‹ La Nation tchèque (volume 3)Chapitre 96 sur 100 · L'ANGLETERRE ET LA BOHÊME · texte numérisé non relu

L'ANGLETERRE ET LA BOHÊME

En regardant la carte d'Europe et en voyant la Bohème séparée de l'Angleterre par des centaines de kilomètres, par de vastes territoires comme la Saxe, la Prusse, la Belgique et la Hollande et enfin par l'étendue de la mer, on a peine à supposer des relations un peu suivies entre les deux pays et à admettre qu'il puisse exister des intérêts communs, des rapports étroits et des relations importantes entre le grand État isolédans les mers et les Pays-Tchèques, jsolés dans les terres, au coeur de ! Europe centrale. Et

pourtant, malgré ces obstacles naturels et presque insurmontables, on peut constater aujourd'hui non seulement que ces deux pays ont véritablement des intérêts communs importants, mais que môme dans le passé il y a eu entre eux des relations assez suivies, qui sont une preuve de la sympathie naturelle des Tchécoslovaques pour l'Angleterre en qui ils prévoyaient, par une sorte d'intuition, un allié futur contre l'ennemi qui, tout à côté d'eux, les guettait.

Ces rapports, nécessairement, furent d'une autre nature que ceux qui existaient entre la France et la Bohême. Essayons de les caractériser.

Pendant longtemps la Bohême fut presque inconnue en Angleterre, et le meilleur témoignage qu'on puisse donner de cette ignorance, est le fameux passage du Songe d'une nuit d'été où Shakespeare place la Bohême au bord de la mer. Pourtant, dès la fin du IX« siècle, on trouve mentionnés les Tchèques ilans les livres de voyage Ohther et Wulfstan, qui décrivent les régions Scandinaves, baltiques et germaniques. Les vraies relations entre les deux pays commencèrent seulement plus tard, dans la première moitié du XI F' siècle, sous leroi tchèque Premysl Otakar 1"'', à propos du mariage de la sœur du roi avec le roi d'Angleterre Henri III. Les négociations échouèrent, et ce n'est qu'en 1382 que Anne, fille de Charles IV, épousa Richard IL Les pourparlers furent très longs, si bien que déjà des relations mutuelles très suivies purent s'établir, et les Tchèques, à partir de ce moment, commencent à être connus en Angleterre. On trouve, en efïet, de longs passages sur les Tchèques dans les chroniqueurs anglais d'alors; on constate même que les écrivains s'occupent beaucoup des Tchèques et subissent l'influence certaine de ce nouvel élément dans la vie publique anglaise. Par exemple, on prétend que beaucoup d'oeuvres deChaucer ont été écrites sur l'initiative de la reine de Bohême, ou dans le but de lui plaire.

D'un autre côté, il est certain que ces relations entre la Bohême et l'Angleterre n'ont pas été sans exercer une influence inattendue sur toute l'histoire nationale de la Bohême. A partir de ce moment, en etïet, les rapports des Universités de Prague et d'Oxford deviennent fréquents, et c'est d'Oxford qu'arrivent à Prague les livres de John Wyclif d'où est sortie en partie la Réforme tchèque et dont ont retrouve à chaque pas l'inspiration dans les œuvres de Hus. Il est facile de concevoir l'importance de tels événements, et de se rendre compte que cette liaison qui existait entre l'Angleterre, a eu une telle répercussion sur l'avenir qu'elle restera scellée à jamais. Aucun patriote tchèque ne peut oublier ce lien impérissable entre les deux pays, et s il n'y avait rien autre de commun entre le pays de Shakespeare et le pays de Hus, ces quelques années d'influence mutuelle suffiraient pour attacher à jamais, par le souvenir des traditions, les deux pays l'un à l'autre.

Ainsi les rapports en tre les deux États ont pris au 15« siècle, une importance européenne. Plus tard, quand le mouvement hussite prit un véritable caractère politique et religieux, les auteurs ef les hommes politiques anglais n'ont cessé de se renseigner sur les choses de Bohême et ont suivi avec passion la réforme religieu.se dans les Pay^-Tchèques. Nous voyons par exemple le théologien et l'évêque Reginald Pecock attaquer violemment, en 1444, les hérétiques

tchèques ; un peu plus modéré dans ses critiques est l'hoinme d'État anglais Sir Joiin Fortescue. Quant aux autres auteurs du 15*^ siècle, Alexandre Barclay et Andrew Boprde, ils sont très hostiles au mouvement hussite. Par contre le savant propagateur du protestantisme en Angleterre, John Forte, a fait tout son possible pour faire connaître l'imporlsnce do la personne de Hus, et c'est grâce à son livre publié on 1563 que la Bohême ne fut plus appelée en Angleterre que le pays de Jean Mus.

A partir de ce moment, les liens entre les deux pays furent l'ius rares. Pourtant on se souvient que Jean Hus a emprunté ses doctrines à- l'Angleterre, et on n'ignore pas que les premiers essais de réforme religieuse sont venus en Angleterre de la Bohême. D'autre part, au moment de la lutte religieuse de la Bohême contre Ferdinand II, quand les Tchèques se révoltent contre les Habsbourgs, ils élisent comme roi Frédéric le Palatin ; ce qui rapproche de nouveau la Bohême de l'Angleterre, car Frédéric était marié avec la fille de Jacques l"', Elisabeth.

Dans la triste période de l'histoire de la Bohême qui a suivi la bataille de la Montagne Blanche, il est difficile de parler des relations directes de la Bohême avec l'Angleterre. Il y eut bien un certain nombre de personnes, et surtout des exilés protestants qui ):)arvinrent jusqu'en Angleterre, après avoir été chassés par les Habsbourgs. Mais à part cela elles n'ont laissé que des traces insignifiantes dans l'histoire des rapports de la Bohême avec la Grande- Bretagne.

Malgré cela, il faut mentionner un de ces pèlerins isolés, qui fut un artiste célèbre et qui réussit à rendre au nom tchèque un peu de notoriété en Angleterre. Ce fut le célèbre graveur Venceslas HoUar Bohemus, artiste de premier ordre qui a fait une quantité énorme de gravures d'après Holbein, Pau4 Véronèse, Titien, Gorrège, Teniers, Breughel et autres. lloUar était venu en Angleterre avec l'ambassadeur anglais eu Allemagne Thomas Howard comte d'Arundel, avec lequel il voyageait beaucoup; en outre il est devenu, en 16i0, maître de dessin du roi Charles II. Malgré son long séjour en Angleterre, il ne cessa pas de signer I' Bohemus » pour montrer la persistance de son attachement à sa patrie. Ses œuvres, paysages, portraits, illastrations, sont extrêmement nombreuses et les critiques d'art anglais s'en sont beaucoup occupé. Ce fut donc là, pour ces pays séparés par tant de territoires divers, un lien qui ne manqua pas de solidité.

11 en est encore un dernier. Parmi les nombreuses sectes religieuses d'Angleterre, il en est une, assez proche des méthodistes, qui s'appelle secie des Moravians, et qui s'occupe plutôt, actuellement, des missions chrétiennes. Elle descend, en réalité, de l'Union de Frères Moraves, la fameuse église des Frères bohèmes dont le chef était le célèbre pédagogue tchèque Jean Amos Coménius. Ainsi la réforme religieuse tchèque se rattachait à la vie de l'Angleterre.

Comme la vie politique de la Bohême a pratiquement cessé d'exister après la bataille de la Montagne Blanche, on ne peut constater d'autres relations entre les deux pays durant le xvii" et le xviii'= siècles. C'est seulement au commencement du xix** siècle que les relations sont établies ; cette fois-ci "c'est l'Angleterre qui exerça une influence

directe sur le inouvement national du peuple ressuscité. En effet, les éveilleurs nationaux tchèquesdu xix« siècle recherchaient partout des éléments de culture capables de stimuler le sentiment national, de régénéi-er la langue tchèque, d'enrichir la littérature tchèque qui venait de renaître. Ils puisèrent dans la littérature française, mais n'oublièrent pas de s'adresser aussi à la littérature anglaise. Macpherson.avec ses célèbres chansons d'Ossian, semble avoir servi d'exemple à Hanka pour ses fameuses mystifications littéraires des Manuscrits de Kràlové Dvùr, qui, malgré tout. le mal qu'ils ont pu faire, n'ont pas été sans une certaine influence salutaire, au moins dans le domaine de la littérature. Jungmann a traduit le Paradis Perdu de Milton. Il essaya d'enrichir sa langue maternelle dans un efïort dont le succès est dû, au moins en partie, à l'œuvre magistrale de Milton. Mâcha, un des pi us grands poètes tchèques modernes, fut véritablement le fils de Byron, et on pourrait multiplier les exemples pour montrer, combien les grands hommes anglais d alors contribuèrent à la renaissance tchèque du commencement du xix« siècle.

Les liens intellectuels allèrent grandissant. Avec le développement de la littérature tchèque, les grands écrivains anglais deviennent les maîtres les plus écoutés et les plus aimés. Shakespeare, Walter Scott, Elisabeth Brownings Tennyson, Keats, Shelley, Dickens, Thackeray, Carlyle, Ruskin et autres, sans parler des philosophes et des hommes d'État, sont très discutés, commentés, imités ou traduits avec'une ardeur et une admiration sans bornes. Cette influence de l'Angleterre a autant de portée sur la Bohême que celle des autres grands pays. Du reste, les dernières années qui précédèrent la guerre actuelle ont vu s'accroître la curiosité pour les choses anglaises en Bohême ; on traduisait les livres, on étudiait l'histoire politique et constitutionnelle de l'Angleterre, on admirait- la puissance économique des Iles Britaniques, on se sentait séduit par le caractère spécial de la civilisation anglaise. On créait des bibliothèques pour l'étude de l'Angleterre, on fondait des sociétés et des clubs anglais et américains pour pouvoir établir des relations encore plus étroites.

11 s'est trouvé des hommes des deux côtés (Prof. Mourek, comte Ltitzow, Prof. Morfill, Baker, Prof. Monroe, P. Selver), qui ont travaillé au rapprochement intellectuel des deux nations avec le plus grand zèle. En Bohême, ils eocouragpaint les jeunes gens à poursuivre leurs études anglaises; en Angleterre, ils écrivaient l'histoire de la Bohème, publiaient des traductions de livres tchèques, poussaient les spécialistes à l'étude de la réforme tchèque, de Jean Hus. des Frères Moraves, de Coménius, etc. Des deux côtés les résultats acquis avant la guerre avaient bien récompensé l«s efforts.

A cela, on pourrait ajouter des rapports plus spéciaux entre les deUx pays. Le grand compositeur tchèque Antoine Dvoi'àk a connu sa première célébrité en Angleterre, où sa renommée est exceptionnelle. Le conservatoire de musique de Prague recevait tous les ans de nombreux élèves de la Grande Bretagne. Nos jeunes théologiens protestants s'en vont par tradition en Angleterre, pour se préparer à leur t-àche de pasteurs protestants. Enfin-, pos municipalités, (celle de Prague avant tout), nos sociétés' de gymnastes (les Sokols) ont noué deleurcôtédes relations

fort étroites et très intimes avec l'Angleterre, précisément pendant lesquatre dernières annéesd'avanllaguerre. Grâce à quelques écrivains anglais de mérite, on commençait à s'intéresser à la situation politique des Tchèques et surtout des Slovaques en Hongrie. (Ouvrages de Seton-Watson, de H. \V. Steed, etc.)

En6n, on a même réussi à organiser des expositions (en 1912 à la Doré Gallery), de l'art tchécoslovaque., On s'apercevra un jour de l'importance considérable, pour noire lutte politique, de ce fait que c'est l'Angleterre qui, la première a soutenu notre révolte contre l'Autriche en nommant M. Masaryk, chef de l'action politique tchèque à l'étranger pendant la guerre, « lecturer » au Kings Collège de Londres, et en donnant ainsi aux Tchécoslovaques un appui moral d'une valeur inappréciable. C'est un nouveau lien entre les deux pays qui subsistera dans l'avenir.

Ainsi tout était préparé avant la guerre pour que les deux pays formassent une union intellectuelle étroite et pour que les sympathies mutuelles eussent le champ libre pour se développer amplement. La guerre actuelle a interrompu pour le moment ces relations, mais elle a en même temps fait voir aux deux pays qu'en dehors de ces sympathies mutuelles et de ces relations intellectuelles, il existe encore ])onreux désintérêts politiques et économiques communs qu'il faut dès maintenant envisager pour préparer l'aveniç à la lutte commune contre l'ennemi commun.

Il est inutile de répéter ce que nous avons déjà dit plusieurs fois ici du grand i)Ian pangermanique et de montrer comment ce plan prussien fait du sort de la Bohème une question internationale où les 'grands Étals occidentaux sont directement intéressés. Bismarck avait déjà dit que celui qui serait maître de la Bohème serait maître de l'Europe. Nous pouvons dire encore i)lus aujourd'hui. Si les Prussiens réussissent à maiulenir l'Autriche et à étouffer ainsi la Bohème, ils deviendront les maîtres de T Europe Centrale et de la Méditerranée ; ils auront entre leui's mains la Turquie, Bagdad et le golfe l'ersique et ils pourront menacer l'Egypte. La grande ligne de chemin de fer de l'orient passe en eflet à Constanlinople, à Bagdad et au Caire. D'un même coup, la possession de Suez, de l'Egypte et la sûreté de la grande roule anglaise aux Indes sei;iient ii'rémédiablement compromises.

C'est l'Angleterre qui est menacée dir'ecleinent jusque

.' dans les assises de son empire mondial. C'est l'Angleleii'e

>; aussi bien que la France qui doivent arrêter la marche des

Prussiens vers l'orient et constituer une. barrière dont la

cessité apparaît à fout le monde, contre la ruée barbare, et

- Slaves du Nord et du Sud la formeront naturelle- -•■nt. La Bohême constituerait le centre de résistance de

tte défense. Nous avons assez dit quelle serait la force

lilique et économique de celte barrière. Mais il est bon d'en'

cenluer le caractère moral : songeons qu'il y aura là millions d'hommes épris de justice et soucieux du res-

otdu droit, animés de la plus grande sympathie pour le peuple britannique qu'ils admirent profondément et dans sa culture matérielle et dans sa culture morale et intellec-

>:lle. Avec une telle barrière, les Allemands ne passeraient îinais plus.

!Jn autre détail de cette question doit encore nous arrêter.

leile sera l'importance économique des relations futui-es

entre l'Angleterre et la Bohême ? Le boycottage économique de l'Allemagne et la fermeture de la route vers l'Orient ne peuvent se faire qu'à l'aide de la Bohème. Or, après la future réorganisation de l'Europe, la Bohème sera rattachée économiquement à l'Angleterre. Voici quelques chiffres qui le prouvent abondamment. L'exportation des marchandises de l'Angleterre en Autriche-Hongrie en 1912 s'élevait à 236 et l'exportation austro- hongroise en Angleterre à 261 millions de couronnes. L'arlicle le plus important de l'exportation autrichienne en Angleterre était le sucre dont 93 o/o de la production totale autrichienne, nous l'avons déjà dit, sont fabriqués dans les Pays-Tchèques. D'après nos statistiques, les deux tiers de toute l'exportation et l'importation autrichiennes sont destinés aux Pays-Tchèques. Ce sont donc avant tout les Pays Tchèques qui étaient jusqu'à présent en relations économiques avec l'Angleterre, et non pas Vienne ou les autres régions autrichiennes.

On ne se rendait pas toujours compte de ce fait et on laissait les Allemands recueillir les bénéfices de ces rapports commerciaux, parce que, partout, ils se sont substitués aux Tchécoslovaques et aux Anglais comme intermédiaires. Pourtant les chiffres sont éloquents : l'exportation austro-, hongroise dans les domaines color.iaux de la Grande- Bretagne s'est élevée de 1901 à 1913 à 81.114.000 couronnes chaque année et l'importation des colonies anglaises en Autriche Hongrie à 261.86H.C00 couronnes. Comme .la moitié de ces affaires commerciales était l'éalisée par les Pays-Tchèques, il est facile de comprendre la grande importance des relations économiques tchéco-anglaises. Et ces chiffres parleront mieux encore si on met auprès d'eux les chitïres de l'importalion de la France en-- Autriche- Hongrie, 113.451.000 courojines et de l'exportation delà monarchie des Habsbourgs en France, 80.532.(X)0 cou ronnes. Quant aux colonies françaises, elles figurent dans les statistiques officielles avec des chiffres très inférieurs à ceux de l'Angleterre (7.230.000 couronnes pour l'importation en Autriche-Hongrie et 5.004.000 couronnes pour l'exportationK

Si les relations économiques du futur État tchécoslovaque avec la France préoccupent déjà, dès à présent, les milieux compétents français, on voit immédiatement d'après ces statistiques que les Anglais ne peuvent pas, dans leur propre intérêt, être indifférents au sort de la Bohême future. Ils doivent comprendre l'importance de ces relations futures et en 'tirer des conséquences pour leur action prochaine, au point de vue politique, comme au point de vue économique.

Nous pourrions multiplier les arguments, amasser les chiffres, dénombrer les divers articles du commerce mutuel entre l'Angleterre et les Pays-Tchèques. Mais ces quelques exemples suffisent pour donner une idée générale des intérêts politiques et économiques qui doivent pousser les milieux compétents en Angleterre à ne pas se désintéresser de la question tchécoslovaque.

Du reste, ces liens économiques avaient-été singulièrement renforcés dans les dernières années, par des relations de plus en plus étroites. En effet, chaque année, un certain nombre d'économistes, de commerçants, d'industriels, de jeunes juristes de Bohême qui voulaient entrer dans les affaires, partaient pour l'Angleterre, afin de se familiariser avecles méthodes de l'industrie, du commercé et de la haute .

finance anglaise, et nouaient ainsi de solides amitiés qu'ils accentuaient par leur action directe et vivante dans les affaires. C'est une tradition qui, après la guerre, ne tardera pas à se développer pour le plus grand profit des deux contrées.

Voilà ce qu'on peut dire aujourd'hui des relations entre l'Angleterre et la Bohême. Elles sont déjà très réelles, mais nous sommes sûrs que si la Bohème devient indépendante, après cette guerre, nous pourrons, après dix ans d'indépendance, en décrire de vingt fois plus importantes qu'au jourd'hui.

Edouard Benes.

BIBLIOGRAPHIE

Maurice Muret, L'évolution belliqueuse de Guillaume II. (Payot 1917:.

Certaines questions peuvent être dès maintenant considérées comme historiquement tranchées. Il est aujourd'hui établi qu'en 1914 l'Autriche et l'Allemagne étaient résolues à la guerre, et qu'elles ont délibérément cherché une rupture. Sur ce point, aucun doute ne saurait plus rester dans l'esprit de personne, et les efforts de M. deBethmann- Hollweg ou des publicisles complaisants qui soutiennent sa cause, n'ont servi qu'à mettre plus complètement en lumière la culpabilité de l'Empereur. Leurs affirmations contradictoires, l'impudence maladroite et grossière avec laquelle ils tronquent les textes les plus connus, la suppression des documents les plus probants», les aveux qui leur ont échappé dans les premières heures et qu'ils ont ensuite vainement essayé de retirer, tout démontre avec une évi dence criante qu'au moment de la crise de juillet et d'août 1914, ils ont cherché la rupture.

Les serments ici et les gestes mélodramatiques ne signifient rien. Les débats sont clos et la cause est entendue.

Les allégations de l'Allemagne auraient plus de chances d'être prises au sérieux si elle se plaçait sur un autre terrain. Quelques-uns de ses journalistes l'ont essayé. Ils admettent qu'en 1914 elle a volontairement et de parti pris repoussé les propositions les plus conciliantes de la Serbie et de la Russie. Pourquoi? — -Parce qu'elle était convaincue que ses adversaires étaient décidés à l'attaquer un peu plus tard, quand l'heure leur serait plus favorable. Ils ne voulaient pas éviter la guerre, mais l'ajourner. La France attendait d'avoir complètement organisé les forces que la loi de trois ans mettait à sa disposition, et la Russie d'avoir achevé le réseau de ses chemins de fer stratégiques. — Qui oserait reprocher à J'Empereur d'avoir déjoué les desseins de ses ennemis en les prévenant? — Quel est le peuple, quel est l'individu qui est tenu, quand il tient les preuves d'un Complot qui se trame contre lui, d'attendre sans résistance le moment où il sera assailli ? — Ce n'est pas sur les champs de bataille seulement que l'ofïensive est permise et avantageuse. Elle à toujours été la stratégie préférée des poli tiques prévoyants et des souverains soucieux de leur devoir. La Prusse lui a dû sa grandeur. Il est vrai que Bismarck, SI!!' îa fin de sa vie, a condamné les guerres préventives. —

Figures oratoires de rhétorique creuse, qui ne trompent que la galerie et qu'accueillent en souriant les diplomates habitués de longue date à ces manœuvres parlementaires.

— Toutes les guerres de Bismarck n'ont-ellas pas été en réalité des guerres préventives? — Bénie soit la main qui a fnlsifié la dépêche d'Ems, a écrit le professeur Dellbrûck.

— En 1870, Bismarck avait des rnisons sérieuses de penser que l'armée germa nique était supérieure à l'armée française; il n'a pas attendu que Napoléon III s'aperçût des lacunes de son organisation militaire : qui l'en blâmerait? La gloire de Frédéric II est universelle et son nom est vénéré par la postérité — Quel est son exploit le plus admirable? — C'est l'invasion de la Saxe en 17.Ï6, quand, par une brusque irruption, il a jeté le désarroi dans la coalition qui se préparait contre lui. La paix est le plus précieux des biens, mais nous n'étions pas libres de la conserver, puisque nos ennemis voulaient détruire l'Allemagne. Nous ne leur avons pas laissé le choix du moment ; nous avons déjoué leurs plans. Ils sont dans leur rôle en se lamentant de notre cruauté; ils sont cependant les seuls coupables, puisqu'ils nous ont forcés à tirer l'épée. —

Le raisonnement est spécieux. Il faudrait d'abord établir que la TrTple-Entente songeait en effet à une attaque contre l'Allemagne. Quelle preuve en apporte-t-.on ? — Il est intéressant, à ce propos, de lire avec quelque attention l'édition revue et augmentée que M. de Bûlow a donnée l'année dernière de sa Politique allemande. M. de Bûlow a rendu à l'Empereur Guillaume de grands services; il ne les dissimule pas. Il n'a peut être pas tout l'esprit qu'il croit avoir, — ce qui serait beaucoup; mais Userait injuste de nier son intelligence, qui est subtile, avisée et souple ; il a le sens des réalités et le don de naviguer entre les écueils. Ses séjours prolonges en Italie ont corrigé chez lui la lourdeur et la brutalité tiidesques. Il se vante, avec raison, d'avoir à force d'adresse et de prudence donné à l'Allemagne les quinze ans de sécurité qui lui étaient indispensables pour se construire une flotte capable de résister à U flotte anglaise. Ilconnaîssait naturellement mieux que personne, mieux surtout que l'Empereur ou son famùlus, le Chancelier fonctionnaire actuel, la situation matérielle et morale de l'Europe. Le tableau qu'il nous trace dli monde à la veille de la guerre, quelque p.-ine qu'il se soit naturellement donné pour nous le représenter sous les couleurs les plus noires, prouve que la Triple-Entente ne nourrissait aucune pensée agressive.

D'après lui, le danger le plus grave venait de la France.

— La France, écrit-il, est irréconciliable. Sur ce point nous n'avons aucune illusion à nous faire. Les déclamations indignées sur l'-ncorrigibilité française sont de pures sottises, aussi niais que nos tentatives pour amadouer nos ennemis. Le Michel allemand est un peu ridicule quand il . s'avance un bouquet à la main et fait de grandes révérences à la beauté revêche qui tient ses regards fixés sur les Vosges. Malgré tous ses efforts pour compenser militairement le désavantage dans lequel la place l'infériorité da sa population, la France n'a plus pourtant sa belle confiance d'autrefois dans sa propre force. Elle cherche pardes alliances et des ejitentes à rétablir l'équilibre ou même à obtenir la supériorité sur son voisin allemand. Pour cela, il lui faut

abdiquer en partie son initiative, et elle est devenue plus dépendante que jadis des puissances étrangères. Les Français ne l'ignorent pas. Pour que leur orgueil s'y résigne, il faut qu'ils soient dominés par une haine infiniment profonde. Quelques jours après le fameux télégramme de l'Empereur Guillaume à Krùger, l'enthousiasme qui se manifestait bruyamment à Paris, comme dans toute l'Europe, en f'-veur des Boërs, inquiétait un ministre anglais. Ne pensez vous pas, demandait-il à un diplomate de ses amis, que la France pourrait être tentée de se rapprocher de l'Allemagne ? — Soyez sûr, lui répondit son interlocuteur que, tant que l'Alsace sera allemande, le peuple français, quoiqu'il arrive, verra dans l'Allemagne , l'ennemi permanent: dans toute autre puissance, tout au plus un adversaire accidentel. — 11 y a littéralement un abîme entre la France et l'Allemagne, écrivait M. Welschinger dans la Renne des Deux Mondes, — rien ne pourra le combler; — et M. La visse : Nous sommes attHchés à la Lorraine pnr un devoir d'honneur. — Tant que la France considéreraacomme possible de reconquérir l'Alsace par ses propres forces ou avec une aide étrangère, elle ne regardera le traité de Francfort que comrhe provisoire. Fachoda a été pour la France une incontestable défaite qu'elle a péniblement ressentie. C'était la fin d'un rêve colonial magnifique. Beaucoup de gens s'imaginèrent alors que la politique générale française en serait profondément modifiée. Il était dlËRcile de se tromper plus complètement sur la nature.de nos voisins. Un peuple qui, pen dant une génération, a vécu d une espérance, d'un idéal, ne se laisse pas détourner de son rêve par un incident. L'accès de colère contre l'Angleterre a. à peine effleuré les cœurs et n'a nullement supprimé la haine fondamentale contre l'Allemagne. Cette colère aurait pu être beaucoup plus véhémente, beaucoup plus sérieuse qu'elle ne le fut en réalijé.'elle ne serait jamais devenue le point de départ d'une hostilité directe contre l'Angleterre, parce qu'on comptait sur elle contre l'Allemagne. La France éprouva quelque déception à constater que l'Angleterre ne sacrifiait pas à son amitié quelques intérêts secondaires sur le Nil; mais, en se mordant les lèvres, elle était disposée à payer l'amitié anglaise à ce prix, et même à un prix beaucoup plus élevé ; la défaite de Fachoda fut passée au compte des frais généraux de la politique de revanche et, en dernière analyse, le mécontentement contre l'Angleterre accrut l'amertume contre lAllemagne. Quarante-huit heures après la reculade de Fachoda, un ambassadeur français, une des meilleures têtes politiques du pays, fut interrogé par son collègue italien sur les relations de la France et de l'Angleterre et sur les conséquences qu'aurait l'incident.— "Excellentes, répondit l'ambassadeur. Nos différends à propos du Soudan sont réglés ; maintenant rien ne s'oppose à notre parfaite entente. » —

Je suis disposé à penser' que M. de Bolow nous fait un peu trop d'honneur. Il a vécu en France, il a l'esprit ouvert et le talent d'écouter et d'observer. Mais les diplomates, même s'ils s'y efforcent, ne sortent pas d'un cercle assez restreint. lia été nécessairement en relations avec le monde aristocratique, avec la classe supérieure où les souvenirs de la guerre s'étaient conservés assez vivants. Il n'a

guère été en contact avec le peuple et surtout avec le peuple de province. Ce serait exagérer les choses et calomnier le pays que de prétendre que l'Alsace y était oubliée. Elle n'était pas du moins au premier rang des préocupations générales. L'idée de la revanche avait été gravement compromise par les imprudences de quelques braillards qui s'étaient groupés d'abord autour de Boulanger et par la suite autour du ministère Méline., Les socialistes et les radicaux, qui représentent sans discusion possible l'immense majorité de la population, étaient" franchement acquis aux idées pacifistes. L'armée était médiocrement populaire. Le patriotisme sans doute subsistait toujours au fond des âmes, et sans cela il serait impossible de comprendre l'héroïque soulèvement du pays en 1914; mais il s'unissait d'une façon étroite avec, l'horreur de la guerre. La génération qui avait connu l'invasion, n'avait rien oublié ni rien pardonné. M'ais combien restions-nous qui gardions au coeur la haine inextinguible ! Chaque jour éclaircissait pos rangs, et nous nous penchions vers la tombe en pensant : Les jeunes ne se rappellent plus Sedan comme nous nous ne nous souvenions plus de Waterloo.

Mais, en admettant même que la France entière, ou du moins une partie importante de la France, désirât la guerre, — ce n'est pourtant pas M. Viviani qui a assassiné François-Ferdinand; — ce ~n'est pas M. Poincaré qui a inspiré à Berchtold son ultimatum à la Serbie. — S'il y a un point qui soit au-dessus de toute discussion, c'est que nous n'avons été pour rien dans les événements qui ont fondu sur l'Europe. — Nous détestions l'Allemagne. -^ Soit. — Nous voulions l'anéantir. — J'y consens. — Ce n'est pourtant pas nous qui avons refusé de soumettre le différend au tribunal de La Haye.

M. de Bttlow admet que, laissés à nos propres forces, nous n'aurions jamais commencé la guerre. Ce n'était donc pas de notre côté que venaient les prétendus périls que l'Allemagne aurait eu le devoir de prévenir. — Où étaient ,ils ? — Du côté de l'Angleterre'? « Avec son attention et sa prudence habituelle, dit M. de Biilow, plus franc, plus habile que son successeur, elle s'était réservée visa vis de la France une pleine liberté d'action. »— La politique d'Edouard VII n'avait jamais été agressive. « Elle menaçait moins les intérêts allemands qu'elle ne cherchait à paralyser peu à peu l'Allemagne par une transposition des rapports des puissances. » Il constate que cette politique de surveillance avait échoué. « La crise bosniaque marque en réalité la fin de la période d'encerclement»; p. 60... les puissances groupées autour d'Edouard VII avaient mesuré leurs forces avec l'anneau de la Triple- Alliance, et s'étaient montrées hors d'état de le briser. Sous l'impression produite pîir notre succès à Petersbourg, le baron Greindl écrivait que la Triple- Entente n'offrait pas un appui suffisant à la Russie pour qu'elle pût renoncer à avoir avec l'Allemagne des rapports au moins normaux; le ministre de Belgique à Paris écrivait à la même époque qu'on ne trouvait plus aucune trace de l'enthousiasme fré nétique avec lequel le peuple avait jadis salué l'alliance russe. « La Triple Alliance était une force contrequi aucune force ne pouvait oser le combat que pour des questions de vie ou de mort. »

Rien n'est plus exact, et les événements suivants le

prouvent assez. En 1909, Edouard VII vient à Berlin avec l'intention manifeste de dissiper les nuages qui se sont élevés entre la Grande-Bretagne et l'Allemagne. Il y réussit pleinement et, depuis lors, jusqu'au mois de juillet 1914, les rapports de Berlin et de Londres sont en somme des ' plus cordiaux, ont souvent un caractère d'intimité confiante. — La Russie, déclare également M. de Bulow, n'était séparée de nous par aucune opposition capitale d'intérêts, — et il reconnaît, qu'il ne manquait pas auprès du Tsar de personnes qui désiraient maintenir les vieux rapports d'amitié entre les deux pays. — Comment admettre, après des aveux aussi formels sortis de la bouche la plus autorisée, que l'Alleniague a été obligée de recourir aux armes pour repousser un péril imminent. Il n'y 9 pas de guerre fatale, déclare M. de Bulow, et il a parfaitement raison, en ce sens que les guerres sont déchaînées uniquement par la volonté arbitraire des hommes. Il résulte clairement de son témoignage que l'Allemagne a cherché la guerre sans y être poussée par aucun péril immédiat ou lointain.

Cette guerre, même si elle en sortait victorieuse, devrait nécessairement entraîner pour elle des pertes qu'il ne lui serait pas facile de réparer. On nous répète sans cesse qu'elle y a été condamnée par le développement de son industrie qui avait besoin de débouchés. — Il est incontestable pourtant que la production a pour objet, — et par conséquent pour limite, : — la consommation. Supposons que l'Allemagne nous eut coniplèlement ruinés, et qu'elle eût anéanti l'Angleterre. Comment eût-elle remplacé notre clientèle? A quoi lui eussent servi les fabriques qu'elle aurait construites avec nos millards? Que d'années et de travail lui faudra-t-il pour retrouver en Belgique la situation qu'elle avait lentement conquise. Nous nous heurtons ainsi sans cesse à une énigme effarante.

Sa conduite eu 1914 n'a pas été seulement le plus épouvantable des crimes, elle a été aussi la plus stupide des folies. Cette folie comment s'explique-t-elle? Quels hommes l'ont poussée à la commettre, et sous l'empire de quelles idées? Entraînée par quelles passions?

Ce sont les questions que M. Muret s'est posées et dont il nous. propose la solution dans son livre. Il écarte résolument les deux solutions qui ont été présentées par M. Lebon et M. Basch. Je m'étonne seulement qu'il paraisse prendre au sérieux les hypothèses « scientifiques » de M. Lebon : M. Lebon est un écrivain Imaginatif dont les théories sont quelquefois suggestives, mais qui dédaigne les faits et méprise les documents. La théorie de M. Basch me semble plus intéressante et aurait mérité d'être discutée de plus près. Je ne saurais dans tous les cas admettre qu'elle soit « moins scientifique et moins philosophique » que celle de M. Lebon. L'histoire, dit M. Muret, a connu des républiques autrement belliqueuses que les monarchies. — M. Muret sait aussi bien que moi que république n'est pas synonyme de démocratie, et quand il aura cité la république de Venise ou le sénat romain, il n'aura guère affaibli par là la thèse de M. Basch. — Il est vrai que « la plus républicaine des grandes puissances modernes, la Confédération de l'Amérique du Nord, a traversé une phase impérialiste et il n'est pas sur qu'elle ne recommence pas un jour ». Cela prouvera siirtplement que la démocratie n'y est pas encore complète-

ment organisée, et qu'elle est dominée par 'des syndicats financiers. J'admets très volontiers que les démocraties peuvent être soulevées par des vagues de passion qui les jettent sur l'ennemi. Il me paraît beaucoup plus difficile de supposer qu'un peuple laissé à lui-même, exerçant sur les affaires politiques une action Vprépondérante, se soumette pendant de longues années aux charges qu'entraîne la préparation d'une guerre offensive.

Je ne vois pas bien d'ailleurs en quoi l'opinion de M. Muret se distingue de celle de M. Basch. — « Si l'Allemagne avait été une démocratie et non une autocratie, écrit M. Basch, la guerre offensive y eut été aussi impossible qu'en France et qu'en Angleterre ». — Que dit de son côté M. Muret : « Guillaume II reste, en fin décompte, l'auteur du désastre. Et quand l'opinion universelle, dans son penchant à simplifier, attribue au souverain allemand les deuils et les souffrances où le monde se débat, l'opinion exagère à peine ». Autocratie, dit l'un ; autocrate, dit l'autre. — Où est l'opposition ?

Peut être M. Muret a-t-il ressenti quelque mauvaise humeur des généralisations auxquelles se plaît volontiers M. Basch, et leurs tournures d'esprit sont, en effet, profondément différentes.

M. Muret a le goût des idées claires et il aime les conclusions précises et, en quelque sorte, individuelles. D»ns son livre précédent, dont nous avons parlé ici même, Y Orgueil aUemand, il nous décrivait une série de types, où s'incarnaient les diverses nuances de l'outrecuidance germanique. Dans son ouvrage actuel, il s'en prend directement à l'Empereur qui est comme la somme de ces facteurs et le plus remarquable produit de cette végétation luxuriante et malsaine. Le tableau qu'il nous trace de sa formation intellectuelle et morale et des étapes par lesquelles il est arrivé à la volontf^ de la guerre est fouillé avec une attention singulièrement perspicace et quand, sur quelques points on répugné à accepter ses conclusions, on en éprouve une involontaire inquiétude. C'est que M. Muret ne parle que des choses qu'il connaît bien, et que sa bonne foi est évidente. Son verdict est impitoyable, mais il ne l'a prononcé qu'après une élude sérieuse, appuyée sur les documents les plus solides ; il ne sollicite jamais les textes, il dédaigne l'art cher à M. de Be th ma nn- 11 ulhveg, de tronquer les phrases de manière à en fausser le .-ens. La qualité maîti esse de son talent, c'est la loyauté qui, quand elle s'accompagne comme chez lui de fine.sse et de pénétration, fait les excellents peintres de portraits. Quelques historiens, infatués de ce qu'ils nomment la science, parlent volontiers avec dédain de la littérature; on ne saurait les en blâmer s'ils entendent par là les ornements artificiels et le vague de la pensée. Mais il convient de se souvenir que l'érudition la plus minutieuse ne suffit pas à protéger l'écrivain des erreurs les plus grossières, s'il n'y joint le don de découvrir la réalité sous les apparences et l'homme derrière les textes. J'ai toujours cru pour ma part que la critique littéraire était la meilleure préparation à l'étude de l'histoire ; que d'ouvrages lourdement documentés seront tombés dans l'oubli avant que l'on cesse de lire les Lundis de S'«-Beuve. Pouvofts-nous espérer pareille fortune pour le Guillaume II de M. Muret? — Il est possible qu'au lendemain de la guerre, on éprouve une telle horreur pour les calar

mités qu'elle a déchaînées qu'on se détourne avec un frisson d'épouvante de tout ce qui rappellera cette époque de carnage et de malheurs. Tant que les événements retiennent notre attention anxieuse sur l'Allemagne, nous désirons du moins que les ouvrages de M. Muret aient le plus grand nombre de lecteurs possibles. Ils y trouveront instruction et réconfort, parc'e qu'il leur apportera les raisons les plus solides de croire dans la justice de la cause que nous défendons contre les Barbares.

(A .viicrc.) E. D.

LE MONDE SLAVE

LE PALÉOSLAVE

Conférence faite par M. Meillet, professeur au Collège de France, à l'Institut d'études slaves de l'Université de Paris, le 16 décembre 1910.

Le paléoslave est la langue qu'emploient dans leurs églises tous les Slaves de religion orthodoxe ou grecque unie. On le désigne par des noms divers : paléoslave, vieux slave, vieux bulgare ou slavon d'église. Son influence sur le développement des peuples slaves a été considérable.

Les populations indo-européennes n'ont écrit, pour la plupart, qu'après la conversion au Christianisme ou au Bouddhisme. Les Slaves ne possédèrent les éléments d'une littérature que le jour où Cyrille et Méthode eurent traduit la Bible et eurent noté leur traduction à l'aide d'un alphabet spécial en slave. Leur œuvre donna un corps à la langue et à la nationalité des peuples auxquels elle s'adressait. Slaves du Sud et Russes sentirent le lien impalpable qui les unissait et faisait d'eux un tout distinct des autres peuples. ,

L'Église romaine n'avait employé dans les différentes ri'gions sur lesquelles elle étendait son influence qu'une langue unique, le latin. Elle n'avait pas traduit dans la langue des peuples qu'elle essayait de convertir les textes

ir lesquels elle fondait su croyance et son autorité. Nous u'aperceyons pas qu'elle ail essayé, pour les amener à elle, l de recourir à leurs dialectes propres et qu'elle ait contribué par \h h développer chez eux l'instinct national. Aussi, à mesure que des besoins intellectuels nouveaux apparurent (liez ses adeptes, ceux-ci créèrent, en dehors d'elle, une littérature profane. La littérature religieuse et scientifique

<;ule resta laliue et demeiïra étrangère à la masse populaire. L'Église orientale, au contraire, considéra comme son jiremier devoir de traduire les textes sacrés pour les néophytes qu'elle amenait à l'Évangile. Cette première traduction fut pour chacun des peuples convertis le noyau d'une langue savante qui, par la suite, s'enrichit peu à peu

l devint le centre de la vie nationale. Chaque langue avait

•ts originalités phonétiques ; pour être notée d'une manière précise, chacune d'entre elles devait posséder un alphabet

particulier. Les traducteurs, phonéticiens remarquables, surent en noter les nuances les plus délicates, de sorte que les monuments qui nous sont parvenus sont pour le linguiste un témoignage inappréciable.

Le paléoslave est intéressant, d'une part, par l'influence qu'il a exercée, de l'autre par la place qu'il occupe au milieu des langues qui l'environnent. Comment s'est-elle constituée? Quels sont les éléments qui la caractérisent'.^ Quel fut son développement? A quoi a t il abouti?

Lorsque, au ix® siècle après J.-C, Cyrille et Méthode entreprirent de convertir ^es populations slaves, les différents dialçctes slaves se distinguaient déjà les uns des autres, sans cependant que l'on pût constater entre eux une opposition aussi tranchée que celle qui existe aujourd'hui. C'est l'un d'eux plus spécialement qui servit de base ■ au slavon d'église.

Les deux frères s'adressaient avant tout aux Slaves de Moravie, qui occupaient la plaine du Danube et parlaient un dialecte occidental. Cependant, la langue que choisirent les apôtres ne fut pas un dialecte de l'Ouest. Cyrille et Méthode étaient originaires de Salonique. Ils adoptèrent pour leur traduction la langue que l'on parlait autour d'eux. Nous avons déjà là une indication précieuse, puisque leur résolution nous permet d'admettre qu'à cette époque encore le slave était assez semblable à lui-même dans les différentes régions pour que des apôtres fervents, résolus à tout pour répandre autour d'eux la bonne nouvelle, pussent employer sans inconvénient leur propre dialecte. Animés d'un zèle religieux ardent, formés déjà par une longue expérience de la vie, d'une intelligence pénétrante et fine, ils perçurent très bien les nuances de leur langue, se rendirent compte des avantages qu'elle présentait et surent en faire un admirable instrument de propagande. .

Le dialecte des environs de Salonique était archaïque entre tous les parlers slaves. Il présentait, par conséquent, peu de traits originaux, peu de caractères qui pussent étonner ou arrêter les fidèles, même habitués à des formes difficiles.

Jusque là, il avait suffi à exprimer toutes les idées que pouvait comporter la civilisation slave, civilisation que nous connaissons à peine, puisqu'elle n'a pas laissé de monuments écrits, mais qui n'en était pas moins une civilisation relativement avancée.

Le vocabulaire de la religion païenne passa en partie dans les traductions. Lé nom de Dieu bog qui reste le même dans toutes les langues slaves, est un ancien mot indo européen que l'on peut rapprocher du perse et du sanscrit pagaon. De même, suint se dit svut, la foi viéru, le sacrificateur /.rec, le péché griech, le démon bes. " . Mais, ils furent amenés à chercher ailleurs les mots qui pouvaient leur manquer. Ils s'adressèrent tout naturellement aux langues déjà mieux formées et qui s'étaient accoutumées à exprimer les idées nouvelles.

Ces langues étaient de deux sortes. D'une part, les langues parlées dans les pays convertis au catholicisme, langues latines ou germaniques. Elles avaient été mises à contribution par les apôtres qui précédèrent Cyrille et

Méthode. Elles fournirent des mots d'origine grecque en partie, mais transformés par les latins ou les germains; le mot torktj, église, par exemple, est d'origine grecque, mais il a été emprunté à la forme germanique : kiriku, allemand moderne Kirche ; de même krstiti, baptiser, vient du germanique kreat, croix ; dans la forme slave du niême mot, la gutturale k est représentée par x (allemand ch), comme dans Christos (Christ). D'autres mots ont été calqués sur le latin ou le germanique ; ainsi milosierd est une traduc tion exacte du latin misericors, dont l'équivalent allemand est (b)armhersig. Ces mots pénétrèrent également dans tous les pays slaves, aussi bien dans les provinces catholiques que dans les régions orthodoxes.

D'autre part, bien souvent les apôtres se virent arrêtés dans leur traduction par l'absence d'un mot correspondant exactement à celui qu'ils voulaient interpréter. Leur hésitation ne dura pas longtemps, et ils~ tournèrent ta difficulté sans d'ailleurs la résoudre. Ils transposèrent dans la langue slave les mots mômes du texte grec; ainsi, apostol, ikona. Parfois encore, ils pénétrèrent les mots anciens de valeurs nouvelles. Ainsi, aucun mot ne pouvait exprimer l'idée du blasphème, pour la raison bien simple que la conception du blasphème n'existait pas dans la religion païenne. Les traducteurs prirent le verbe khidili et lui donnèrent le sens de blasphémer qu'il ne possédait pas à l'origine.

Aussi, la langue slave d'église perdit-elle beaucoup de ses caractères indigènes. La prononciation demeura slave, la grammaire aussi. Mais la syntaxe, le vocabulaire, le sens littéraire en étaient grecs; 1 influence de Byzance s'y faisait sentir profondément. Or, la langue de Byzance étaità cette époque incapable de créer une œuvre d'art. Le Paléoslave se trouve donc, dès l'origine, incapable de servir d expression à une pensée originale.

ni

Au moment oi'i il apparut, il pouvait jusqu'à un certain point servir de forme savante à tojiles les langues slavf-s. Mais ces langues se différencièrent rapidement. Bientôt le vieux-slave ne répondit plus au parler de personne.

Lors de sa création, il avait été noté à l'aide de l'alphabet glagolitique; cet alphabet assez difficile, fut bientôt abandonné et remplacé presque partout par l'alphabet cyrillique et, de nos jours, il n'est plus en usage que dans quelques paroisses de Dalmatie, depuis longtemps rattachées à Rome.

Chaque copiste d'ailleurs adaptait plus ou moins à son pays et à son temps la langue qu'il e nployait. Aussi chaque manuscrit vieux-slave offre-t-il des particularités de langue. La région serbe, la région bulgare et les diverses régions russes ont chacune leur langue d'église particulière. En vieux-slave ancien, il existe deux voyelles muettes ù, i, le ierr dur et le ierr mou ; ces deux voyelles subsistent dans la langue ecclésiastique russe; en serbe, au contraire, Içs ierr ont été confondus et ont abouti à une voyelle unique. Certains phonèmes, les voyelles nasales par exemple, existaient en vieux slave, tandis qu'ils avaient disparu chez tous les peuples auxquels le vieux-slave servait d'organe. Les copistes, incapables de les prononcer, les rempUçaient par d'autres voyelles, différentes suivant les régions, ce qui donna aux nouvelles langues ecclésiastiques des aspects

absolument distincts. Chaque nation avait ou tendait à avoir, à .côté de sa langue courante originale, une langue d' église particulière. Cette langue d'église fournissait à la littératur.e les termes nobles qui lui étaient nécessaires. Ainsi, en russe, on emprunte au vieux-slave les mots qui doivent être pris dans un sens un peu relevé ; pour les noms de ville, par exemple, à côté de la forme russe jrorod, on trouve la forme vieux-slave grad : Pelrograd ; c'est aussi le mot grad sur lequel on a formé le terme qui signifie citoyen, grazdanin. On pourrait multiplier les exemples.

Le vieux-slave se fixa d'assez bonne heure et cessa de se développer. Comme, autour de lui, les langues slaves évoluaient rapidement, il resta loin en arrière et ne tarda pas à devenir une langue morte. Il n'est pas aussi différent des langues slaves modernes que le latin du français. Il n'est pas cependant pour les fidèles qui l'emploient une langue nationale. De la sorte, une barrière s'^est élevée entre l'église et le croyant, entre le laïque et le prêtre.

Mortes de bonne heure, les différentes branches de l'a langue paléoslave n'ont donné naissrince nulle part à une littérature originale. Elles n'existent à l'heuie actuelle que comme un fait historique ancien, qui ne joue phis aucun rôle immédiat.

ECHOS ET NOUVELLES

L'Unité d'action dans les Pays-Tchèques. — Nous pouvons constater avec une vive satisfaction que, depuis le début de la guerre, on a vu s'affermir la conscience des Tchécoslovaques dé l'unité politique et nationale de la Bohême et de la Moravie. .Partout dans les deux pays, on réclame l'unité d'action ; les partis moraves fusionnent avec les partis tchèques et forment des institutions poli tiques communes. Les journaux tchèques ont enregistré l'entente des Conseils agricoles tchèques et moraves qui, après avoir créé, chacun de leur côté, l'Institut de comptabilité agricole, ont mis les deux instituts sous la direction commufae de M. Brdlék, professeur à l'Ecole polytechnique.

En même temps que croît cette idée de la nécessité de l'union des deux pays, la frontière politique qui sépare ces deux groupes d'un même peuple, s'efface peu à peu. En 1848, on avait de la peine à convaincre les Moraves de la nécessité d'une action commune avec les Tchèques de Bohême. La situation^ politique des deux pays influai, encore beaucoup sur l'esprit des Moraves. Même aujourd'hui, quelques traces du vieil esprit provincial subsistent encore en Slovaquie. Elles disparaissent rapidement et l'évolution naturelle amène une complète fusion.

Le principe des nationalités~tel que le comprennent les Magyars. — Rien ne peut mieux illustrer le cynisme des paroles hautaines que le comte Tisza a prononcées pour répondre au message du président Wilson, rien ne peut mieux démontrer l'inlerprétation magyare du principe des nationalités que quelques chiffres des statistiques sur les écoles slovaques. — D après le rapport ministériel de 1915, le dernier recensement indique 2.019.641 Slovaques habitant la Hongrie et la Croatie. Dans les 56 districts électoraux

slovaques, on compte 33 écoles secondaires; dans toutes, l'enseignement doit être donné uniquement en magyar. Sur 246.107 enfants slovaques qui fréquentent les écoles primaires, 18.312 seulement reçoivent l'instruction dans les écoles slovaques au nombre de 240; encore, d'après la loi Apponyi, 18 heures par semaines doivent être réservées à l'enseignement du magyar. 80.363 enfants slovaques sont obligés de fréquenter les 978 écoles purement magyares. Enfin, 89.929 enfants sont inscrits dans les 891 écoles où il n'est permis de se servir du slovaque comme langue auxiliaire que dans les deux premières classes. Ainsi, seulement 8 "jo des enfants slovaques peuvent s'instruire dans leur langue maternelle; les autres sont livrés à une magyarisation impitoyable.

Les embarras magyars. — En 1875, Koloman Tisza, le père du ministre actuel, proclamait avec la morgue habituelle aux chefs magyars, que le peuple slovaque ne comptait pas en Hongrie. Depuis lors, les Magyars se sont obs tinés à nier l'existence des trois millions de Slovaques sur le territoire delà couronne de St-Etienne; encore en 1914, lors de son voyage aux États Unis, le comte Kârolyi prétendait en face d'une délégation tchécoslovaque ne connaître en Hongrie que la nationalité magyare.

L'étonnement des Magyars a été grand quand la note des Alliés a révélé au monde l'existence d'un peuple slave habitant le nord de la Hongrie, et qu'elle en a réclamé la libé ration. En contestant le droit d'hégémonie d'un peuple sur un autre, le président Wilson ne pensait-il pas aussi aux Slovaques?

Le Pester Lloyd du 24 janvier cherche à tirer les Magyars d'embarras. Pourquoi, dit-il, les Slovaques qui habitent les États-Unis ne sont ils donc pas partis en guerre avec les Alliés contre leurs oppresseurs? — Pourquoi? — Le grand journal de Budapest en connaît aussi bien les raisons que les diplomates hongrois. Il n'ignore pas les obstacles qui ont empêché non seulement les Slovaques, mais tous les Slaves austro-hongrois établis en Amérique, de réaliser leurs projets d'une intervention militaire dans les rangs des Alliés pour hâter la dissolution de la monarchie des Habsbourgs. D'abord le respect dû à la neutralité des États américains dont ils étaient citoyens; ensuite les scrupules des milieux diplomatiques et militaires des puissances alliées.

Malgré cela, les centaines de milliers de Slovaques des États-Unis sont partis tout de même en guerre contre les Magyars, en travaillant avec zèle et enthousiasme pour les besoins des armées alliés dans les usines américaines, et en appuyant matériellement et avec une belle et fière énergie l'action politique menée pour leur émancipation. Quand le Pester Lloyd cherche à compromettre les Slovaques en citant quelques manifestations « slovaques » en faveur de l'État magyar, il fait une besogne bien inutile ; tout le monde connaît la source de semblables démonstrations et les manœuvres des agents habsbourgeois.

Combien l'action slovaque pour la libération est non seulement compromettante, mais encore inquiétante pour les Magyars, nous pouvons en juger d'après un article publié par le journal magyar Szabadsdy de Cleveland.

Sous la forme de bons conseils, les loups magyars y cherchent à ramener dans une bonne voie les brebis égarées slovaques.

Les Allemands reconnaissent leur barbarie. — Le

ministre allemand à Sofia, le comte Oberndovf, est un bien mauvais Allemand. A l'occasion de la fête de l'anniversaire de Guillaume H , il a commis une lourde faute, qui lui sera difficilement pardonnée. 1 1 a osé s'apitoyer sur la pauvre Europe livrée à une guerre fratricide. « Combien de temps, s'estil demandé, s'écoulera encore avant .que l'Europe revienne à des sentiments raisonnables et humains? » — Le fameux apôtre du pangermanisme, le chef des agrariens allemands, le comte Reventlow, n'a pu pardonner ce péché capital au comte Oberndorf. Dans un article véhément de la Deutsche Tageszeilung, il l'a rappelé à l'ordre de belle façon et a flétri une sentimentalité aussi criminelle. (( Le comte Oberndorf, écrit Reventlow, a donné au peuple bulgare une idée absolument fausse des- sentiments qui remplissent l'àme d'une majorité écrasante du peuple allemand. L' (( Europe », le « monde », 1' « humanité », nous sont, en ce moment, absolument indiflférents. Qu'on nous épargne ces mots qui ne veulent rien dire et qui peuvent exercer une fâcheuse influence; ces fétiches, ces idoles ne font qu'affaiblir notre sens de la dure réalité et îiotre volonté de vaincre. » L'organe berlinois du centre, Germania, a pensé que le catholicisme qu'elle professe l'obligeait à quelques pudiques réserves. Mais que ces réserves son* timides et combien elles sont significatives : « Si telle est bien la conviction de la Deutsche Tageszeitung , écrit Germania, elle devrait être du moins plus prudente pour ne pas fournir à l'étranger de nouvellles preuves de la barbarie allemande. 11 est regrettable que les milieux pangermanistes s'expriment souvent- de cette manière ». —

Ainsi, et de leur propre aveu, pour la plupart'des allemands et surtout pour le gouvernement et la dynastie, des mots tels que : le monde, l'Europe et l'humanité, n'ont aucune signification. Si quelqu'un se permet de prononcer quelques mots de pitié sur l'Europe ensanglantée, il s'expose aux foudres des partis dominants. — Trois ans de guerre n'ont pas guéri l'Allemagne de son odieuse folie.

Un nouveau livre de classe tchèque. — La censure autrichienne ne se contente pas d'interdire la publication et la vente des œuvr.es tchèques. A la place des livres patriotiques dont elle voudrait faire oublier l'existence, elle fournit aux habitants de la Bohême une littérature de son crû, destinée à développer chez les Tchèques les sentiments autrichiens.

Elle vient ainsi de publier un manuel, destiné aux écoles, et qui ne peut manquer, de l'avis de ses auteurs, de produire d'excellents résultats. Sur les premières pages s'étalent l'hymne autrichien et- des photographies magnifiques du château de Schoenbrunn; puis une sorte de catéchisme patriotique, célébrant les loaanges de 1h famille impériale, et qui .se termine par ces muts : je suis Tchèque et Autrichien. Dans ce manuel, l'histoire nationale est réduite à de justes proportions : Hus, Zizka, Georges de Podiébrad n'y sont même pas mentionnés; par contre.

Léopold de Babenberg, Henri Jasomirgott, Andréas Hofer y occupent une place importante; on n'y signale cependant pas la crainte qu'inspirait à quel(]ues-uns de ces héros la vaillance des rois de Bohême. Libre à l'auteur d'omettre les traits les plus magnifiques de l'histoire nationale ; avant même d'aller à l'école, les enfants tchèques les connaissent et Léopold de Babenberg ne chassera pas de son cœur les souvenirs que lui ont enseignes ses parents. Nous regrettons seulement que le vaillant défenseur de la cause des Habsbourgs ait été trop modeste pour signer son œuvre. Nous aurions été heureux de lui adresser nominalement nos remerciements les plus chaleureux.

SITUATION ÉCONOMIQUE: La vie difficile. - Chaque jour, la vie en Autriche devient de plus en plus pénible.

La bourse des marchandises de Vienne, qui n'a plus de quoi occuper ses séances, n'ouvre que le mercredi et le samedi.

A Vienne, les tramv^ays sont supprimés de 9 heures à 17 heures et après '20 h. 1/2; à Budapest, les taxi-autos ont disparu faute d'essence.

Les réquisitions multiples ont enlevé tous les ouvriers et aucun ne reste disponible pour les travaux civils. On n'en a pas moins ordonné une nouvelle réquisition pour le 29 janvier. Qu'a-telle pu donner'.''

Les queues s'allongent, interminables, à la porte des magasins; les agents de police ne suffisent plus à maintenir l'ordre et il faut recourir aux soldats. Le prix du sucre a décuplé.

L'industrie de la bière est une des plus atteintes; malheureusement, c'est une industrie tchèque. Sur"53S brasseries de Bohême, 260 avaient disparu à la lin de 1916, et on annonce la fermeture de cent autres établissements pour les deux premiers mois de 1917. Les brasseries qui résistent erujore ne donnent que de 4 à. 8"/o de leur production normale. On suppose qu'au mois de mai, il n'en restera plus qu'une vingtaine. Les chiffres sont, en gros : 1910 — 10 inillioiis d'hectolitres

1916 — moins de 3, millions d'hectolitres

1917 — probablement 1 million »

La viande, la graisse et les cordes ont haussé de 400 "/o, le cuir de 600»/o, le bois de 300o/o, la farine de 145 »/o. L'inlpôt a augmenté de 200'>/"> tandis que les salaires n'ont haussé que de 65 "/o- Ces chiffres indiquent l'effroyable misère de la population qui travaille.

Un document sur la situation en Autriche. ■— Voici un tableau de la situation en Autriche, au commencement du mois de Février, telle que nous le trouvons dans, un journal de Vienne. Nous citons textuellement :

Il gèle depuis plusieurs jours. A Vienne, le thermomètre est descendu i\ 10 V" G, et à la campagne jusqu'à 15 "A, G. Le froid le plus vif règne du matin au soir et même sous les rayons du soleil, il persiste encore. Les riches boutonnent

leur pardessus et relèvent leurs cols de bures fourrés, les ouvriers mal vêtus plongent leurs mains bleues de froiddans les poches déchirées de leur pauvre manteau. Les prix des vêtements ont, en effet, augmenté considérablement pendant la guerre, et tout le monde n'est pas à même d'échanger son vieil habit déjà usé contre un vêtement neuf. Devant les différentes boutiques, des femmes transies de froid grelottent à côté d'enfants délicats à moitié gelés. Les femmes ont tiré de leurs armoires tout ce qu'elles avaient de vieux choies, de manteaux ou de pèlerines, elles s'y sont enveloppées et attendent.... la voiture du pain arrivera peut-être dans deux ou trois heures! Le temps parait long quand on attend debout dans la rue pendant trois heures, mais combien parait-il plus long quand le froid vous pénètre et vous brûle jusqu'aux os. Qu'y faire ? Si l'on veut avoir du pain, un quart de litre d'essence, un demi-kilogramme de sel, quelques grains de café, un morceau de sucre, il faut faire la queue ; faire la queue et rien de plus. En hiver, par le froid, mais... ce qui est encore plus triste, c'est de voir les enfants. Le corps maigre et mal nourri de ces êtres pauvrement habillés est bientôt transi de froid. Il devient bleu et tremble comme une feuille. S'ils pouvaient jouer et courir un peu, ils auraient tout de suite plus chaud. Mais ce n'est pas possible. lis ne peuvent pas quitter leur place. Un autre l'occuperait et ils retourneraient à la maison. les mains vides, c'est-àdire qu'il n'y aurait rien à dîner, et que leur mère de retour du travail, n'aurait rien à manger. Les enfants le savent bien. Ils attendent patiemment, se serrent daus leurs guenilles et. . . souffrent. Ils attendent deux, trois heures, et ils ont si froid à la fin, (|ue les larmes leur montent aux yeux. Quand on les voit, on pleurerait avec eux. Il n'y a rien à faire; il faut attendre l'arrivée de la voiture du pain et les quatre ou cinq cent personnes qui sont là recevront des pommes de terre, de l'essence et du charbon. Ah! le charbon ! quand il fait froid, on en a doublement besoin. Mais il manque. On ne peut s'en procurer qu'avec difficulté, et l'on n'a pas toujours l'argent qu'il faut. Quand la température descend jusqu'à 13 "/o G, le froid sévit dans les maisons des ouvriers, et les femmes et les enfants qui ont attendu pendant deux heures devant les magasins ne peuvent se réchauffer chez eux. C'est pour([uoi l'hiver et le froid sont devenus l'épouvantail des pauvres. YA il fait froid.

FAITS ET INFORMATIONS. Le cours de tchèque à l'École des Langues Orientales. M. E. Benes, chargé de cours à l'Université tchèque de Prague, commencera son cours le vendredi, 9 mars 1917, de 6 à 7 heures (salle n" 4), sur CHisioire de la Langue et de la Cirilination tchèque.

L* Gérant : L. Matriui.

IiDD. dM BnxDZ-ATti lA Uiill»). 79. ras Daraan. Piirip.

La NATION TCHÈQUE paraît le t" et le 15 de chaque mois.

RÉDACTION et ADMINISTRATION

18, me Bonaparte, Paris Téléphone : Fleurus 12 19.

CONDITIONS dABONNEMENT

France et Colonies .' 8 h.

Union Postale ^ fi'

2?. Année. — N» 22.

15 Mars 1917.

%JBVUE BI-MENSUELLE

Directeur : Ernest DENIS, Professeur à la Sorbonne

SOMMAIRE

M. Wilson et la Bohême

indépendante.

Jean-Amos Comenius.

Le Mystère de Sarajevo.

Bibliographie.

Échos et Nouvelles.

Faits et Informations.

PARIS 18, rue Bonaparte, 18

Le N» 35 Centimes

A TRAVERS LA PRESSE : La Revue de Paris (15 février) publie un article anonyme intitulé : Le Saint-Siège et l'Autriche, qui est extrêmement remarqua- Me. L'auteur, qui connaît fort bien l'histoire de la monarchie dualiste, semble en môme temps très exactement informé de la penséedu Vatican. Son article se compose-dedeux parties :

— Le Saint-Siège éprouve quelque regret et une involontaire inquiétude à la pensée de la disparition prochaine de l'Autriche. Ces regrels ne se justifient pas et cette inquiétude n'a aucune raison d'être. 11 est vrai qu'en Autriche, 1 Église romaine jouit encore en apparence d'une situation ])rivilégiée; ses grands dignitaires y ont leur place marquée dans les assemblées publiques; ses évêques et les chefs de divers Ordres monastiques tels que les Prémontiés disposent d'immenses domaines et jouissent de revenijs princiers. Les souverains étalent leur zèle religieux et accomplissent pompeusement les rites consacrés; le vendredi saint, ils la,vent les pieds de douze mendiants, — auxquels on a fait auparavant prendre un bain, — et ils suivent les processions tête nue; les solennités eucharistiques ont été célébrées à Zagreb et à Vienne, ces dernières années, avec un incomparable éclat. — L'auteur aurait pu ajouter que François Joseph est un des rares .'souverains qui avaient toujours refusé de reconnaître en quelque sorte personnellement l'unité italienne; il s'est résigné à venir rendre visite au roi d'Italie dans la ville de Venise, qui lui avait appartenu longtemps; il a toujours refusé de paraître à Rome.

Ces manifestations extérieures d'une piété mondaine et superficielle trompent quelques catholiques ignorants qui jugent sur les apparences. Le Vatican voit les choses de plus haut. Il n'a pas oublié que la plus grave injure qu'il ait jamais subie dans tous le cours de son histoire lui a été infligée par la Hofburg quand, sur l'ordre de lAUemagne, elle s'est opposée à l'élection du cardinal Rampolla. Elle n'ignore pas non plus de quel prix le clergé catholique doit payer la protection officielle. Benoît XV est avant tout un prêtre fervent et un fidèle vicaire du Sauveur : c'est au fond des cœurs qu'il regarde. Quels exemples ont donné à leurs peuples François-Joseph I''^ son fils, ses parents et les amis dont il s'entourait volontiers! Malheur à celui par qui * le scandale arrive, — a dit l'Évangile, et qui donc a jamais été plus souvent un objet de scandale que les souverains de Vienne? A quel degré d'indigence morale n'ont-ils pas réduit le Clergé? La France a un gouvernement la'ique, indifférent arux questions de foi, et qui, dans son souci de défendre les droits de 1 État, s'est montré, par moments, d'une susceptibilité un peu ombrageuse. Le lieu n'est pas ici dexaminer si les reproches que lui adresse la Curie sont toujours justes, ni de rechercher de quel côté sont venus les premit^rs torts. Même èi nous tenons pour fondés les griefs du Vatican, nous avons ci peiidnntln droitde nous demander si la pensée de l'Église n'est pas plus vivante en France qu'en Autriche; si le Clergé n'y est pas plus véritablement pénétré de l'esprit de l'Évangile, si la foi n'y est pas plus active et plus féconde?

Le Christianisme et l'Église ne sont pas attachés à certaines formes politiques, dépendants de traditions aujourd'hui vides et dépassées. L'alliance des Habsbourgs a été pour la papauté une lourde imprudence qu'elle a payée par des siècles de décadence et de -ervilude. Au moment du concile de Trente, ce sont les Habsbourgs qui ont, par tous les moyens, gêné et ralenti le grand effort de la réforme catiiolique. Leurs procédés de persécution ontaij xyii*^ siècle rejeté hors de l'Église romaine les peuples qui lui revenaient; au xviii' siècle, ils ont livré la Pologne à la Prusse hérétique et à la Russie schismatique; au xix" siècle, la papauté

a failli, sous leur influence, s'aliéner les sympathies populaires en liant sa cause aux pires réactions. Ils viennent de mettre le comble à leurs crimes en livrant à l'extermination turque les chrétiens d'Asie-Mineure.

Il semblait naturel qu'après de semblables prémisses, l'auteur concli^It que le rôle de l'Autriche est terminé. Par quel raisonnement arrive-t il à essayer de la maintenir? Il ne nous le dit pas, et c'est vraiment dommage. — Il n'y éprouve aucun enthousiasme et il ne se pnssionne pas pour sa combinaison. Il s'y résigne cependant, et c'est beaucoup, c'est infiniment trop. Après lui avoir enlevé la Galicie qui serait rattachée à la Pologne, la Bukovine que garderait la Russie, les provinces yougoslaves qui deviendraient serbes et la Transilvanie qui passerait à la Roumanie, il resterait encore trente millions d'Allemands, de Magyars et de Tchèques qui vivraient sous le sceptre de l'empereur Charles. — t,videmment, c'est un joli cadeau à faire à un enfant! — Mais en quoi cet enfant a-t-il mérité une pareille récompense et surtout quelle raison avons-nous de supposer qu'il n'en abusera pas? Laissons même de côté la question de justice, bien qu'on voit mal en vertu de quelle raison les Tchèques seraient moins généreusement traités que les liabitants de la Bukovine ou de la Slavonie? S'il est un fait certain, c'est que les Tchèques sont de tous les peuples de la monarchie dualiste le plus instruit, le plus jaloux de son indépendance, le plus riche et le plus avancé au point de vue économique. Ils ont donné le signal du réveil slave; ils sont demeurés pendant tout le xix" siècle les modèles et les guides des autres Slaves autrichiens; contre eux s'est brisée la poussée germanique, et pour prix de leurs efïorts, on les ramènerait aux galères! Étrange façon vraiment de comprendre la justice distributive.

Mais, en dehors même de ces questions de morale dont les diplomates se piquent de n'avoir nul souci, n'est-il pas évident que la solution bâtarde que l'auteur nous offre, serait grosse de périls? On nous dit que les Habsbourgs se résigneraient à leur déchéance et qu'ils abdiqueraient du jour au lendemain leurs ambitions et leurs souvenirs. — Credo quia absurduM. — Les Mngyars et les Allemands d'Autriche se résigneraient-ils aussi? En vertu de quelle grAce miraculeuse, ces maîtres qui, depuis un siècle, n'ont eu d'autre pensée que d'écraser les peuples qui vivent à côté d'eux, les traiteraient ils désormais comme des égaux ? Ils n'auraient qu'une idée, reprendre le rang qu'ils avaient pe.du et, pour cela, ils chercheraient un appui en Allemagne. Plus que jamais, ils seraient les esclaves et les instruments des HohenzoUern. N'oublions pas que la Transilvanie devenue roumaine comprendra fataleuient un grand nombre de Magyars; leurs frères de Budapest, pour les affranchir du joug des barbares, ne seront-ils pas prêts à toutes les connivences? La dynastie, même si les trois groupes ethniques sur lesquels elle continuerait à régner, forment trois États séparés, travaillera nécessairement à les rapprocher et, pour exécuter ses desseins, elle s'unira à la masse la plus puissante, qui sera représentée par l'union des Allemands et des Hongrois. — Rien n'est plus dangereux et plus funeste que les demi-mesures. En 1878, l'Europe a essayé de sauver la Turquie en lui rendant la Macédoine; l'expérience n'a certes pas été assez heureuse pour que personne soit tenté de la renouveler.

L'Autriche est morte ; ne tentons pas de la ressusciter. L'Église est fondée sur la parole du Christ ; elle se rappellera la parole du Sauveur, une des plus graves et des plus lourdes de vérité qui soient tombées de sa bouche : Laissez les morts ensevelir les morts. Le Saint Siège ne voudra pas se lier à un cadavre. 11 a un plus beau rôle à remplir chez les peuples qui vont renaître.

^EVUE BÏ-MENSUELLE

Deuxième année.

15 Mars 1917

No 22.

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