POUR L'INDÉPENDANCE
L'Europe nouvelle que l'on prépare laborieusement au bruit et dans l'épouvante des canons, des fusils et des épées, sera — espérons-le — un monde entièrement nouveau, qui verra beaucoup d'injustices réparées, beaucoup de souffrances soulagées et beaucoup d'espérances enfin satisfaites. Elle verra d'abord la libération des petites nationalités, mûres désormais pour une politique indépendante; elle leur verra secouer le joug séculaire de leurs oppresseurs. Les nations slaves opprimées vont commencer une nouvelle vie. Les Yougoslaves libérés atteindront enfin le terme de ces détresses et de ces souffrances qui, pendant cinq années de guerre presque ininterrompue, se sont abattues sur eux. Ils pourront panser leurs blessures, qu'on aurait pu croire mortelles et faire reposer sur une nouvelle base un avenir heureux et paisible. Les Tchécoslovaques, de leur côté, après avoir subi trois siècles de servitude et reconquis enfin leur Etat national, vont tâcher de se reconstruire leur nouvelle demeure d'après les traditions d'un passé glorieux, mais trop tourmenté. Enfin, les Polonais, après cent cinquante années de malheurs et de souffrances indicibles vont arriver au bout de leur calvaire, en donnant une solution heureuse et satisfaisante à leur problème national, qui, pendant un siècle et demi, fut un des problèmes essen tiels de la politique européenne et un nid dangereux de conflits internationaux.
Si la guerre actuelle n'arrivait qu'à briser le militarisme prussien et à libérer les Alsaciens-Lorrains et les Polonais du joug allemand, les sacrifices inouïs qu'elle a exigés ne seraient pas vains. Si elle arrive encore à libérer les peuples austro-hongrois et à unifier véritablement ainsi les Polonais dans un État national, ses sacrifices, seraientils les plus lourds et les plus douloureux, amèneront pour l'humanité une ère entièrement nouvelle, qui lui rendra mille fois ce qu'elle aura fait perdre et viendra s'inscrire magnifiquement dans les Annales du monde.
Nous autres, Tchécoslovaques, nous nous réjouissons profondément des grands succès politiques et diplomatiques que nos frères Polonais ont remportés depuis quatre mois dans les pays de l'Entente. El celte joie n'a fait que s'accroître devant la note des Alliés à M. Wilson, où nos revendications nationales avaient la place d'honneur entre celles de la Belgique et celles de la Serbie. Les deux
causes triomphent aujourd'hui toutes deux ensemble et nous en ressentons une allégresse infinie. Nous voulons justement parler aujourd'hui de la question polonaise. Devant notre commun triomphe, nous pourrons le faire plus franchement et plus librement. Nous avons évité avec le plus grand soin pendant trente mois de guerre, d'aborder ces questions : nous en avons le droit désormais. Nous indiquerons ensuite sommairement la tactique politique que nous avons suivie dans certains problèmes de la politique des États alliés et que nous avons l'intention de suivre encore à l'avenir.
Voyons d'abord comment le problème polonais s'est posé pendant les quatre derniers mois de guerre et comment nous l'envisageons au point de vue tchèque. La déclaration des Empires Centraux du 5 novembre 1916, au sujet de l'indépendance du royaume de Pologne, n'a trompé personne, ni en Europe, ni en Amérique. Ni les États alliés, ni les Polonais eux-mêmes n'avaient le moindre doute sur une odieuse comédie et sur une manœuvre destinéesà jeter le trouble dans le camp des Alliés et de ses amis.
Toutefois, cette déclaration a provoqué une série de mesures qui, en fin de compte, assurent le triomphe diplomatique et politique de la cause polonaise pour notre plus grande joie et pour notre satisfaction la plus profonde.
En effet, quand l'Allemagne constitua le royaume fantôme de Pologne, l'ancien Président du Conseil russe, M. Slurmer, le 14 novembre 1916, manifesta, pour la première fois (première, après le manifeste du grand duc Nicolas Nicolaïevitch) et publiquement, ses desseins au sujet de la question polonaise. Prenant acte de la nouvelle violation du droit des gens et des conventions internationales commise par l'Allemagne et par l'Autriche-Hongrie, il protesta contre leur prétention de créer un État nouveau sur un territoire momentanément occupé par elles et de lever une armée parmi la population qu'ils y trouvaient. Et le chef du gouvernement russe renouvela la promesse de l'Empereur de Russie de réaliser l'autonomie de la Pologne après la guerre.
Cette protestation publique a pris une véritable importance internationale par l'acte qui l'a suivie immédiatement : le 17 novembre 1916, à la suite de la conférence de Paris, M. Aristide Briand, chef du Gouvernement français et ministre des Affaires étrangères, et M. Asquith, premier ministre de S. M. britannique, ont adressé un télégramme à M. Sturmer, où ils disaient entre autres choses : « Nous nous félicitons hautement de voir que, déjouant les machinations de nos ennemis et mettant en pleine lumière le caractère illusoire de leurs promesses, la Russie, après avoir dès le début de la guerre donné aux peuples qui habitent toutes les terres polonaises des assurances conformes à
leurs espérances sf'culaires, renouvelle solennellement l'inébranlable décision, annoncée il y a plus de deux ans au nom de S. M. l'Empereur, de réaliser leur autonomie ».
Ce passage insistait sur le principe de l'autonomie de la Pologne future, mais il en est un second, de beaucoup plus important, qui consacre le principe de l'union du peuple polonais et fait déjà prévoir les buts de guerre que les États alliés préciseront plus tard. Proclamer le principe de l'unification des Polonais, n'est ce pas, en effet, proclamer la nécessité d'une victoire complète et définitive sur les deux Empires Centraux et la libération de tous leurs peuples opprimés? Les Tchécoslovaques ont compris l'importance de ce second passage de la déclaration francoanglaise; ils y ont vu le présage de la note postérieure des Alliés à M. Wilson.
On y dit en effet :
« Nous nous réjouissons sincèrement des généreuses initiatives prises par le gouvernement de S. M. l'Empereur de Russie en faveur d'un peuple auquel nous attachent d'antiques sympathies, et dont l'union restaurée constituera un élément primordial du futur équilibre européen. Nous sommes heureux de nous solidariser entièrement avec les vues dont le gouvernement impérial entend assurer la réalisation au bénéfice du noble peuple polonais ».
On sait qu'une autre dépèche, rédigée sous la même inspiration et contenant les mêmes félicitations, fut envoyée à M. Sturmer par le Président du Conseil italien, M. Boselli.
Toutes ces manifestations n'ont pas été sans avancer la solution de l'éternel problème polonais. Les puissances occidentales, tout en laissant le droit de décider de ces graves questions au gouvernement russe, ont exprimé et leurs sympathies pour l'autonomie polonaise promise par les Russes et cette opinion, qu'elles prennent .soin de proclamer, que le problème intéresse à la fois tous les Alliés et qu'ils le considèrent comme primordial dans la réorganisation de l'Europe future et dans l'établissement d'une paix définitive.
L'élan était donné. D'autres événements ne manquèrent pas d'activer la solution du problème. Après des séances mouvementées à la Douma, suivies de la démission de M. Sturmer, le nouveau Président du gouvernement russe, M. Trépoff, a prononcé devant la Douma un discours remarquable de force et de décision. Il fallait mener, disait il, la lutte jusqu^à l'écrasement final des Empires Centraux et sous aucun prétexte, ne jamais tenter de faire une paix séparée. Mais il ne manqua pas de parler aussi du car ictère propre du problème polonais, ni d'expiimer les intentions vérit>«bles de la Russieéi ce sujet. Voici co nment il préi i.se :
« L'ennemi continue à occuper une partie de notre terri toire; il nous est réservé de le reconquérir et, par là, de récupérer le royaume de Pologne détaché temporairement par la force des armes. Cela ne suffit pas ; nous nous devons d'arracher à nos ennemis les territoires polonais de jadis, au-delà de la frontière, et nous voulons reconstituer la Pologne libre dans ses frontières ethnographiques et l'unir indissolublement avec la Russie ».
Reconstituer la Pologne libre — voilà des paroles qu'on doit expliquer dans le sens le plus large. Le ministre russe exprime ainsi son intention de donner à la Pologne future unifiée une/orme étatique, c'est-à-dire d'accepter la
formule chère à tous les Polonais russophiles et que tous ceux des Polonais qui sont soucieux de donner au confiit européen actuel l'unique issue possible et nécessaire, dans l'intérêt de tous les SIhvcs et de l'humanité, doivent accepter : travailler en commun accord avec la Russie, en faisant les concessions mutuelles nécessaires, réunir toutes les forces et tous les moyens pour obtenir la victoire complète et définitive de tous les Alliés.
Mais un autre événement restera inscrità tout jamais dans l'histoire du peuple polonais; c'est le manifeste que l'empereur Nicolas a adressé à ses troupes de terre et de mer le 28 décembre 1916, à la suite de l'offre de la paix des Empires Centraux au.x Alliés et à la suite de la note du président Wilson aux belligérants. Il s'est expliqué nettement sur la paix future et n'a rien laissé dans l'ombre. Lui aussi s'est prononcé au sujet de la Pologne : c'est un nouveau pas fait en avant, et, cette fois-ci, le pas décisif. 11 ne laisse plus aucun doute sur la constitution d'un État polonais et il consacre ainsi une fois de plus la ferme décision de la Russie d'aller jusqu'au bout dans la lutte, pour pouvoir unifier la Pologne libre.
Voici ce que le Tsar, dédaignant les maladroites intrigues de l'Allemagne pour extorquer une paix boiteuse aux Alliés, déclare :
(( L'ennemi n'est pas encore chassé des territoires occupés, la Russie n'a pas encore rempli les devoirsque lui a créés la guerre : conquérir Constantinople et les Détroits, créer la libre Pologne avec les trois tronçons jusqu'à présent séparés ».
Ainsi, dans cette proclamation, il s'agit donc de la création de la libre Pologne, il s'agit de créer quelque chose d'entièrement nouveau qui n'existait pas encore.
Après un siècle et demi, les Polonais ont donc réussi à obtenir une solution de la part de ceux qui, seuls et par leur force et par leur situation internationale, avaient réellement le pouvoir de réaliser l'unification du peuple polonais et de constituer un État national polonais. C'est un triomphe pour les Polonais et c'est aussi un triomphe pou" nous autres Tchécoslovaques. Étant donnée notre ancienne tactique politique, nos rapports avec la Russie et notre opinion sur la situation politique internationale dans l'Europe nouvelle après la guerre, nous ne pouvions désirer autre chose.
Et mieux encore : pour qu'on ne puisse pas se tromper sur les idées réelles qu'il avait exprimées dans son ordre du jour à l'armée, l'Empereur de Russie fit communiquer à la pi esse, quelques jours api'ès la publicntion du grand document historique, le 9 janvier 1917, une note concernant l'audience qu'il avait accordée au comte Wielopolski, membre polonais du Conseil de l'Empire à Petrograd. On insiste dans cette note sur le caractère extrêmement bienveillant de l'entrevue, où le Tsar aurait déclaré au comte Wielopolski, que la Pologne unifiée, dont il avait parlé dans l'ordre du jour à l'armée du 28 décembre 1916, serait dotée du régime parlementaire, acec une Diète polonaise et avec une armée nationale.
Inutile d'ajouter que les alliés, dans leur réponse au président Wilson, ont accentué cette décision du Tsar et ont indiqué la création de la libre Pologne réunie comme un des buts de la guerre actuelle. Enfin, hâtons-nous de dire
que, depuis 1r 5 février 1917, l'Empereur de Russie, se conforinanl à l'ordre du jour â l'armée du 28 décemlire 1916, a fait commencer le travail d'élaboration des principes fondamentaux qui y)rtsideront à l'organisation politique de la future Pologne et à ses rapports avec l'Empire. L'Empeieur avait, en effet, ordonné le 25 janvier, la formation d'une commission spéciale, chargée d'étudier et de discuter le problème et de formuler les projets.
Voilà par quelles péripéties les Polonais ont passé pour obtenir, après un siècle et demi de souffrances, l'espoir d'un nouvel avenir national. Voilà où nous en sommes aujourd'hui dans la question polonaise.
Sans vouloir toucher en rien soit aux opinions russes, soit aux ojiinions polonaises, nous exprimerons notre point de vue tchécoslovaque, que nos intérêts nationaux, nos seniimenis de Slaves et la conviction que les douloureuses expériences de la guerre actuelle nous ont données, nous dictent impérieusement.
Comme nous l'avons déjà dit, nous nous réjouissons profondément du succès que la nation polonaise — au prix de quels sacrifices! — a remporté dans cette lutte historique. Nous nous en réjouissons d'abord comme Slaves. Dès le début de la guerre, les Tchécoslovaques ont remis, sans hésitation, leur destinée aussi bien entre les mains de la Russie qu'entre celles de ses alliés. Notre programme de solidarité slave nous le dictait. Jamais l'idée n'aurait pu venir à aucune nation slave de compter sur la protection des pires ennemis du Slavisme. Nous savions aussi que, si véritablement les Empires Centraux voulaient négocier avec les Polonais en leur offrant des avantages quelconques, ils ne fouvaient \e iaire qu'en demandant aux Polonais leur complicité dans l'as&assinat des autres Slaces et des Tchécoslovaques en particulier.
Nous avons mis notre confiance la plus absolue dans la Russie, espérant aussi bien noire salut de ce côté que du côté des Alliés occidentaux. Nous savions que finalement ce sera la grande Russie seule,qui donnera la satisfaction la plus complète aux revendications nationales polonaises, et nous ne nous faisions pas d'illusions sur les assassins des Yougoslaves, les persécuteurs des Tchécoslovaques, les hakatistes posnaniens et les persécuteurs de la population de Varsovie. Nous avons aujourd'hui cette grande satisfactiondevoirquenotre confiance n'était pas mal placée, que notre tactique et que notre conduite étaient justifiées par les faits et que les événements nous confirment dans notre opinion.
Les Tchécoslovaques ont toujours été des propagateurs inlassables du sentiment de folidarilé slave et nous avons gardé une foi inébranlable en notre idéalisme, en la profondeur des sentiments, qui imprègnent chaque ôme slave. Les premiers, essais de la solution du problème polonais, si douloureux pour tous les Slaves conscients, nous montrent clairement que le point de vue auquel nous nous placions pour envisager le problème de la libération des Slaves dans celte guerre, était entièrement exact et que les événements le justifient.
Il reste un autre côte du problème polonais à examiner, dont la solution est aujourd'hui assez proche. L'unification de tous les Polonais est la condition essentielle de notre indépendance nationale Tchécoslovaque. La Bohême sans la Pologne unifiée, sera englobée par l'Allemagne et par
les Magyars, restera exposée aux attaques réitérées de ses ennemis séculaires, et sera vouée, enfin, à être écrasée tôt ou tard une fois de plus, à moins qu'on n'affaiblisse, par d'autres moyens, les Allemands et les Magyars. Dans tous les cas, la Pologne unifiée, sera une garantie pour l'indépendance et à la liberté de la Bohème future. Et puisque cette Pologne nouvelle continuera à être unie étroitement avec la Russie, les garanties de l'indépendance de la Bohême future n'en seront que plus sérieuses et l'existence de la Bohême indépendante sera assurée à jamais. C'est ce qui nous préoccupe devant le danger continuel et si menaçant des Germains.
Il y a enfin une dernière question qui nous préoccupe iIhus le problème polonais : ce sont les conséquences de l'unification polonaise. Pour nous, Tchécoslovaques, c'est le point essentiel. Du moment c,ue la Russie et les pays alliés s'engageni à unifier les Polonais, c'est qu'ils veulent aller jusqu'au bout et écraser la force militaire allemande. Ils n ont pas d'autres moyens pour arriver à réaliser le but proposé. Or, les Tchécoslovaques sont dans la situation géographique la plus difficile de tous; leur libération n'est possible que par l'écra.sement complet du militarisme prussien et du régime abject de Vienne. Aussi voient-ils, dans l'engagement des Alliés d'unifier les Polonais, la certitude de leur libération.
C'est là, à notre point de vue, le problème polonais tel qu'il se présente actuellement. Aussi est-il facile de comprendre pourquoi nous nous réjouissons du progrès que la question polonaise a fait dans les derniers quatre mois et pourquoi nous éprouYons la plus profonde satisfaction à voir les Allies prendre des décisions précises qui compteront dans l'histoire et à constater enfin que c'est la Russie qui s'est décidée à faire le pas décisif, dans ce problème si angoissant, si compliqué et si poignant pour les Slaves. C'est une nouvelle politique de solidarité slave qui commence, car la situation des Polonais était toujoursrestée un grand obstacle à cette solidarité; enfin, c'est l'assurance pour nous d'une existence nationale. B.