‹ La Nation tchèque (volume 3)Chapitre 93 sur 100 · LES SLAVES AUX ÉTATS=UNIS ET LA GUERRE · texte numérisé non relu

LES SLAVES AUX ÉTATS=UNIS ET LA GUERRE

L'attitude énergique que le président Wilson a prise en face de l'Allemagne qui a proclamé, malgré tous ses engagements antérieurs, la guerre sous-marine à outrance, intéresse les Slaves à un double point de vue. La rupture diplomatique entre les États-Unis et l'Allemagne signifie pour les peuples slaves qu'ils peuvent compter, au moment de la discussion du problème qui les touche, sur l'appui des représentants de la grande République américaine dont le président s'est, d'ailleurs, associé tout dernièrement aux idées de la note des Alliés du 10 janvier. Mais elle apporte aussi un véritable soulagement aux colonies slaves des États-Unis, car elle les libère du régime de basse police auquel, depuis le début de la guerre, les autorités allemandes les avaient soumises. Elles avaient, en effet, mis en œuvre contre eux, dans le pays même de la liberté individuelle et nationale, tous leurs moyens de tyrannie et avaient mis sur pied l'armée de leurs agents de toute sorte pour les empêcher de travailler à l'affranchissement de leurs patries du joug germanique.

Si l'émigration des Slaves en Amérique se dirige vers tous les Etats du Nouveau-Monde, aussi bien vers les Républiques sud-américaines que vers le Canada, les États-Unis n'en attirent pas moins vers eux, depuis de longues années, le gros des émigrants, et à eux seuls, ils comptent des colonies slaves plus importantes et plus nombreuses que tous les autres pays des deux Amériques réunies.

L'émigration des Slaves vers l'Amérique du Nord a commencé au xvii''- siècle. Les Tchèques et les Polonais furent les premiers, et, jusque vers la moitié du xix» siècle, les seuls Slaves parmi les colons américains. Quels motifs les ont amenés dans les pays transatlantiques ? Aux xvii^

et xvni« siècles, c'étaient uniquement les motifs d'ordre politique et religieux. Poursuivis dans leur patrie, livrés à la merci d'un absolutisme farouche, ces exilés, protestants polonais et frères moraves, espéraient trouver dans le Nouveau Monde le pays de toutes les libertés politiques et religieuses.

Les grands événements politiques ont d'ailleurs eu aussi plus tard une répercussion sur l'émigration; ainsi peut-on remarquer que, pendant les années des grandes persécutions politiques de 1831 et 1848, le nombre des émigrés s'est accru dans des grandes proportions.

11 est impossible d'indiquer, même approximativement, quel était le nombre des immigrés slaves jusqu'au milieu du xix" siècle. Les statistiques manquent presque complètement, et les quelques documents (jue nous possédons ne nous donnent pas de chitiras plus précis. On a compté les Slaves avec les Allemands et les Austro Hongrois, sans les distinguer, car on les considérait comme sujets des mêmes États. A ce moment, les colonies slaves n'ont pas encore beaucoup d'importance, elles n'en prendront qu'au moment où des motifs d'ordre économique déclancheront une très forte émigration en Amérique.

Tandis que la Grande- Bretagne et l'Allemagne envoyaient, à partir du milieu du xix" siècle, des centaines de milliers de leurssujetsauxÉtats-Unis, lesSlavesnesontatteints del'épidémiede l'émigration qu'à partir des années 80. Mais bientôt les pays slaves de l'Europe orientale l'emportent, quant au nombre des émigrés, sur l'Allemagne. De 1901 1910, 2.145.977 sujets austro-hongrois sont arrivés aux États- Unis, ce qui est un chiffre énorme en comparaison des 72.9fi9 hommes qui émigrèrent de 1871-1880.

Là encore, les Tchèques et les Polonais sont relativement les plus nombreux parmi les émigrés.

L'émigration tchèque commence à se faire, soit dans les pays voisins, soit au loin, à partir de 1860. C'est à ce moment que le pays ne peut plus suffir à nourrir la population. Dans les vingt années qui s'écoulèrent de 1871 à 1890, un demi-million d'habitants ont émigré en Basse Autriche (Vienne), en Allemagne, en Russie et en Amérique. 11 est difficile d'établir quel est le nombre exact des Tchèques qui sont partis à cette époque pour les États- Unis, mais en nous en rapportant aux chiffres démigration et à des indications générales d'immigration américaines, nous pouvons dire que, vers 1900, le nombre des Tchèques résidant aux États-Unis a dû dépasser de beaucoup un demi million.

Ce n'est qu'à partir de 1898 que les bureaux de statistiques américains nous donnent dans leur excellent (( Annual report of the Commissionar gênerai of Immi (/ration » des détails intéressant l'immigration slave aux États- Unis. Nous y apprenons que dans la période 1901-1910 94.603 Tchèques sont arrivés aux États-Unis; dans la seule année 1907, le nombre des immigrés tchèques a atteint le chiffre de 13.554. En diminuant ce chiffre de 10% des émigrés qui retournent, après un certain temps, dans leur patrie nous pouvons dire que 40 "/o de tous les émigrés tchèques se fixent aux États-Unis. Comme les Tchèques augmentent en proportion de 1 1/2 à 2 %, nous pouvons évaluer le nombre des Tchèques résidant aujourd'hui aux États-Unis au chiffre minimum de 750.0U0 personnes.

Les Slovaques, dont le nombre s'élève à peine à 3 millions, ne sont pas moins nombreux aux États-Unis que les Tchèques. Cette constatation sutïit à montrer quelle intensité a pris l'émigration chez eux. Pas un autre peuple européen n'envoie tant de ses fils à travers l'Océan. Us éinigrent pour se dérober aux brutalités et aux persécutions que les Magyars leur font endurer. Aussi veulent-ils utiliser ailleurs avec plus de profit et de plus sérieux avantages le goût naturel qu'ils ont pour le travail, puisque cela ne leur est pas permis dans leur pays. Aujourd'hui, plus que 13 "/o de la population totale de Slovaquie quitte le pays pour s'embarquer pour les États Unis.

Chez les Polonais, le goût de l'émigration se manifeste d'abord dans la Pologne allemande, puis il gHgne la Russie et la Galicie. A partir de 1880, le nombre des émigrés polonais grandit d'une manière énorme, et si au début l^-s Polonais étaient en minorité en face des Tchèques, leur nombre dépasse, déjà vers 19CK), 1 million d'âmes. Mais l'immigration polonaise aux États-Unis a pris surtout des proportions immenses depuis le commencement de notre siècle. De 1901 à 1910, 873.tit)0 Polonais sont arrivés en Amérique. Si nous comptons qu'un cinquième est retourné en Pologne, (sur tout dans les années des crises économiques), nous voyons que 5 1/2 o/o des Polonais ont choisi comme nouvelle patrie la République nord-américaine, où ils forment la colonie slave la plus importante. On évalue aujourd'hui leur nombre à 2 millions et demi d'àmes.

Beaucoup plus tard, après les Tchèques et les Polonais, les autres Slaves ont commencé à émiarer aux Etats-Unis. Chez les Slovènes, un mouvement d'émigration se manifeste à partir de 1880. La nombreuse population ne trouvant ni assez de travail, ni des bénéfices suffisants dans leur pays sans industrie et sans fertilité, s'est vue obligée de chercher fortune dans les pays voisins et en Amérique. On compte aujourd'hui aux États-Unis 250.000 Slovènes, qui forment avec les Croates, une colonie d'un million de membres. Les Croates quittent, eux aussi, leur territoire en grand nombre, et pour eux l'émigration est devenue un problème aussi grave que pour les Slovènes.

Parmi les autres peuples slaves, il n'y a que chez les Ukrainiens que l'émigration se présente comme un large mouvement social. Les émigrés ukrainiens sont, pour la plupart, originaires de Galicie. Ainsisur 143.143 Ukrainiens arrivés aux États-Unis de 1901 à 1910, 141.459 étaient sujets austro- hongrois. L'oppression qu'ils subissent et la misère à laquelle ils ont été condamnés par le régime germanomagyar, les ont chassés de leurs foyers et les ont amenés en Amérique, aux Etats-Unis et surtout au Canada. Ce qui • st intéressant, c'est que les Ukrainiens s'établissent presque toujours définitivement en Amérique. Ils retournent encore moins que les Tchèques dans leur patrie. Aux États Unis, ils atteignent le chiffre d'un demi-million.

Les Busses, les Serbes et les Bulgares n'émigrent qu'en des proportions minimes. Seuls, les Monténégrins s'embarquent plus nombreux pour les États-Unis, ce qui s explique facilement par la pauvreté de leur pays et par la densité de la population.

11 est évident que la guerre actuelle n'a pas laissé indifférents les quelques millions de Slaves habitant les États-

Unis. Le séjour dans la grande République libérale a exercé une influence profonde sur eux. Sujets des Empires réa(^tionnaires, ils se trouvaient vivre, en Amérique, au milieu d'une nouvelle conception de la vie politique et des droits du citoyen. Le régime policier dont ils avaient tant souffertdansleur patrie qu'une domination étrangère opprimait, restait dans leurs souvenirs comme un triste passé.

La guerre a éclaté, et, dès les premiers moments, leur pensée s'est portée vers l'Europe, vers leurs pays. Avec un enthousiasme magnifique, évoquant les injures dont les Habsbourgset les Hohenzollern avaient accablé leur peuple pendant des siècles, ils ont brisé les liens qui les rattachaient à l'empereur François-Joseph ou Guillaume II, et ils ont détruit les feuilles de route où les Empereurs les inviiaient à rejoindre leurs régiments. Ils sont partis en guerre, mais pour la guerre sainte, la guerre contre leurs oppresseurs Les Tchécoslovaques et les Yougoslaves <int su, dès le début de la guerre, retrouver leur place dans la grande mêlée, la seule pitce véritablement honorable: sans hésitation et presque .-ans d'fection, ils se sont rangés aux côtés de la France, de l'Angleterre et de la Russie.

Dans les États Unis même, ils ont engage une lutte acharnée contre les Germains et les Magyars en paralysant de toutes leurs forces et de tous leurs moyens la propagande allemande. Nous avons parlé dans notre revue {la Nation Tchèque, P'^ année, p. 155) du rôle que les Tchèques et les Slovaques ont joué aux États-Unis depuis le début de la guerre et des services qu'ils ont rendus, aidés dans leur œuvre par toutes les autres colonies slaves, au triomphe des Alliés. Il serait prématuré de parler aujourd'hui en détail de cette lutte épique contre les Allemands, mais le temps viendra où il sera possible de révéler quels sont les mérites de cette avant-garde qui a fait sienne la cause des Alliés et qui, vigilante et intrépide, a été la première à l'œuvre.

Il est difficile d'évaluer dans quelle mesure l'action slave a influé sur l'opinion politique aux États Unis et sur l'attitude actuelle des Américains en face de l'Allemagne. Mais ce qui est certain, c'esl que les colonies tchécoslovaques et slaves en général voient la situation actuelle avec le plus grand bonheur, car elles se rendent compte qu'il y a là un peu de leur œuvre et que la note du président Wilson souligne l'importance du rôle qu'elles ont joué dans la lutte des mondes.

MEMOIRES et DOCUMENTS

Un témoignage précieux

Dans le Mercure de France du 1"' février 1917, M. Etienne Fournol, homme politique et piibliciste bien connu, a publié un article soux le titre Les héritiers de la sut-cession de l'Autriche-Hongrie. Nous aoons déjà constaté plusieurs fois que M. Fournol est un des hommes qui, en France, connaissent le mieux le problème de l'Autriche- Hongrie et de l'Europe Centrale. Il a déjà écrit sur ce sujet, un certain nombre d'études, d'une précision, d'une documentation remarquables, et la conclusion à laquelle il fut toujours amené, est la nécessité du démembrement de

V Autriche- Hongrie et la reconstitution des États nationaux sur son territoire. Le nouveau chapitre qu'il cifnt d'ajouter à la série déjà publiée, enibrasse de la façon la plus saisissante la question de la Bohême et l'éclairé d'un jour inconnu jusqu'alors. C'est pour nous un témoignage précieux. Nous coudrions le citer en entier ; faute de mieux, nous en donnons l'essentiel et la partie la plus caractéristique. Après avoir esquissé l'évolution de l'Autriche-Hongrie vers le pangermanisme et montré le rôle historique de la Bohême dans ses luttes séculaires contre les Germains, il continue comme suit :

La couronne de Bohême, jamais! On a examiné toutes les hypothèses, mais non pas celle-là. C'est une remarque singulière et lourde de sens, que parmi les projets qui roulent dans la cervelle des docteurs ou les conseils du Gouvernement de Vienne, on a songé à doter d'une hypocrite autonomie toutes les provinces slaves, mais non pas la Bohème. On a parlé de l'indépendance de la Galicie, de la Dalmatie rattachée à la Croatie, et même toutrécemment d'une Yougoslavie; de l'indépendance tchèque, jamais. Entendez que l'Allemagne, au profit de qui tout s'agite, s'accomoderait presque aussi bien d'une Autriche fédéraliste que d'une Autriche comme aujourd'hui centraliste. Que ces peuples soient gouvernés par l'intermédiaire des frères « Allemands danubiens » ou directement par la méthode allemande, il importe assez peu ; l'essentiel est seulement qu'aucun d'eux n'est tenu pour si robuste qu'il puisse de lui-même, par ses propres forces et ses ressources politiques, échapper à la discipline tudesque. Que le lien fédéral de l'empire asservi soit resserré ou relâché, les morceaux en sont toujours bons, et cette mosaïque entrera toujours dans le vaste sac du Mitteleuropa germanique. Seules dans toute la monarchie, deux provinces doivent rester directement opprimées, c'est la Transylvanie, qui est la Bohême magyare, et le royaume du Calice.

Car ces Tchèques, séculaires rebelles, sont d'une indiscipline redoutable et qui irait loin si l'on n'y veillait. Ils sont possédés du démon de l'apostolat, si j'ose dire. C'est chez eux que furent conçus ces projets de slavisme occidental qui devait donner à tous les frères danubiens et balkaniques le sentiment de la race commune et de leurs communs intérêts. Kramâf avait là dessus des idées fort intéressantes, et il n'était pas homme à les garder pour lui. Ces projets n'avaient encore été exprimés que dans des Congrès, que les Tchèques avaient provoqués et dont le premier avait été tenu à Prague. Œuvres de Congrès, ces projets ne reposaient donc que sur des nuées. Mais ces nébuleuses annonçaient des constellations. F^n tous les cas, rien de bon pour les Allemands en tout cela. En retour des bienfaits des apôtres Cyrille et Méthode, fils de Salonique, qui apportèrent il y a dix siècle.' le christianisme aux Slaves d'Occident, les Tchèques rêvaient de faire pénétrer le sentiment de l'unité slave chez les Polonais et les Ru thènes, chez les Yougoslaves et jusque chez les métis bulgares. El l'enseignement continu de l'Université tchèque de Prague était chose moins fragile qu'une embrassade de banquet ou un délire de Congrès. Comme aux temps glo

rieux qui suivirent Charles IV, Prague menaçait de devenir l'éducatrice des Slaves, et presque tous les jeunes hommes destinés à devenir l'élite politique des Slaves du Sud, ont été ces temps derniers les élèves de Masaryk.

Dans l'action politique même et le combat quotidien, c'étaient les représentants des Tchèques qui tenaient ce rôle de directeurs ou de défenseurs des Slaves. Durant toute la guerre balkanique, où l'Autriche officielle, qui n'espérait rien que des divisions des peuples de la péninsule, concentra contre leur alliance ses fureurs, son dépit et ses fourberies, c'est Kramàf qui, aux Délégations, dénonçait cette mauvaise humeur belliqueuse de la chancellerie de Vienne satisfaite seulement par la déclaration de guerre de 1914, et lui opposait la politique de la confédération. C'est Masaryk qui, pour la défense des Serbes d'Autriche et pour la honte d'un gouvernement conduit par sa police, débrouillait les intrigues, découvrait les faux, perçait les hautes complicités dans les procès d'Agram et l'affaire Friedjung. 0 trop heureuse Europe, si elle eût pu l'écouter! Car Mwsaryk ne faisait pas alors autre chose que de mettre son pied sur la mèche allumée des bombes que la police autrichienne déposait au Sud de l'empire, poursuivant le dessein obscur et évidente la fois de faire éclater un conflit avec la Serbie. La dernière de ces bombes fut l'attentat de Sarajevo, qui nous a conduits précisément où nous voilà.

Des esprits réalistes, et qui sans doute ont peu lu Epictète, ont appris aux masses socialistes dans le monde que seul l'homme riche est véritablement affranchi. Le peuple tchèque est assurément plus affranchi dans sa vie économique que dans sa vie politique. Ils sont riches, car la seule province de Bohême fournit à l'Autriche plus de 50 0/0 de ses ressources dans presque tous les ordres, agricole ou industriel (1). Ils sont propriétaires de leur sol, dans une proportion qui ne doit pas être inférieure à 70 0/0, ils sont propriétaires de leur industrie, dans une proportion moindre. Tout cela, ils l'ont conquis, du même pas, du même effort qu'ils poursuivaient leurs progrès pol"tiques. Ce peuple n'est pas seulement majeur, il tient aussi sa fortune.,

L'idée et même la résolution sont venues aux Alliés de soutenir la guerre économique contre l'Allemagneet d'organiser leur vie industrielle et commerciale dans un monde où l'on se passerait du concours germanique. Quelques congrès, dont on se plaint de n'entendre plus parler, y consacrèrent un docte zèle. J'admire qu'on ait négligé d'appeler à la présidence de ces congrès quelque instituteur tchèque ou quelque curé de Posnanie. Voilà des gaillards qui s'entendent à boycotter les Allemands! On n'a point songé à les consulter. Sans doute la difficulté des communications... Mais n'allez pas croire, je vous prie, que ce dessein soit nouveau ou que la guerre nous ait révélé là quelque méthode ignorée. Il y a deux pays dans le monde où l'on a entrepris de vivre sans l'Allemand, de ne rien emprunter de ses richesses et de ne lui rien fournir. L'un est la Bohême, en Autriche, et l'autre est la Posnanie, en Prusse. C'est sans doute le plus beau triomphe de l'esprit national, qui a créé ce mouvement. Car c est l'instinct po-

(1) V. la communication de M. E. Benes à la conférence parlementaire internationale du Commerce, 16 juin 1916.

pulaire qui interdit de rien acheter à l'épicier allemand; qui dans le village écarte le Tchèque des boutiques aile mandes, s'il y en a, et divise les villes en deux clientèles rivales. Rien qui soit commun entre les deux races, entre les deux camps. C'est trop, a dit M. Goyau qui a vu la Bohême aux temps du Los non Rom, c'est trop de respirer seulement le même air (1).

Malheureuses nations! Leur aveugle courage les a por tées jusqu'à piétiner les saines lois de l'économie politique, qui veulent que les échanges soient libres! Quelles Infor tunes ne se réservent-elles pas ainsi? — Ne nous lassons pas de piétiner les économistes. Le résultat rapide de ce boycottage serré a été une prospérité inattendue. C'e.st que l'effort national a été ici, comme en Pologne, organisé à merveille et la fortune publique qu'il a produite administrée avec l'économie la plus hardie Sans secours de l'Etat ennemi, ou au moins sans aucune bienveillance, profitant seulement de la liberté et de la loi, l'épargne populaire a été concentrée avec méthode et employée avec fruit. Mille institutions de mutualités, d'épargne, d'associations agricoles, de crédit, toutes fortement marquées de l'esprit national et du caractère démocratique, alimentent de grandes banques qui étendent au loin leurs filiales et rayonnent en pays slaves. Car elles sont animées du même prosélytisme économique, que dans l'ordre intellectuel, l'Université de Prague. L'une, la Zivnostenskà fcan/ca, association ouvrière, fut construite avec les salaires des artisans. Dans le riche système d'épargne autrichien, les Tchèques ont usé aussi bien du système de la caisse surveillée, avec la Spofitelna, la plus ancienne, fondée en 1868, que du système de la caisse autonome, la Zàlozna. Sans parler des grands établissements tchèques de pur crédit, la Pozemkovâ et la ('eskàBanka, dont le directeur est l'ancien maire de Prague, M. Srb. Parcourez l'empire : vous trouverez leurs succursales en Pologne; elles soutiennent l'agriculture slovène et croate; hors de l'empire, vous les rencontrez en Serbie, à Belgrade et à Sofia. Allons au fond des choses : voici un peuple uni, d'esprit méthodique et qui a su employer à sa mode les fameuses règles de l'organisation germanique contre les Germains. Et l'Allemand stupéfait voit le Tchèque, race inférieure et réservée dans l'harmonie universelle à la colonisation teutonique, qui, non content de prétendre à une vie propre, lui fait concurrence à lui-même pour la colonisation de l'Orient!

Car enfin nous avons en tout ceci nos vues et nos desseins, nous aussi. Berlin a prévu sa succession d'Autriche, Berlin pousse, nonobstant, son Mitteleuropa ; il y fera rentrer aussi JDien les morceaux de l'Autriche et son nouvel empereur que le bloc autrichien du funeste vieillard qui le premier livra son empire aux allemands. Le vaste filet aux mailles d'acier des combinaisons douanières, ferroviaires, fluviales et militaires enfermera les nationalités jugulées et mal fédérées aussi bien qu'un empire intermédiaire.

Et nous? Quel système opposerons-nous au plan du Mitteleuropa germanique? On y songe, on y travaille dans les Chancelleries. Évidemment. En douter serait sacrilège.

Et ce plan comporte l'indépendance du royaume trinitaire de Bohême, Moravie, Slovaquie. Évidemment encore. C'est la seule question slave qui ne rencontre aucune difficulté, de la part d'aucun des Alliés. Dans une Europe où la paix sera garantie contre l'Allemagne par les Puissances de l'Entente, dans l'Europe de la Barrière, la Bohême est un rempart dressé par la Géographie et par l'Histoire plus d'accord ici peut-être qu'en aucun autre lieu, qu'en aucun autre temps. La couronne de Saint-Venceslas brillera sur le royaume du Galice.

C'est fort bien. Et s'il fallait aller plus loin, si les circonstances politiques faisaient apparaître la nécessité de quelque garantie complémentaire, s'il fallait assurer quelques conditions de vie commune à des peuples inégaux et épars, mais de population relativement faible, s il fallait donner à cette fédération d'États autonomes, dont la constitution et les règles seraient fort éloignées de celles que nous avons sous les yeux, un sens de garantie pacifique et par suite antigermanique, alors surtout nous devrions nous souvenir que ces peuples divers ne sont ni de même nature politique, ni surtout au même point de leur développement. Et nous reconnaîtrions dans le peuple tchèque, de tous les peuples du Centre et de l'Orient de l'Europe, celui qui apparaît, par un double privilège, dans l'ordre politique comme le plus sûr, et dans l'ordre économique le plus mûr.

Etienne Fournol.

Nos Soldats Tchèques

(1) G. Goyau : Vieille France, Jeune Allemagne, p.

Nous avons publié, dans la Nation Tchèque du 1 5 décembre , le récit relatant comment le général russe Korniloo a été sauvé de sa captivité en Hongrie par un i^oldat tchèque. Nous complétons ce récit par deux ordres du jour adressés aux soldats tchèques combattant dans l'armée russe. Ils prouvent combien les états-majors russes apprécient l'acte héroïque du brave soldat tchèque qui, en sacrifiant sa vie, n'a fait qu'obéir aux sentiments qui attachent tous les Tchécoslovaques à la cause slave.

Jer ordre du jour du Commandant de la Brigade des tirailleurs tchécoslovaques :

« A la fin du mois d'avril 1915, pendant la retraite de nos troupe des Karpates, la ...» division d'infanterie a été encerclée par l'ennemi supérieur en nombre. Le combat a duré deux jour. Le commandant de la division, le générallieutenant Kornilov, quoique grièvement blessé, n'a pas abandonné le commandement. Suivant l'exemple de leurs ancêtres, les Souvorovtsi, les glorieux régiments se sont frayé une route à l'jide de leurs baïonnettes et ont sauvé leurs drapeaux. Sur les instructions de notre chef suprême, tous ceux qui ont participé à ce combat ont été réco.-npensés par l'ordre de St-Georges. Mais le général Kornilov, après avoir erré pendant plusieurs jours, lut fuit prisonnier avec le reste de l'arrière-garde.

L'héroïque soldat resta en captivité jusqu'au mois d'août 1916. Alors, grâce à la volonté de Dieu et au dévouement d'un simple soldat tchèque, il put s'évader et releurner dans les rangs russes.

Le grand amour d'un simple soldat tchèque pour sa patrie et la conscience qu'il eût du service qu'il allait rendre à la Russie et par cela même à la Bohême, ont délivré le général Kornilov.

L'armé russe a recouvré ainsi un général célèbre, aujourd'hui commandant d'un corps d'armée, et le peuple tchèque a écrit une des plus belles pages de son histoire.

Le libérateur du général Kornilov a payé de son sang le service qu'il a rendu à la cause slave. Condamné à mort par le conseil de guerre hongrois, il a été fusillé à Presbourg. Son nom peut désormais être rendu public. C'était François Mrnâk.

Je communique au régiment des volontaires tchèques que je commande, le nom du héros qui a versé son sang pour la Rus.sie dont la victoire apportera la libération à la Bohême, et je suis sûr que le nom de Fiangois Mrnâk sera pour toujouis gardé dans l'histoire du peuple tchèque.

Le Colonel. »

2^ ordre du jour du Commandant de la Brigade tchécoslovaque •

Dans l'ordre du jour du 1"'' régiment, le commandant de ce régiment glorifie l'acte héroïque du glorieux soldat tchèque François MiûAl>- qui. apiès avoir sauvé le général Kornilov, a payé de son sang son acte héroïque, et il exprime sa ferme conviction que le nom de ce modeste héros sera pour toujours conservé dans l'histoire du peuple tchèque. On ne peut douter que l'acte de François Mrnâk, sauvant le général Kornilov, n'était que le premier de ceux qu'il espérait accomplir en faveur de la cause slave. Il voulait venir retrouver ceux qui, il y a deux ans. après avoir rompu tous les liens avec l'Autriche, se sont rangés, sans crainte, contre leurs oppresseurs séculaires et se sont indissolublement unis à la Russie et à ses Alliés. Il voulait rejoindre la légion tchèque.

La Providence suprême à bien voulu appeler le héros au début même de son service. C'est à nous d'honorer celui qui est tombé glorieusement et de donner satisfaction à son dernier désir.

J'ordonne : que François Mrnâk soit inscrit à la l'« Compagnie du 1"' Régiment et que chaque jour, à l'appel, son nom soit le premier. Le sergent de la première section doit répondre : Condamné par le conseil de guerre hongrois pour avoir sauvé le général Kornilov, a été fusillé dans la ville de Presbourg.

Le Commandant de la Brigade

DES tirailleurs TCHÉCOSLOVAQUES.

ECHOS ET NOUVELLES

SITUATION POLITIQUE : « Nous étions avant l'Autriche, nous serons après elle. » — M. Noël BuxTON qui, le lendemain de la publication de la grande Note des Alliés du 10 Janvier, a trouvé opportun de citer, dans la revue T/ie \ew Statesman, la fameuse phrase de Palacky en 1848, lorsqu'il voulait créer une Autriche juste et moderne, serait peut être surpris en apprenant que le plus grand journal tchèque de Prague, le Nàrudni Listy,

en commentant, dans son numéro du 24 janvier, les conditions de paix de M. Wilson, a relevé, lui aussi, un mot célèbre de Palacky qu'il prononça en 18B.5. quand, revenu de son erreur de 1848, il avait adopté d'autres idées : « Nous étions avant l'Autriche, nous serons après elle », disait-il. Le courageux commentaire du journal tchèque exprime très exactement la situation actuelle en Bohême et nous n'hésitons pas à en citer le principal passage :

(( Voilà des idées, dit le journal tchèque après avoir reproduit le message du Président des États-Unis, qui sont désormais la propriété de tous les peuples européens en dehors même de ceux de l'Entente. Le peuple allemand en Allemagne et en Autriche protesterHit avec la plus grande énergie, si on l'accusait de vouloir se contenter d'un gouvernement de tyrannie, qui aurait dispose de lui contre sa volonté. C'est une idée qui a poussé ses racines de tous côtés et nulle part avec plus de force que dans l'Europe centrale. Il serait donc téméraire de s'opposer au courant de l'époque et de négliger la volonté des autres peuples autrichiens. Et pourtant on n'hésite pas à étaler des programmes d'hégémonie nationale et à les opposer aux idées qui, comme M. Wilson le déclare, forment la conviction du monde entier. Nous étions arant l'Autriche, nous serons aussi après elle... Mais les procédés de violation et de tyrannie qu'on emploie ouvertement et qu'on donne comme but de la guerre, désorgani.--ent aujourd'hui l'Élat où l'on devrait observer le plus scrupuleusement tous les droits nationaux et ou l'on ne devrait pas sentir la menace perpétuelle des projets des nationalistes allemands qui non-seulement s'imaginent ^voir créé cet État, ce qui est faux, mais encore pouvoir l'engloutir, ce qui doit à tout prix être empêché. Les Munin, Siéger, Friedjung, Samass et autres fanatiques allemands qui nous menacent de temps en temps dans les colonnes de la presse d'Allemagne et dont les manifestations sont enregistrées soigneusement, ont accompli une besogne dont ils peuvent déjà entrevoir la vraie valeur et le résultnt. Il serait temps pour nous d'apprendre enfin, des milieux officiels, si nous devons considérer ces menaces contmuelles comme vrai ment dangereuses et capables d'être exécutées. N'est-il pas désormais évident que ce n'est pas seulement notre intérêt qui est en jeu. »

Ce courageux langage n'est certes pas équivoque. Les Tchèques ont salué avec joie la promesse des Alliés et le message de M. Wilson et ils y ont trouvé un grand réconfort pour attendre patiemment la fin de la lutte. Le gouvernement n essaie même pas de dissimuler cette situation, car il a vu l'échec piteux de toutes les tentatives de mensonges et de falsification. Les articles qui avaient été imposés à la presse de Prague deux jours après la publication de la note des Alliés pour la combattre, furent aussitôt jugés à leur valeur; on y a reconnu bien vite la pensée qui les avait dictés, et ils ne firent qu'e.XHspérer encore davantage la population. Les dépêches des journaux paiisiens (Matin, Temps, Victoire, etc.) qui ont dévoilé le procédé honteux par lequel le gouvernement autrichien a fait insérer dans la presse tchèque des articles officiels, ont été reproduites par la plupart des journaux tchèques sans aucun commentaire. A 'Vienne, on a compris que c'était la confirmation des dépêches parisiennes et en même temps une protestation. On commença à se rendra compte qu'il serait inutile

de dissimuler encore la vraie situation. On parle de punir les Tchèques de leur trahison, sans se cacher. L' Arbeiterzeitung du 20 janvier a confirmé dans un article de fond que la division de la Bohème et le changement de constitution seront une juste punition pour les Tchèques.

A Prague, on ne s'inquiète pas de ces menaces. On supporte avec calme et avec courage les nouvelles persécutions et on repousse toujours toutes les promesses que le gouvernement réitère chaque jour.

Le coup d'État préparé. — L'Union des députés allemands au Reichsrat de Vienne (le Nationalcerband] a voté, dans sa séance du 30 janvier, une résolution où il est dit qu'il faut insister auprès du gouvernement avec la dernière énergie pour un règlement immédiat des questions constitutionelles en Autriche, et surtout de la question de Bohême. Il paraît bien que cette résolution n'a pas été publiée sans un accord préalable avec le gouvernement du comte Clam- Martinic, car on annonce en même temps qu'en effet, le nouveau règlement de la situation en Bohême va être réalisé par voie des décrets, au cours du mois de mars. Quelques journaux de province ont déjà indiqué les traits essentiels de la nouvelle constitution qui, dans la pensée des allemands, doit être une punition pour les Tchèques : la diète de Prague serait supprimée, et sa compétence législative répartie entre les nouveaux conseils régionaux et le Reichsrat de Vienne. D'après le projet élaboré par les députés Pacher, Roller et Hummer, les membres de ces conseils seraient élus par plusieurs corps d'électeurs choisis d'après le cens. Les régions (Kreise) seraient divisées d'après les frontières ethnographiques établies par les statistiques officielles qui, comme on sait, ont été systématiquement faussées en faveur des Allemands. Les manifestations de confiance des partis allemands en faveur du gouvernement semblent bien indiquer que le coup d'État est irrévocablement décidé.

Le chef des socialistes autrichiens pour la plus grande Allemagne. — Le député socialiste autrichien M. PEnNERSTORFEu, rédacteur de VArbeiteneitung de Vienne et le vice-président du Reichsrat, a publié dans le numéro du 25 janvier du Bohemia, organe du Casino allemand à Prague, un article sensationnel sur les projets de l'Autriche nouvelle, où il rejette avec dédain l'idée d'une Autriche indépendante de l'Allemagne, et proclame avec un entousiasme vraiment extraordinaire la nécessité de l'union plus intime des deux empires centraux, au.ssi bien économique que politique. « Toutes les tentatives, dit il, de créer un type indépendant de l'Allemand autrichien, doivent ■ire faiouchement lleidenschafllich) combattues. Les Allemands d'Aut'riche ne peuvent et ne doivent jamais dans l'avenir rester neutres quand il s'agira du sort de la race allemande. Construire une nationalité autrichienne serait ridicule et vain. » Le député Pernerstorfer repousse aussi avec la plus grande énergie les idées de M. Hermann Bahr, écrivain viennois que plaide depuis quelque temps pour une Autriclie réorganisée en État fédéraliste, sur des bases historiques. Cette manifestation d'un des chefs les plus importants des socialistes allemands en Autriche, doit être considérée comme l'approbation du programme pangermaniste des partis bourgeois allemands et comme

une protestation contre les quelques féodaux qui pensent à réorganiser une Autriche fédéraliste.

Les Magyars et le principe des nationalités. — Le

comte Et. Tisza, premier ministre hongrois, répondit au message du président Wilson au Sénat de Washington, dans lequel l'Amérique affirmait de nouveau que le principe des nationalités, proclamé par la note des Alliés, était la seule base sur laquelle l'Europe centrale devait être reconstruite pour qu'une paix durable soit garantie. Voici ce que le comte Tisza, parlant au nom du gouvernement hongrois, déclara au Parlement de Budapest, le 24 janvier :

« Je suis certain d'exprimer l'opinion de nous tous, sans distinction de parti, en disant que l'opinion publique tout entière en Hongrie (il voulait dire l'opinion magyare), est favorable au principe des nationalités et que l'opinion publique magyare est unanime à désirei le développement et la prospérité des nationalités. » Ce n'est pas la première fois que nous entendons telle déclaration de la bouche d'un homme d'État magyar. Les politiciens et hommes d'État de Hongrie se laissaient aller, déjà avant la guerre, à de semblables déclarations assez souvent, et non seulement chez eux mais encore au dehors. Nous ne voyons pas de meilleur moyen pour montrer comment les Magyars respectent les nationalités et comment ils désirent le libre développement et la prospérité de ces nationalités, que de citer quelques extraits des discours des principaux hommes politiques magyars.

Le premier ministre Tisza est le disciple fidèle de son père, Coloman Tisza, qui déclarait au Parlement de Budapest, en 1875 : (( Il n'y a pas de nation slovaque ». L'attitude qu'il prit en face des nationalités non magyares pendant sa campagne électorale de 1905 nous le prouve clairement. Il disait : « La condition première pour que d'autres nationalités jouissent de leurs droits, c'est que les membres de ces nationalités reconnaissent sans réserve que cet État est un État magynr. La nation magyare n'a jamais donné la promesse formelle de maintenir la loi des nationalités éternellement et de ne pas la changer... quand les conditions changent et quand nous nous apercevons que par cette loi nous accordons à nos ennemis des droits contre nous «. Le comte Tisza est l'ennemi le plus acharné de la réforme électorale en Hongrie. Dans la campagne électorale de 1910, il déclara refuser toute transaction avec les partis politiques non magyars, disant en substance : « Quand les citoyens roumains se groupent en un parti au nom de leur nationalité, ils nient, par ce fait môme, l'unité de la nation magyare... Avec un tel programme, il ne peut y avoir de négociations possibles. Nous devons combattre et si la conquête est impossible, il faut recourir à la destruction ». Dans son discours du début de l'année 1916, il dit ceci : (( L'un des principes fondamentaux des politiciens nationaux magyars, est d'unifier tous les citoyens non magyars en une nation politique magyare, de les y amener et de les entraîner dans toutes les luttes et dans toutes les crises )>.

Le comte Albert Apponyi, ancien ministre de l'Instruction publique, et actuellement président du Parti unifié de l'Indépendance, est en parfait accord avec le premier ministre Tisza. Dans le discours qu'il prononça à Tenus-

▼ar, le 26 avril 1910, voici ce qu'il dit sur la réforme électorale : « Il est de notre devoir de sauvegarder jalousement l'unité de la nation magyare, le développement historique de l'État magyar et ses traditions. Les droits des citoyens sont sacrés, mais parmi les causes les plus grandes et les plus sacrées, la plus sacrée de toutes, est l'intérêt de la nation magyare, c'est la conservation du caractère magyar ».

Le comte Charles Karoly, président du parti delà nouvelle indépendance, ayant pris la parole après que le comte Tisza eut informé la Chambre que les Puissances Centrales avaient proposé aux Alliés de discuter la paix, s'écria : « La conquête que veut faire la Hongrie, c'est la création d'une Hongrie nationale, d'un État national magyar ». Tel est le point de vue du leader de la démocratie magyare le plus averti ; il expose avec autant de force latyrannie des Magyars sur les races sujettes non magyares, que le fait le comte Tisza ou le comte Apponyi.

Le comte Jean Zichy, ministre de l'Instruction publique, donna son programme à son cabinet, à Yagri, le 26 avril 1910, et il y déclarait que « le gouvernement avait l'intention de réaliser la réforme électorale, de telle sorte que la suprématie et l'influence de la nation magyare seraient sauvegardées : c'est là, disait-il, la chose principale ».

Tout ceci nous prouve que le désir des Magyars de voir « le libre développement à la prospérité des nationalités en Hongrie » est un mythe. Le premier ministre Tisza affirme que l'opinion publique magyare respecte le principe des nationalités ; nous avons, de notre côté, cité des extraits qui précisent l'interprétation qu'il faut donner de l'attitude des Magyars à l'égard des nationalités non magyares, et, à la vérité, ils prouvent que c'est juste le contraire.

Un défi des Magyars à M. Wilson. — Les déclarations que M. Tisza à faites au Parlement hongrois et que nous avons mentionnées plus haut, quand il essaya de répondre au message de M. Wilson, sont vraiment trop cyniques pour qu'on les laisse sans commentaires. Nous sommes fort contents de pouvoir donner une preuve nouvelle et édifiante du respect des Magyars pour le principe des nationalités.

Pendant la séance de la Chambre hongroise de Budapest le 5 février 1917, le député slovaque Juriga prononça un discours et pour appuyer ses conclusions il crut utile de lire une lettre écrite en slovaque, la langue maternelle de presque trois millions des sujets hongrois. Le député slovaque n'eut pas plutôt commencé la lecture, que le député magyar Rakovszky s'écria avec fureur : Jl n'est pas permis de lire ici quoique que ce soit en slocaque. « Si M. Rakovszky a le droit d'affirmer que l'allemand est sa langue maternelle, » répondittranquillement M. Juriga, «je peuxdéclnrer que le slovaque est la mienne. Il est au moins curieux qu'il soit permis de faire ici des citations en français où en anglais, langues des ennemis de la Hongrie, et que cette permission ne soit pas accordée au slovaque, langue d'une grande pnrtie de la population du pays. » Le bruit étourdissant des députés magyars, M. Rakovszky en tête, empêcha M. Juriga de continuer sa lecture...

Il est vraiment utile d'attirer l'attention à ce fait. C'est la réponse magyare à la note des Alliés qui parle de la libé-

ration des Tchécoslovaques et au message de M. Wilson. C'est la vraie réponse, la seule sincère. — Les démentis de M. Tisza ne sont rien devant elle.

LA TERREUR EN BOHÊME. — Les sbires de Vienne continuent leur régime de basse police dans les Pays- Tchèques, ce qui ne les empêche pas de parler pour plaire à M. Wilson — de l'égalité de la justice du pour toutes les nations. Les dernières persécutions sont très caractéristiques. On a confisqué de nouvelles propriétés, en particulier celles de soldats tchèques. On a traduit devant le conseil de guerre de Vienne le Dr Fiala de Moravie, pour crime de haute trahison, à cause de propos séditieux qu'il aurait tenus. On a fermé une école tchèque à Vienne et son directeur fut condamné à l'emprisonnement pour avoir résisté aux fonctionnaires de la police. On continue à dissoudre les sociétés de Sokols : le 23 janvier, trois nouvelles sociétés ont subi ce triste sort, celles de Bélohrad, Oubisiavice et Jicinèves. On s'atend à des nouvelles dissolutions.

Le (( nettoyage » dans le domaine de la littérature et de la presse se surpasse lui-même : Le 26 janvier 1917, les autorités de Prague ont fait confisquer un livre français traduit en tchèque, très populaire et très répandu en Bohême : la Bohème depuis la Montagne Blanche, par M. Ernest Denis. On continue les attaques forcenées contre le poète national Machar et contre l'historien et auteur de romans historiques Jirâsek. La vente de toutes les œuvres de Machar dans les Pays-Tchèques est défendue. On pourchasse tous ses livres sans pitié. On a donné l'ordre aux professeurs et aux instituteurs de passer sous silence Machar, et là où on ne peut pas éviter de le mentionner, on doit parler de ses livres comme d'un danger public pour l'État autrichien et pour la nation tchèque. Quelques romans de Jirâsek reçoivent le même traitement. Si on se souvient que Machar est le poète national et l'écrivain chéri de la nation, on comprend la vraie signification de cette exclusion officielle. Mais d'autres encore sont persécutés. Il faut citer encore les noms d'une foule d'écrivains et publicistes tchèques dont les travaux sont mis à l'index; ce sont particulièrement le poète Victor Dyk, le très remarquable écrivain Frâria Sràmek, M'"'" P. Moudra, l'ancien député Ilybes et bien d'autres.

Le tribunal de Budëjovice sévit particulièrement contre les publications anonymes. En effet, un poète populaire de la Bohême du Sud a composé un poème où il a exprimé les vœux des paysans tchèques au sujet de la fin de guerre. Le tribunal a établi que le poème constituait un crime de haute trahison, qu'il poussait à l'insurrection, et l'on en cherche fiévreusement les exemplaires qu'on a distribué largement à la population.

I La Presse catholique tchèque n'échappe pas à la perséj cution et n'est pas plus favorisée que celle des autres partis. Un journal du parti tchèque catholique, le Cesky Zàpad (L'Ouest Tchèque) de Plzen, fut supprimé la semaine dernière.

SITUATION ÉCONOMIQUE. — Autant qu'elle existe encore, l'industrie est, de plus en plus entravée par le manque des matières premières et leurs prix inabordables. Dans l'industrie du livre, on a constaté des augmentations

qui varient entre 50et 800 "/o. Le papier ordinaire a augmenté de 300 o/o, le papier fin, de 400 %•

Les tissus pour les vêtements manquent de plus en plus. Pendant les deux premières années de la guerre, en dépit du blocus, l'Autriche- Hongrie a su approvisionner ses nombreuses manufactures, grâce aux stocks d'avant la guerre et à la complaisance de certains neutres. Mais maintenant, une crise très aiguë règne dans cette branche de l'industrie. La preuve la plus irréfutable de cette pénurie, se trouve dans le compte-rendu d'une séance de l'association des tailleurs viennois : « Les variations des prix sont énormes, dit le rapporteur; quelquefois, en deux jours, un drap monte de 12 à 15 couronnes. On voit des choses comme celle-ci : Cette association a voulu acheter 30.000 m d'étoffe pour dames à 20 couronnes le mètre. Pendant les négociations, on lui demanda successivement 32 couronnes, 35 couronnes, jusqu'à atteindre aujourd'hui 70 couronnes; et au printemps on le paiera 90-100 couronnes le mètre. L'augmentation est telle que l'association pour l'habillement des enfants pauvres à Vienne n'a pas pu distribuer de vêtements cette année, car au lieu de dépenser 50 couronnes par enfant, elle serait obligée de dépenser 200 couronnes ». Ce n'est pas seulement le drap qui a augmenté, mais toutes les fournitures. Ainsi, une bobine de fil se vend 3 couronnes et le fil de laine vaut 5 couronnes au lieu de 0 fr. 30 avant la guerre.

Le coton et la laine étant devenus rarissimes, les autorités procèdent à des réquisitions. Les propriétaires de plus de trois douzaines de chemises ou de 500 mètres de drap sont obligés de les livrer aux agents du gouvernement.

La pénurie de caoutchouc est absolue. Une nouvelle ordonnance concernant les suçons pour les enfants a été promulguée. On espère réaliser une minime économie de caoutchouc en n'autorisant que les médecins et les pharmaciens à vendre les suçons.

Los métaux sont devenus si rares qu'il n'y a plus beaucoup à réquisitionner. Cependant les autorités font main basse sur tout ce qui reste chez les marchands et les particuliers. Ainsi un décret ordonne que les batteries de cuisine (en cuivre, étain, etc.) doivent être livrées le 30 juin 1917 au plus tard. D'après un autre décret, la quincaillerie doit être réquisitionnée chez les marchands et livrée le 31 janvier au plus tard.

La chasse aux métaux est poussée si loin que las agents de police de Brno (en Moravie) se sont vus enlever les insignes en cuivre qui ornaient leurs casques. 11 est vrai que cette réquisition a, au moins, une explication politique : les agents autrichiens ressemblent ainsi beaucoup plus à leurs collègues de Berlin.

Malgré la conquête de la Roumanie, le prix de l'essence monte toujours. Dernièrement il a encore monté de 6 couronnes. Le manque de pétrole est tel que l'éclairage privé a dû être très réduit. Faute d'éclairage, les enfants sont dispensés de faire leurs devoirs à la maison. Le ministère de l'instruction publique a dû donner des instructions dans ce sens aux instituteurs.

La consommation du pétrole et de l'essence a été réglementée à partir du 5 janvier : tous les commerçants sont obligés de déclarer leurs stocks; ils doivent demander une carte les autorisant à vendre du pétrole. Les consommateurs

sont divisés en deux groupes : 1» les bureaux et les maisons de commerce; 2" les chefs de famille. Les communes délivrent des cartes qui autorisent l'achat du pétrole à raison de deux litres par famille. La première catégorie de consommateurs est servie d'abord. Toutes les cartes sont strictement personnelles. En raison du manque de moyens d'éclairage, les propriétaires des voitures non éclairées pendant la nuit ne sont pas passibles d'une contravention, comme le montre un jugement récent du tribunal de Prague.

La naphte se vend en gros 41,25 couronnes le quintal au lieu de 3 ou 4 couronnes avant la guerre. La Roumanie n'a pas encore pu jusqu'ici fournir du naphte. D'après la Vossische Zeitiing, une des plus grandes sociétés de naphte de Roumanie, la « Rumanian Gonsidated Oilfields C" » a détruit si parfaitement ses installations qu'il est impossible aux Allemands de se servir des puits.

La crise du charbon est également très grave dans les Pays-Tchèques qui possèdent cependant des combustibles en abondance. En Moravie, les prix ont été fixés par le gouverneur comme il suit : le charbon livré a domicile : 6,50 couronnes le quintal; le coke, 6,60 couronnes, prix inouis dans le pays. Les prix du bois ont triplé ; le bois de frêne est monté, de 140 couronnes en 1913 à 600 couronnes en 1916. Faute de combustible, un grand nombre d'écoles ont été obligées de fermer pendant les mois d'hiver.

Les fumeurs ont dû depuis longtemps apprendre à modérer leur passion. Çà et là, on a essayé de remplacer les feuilles de tabac par celles d'autres plantes (le houblon, les feuilles de bouleau), mais ces succédanés ne trouvent pas d'amateurs.

Les conférences de l'Institut d'Études slaves à la Sorbonne. — Les rigueurs de la température et les restrictions apportées au service du métropolitain et des tramways ont mis l'Institut d'Ktudes slaves dans la nécessité de modifier le programme de ses conférences. La série des leçons en cours est interrompue jusqu'au mardi 27 février. Elle reprendra à cette date, pour continuer jusqu'aux congés de Pâques dans l'ordie suivant ;

Mardi 27 février, M. Paul Boyer, administrateur de l'Écoles des Langues orientales : L'Organisation de l'Église russe.

Mardi 6 mars, M. Haumant, professeur adjoint à la Faculté des Lettres : Le Raskol.

Samedi 10 mars, M. Séverac, docteur es lettres : Les Sectes russes.

Samedi 13 mars, M. Lirondelle, professeur à la Faculté des Lettres de Lille : Le mysticisme dans la Littérature russe.

Samedi 17 mars : M. Réau, ancien directeur de l'Institut français de Pétrograd : La peinture d'Icônes en Russie [avec projections).

Mardi 20 mars, M. V. Bérard, directeur d'études à l'Ecole des Hautes Études : Le christianisme d'Orient et l'exarchat bulgare.

Mardi 27 mars, M. Eisenmahn, chargé de cours à la Faculté des Lettres : L'union et Mgr Strossmayer.

Toutes ces conférences auront lieu à la Sorbonne, amphithéâtre Descartes le soir à 8 h. 1/2 précises et seront toujours terminées au plus tard à 9 h. 3/4.

La Société gymnastique SOKOL de Paris a tenu le 4 février son assemblée générale annuelle. L'ancien comité, avec son président M. Smutny, actuellement aux armées, fut tout entier réélu.

D'après le compte-rendu du secrétaire, la société comprenait 202 membres, dont 113 sont actuellement sur le front, 3 mobilisés dans les usines, 34 réformés après avoir été blessés; 40 membres des Sokols sont tombés au champ d'honneur. Ainsi le nombre de membres de la Société, sous les drapeaux, s'élevait à 190, (ce chiffre ne doit pas être confondu avec celui de la Colonie tchèque en France, qui surpasse quelques centaines).

Les Sokols volontaires ont pris part à toutes les batailles, et en particulier à la bataille d'Artois, le 9 mai et le 16 juin 1915, de Champagne, 28 septembre 1915. et dernièrement de Picardie, au mois de juillet 1916, au cours de laquelle quelques uns sont morts et une trentaine ont été blessés, parmi lesquels le président Smutny.

Il y a 31 sociétaires décorés de la croix de guerre, 4 de la médaille militaire, et 15 de la croix ou médaille russe de Saint-Georges. Ces chiffres prouvent que les Sokols ont vaillamment accompli leur devoir.

Pendant l'année dernière, la Société ne resta pas inactive et continua sa propagande. Le 6 février 1916, la Société a organisée la mairie du IV«arrondissement,avecleconcours de l'Association des Sociétés gtjmnasiiqv.es de la Seine, et sous la présidence de M. Mithouard, une réunion où M. Joseph Sansbœuf a pris la parole comme conférencier. M. Mithouard et M. Leroy, président de l'Association des Sociétés gymnastiques de la Seine, ont prononcé aussi des discours, qui ont produit un grand effet parmi les assistants. Les paroles du président des Sokols S.mutny, venu du front, furent chaudement applaudies.

Le 21 mai 1916, une délégation de la société en tenue de Sokols, s'est présentée à la revue des sociétés de gymnastiques aux Tuileries, et le 27 août 1916, aux concours des mêmes sociétés, également aux Tuileries.

Le 21 janvier 1917, en réponse à la demande du Président de l'Association des gymnastes du Nord et du Pas de- Calais, M. VVachmar, 7 membres de la Société décorés de là croix de guerre et médaille militaire française ou russe, et 6 sœurs en costumes nationaux tchécoslovaques prirent part à la grande fête de bienfaisance du Trocadéro. M. Painlevé, ancien ministre, président d'honneur de cette fête, ayant pris la parole s'adressa aussi aux Sokols présents avec leur drapeau, et exprima la conviction que les fils de la nation tchécoslovaque aujourd'hui encore opprimée, deviendront demain libres, par les armes des Alliés.

L'Assemblée générale se sépara après avoir voté un ordre du jour de reconnaissance à la France et aux Alliés, qui ont pensé aux Tchécoslovaques dans leur réponse au président Wilson.

A TRAVERS LA PRESSE

La presse italienne manifeste de jour en jour un irrlérèt croissant k notre cause. L'éminent directeur de la Rivista Populare, le député Napoleone Colajanni a publié, dans le SpcoIo du 28 janvier, un réquisitoire terrible contre l'Autriche^Hongriesousle titre « La mission de l'Autriche Hongrie h. Voici quelles sont ses conclusions :

Toute l'histoire de l'Autiiche montre clairement que la seule mission qu'elle a reçue n'est pas de servir les intérêts do l'humanité, mais exclusivement les siens propres : se conserver intacte, et même prosi>érer et grandir. C'est aussi la misson d'exciter, d'alimenter la haine (jue les peuples nourrissent les uns contre les autres pour mieux les maintenir sous sa domination et pour les faire s'opprimer les uns les autres.

Si l'Autriche reste debout, c'est qu'elle a poussé les Croates et les Slovènes contre les Italiens, les Allemands contre les Tchèques, les Ruthènes contre les Polonais, les .Magyars contre les Serbo Croates, les Slovaques contre les Roumains.

C'est une situation sans exemple dans l'histoire, et c'est une situation qui, pour la tranquillité et la paix de l'Europe, pour la liberté des peuples, doit aboutir — et c'est une nécessité irrévocable que.Giuseppe Mazzini tenait lui aussi pour absolue — à la destruction de l'Empire des Habsbourgs pour le plus grand bien du peuple autrichien.

El cette formule impérative et catégorique a été adoptée avec courage et sincérité par les Etats alliés, dans leur réponse aux propositions de paix du i)résident Wilson.

Dans le Giornale di Sicilia, le correspondant de ce journal a publié un article remarquable qui résume excellemment le problème tchécoslovaque et montre l'importance internationale de la Bohême. L'article mérite d'être signalé, parce qu'on y voit comment on envisage notre problème en Italie. En voici les passages principaux :

Les défenseurs de l'Etat indépendant tchécoslovaque pensent que, étant donné la lutte qu'il devra soutenir contre l'Allemagne et étant ilonné la surabond.mce de charbon dont il disposera, cet Etat ijourra être le fournisseur de l'Italie et des pays yougoslaves, pour le plus grand bien de leur industrii^ Le nouvel Etat indépendant relié ainsi aux pays yougoslaves et à l'Italie, pour des raisons politiques et économiques rendrait vraiment formidable cette barrière (|ui doit arrêter l'e.vpansion de l'.Mlcmagne et détruire l'espoir de l'hégémonie de l'Europe centrale.

Au nord, la Pologne serait le nouvel Etat indépendant qui arrêterait la marche de l'Allemagne vers l'Orient. Il faudra penser, pour réaliser le plan dans son ensemble, à établir une voie ferrée qui, partant de TriestCi passerait par Prague et irait à l'etrograd. Cette voie ferrée constituerait une des plus grandes artères du trafic, non seulement en Italie et en Bohême, mais encore on Pologne et on Russie.

Le simple énoncé de ce programme montre suffisamment toute l'importance de la question de l'indépendance tchécoslovaque au point do vue internationnl et on comprend comment l'Entente en a fait une des conditions de la paix stable qui doit suivre la fin de cette guerre.

/.# O-fifnnt L Mathieu.

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2« Année. — N» 21. 1er Mars 1917.

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Directeur : Ernest DENIS, Professeur 'à la Sorbonne

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Il faut sauver l'Autriche-Hongrie I Si l'Autriche n'existait pas...

L'Angleterre et la Bohême.

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Le Monde Slave.

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Le N° 35 Centimes

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i«r Mars 1917

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