‹ La Nation tchèque (volume 3)Chapitre 92 sur 100 · L'EXPLOITATION ÉCONOMIQUE DES PAYS -TCHÈQUES PAR L'AUTRICHE · texte numérisé non relu

L'EXPLOITATION ÉCONOMIQUE DES PAYS -TCHÈQUES PAR L'AUTRICHE

Il y a une partie de notre lutte pour l'indépendance nationale que nous n'avons jamais, ou rarement, mise en pleine lumière, et qui ne reste que très superficiellement connue. Nous avons beaucoup parlé de l'oppression politique que subissent les Tchécoslovaques en Autriche-Hongrie, nous avons aussi esquissé le tableau de la situation économique et financière de la monarchie après la guerre; nous avons montré comment celte situation serait lamentable et nous n'en avons montré qu'une volonté plus ferme pour nous détacher à tout prix de cet État caduc si près de la faillite.

Nous voulons aujourd'hui apporter quelques chiffres à titre documentaire sur l'oppression économique dont nous étions l'objet en Autriche pendant les siècles derniers. Us parlent d'eux-mêmes en notre faveur.

Les événements qu'amena la guerre en Autriche et la

conduite des Tchécoslovaques pendant la guerre, ont démontré que la lutte contre l'Autriche et contre le centralisme de Vienne a atteint sa plus grande véhémence en Bohême. Les causes de cette lutte sont faciles à déterminer. Il suffit de penser à la tyrannie politique, imposée à la nation tchèque, et surtout aux désavantages économiques qui découlaient naturellement du centralisme autrichien et de l'enchaînement des Pays-Tchèques à l'Autriche et à la Hongrie. L'exploitation économique dont les Autrichiens avaient fait un système, fut, au fond, la cause essentielle du mécontentement des Tchèques et les poussa à lutter pour leur indépendance.

Voici quelques exemples de cette exploitation et des désavantages économiques qui en résultent pour les Pays- Tchèques :

Les Tchécoslovaques en réclamant la décentralisation, l'autonomie ou l'indépendance, ont toujours démontré que le régime du centralisme autrichien revenait cher. La monarchie, en effet, est faite de neuf nationalités qui, toutes, manifestent les tendances centrifuges les plus caractéristiques. Pour paralyser ces efforts, il faut donc un régime politique et un système administratif extrêmement coûteux : une procédure administrative compliquée, une police nombreuse et active, une machine bureaucratique routinière et entourée d'un nombre formidable d'ouvriers. Et c'est là, en efïet, la situation politique actuelle de l'Autriche : les 35,78 % de la population, c'està-dire les Allemands, emploient tous les moyens imaginables — dans les rouages administratifs — pour maintenir sous leur domination les 60,46 "/o de cette même population, c'est-à-dire les Slaves. Ces chiffres sont très significatifs. On doit suppléer au manque d'hommes par l'argent, et c'est seulement par des dépenses folles qu'on peut paralyser la force de la majorité.

A cela, il faut ajouter des dépenses toutes spéciales, par exemple, celles qui sont nécessitées par l'ignorance où se trouvent, de la langue tchèque dans les régions tchèques, les magistrats du gouvernement et même les organes administratifs ou législatifs comme le Parlement. Il suffit de citer cet exemple frappant que les débats sur le budget de l'Autriche, en 1902, coûtaient 2 millions de couronnes, du seul fait de la complication de la procédure, de l'opposition des intérêts et des luttes mutuelles des 36 partis politiques du Parlement centraliste de Vienne. A cela, il faut ajouter que la machine bureaucratique autrichienne, la même dans les régions tchèques, allemandes, polonaises et ruthènes, Slovènes, croates et italiennes, est excessivement lente, ce qui ne manque pas d'occasionner des pertes économiques considérables dans la gestion des afïaires publiques de l'État et dans celle des affaires privées des particuliers. Quand il s'agissait, par exemple, d'entreprendre des travaux publics en Bohême, rien que les décisions, les préparatifs, les corrections de plans, des débats des spécialistes — tout cela se passe toujours à Vienne — exigeaient tellement de temps et dépensaient tant d'énergie en pure perte que l'on en sentait les répercussions sur la vie économique de la nation tout entière, et leur importance était souvent formidable.

Au sujet de la législation économique, les Tchécoslovaques formulaient les mêmes protestations : leurs intérêts

économiques étaient manifestement lésés par le régime. On avait voulu unifier à outrance et imposer les mêmes lois aux régions dalmatiques aussi bien qu'aux régions de la Bohême et de la Moravie, aux régions de la Slovaquie aussi bien qu'à celles de l'Herzégovine, aux montagnes du Tyrol aussi bien qu'aux plaines fertiles de la Moravie méridionale. Ce régime détestable coûtait tous les ans à la population tchécoslovaque des dizaines de millions de couronnes. La législation scolaire, la législation industrielle, et en général toutes les réglementations, procédaient du même esprit. Des pays très développés comme la Bohême étaient assimilés aux pays les plus arriérés et on n'arrivait ainsi qu'à abaisser le niveau général des Pays-Tchèques et à ralentir inévitablement le progrès de leur développement.

Le centralisme du régime des chemins de fer était le même et avait les mêmes conséquences : Vienne voulait rattacher le plus possible les pays les plus irrédentistes, c'est-à-dire les Pays Tchèques à la monarchie, et accentuer ainsi la cohésion de différentes parties de la monarchie. Centralisation toute artificielle: le système de chemins fer dans les Pays-Tchèques a été un dé.sastre pour les Tchèques et ne fit que léser leurs intérêts économiques de la façon la plus injuste, sans les lier plus étroitement aux Autrichiens. On a essayé d'orienter la vie économique de régions tout entières dans des directions absolument opposées à leur vraie nature économique. C'est ainsi que tous les ans, d'énormes sommes étaient gâchées au détriment de la population et que le gaspillage des vraies ressources du pays atteignait des proportions stupéfiantes.

Disons tout de suite que ces difficultés économiques du centralisme austro hongrois pesaient aussi sur les autres pays de la monarchie : seulement les Pays-Tchèques étaient économiquement les plus développés ; ils abandonnaient, et nous y reviendrons, toutes leurs ressources, et leurs richesses s'épuisaient au profit des autres groupes des pays autrichiens. Aussi, étaient-ils beaucoup plus atteints par le régime. Les autres pays ne retiraient de là, en fin de compte, que des avantages, tandis que les Pays- Tchèques en mouraient.

La chose principale et la plus concluante, est la question des impôts payés par les Pays-Tchèques à Vienne. C'est un chapitre qui mériterait d'être développé à fond : les chiffres qu'on y doit indiquer, malgré leur apparence exagérée et presque fantastique, sont pourtant rigoureusement exacts

En 1900, les Pays-Tchèques, sans la Slovaquie, c'està-dire : Bohême, Moravie, Silésie, ont payé à l'État autrichien 518.283.973 c. en impôts directs et indirects, sans compter les recettes des chemins de fer tchèques, qui s'élèvent à des centaines de millions.

l'ar contre, Vienne a rendu aux Pays-Tchèques, en payant toutes les dépenses concernant la sûreté générale et la gendarmerie, les travaux publics, (voies fluviales et voies terrestres), l'instruction publique et l'administration financière, une somme totale de 78 millions de couronnes, c'està-dire 15 Vo de la somme payée par les Pays Tchèques à Vienne.

Le reste, 440.000.000 c, est tout bénéfice pour Vienne. Elle possède ainsi de solides revenus pour entretenir les administrations centrales et pour protéger les intérêts des

autres pays de la Cisleithanie, et en particulier les pays allemands.

Il faut se rendre compte de ce fait, que six provinces autrichiennes restent tout à fait passives, ce sont : le Tyrol, la Carniole, la Garinthie, la Dalmatie, la Galicie et la Bukovine, car le rendement des impôts directs et indirects de ces pays est très loin d'atteindre la somme dépensée par l'administration autrichienne pour faire marcher la vie publique, politique, sociale, économique et financière, de ces provinces. Ce sont donc les Pays-Tchèques qui sont obligés de couvrir ce déficit.

En revanche, l'État donne aux Pays-Tchèques le strict néces.saire. refusant tant qu'il peut de donner satisfaction aux besoins de la population tchèque: les chemins de fer» les travaux publics, l'établissement des écoles professionnelles et commerciales, des lycées, ou même des écoles primaires dans les Pays-Tchèques, .sont autant de prétextes pour Vienne d'économiser le plus possible.

La Matice Skolska, la fameuse société tchèque pour l'entretien- des écoles, est un exemple typique. Les Tchèques, pour pouvoir donner à leurs enfants l'enseignement en tchèque, sont obligés de se construire et d'organiser des écoles privées dans certaines régions mixtes, payées par des collectes publiques qui montent à des millions de couronnes par an. Le nombre des écoles professionnelles tchèques est très bas, proportionnellement à celui des écoles allemandes, et pour citer un autre exemple typique, les 10 millions de Tchécoslovaques ont juste une seule université, tandis que les 11 millions d'Allemands en oni rinq^ et que les 5 millions de Polonais en ont deux. Inutile de poursuivre cette énumération d'exemples qui se re.ssemb!ent tous. L'instruction publique tchèque est sacrifiée, qu'il s'agisse d'université ou de tout autre genre d'école et d'établissement publics.

L'argent tchèque est encore utilisé pour couvrir les dépenses de l'armée, du service de la politique étrangère et de la diplomatie.

Or, nul n'ignore la part qui nous est réservée dans l'armée et dans la diplomatie autrichiennes. L'armée d'abord : elle nous est complètement étrangère ; son esprit est furieusement anlilchèque, elle s'acharne sans cesse à offenser nos sentiments et à nous provoquer, elle est un poison qui se répand dans lôme du peuple tchèque, et elle est toujours prête à servir d'instrument de tyrannie et d'oppression contre nous. Un fait significatif : un Tchèque ou un Slovaque de race ne peuvent arriver dans l'armée austro-hongroise au grade de capitaine que très rarement. Pour monter plus haut, on est dans l'obligation de faire le métier de janissaire. Aussi, notre participation aux dépenses du budget de l'armée est disproportionnée avec l'accueil que nous y recevons. Dans la paix comme dans la guerre, il revient aux soldats de la nationalité tchécoslovaque une somme beaucoup moindre qu'à ceux de la nationalité allemande, magyare ou polonaise.

La diplomatie nous offre un tableau semblable et nous révèle des anomalies aussi curieuses et plus symptomaliques oncore : avant la guerre, nous n'avons connu dans les services diplomatiques que deux Tchèques : l'un était dans un service subalterne dune ambassade autrichienne, l'autre tait un fonctionnaire du Consulat d'abord à Constantinople,

puis quelque part en Allemagne. Tout le reste de la diplomatie austro-hongroise était magyare et allemand (quelquefois polonais). Les dépenses là encore étaient énormes et les Tchécoslovaques les soldaient pour la plus grande partie. Là encore nous payions un lourd tribut à l'Autriche, là encore nous subissions un régime révoltant d'injustice.

On voit donc les principes essentiels de l'économie nationale en Autriche : on prend tout ce qu'on peut aux Pays-Tchèques, et ensuite on les force encore à payer leurs propres dépenses sur leurs ressources particulières. Cette situation montre jusqu'à quel point nous sommes sacrifiés, jusqu'à quel point va l'oppression autrichienne; nous payons à la nation dominante un véritable tribut.

Ce système ne connaît pas de limites. Chaque point particulier le caractérise davantage. On pressure les Pays- Tchèques pour en tirer le plus d'argent qu'on peut, pour cette simple raison qu'ainsi les villes, les districts et les provinces restent enchaînés dans de grandes difficultés financières et dépendent par conséquent de l'État. Et en effet, les villes et les provinces qui n'ont recours qu'aux contributions locales, s'endettent terriblement : en Bohême, ces contributions s'élevaient à 65 "/« des impôts directs ; en Moravie, à b7—6'à"/o et en Silésie à 52—58 °/o. On peut même citer un exemple inouï de cette procédure : les luttes politiques en Bohême ont amené le gouvernement à l'idée de punir les Tchèques en amenant la Bohème à une banqueroute complète : il a refusé en 1914 à la Diète de Prague, le droit d'élever le taux des contributions locales, et aujourd'hui la Bohême, (( la perle » des pays austro-hongrois, est en fait en faillite, car elle ne peut arriver à couvrir ses dépenses par les ressources qu'elle pourrait trouver normalement. Pour pouvoir tenir les Tchèques complètement en mains, le gouvernement de Vienne s'était réservé le droit de permettre de lever les contributions locales ou de le refuser. Ainsi tous les faits concordent ; de quel côté qu'on se tourne, les mêmes idées, les mêmes conclusions s'imposent à l'esprit; oppression, esclavage politique et économique (1).

(1) Il n'estpassansintérêtdefairevoir l'importance économique des Pays-Tchèques, et surtout de comparer leurs ressources — d'après les chiffres qui sont momentanément à notre disposition — avec les budgets des autres états indépendants. On verra ainsi combien nous étions exploités par l'Autriche, et de quelles grandes ressources disposerait le nouvel état de Bohême : En 1900, les Pays-Tchèques (sans la Slovaquie, pour laquelle il nous est presque impossible de donner des chiffres précis à cause des procédés de gestion des affaires publiques par les magyars) donnaient :

. En impôts d'États . . 518'22 millions de couronnes En contributions des Pays. 72'04 — —

En tout 590'26 millions de couronnes

Par contre ont donné la même année :

Belgique 452 millions de francs

F^ulgarie 83'8 — de livres

Danemark 72'8 — de couronnes

Hollande 145 — de florins

Roumanie 245'3 — de livres

Bavière 432'9 — de marks

Il est inutile de souligner la supériorité économique du futur état tchécoslovaque. Les chiffres cités datent d'il y a 17 ans. Les chiffres de l'année 1912 ou 1913 seraient encore plus significatifs et surprenants.

Pour nous résumer, nous pouvons dire : que l'administration politique et économique austro-hongroise est une véritable machine pour l'exploitation économique et financière des Pays-Tchèques. Cette exploitation fut érigée en véritable système et maintenue avec persévérance et jamais, dans aucune des nations civilisées, on n'a rien vu de pareil. C'est ce qui envenime les sentiments de haine et d'hostilité chez les Tchécoslovaques contre ceux qui les gouvernent. C'est aussi une des raisons pour lesquelles notre lutte est si âpre et si\'iolente. Quand un peuple devientricheetarriveàla maturité politique, il souffre des plus petites tyrannies et une telle exploitation économique ne peut que lui donner la haine de son dominateur politique.

Il était bon d'attirer l'attention de l'opinion publique sur ce caractère spécial do notre lutte politique, d'autant plus que les dépenses actuelles et la faillite économique et financière inévitable de l'Autriche- Hongrie après la guerre donnent à ce côté économique de la question tchécoslovaque une importance capitale; car il faudra, dans la réorganisation de l'Europe future et dans le démembrement de la monarchie, tenir compte de toutes les circonstances et de tout le passé.

Edouard Benes.

Page 1