ET LA PAIX ALLEMANDE
Les récentes propositions de paix de l'Allemagne, qui ont causé dans le puplic une si extrême surprise, étaient prévues depuis longtemps par tous ceux qui suivent avec quelque atiention la marche des événements. Elles s'expliquent par des raisons nombreuses.
D'abord, l'espoir d'ébranler la force de résistance des Alliés, soit en surexcitant les désirs d'une solution immédiiate, qui sont naturels et unanimes, soit en rendant courage aux pacifistes, qui, même en Angleterre et en France, n'ont pas tous désarmé.
Ensuite, les difficultés financières et économiques des Empires du Centre. — Nous accueillons avec scepticisme les nouvelles que répandent les journaux sur la détresse matérielle de l'Allemagne, parce que nous avons accepté sans critique leurs premiers pronostics. Il n'est guère douteux cependant que la gêne devient de plus en plus générale chez nos ennemis; s'ils sont encore loin delà famine, ils supportent des privations très dures, qui, à la longue, risquentde compromettre pour longtemps l'avenir du pays et ébranlent peu à peu le moral de la foule. Un grand pays industriel et commercial, tel que l'Allemagne, ne saurait sans de très graves inconvénients être coupé presque complètement de ses relations avec l'extérieur: les négociants s inquiètent à la pensée des clients qui leur échappent; les armateurs s'effrayent de l'état dans lequel ils retrouveront leurs bateaux ; les financiers supputent avec épouvante les impôts futurs et s'inquiètent du cours du change. Eu supposant même que nos pertes ne soient pas inférieures aux leurs, — ce qui est évidemment absurde, — nous y songeons moins, parce que pour nous la victoire est une question de vie ou de mort, et qu'importe la ruine quand il s'agit de l'indépendance du pays! Les Allemands savent bien, au contraire, que leur indépendance n'est menacée par personne.
La véritabe raison cependant qui les a déterminés à essayer d'ouvrir des négociations, c'est qu'à l'heure actuelle, même s'ils n'obtenaient aucun avantage matériel direct, ils se retireraient de la partie avec un énorme bénéfice. Pendant les hostilités en effet, ils ont réussi à mettre
la main sur l'Autriche, la Turquie et la Bulgarie, c'est-àdire qu'ils tiennent aujourd'hui l'Orient sous leur domination. Le chemin de Bagdad, l'instrument et le symbole de leur poussée vers l'Est, est désormais réalisé. Dans son numéro du 11 janvier 1917, la revue anglaise The New Europe a résumé avec beaucoup de précision etde force les avantages conquis par nos adversaires., (i Le monde entier, écritelle, constate que seule l'Allemagne soutient encore ses alliés et les protège contre une catastrophe immédiate. D'abord l'Autriche, puis la Turquie, la Hongrie et la Bulgarie auraient succombé sans son aide militaire et chaque fois, elle en a profité pour concentrer sous son autorité exclusive la direction réelle des opérations. Les Archiducs et les Feldzeugmeisterspeuventbien conserver leurs situalions honorifiques : l'impulsion partdesgénérauxallemands • qui se trouvent derrière eux. Des ofliflers allemands sont expédiés en Autriche comme en Bulgarie; des régiments allemands encadrent les régiments non allemands, et, à l'occasion, les fusiHent. Même l'intendance est passée entre les mains des serviteurs de Guillfàume IL »
La dépendance économique des alliés de l'Allemagne, est plus absolue encore. Elle leur fournit l'argent sans lequel depuis longtemps ils seraient absolument hors d'état de payer leurs soldats et leurs ouvriers. Elle a pris ses mesures pour que sa domination se perpétue après la paix. Les sociétés financières et industrielles allemandes qui se sont fondées depuis deux ans dans l'Europe orientale se comptent par dizaines : banques, usines métallurgiques, mines, entreprises agricoles, voies ferrées, compagnies-de navigation; les capitaux investis se chiffrent par dizaines de millions.
L'Allemagne s'est doublée dès maintenant dune ceinture de colonies; à côté de ses 70 millions d'habitants, elle a 80 millions de sujets : 52 millions d'Austro-Hongrois, 21 mil lions de Turcs, 6 millions de Bulgares. En supposant même qu'elle évacue les territoires qu'ont envahis ses troupes, elle n'en aura pas moins réussi à constituer en fait au centre de l'Europe un État de 150 millions d'hommes. Désormais elle exercera par là une pression irrésistible sur le reste du monde.
On prête à M. Luzzati, le célèbie financier italien, une parole sévère sur la diplomatie de Berlin. — 'c L'Allemagne, aurait-il dit, — organisation technique admirable, gouvernement médiocre, diplomatie d'imbéciles. )) A bien des points de vue, cette condamnation est justifiée. « Nous ne sommes pas un peuple politique, écrit M. de Bulow, parce que flous n'appliquons pas à la vie la méthode expérimentale et moderne, mais les procédés scolastiques de la déduction. Nous ne nous préoccupons pas d'aborder la nature les yeux ouverts, de voir ce qui s'est passé, ce qui arrive ou peut arriver, mais nous entendons que la réalité se règle sur notre pro gramme. » De là les erreurs psychologiques extravagantes qu'ont commises depuis quelques années l'Empereur et ses représentants; elles seront une des causes les plus directes de la ruine de la puissance germanique.
Cellecécité intellectuelle et morale n'exclut pas cependant la rouerie. Le but actuel de l'Allemagne est de dissimuler ses conquêtes. Elle lève les mains au cieh pour prouver qu'elles sont nettes, et qu'elle n'emporte rien. Comme elle lient ses ennemis pour sots autant que pleutres, elle se per-
suade que nous n'apercevons pas le butin qu'elle a déjà enfoui dans ses poches.
Elle ne dédaigne même pas à l'occasion de faire une révérence à nos principes, et elle n'hésite pas à se présenter comme le champion de la liberté des peuples. Contre la perfide Albion, elle défend l'indépendance des Canadiens, et contre la tyrannie française, celle des Bretons et des Basques. Elle nous a déjà appris qu'elle avait couru aux armes pour affranchir les Flamands qu'opprimait le roi Albert.
Sa dernière invention n'est guère moins grotesque, bien que mieux dissimulée, et elle a été assez adroitement mise en scène pour jeter quelque hésitation dans certains esprits. Débarrassée par une mort opportune de l'empereur miteux qui lui avait rendu les derniers services qu'on pût raisonnablement lui demander, elle pousse en avant le pauvre bleu qui a recueilli sur ses chétives épaules la lourde succession de François-Joseph. En deux ou trois semaines, une série de modifications ministérielles ont renouvelé le pei-sonnel politique viennois. Le comte Czernin a remplacé le baron Buryan au Ballplatz. La direction des affaires en Cisleithanie a passé au comte Clam-Martinic, un des chefs de la haute aristocratie bohème, flanqué du docteur Baernreither, qui, depuis plusieurs années, s'époumonnait à amorcer une réconciliation entre les Tchèques et les Allemands. Il est vrai que le comte Tisza, le premier ministre de Hongrie et l'un des auteurs responsables de la guerre, conserve ses fonctions; mais on écarte le personnel vermoulu qui en touraitledéf uni monarque, son a idedecamp, le compte Paar, son grand chambellan le prince Montenuovo. On éloigne du Ministère des Affaires étrangères le baron Machio et le comte Forgas, tristement compromis tous les deux dans les faux qui, quelques années avant la guerre, ont avili l'Autriche et déshonoré l'Administration du comte d'Aehrenthal.
L'Autriche, visiblement, fait peau neuve. Elle revêt une robe d'innocence et ses agents parcourent déjà le monde en montrant aux peuples ahuris les brins d'oranger dont elle pare son virginal corsage. Au milieu de ses égarements, elle n'a jamais cessé de réciter ses patenôtres, et elle se rappelle les paroles de l'Évangile : » Il lui sera beaucoup pardonné parce qu'elle a beaucoup péché. »
Ses émissaires nous racontent que Charles et sa femme Zita, dont les sympathies françaises sont si connues, se préparent à reprendre les projets de l'Archiduc François- Ferdinand : On abandonnera le dualisme; les Magyar n'opprimeront plus les Latins et les Slaves, qui habitent avec eux le royaume de Saint- Etienne; on accordera aux Tchèques des garanties qui protègei'ontleurnationalité. Ainsi réparées les fautes de l'ancien empereur, l'Autriche cessera d'être une dépendance de l'Allemagne, reprendra son rôle naturel, reviendra aux saines traditions qu'elle avait trop longtemps méconnues. Elle sera la protectrice indulgente et équitable des petits peuples de l'Europe centrale; ils se développeront sous sa souple tutelle et elle les défendra contre l'invasion étrangère.
Idyllique tableau. Les anciens ennemis tombent dans les bras les uns des autres, eh- versant de douces larmes. Givillaume II ieui- donne sa bénédiction ei les ptéstuite au président Wilson. Que pourrait-on encore réclamer de
La Nation TcHÉQUii:
l'AHemagne? Elle renonce môme à exiger le prix de ses victoires. Elle consent à ne pas imposor à la Belgique le remboursement des frais que lui a coûtes l'occupation de son territoire. Elle oublie généreusement l'agression des aviateurs français sur Nuremberg. —
Quelque sot! — Espère-t-elle vraiment duper par de semblables simagrées le plus confiant des pacifistes? Où est le politique as.«ez niais, 8s.«ez fermé à l'évidence pour ne pas voir qu'actuellement, l'Autriche, au point de vue politique, militaire, financier, économique, n'est plus qu'une succursale de l'Allemagne? Chwrles !«' est aussi dépendant de Berlin que le prince de Waldeck ou de Reuss, et par conséquent les transformations que nous annonce une presse officieuse, ne sauraient être que le résultat d'un concert entre Vienne et Berlin. En dehors même de la conquête complète, absolue, iilimilée de l'Autriche par Guillaume II, qui supposera une minute que les Allemands de la monar chie et les Magyars qui sentent derrière eux l'appui de l'Empire germanique, consentiraient bénévolement à abdiquer leurs privilèges et renonceraient au bénéfice de leur suprématie? — Que vaudraient des concessions sans garanties qui n'auraient été visiblement accordées que pour surprendre la bonne foi des Alliés et les amener au piège adroitement préparé? Fatalement, elles seraient condamnées à disparaître au lendemain du traité.
La Rheinifirh- Westphâlische Zeitiwg, l'organe de Krupp et des grands métallurgistes de l'Allemagne occidentale, trahissait ces derniers jours les intentions réelles des Habsbourgs, quand elle parlait de la formation d'un royaume yougoslave qui serait constitué sous le gouvernement du prince Mirko, le second fils du roi de Monté négro, et qui deviendrait un État vassal et tributaire de l'Autriche. Ce n'est pas d'autre façon que l'Allemagne entend la liberté des peuples de la monarchie habsbourgeoise.
Nous n'avions pas besoin d'ailleurs de ces aveux. Depuis le début de la guerre, les Magyars ont poursuivi dans les pays croates, serbes ou roumains, une politique d'extermination : ils ont déporté les habitants par dizaines de» mille; ils les ont remplacés partout où il leur a été possible par des colons Magyars, l'ar quel accès de magnanimité imprévue ménageraient-ils des adversaires qu'ils croient tenir à merci et dont ils sont séparés par des ruisseaux de sang?
François-Joseph a proclamé l'autonomie de la Galicie, (.5 nov. 1915), ce qui implique que les députés galiciens ne siégeront plus au Reischrat. Les 106 députés polonais et ruthènes ainsi écartés du Reichsrat, les Allemands y disposent d'une majorité énorme qui leur assure une pleine liberté d'action. — A qui persuaderai on que le premier usage qu'ils en ferontsera d'étendre les libertés des Slaves, qu'ils méprisent plus encore qu'ils ne les délestent et dont depuis des siècles, avec un infatigable acharnement, ils poursuivent l'asservissement et l'assimilation? Dans quel monde a-t on jamais vu les rancunes ataviques s'effacer par la brusque conversion d'un souverain, même si l'on supposait sincères — ce qui est plus qu'invraisemblable — les intentions conciliantes de Charles !«'?
Admettons, si l'on y lient, qu'il veuille rompre avec la politique néfasle de son prédécesseur, comment ferait-il
triompher sa volonté? /tZea jaeta est. Le temps est passé où les Habsbourgs étaient libres de se dégager de la griffe des HohenzoUern. Même innocent, Charles l"^ devra pHver les fautes de ses a'ieux. Au lendemain de la guerre, la situa lion financière de la monarchie sera désespérée. Elle sera débitrice vis à-vis de 1 Allemagne de sommes énormes. Toute sa vie industrielle et commerciale dépendra de la bonne volonté de ses voisins. Comment se soustrairail^elle è ses ordres?
L'Autriche ne peut plus exister désormais que comme une secundo-génilure de l'Allemagne. Certaines situations sont plus fortes que les volontés les mieux trempées ; mettez à Vienne un homme d'un génie supérieur, il se brisera contre l'airain de la réalité.
De temps en temps, quelques polémistes en mal de copie demandent au public : — Ne conviendrait-il pas de maintenir l'Autriche?
Le public ne comprend pas, el il a raison. Il n'y a plus de question d'Autriche, pour la bonne raison qu'il n'y a plus d'Autriche. L'Autriche est morte el enterrée. Il sagit de savoir si nous permettrons que l'Allemagne qui l'a tuée s'engraisse de la chair et du sang des peuples slaves qui en formaient la substance.
Quel serait le danger que créerait au monde une sem blable solution, la guerre actuelle suffît à nous le montrer. L'Allemagne, en plein conflit, alors qu'elle avaità faire face aux plus redoutables complications, est parvenue à galvaniser ses alliés et elle a tiré d'eux des ressources grâce auxquelles elle a prolongé le combat et failli forcer la victoire. - Avec quels obstacles n'avait-elle cependant pas à compter? — L'opposition des peuples, la jalouse défiance des administrations autonomes, l'incurie des gouvernements de Constantinople et de Vienne.
désormais elle aura le champ libre.
Que l'on s'imHgine un peu l'extraordinaire dépression morale que produirait chez tous les adversaires de l'Allemagne une paix qui ne supprimerait pas pour toujours le danger de l'impérialisme prussien.
Voilà des peuples qui, depuis de longues séries d'années, vivaient sous la terreur germanique el tendaient vers l'indépendance tous les espoirs de leur ôme et toutes les fibres de leur corps. Vous leur avez montré à l'horizon l'aube flamboyante du réveil de la liberté! Pendant des mois et des mois ils ont haleté dans les affres de l'agonie. Leurs chefs les plus aimés sont en exil, en prison, ou ont été exécutés, victimes de la plus infâme comédie judiciaire. Leurs enfants sont tombés p^-r milliers pour une cause qu'ils ' délestent. La pauvre fortune qu'ils avaient économisée sou par sou est aiiéanlie. Tant de souffrances, tant d'épreuves, ils les ont supportées sans faiblir, parcequ'ils avaient devant eux la joie de la délivrance. Et maintenant, vous rivez de nouveau leurs chaînes, et vous leur demandez de continuer le combat ! — Les meilleurs fuiront, les faibles s'inclineront, trahiront leur race el grossiront le troupeau famélique des apostats et des traîtres ; la foule, émasculée, s'abandonnera à son destin el, indifférente, aveulie, laissera passer le destin et s'accomplir la fatalité.
Les administrations de leur côté se seront habituées à leur dépendance et leur jalousie se transformera eu une émulation empressée et joyeuse. Vienne, qui se glorifiait jadis
d'être :Ie Paris de l'Europe orientale, se vantera d'en être devenue le Berlin. Les yeux rivés sur le bâton de Guillaume II, elles travailleront de plein cœur, avec leurs professeurs ordinaires et extraordinaires, à l'organisation du monde; au son de l'aigre fifre brandebourgeois, elles frapperont de leur talon brutal la terre conquise, et au pas de l'oie, elles marcheront à la suite de la séquelle allemande vers la conquête du monde. Charles de Habsbourg, Ferdinand de Cobourg et les Jeunes-Turcs qui, autour d'Enver-Pacha tirent les ficelles d'un sultan de contremarque, se confondent dès aujourd'hui dans le pompeux triomphe des Ilobenzollern, César et Imperator..
Que l'on jette les yeux sur une carte et l'on se rendra compte de ce que serait la puissance allemande, après le traité en apparence équitable et égal qui consoliderait l'état de choses qu'elle a créé en fait.
La grande ligne Hambourg-Berlin-Prague-Budapest- Nich-Sofla-Constantinople-Konia-Alep-Bagdad, lui livrerait la domination incontestée de toute l'Europe centrale et barrerait toute communication entre les nations occidentales et la Russie, désormais complètement rivée aux influences exclusives de son impérieuse voisine. Ses colons se répandraient sur les riches et immenses territoires de la Mésopotamie, soumettraient la Perse et atteindraient les limites de I Empire anglais des Indes. Cette artère centrale serait doublée à l'Est par la ligne Hambourg-Berlin- Breslau-Lvov Constanza-'Varna Constantinople, et à l'Ouest, par la ligne Berlin-Trieste, et par l'embranchement qui, parti de Nich, se dirige par Salonique sur Athènes. L'Allemagne serait ainsi absolument maîtresse de l'Adriatique dont elle tiendrait toute la côte orientale, et elle arriverait par Athènes en face du Caire. Elle enserrerait dans les branches de ses tenailles la Grèce, où règne la sœur de Guillaume H, el la Roumanie, où l'on remplacerait le roi actuel par un autre membre de sa famille, moins jaloux de son indé])endance.
D'autre part, à Alep s'embranche sur le chemin de fer de Bagdad une ligne qui atteint Damas et Médine et se prolonge à l'Ouest jusqu'à la frontière de l'Egypte. Il sera facile de la prolonger par la Mecque jusqu'à Hodeida, à l'entrée méridionale de la Mer Rouge. Le canal de Suez serait supprimé de fait el les relations de l'Angleterre avec ses possessions asiatiques seraient virtuellement interrompues. La grande ligne du Capau Caire deviendraità jamais impossible et l'Empire biitannique africain, pris entre le sud-ouest allemand et l'Afrique orientale allemande serait sous le coup d'une menace perpétuelle de démembrement. Lé sultan, qui ne serait plus que le grand vicaire musulman de Berlin, maître désormais incontesté des villes saintes de l'Arabie et débarrasé dé6nitivement de la terreur des schismes religieux, retrouverait sur l'Islam sa légendaire autorité morale. Les possessions italiennes de Tripolitaiae, la Tunisie, l'Algérie et le Maroc seraient troublées par des révoltes perpétuelles, et elles tomberaient dans les mains de l'Allemagne, dès que celle-ci jugerait le moment opportun d'en prendre effectivement possession. Les Mahométans de l'Inde et du Turkestan seraient travaillés par les agitateurs de l'Islam que soudoierait Berlin. — On s'e.xpliquesans peine, dans ces conditions, que l'Allemagne puisse renoncer sans inquiétude à l'annexion de la Bel-
gique, que l'Angleterre, harcelée sur tous les points du monde, serait désormais hors d'état de défendre. Elle pourrait même sans inconvénient nous rendre l'Alsace et la Lorraine, puisqu'il ne tiendrait qu'à elle de nous attaquer de nouveau quand elle jugerait que l'heure a sonné de notre mort définitive et sans gloire.
Il est nécessaire que l'opinion de la France et du monde soit avertie de ce que cache l'apparente modération de Guillaume II. Un traité par lequel l'Allemagne abandonnerait les territoires qu'elle a envahis et qui aurait pour base le statu quo ante Mlum, même s'il comportait des avantages importants pour nous, aurait pour résultat réel la suppression rapide et fatale de notre indépendance. Ce que nos adversaires nomment une paix équitable — les neutres feront sagement de ne pas l'oublier — c'est l'établissement de la domination germanique immédiate sur l'ancien continent et sa prépondérance incontestée sur l'ensemble du monde. Aurons nous supporté tant de sacrifices pour consentir à laisser nos adversaires piper les cartes? Au moment où visiblement ils sont à bout de souffle, quand ils ont échoué dans leur assaut brutal, serons-nous les dupes d'une tricherie qui leur vaudrait tout le bénéfice de la partie engagée ?
Par une folie plus impardonnable que celle de Napoléon 1 1 1 en 1866, et dont cette fois les suites seraient irréparables, permettrons-nous aux impérialistes allemands de constituer à nos portes un immense empire qui étendrait ses antennes sur le monde tout entier? Ernest Denis.
MEMOIRES et DOCUMENTS
Le Tsar Nicolas a adressé, le 25 décembre, à ses armées de terre et de mer, un ordre du Jour que nous croyons utile de publier in extenso à titre de document. Au moment où tous les regards sont tournés vers le grand empire slare, dont les crises passagères ne peuvent signifier qu'un puissant développement vers un avenir libre et Jécond, rien ne peut mieux démentir les rumeurs répandues par les ennemis des Slaves que les hautes et nobles paroles du Txar.
Au cours d'une paix assurée, il y a plus de deux ans, l'Allemagne qui, depuis longtemps, se préparait secrète ment à assujettir toute l'Europe, s'est précipitée subitement sur la Russie et sur sa fidèle alliée, la France.
Cette attaque a forcé l'Angleterre à se joindre à nous et à participer à la lutte. Le mépris de l'Allemagne pour les principesfondamenlauxdu droit international, niéprisrendu évident par la violation de la neutralité belge et par l'impitoyable cruauté des Allemands contre les populations paisibles des pays occupés, a groupé contre l'Allemagne et son alliée, l'Autriche, toutes les grandes puissances de l'Europe.
Sous la pression des troupes allemandes largement pourvues de moyens techniques considérables, la Russie, ainsi que la France, ont été obligées de céder pendant la première année de la guerre une partie de leur territoire. Mais cette infortune temporaire n'a pas brisé votre courage, ô mes vaillantes troupes, ni celui des alliés.- ■-;
Depuis lors, par la tension de toutes les forces de l'Étal, la différence qui existait entre nos ressources techniques et
celles des Allemands a diminué graduellement. Aussi, dès l'été dernier, 1915, l'ennemi n'a pu réussir à s'emparer d'un seul pied du territoire russeet pendantle printemps ell'été de cette année, il a éprouvé une série de défaites graves qui l'ont forcé, sur tous les fronts, à passer de l'offensive à la défensive.
Ses forces s'épuisent visiblement et les chances de victoire de la Russie, ainsi que celles de ses vaillants alliés, doivent infailliblement s'accroître. L'Allemagne sent venir le moment de la défaite décisive et du châtiment que lui ont mérité ses violations du droit.
C'est pourquoi, — agissant maintenant comme elle avait agi en déclarant tout à coup la guerre A ses voisins, à l'heure où ses forces militaires lui donnaient unesupériorité sur eux, — maintenant qu'elle se sent affaiblie, elle offre d'entammer des négociations de paix avec ses ennemis, indissolublement unis contre elle. Il est naturel qu'elle préfère commencer des négociations avant que les événements mettent en pleine lumière son degré de faiblesse et avant la perte définitive de sa puissance militaire.
En ce moment, elle se hâte de tromper l'opinion sur la force réelle de son armée en utilisant son succès temporaire en Roumanie. Car eUe n'a pas encore réussi à faire la preuve de sa puissance militaire dans la guerre actuelle.
L'Allemagne a pu déclarer la guerre et se jeter sur la Russie et son alliée la France, au moment le plus défavorable pour elles. Aujourd'hui, devenus foits pendant la guerre, les alliés, parmi lesquels se trouve la puissante Angleterre et la noble Italie, ont à leur tour la possibilité de ne commencer la conférence sur la paix qu'au moment qui leur sera le plus favorable. Ce moment n'est pas encore arrivé. L'ennemi n'est pas encore chassé des lerriloires occupés, ta Russie n'a pas encore réalisé les detoirs créés pur la guerre, ta possession de Tsargrad {Constaniinople) et des Détroits, ainsi que la création de la libre Pologne, composée de ses trois parties jusqu'à présent séparées.
Faire la paix maintenant équivaudrait à laisser infructueux vos immenses efforts, soldats et marins héroïques de la Russie. Vos labeurs, et surtout le souvenir sacré des fils de la Russie morts sur les champs de bataille, ne nous permettent même pas de concevoir une paix avant la victoire sur l'ennemi ; sur cet ennemi qui osait croire qu'ayant pu commencer la guerre, il aurait également le pouvoir de la terminer à un moment quelconque.
Je ne doute pas que chacun des enfants de la sainte Russie, que chacun de tous ceux qui, les armes à la main, «mbattent parmi nos vaillantes troupes, que chacun de ceux qui, à l'arrière, contribuent à accroître par leurs travaux paisibles la puissance militaire du pays, je ne doute pas que chacun de tous les fils de la patrie soit intimement persuadé que nous ne pouvons accorder la paix à l'ennemi avant que, chassé de nos pays et définitivement écrasé, il nous donne, à nous et à nos fidèles alliés, des garanties
tildes contre le retour d'une agression perfide; il faut que nous soyons assurés qu'il ne pourra, après le traité de paix, mentir aux engagements qu'il aura pris.
Nous resterons inébranlables dans notre confiance dans la victoire, et Dieu bénira nos armes; il les couvrira à nouveau d'une gloire éternelle et nous donnera une paix
digne de vos exploits glorieux, mes glorieuses troupes, une paix telle que les générations futures béniront votre sainte mémoire. Nicolas.
ECHOS ET NOUVELLES
LA SITUATION POLITIQUE : Après la note des Alliés. — La note des Alliés du 10 janvier a eu une répercussion immédiate et profonde sur la situation intérieure de l'Autriche Hongrie. Les dernières chances d'un accord quelconque entre le ministère Glam-Martinic et les partis slaves se sont évanouies immédiatement et de façon définitive. Peu de jours avant le 12 janvier, la presse de Vienne annonçait encore avec confiance et satisfaction l'ouverture prochaine du Roichsrat dont les partis devaient s'entendre avec le comte Clam-Martinic pour l'organisation de la session projetée. La conférence décisive des représentants du Club tchèque (Cesky Svaz) avec le premier ministre a eu lieu le 12 janvier, la veille de la publication de la note, déjà connue dans les milieux politiques. La conversation n'a duré qu'une petite demi-heure et on n'a osé publier aucun communiquésurle résultat. Le comte Clam Martinic s'est borné à déclarer aux représentants des partis allemands qu'à son grand regret il ne pouvait pas fixer la date de la convocation du Parlement et, bientôt après, les bruits qui couraient sur des projets de coup d'État ont pris une. nouvelle consistance.
On a parlé un moment d'une dissolution imminente des deux Chambres et de nouvelles élections que le gouvernement dirigerait d'une main ferme. Cette nouvelle nous Igisse très sceptiques. De nombreux indices permettent plutôt de prévoir que le comte Clam-Martinic, s'il reste au pouvoir, octroiera sous peu une nouvelle constitution en s'appuyant, exclusivement sur les partis allemands et sans se soucier du Reichsrat. Ce n'est qu'après ce coup d'État, qui accorderait pleine et entière satisfaction aux Allemands, qu'on essaierait peut-être de réunir un nouveau parlement, constitué sur une base absolîiment modifiée. ; :
Les partis allemands paraissent très satisfaits. Le chef . des radicaux, M. Wolf, a déclaré au correpondant des Dernières Nouvelles de Leipzig que l'Union des députés allemands au Reichsrat était tout à fait heureuse du résultat de la conférence qu'avaient eue ses délégués avec le cûmle Clam Martinic, le 16 janvier. Le premier ministre, dit-il. va justifier toutes les espérances que les partis allemands ont fondées sur lui. Les journaux tchèques confirment cette information et ils annoncent que le rapport présenté à rassemblée plénière des députés allemands sur la conversation avec le ministre g été accueilli avec un véritable enthousiasme. Il est vrai que le projet de l'autonomie de la Galicie, que les Allemands désiraient si ardemment, a été ajourné après la guerre. Ils consentent volontiers à ce délai parce^qu'ils doivent obtenir d'une autre manière et plus directement l'hégémonie qu'ils revendiquent. D'après les informations qui nous proviennent des sources les plus autorisées et qui d'ailleurs ont été reconnues et confirmées par le président du Reichsrat, M. Sylvester. dans un article de la Gazette de Voss, le gouvernement va très prochainement déclarer l'allemand la langue officielle exclusive.
diviser le royaume de Bohême en deux sections et procéder à la réforme administrative et scolaire de manière à donner pleine satisfaciion aux Allemands. C'est qu'on s'est décidé, ajouteM.Sylvesler, à créer enfin une Autriche forte et unie qui, jusqu'à présent, n'a pas existé.
Cette situation montre ce qu'il convient de penser des nouvelles des agences des Empires Centraux sur l'attitude des Tchécoslovaques. D'iprès le bureau de presse de Vienne, ils auraient rejeté avec indignation la promesse des Alliés.... Et cette iadignation, ils l'ont du moins bien cachée : en efïet, dès le 13 janvier, les journaux tchèques ont publié la note des Alliés sans le moindre commentaire. Le lendemain, seulement, les autorités, exaspérées de ce silence éloquent, ont imposé aux journaux de Prague, sous la menace d'une intervention militaire dans les imprimeries, la publication des articles écrits par les rédacteurs du journal officiel de Prague, le Prager Zeitung. Ce sont ces numéros qui ont été immédiatement répandus dans les pays neutres comme l'opinion de la presse tchèque. Malheureusement, l'Autriche a trop abusé des faux. Ils ne trompent plus personne.
Quelques journaux conservateurs par tactique ont cru devoir publier des déclarations de fidélité à la dynastie sans attendre les communiqués officiels des bureaux ministériels. Il est remarquable que des agences n'ont pas trouvé opportun de les citer. Pourquoi n'a-t-on pas par exemple communiqué à la presse neutre la lettre que le chef du petit parti catholique-conservateur, le D' Hruban, a adressée à ses électeurs à Prosnice? Il s'y déclare fidèle au Charles, roi de Bohême, mais il se hâte d'ajouter que le peuple tchécoslovaque tout entier n'en aspire, moins à l'indépendance qu'il a toujours réclamée. Même le Reichspost de Vienne a remarqué, en commentant cette lettre du député catholique tchèque, qu'une tell* fidélité à la dynastie équivaut aujourd'hui au démembrement de la monarchie. Et c'est le parti le plus conservateur de la Bohême qui ose parler de cette façon. A Vienne on ne s'y trompe pas : (luoi qu'on dise, on sait bien que. les ponts entre Vienne et Prague ont été coupés à jamais et que-, seule, .la guerre peut trancher la question tchéco-slovaque.
Le message de M. Wilson. — Le président des États- Unis a parlé dans son message au Sénat d'une (( paix .'<ans victoire » et beaucoup s'en sont inquiètes. Nous ne sommes pas du nombre. M, 'Wilson est trop 'profondément pénétré de l'esprit de liberté et de justice qui anime la grande République américaine, pour songer à cette « paix boiteuse » qui — et nous ne ce>serons jamais de l'affirmer — serait pour l'Europe un malheur intinin/ent plus grand que ne l'est la guerre la plus atroce.
« Il y 8, parmi les nations organisées, dit le président dans son message, une chose plus profonde même que l'égalité des droits. Aucune paix ne peut durer ou ne devrait durer qui ne reconnaît pas et n'accepte pas le principe que les gouvernements reçoi\ent tous leurs pouvoirs du consentement des peuples gouvernés et qu'il n'existe nulle part aucun droit qui permette de transférer les peuples de poteniat à potentat, comme s'ils étaient une propriété. Je considère comme admis, si je peux hasarder un seul exemple, que les hommes d'État de partout sont d'accord
pour qu'il doive exister une Pologne unifiée, indépendante et autonome, — et (admis aussi'l qu'une sécurité inviolable de la vie, de l'honneur et du développement industriel et social devrait être désormais garantie à tous les peuples qui ont vécu jusqu'ici sous la domination de gouvernements attachés à. une foi et à des buts politiques en opposition aux leurs propres ».
Ces nobles paroles ne manqueront pas de produire une profonde impression dans les Pays Tchèques, auxquels ils apportent, quoique avec plus de réserve et moins de précision, la même promesse et la même espérance que la note des Alliés du 10 janvier. La presse de Vienne s'est bien rendu compte qu'à côté de la Pologne unifiée, indépendante et autonome, le président Wilson a pensé aussi dans son message aux autres peuples slaves , de l'Autriche- Hongrie; de là, sa fureur et son inquiétude, que la confiance toujours plus ferme et plus fière des partis tchèques, ne peut qu'augmenter davantage.
Les persécutions en Bohême. — Les persécutions contre la presse, contre les sociétés patriotiques et contre les particuliers coupables de haute trahison continuent de plus belle. On annonce la suppression de la Zeleznicni Lisly, organe de la Fédération des cheminots tchèques. La Fédération avait été dissoute il y a quelque temps à cause de ses menées révolutionnaires.
On a supprimé de même le Podehradské Noviny (Gazette de Podèbrady) et l'organe des protestants tchèques hlasy od Sionu (Les Voix de Sion) qui paraissait depuis 56 ans. A la suite des dernières mesures, la presse tchèque de Silésie n'est plus représentée que par deux journaux qui ne s'occupent pas de politique.
A Hofice, à Miletin et dans d'aulres villes de province, interdiction de plusieurs sociétés de gymnastique dont l'activité politique a été jugée contraire aux intérêts de l'État. l*our la même raison, di.nsolulion à Vienne de la Société de bienfaisance « Slavia » qui était depuis longtemps le centre de la société tchèque.
Les listes de confiscations des biens, prononcées à la suite de procès de haute trahison, s'allongent toujours plus dans les journaux. On trouve parmi les personnes ainsi frappées des noms très connus et très estimés : le D' Antr Ba>l, professeur à Turnov, le poète Rudolf Medek. La condamnation de M"" Klisabeth Vitkù de Sobéslav, qui appartient à l'aristocratie tchèque, a cansé une vive sensation.
La censure redoub'e ses rigueurs et n'épargne personne. Les romans historiques si célèbres de Alois Jiràsek, dont le sujet est presque toujours emprunté à l'époque hussite, sont exclus des biblii>thèques scolaires ; à plus forte raison les œuvres du poôie J.-S. Machar, dont la vente a été interdite. Une circulaire officielle invite les instituteurs de s'abstenir absolument, désormais, de toute allusion à Jean II us ou aux guerres hussites.
A force de zèle, la censure tombe dans le ridicule. Un jeune écrivain, Jean Havlasa, a été récemment condamné pour une brochure jugée séditieuse; on interdit un ouvrage qu'il avait publié auparavant : Voyage en Californie, où il est impossible de trouver la plus lointaine allusion aux événements actuels. Le tribunal de Tâbor-ouvre une enquête
contre les rédacteurs du Rapport annuel de la caisse d'épargne municipale de Benesov; il renferme, paraît-il, un article d'économie politique à tendance peu patriotique.
SITUATION ÉCONOMIQUE. — Malgré tous les efforts du Bureau central d'approvisionnement, crf'é à Vienne au mois de novembre, et malgré une organisation minutieuse et vigilante, le ravitaillement de la population et la distribution des vivres en Autriche rencontrent les plus graves difficultés. Le gouvernement doit recourir aux mesures les plus rigoureuses pour se tirer d'affaire. Mais toutes les réquisitions et tous les recensements ne font que lui démontrer l'insuffisance des stocks.
Il en est réduit à essayer d'apaiser la population en faisant appel à son héroïsme et par des allusions de la paix. Mais l'énervement du peuple, épjisé de privatiojis, grandit du mois en mois.
Dans toute la monarchie, les marchés enregistrent une diminution efïrayante des provisions. Le manque de béta'il se fait sentir à un tel point que, dans plusieurs villes de province, les foires ont dû être décommandées, parce qu'il* n'y avait pas de bestiaux à vendre. Les grandes villes, principalement Vienne, sont approvisionnées d'une manière toute à fait insuffisante. Pendant la dernière semaine 1916, on a enregistré, au marché de bestiaux de Vienne, une diminution de 1077 moutons, de 427 veaux et de254cochons. La rareté des marchandises a eu comme conséquence une augmentation moyenne des prix de 50 couronnes par 100 kilos.
On cherche à suppléer au manque de viande par la consommation de la volaille. Dans plusieurs villes, les municipalités achètent des oies par grandes quantités pour les revendre aux habitants par des rations d'un demi-kilo au prix de 3 couronnes.
Le lait est de plus en plus rare. A partir du 18 janvier, ô Vienne, trois sortes de cartes de lait sont en usage : 1" pour les enfants jusqu'à 2 ans; 2" pour les enfants de 2 à 6 ans; 3» pour les malades et adultes. Les enfants jusqu'à l'âge de 12 mois ont droit à un litre de lait par jour; les enfants d'un an jusqu'à 2 ans, à 3/4 de litre; de 2 ans à 6 ans, à 1/4 de litre. Les malades auront la quantité pres- . crite par le médecin. Les adultes ont en principe droit à ; 1/8 de litre par jour, mais ils sont avertis que, pour le moment, il n'y a pas de lait pour eux.
Le prix maximum du beurre a été fixé, en Hongrie, à 12.80 couronnes le kilo. A Prague, à la fin du mois de décembre, on a enregistré les prix suivants : le beurre fin, 13 à 17 couronnes; le beurre ordinaire, 10 à 13 couronnes. A Prague, une famille de 1 à 3 membres a droit à 1/4 de kilo; une famille de 4 membres ou plus, à 1/8 de kilo. On trouve difficillement de la graisse qui ne se vend que par 1/4 de kilo au prix de 2.15 couronnes. Un kilo de saindoux coûte 9.60 couronnes à Vienne. La graisse d'oie est vendue 3 couronnes par 1/4 de kilo, mais seulement aux familles des fonctionnaires et des ouvriers.
Le gouvernement a décidé de monopoliser la vente de la
graisse, du beurre et du fromage à partir du 14 janvier.
Chaque région est obligée de livrer une quantité de ces
denrées fixée d'avance. Tous les stocks doivent être
•clarés. Si l'on veut tuer un cochon, on est obligé de
l'annoncer aux autorités, afin qu'on puissesaisir la graisse.
Les œufs sont vendus 24 à 26 couronnes les soixante, ou 52 hellers pièce.
Les ménagères trouvant difficilement la quantité de pommes de terre auxquelles elles ont droit. Pour acheter 6 kilos de pommes de terre, il faut avoir deux cartes spéciales, et on est obligé de remplacer 2 kilos de pommes de terre par 2 kilos de navets. A Prague, la vente de pommes de terre se fait à raison de 100 maisons par jour.
Le vin a augmenté d'une façon extraordinaire. La dernière récolte a complètement déçu les espérances. Le vin ordinaire d'une très mauvaise qualité se vend de 3tS0 à 500 couronnes l'hectolitre. Les spiritueux dépassent le prix de 1.000 couronnes, et la rareté de vin forcera bientôt les marchands de vin à fermer leurs boutiques.
Des. nouvelles restrictions ont été apportées à la fabrication de la bière. Elle est tombée de 20 à 15 »/o de la fabrication normale. Elle doit cesser complètement à partir de mai. Un litre de bière de PlEeri (Pilsen) coûte aujourd'hui une couronne, mais on prévoit une imminente augmentation de 12 hellers. En raison de la difficulté de s'approvi sionner en vivres et en boissons, plusieurs hôtels et restaurants ont été obligés de fermer. La consommation du café a été de nouveau réduite. La ration de 1/8 de kilo par personne pour 6 semaines doit suffire désormais pour 8 semaines.
Le renchérissement des vivres, qui est de 182°/o à Prague, de 186 "/o à Brno et de 154 "/o à Vienne, a eu une répercussion néfaste sur la santé de la population.
Les statistiques révèlent la disproportion du nombre de naissances avec celui des décès. Partout la population diminue sensiblement. Du 16 au 23 décembre, les bureaux de statistique deJa ville de Irague ont enregistré 92 naissances contre 157 décès. Le nombre des tuberculeux -augmente dans des proportions inquiétantes.
FAITS ù INFORMATIONS
Des Cours de tchèaue et de polonais ont été ouverts, le 15 janvier, à l'Ecole des Langues orientales vivantes. 11 ne s'agit pas seulement d'fifflrmer par ce fait, une fois de plus, les sympathies que les Français professent pour les Tchèques et les Polonais. Mais un événement comme celui-ci, dont on apprécie, à juste titre, l'importance dans les milieux compétents, contribuera très utilement à créer, entre la France et ces deux peuples slaves, des relations encore plus solides et plus significatives, et permettra une collaboration plus étroiie et plus profonde aussi bien au point de vue intellectuel qu'au point de vue économique. Tout le nnonde connaît le dévouement sincère à ht cause slavR du distingué administrateur de l'Ecole, M. Paul Boyer. C'est à lui que revient, en premier lieu, le mérite de la réalisation de l'œuvre.
Dans le cours de tchèque, M. E. Benes, chargé de cours à lUniversité de Prague, ex^posera l'histoire de la langue tchèque (mardi de 10 à 11 h.); M. F. Nèmecek, répétiteur, exercera les élèves à la lecture de texte et à la conversation (lundi et jeudi de 5 à 7 h.).
Le cours de polonais sera fait par M. Sigismond Zaleski, conservateur adjoint de la Bibliothèque polonaise (mercredi de 10 à 12 h. et vendredi de U à 12 h.).
A TRAVERS LA PRESSE
Dans la revue hebdomadaire The New Stuteaman du 9 décembre 1916, on a publié un excellent article qui résume d'une façon saisissante et le problème de l'Europe Centrale et le rôle qui pourrait être joué par la Bohême indépendante dans l'Europe future. Voici les principaux passages de cette intéressante étude :
Avec l'alliance austro-allemande de 1879, c'est à dire l'alliance des Allemands et des Magyars, le Hot de « l'Euioiie Centrale » environna complélementln Bohème. Avecledésespoir d'hommes qui se noient, les 'tchèques continuèrent a ijavailler pour le rapprochement de lu monarchie des Hnbsbourgs et de la Russie et de la France, contre l'alliance allemande, fout cela fut en vain. Enfin le tonnerre d'une avalanche rompit ce silence accablant qu'une lâcbelé complice appelait la paix européenne. Les glaciers de l'Europe centrale, en rampant, atteignirent la Serbie dans leur avance. Et avec l'avantage pour une nation d'avoir un gouvernement autonome, si restreint soit-il dans des frontières étroites, apparaît clairement dans ce fait que .son agonie et ses derniers soubresauts Ijrisent le silence courtois des diplomates et l'indifféience des nations plus fortunées, mais ignorantes.
Maintenant, enfin, le piobleme de l'Europe centrale et de son extension est devenu pour toute l'Europe le premier point à éclaircir. Eh bien, est-il possible d'oublier la Bohème et de passer sous silence les questions qui s'y posent ? Une fois que la Bohème libre surgira au cœur de l'Europe, nous saurons que le flot de l'agression germano-magyare aura reHué pour ne i)lus jamais monter de nouveau. Les puissances, en effet, qui établiront l'indépendance tchèque, seront unies dans 1 avenir par cet acte même contre une recrudescence possible de l'impérialisme allemand. Il n'y a pas un seul Etat allié dont les intérêts s'opposent à ceux de la nation tclièciue. Pour tous, la liberté de la Bohême sera une sauvegarde contre une nouvelle avance allemande et un baromètre de la pression allemande. Le désir d'écarter le v< coin » tchèque qui divise l'Europe centrale, formera le premier but à atteindre dans tout rêve de renaissance pangermaniste. Mais, le jour où l'indépendance de la Bohème sera établie,«ni la Russie, ni la Grande Bretagne, ni la France, ne pourront jamais consentir à sa jibis légère restriction ; car ces nations trouveront dans cette indépendance des principes qui sont sacrés à la Bohême : la fraternité slave, l'autonomie nationale et la liberté. Les cyniques pourront narguer et douter de la force de ces principes, pourtant la Serbie et la Belgique et les grandes idées que comporte leur indépendance ont inspiré des actes que l'intérêt individuel n'aurait jamais produits. En Russie même, les influences allemandes ont été incapables de jeter un défi aux sentiments slaves de la nation. La Bohème reconstituée ne serait jamais plus écrasée, et par son existence même elle détrujrait le cauchemar d'une hégémonie germanomagyare en Europe.
Cet article nous montre que notre situation commence à être connue en Angleterre. En effet depuis quelque temps nous trouvons, de plus en plus, dans les revues et dans les journaux, des études qui s'occu[)ent des problèmes qui nous ^ intéressent et qui témoignent qu'une foule de personnes commence à s'occuper effectivement des questions qui sont d'un intérêt vital aussi bien pour l'Angleterre que pour nous mêmes.
T/ie New Europe écrit dans son numéro du 18 janvier : I il presse anglaise a publié exactement l'interview que le représentant du parti du travail au Conseil supérieur de la guerre a donné au correspondant à Londres de la Tribune de Nmc-Yorh. Mais elle n'a pas suffisamment rendu justice à des paroles qui, incontestablement, sont les plus remarquables de colles qui ont été jamais prononcées par aucun homme d'ctat anglais pendant la guerre. M. Henderson a défini le but de guerre du « Travail », une paix ([ui mettra fin à l'existence d'une grande puissance militaire dénuée de toute morale, et il insiste sur cette idée que tant qu'un changement radical ne sera pas survenu dans le caractère allemand capable d'imposer au gouvernement « une juste considération des contraintes morales », nous n'avons pas autre chose à faire que d'affaiblir l'Allemagne jusqu'à ce qu'elle ne soit plus dangereuse. «Supposons que nous signions la paix sur la base du alalu quo ante Dt'lla/n. Vous oubliez que si l'Allemagne n'a pnn réussi a conquérir ses fiinernis, plie a conijuis sen alliés. L Allemagne a soumis l'Autriche, la Turquie et la Bulgarie et lestiimt sous sa volonté. L'Eitrope centrale est devenue une réalité politique. Il est impossible de revenir au statu quo pour l Altema;/rio et ses ennemis. Nous ne pouvons tolérer l'existence d'une puissance militaire si forte et si fortement placée que constitueraient l'Allemagne, l'Autriche, la Turquie et la Bulgarie, sous le contrôle effectif de l'Allemagne, pas plus que nous pouvons l'envisager pour l'avenir, après la paix, dans nos considérations sur les nécessités internationales. »
D'après la Gazette de la Bourse de Petrograd du 17 décembre, M. N.-N. Pokrovsky, ministre des Alïaires étrangères, a décidé d'organiser dans son ministère une commission spéciale chargée de rassembler les documents concernant les Slaves d'Autriche Hongrie. En eSet, la guerre a provoqué parmi les Tchèques, les Polonais et les Yougoslaves un grand mouveinent politique auquel les gouvernsments des nations alliées, surtout la Russie, doivent prêter la plus grande attention, et ce n'est que d'après les documents soigneusement classés que les questions tchèque, polonaise et yougoslave peuvent être étudiées à leur juste titre.
L» Crérant I, MATni«ii
Imo Atn BHMaT-Arta iK^ iAa\.\.mm\ 7H. ra« D^ranti Parla
Conseil National des Pays-Tchèques
T. G. M.^SARïK, actuellement à Londres. M. R. Stefanik, actuellement à Petrogad.
J. DilRiCH, actuellement à Petrograd. E. BENEs,sef;'eïa//-e ^'^n^ra/, Paris, 18, rue Bonapèrle.
Le Conseil national des Pays-Tchèques est l'organe central de toute action politique tchèque et slovaque dans les pays alliés. Il dirige toute la propagande, l'action politique, militaire et diplomatique concernant la question ichecoslocaque. Son rôle est de faire connaître les aspirations de la nation tchécoslovaque, de coordonner tous les efforts et de préparer les dossiers qui prouvent la légitimité de ses revendications. Le Conseil National de-i Pays- Tchèques, seul compétent et responsable, n'agira qu'en parfaite harmonie avec les représentants qualifiés des Puissances Alliées. — Le Secrétariat général du Conseil National des Pays-Tchèques a son siège à Par-is, 18, rue Bonaparte.
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Union Postale 9 f r.
S fr.
2« Année. — N» 20.
15 Février 1917.
li^EVUB BI-MENSUELLB
Directeur : Ernest DENIS, Professeur à la Sorbonne
SOMMAIRE
La Pologne nouvelle et la lutte des Tchécoslovaques pour l'indépendance.
L'exploitation économique des Pays-Tchèques par l'Autriche.
Les Slaves aux Etats-Unis et la guerre.
Mémoires et Documents.
Échos et Nouvelles.
Faits et Informations.
PARIS 18, rue Bonaparte, 18
Le N" 35 Centimes
^EVUB Bl-MENSUELLE
Deuxième année.