répondre à ses propres paroles de 1848 sur la nécessité de l'existence de l'Autriche, ces paroles encore plus célèbres : '( I^ous étions avant l'Autriche, nous existerons encore après elle. »
T^es Tchèques, encouragés par la parole de l'emperi'ur,
• iitinuaiont l'opposition conln? Schmerling et sa constitution, de sorte qu'il fui enfin congédié en 1865 et qu'une ère nouvelle semblait venir avec le Gouvernement de Belcredi. Belcredi se préparait à revenir à la politique du diplôme d'octobre, et en Bohème on sentait déjà un nouveau régime. Au mois de décembre 1865 la Diète de Prague accepta de nouveau de faire une adresse à l'empereur en lui rappelant les droits historiques du royaume de Bohême et en lui de mandant de nouveau de se faire couronner.
T/adresse fut présentée à l'empereur le 29 décembre 1865
il répondit comme suit : " Je me prépare arec joie à voir le succès de noire grande rruere et à aller dans la vieille et célèbre ville de J'rague pour y recevoir la couronne suivant le droit et la tradition sacrée, au milieu de mes fidèles Tchèques. Assurez la Dicte de ma parfaite.faveur et grâce impériale. Il
C'était la seconde promesse de l'empereur. Comme il est facile de le comprendre, il ne s'agissait pas pour les Tchèques de procéder uniquement à l'acte du couronnement; l'acte du couronnement était pour eux le symbole qui
signifiait que leur pays avait une situation particulière, et qu'on en devait, par une évolution progressive, tirer des conséquences en faveur d'une indépendance complète.
La guerre avec la Prusse survient, et lesTchèques restent fidèles, malgré la déclaration des généraux prussiens, que la Prusse, victorieuse, redonnerait l'indépendance de la Bohême (voir le Journal de Genève le 19 novembre). Cet acte des Prussiens montre que déjà la question tchèque était une question internationale en 1866.
L'empereur, malgré tout, accepta la politique qui a amené la monarchie au dualisme. Malgré ses deux promesses, malgré le loyalisme des Tchèques, malgré les velléités de révolte des Magyars en 1866, malgré les protestations véhémentes des Tchèques, il a accepté le crime de 1867, et institué la constitution centraliste qui contestait aux Tchèques leurs droits historiques. Les Tchèques n'ont jamais pu oublier cet affront infligé par l'empereur après tous ces événements politiques, et qui d'un seul coup anéan tissait tou tes leursespérances, les livrait aux Allemands et livrait les Slovaques aux Magyars.
Les Tchèques n'ont jamais reconnu la constitution de Beust de 1867 comme une institution légale. Immédiatement après son>vote, ils commencent une lutte à outrance, caractérisée par les persécutions farouches des magistrats autrichiens contre tous les Tchèques patriotes. Cette époqiie de grande agitation populaire en Bohême laissa des souvenirs inoubliables dans l'àme de chaque Tchèque conscient (1867 1870).
En 1870 Beust tojnbe enfin a cause de la résistance des Tchèques et Potocki arrive au pouvoir. La guerre prussofrançaise est imminente et à Vienne on voit la nécessité de régler les affaires de l'intérieur pour être prêt à toute éventualité. On se montre plus aimable pour lesTchèques. On convoque la Diète de Prague qui vote de nouveau une adresse à l'empereur en invoquant véhémentement les droits à l'indépendance de la couronne de Bohême et en proclamant que les Tchèques continueront leur résistance passive et n'entreront pas dans le Parlement de Vienne institué par la constitution de 1867.
L'empereur répondit par le rescrit du 26 septembre 1870 où il déclara de nouveau textuellement: Nous nous sommes aussi décidés à confirmer de nouveau à ce royaume par écrit et inviolablement l'indivisibilité de son territoire inaliénable et à l'illustrer par mon couronnement.
C'était la troisième promesse de François-Joseph l", donnée aux Tchèques ; en même temps l'empereur les invitait à entrer tout de même dans le Parlement de Vienne croyant que la promesse leur suffirait pour le moment.
Les Tchèques refusèrent de le faire dans une nouvelle adresse à l'empereur, continuant leur opposition et leur politique du droit d'état. Potociri démissionne et le nouveau gouvernement de Hohenwart se décide à faire sincèrement un compromis avec les Tchèques.
Il prépara d'abord le terrain à Vienne et en Bohême, et convoqua ensuite la Diète de Bohême. L'empereur prépara pour elle un rescrit impérial, un acte particulièrement solennel, par lequel il reconnaissait, non seulement tous les anciens droits des Pays-Tchèques d'une manière abso-
lument claire et non équivoque, mais par lequel il s'engageait à les respecter et à les confirmer, et par le couronnement et par un arrangement nouveau des affaires tchèques et autrichiennes.
Ce rescrit du 12 septembre 1871, qui est devenu comme une chnrte constitutionnelle pour tous les Tchèques, fut lu dans la Diète de Prague le 14 septembre et contenait particulièrement ce passage célèbre :
Nous rappelant la situation constituiionelle indépendante de la couronne tchèque et ayant conscience de la gloire et de la puissance que cette couronne a apportées à nous et à nos ancêtres, nous rappelant en outre la fidélité inébranlable avec laquelle la population des Pays- Tchèques a soutenu à chaque moment notre trône, nous reconnaissons volontiers les droits de ce royaume et nous sommes prêt à renouveler cette reconnaissance par notre serment de couronnement.
Ce fut une joie immmense dans tous les pays tchèques qui osaient croire à la sincérité d'une promesse aussi solennelle, faite dans des conditions si exceptionnelles et qui renouvelait pour la quatrième fois une promesse déjà trois fois donnée, et à un moment où le gouvernement luimême était assez favorable aux Tchèques.
On se mit donc à l'œuvre et on prépara à la Diète de Prague une nouvelle constitution pour la Bohême. La Diète de Moravie accepta le projet ôlaberé à Prague et tout le peuple tchèque espérait en un renouvellement des anciens droits de la couronne de Saint- Venceslas.
Mais au moment de faire appliquer la constitution et de donner véritablement satisfaction aux Tchèques, l'empereur n'a pas tenu, une fois de plus, sa parole.
(A suivre) E. Benes
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