FRANÇOIS-JOSEPH I" ET LES TCHÉCOSLOVAQUES
Les Magyars s'opposèrent au compromis tchèque et à la reconnaissance des droits de la nation tchèque. Et des influences {)lus fortes encore sont intervenues. Le 11 juillet 1871 l'empereur d'Allemagne Guillaume a rendu visite à François-Joseph à Lschl ; le ministre des affaires étrangères, M. Beust, était présent, et il se rencontra aussi avec Hismarck à Salzbourg les 6-8 septembre, quand les deux ' mpereurs se réunirent de nouveau.
C'est à ce moment que l'empereur d'Allemagne est lervenu dans la politique intérieure de l'Autriche, comme ust l'a révi^'lé un mois plus tard dans un mémorandum envoyée François-Joseph. L'empereur d'Allemagne protesta cuntre l'action de Hohenvvart en faveur des Tchèques, en faisant connaître à François-Joseph, qu'il désirait ardemtntnt que tes sujets allemands- autrichiens soient satisjaits et '/u'il ni' coudrait pas être mis dans une situation difficile par leur mécontentement. En outre, l'empereur d'Allemagne recommandait h François-Joseph d'agir avec toute la prudence nécessaire envers la population allemande dé V Autriche. C'est sous cette influence que le compromis tchèque de 1871, qu'on appelle aussi « les articles fondamentaux » Al- la Constitution de Bohême, a échoué.
L'empereur, à la suite de ces événements, refusa d'accepter le projet des articles fondamentaux votés à Prague et invita de nouveau les Tchèques à entrer dans le Parlement de 'Vienne.
Les Tchèques, déçus une fois de plus, manifestèrent leur fureur. Après de telles espérances, après la quatrième promesse solennelle de l'empereur, c'était un outrage qui leur était fait. La Diète de Prague refusa d'obéir à l'irlvitation de l'empereur et prépare une opposition plus forte encore, gênant plus que jamais le Parlement central de 'Vienne en refusant d'y siéger.
L'ère des persécutions recommença. Le Gouvernement de Guersperg a tout fait pour faire sentir aux Tchèques la dureté de son poing. On envoya à Prague le général Koller qui sévit en Bohème comme en pays conquis. C'était la fin de toute cette époque mouvementée, fin bien triste et bien malheureuse pour les Tchèques.
En 1876, Palacky mourut, et la résistance passive des Tchèques commence à faiblir. En 1879 ils sont enfin vaincus : les nécessités de la vie pratique les forcent à entrer, après seize années de luttes acharnées contre 'Vienne et contre l'empereur, dans le Parlement central.
Ils y entrent après avoir déclaré qu'ils ne renoncent pas pour cela aux anciens droits constitutionnels de la Bohême, et cette déclaration est renouvelée encore aujourd'hui par chaque député tchèque qui entre dans le Parlement de Vienne.
Mais toutes ces luttes, qm finirent par une défaite des Tchèques laissèrent. dans leurs cœurs une rancune profonde contre l'empereur. Ils ne purent jamais oublier ses promesses réitérées, mais jamais réalisées, leurs espérances déçues, bien que provoquées par ses paroles, alors qu'ils avaient toujours manifesté leur loyauté, croyant à la sincérité des paroles du souverain. Et ils ne purent jamais oublier qu'après leur déception, quand ils voulurent protseter, on commença un régime de terreur des plus abject, où les meilleurs fils de la nation payèrent de leur yie le crime d'avoir pris au sérieux les déclarations de l'empereur.
Tels sont au fond les sentiments de tous les Tchèques envers l'empereur à partir de 1879.
Plus tard la politique de l'Empereur reste la même. Le parti 'Vieux-Tchèque, las de la politique de résistance passive, commence une politique active, opportuniste. La nation tchèque s'en émeut et remplace les "Vieux-Tchèques par les Jeunes-Tchèques, d'une manière tellement brusque,, qu'on n'en a pas d'autre exemple dans l'histoire politique: En deux ans, 1890-1891, le parti qui était jusque là tout-puissant disparut complètement et les Jeunes-Tchèques menés par Grégr, Herold, Kaizl, Masaryk, Kramâi' entrent au Parlement de Vienne.
Ils recommencent la lutte en passant successivement de l'opposition à l'obstruction.
L'empereur, qui voyait avec joie les Vieux-Tchèques commencer une politique plus opportuniste et plus tranquille, selaissa entraîner .après la victoiredu nouveau parti, à prononcer des paroles offensantes contre notre représentation nationale. En parlant des députés Jeunes-Tchèques
il les traitait de {{ société toute particulière » — d'un ton qui signifiait gens bas, peu cultivés et grossiers.
Toute la nation considéra ces paroles comme un outrage et, jusqu'à aujourd'hui personne n'a pu oublier en Bohême cette manifestation de l'empereur.
Et le reste de son règne n'a pu lui concilier les Tchèques. En 1895, il se résigna, devant leur obstruction, à confier le gouvernement à Badeni et à leur donner quelques concessions concernant l'emploi de leur langue en Bohème.
Mais quand les Allemands commencèrent à protester, il fit ce qu'il avait fait après ses anciennes promesses : il retira les règlements publiés en faveur des Tchèques ; et quand ceux-ci manifestèrent leur mécontentement, il déchaîna contre eux sa police, fit déclarer l'état de siège à Prague, et intenta des procès retentissants. Ainsi après la chute de Badeni une époque de terreur commença de nouveau en Bohême. C'étaitdu reste la Iraditionen Autriche.
A partir de 1897, tous les ministères furent contre les Tchèques. Gautsch, Thun, Clary et Wittek, puis Kœrber et de nouveau Gautsch, tous ces ministères ne vivaient — comme on le sait — qu'entre l'obstruction tchèque et l'obstruction allemande. Çà et là, les Tchèques réussirent à arracher quelque concession, mais jamais ils n'ont pu être satisfaits.
Finalement ils réussirent à placer deux de leurs députés dans les ministères Beck (1907) et Bierneth, mais cela n'a nullement donné satisfaction à leurs revendications nationales concernant les droits historiques à l'indépendance, formulés depuis longtemps et consacrés par les luttes de quarante années.
L'empereur leur apparaissait toujours comme l'homme qui n'a jamais réussi à avoir sa propre opinion, une idée arrêtée et définitive sur ce qui devait être fait. Il était excessivement impopulaire parce qu'on ne pouvait oublier ce qu'il avait fait à la nation tchèque, et on ne pouvait non plus lui pardonner de n'avoir pas tenu ses promesses. Mais ce qui a blessé le plus les Tchèques, c'est le dédain qu'il manifestait pour eux et son incompréhension absolue de leur idéal, de leurs aspirations, de leurs traditions historiques et de leurs souvenirs nationaux.
Pour les Tchèques c'était un étranger, et un étranger hostile, qui leur aviat fait du mal, qui ne les avait jamais reconnus et qui exigeait d'eux brutalement et la soumission et l'oubli de tout leur passé !
Ajoutons encore que les Tchèques le détestaient aussi à cause de sa vie privée, à cause de sa conduite envers sa famille, à cause de sa dureté de cœur tout à fait inhumaine et à cause des tendances générales de la cour de Vienne, et nous aurons le tableau complet de ce qu'était l'empereur François-Joseph î*"" pour les "Tchèques.
Dans l'histoire nationale des Tchèques on ne trouvera pas dans l'avenir un seul mot favorable à François-Joseph. On lui contestera même ce fait que c'est sous son règne que les Tchèques sont devenus une nation riche, puissante, instruite et pleinement développée. On dira que ce n'est pas à cause de lui, mais malgré lui et contre luique les Tchèques ont réussi à atteindre un si haut degré de développement.
Et on aura raison — on pourrait invoquer de» centaines d'exemples pour le prouver : les luttes des Tchèques pour
les droits des écoles et l'emploi de leur langue, l'exploitation économique des Pays-Tchèques, la politique concernant les voies de communications, la politique avec les Magyars, etc.
En résumé, les Tchèques n'ont que des reproches et que des récriminations à faire contre lui.
Et quand ils pensent à la fin de son règne, à la guerre qu'il. a provoquée, à l'abdication honteuse en faveur de la Prusse contre laquelle les Tchèques travaillaient avec acharnement depuis soixante années, ils ne peuvent avoir dans leurs bouches que des malédictions.
Et c'est ce sentiment de haine qui domine aujourd'hui dans tous les pays tchèques, à l'égard de l'empereur François-Joseph. E. Benes.
Un document intéressant
Dans le Journalde Genève du 19 novembre 1916, M. Albert Bonnard a publié un article du plus haut intérêt au.ssi bien pour nous, que pour les pays alliés. Il se .souvient de la proclamation, faite au peuple tchèque lors de l'occupation de Prague en 1866 par les armées prusiennes, qui reconnaît les anciens droits historiques de la Bohême. 11 faut citer en entier quelques passages de l'article de M. Albert Bonnard :
«Ainsi en 1866, Bismarck décida de faire la guerre à l'Autriche pour la chasser de la Confédération germanique et de forger «par le fer et parle feu» une Allemagne aux ordres des HohenzoUern, où leurs rivaux les H absbourgs, n'auraient plus rien à dire. Il trouva moyen, cela va sans dire, de protendre que c'était l'Autriche qui avait commencé, allégation dont ses propres Pensées et Souvenirs font bonne justice-. L'armée prussienne l'emporta dans une rapide et brillante campagne. Elle occupa Prague le 8 juillet et, ce jour-là, le « haut commandement prussien » adressait aux Tchèques la proclamation suivante:
Aux habitants du glorieux royaume de Bohème !
Par suite de la guerre déchaînée, malgré nous, par l'Autriche-Hongrie, nous mettons le pied sur le sol de cotre patrie non pas en ennemis, mais avec le plein respect de vos droits historiques et nationaux.
Nous venons offrir à tous les habitants, sans distinction de rang, de confession ou de nationalité, nonpcs la guerre avec ses ravages, mais une amitié pleine d'égards. Ne vous laisse: point persuader par nqs ennemis et calomniateurs que nous avons imposé la guerre présente à cause de nos désirs de conquête. C'est l'Autriche qui nous a forcé à accepter le combat, car elle a voulu nous attaquer à l'improviste de concert avec les autres gouvernements allemands ; mais nous, au contraire, nous ne ferons rien pour nous opposer à votre juste désir d'indépendance et de libre épanouissement national
Nous abandonnons le reste en pleine confiance à Dieu Tout Puissant. Si notre juste cause est victorieuse, le moment viendra peut être de nouveau où les habitants de la Bohême et de la Moravie pourront disposer librement de leur sort. Une étoile plus heureuse éclairera cette guerre et fondera votre bonheur pour toujours. •
Haut commandement prussien.
Ce n'était pas encore la Pologne, c'était la Bohême, que le cabinet de Berlin, libérateur des peuples, voulait sauver, non pas du despotisme russe, mais du despotisme autrichien...
Il faut rendre aux Tchèques cette justice qu'ils ne se laissèrent pas prendre à ces promesses. Certes ils avaient lieu de se plaindre. Depuis la bataille de la Montagne blanche une persécution religieuse et politique intense étouffait dan§ leur malheureux pays toute velléité de réveil national. La langue allemande était partout imposée et même à l'ancienne Université de Prague, l'Université de Jean Huss, la langue du pays était proscrite.
Pourtant, les Tchèques ne tombèrent pas dans le panneau prussien et refusèrent d'accueillir en libérateurs ces vainqueurs de Sadova dont ils connaissaient bien les traditions et les tendances. »
Et M. Bonnard, en faisant justice aux procédés militaires des Pru.ssiens, fait voir aussi que ce n'est l'amour de l'Autriche, mais la crainte des Danaos dona ferentes qui poussa les Tchèques à refuser de se prêter -aux manœuvres prussiennes. Il .ittire l'attention des Polonais sur ces événements histariques, pour qu'ils ne se laissent pas prendre au piège et ne s'abandonnent pas avec trop grande confiance aux déclarations des Empires Centraux, du 4 novembre 191(!. Après la paix, en effet. Berlin et Vienne se mirent d'accord et les deux gouvernements trahirent les tchèques, les sacrifiant tous les deux à leurs odieuses machinations politiques.
On sait, d'ailleurs que les Polonais se sont rendu parfaitement compte de la valeur des promesses des généraux allemands, l'our les Tchécoslovaques là proclamation des Prussiens ne manque pas non plus d'intérêt.
En 1866, c'étaient les Prussiens eux-mêmes, nos pires ennemis, qui ne craignaient pas de reconnaître les droits historiques du royaume de Bohême. Sans avoir à se soucier d'aucune combinaison diplomatiiiue ou politique, sans être arrêtés par aucune considération de tactique politique bonne ou mauvaise, ils ont reconnu que la question tchèque rextait toujours une quention internationale ei ils ont compris qu't'lle le serait do plus en plus.
Jl convient aussi de se rendre compte de I habileté prussienne : les Prussiens savent partout et toujours exploiter Vs forces invisibles, dont parlait si justement M. Chéradame, lans ces derniers temps. Les souvenirs historiques de la iJohême sont une de ces forces invisibles. Jusqu'à présent les Alliés n'ont pas su les exploiter.
D'autre part, il est juste de considérer qu'en 1866, la r/uestion tchèque acait effectivement un caractère interna- 'ional; aujourd'hui on n'ose pas encore lui donner publiquement ce caractère.
Va il n'y aurait pourtant rien de plus facile que de le lui rendre. Légalement la Bohême n'a jamais perdu son caractère d'État indépendant. Encore en 1871, l'empereur François Joseph I''' a reconnu, une fois de plus, cette indépendance. On n'a pas consulté la Bohême pour déclarer la guerre actuelle ; et c'est tout à fait contre sa volonté qu'elle y fut entraînée. Kilo ne se considère pas et no peut se considérer en étal de guerre avec les Alliés.
Tout cela, ce sont des faits indiscutables, ce sont en même temps des constatations juridiques d'une importance
théorique considérable : mais elles auraient une importance pratique et des conséquences insoupçonnées, si les Alliés consentaient seulement à faire ces constatations publipubliquement.
La Bohême juridiquement n'a jamais renoncé à ses droits historiques d'État.
Ces droits lui ont été reconnus par les Prussiens en 1866.
Ces droits lui ont été reconnus par l'empereur François- Joseph en 1871.
Ces droits sont aujourd'hui foulés aux pieds par les persécutions des Tchèq^ues, par la germanisation de la Bohême, par les coups d'État qui se sont succédés depuis le commencement de la guerre, et qui, préparés à Vienne sous l'impulsion de Berlin, sont destinés à détruire définitivement la résistance des Tchèques.
Au moment où, dans les pays Alliés, on parle des buts de la guerre, il était bon de citer un article aussi intéressant et aussi opportun que celui de M. Albert Bonnard.
BIBLIOGRAPHIE
Maurus Rev.4i : Das Endziel des Weltkrieges:- Englands Aussclialtung aus Europa (1916 Berlin — Puttkammer et Mûhlbrecht).
Maurus Rêvai, politicien magyar, a écrit un livre qui s'intitule : Le but de la guerre. Il y a consacré un chapitre aux relations de l'Allemagne et .des pays magyars, et il combat cette idée que les magyars ne sont pas fidèles à l'Allemagne. C'est là, en efïet, l'opinion d'un journaliste du Morning Post qui se permet de dire, d'après des souvenirs tout personnels, que l'enthousiasme magyar en faveur de l'Allemagne n'est pas digne d'être remarqué et que, par exemple, le chant en langue allemande est interdit à l'opéra de Budapest. Pourtant, dit Maurus Revar, si on se rappelle les quelques malentendus du passé, il est nécessaire ausi de faire mention de l'opinion de Bismark qui jugeait que l'alliance n'aurait quelque utilité que s'il pouvait s'appuyer sur un état national magyar puissant. Et c'est aussi la conviction que le Kaiser a manifestée dans son fameux discours d'Ofner.
Les Magyars' sont convaincus que l'Allemagne se sera rendu compte, dans la présente guerre, « qu'elle ne devait pas seulement intervenir dans leurs affaires, mais qu'elle devait les aider activement à bâtir un état national, car plus il y aura de magyars, plus il y aura de membres utiles dans l'alliance "pour sauvegarder la paix européenne. )) Il n'y aura là aucune difficulté car le peuple magyar n'a aucune antipathie contre le peuple allemand. Et Maurus Rêvai continue en ces termes : « L'Angleterre, même vaincue, ne manquera pas de voir un certain avantage dans le fait que la France sera affaiblie et vidée, la Russie brisée et mutilée, l'Italie détruite et couverte de honte. Ce serait un succès pour elle d'aliéner la monarchie austro-hongroise à l'Allemagne, de brouiller les deux empires et de leur créer des difficultés, de mettre enfin des obstacles considérables à l'accomplissementdeleur mission dans l'Est... L'Angleterre, plus que jamais, se doit d'achever l'œuvre déjà commencée
avant la guerre : desserrer les liens qui retiennent ensemble les deux Puissances centrales. Tel est le but des articles du Morning Post. Mais ce but est loin d'être atteint. Avant la guerre il n'y avait dans l'alliance qu'une combinaison politique, mais aujourd'hui on s'aperçoit que ^es deux puissances dépendent l'une de l'autre, que le sentiment de la communauté de» intérêts est plus fort qu'un traité; que l'alliance des Austro-Hongrois avec les Allemands a autant d^importance pour les premiers que pour les seconds. C'est grâce à cçtte alliance que lés deux empires sont en sécurité et restent au rvng de grandes puissances. »
El quelle est donc la mission dont parle Maurus Rêvai, des Germanos-Magyars dans l'Est? C'est de dominer les Balkans, l'Asie Mineure et l'Egypte et de réaliser le gigantesque projet du chemin de fer Berlin-Constantinople, Bagdad-Constanlinople-Le Caire. Les Magyars sontd'accord avec les Allemands à ce sujet. Maurus Rêvai afBrme que la discorde germano-magyare est un mythe (|ui ne trouve créance que dans les esprits qui ne se sont pas donné la peine de découvrir la pensée et les sentiments Magyars. Il sembh que l'idée de l'opposition des magyars à 'Vienne et à Berlin empoisonne encore les esprits. C'est l'élément magyar qui domine en ce moment dans la Monarchie et le premier ministre hongrois, le comte Tisza, dirige les affaires en accord parfait avec Berlin ; s'il y eut jadis des malentendus, ils sont aujourd'hui pleinement dissipés et les deux peuples s'entendent fort bien. Les Magyars ont besoin de Berlin pour assurer leur hégémonie sur les peuples non-magyars : Slovaques, Serbes, Croates, Roumains qui ont la majorité en Hongrie ; les Magyars ont besoin de Berlin pour s'assurer le contrôle sur les Balkans. De même, Berlin a besoin des Magyars pour jeter à bas les non-Magyars de Hongrie révoltés et pour atteindre, à travers les Balkans, la Turquie, l'Asie Mineure et l'Egypte. Ce sont là d'excellents partenaires, en complète harmonie. Maurus Rêvai nous le répète encore : il n'y aura jamais entre Allemands et Magyars de cause de discorde puisque leurs intérêts sont identiques.
C'est ainsi que les journaux qui répandent en Angleterre l'idée d'un antagonisme entre Magyars et Allemands reçoivent un blâme formel du politicien magyar Maurus Rêvai. S. O.
The New Europe (Reçue hebdomadaire, Constable çt C« Ltd., Londres).
Ces derniers temps, nous pouvons constater avec satisfaction combien le public anglais a changé d'idées dans quantité de questions qui nous intéressent directement. Ainsi commence-t-on, en Angleterre, à publier des critiques sévères contre l'Autriche-Hongrie et les Magyars, à se rendre compte du véritable rôle de François-Joseph, du régime de terreur qui règne en Autriche, etc. U est évident aussi que l'on commence à comprendre et à discuter séiieusement et avec intelligence le problème sur lequel nous n'avons pas cessé, depuis le début de la guerre, d'attirer l'attention : le problème de l'Europe Centrale.
En Angleterre, on n'avait pas étudié assez, jusqu'à présent, les questions concernant l'Autriche-Hongrie proprement dite, la Roumanie, la Pologne dans ses rapports avec l'Autriche-Hongrie, etc. Mais aujourd'hui nous pou-
vons recueillir autant de preuves que nous voulons d'une nouvelle tendance : on recherche désormais des remèdes à la situation actuelle. La revue A^ew Europe, fondée tout récemment et publiée à Londres, en est le représentant le plus remarquable. Son programme est d'étudier à fond toutes les questions et tous les problèmes que la guerre pose, de chercher leur solution et de montrer quelle doit être l'Europe nouvelle, après la guerre. D'après les cinq premiers numéros, nous voyons que la revue s'est dressé un programme des questions à étudier : le pangermanisme,la Russie, les Yougoslaves, la Bohême et l'Autriche, l'Italie et ses rapports avec les Yougoslaves, la Roumanie et la Hongrie, la Pologne et la Russie, etc. Le but qu'elle poursuit avec méthode est d'établir, au moyen d'une série d'articles, d'informations, d'études, les conditions exactes de la paix future.
La revue se présente comme un essai sérieux et important déconsidérer la guerre actuelle sous un aspectmondial, d'envisager toutes les questions de la politique internationale dans leur largeur et dans leurs rapports les uns avec les autres. Elle peut devenir ainsi une véritable encyclopédie àe la politique internationale de la grande guarre. C'est ce qui ressort de tous les articles publiés jusqu'à présent. Les questions d'Autriche-Hongrie et de Bohême y sont traitées avec une louable attention. Mais ce qui donne avant tout confiance absolue en cette œuvre, ce sont les noms des collaborateurs dont la revue s'est assuré le concours et dont nous pouvons mentionner nos amis MM. Steed, Seton- Watson, Evans, Hyndman, Denis, Eisenmann, Chéradame, Tardieu, Boutronx, Destrée, le professeur Masaryk, etc.
La revue parait une fois par semaine. Elle est rédigée avec soin. Elle est le symptôme d'une nouvelle orientation de l'opinion anglaise et contribuera vaillamment à notre œuvre commune.
MEMOIRES et DOCUMENTS
Un article du Temps. — Dans les manifestations de la presse française en faveur de la cause tchèque, peu d'articles ont "nieux mérité l'approbation de l'Entente et ont exprimé le vrai point de vue, avec autant de force, autant de clarté et de décision, que l'article du Temps du 3 janvier 1917. L'auteur a résumé toute la. question tchèque dans quelques passages qui méritent d'être retenus ; l'article est tellement important qu'il restera à jamais un document précieux pour nous. Nous sommes heureux de pouvoir le citer en entier:
La Bohême et l'Entente
En dénonçant l'hypocrisie de la prétendue ouverture de paix formulée par l'Allemagne, on a justement indiqué que la politique intérieure y devait être pour quelque chose. Cela est vrai de l'Allemagne. C'est encore plus vrai de l'Autriche. Pour s'en assurer, il sufBt de considérer le parti que le comte Clam Martinic essaye présentement d'en tirer, sur un terrain d'importance capitale, pour le règlement amiable du problème tchèque.
On parle peu de la Bohême dans la presse alliée : c'est un tort, tort qui ne vient point des intentions, mais' des circon-
stances — tort tout de même, parce que la Bohême souffre atrocement depuis deux ans et qu'elle a besoin de réconfort. On parle peu de la Bohème parce tout le monde est d'accord sur ses droits et sur ses espérances ; parce que, dans chacun des pays allies, on estime que la victoire devra rendre L'indépendance à cette vigoureuse nation qui, sous la Lotte allemande, a donné dans l'ordre économique et intellectuel, de si belles preuves de vitalité. Tant de questions litigieuses sollicitent les commentaires qu'on néglige celles qui vont de soi. Encorauncoup, c'est là une erreur: car l'Allemagne ne néglige rien.
De|iuis le début de la guerre, la Bohême est soumise à un régime, qui, avec quelques raffinemonis de « Kultur ». rappelle celui que les Turcs infligent à l'Arménie. Arresta tions arbitraires, jugements truqués, exécutions sommaires, presse bâillonnée, rien ne manque au tableau. Les chefs nationaux sont tous en prison. Ceux qui ont pu passer la frontière, comme Masaryk ou Benes, sont frappés dans leurs filles ou dans leurs femmes. Le.s régiments tchèques, suspects de tiédeur pangermaniste, ont été décimés. Les procès de haute trahison, à la mode de M. Friedjung, mettent les tribunaux sur les dents. Les dénonciations, les faux, les provocations, qui constituent les moyens courants de la justice autrichienne — si l'on ose s'exprimer ainsi, — se sont succédés pendant trente mois avec une méthode implacable. Les Tchèques n'ont pas cédé. Ils sont fermes : \ mais ils sont épuisés.
C'est le moment qu'on juge favorable à la manœuvre subtile dont le comte ClamMartinic vient de prendre la direction. Tout d'un coup, le décor change — le décor seul — et l'on proclame que le nouvel empereur nedéfèiera pas aux sommations antitchèques du radicalisme allemand. Pour convaincre les hésitants, voici des noms qui, malgré les désertions morales qui les marquent, sonnent familièrement à leurs oreilles: ClamMartinic, Czernin. On ne réglera pas le conflit tchéco-allemand contre les Tchèques ni sans eux. On n'imposera pas la langue allemande. On fera des concessions. Mais, pour cela, il faut que les Tchèques désarment et se rallient. Il faut qu'ils justifient les promesses souscrites. Faute de quoi, rien n'est signé : on prend les mêmes et on recommence.
C'est ici qu'intervient, avec la carte de guerre, la carte de paix. D'un côté, on montre la Roumanie envahie; de l'autre, le simili-rameau d'olivier du chancelier. D'un côté, on affirme la victoire allemande; de l'autre, on présente l'avantageuse silhouette du vainqueur offrant le pardon, l'oute la note de novembre est contenue dans cette double opération. Or cette double opération est exactement celle que poursuit en Bohême le Ministère Clam Martinic. Aux l'chèques persécutés, usés, décimés, il dit : a 'Venez à nous, car nous sommes la victoire et nous sommes la paix. » Aux Tchèques, dont nous ne parlons jamais, nous, les alliés, parce que nous sommes tous d'accord pour placer leurs libertés sur la liste de nos buts de guerre, il dit: « Votre sort est en vos mains : nous allons, si vous vous y prêtez, vous faire une indépendance dans le style polonais, très préférable aux engagements imprécis des puissances de l'Entente. Si vous ne vous y prêtez pas, les cours martiales »ont toujours là.
Il faut dénoncer cette manœuvre qui s'étale dans la con-
stitution du nouveau cabinet autrichien ; qui répond à une évolution visible de la presse allemande ; qui se complète de la mytériéuse mission confiée-en Suisse au comte Goluchowski. On ne croit plus à Berlin à la réalisation des rêves de 1914. Le germanisme intégral n'est plus possible : mais les morceaux en seront bons. Au lieu d'annexer la Pologne russe à la Prusse et à l'Autriche, ou la camouflera en royaume. Au lieu de livrer les Tchèques aux Allemands, on les maquillera en éléinent autonome du pluralisme habsb'ourgeois. On proclamera devant l'ennemi et devant les neutres qu'on respecte les nationalités, et le Mitteleuropa n'en sera pas moins constitué. C'est ce que M. Chéradame appelait un jour « le coup de la partie nulle ». Est-il besoin d'insister pour démontrer que la partie nulle ainsi comprise serait une victoire allemande ?
Voilà le piège: pour n'y pas tomber, que faut-il ? Il faut d'abord que les Tchèques continuent à voir clair dans leurs propres affaires ; qu'il maintiennent, sans égards aux combinaisons des socialistes d'une part, des catholiques de l'autre, l'unité de leur club politique; qu'ils retiennent surtout que, pour eux, la crainte de l'Autriche, même travestie en donatrice, est le commencement de la sagiisse. Mais il faut aussi que, dans leurs dures épreuves, nous leur apportions le concours d'une parole claire; que nous disions tout haut ce que nous pensons tout bas, et que, puisque nous sommes résolus à faire la Bohême libre, nous ne donnions pas à notre résolution la forme d'un sousentendu, il faut, en un mot, que nous ayons le courage de nos amitiés et de nos idées et qu'à ce peuple qui souffre, à ce peuple qu'on essaye de duper en se servant de ses souffrances, nous criions de loin : « Attendez-nous ! Nous arrivons, ne faiblissez pas ! n
Le problème tchèque, le voilà, dégagé des complications de partis, que l'Allemagne seule est intéressée à entretenir. Ce problème, nous pouvons et nous voulons le résoudre suivant l'idéal même des Tchèques. Il reste à extérioriser nôtre volonté et à ne pas garder nos décisions pour l'usage interne. Ce progrès nécessaire est un progrès réalisable.
Deux Documents. ^- Le comte ClamMartinic a choisi une curieuse tactique pour, rallier comme il espérait, les Tchèques à l'Autriche. Tandis que ses prédécesseurs n'osaient pas parler en public des actes de trahison commis par les Tchèques au cours de la guerre, le nouveau chef du cabinet a décidé de dire enfin à haute voix la Vérité, connue d'ailleurs par tout le monde, mais en même temps de disculper le gros de la nation, pour laisser aux chefs tchèques qui ne se sont pas encore compromis, le chemin ouvert à une politique austrophile.
C'est cette considération qui lui a inspiré deux curieux documents qui constituent un témoignage des plus authentiques sur l'attitude du peuple tchèque dans cette guerre et aussi sur le désir éprouvé par l'Autriche, après vingt neuf mois de guerre de se concilier un peuple sans lequel la monarchie ne peut pas subsister.
Le premier des deux documents est la résolution proposée le 8 décembre par le comte Clam-Martinic dans le comité d'élection du parti des grands propriétaires de
Bohème, par laquelle il voulait s'ouvrir le chemin du pouvoir et préparer le terrain à sa mission. Dans ce document, qui d'ailleurs ne fut approuvé que par une minorité du parti dont il a provoqué la session, on lit entre autres choses :
« Au cours de cette guerre nous avons vu avec un profond sentiment de douleur que les menées subversives poursuivies depuis de longues années par des éléments hostiles à l'État, ont réussi à refroidir chez le peuple tchèque les sentiments sacrés du devoir envers l'État et de l'honneur militaire. Tout le monde le sait, tout le monde le dit et les ennemis du peuple tchèque l'enregistrent avec la plus grande précision; certaines formations militaires originaires des contrées tchèques ont failli à leur devoir sur les champs de bataille, en dépit de la tradition glorieuse des anciens et célèbres régiments tchèques. Aussi en arrière du front, les agitations criminelles ont porté leurs fruits ; de même, une partie de la presse tchèque, e-t surtout dans les premiers mois delà guerre, ne s'est pas tenue une conduite digne d'un patriotisme sincère ».
« Mais on doit malgré tout constater avec satisfaction, qu'à ce point de vue, depuis un certain temps, une améliortition réconfortante s'est produite, et certes ce serait une grosse ingratitude de ne pas reconnaître avec une fierté justifiée que d'autres soldats tchèques se sont bien battus dans les rangs de notre vaillante armée, ont donné leur sang pour la patrie, montrant ainsi que la nation toute entière ne s'est pas compromise par cette conduite hostile à la monarchie. »
La tendance de cette exlraordinuire manifestation, faite deconcert, paraît-il, avec l'empereur, estclaire: les Tchèques n'ont qu'à se repentir, pour obtenir l'oubli de leur trahison et gagner la clémence du nouvel empereur, qui, en offrant la paix aux alliés, n'en est pas moins enclin à offrir un rétablissement du statu quo à l'intérieur aux Tchèques.
L'autre document est plus significatif encore; on ne peut le lire sans se rappeler l'époque du moyen âge dans toute sa beauté: l'inquisition, la justice arbitraire, fantaisiste et inique. Le comte Clam-Martinic se rendit compte qu'il fallait enfin liquider le pro'cès Kramàf qui, au lieu d'avoir été un bon moyen de chantage contre les Tchèques, avait fini par discréditer la monarchie dans le monde entier. Le nouveau premier proposa donc à l'empereur de gracier les quatre condamnés : La peine de docteur Kramàf fut commuée en quinze ans, celle de Rasin en dix ans et celle des publicistes Gervinka et Zamazal en six ans de travaux forcés. De plus, les deux députés Kramâi' et Rasin furent déchus de leur ipandat parlementaire. Il va sans dire, que ce geste môgnanime w de l'empereur, ne devait pas être seulement platonique et qu'on entendait en tirer un bon parti.
Clam -Martinic a donc fait rédiger un communiqué officiel qui résume les motifs de la sentence, qui flétrit l'abjecte trahison dos Tchèques à l'armée et à l'étranger, et qui finit comme la résolution que nous avons citée plus haut : Ijd peuple tchèque b est pas corrompu tout entier, ses chefs ont encore le temps de lui faire donner l'absolution de la mère Autriche-Hongrie.
C'est ainsi que, pour la première fois, on eut connaissance officielle du monstrueux jugement prononcé contre Kramâi'.
« Il a été prouvé, afirme la sentence, que le docteur Kramàf, chef du mouvement russophile en Bohême, a travaillé avant et aussi pendant la guerre contre son propre Etat, en collaborant sciemment avec les partisans de la dissolution de la monarchie. Dans les États ennemis aussi bien que dans les pays neutres une vaste propagande a été entreprise. Elle travaillée la création d'un État tchèque indépendant de l'Autriche-lfongrie et elle emploie tous les moyens: journaux, proclamations, organisation decongrès, enrôlement de légions de volontaires en France, en Russie, en Angleterre. l'armi les hommes qui se sont mis à la tète de cette propagande, se trouvent les députés Masaryk et Diirich et l'ancien rédacteur de l'organe du docteur Kramài", le lieutenant déserteur M. Pavlù. »
La sentence considère aussi comme un fait établi que longtempsdéjà avantla guerre, plusieurs hommes politiques tchèques et surtout le docteur Krâmai' ont inauguré, sous l'enseigne du néoslavisme, le mouvement qui visait et préparait le détachement des territoires tchèques et slovaques de la monarchie. Le conseil de guerre est convaincu que c'est' dans ce mouvement qu'il faut chercher la cause principale de toutes les trahisons militaires et politiques perpétrées par les Tchèques et les Slovaques à l'intérieur et à l'extérieur. C'est aussi par les menées des accusés qu'il, faut expliquer, dit encore la sentence, l'attitude regrettable de la population des Pays Tchèques qui a toujours opposé de très sérieux obstacles à l'achèvement heureux de la guerre. Il en est de même de la diffusion extraordinaire des proclamations russes en Bohême et en Moravie, des manifestations de sympathie pour l'ennemi, de l'omission volontaire de toute déclaration de fidélité par les députés tchèques et enfin, l'attitude hontfeuse et criminelle des prisonniers de guerre tchécoslovaques qui, en pays ennemis, oublient le devoir et l'honneur militaires, et les défaillances et mutineries si dangereuses à l'état de certaines troupes tchèques, do:ventaussi être considérés comme le fiult de l'agitation du docteur Krâmar et de ses amis, » '
Et après ce réquisitoire, honteux par son inanité, voici un touchant appel au reste de la nation: « Les bons chefs, de la nation doivent s'efforcer à la ramener à l'idée de l'état autrichien. »
Ces deux documents n'ont pas, en effet, besoin d'autres commentaires.
ÉCHOS ET NOUVELLES
La promesse du Tsar. — Nous sommes heureux d'enregistrer un nouveau témoignage de la ferme décision du Tsar Nicolas de mener la guerre jusqu'à l'affranchissement du peuple tchécoslovaque, l'eu après la tentative des austro-allemands pour diviser les Alliés et imposer une ])aix prématurée, le Tsar a envoyé le 23 décembre (9 décembre V. s.) au gouverneur de Moscou, général de la suite de Sa Majesté Impériale, M. Sebeko. la dépêche suivante :
« Communiquez au président du Comité. Tchèque que ^'apprécie profondément les sentiments d'attachement qui m'ont été témoignés à Moi, à la Russie et au slaoisme par les Tchèques. Je suis certain qu'ils ne seront pas déçus dam leurs espérances. Je les remercie sincèrement des sentiments chaleureux et de vœux qu'ils m'ont exprimés. »
Cette généreuse promesse du chef de la grande Russie nous est d'autant plus précieuse qu'elle vient encore une fois démentir, de la façon la plus catégorique, les mensonges et les calomnies de nos ennemis. A grand renfort d'éloquence, ils dénonçaient le prétendu péril du panslavisme, et en même temps, pour démoraliser notre peuple dans les Pays-Tchèques, et l'amener à se réconcilier avec les Hab.sbourgs, ils affirmaient que la Russie se désintéressait de nos revendications.
La promesse du Tsar, qui concorde avec la solennelle déclaration des Puissances alliées, prouve une fois de plus ce que valent les paroles des Allemands. Ils sont obstinés dans leurs méthodes et n'abandonnent pas volontiers les procédés qu'ils ont une fois adoptés. Ils 'ont commencé la guerre par des mensonges, ils la continuent par des mensonges. C'est leur affaire. Il y a beau temps que le monde connaît leurs habitudes et les a jugées.
SITUATION POLITIQUE : L'échec du comte Clam- Martinic. — Il est désormais certain que la manœuvre du prétendu revirement du régime autrichien a complètement échoué non seulement chez les Alliés, mais aussi à l'intérieur de la monarchie, chez les Tchèques. Le piège était trop grossier, trop maladroit pour que les partis tchèques s'y laissassent prendre. A Clam-Martinic a eu beau adopter dans son programme la formule de l'égalité des nations autrichiennes, promettre l'amnistie aux chefs condamnés et l'inauguration d'un régime plus indépendant de l'influence de l'Allemagne, au lieu de lui tendre la main, les Tchèques ont adopté à son égard une altitude plus resèrvée et plus méfiantequepourson prédécesseurqui, parlafranchisedeses vrais desseins pangern)anistes, leur était moins dangereux. Clam-Martinic faisait des promesses, pour l'avenir; mais neuf parmi les onze ministres de son cabinet sont allemands. Certes, il faisait espérer aux Tchèques une reconstitution prochaine de sQn ministère, dont il avait voulu faire un véritgblecabinet déconcentration. Certes, il leur promettait de leur donner encore au moins un portefeuille, celui de l'agriculture, pour lequel on avait déjà choisi un aristocrate tchèque de Moravie; mais toutes ses offres furent rejelées par les Tchèques avec un dédain profond, d'autant plus qu'ils avaient appris, par l'indiscrétion de la presse alleriiande provinciale, que le comte Clam-Martinic, tout en les leurrant, avait donné aux partis allemands les garanties les plus formelles pour que rien ne soit fait contre leurs intérêts et sans leur consentement, et s'était efforcé de réali-ser le rapprochement économique avec l'Allemafine, l'autonomie de la Galicie et rét8blis.sement de la langue allemande comme langue a'étal. Ce double jeu exaspara les Tchèques qui comprirent immédiatement (|u'on ne voulait que les
tromper, les engager dans de longs pourparlers sur la base des négociations tchéco-allemandes d'avant la guerre, et les amener enfin à assister sans protestation à la session des Chambres, exigée par l'empereur, pour la cérémonie du serment constitutionnel.
C'aurait été une abdication complète. Le gouvernement, d'ailleurs, comptait sur cette abdication, car il ne manquait pas de dire aux Tchèques que l'Entente les avait abandonnés. Sur ces entrefaites, les réponses des MM. Trepov, Briand et Lloyd George à la note du 12 décembre vinrent apporter aux Tchèques un grand réconfort. Et la presse tchèque de recommencer immédiatement une campagne énergique contre le gouvernement, confiante, lière et intransigeante.
On ne sait pas ce que le nouveau cabinet nous apportera, disait le Narodni I^isti/, le jour de Noël, mais une chose est certaine : quoiqu'il fasse, le sort de notre/peuple n'en sera pas décidé... Si les jours prochains nous apportent de nouvelles défaveurs, nous nous armerons d'un calme inébranlable et nous emploieront toutes nos forces à vaincre les obstacles; si, au contraire, des perspectives plus souriantes s'ouvrent devant nous, nous ne nous laisserons pas leurrer et nous continuerons sans défaillance notre chemin vers notre grand idéal. D'autre journaux ont rapelé qu'à Vienne, et c'est un fait historique, on n'a jamais recours aux forces tchèques qu'aux moments les plus critiques de la monarchie et qu'actuellement ces forces tchèques ne sont nullement liées.
Pour résister au gouvernement, les partis tchèques opposent aussi des arguments juridiques. Le comte Clam- Martinic fut chargé avant tout d'organiser la cérémonie du serment constitutionnel du nouvel empereur, réglé par l'article 8 de la loi du 21 décembre 1867, qui ordonne que le serment dii monarque se fasse sur « les lois fondamentales des royaumes et pays représentés au Reichsrat ». Les partis tchèques ne manquent pas de rappeler que les lois fondamentales du royaume de Bohême réconnues en principe par cet article, sont en contradiction formelle avec toutes les innovations constitutionnelles opérées arbitrairement par François-Joseph. En particulier, la Pragmatique Sanction adoptée par la Diète de Prague en 1728, suppose un royaume tchèque indépendant et de même le fameux diplôme d'octobre déclaré irrévocable et signé par François-Joseph en 1860, interdit au roi de Bohême dédicter, de changer et d'abroger les lois sans la Diète de Bohème. Comment le nouvel empereur peut-il jurer sur des lois qu'il ne veut pas reconnaître'.' demandent les Tchèques. Mais ils savent bien ce que valent à l'heure actuelle tous ces arguments de dçoit devant les Allemands et devant un Habsbourg. Un grand journal de Prague a écrit le 28 décembre : «que nos regards se tournent à présent plutôt vers les événements futurs que vers les étapes de notre passé». Inutile de préciser quels sont ces événements que l'on attend en Bohême et dont le pressentiment fera nécessairement échouer toutes les tentatives de réorganisation en Autriche.
De nouvelles persécutions en Bohème. — Rien n'illustre mieux les rapports des Tchèques avec le gouvernement du comte Clam-Martinic que les nouvelles persécutions inaugurées en Bohême et en Moravie. Deux jours seulement
après la constitution du nouveau cabinet, le journal officiel j devienne, le Wiener Zéit'mg, annonça la dissolution, par i un décret du ministère de l'Intérieur, de la Fédération des employés de chemins de fer dans le royaume de Bohème, organisation tchèque très puissante, comptant plus de quarante mille membres, et qui était, avant la guerre, dirigée par MM. Vojna et BuHval, deux députés socialistes nationaux emprisonnés actuellement pour crime de haute trahison. La Fédération disposait de grands capitaux et comptait 155 fédérations locales dans tous les Pays- Tchèques. Le gouvernement se méfiait depuis longtemps de cette puissante organisation et attribuait à ses chefs de très nombreux actes de trahison et de sabotage dans le service des chemins de fer.
On annonce en même temps un nouveau coup contre les syndicats des socialistes nationaux tchèques dans la région de l'industrie textile à l'est de la Bohème. A Josefov, forteresse connue de la Bohème orientale, on a arrêté et mis en prison le secrétHire du syndicat des ouvriers textiles, M. François Kocour, accusé de menées révolutionnaires. On a opéré une perquisition minutieuse dans son bureau et saisi toute sa correspondance; grâce à elle on a pu procéder à d'autres arrestations parmi les membres du syndicat.
Un autre acte du nouveau gouvernement, dirigé contre une des plus anciennes revendications du peuple tchèque, a sou levé une grande indignation. Nous avons déjà annoncé, il y a quelque temps, que Mgr Théodor Kohn, feu archevêque d'Olomouc (Olmutz), a légué presque toute sa fortune, évaluée à plusieurs millions de couronnes, à la création d'une nouvelle université en Moravie, réclamée par les Tchèques depuis plusieurs dizaines d'années. Ce legs magnanime de l'archevêque a causé dans tous les' Pays- Tchèques une grande joie, "d'autant plus que le gouvernement, pour refuser systématiquement d'accéder au désir des Tchèques, invoquait invariablement les difficultés financières qui s'opposaient au projet.
On annonce que le legs de M. Kohn a été déclaré par le gouvernement, nul et sans valeur, faute d'une personnalité jufidique du légataire. La presse tchèque conclut avec raison, que cette mesure ne peut être expliquée que par la ferme intention du gouvernement de ne jamais créer l'université tclièque de Moravie qui, d'ailleurs, a été considérée parles Allemands comme un attentat à leurs intérêts. Il faut noter que les 9. 000. OCO d'Allemands qui sont en Autriche disposent de cinq universités richement dotées, tandis que les 7.000.000 de Tchèques, dont le niveau intellectuel, même d'après les statistiques officielles est beaucoup plus élevé que celui des Allemands, n'en ont qu'une à Prague qui se trouve dans un piteux état. On voit commeiit le comte ClamMartinic comprend l'égalité des nations et comment il compte se venger de l'intransigeance des Tchèques qui ont rejeté avec dédain toutes ses avances.
Les Magyars et l'Allemagne. — L'habile propagande magyare ne cesée pas de montrer aux Alliés et aux pays neutres l'irréductible opposition des Magyars contre l'Allemagne, et très souvent, comme nous l'avons vu, encore tout récemment, ils ne reculent pas devant les mensonges les plus caractérisés, . devant des informations et des discours inventés ou falsifiés. Nous avons, plusieurs fois déjà, dénoncé ces manœuvres destinées à tromper l'opinion de l'Entente et à cacher les vrais sentiments et les vrais plans des Magyars.
'Voici un nouveau document qui confirme notre thèse : Le comte Albert Apponyi, président du parti magyar de l'indépendance, a publié dernièrement dans la revue Da^ Junge Europa, un article sur François Joseph, où il ouvre son cœur sans aucune réserve. Il suppose, sans doute, que le public des États de l'Entente ne lira pas une revue magyare paraissant en allemand, à Berlin, chezPass^^Garleb. Dans cet article, le comte Apponyi attribue à François- Joseph deux grands mérites : la fondation du dualisme austro-hongrois et la conclusion de l'Alliance avec l'Allemagne. Ce dernier mérite, d'ailleurs, François-Joseph le partage avec un grand homme d'état, le comte Jules Andrassy aîné, qui, au moment de la guerre franco-allemande, a délerminépar son intervention l'attitude germanophile de la monarchie.*
(( Dans une scène mémorable, dit le comte Apponyi, Andrassy a déclaré à la Chambre des députés, lorsqu'il était président du cabinet hongrois, qu'il n'admettrait aucune intervention contre l'Allemagne et qu'il voulaitinsisterpour qu'on observât une neutralité sévère et loyale. Cette déclaration fut approuvée à l'unanimité par le parlement hongrois. Fort dé cette décision de la Hongrie, Andrassy s'en alla immédiatement à Vienne, où il détruisit tous les plans défavorables à l'Allemag'ne; dès ce jour l'idée de l'alliance était déjà élaborée complètement dans sa tête. »
((Naturellement, ajoute le comte Apponyi, le mérite de François Joseph, qui congédia alors le ministre des affaires étrangères, le comte Beust, pour le remplacer par Andrassy, n'en est nullement amoindri. Le monarque lui-même souhaitait l'alliance; il la défendit toujours avec tant de fidélité et de dévouement que l'Allemagne le pleure aujourd'hui comme un de ses princes. »
Depuis ce temps, les sentiments magyars pour l'Aile magne n'ont pas'changé : (( De l'autre côté de la Leitha, continue l'auteur, des velléités slaves peuvent se donner jour de temps en temps; elles sont et seront toujours maîtrisées ; mais la Hongrie reste et restera toujours un puissant soutien de l'alliance avec l'Allemagne. Nous avons fixé, une fois pour toutes, notre altitude dans les conflits des grandes races et des grandes puissances : Nous sommes du côté du monde germanique, fidèles et fermes comme luimême, fiers de notre indépendance et inébranlables dans notre solidarité. »
Inutile de commenter , ces paroles claires et tranchantes. Une seule remarque sera peut être opportune : Quel intérêt pourrait avoir un des Alliés, quel qu'il soit, à soutenir les Magyars contre les Tchécoslovaques qui, au même moment où le Parlement hongrois approuvait à l'unanimité la bon teuse politique d'Andrassy contre la France, votaient, eux .aussi à l'unanimité, la célèbre protestation de la Diète de
Pragwe contre l'annexion par l'Allemagne de l'Alsace- Lorraine ?
La Chambre de Commerce de Budapest pour l'Europe Centrale allemande. — A la réunion que tint la Chambre de Commerce de Budapest le 15 décembre 1916, son président, le conseiller privé Léo Lancey, prononça ces paroles: (( La conférence de Budapest de la Ligue économique de l'Europe centrale a préparé l'Union économique des l'uissances centrales. Les savantes discussions des représentants autorisés fournissent une riche matière pour la réalisation de la grande pensée d'une politique douanière unitaire. Mais, à notre avis, ces désirs sont loin encore de recevoir une satisfaction complète si on ne fait que poser des principes fondamentaux, mais strictement bornés au domaine lonomique. L'action commune dans le domaine d'une politique monétaire unitaire a aussi son importance. On doit aussi chercher à faire monter la valeur de l'argent et à lui rendre son taux intégral; c'est ce qui, finalement, donnera une solution au problème monétaire. Sinon, il' serait à craindre que ce travail utile et vaste qui consiste à unifier la politique douanière, reste sans ré&ultat profitable. »
Ainsi, le pré.sident de la Chambre de commerce de Budapest insiste sur ce point que l'union économique de l'Allemagne et de l'Autriche-Hongrie ne sera complète que par l'adoption d'un système monétaire commun. Il est évident qu'une telle détermination consoliderait leur union politique et économique. Les Magyars désirent achever complètement le travail pour la formation d'une forte et- robuste union des Pouvoirs centraux, capable de leur ijermettre de réalisier leurs ambitions politiques.
Le nœud gordien de la question tchécoslovaque. —
Les journaux de Prague reproduisent de longs extraits d'un article sur la situation en Autriche, publié ces jours-ci dans la Vossiache Zeitung, par le professeur Willy Hellpach qui paraît être bien informé Sur. les affaires de la double monarchie. L'auteur affirme que la nomination des comtes Clam-Marlinic et Ciernin doit être considérée comme le retour à la politique du feu archiduc François Ferdinand, ([ui entendait relever le prestige de l'Autriche et assurer son existence par la solution des problèmes nationaux. Le professeur Hellpach, en relevant l'ancienne idée du Chancelier de fer, attire surtout l'attention sur la question tchèque qui, selon lui, est le centre de tout le problème autrichien.
« Le nouveau cabinet autrichien, dit-il, peut être con- -idéré comme un cabinet tchèque — seulement dans le sens géographique, bien entendu —puisqu'on n'a vu jusqu'ici lans aucun cabinet autrichien un tel nombre de ministres, tchèques et allemands, originaires de. la Bohême. Cela signifie aussi que ce pays de la monarchie, déchiré par les luttes nationales les plus acharnées, dispose des forces politiques les plus puissantes et c'est la preuve que le problème intérieur de l'Autriche se résume en réalité dans la luestion tchèque et que tous les compromis avec la Hongrie .;t môme la convocation du Reichsrat ne peuvent amener
une réorganisation vigoureuse de l'Autriche si le problème tchèque n'est pas résolu. On peut dire que nous avons à faire h un nœud gordien renversé: la tentative de nos ennemis pour le couper par l'épée n'a pas réussi de sorte que, — Dieu en soit loué, — c'est aux Autrichiens de le défaire. Ce n'est pas un travail facile mais il faut s'y prendre sans délai et le bout de fil par lequel il faut prendre le nœud s'appelle Prague. »
On voit que les Allemands comprennent l'importance de la question tchèque mieux encore que les Autrichiens et qu'ils se rendent bien compte de son actualité.
Il paraît qu'ils auraient voulu faire en Bohême un coup semblable à celui qu'ils ont essayé en Pologne (( libérée » par le fameux acte du 5 novembre. Mais en Bohême il n'y a personne pour se prêter à une telle comédie. Tout le monde sait désormais que le nœud gordien de la question Tchécoslovaque sera coupé, par l'épée de l'Entente. La suppression de tous les commentaires dont la presse tchèque a accompagné l'article de M. Hellpach permet de supposer que les Tchèques le savent mieux que personne et qu'ils font bonne garde.
M, Bernstorff contre les Tchèques aux États-Unis. —
M. Bernstorfï, représentant de l'Allemagne à Washington, ne méconnaît pas la force etl'importance des organisations tchécoslovaques aux États-Unis et aussi ne laisse- t-il passer aucune occasion pour contrecarrer leur propagande. Le^ intrigues ourdies par des agents payés ayant été déjouées l'Allemagne se borne à faire des dénonciations. Nous venons d'apprendre qu'à la suite d'une dénonciation de M. Bernstorfï une enquête judiciaire avait été ouverte à Chicago contre le président de l'Association des journalistes tchèques, M. 'Vinklârek, et deux de ses principaux collaborateurs, les publicistes Mach et Tvrzicky ; on les accusait tous d'avoir fomenté l'assassinat de Guillaume II. La dénonciation de M. Bernstorff s'appuyait sur un article de M. Pierre Loti publié dans l'organe de l'Association tchèque et que, d'ailleurs, le New York Times et autres journaux américains avaient déjà inséré dans leurs colonnes. Il apparaît que l'Allemagne s'efforce, par tous les moyens, de compromettre les Tchèques auprès des autorités des États Unis et de les représenter comme des conspirateurs anarchistes. Il est heureusement douteux que les Empires centraux puissent obtenir par de pareils procédés les mêmes résultats à Washington qu'à Berne.
SITUATION ÉCONOMIQUE : Nous avons pu encore grouper une série de faits qui nous renseignent sur la véritable sii;uation économique de l'Europe centrale :
Alimentation. — Le point capital est l'alimentation. C'est la question qui demande d'être résolue avec le plus de rapidité et aussi avec le plus de prudence et d'habileté. L'organisation que l'on a tant admirée chez nos ennemis ue peut suffire à tout. Elle permettra de tirer de ressources
faibles le maximum de r<^sultate, mais elle est impuissante à masquer cette pénurie de tout, qui se manifeste de tous côtés.
C'est ainsi qu'à Prague, on a divisé la ville en quartiers, et, tous les jours, les journaux publient la liste des rues et des magasins où les habitants pourront aller s'approvisionner. Mais lorsqu'on jette un coup d'oeil sur les rations allouées, il est permis de trouver ironique le mot d'approvisionnement. On ne peut obtenir un peu de lait que si on est reconnu gravement malade ou si on a des enfants ayant moins de six ans Pour avoir les œufs réquisitionnés par la ville, il faut faire partie d'une famille de quatre membres et encore ne vous en donne-t on que deux. Le 7 décembre on décida que des cartes seraient nécessaires pour acheter des oies et on ne délivra ces cartes qu'aux personnes qui n'avaient pas acheté d'oies depuis trois semaines. A Varsovie, le IC) décembre, deux marchands seuls délivraient cette marchandise et jusqu'à 11 heures exclusivement. Les prix atteignaient, pour la première qualité, 5,62 couronnes le kilogramme et pour la deuxième qualité 5,12 couronnes. Le beurre n'est pas moins un article de luxe. On le donne, d'après la carte de graisse, à raison de 120 grammes par famille, ce qui est dérisoire. Dans jcertaines villes, il atteint des prix exorbitants : le 5 décembre on le payait à C. S. Kalia 12,12 couronnes. Le café devient lui aussi sujet d'interdictions; à partir du 11 décembre on ne pouvait en consommer de 10 à 18 heures (à Prague, de 10 à 20 heures) et après 22 heures. A Prague on va même jusqu'à défendre la consommation du thé avec rhum et cognac après 17 heures. Tout dernièrement encore, les épiciers devaient indiquer la quantité de pruneaux et de marmelade qu'ils avaient en magasin. La vente du poisson elle-même est organisée : d'après une ordonnance ministérielle du 19 oqtobre 1916, le prix des poissons sur place est fixé comme
suit :
1 quart de carpes et de brochets 4,05 couronnes
1 quart de lins -^,08 —
Carpières :
plus de 50 kg. de carpes, 1 quart 4,30 —
plus de 50 kg. de lins, 1 quart 4,05 —
moins de 50 kg. de carpes, 1 kilogr... 4,50 —
moins de 50 kg. de lins, 1 kilogr 4,30 —
Tout commerce de vin est supprimé en Tyrol et tout le cacao est réquisitionné en Allemagne. La viande est réquisitionnée de plus en plus. En Silésie, si un propriétaire veut vendre des veaux ou des porcs, il doit l'annoncer au maire qui lui-même fait une déclaration à la Société d'approvisionnement qui envoie chaque semaine un commissionnaire dans les villages; malgré tout, les. paysans réalisent de beaux bénéfices. C'est ainsi qu'à Horousany, le paysan Cibuika a vendu son cochon 1.200 couronnes.
La question du pain et des pommes de terre est celle qui inquiète le plus les Autrichiens. Désormais, à partir du 5 décembre, pour avoir la carte de pain et de farine, il faudra présenter une légitimation du droit d'achat des victuailles en général. C'est ainsi qu'à Karlin on ajoute sur la carte de pain le droit d'acheter des œufs à 40 hellers, des conserves de lait à 2, .30 à 2,70 couronnes, des conserves de viandes à 2,40 couronnes, des Kabisstorze à 56 hellers, des choux-raves à 30 hellers. D'autre part, les villes s'eiïordent de retenir le blé chez elles. Le sous-préfet de Gheb a défendu
qu'on exporte le blé de sa sous-préfecture. C'est encore un signe des luttes sourdes qui se font autour des approvisionnements.
En Allemagne, la récolte des pommes de terre n'a donné cette année que 21 tonnes, au lieu de 50,54 tonnes l'année précédente (5e7-L Tagblatt). Une reste, après les réquisitions militaires, que 279 doubles quintaux, au lieu deSOOl'année dernière. D'autre part, la qualité est très inférieure de sorte qu'à partir du l"*' janvier la ration a été abaissée à 3 quarts de livre par personne et par jour. La situation ne peutguère être plus mauvaise.
Devant de telles données, il est permis de se demander ce que pensent les dirigeants. Il semble qu'ils ne se fassent pas d'illusions. Le comte Tisza disait le 13 décembre que, en ce qui concerne les indemnités, le gouvernement ne les abcorderait qu'en tenant compte de la situation financière après la guerre et le ministre hongrois pense «quil est peu probale qu'on puisse donner des indemnités pour tous les
dégâts ».
Monnaies. — Le \" janvier 1917, les pièces de nickel ont été définitivement retirées de la circulation.
Commerce de chevaux. — Les prix des chevaux sont
les suivants :
Cheval de fiacre 1.600 à 2.400 couronnes
Cheval léger 1.200 à 1.800 —
Cheval lourd 2.000 â 3.600 —
Commerce d'essence. — On a créé à Vienne, le 11 décembre, (I la centrale pour la vente de l'essence », qui organisera exclusivement celte partie du commerce.
L'aspect économique de l'Europe centrale pangermaniste : La conférence de Budapest. — La ligue économique de l'Europe centrale, formée par l'Allemagne et l'Autriche- Hongrie, a tenu ses assises les 11 et 12 décembre à Budapest et les résolutions adoptées constituent les fondations d'une union douanière des Puissances centrales. Il est facile de se rendre compte de la signification politique et des vastes desseins de cette conférence, par ce fait, entre autres, qu'un ex premier ministre hongrois, le D'Alexandre Idekerle, en était le»président et qu'il était soutenu par le baron Emerich Ghillanyi, ministre de l'Agriculture en Hongrie et par le U"^ William von Ders, secrétaire d'État.
Pour ce qui est de la formation d'une union douanière qui devrait sauvegarder et soutenir les exigences politiques des Puissances centrales, voici quelle fut la motion adoptée :
1) Les États intéressés établiront leurs propres tarifs douaniers, mais les taux devront être aussi identiques que les couditions économiques le permettront;
2) La liste de franchise, c'est à dire le nombre d'articles exonérés de tous droits entre l'Allemagne et l'Autriche sera augmentée;
3) Pour assurer l'identité des taux on formera une commission pour les États intéressés;
4) Les parties devront adopter une politique commerciale commune en vue de l'union douanière.
La grande importance politique de ces mesures s'accroît quand on considère les vues qui furent échangées par les divers représentants, dans le cours de la discussion. Le D' Julien ^^'olf, conseiller privé allemand, déclara : « Une Autriche Hongrie forte fait aussi partie des intérêts allemands. Les deux États ne doivent pas se considérer comme rivaux mais pomme membres d'une même famille. Nous sommes venus d'Allemagne pour transformer ce sentiment en une réalité économique. L'Allemagne et l'Autriche sont soudées ensemble désormais. »
. Joseph Szta-renyi, le conseiller privé hongrois, afïirma : « La Hongrie désire renforcer son alliance politique avec l'Allemagne par une alliance économique. On doit partout encourager le combat contre le danger que court l'Allemagne. Nous arrivons à la dernière heure et nous devons agir promptement. Aussi, j'insiste sur l'adoption des principes proposés. »
Ernest Krauss, conseiller de l'empereur d'Autriche, déclara : « Je vois avec satisfaction l'établissement des principes généraux ([ui-doivent renforcer les liens économiques, car ils expriment d'abord la volonté de tous les cercles industriels. ))
Après la conférence, le prince du Schleiswigholstein, Ernst Gûnther, s'exprime ainsi au sujet des résultats obtenus : « Dans le cours de cette conférence de Budapest, nous avons fait u'n essai pour construire les fondations d'un système de douanes unitaire et d'une politique commerciale, et je crois que nous avons réussi à établir un bon cadre, car nous n'axons pas seulement satisfait aux intérêts économiques de trois États, mais nous avons aussi agi dans le sens de leur politique de grandes puissances. — Pour ce qui est de l'Allemagne, je puis dire que notre nation est tout :' fait convaincue qu'une alliance économique étroite avec \ulriche et la Hongrie, est réellement exigée par les temps actuels. Il n'y a que quel(|ues divergences d'opinions pour la solution du problème. Je désire insister sur ce fait que l'Allemagne. est prête à faire des sacrifices, carc'est au point dfi vue économique et politique qu'elle considère l'alliancejnomiqueavec l'Autriche, comme absolument nécessaire. <>n seulement je suis absolument salisfaif~des résultats de Ite conférence de Budapest mais tous les Allemands qui aient présents, en dehors des résultats intéressants de la nférence, ont été très flattés de la réception aimable qu'on ur fit en Hongrie. Le fait que le Gouvernement magyar tait représenté à la conférence' par un certain nombre de >es membres, montre quelle importance il attache à notre nférence. »
Ces déclarations d'hommes d'État responsables et do .liticiens allemands, l'attitude de l'Autriche Hongrie de- \i)ntla résolution adoptée ^jar la conférence, montre l'ardeur avec laquelle les Puissances centrales renforcent leur système politique par des mesures appropriées. Aucun homme s'intéressant à la politique des Puissances centrales ne peut fermer les yeux devant le fait que, politiquement, lan pangerrnaniste Berlin-Bagdad, c'est à dire la domi-
nation de l'Europe centrale, de l'Asie Mineure et du Nord- Est de l'Afrique est réalisé aujourd'hui. La vraie signification de l'écrasement de la Roumanie après l'écrasement de la Serbie, apparaît en pleine lumière dans la conférence de Budapest.
S'il existait le moindre doute, au sujet de l'attitude des Magyars dans le projet pangermaniste de l'Europe centrale, la conférence de Budapest doit le faire disparaître.
FAITS ù INFORMATIONS
ly^i
Notre organisation. — Le Conseil National des Pays Tchèques a reçu pour le Nouvel An de très nombreux témoignages de confiance et de dévouement à la cause nationale, delà part des organisations tchèques et slovaques du monde entier.
Nous nous contentons de reproduire le vote de confiance qui fut adressé au Conseil National au nom du million et demi des Tchécoslovaques qui, aux États-Unis, ont rendu au cours de la guerre de grands services à la cause des Alliés et qui ont soutenu matériellement notre action en Europe. Cette missive, signée de l'Alliance Nationale Tchèque aux États-Unis, siégeant à Chicago, est conçue comme il suit :
Chicago, le 15 décembre 1916.
Au nom du fidèle peuple tchèque en Amérique qui, en cette heure tragique, si lourde de souffrances pour notre nation entière dans l'ancienne patrie, s'est réuni sous les bannières de l'Alliance Nationale Tchèque aux Etats-Unis, nous vous envoyons, comme à nos chefs, nos salutations cordiales et l'expression de notre profond dévouement.
Au moment le plus grave, où notre navire allait sombrer avec notre peuple dans le chaos de la lutte acharnée, vous vous êtes engagés, sous la conduite denotreclier T. -G. Masaryk, dans le combat pour les droits les plus sacrés de notfe nation. Sans hésitation et sans calcul, vous avez écouté la voix de votre cœur glave, et, en même temps, vous vous êtes parés du bouclier resplendissant du droit et de la justice, pour affirmer de nouveau que la cause tchèque a été et reste toujours la cause de la vraie civilisation du monde,, du
progrès et de la démocratie.
Citoyens de la grande République de l'Amérique au Nord et fidèles enfants de notre nation, nous n'avons pas hésité un seul n^oment à prendre notre place là où notre cœur nous appelait. En vous suivant et en nous inclinant devant votre travail, nous avons conscience de remplir notre devoir humain et tchèque.
Les Tchèques d'Amérique, organisés en Alliance Nationale Tchèque, considèrent le Conseil National des Pays- Tchèques à Paris, dirigé par T. G. Masaryk, comme le seul représentant de notre nation devant l'étranger et le saluent au nom des centaines de mille hommes du peuple tchécoslovaque reconnaissant.
Pour l'Alliance Nationale Tchèque :
D'' LuDViK FlSUER.
A TRAVERS LA PRESSE
Au moment où la situation était le plus tendue, à cause de l'offre de paix de l'Allemagne et à cause des changements ministériels en Autriche, au moment où nous nous demandions anxieusement ce qui allait sortir de cette situation difiBcile, une voix réconfortante se fit entendre, qui d'ailleurs, nous a toujours manifesté beaucoup de sympathie et de faveur. Dans le Afaim du 3 janvier 191'7 nous pnuvionslire les lignes suivantesqui manifestent à la fois une grande amitié pour notre cause et une profonde intelligence de vraies conditions politiques en Bohême et dans l'Europe Centrale :
UN GESTE QUI s'iMPOSE
11 ne faut pas méconnaître que si les Tchèques continuent, à l'étranger, avec une vigueur admirable, leujr grand etlort de propagande, ceux qui sont demeurés en Bohême, pris entre la menace et la séduction, se tournent avec désespoir vers l'Entente pour en recevoir un encouragement efficace.
Il n'est certes pas iiidiflérent dans la continuation de la guerre que l'Autriche continue il être déchirée par des discordes intérieures. Ce serait en même temps un acte de justice et une mesure dé haute opportunité que de déclarer que dans la réorganisation future de l'bjurope centrale, la Bohême libre, réunie aux slovaques du nord de la Hongrie, constituera une garantie do premier ordre pour la paix future do l'Europe. '
Nous n'avons cessé de dire dans la Mâtin que cette résurrection d'un État tchèque était le meilleur obstacle à la création de l'empire austro-germano-balkanique. 11 suffit de regarder la carte d'Europe i)our voir que Prague est sur la route la plus directe d'Hambourg à Bagdad. .Nous avons, en Bohême, des amis sincères, dont les représentants les plus éminenls luttent à Londres et à Paris pour la cause nationale ou gémissent en Autriche dan.s les prisons des Habsbourg.
Puisque les alliés inscrivent dans leur programme la libération des Slaves et des Italiens d'Autriche, il serait juste de faire une place à part aux Tchèques. Elle est méritée par leur longue vaillance comme par leur situation géographique, qui en fera dans l'avenir les alliés indispensables de l'Entente antigermanique.
Dans le Rappel du 3 janvier, M. Fournol, ancien député, dont la compétence dans les questions de politique internationale est bien connue et qui connaît mieux que personne,' en particulier, la question austro-hongroise et le problème de l'Europe Centrale, a écrit un article que nous voudrions citer en entier. Il y consacre des passages remarquables à la situation politique de la Bohême actuelle et surtoutaux intrigues par lesquelles Vienne voudrait tromper les Alliés, en leur extorquant la paix : Voici quels sont les
passages que M. Fournol consacre aux Tchèques et aux manœuvres de Vienne et de Berlin :
Car voilà la grande affaire et c'est là que le bât les blesse : il faut avant tout diviser les Tchèques qui, formés en bataillon carré, coupent le Mitteleuropa et se mettent en travers. De tous les Slaves d'Autriche, les Tchèques qui sont les seuls qui aient gardé pendant la guerre leur unité nationale. Leurs 108 députés se sont réunis, au moins ceux qui no sont ni condamnés à morts, ni emprisonnés, ni exilés. Cette phalange suit depuis six mois en Autriche une politique redoutable aux Allemands ils ont fait échouer jusqu'ici toutes les mesures politiques. 11 n'y a pas de Piiilement, ils trouvent moyen de faire de lobstruction. 11 faut donc détacher de cotte union les cléricaux et les .socialistes et les déterminer à prendre leur place dans le chœur des nationalités formés par les Allemands. C'est pourquoi on a mis à la tête de l'Autriche deux faux frères Bohèmes, Clam Martinic et Cz(!rnim, dont le premier soin a été d'envoyer une dépêche de fidélité à Bethmann Hollweg :
«Je suis votre valet, monsieur, de toutcœur...»
Le défunt empereur était un unitaire obstiné. On lui laissait donc son Autriche, destinée à passer en douceur au cou' des peuples orientaux de lacet germanique. Tout le livre de Naumann (octobre 1915), qui a suscité une immense littérature, est construit sur cette hypothèse. Et toutes les plumes de tous les pédants d'Autriche de grincer à l'envi et de célébrer la mission di!S « Allemands danubiens ».
Le nouvel empereur est d'une autre école, et ses conseillers sont d'un style plus savant. Ils étaient tous, dira-t-on. du ««parti du Belvédère», familiers de ce palais, résidence de 1 archiduc François-Ferdmand. C'est au milieu d'un beau jardin, un palais français de l'ordonnance la plus noble et la plus unie, qui fut bâti jadis par le prince Eugène, cegénéralautrichien si singulier, qui battait les Turcs. L'Archiduc y réunissait les hommes politiques du futur règne, qui sont à peu près ceux du présent. Avec ceux-là aussi l'Allemagne avait prudemment, d'avance, lié partie. Quel obstacle? Une Autriche fédéraliste, divisée en morceaux, c'est un ensemble do peuples, dont la plupart n'ont pas d'Etiit-Major politique : l'.MIemagne les leur fournira. Et plus encore (|ue l'Autriche centralisée, on pourra les emfermer dans les barrières tutélaires du germanisme : douanières, ferroviaires et militaires. En bloc ou en morceaux, l'Autriche rentrera dans le sac du Mitteleuropa.
Tel est, je pense, le sens exact des histoires de remaniement autrichiens avec lesquels on voudrait sans doute nous « bourrer le crâne». On nous l'a déjà faite une fois. Cette une intrigue viennoise qui a fait la guerre : ce n'est pas une autre intrigue voinnoise qui fera la paix.
Etienne Fournol, ancien député.
Lt Gérant : L. Mathibd.
Imp. dei Beans-Arti (A. MullmI, 78, rae Daîaan. Patli.
Conseil National des- Pays-Tchèques
T. G. Masauvk, actuellement à Londres. M. R. Stefanik, actuellement à Petrogad.
J. DiiRiCH, actuellement à Petrograd. E. BENEs,sec/'e'/rt/7-e ^'e'néz-aZ, Paris, 18, rue Bonaparte.
Le Conseil national des Pays-Tchèques est l'organe central de toute action politique tchèque et slovaque dans les pays alliés. Il dirige toute la propagande, l'action politique, militaire et diplomatique concernant la question tchécoslovaque. Son rôle est de faire connaître les aspirations de la nation tchécoslovaque, de coordonner tous les efforts et de préparer les dossiers qui prouvent la légitimité de ses revendications. Le Conseil National des Pays-Tchèques, seul compétent et responsable, n'agira qu'en parfaite harmonie avec les représentants qualifiés des Puissances Alliées. — Le Secrétariat général du Conseil National des Pays-Tchèques a son siège à Paris, 18, rue Bonaparte.
La NATION TCHÈQUE paraît le 1^' et le 15 de chaque mois.
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2« Année. — N» 19.
1" Février 1917.
liEVUE BI-MENSUELLE
Directeur : Ernest DENIS, Professeur à la Sorbonne
SOMMAIRE
Le procès Kramar.
La Bohême indépendante et l'Italie.
L'Autriche nouvelle
et la paix allemande.
Mémoires et Documents.
Echos et Nouvelles.
Faits et Informations.
PARIS 18, rue Bonaparte, 18
Le N° 35 Centimes
lijevUB BI'MENSUELLE
Deuxième année.