rue Bonaparte. Paris France et Colonies 8 fr
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2" Année. — N° IS.
15 Janvier 1917.
%EVUE Bl-MENSVBLLE
Directeur : Ernest DENIS, Professeur à la Sorbonne
SOMMAIRE
La note des Alliés.
François-Joseph I" et les Tchécoslovaques.
Un docunnent intéressant.
Bibliographie.
Mémoires et Documents.
Echos et Nouvelles.
Faits et Informations.
PARIS 18, rue Bonaparte, 18
Le N« 35 Centimes
liJSVUE Bl-MENSUELLE
Deuxième année.
15 Janvier 1917
La note des Alliés
Le 10 janvier, les gouvernements alliés ont remis au Président des n^tats-Unis leur réponse à sa note du 19 décembre 1916 :
(( Nos buts de (luerre, disent les Puissances. alliées, te monde civilisé sait (jii'ils impliquent, de toute nécessité, et en première ligne, la restitution de la Belgique, de lu Serbie et du Monténégro et les dédommagements qui leur sont dus; l'évacuation des territoires envahis en France, en Russie, en Roumanie, avec de justes réparations; la réorganisation de l'Europe, garantie par un régime stable et fondée aussi bien sur le respect des nationalités et sur le droit à la pleine sécurité et à lu liber-té du développement économique que possèdent tous les peuples peiits et grands, que sur des conditions territoriales et des règlements nationaux propres à garantir les frontières terrestres et maritimes contre des attaques injustifiées ; la restitution des provinces ou territoires autrefois arrachés aux c4lliés par la force ou contre le vœu des populations; la libération des Italiens, des Slaves, des Roumains et des Tchécoslovaques de la domination étrangère ; rajjranchis-
- sèment 'des populations soumises à la sanglante tyrannie des Turcs; le rejet hors de l'Europe de l'Empire ottoman, décidément étranger à la civilisation occidentale. Les intentions de Sa Majesté l'Empereur de Russie à l'égard de la Pologne ont été clairement indiquées par la pi'oclamation qu'il
f 'vient d'adresser à ses armées ».
En lisant cette déclaration, si simple dans sa grandeur, ai modérée de ton dans son héroïque confiance, cil vibre dans sa largeur et sa générosité l'âme même de la France, tous les cœurs assoiffés de liberté et de droit, ont frémi d'espoir et de joie. — « Aujourd'hui, écrivait le vieux Palacky au lendemain du traité de Francfort, l'Allemagne entière se
ti aux pieds de Bismarck. Le moment arrivera Miiis doute où elle maudira celui qu'elle encense aujourd'hui ; ce moment, ce sera celui où il lui faudra restituer les cinq milliards avec les intérêts ». — La
grande voix libératrice qui, le 14 juillet 1789, avait annoncé l'émancipation des' peuples, se taisait depuis un demi-siècle ; un silence de mort pesait sur le monde, interrompu seulement par les sanglots des opprimés oq les cris désespérés des victimes. L'Europe n'était plus qu'un cimetière où erraient les hyènes qui 'déchiquetaient les cadavres. Aujourd'hui, l'aube rougit l'horizon, et la lumière d'un printemps joyeux illumine le ciel. La France est debout, plus jeune, plus belle, plus radieuse que jamais. Autour d'elle se pressent les Alliés, les nations de l'avenir, les annonciatrices de la délivrance. Aux appels de leur éclatante fanfare, les tombes s'ouvrent et les morts ressuscitent. Un monde nouveau commence, l'heure sonne, qu'avait prévue Comenius, où les chaînes tomberont et où les fils de l'hoinme s nnivont dans une même volonté de justice.
Nulle part, la proclamation du 10 janvier n'aura de retentissement plus profond que chez les Tchécoslovaques. Depuis trois siècles, l'implacable tyrannie d'une dynastie allemande les avait rayés de ia carte du monde. Leur langue était honnie, leurs héros flétris comme des rebelles et des traîtres, leurs intérêts étaient sacrifiés; leur nom même était proscrit. Pour les mieux asservir, on avait jeté en pâture les Slovaques à la superbe féroce des Magyars, tandis qu'on laissait aux Allemands de Cisleithanie le soin de germaniser les Tchèques.
Qu'ils n'y aient guère réussi, la guerre actuelle l'a prouvé. Obligés de servir une cause qu'ils abhorraient, réduits à l'état de mercenaires par la niaise politique et le séniïe orgueil d'une dynastie qui trahissait à la fois ses peuples et ses intérêts propres, les Tchèques ont plus d'une fois songé à l'insurrection. Dans l'état actuel des choses, une semblable folie n'aurait abouti qu'à un massacre. Ils avaient un rôle plus utile à jouer; par leur résistance dissimulée ou ouverte> ils ont désorganisé la monarchie; leurs soldats, au prix de lourdes pertes, ont aidé aux victoires des Russes. Ils ont aujourd'hui leur récompense.
Le royaume de Saint-Venceslas qui, en fait, avait cessé d'exister depuis la Montagne-Blanche, est publiquement reconnu par l'Europe. Les Alliés proclament
La Nation Tchèquç
leur intention de réunir dpns le même État tous les fils de la même patrie. Ils comptent sur eux pour les aider à surveiller les rancunes de l'Allemagne. Ils ont raison et ils ne sauraient trouver de gardiens plus vigilants et de combattants plus éprouvés. Depuis dix siècles, la Bohème forme au centre de l'Europe un bastion infranchissable contre lequel se 'sont brisés tous les assauts des hordes germaniques. Les descendants des Combattants de Dieu connaissent l'importance du poste que le monde civilisé entend leur confier; ils ne le rendront pas.
La libération des Tchécoslovaques à elle seule suppose et entraîne la dislocation de l'Autriche. L'expérience des dernières années a dissipé les illusions qui subsistaient encore ça et là sur les Habsbourgs. Ils sont prisonniers d'une idée, l'idée impériale, — et d'un peuple, le peuple allemand. Leur ambition,, qu'aucun désastre n'a découragée, les enchaîne au char des Hohenzollern. Plus leurs pertes seraient lourdes, plus leurs volontés de vengeance seraient implacables et leur dépendance de l'Allemagne complète. Qu'on se rappelle Napoléon. Il crut aussi possible une conversion des Habsbourgs : le résultat, ce fut le Congrès de Prague, où Metternich s'allia à Frédéric-Guillaume III. De semblables ♦ erreurs ne se recommencent pas.
L'avenir du prince que l'histoire nommera Charles le Posthume, puisque, quand il a pris le pouvoir, la Monarchie qu'il s'imagine gouverner était déjà morte et enterrée, nous intéresse aussi peu que possible. Une seule chose nous préoccupe, la paix future de l'Europe. Pour cela, il est indispensable qu'on sépare les puissances de proie qui sont, à des titres divers, responsables de la catastrophe qui désole le monde : l'Allemagne, la Hongrie, la Bulgarie et la Turquie.
La Turquie rejetée en Asie, la Bulgarie justement châtiée, il faut que la Bohême soit en libre communication avec les Yougoslaves affranchis. Ainsi, appuyée au nord sur la Pologne, avec sur ses derrières les forces immenses de la Russie régénérée et définitivement émancipée du joug allemand, elle poursuivra paisiblement le développement de ses richesses économiques qui sont immenses et par son existence seule, elle prouvera^ l'inanité des rêves pangermanistes.
Ces dernières semaines, quelques-uns de nos meilleurs amis avaient traversé des heures douloureuses d'inquiétude et de doute. Nous n'avons jamais connu, quant à nous, leurs tristesses. Nous avons une confiance indestructible dans la raison humaine et dans la force de l'évidence. Nous savions
que les Étèts de l'Entente maintiendraient les principes pour lesquels ils ont déjà accepté de terribles sacrifices : la libération des peuples et l'organisation de l'Europe nouvelle. A les abandonner, ils trahiraient leur propre cause et prépareraient aux générations futures un avenir de sang et de larmes.
En lisant la déclaration des Alhés, nos pensées se sont aussitôt tournées vers les volontaires tchèques qui sont tombés pour notre cause, vers tous ceux aussi qui étaient la chair de notre chair, et qui ont donné leur vie pour affranchir le monde d'un régime d'oppression et de barbarie. Ils ont été les victimes héroïques dont le sacrifice était nécessaire pour racheter les fautes des générations passées. Notre tristesse est infinie en pensant que nous ne pouvons pas les associer à notre victoire. Du moins, suivant la sublime expression du poète, ils auront pour les bercer dans leurs tombes la voix des nations entières qui vivent, parce qu'ils sont morts.
Quant à nous, nous espérons rester jusqu'au bout dignes de l'exemple qu'ils nous ont donné. Nous ne nous dissimulons pas que nous avons encore devant nous une longue et dure étape. Nous fêtons aujourd'hui une magnifique victoire morale ; elle ne nous inspire aucune vaine confiance, mais elle redouble notre ardeur. Nous croyons avoir fait notre devoir complet pendant les heures sombres, à des instants tragiques où le rayon de l'espérance se perdait au milieu de nuages sanglants. Quoi que l'avenir exige de nous, nous sommes prêts, maintenant que nous apercevons la victoire. ,
Les Alliés ont réservé une place d'honneur à la Bohême entre la Serbie et la Belgique ; ils l'ont élevée au rang de notre alliée. Le peuple tchécoslovaque fera tout pour prouver qu'il comprend l'honneur qui lui a été fait et qu'il le mérite.
La Rédaction
Nota.- — La difficulté des communications ne nous a pas permis de recevoir à temps des nouvelles de notre ami, M. Masaryk, (( l'illustre proscrit qui dirige la propagande tchécoslovaque à Londres.»
Nous sommes heureux du moins de reproduire l'interview qu'a publiée le Matin dans son numéro du 14 janvier; il prouve que tous les Tchécoslovaques sont unis dans le même sentiment de joie et de reconnaissance :
(( Je suis extrêmement heureux des termes de la note des Alliés au président Wilson. J'en suis heureux, non pas seulement au point de vue national, rawis aussi au point de vue plus large de l'Europe en voyant que les droits de l'humanité et de la civilisation y sont aussi solennellement reconnus par les puissances alliées.
» L'idée maîtresse de la note est la proclamation de
l'Européen unité organique. Elle demande la sécurité et la réorganisation de l'Europe. Cette réorganisation implique logiquement non seulement la restauration des pays occupés par les puissances centrales, mais surtout des changements dans les groupements territoriaux.
» Les Alliés protestent avec une très grande énergie contre l'esprit d'agression, non seulement de l'Allemagne, mais aussi de l'Autriche. Ils savent bien naturellement que le militarisme et l'impérialisme de la Prusse et de l'Autriche ne seront pas modifiés par cette leçon de morale, mais en imposant des changements politiques à ces deux empires.
'» Le note aura aussi une grande portée en raison de ce que le principe des nationalités y est reconnu comme principe international par l'accord des Alliés. II n'est que juste de faire remarquer que dans sa note le président 'Wilson, lui aussi, reconnaît ce principe...
» La Turquie doit être repoussée hors d'Eurbpe au nom de la civilisation. La chute de l'Autriche co'incidera avec celle de la Turquie. Dès 1866, M. Mazzini déclarait que ces deux anomalies anlinationales tomberaient ensemble.
L'Autriche a été constituée comme barrière contre la Turquie. La disparition de la Turquie implique donc le démembrement de l'Autriche-Hongrie.
» Je suis, pour ma part, naturellement reconnaissant aux Alliés de leur promesse de libérer notre nation tchécoslovaque. Il y a des indications que le gouvernement français a joué un rôle prédominant dans cette question slave. Je ne suis pas qualifié pour exprimer une opinion sur les détails des termes de la note, mais je me réjouis du fait que le programme politique des Alliés est un plan de reconstruction de la politique créatrice, et en cela je crois distinguer la main de la France. »