‹ La Nation tchèque (volume 3)Chapitre 97 sur 100 · M. WILSON ET LA BOHÊME INDÉPENDANTE · texte numérisé non relu

M. WILSON ET LA BOHÊME INDÉPENDANTE

La rupture des relations diplomatiques entre les États- Unis et l'Autriche-Hongrie paraît imminente. On l'attend de jour en jour comme suite inévitable de la rupture avec l'Allemagne, et nous croyons qu'elle ne peut tarder à se produire, surtout après la dernière réponse de la monarchie dualiste au président ^^'ilsoM.

Les Tchécoslovaques attachent à cet événement "diplomatique une très grande importance, beaucoup plus grande que celle qu'on lui accorde généralement. Ils ont pour cela, en outre des raisons communes à tous les ennemis des empires centraux, des raisons toutes spéciales, inhérentes d'abord à la nature de leur action poliiique en dehors de leur patrie, ensuite aux rapports qui existent depuis une trentaine d'années entre la Bohème et l'Amérique du Nord.

Tout d'abord nous sommes heureux de voir s'accroître lenombre des ennemis de la monarchie. Cela fortifie chez nous la force morale nécessaire pour continuer la lutte, en atïermissant notre espoir dans la victoire finale complète, et en établissant plus clairement que jamais, l'impossibilité de laisser subsister cet État détestable qui s'appellait l'Autriche-Hongrie. Le fait qu'une nation aussi pacifique que les États-Unis se voient obligés de rompre toute relation avec l'Autriche-Hongrie, démontre bien que toutce que nous avons dit ici depuis le commencement de la guerre n'est que trop vrai. Ce serait une véritable victoire pour nous si le dernier grand État neutre .se dressait centre celte monarchie néfaste, si la grande république américaine, dont les nobles traditions démocratiques rencontrent tant de sympathies chez notre peuple, se rangeait aux côtés des défenseurs des droits des nations. Nous ne pouvons donc que nous réjouir de l'évolution actuelle des événements politiques et diplomatiques.

Mais les 'l'chécoslovaques ont des raisons spéciales d'attacher une importance considérable afi conflit entre l'Autriche-Hongrie et les États-Unis. Il y a aux États-Unis d'.\mérique plus de L300.000 émigrés Tchécoslovaques. Depuis les quarante dernières années les Pays-Tchèques fournissaient chaque année un fort contingent d'immigrés à l'Amérique. On compte actuellement aux États-Unis 2.824.689 personnes nées en Autriche-Hongrie (1.763.737 en Autriche, et 1.06L052 en Hongrie, chiffres basés sur le dernier recensement officiel et sur les statistiques de l'im- ' migration au 1<^' janvier 1917). Les Tchécoslovaques for-

ment presque la moitié (ou môme plus) de l'émigration aus^tro-hongroise. Les Slovaques seuls sont au nombre de 700.000 personnes, soit à peu près 70 «/o de l'émigration hongroise aux Étals-Unis (1).

On sait que cette émigration avait pour cause à la fois l'oppression politique des Tchécoslovaques en Autriche- Hongrie et l'exploitation systématique des Pays-Tchèques au point' de vue économique par la monarchie.

Depuis le commencement de la guerre, tous nos émigrés ' aux États-Unis travaillent fiévreusement avec nous à la victoire complète des Allii's. Ils ont. tous compris que le moment est enfin venu de délivrer leur pays natal, et de revenir chez eux vivre en hommes libres, comme ils ont appris à le faire dans leur pairie adoptive. Ils ont fondé de puissantes organisations qui se sont associées à n'otre mouvement avec le plus grand enthousiasme. Les Tchèques ont ô Chicago leur Alliance Nationale Tchèque, les . Slovaques à Pittsbourgh leur Ligue Slovaque. Quelques hommes dévoués se sont consacrés au travail d'ôrganisatjfon et leur ténacité admirable a réussi' à mettre sur pied une série de sections locales, qui comprennent presque tous nos compatriotes, sans que les intrigues, les menaces, les corruptions et les machinations austrohongroises aient arrêté le mouvement.

Les émigrés d'Amérique ont fourni à la direction du mouvement politique tchécoslovaque dans les pays alliés les moyens financiers nécessaires à la poursuite de sa tâche libératrice. Ils se sont mêlés activement au mouvement politique aux États-Unis, en éclairant les milieux compétents, en donnant aux journalistes et aux publicistes des renseignements sur la monarchie des Habsbourgs, et surtout en dévoilant les complots, les machinations, les conspirations des Allemands et des Austro-Hongrois, en entravant, de toutes les manières possibles, la fameuse propagande austro-allemande. Un jour, quand on pourra parler plus ouvertement de toute cette action, quand on connaîtra en détail les idées des Tchécoslovaques d'Amérique dans les journaux, les réunions publiques, les ateliers où ils ont fait échouer les grèves fomentées par les Allemands et les Autrichiens, on se rendra compte de leur dévouemejit et des services éminents qu'ils ont rendus aux Alliés.

Au cours de leur action, ils sont restés toujours profondément respectueux des lois et des intérêts de leur nouvelle patrie, les États-Unis. Ils ont soigneusement évité de

(1) Il est intéressant de constater que d'après les mêmes statistiques, il y a aux États-Unis 2.893.538 personnes nées en Allemagne.

compromettre, en aucune façon, la neutralité de l'Amérique et se sont toujours montrés loyaux citoyens de la grande République. Nous en avons un exemple caractéristique dans leur attitude politique lors de la dernière élection présidentielle. Tandis que les Allemands et les Austro- Magyars essayaient de troubler la paix intérieure des États-Unis, de profiter de l'élection présidentielle pour faire triompher leurs idées et leurs louches manœuvres conlre l'Entente, les Tchécoslovaques déclaraient, dès le premier jour, que leur attitude dans la campagne présidentielle serait absolument indépendante de leurs aspirations nationales, et qu'ils s'inspireraient uniquement des intérêts américains. Cette tactique', à la fois pleine de tact et de loyauté envers les États-Unis, a valu à nos compatriotes la sympathie de tous les vrais Américains.

Tous les Tchécoslovaques d'Amérique tournent leurs yeux avec le plus grand espoir vers la grande personnalité qu'est M. Wilson. Ils attendent avec anxiété que seprécise la politique des États-Unis envers l'Autriche-Hongrie. Ils désirent ardemment que cette politique leur permette de concilier heureusement leurs devoirs de citoyens américains et leurs aspirations de Tchécoslovaques.

Nous avons déjà à ce point de vue satisfaction presque complète. M. Wilson, en effet, par la conduite politique qu'il poursuit depuis quelques mois, s'est révélé comme un grand ami sur lequel nous pourrons compter sûrement le jour du règlement des comptes. Il s'est dressé devant l'Europe en guerre comme la conscience de l'humanité, comme le défenseur désintéressé du droit outragé et bafoué, des opprimés et des faibles. Ses deux célèbres messages renferment quelques formules auxquelles tout Tchécoslo vaque applaudira avec enthousiasme :

« Le peuple et le gouvernement des États-Unis, dit-il dans sa note du 22 décembre aux États belligérants de l'Europe, sont intéressés d'une manière aussi vitale et aussi directe que les gouvernements actuellement en guerre aux mesures à prendre pour assurer la paix future du monde. En outre, leur intérêt dans les moyens à adopter pour libérer dans le monde les peuples plus petits et plus faibles de la menace de l'injustice et de la violence, est aussi fort que celui de tout autre peuple ou gouvernement. Ils sont prêts et même impatients de coopérer à l'accomplissement de ces fins lorsque la guerre sera finie, et cela avec toute l'influence et les ressources dont ils disposent. »

La Bohême ne demande-t-elle pas depuis des siècles d'être libérée « de l'injustice et de la violence » austrohongroise et germanique ?

Nous ne pouvons douter un seul instant des sentiments favorables de M. Wilson à notre égard, quand nous relisons les passages louchant les droits des peuples dans le message adressé, le 21 janvier 1917, au Sénat américain, après la réception de la note des Alliés du 10 janvier 1917. Dans cette note, les Alliés parlaient, pour la première fois, de la nécessité de libérer les Tchécoslovaques, et internationalisaient ainsi notre problème national. Dans le document iiistorique que constitue le message de M. Wilson, voici comment il prend parti en notre faveur :

" Seule, une paix entre égaux, seule une paix dont les ]<rincipes sont l'égalité et une participation commune à un bénéfice commun sera durable. Un état d'esprit équitable,

un sentiment de justice entre les nations sont aussi nécessaires pour l'établissement d'une paix durable que le juste règlement des questions de territoires ou de nationalités.

L'égalité 4es nations sur laquelle doit reposer la paix pour être durable, doit impliquer l'égalité des droits ; les garanties échangées ne doivent ni reconnaître, ni impliquer une diiïérence entre les nations grandes ou petites, celles qui sont puissantes et celles qui sont faibles. »

Évidemment, ces paroles ne nous louchent qu'indirectement et ne sont que de simples formules générales sur les droits de nations opprimées. Mais pour préciser leur sens, nous pouvons heureusement citer d'autres paroles de M. Wilson qui, elles, s'appliquent directement à nous, dans lesquelles le président de la République américaine examine nos problèmes et luttes politiques nationales, et montre qu'il est bien au courant de nos revendications et de nos aspirations.

En*effet, dans son livre bien connu sur l'Éiat (Éléments d'histoire et de pratique politique), qui lui a valu l'autorité qu'il possède comme savant et comme juriste et qui a paru il y a déjà quelques années, M. Wilson en parlant de la constitution et de la politique de l'Autriche-Hongrie, s'exprime ainsi :

« La Bohême formait un coin de territoire slave enfoncé dans le flanc de la Germanie. Déchirée par des factions hostiles, elle constituait une proie qui valait la peine qu'on combattît pour se l'approprier. Successivement conquise par plusieurs États voisins, elle finit par tomber dans les mains des Allemands et devint un apanage de l'Empire. C'est ainsi que les Habsbourgs s'en emparèrent quand le trône devint vacant par suite de l'extinction de la maison de Luxembourg. En 1526, leur mainmise sur le pays était complète, et, depuis lors, ils purent la considérer comme possession héréditaire de leur famille.

(( La Moravie, également, était et est restée slave. De bonne heure, les Slaves en chassèrent les Teutons, et ne furent empêchés de rejoindre les Slaves du Sud-Est, avec lesquels ils voulaient fonder un vaste empire slave, que par l'intervention des Magyars, les conquérants de la Hongrie. Cette race dominatrice se jeta au x'^ siècle entre les Slaves du Nord-Ouest et ceux du Sud Est, et, repoussant les Slaves de la Moravie', réduisit cet Étal, autrefois la « Grande Moravie », aux dimensions que possède la province actuelle de ce nom. Revendiquée par la Hongrie, la Pologne et la Bohême, qui se la disputèrent par la force des armes, la Moravie finit, destin fatal, par être incorporée à la Bohême sla\e (1039), et passa en même temps que ce royaume, aux mains de l'Autriche, en 1526.

« Ni la longueur de l'épreuve, ni les déceptions dans leurs espérances ne peuvent faire accepter aux Tchèques de Bohême leur incorporation à l Autriche. L'orgueil de race et le souvenir d'une histoire remarquable et pleine de hauts faits, font qu'ils sont toujours en guerre avec les Allemands installés chez eux et avec le gouvernement placé à leur tête. Ils désirent avoir au moins une autonomie égale à celle qui est accordée à la Hongrie [i).

(1) L'État (Eléments (l'Hi:'toii\' et Pratiijue Politique) Paris, Giard et Brière.

M. Wilson constate donc que bien avant la guerre, les Tchécoslovaques revendiquaient une indépendance au moins égale à celle de la Hongrie. II comprend certainement qu'aujourd'hui, la situation politique des Empires Centraux étant complètement différence, nous devons nous montrer beaucoup plus exigeants pour être définitivement à l'abri de pareils attentats. Cependant, il reste un point des conceptions de M. Wilson sur l'Europe de demain qu'il serait nécessaire d'éclaircir. M. Wilson ne parle pas des Slovaques. Il sait certainement que les Slovaques sont aujourd'hui entièrement d'accord avec les Tchèques pour demander l'unification dans un État tchéf^oslovaque assez fort pour résister aux appétits des Allemands et des Magyars.

Nous avons constaté que les Slovaques forment plus de la moitié de nos émigrés aux États-Unis. Ils feront connaître leurs aspirations à M. Wilson, et celui-ci, guidé par ses principes, ne pourra qu'admettre la légitimité de leurs vœux et appuyer leurs efforts. Après s'être prononcé avec tant de netteté en faveur des Tchèques, il ne pourra qu'affirmer une sympathie encore plus vive pour la cause des Slovaques, quand il se sera rendu compte du caractère de la domination magyare dans les années précédentes, de leur attitude à l'égard des nationalités non magyares en Hongrie pendant la guerre et de la politique de suppression qu'ils comptent suivre envers elles à l'avenir.

Tels sont les sentiments de M. Wilson et, on peut ajouter, de la presque unanimité du peuple américain à l'égard de la Bohême indépendante.

La note des Alliés du 10 janvier 1917 nous a apporté l'adhésion de quatre grandes puissances au programme de la libération nationale des Tchécoslovaques. Si demain il y a rupture entre les États-Unis et l'Autriche-Hongrio et si, après-demain, la guerre éclate entre les Empires Centraux et l'Amérique, nous enregistrerons un nouveau triomphe pour notre cause.

L'appui de la puissante République américaine sous la direction éclairée de son éminent Président, sera pour les Tchécoslovaques la promesse de la réalisation imminente de leurs espérances nationales.

Edouard Benes.

JEAN-AMOS COMENIUS

Le Précurseur de l'Éducation oioderne

Quand dé grands hommes meurent, le monde s'arrête un instant pour chercher ce qui dans leur vie les él vait au dessus des vivants. Il n'en fut pas ainsi lorsque mourut Jean Amos Komensky (Comenius). De son 'temps, tous le considéraient comme le plus grand éducateur qui eût vécu depuis Platon et Aristote. Les hommes de talent qui, pendant les cinquante dernières années, se sont occupés d'éducation ont prononcé le même jugement. Et pourtant, pendant près de deux siècles, son nom fut'pour ainsi dire oublié, et son cor(îs reposa dans un tombeau perdu de Naarden, en Hollande. 11 arrive souvent que les ruisseaux

se perdent dans le désert aride, mais pour revenir à la surface avec plus de force et de volume et pour fertiliser les régions environnantes. Les cas analogues ne sont pas rares, et l'histoire de l'éducation trouve en Komensky un exemple frappant du ruisseau qui se perd. Le grand mouvement qui se produisit dans la seconde moitié du xix'= siècle en faveur de l'éducation, a jeté l'éclat de l'investigation scientifique sur beaucoup de recoins sombres, et aujourd'hui, de l'avis de tous, le grand savant tchèque est l'un des plus grands maîtres de l'éducation que le monde ait connus.

Le système d'éducation qui prévalait à la fin du XVI*-' et au commencement du xvii'' siècles, favorisait les études classiques. Le grec et le latin étaient pour ainsi dire les seuls sujets d'étude, et on les enseignait, non pas comme des ensembles organiques et vivants, vous préparant aux besoins ds la vie, mais comme des listes de spécimens arides qu'avait groupés l'ingéniosité des grammairiens du Moyen-Age. Bacon en Angleterre, Ratke en Allemagne, Vives en Espagne et Campanella en Italie, avaient élevé la voix contre la scolastique sèche du type d'éducation de la Renaissance, mais c'est à Komensky qu'il devait appartenir de suggérer des réformes et les moyens par lesquels l'éducation pourrait préparer à la vie, au lieu de s'attacher uniquement à faire retenir aux élèves des listes de mots grecs et latins. Ce fut Komensky qui vit, tel un visionnaire, la part que la science devait jouer dans le développement futur de l'esprit humain. '( L'éducation, disait il, ne doit pas seulement préparer à la vie, elle doit être vivante, et ses études doivent se conformer aux besoins et aux intérêts de la vie. Elle doit exister pour toutes les classes de la société, non pas seulement pour les riches et les puissants, mais pour les pauvres et les faibles. ))Ce fut lui qui proclama le droit qu'ont toutes les classes de la société à l'éducation ; et de longues années avant que ne se développât le système des écoles fondées par l'État, il prédit ce dont les grands États se sont chargés dans ces dernières années : l'éducation commune des enfants de toutes classes.

Les premières années du grand réformateur de l'éducation sont toutes voilées d'obscurité. Il naquit au village de Nivnice, en Moravie, pays de la couronne Saint-Venceslas, le 28 mars 1592. Nivnice était alors comme aujourd'hui, un petit bourg de campagne où s'étaient établis les « Frères Unis » ou Frères de Bohême, l'une des sectes protestantes qui étaient nées des mouvements de la Réforme hussite. Les parents de Komensky, membres influents de la confrérie, s'étaient établis à Nivnice avec d'autres disciples de Jean Hns, après les guerres des Hussites. A huit ans, il était orphehn et ce fut une tante qui s'occupa de son éducation. Il reçut une instruction privée, puis alla à l'école du village de Strâznice et à Tàge de seize ans entra à l'école latine de Pferov.

La majorité des enfants de son temps pommençaient leur éducation classique à l'âge de six ans; à n en pas douter, c'est parce qu'il commença tardivement l'étude du latin etdu grec, que son attention se porta sur la nécessité d'introduire > certaines réformes. Grâce à sa maturité, il put apprécier avec beaucoup de perspicacité les vices des systèmes d'éducation alors en vogue. Des défauts de sa première éducation il tira les plus importantes de ses réformes. Sensiblement plqs âgé que ses compagnons, il put critiquer les

méthodes, et arriva rapidement à la conclusion que le peu de progrès tenait aux fautes du système beaucoup plus qu'à la stupidité et à la paresse des élèves. Dès lors, il commença A tr«cer les grandes lignes que tout système d'études et d'éducation devrait suivre. Le souvenir extrêmement net des tourment» qu'il avait subis, les mille règles qu'il avait été forcé d'apprendre par cœur sans y rien comprendre, l'étude monotone de la grammaire grecque et latine qu'on quittait seulement pour s'acharner à traduire des auteurs grecs et latins sans l'aide de dictionnaires et de commentaires, lui donnèrent cette ardente sympathie pour les jeunes écoliers qui caractérisa la vie de Komensky, et qui donna une valeur pratique à toutes les nouvelles mesures dont il se fit l'avocat.

Après deux ans d'étude à l'école latine de rf.'rov, on le prépara pour l'Université d'Herborn. A ce moment là, rUniversitéde Prague était entre les mains des Utraquistes, et comme ceux-ci se montraient hostiles aux Frères, on choisit pour lui faire continuer ses études une université allemande. L'Université d'Herborn jouissait à ce moment là d'une prospérité académique qu'elle n'avait pas encore connue. Jean-Henri Alstid, l'un des penseurs les plus distingués du jour, y était professeur de philosophie; et le caractère scientifique de son enseignement était merveilleusement fait pour donner plus de force aux convictions du jeune étudiant tchèque. Pendant son séjour à Herborn, à côté de ses études de philosophie, de théologie et de pédagogie, il lit une étude critique approfondie de la langue tchèque, et il projeta un grand dictionnaire tchèque qu'il ne publia jamais. D'Herborn, il se rendit à Amsterdam, et de là à Heidelberg où il continua ses études. Après une année passée à Heidelberg, les moyens d'existence lui manquèrent et force lui fut de retourner à pied à Prague.

U avait pensé se faire pasteur chez les Frères Unis, mais il lui manquait encore deux ans pour avoir le droit de recevoir l'ordination, aussi se fît-il maître d'école. C'est dans une école élémentaire de Prërov que dirigeaient les Frères Unis qu'il enseigna pour la première fois. Ceci le mit face à face avec le problème pratique des méthodes et de la discipline, et lui donna l'occasion de mettre à exécution certaines des théories pédagogiques qu'il avait déjà formulées. Son attention se porta d'abord aux vaines méthodes qui prétendaient apprendre le latin à de jeunes enfants et pour y remédier il fit un livre de latin facile pour les commençants, n reçut l'ordination en 1616, mais pendant deux ans encore il continua à enseigner à Pferov. Plus tard, on le nomma pasteur d'une église prospère de Fulnek; il se chargeait en même temps de surveiller les écoles delà ville. Pendant trois ans, cette double fonction lui permit de prodiguer les biens spirituels aux habitants de Fulnek tout en s'inquiétant du développement des écoles. En 1621, les Espagnols mirent Fulnek à sac; la ville fut pillée, l'habitation de Komensky fut brûlée, et il perdit tout son bien, y compris une bibliothèque de valeur et les manuscrits d'un bon nombre de traités pédagogiques.

Cette année marque le commencement des persécutions qui finirent par l'obliger à quitter son pays tant aimé et qui firent de lui toute sa vie un exilé. Après le sac de Fulnek, il se réfugia pendant trois ans sur les terres de

Karel Zerotin. La mort de sa femme et de ses enfants augmenta les afflictions de la persécution, mais il chercha un soulagement à ses chagrins dans le travail. 11 traduisit une édition de psaumes en vers, écrivit une description allégorique de la vje, et traça une carte de Moravie qui n'est pas sans valeur. Mais les persécutions des Habsbourgs in tolérants rendiren tvai ne tou te tentHtive pour secacher pi us longtemps; et bien que Ferdinand II eût beaucoup de considération pour Zerotin, le mandat impérial de 1624 obligea tous les pasteurs protestants à quitter le pays. Pendant un temps, ses frères et lui se dérobèrent à leurs persécuteurs impitoyables dans la citadelle du baron Sadovsky, située dans les montagnes de Bohême, près de Sloupera. Mais l'éditde 1627 s'opposa à toute protection, et en janvier 1628, Komensky se mit en route pour la Pologne avec beaucoup de ses compatriotes ainsi que le baron Sadovsky qui, tout récemment, l'avait protégé. Sur la montagne qui sépare la Moravie de la Silésie, on a une très bonne vue sur Fulnek et la contrée environnante. La bande d'exilés s'agenouilla à cet endroit et Komensky prononça une prière ardente pour le pays qu'il aimait tant, et regarda la Bohême qu'il voyait pour la dernière fois. Jamais plus il ne remit le pied sur le pays de ses pères. Aussi pouvait-il bien s'écrier dans sa vieillesse : « Partout dans ma vie je n'ai été qu'un convive; je n'ai pas eu de patrie ».

I^omensky passa les douze années suivantes à Lissa, en Pologne, où il fut directeur du gymnase municipal, sorte d'école secondaire. Ce fut pendant cette période qu'il composa quelques-uns de ses livres les plus importants sur l'éducation; et ce fut- là qu'il accomplit quelques-unes de ses principales réformes. Le Jarnca qui renferme ses méthodes pour enseigner les langues, la Grande Didactique qui couvre tout te champ de l'éducation du point de vue philosophique et V École des petits, son traité sur l'éducation première des enfants, furent tous composés à Lissa.

L'Europe civilisée ne resta pas longtemps sans connaître ces réformes. On les discuta et on les approuva en Suède, en Angleterre, en France, en Allemagne, en Hongrie; et au moins quatre sur cinq des gouvernements nommés ci-dessus lui demandèrent ses services pour réorganiser l'éducation. Ce fut la Suède qui l'appela en premier en 1638. On lui ofïrait un poste rémunérateur où il aurait toute liberlé pour réformer les écoles du royaume selon les grandes lignes qu'il avait énoncées dans ses écrits. Mais il refusa. En 1641, le Parlement anglais l'invita à se rendre en Grande-Bretagne. Cet appel venait d'un groupe de publicistes anglais qui comprenait Samuel Hartlib, philanthrope et littérateur polonais qui vivait alors à Londres, John Milton, le poète, John Pell, célèbre mathématicien, Théodore Haak.tjui avait exposé plusieurs systèmes philosophiques, John Wilkins, ardent apôtre de l'éducation agricole, John Drurie, le champion de l'unité évangélique et Thomas Farnaby, maître de l'école de Sevenoaks qui avait traduit en anglais les écrits de Komensky. Tous furent de leur temps des hommes distingués et tous s'intéressèrent vivement au système d'éducation idéal qu'encourageait le rénovateur tchèque. A cette époque, le Parlement était peu satisfait de l'éducation alors courante en Angleterre et tout particulièrement de l'éducation universitaire ; et les disciples

anglais de Komensky purent ainsi obtenir qu'on l'invitât à se rendre à Londres.

Komensky arriva à Londres le 22 septembre 164L H Lorsque le Parlement finit par se réunir, écrit-il, et qu'on sut que j'étais là, on me demanda d'attendre que certaine affaire importante fut conclue, pour qu'on prévint un certain nombre de savants anglais, et qu'on les reunît pour leur exposer mon plan. En gage de leurs intentions, ils me communiquèrent en outre leur projet de nous donner un collège où vivraient pour un certain temps ou à perpétuité, grâce aux revenus qu'ils nous donneraient également, un certain nombre d'hommes de talent. Les bâtiments du Sacoy à Londres et au-delà de Londres, Winchester, ou encore plus près de la ville, Chelsea, furent envisagés tour à tour, et on me communiqua l'inventaire de Chelsea et ses revenus; aussi rien ne semblait plus cer tain que l'établissement d'un collège universel de toutes les nations, qui comme l'avait compris Bacon, se vouerait entièrement au progrès de la scienôe. » Mais le moment n'était pas encore venu de réformer l'éducation anglaise. Avant que le Parlement eût discuté la mesure à laquelle fait allusion la lettre de Komensky, une insurrection éclata en Irlande; beaucoup d'Anglais furent massacrés; le Parlement fut ajourné et le roi quitta Londres. La perspective d'une longue guerre civile persuada Komensky que le temps était mal choisi pour donner corps aux réformes qu'il avait espéri' créer et il prévint ses amis qu'il était convaincu de l'inutilité de s'attarder plus longtemps en Angleterre. Hartlib, lui, gardait confiance et le .priait d'attendre encore. Mais il fut appelé une seconde fois par le roi de Suède, ou plutôt par le grand ministre du roi, Oxenstiern. avec la sanction du roi, ei l'affaire se trouva tranchée.

Pendant une période de six ans, Komensky remplit nominalement le poste de ministre de l'Instruction publique auprès du roi de Suède, Gustave Adolphe. Cène furent pas des années particulièrement utiles, car il fut pris par des affaires administratives et par la préparation de livres de classe et de plans d études, et, en conséquence, pendant celte période le progrès de l'éducation ne lui dut pour ainsi dire rien. Un historien fait remarquer avec beaucoup de justesse à ce propos. « Dans l'histoire des grands renoncements, il n'en fest certes pas de plus étrange 'Voici un homme qui a atteint son plein développement, dont l'esprit est riche en plans de réformes sociales grandioses, bien que tant soit peu visionnaires, qui avait beaucoup d'ascendant sur la communauté à laquelle il appartenait; un homme auquel s'intéressaient ceux même qui haussaient les épaules en constatar(t par moments son manque d'équilibre. 'Tout à coup il jette au vent ses projets, laisse ses plans chéris crouler dans la poussière des idées non- réa'lisables, et se relire dans une petite ville de la côte — non pas pour méditer, non pas pour donner une forme définie à des conceptions latentes, ou pour en chercher de nouvelles, non pas pour éblouir l'Europe intellectuelle par-quelque in octavo de philanthropie merveilleuse ou de mysticisme philosophique — mais pour écrire des livres de classe destinés aux petits écoliers suédois. »

WlLL. S. MONROE.

(A guivre.)

Le Mystère de Sarajevo

(( Le gouvernement austro-hongrois ne veut pas actuellement s'engager dans une nouvelle polémique sur les origines de la guerre », affirmait le BaUplat.; dans la note que, le 11 janvier dernier, il adressait aux neutres. Un m'ois après, exactement, le k. k. Kor r es pondenzBur eau vonwnW. le débat — ou permettait de le rouvrir, — en communiquant à la presse austro-allemande et à la presse neutre de nouvelles considérations sur l'attentat de Sarajevo, cause initiale de la guerre. Les diplomates de Vienne, dont l'astuce est souvent .maladroite, ont été bien mal inspirés en lançant ce communiqué. Ils offrent une fois de plus l'occasion d'étudier l'affaire de près et d'y découvrir de nouveaux mensonges, de nouveaux sujets de suspicion.

■Voici, fîdèleraeat traduit, ce morceau de littérature viennoise tel que la Neue Frêle Presse du 11 février, n» 18848, l'a publié sous le titre de : Un épilogue du procès relatif à l'attentat de Sarajevo. Nous nous contentons, comme seule modification, d'en numéroter les paragraphes pour faciliter ensuite la discussion. (*)

1) « Sarajevo, 10 février. — Le procès en haute trahison qui a eu lieu les 6 et 7 de ce mois contre Rade Banjac, président serbe de la jnunicipalité (Gemeindevorsteher) de Ljesnica, a fourni de nouvelles preuves de la participation des milieux officiels serbes à la tentative de meurtre contre les époux héritiers du trône. Il a pu être nettement établi que la fameuse institution politique serbe « Narodna Odbrana n. qui avait pour but de préparer une révolution en Bosnie et en Herzégovine ainsi que la séparation de ces provinces de l'Autriche Hongrie et, par suite de la guerre qui s'en suivrait, de provoquer leur réunion au royaume de Serbie, était sans doute possible une institution de l'État serbe.

2) Le président de cette association était le général serbe Bozo Jankovié ; les fonctions de secrétaire étaient exercées par le commandant Pribiéeviô. Parmi les autres membres de la « Narodna Odbrana », qui comprenait également beaucoup d'autres hauts fonctionnaires et officiers serbes, le commandant 'Vojin Tankosic s'est acquis une réputation toute particulière. C'est Tankosic qui a procuré aux auteurs de l'attentat des bombes, des revolvers, des munitions et de l'argent, et qui las a envoyés à l'employé serbe des chemins de fer Giganovic, lequel a enseigné aux meurtriers le tir au revolver. Un autre des principaux agitateurs,,membredela (' Narodna Odbrana w, était également Zivojin Dakic, directeur de l'imprimerie nationale serbe. Dakic a employé dans son imprirnerie le meurtrier Cabrinovic et lui a ménagé une entrevue avec le prince héritier Alexandre. ,

3) Il est en outre démontré que \q prince héritier Alexandre avait lui-même auparavant pris une part active à cette agitation contre la monarchie austro-hongroise. Il osa même envoyer, par l'intermédiaire du Prof. Paolocié, ses salutations à l'étudiant /w/fi'c, qui avait entrepris un attentat contre la vie do l'ancien ban de Croatie CuvaJ, et qui était alors eu état d'arrestation.

(*) Nous mettons en italiques les passages imprimés en caractères espacés dans l'original.

i) La « Narodna Odbrana » a également, d'ailleurs, fgiit cntrerla Bosnie-Herzér/ovine orientale dans son organisation et toutes les associations serbes de cette région, même celles qui semblaient avoir un but humanitaire, poursuivaient un but de haute trahison. D'un rapport original adressé par le préfet de la ville de Belgrade au Ministère de l'Intérieur, et qui a été retrouvé, il ressort que le lendemain de l'attentat de Sarajevo trois individus sont apparus chez, le rédacteur d'un journal de Belgrade et, au nom du commandant Tankosic et de ses acolytes, lui ont défendu d'écrire quoi que ce soit au sujet des rapports de Tankosié avec les meurtriers.

ô) De la déposition du témoin D"' Bojislav Belimarkocit, ancien minisire serbe, dans le procès en haute trahison intenté à Svetozar Badakovic, il faut retenir que le commandant Tankosié fut arrêté fi Belgrade immédiatement aprèR V attentat, mais que, sur l'interoentioti de In légation de Russie, il fut relâché 24 heures après.

6) Enfin on possède un acte original du Ministère serbe dos Affaires étrangères adressé au Ministère de la Guerre, d'où il apparaît. que la « Narodna Odbrana » était conduite par les autorités centrales. Le Ministère serbe des Affaires étrangères notifie, en efïet, par cet acte au Ministère de la Guerre le projet de Prihicecic de quitter son poste de secrétaire de la (( Narodna Odbrana », et demande que l'on désigne un remplaçant convenable.

7) D'après la conviction de la cour, l'accusé Rade Banjac a été également au service de la « Narodna Odbrana ». Il a été prouvé contre lui qu'il a donné asile chez lui à Ljesnica, aux meurtriers Princip, Cabrinovic et Grabez, qu'il les a accompagnés jusqu'au bord de la Drina et qu'il a facilité leur voyage et leur entrée en Bosnie, bien qu'il eût appris que les susdits étaient secrètement envoyés en Bosnie dans un but de haute trahison et qu'ils étaient munis d'armes meurtrières.

Le jugement condamne Banjac à douze ans de détention pour complicité à un crime de haute trahison. » .

Ce document filandreux et confus révèle tout d'abord l'embarras du Ballplatz et son impuissance à se dégager des responsabilités qu'il a encourues. Si la cause était défendable, elle devait être entendue et jugée après la publication du Livre Rouge. Pourquoi y revpnir? N'est ce pas avouer que ce livre diplomatique n'a fourni que des arguments insuffisants? N'est-ce pas, par conséquent, reconnaître que l'on a engagé une guerre à la légère? Les arguments, d'ailleurs, n'ont pas varié. On peut les résumer en un raisonnement qui se dégage aussi bien des pièces du Livre Rouge que du nouveau. communiqué : — La « Narodna Odbrana » est une organisation de l'État serbe; or les meurtriers de Sarajevo ont été armés et stipendiés par des membres de la « Narodna Odbrana »; donc l'État serbe est responsable du crime de Sarajevo et nous avons eu raison de lui déclarer laguerre. —

1) Les prémisses de ce raisonnement avaient déjà été posées par le Linre Rouge (n» 19, Mémoire aux Puissances) où il est dit que la « Narodna Odbrana » est une « organisation dépendant du département des Affaires étrangères de Belgrade. » Il est plus facile de les poser que de les bien établir, ces prémisses, .et il faut sans cesse de « nouvelles

preuves » ou des semblants de preuve; et sans cesse aussi des procès plus ou moins louches destinés à fournir ces preuves manquantes.

2) Les « nouvelles preuves » soi disant fournies par le procès Banjac ne sont pas neuves. Elles consistent à répéter après le Livre Rouge que le président de la « Narodna Odbrana » était le général Jankovié ; son secrétaire, le commandant Pribicevic, et ses membres influents des fonctionnaires ou officiers serbes. Mais le général Jankovié était un général en retraite, donc un simple particulier. D'autre part, et c'est le Livre Rouge qui l'avoue (n" 19, annexe 7), « les fonctions de secrétaire ont toujours été remplies par un officier en congé » redevenu par conséquent simple particulier.

Il faudrait cependant retenir une affirmation relative à l'entrevue que M. Dakic, directeur de l'Imprimerie nationale serbe, aurait provoquée entre le prince Alexandre de Serbie et Cabrinovic le lanceur de bombes; il faudrait, disons nous, retenir cette affirmation si elle était autre chose qu'une affirmation gratuite que rien n'étaye. Le document de la Neue Freie Presse ne dit ni quand, ni où, ni comment cette entrevue a eu lieu, ni qui en a été témoin, ni ce qui peut en prouver la réalité. C'est là, du reste, un argument pour l'usage interne seulement. Le k. k. Korrespondem- Bureau, qui sait fort bien à quoi s'en tenir sur son peu de valeur l'a supprimé dans le docu.Tient pour l'usage externe. Le communiqué tel que l'a reproduit la presse suisse ne contient pas cette affirmation hasardeuse, ce qui suffit à en prouver l'inanité.

3) Comment, d'autre part, est-il démontré que le prince Alexandre a lui-même pris part à l'agitation contre la monarchie austro-hongroise ? Le document serait vraisemblablement embarrassé pour le dire, aussi se contente-t-il de l'affirmer péremptoirement. L'affaire Jukié ayant eu lieu le 8 juin 1912, à qui fera-t-on croire que les autorités austrohongroises soient restées pendant cinq ans sans savoir que le prince Alexandre avait adressé ses salutations au meurtrier alors en prison et soumis au contrôle de ses geôliers? Comment croire surtout que, connaissant ce fait compromettant, la diplomatie austro-hongroise ne l'ail pas révélé lorsqu'elle a raconté l'affaire dans son Livre Rouge (n" 19, Mémoire aux Puissances)? Si elle avait des preuves sérieuses, son intérêt était de s'en servir dans un ouvrage destiné, plus que tout autre, à présenter au monde sa cause sous un jour favorable.

4) Démontre- t-on davantage, dans le nouveau communiqué, que la « Narodna Odbrana » ait poussé les associations de Bosnie-Herzégovine à une action subversive contre la monarchie des Habsbourgs ? Le Livre Rouge (n" 19, Mémoire) sigtialait déjà « les relations entretenues par les associations imbues del'esprit de la Narodna, sous le manteau de la communauté des intérêts et de la culture, avec les associations dans (sic) la Monarchie ». Mais il ajoutait que ces soi-disant menées « échappent à fout contrôle », ce qui veut dire que le Ballplatz eût été bien en peine pour prouver ses dires. Cette fois,' il invoque un « rapport )) du préfet de Belgrade au Ministère de l'Intérieur. — Le gouvernement serbe, a été vraiment bien imprévoyant ! . Comment! il a quitté Belgrade dès avant la guerre. Il a emporté toutes ses archives et il a laissé à portée de l'ennemi des

documents d'une si grande importance et si dangereux. C'est vraiment incroyable, aussi refusons nous de le croire. Si, d'ailleurs, le gouvernement austro-hongrois possédait un acte vraiment authentique, il aurait intérêt à le montrer, à le publier in extenso, au lieu de nous dire ce qui « ressort» de cette pièce. Nous sommes si habitués aux faux, émanés des officines du Ballplatz, que nous considérons comme nul un (i rapport » où trois individus a/ion^ymes se présentent chez le rédacteura«ora//7?ied'un journalanonï//«ede Belgrade. C'est trop d'anonymat.

5) Mais voici qui est plus grave. Dans un procès — dont on n'a parlé jusqu'ici que d'une façon vague (*), d'ailleurs — un certain D' Vojislav Belimarkovic, ancien ministre serbe, appelé comme témoin, révèle un fait qui, s'il était prouvé, établirait définitivement que le gouvernement serbe reconnaissait lui même la culpabilité du commandant Tankosic et que le gouvernement russe, par l'intermédiaire de son représentante Belgrade, a trempédansl'affaire. l'ourquoi,oùetquand a eu lieu le procès contre Svetozar Radakovié? Qui est ce Svetozar Radakovié? Telles sont les questions que nous pourrions poser si une autre, plus importante, ne s'impos lit dès l'abord : qui est ce D' Vojislav Belimarkovié? Un ancien minisire serbe, nous dit on. Les recherches que nous avons faites à ce sujet nous ont conduit è une conclusion édifiante : il n'a a eu en Serbie aucun ministre du nom de D^ Vojislav Belimarkovic. Nous voici donc en présence d'un nouveau faux que, d'ailleurs, le k. k. Korrespondenz- Bureau a reconnu lui-même implicitement en supprimant tout le paragraphe dans le communiqué aux neutres.

6j « L'acte original du Ministère des Affaires étrangères » de Serbie, qui tendrait à prouver que la « Narodna Odbrana » était dirigée d'en haut, nous semble tout aussi sujet à caution que le " rappoi't » du préfet de Belgrade. Non seulement on ne le publie pas, ce qui serait nécessaire pour notre édification, mais encore, dans la brève analyse qu'on veut bien nous communiquer, on omet des détails essentiels. On ne nous dit pas, par exemple, quelle date porte ce document. — Pourquoi '.' — Vraisemblablement parce que nous pourrions dans ce cas contrôler l'authenticité de la pièce en question et savoir si, réellement, à cette date Pribicevic avait offert sa démission de secrétaire de la « Narodna Odbrana ». Nous sommes donc fondés à considérer cet « acte original » ou comme un faux ou même comme inexistant.

7) Le dernier paragraphe du communiqué nous apporte enfin un exemple nouveau de la belle justice autrichienne. Il nous dit exactement de quoi Rade Banjac est accusé et sur quoi se base l'accusation. Rade Banjac, Serbe de Serbie, est accusé de haute trahison envers l'Autriche-Hongrie. Les dictionnaires allemands — écrits par des Allemands pour des Allemands — que nous avons consultés, depuis le volumineux Meyers Konversation Lexikon jusqu'au petit Hoffmanns Worterbuch, nous ont donné du mot « Verrat » la même définition que celle que l'on donne du mot français « trahison ». ÎS^ous ne nous trompons donc point. (I Der Verrat », la trahison donc est l'acte qui consiste à tromper, à livrer ou à abandonner celui ou ceux à qui l'on doit , fidélité. Un Serbe de Serbie, Rade Baùjac de Ljesnica, devait-il donc en juin 1914 fidélité à la Monarchie habsbour-

I») Cf. Bottier i\'ae/irirliten du 18 juillet 1915.

geoise ? Tout esprit raisonnable ne peut répondre que non. Nous ne voyons donc pas en vertu de quel droit un tribunal autrichien poursuivrait un sujet serbe pour haute trahison. Admettons cependant qu'il existe un droit spécial pour les juges de S. M. apostolique l'Empereur-roi d'Autriche-Hongrie. Quels griefs relève-ton contre Rade Banjac? H a abrité sous son toit, à Ljesnica, les « meurtriers Princip, Cabrinocic et Grabez, il les a nccompagnés jusqu'au bord de la Drina et a facilité leur voyage et leur entrée en Bosnie. » Voilà du nouveau, et les scribes du k. k. Korrespondenz Bureau aussi bien, semble-t-il, que les juges à tout faire de S.' M. apostolique auraient dû, avant toutes choses, consulter dans le Licre Rouge austro-hongrois (n° 19, annexes) une pièce importante longuement intitulée : Extrait des actes du Tribunal de district hosniaco-herzégocinien de Sarajevo concernant l'enquête dont a été saisi ce tribunal contre Gacrilo Princip et consorts, à l'occasion du crime d'assassinat commis le 28 juin 1914 contre S. A. I. et R. M. l'archiduc d'Autriche François-Ferdinand et S. A: M'"<^ la duchesse Sophie de Hohcnbcrg. Ils auraient ainsi évité une bévue bien fâcheuse pour le gouvernem-Tit qui les salarie. Au § IV (Transport des trois auteurs de l'attentat et des armes de Serbie en Bosnie), ils aurnient lu ceci : « Ciganovic dit à Cabrinovic, Grabez et Princip qu'ils devaientserendreàTuzlaen passant par Sabac et Loznica... Le 28 mai, les trois complices quittaient Belgrade avec les armes... Princip, Cabrinovié et Grabez passèrent la nuit à Sabac et se rendirent le lendemain matin par chemin de fer à Loznica... Le lendemain, les trois conjurés décidèrent que Cabrinoviô, muni du passeport de Grabez, prendrait ouvertement la route de Zvornik, mais que Princip et Grabez franchiraient secrètement la frontière. Ce plan fut discuté avec le capitaine des Douanes, et il fut arrêté à cette occasion qu'un douanier de Ljesnica nommé Grbic, prendrait Princip et Grabez dans sa karaula et leur ferait franchir la frontière. Cobrinovii, partit à pied pour Banja Kodljaca, dans la direction de Zrornik. Princip et Grabez allèrent avec le douanier Grbic à Ljesnica, où ils déposèrent les bombes et le revolver dans une chambre d'hôtel... Grbic et un deuxième douanier conduisirent Princip et Grabez en barque dans une île de la Drina. Arrivé là, Grbic leur recommanda d'attendre un paysan qui devait venir les prendre. Ils passèrent la nuit dans l'île, dans une maisonnette de paysan que leur avait indiqué Grbic. Le lendemain se présenta un paysan, qui les conduisit, pendant la nuit, d'abord à travers un marécage, et par la montagne jusqu'aux abords de Priboj, où à son tour il les confia à l'instituteur de l'endroit... » Le Livre Rouge constate en outre que « les explications de Grabez furent pour l'essentiel conformes à celles de Princip « et que » la déposition de Cabrinovié concorde en généra! avec celle de ses deux complices, jusqu'au moment où il se sépara de Princip et de Grabez. » Ce qui signifie que le Livre Rouge se croit d'autant plus sûr de ce qu'il avance que c'est un acte judiciaire qu'il résume. Il faut croire cependant que la vérité n'est pas, comme certains le croient, absolument imn>uable. Gé qui était vrai pour juger à Sarajevo en 1914 les meurtriers de François- Ferdinand, ne l'est plus en 1917 pour juger un Serbe dans une affaire connexe. Cabrinovic ne s'est plus séparé de ses complices. Il .n'est pas allé à pied à Banja Koviljaca, dans

la direction de Zvornik. Principet Grabez n'ont pas déposé leurs engins de mort dans un hôtel, ils n'ont pas passé la nuit dans la karaula du douanier Grbjé ou dans la cabane d'un paysan d'une île de la Drina. Tout cela était bon en 1914. En 1917, il se trouve « prouvé » que les trois meurtriers Cabrinoviô, Princip et Grabez ont logé à Ljesnica chez le « président de la municipalité » Rade Banjac. Pour qui nous prend on à Vienne? Les diplomates de S. M. apostolique, il est vrai, ont subi des changements. L'Empereur Charles a balayé les ministres et les bureaux de son grandoncle François-Joseph. Les nouveaux venus ont sans doute oublié ce qu'avaient raconté leurs prédécesseurs. Nous avons la mémoire moins courte et nous concluons des variantes survenues qu'il est impossible à des gens honnêtes et raisonnables de croire aux machinations que relatent aussi bien le Licre Rouge que le communiqué de la Neue Freie Presse.

Mais,, puisque les bureaux du Ballplatz sont disposés à revenir sur l'affaire de Sarajevo, ils feraient bien d'éclaircir certains points obscurs au sujet des organisateurs du complot et au sujet du complot lui-même. Plus, en effet, on nous présente de documents, plus se confirme la thèse que nous avons naguère exposée (1), à savoir que le drame de Sarajevo se divise en deux actes distincts : l'^'' acte. -^ Cabrinovié et Grabez lancent des bombes (nous mettons le pluriel comme le second communiqué du k. k. Korrespondem- Bureau en date du 29 juin 1914, comme M'"'' Dimovicova dans l'interviev^? publiée par la presse austro-hongroise, comme la proclamation (\u maire de Sarajevo et comme la dépêche du conseiller de légation chevalier de Stor(J\ du 29 juin 1914 au comte Berchtold — Liore Rouge n" 1). — 2^ acte, accompli à un endroit où le cortège ne devait pas passer — Princip tue de deux coups de revolver l'archiduc et sa femme, Le second acte est sans conteste l'oeuvre d'un fanatique. A qui est dû le premier acte? Qui avait intérêt à armer Cabrinovié, fils d'un mouchard autrichien, mouchard lui-même protégé à Belgrade par le consulat austro-hongrois? N'est-ce pas celui qui, depuis plusieurs années cherchait noise à la Serbie, celui qui, peu de temps avant le crime, annonçait la guerre et en cherchait le prétexte (2), c'est-éi-dire François Ferdinand lui-môme? Pourquoi at on condamné à mort ou enfermé ceux qui pouvaient révéler la vérité sur le complot? On sait, en effet, que Cabrinovié et Grabez, condamnes à mort — encore qu'ils n'eussent pas tué, — sont morts dans leur prison et que le maréchal Potiorek, gouverneur de Bosnie en 1914 lors du drame, a été interné comme fou. Il restait un témoin, le directeur de la police de Sarajevo, Edmund Gerde. Il a, lui aussi, été mis dans l'impossibilité de parler librement. Les journaux suisses du 2 février 1917 annon-

.'1) Mercure de -France du 1" août 1916.

(2) Voici à ce sujet un fait typique conté par Polybe dans le Figaro du 17 février 1917 ; « Au printemps de cette même année 1914, l'archiduc se rencontra avec un roi, ami et parent, Celui-ci, grand amateur des choses de l'armée, s'invite au.x manaiuvres d'automne, en Hongrie. » Impossible, répond l'archiduc. — Et pourquoi ? — Parce que le» fusils, cette année, seront cliargés S balles. Ce sera la guerre n. Le roi ne s'en est pas tu. galant hoiiirne qui s'épouvantait de la catastrophe et qui souhaite la conjurer. « Nous croyons savoir que ce monarque n'est autre que le roi d'Espagne.

cent d'après la Neue Freie Presse que (Tarde, nommé pendant la guerre présidentde la commission de ravitaillement de Sarajevo, a été arrêté et mis en prison pour détournements et abus de pouvoir. Pourquoi, au contraire, conserve-t-on Princip étranger au l" acte?

Si le gouvernement austro-hongrois a réellement le désir de faire la pleine lumière et de se disculper des soup çons qui pèsent sur lui, voilà les questions auxquelles il doit répondre nettement. Nous avons assez des mensonges qui contredisent d'autres mensonges.'

Jules Chopin.

BIBLIOGRAPHIE

Maurice Muret, L'écolution belliqueuse de Guillaume H. (Payot 1917.) (Suite.)

Il a paru à Londres, en 1915, un livre du comte Axel de Schwering, intitulé : La cour de Berlin sous Guillaume II. Axel de Schwering, nous dit la très courte préface qui précède le livre, est le pseudonyme d'un ami personnel de l'Empereur, qui a vécu de très longues années dans son étroite intimité, de sorte que nous avons le droit d'accepter comme documents authentiques les faits qu'il nous rapporte. — De fait, le livre abonde en détails curieux dont quelques-uns sont certainement exacts et il parait vraisemblable que l'auteur a connu d'assez près les milieux dont il nous parle. A côté cependant de renseignements vraisemblables, il fourmille de détails romanesques et fantaisistes qui me paraissent lui enlever presque toute valeur.

L'ouvrage se termine ainsi par des extraits du journal d'Axel de Schwering pendant les quelques semaines qui ont précédé la guerre. Le comte avait accompagné l'Empereur pendant sa croisière en Norvège et il affirme que, le 24 juillet 1914, il eut avec Guillaume un long entretien. L'Empereur venait d'être averti de l'ultimatum dé l'Autriche à la Serbie. — C'était la guerre. — « J'espère encore, dit Axel, que l'Autriche reviendra à la raison et quelle ne se lancera pas dans une aventure irréparable? — Croyez-vous donc, lui répond l'Empereur, que si elle revenait en arrière, les autres suivraient tranquillement son exemple? L'Autriche n'est pas seule en jeu. Derrière elle, il y a le peuple et la presse russe, l'ambition du président Poincaré et l'insolence des journalistes français, toutes les jalousies et tous les périls qui nous menacent et qui nous ont toujours menacés, alors que je ne pouvais rien faire que demeurer silencieux et impassible. J'ai attendu et guetté longtemps, beaucoup trop longtemps pour un souverain qui a une mission à remplir. Pensez-vous que mon rôle ait été commode? Ne vous imaginez vous pas les souffrances de mon orgueil, de mon patriotisme, de mon ambition, quand je demeurais calme sous les insultes qui m'assaillaient? J'ai gardé le silence parce que je ne pouvais pas faire autrement, parce que nous n'étions pas prêts pour la lutte, parce que je n'avais pas la conviction que nous pouvions l'affronter avec la cer-

titude de la victoire. L'heurea sonné où je puis jeterle masque. Ne comprenez-vous pas quel soulagement j'éprouve? Voilà vingt cinq ans que je nourris la pensée que l'Allemagne n'est pas sssez puissante, qu'elle n'a pas encore atteint l'apogée de son destin. Amère a été l'épreuve. C'est fini maintenant et j'ai enfin le droit de respirer librement. Je ne désire pas la guerre, mais je ne ferai pas un pas pour l'empêcher. Je l'attendrai sans fléchir et si une fois elle est engagée, je la ferai sans pitié et sans remords; je n'épargnerai rien, rii personne, et je détruirai tout ce que je ne pourrai pas prendre. »

« Pendant que Guillaume II parlait, la lune qui brillait auparavant d'un éclat magnifique, s'était soudainement cachée derrière les nuages. Son globe, par un singulier effet de lumière, semblait avoir grandi et paraissait immense. Il inondait de sa lueur le vacht et se réfléchissait dans les eaux silencieuses de la mer; on aurait dit l'ombre d'un Titan dont les doigts gigantesques s'étendaient vers le vaisseau et ceux qui le montaient, m —

Je me rappelle une lettre où Chateaubriand décrit un paysage nocturne, éclairé par la lune. « Elle était là, ajoute-t-il, pour m'empècher de mentir, car certainement je l'y aurais mise de ma propre autorité. » La lune du comte Axel est terriblement symbolique et, à elle seule, elle me rendrait sceptique sur la véracité de l'auteur.

Peu importe d'ailleurs et je ne veux retenir que la thèse générale qui a été bien souvent reprise ces derniers temps. Guillaume II s'est présenté au monde pendant un quart de siècle comme l'Empereur de la paix. Pendant ces vingt-cinq ans, il a joué un rôle et dissimulé sa vraie pensée; depuis le début de son règne, il a trompé son peuple et le monde; il a lentement poursuivi sa préparation militaire et, le jour venu, il a déclaré la guerre qu'il préméditait et qu'il désirait dès la première heure. — Le génie, a-ton dit, est une longue patience. Nous savon.* que Brutus a simulé la folie, mais on ne nous dit pas qu'il ait joué son rôle pendant vingt-cinq ans. Que Guillaume II ait attendu si longtemps pour jeter le masque, cela ne concorde guère avec les traits apparents de son caractère, la mobilité fiévreuse, l'inquié- .tude, liagitation, le manque de contrôle sur soi-même. —

D'autres affirment, au contraire, que jusqu'au dernier moment Guilhiume II ne songeait pas à une rupture. Il a répété à satiété que .son désir essentiel était d enrichir son peuple et, quoi qu'en pensent certains économistes, il savait très bien que la pwix est indispensable au commerce; les hommes dont il s'entourait le plus volontiers étaient des banquiers, de grands industriels, des armateurs. Il avait obtenu des résultats admirables. La légende qui persiste à nous représenter l'Allemagne comme un pays pauvre, obéré, réduit aux expédients, est contredite par les faits les plus évidents. Il sufiBsait de parcourir même rapidement l'Empire pour y constater à chaque pas les preuves des progrès continus de l'aisance universelle. Un imys où la population augmente dans des proportions extraordinaires, où la consommation s'accroît, où la vie devient sans cesse plus confortable, n'est pas un pays en train de se ruiner. Des imprudences de spéculation ont pu être commises et l'Allemagne a traversé des crises qlii ont un moment ébranlé son crédit. Des phénomènes analogues sont communs à tous les

peuples; quelques maisons s'écroulent, quelques banques déposent leur bilan; le progrès général n'est pas arrêté pour cela.

Comment expliquer que Guillaume II, brusquement, se soi détourné d'une route où il n'avait jusque-là connu que des victoires? — Il ne saurait être question d'une brusque conversion que rien n'expliquerait. En 1914, il avait 55 ans; il était grand père; à cet âge, on n'abandonne pas les idées qui vous ont guidé, surtout quand le succès les a justifiées. — Guillaume ne s'est décidé à la guerre que parce qu'il y a été contraint. Il avait développé et fortifié l'armée, par tradition dynastique, par goût invétéré des parades militaires, parce qu'il croyait indispensable de mettre à l'abri de toute menace la fortune grandissante de son peuple. Il est arrivé que cette armée est devenue plus forte que lui. Les officiers s'ennuyaient et voulaient de l'avancement. Les généraux craignaient qu'à la longup la paix ne compromît la discipline et n'affaiblît l'esprit de dévouement de leurs subordonnés, condamnés à une vie de privation et de misère au milieu d'une génération assoiffée de luxe et d'argent. Ça et là des symptômes de désorganisation se manifestaient dans leurs rangs. Un parti belliqifeux s'est constitué et il a trouvé un chef dans le Kronprinz. Déjà les lois militaires de 1912 et de 1913 ont été imposées à l'Empereur par une fronde d'officiers, et les journaux parlaient à ce moment d'un vent de pronunciamento qui soufflait sur le pays, 'tout le monde se rappelle les incidents qui marquèrent la discussion de l'accord marocain de 1911 : dans la séance du 9 novembre, le chef du parti conservateur, M. de Heydebrand, le « roi sans couronne » de la Prusse féodale, avait prononcé un discours .violent qui, par-dessus la tète du Chancelier, attaquait directement l'Empereur. — (' Mes amis politiques ne sont pas satisfaits de l'accord. Nous avions espéré davantage et mieux. Ce qui nous assurera la paix, ce n'est pas l'esprit de concession et de conciliation, mais l'épée allemande et le sentiment que notre gouvernement est prêt à tirer cette épée à l'heure voulue. — Nous savons aujourd'hui où est notre ennemi. Le peuple allemand sait aujourd'hui, quand il réclame sa place au soleil, quand il réclame la place qui lui a été réservée par la Providence, quel est l'Étal qui croit pouvoir nous barrer la route. Nous autres Allemands, nous ne sommes pas habitués à dételles manières. Si le gouvernement n'a pas répondu comme il le devait, le peuple allemand répondra... Il s'agit de notre honneur et de notre existence. Po.ur les défendre, nous sommes tous disposés à sacrifier nos biens et nos vies. » — Dans la tribune, le Prince impérial applaudissait bruyam-^ ment. « On sait, écrivait la Frankfurter Zeitung, ou du moins le bruit s'est répandu que le Prince royal s'est entendu avec ses frères pour faire des représentations à l'Empereur sur la politique du Chancelier qu'il regarde comme déplorable. » L'émotion fut très vive dans l'Empire, et Guillaume, pour témoigner son mécontentement, invita le soir môme à dîner Bethmann-Hollweg et sa femme. Le Simplicixtsimus du 27 novembre publiait un dessin qui représentait le Prince royal en face du Chancelier : — Et maintenant, disait l'Empereur à son fils, tu vas donner la main à notre oncle, le Chancelier.

Le dessin était intitulé : Réconciliation. Il est permis de supposer que la réconciliation ne fut ni sincère ni durable.

Le parti militaire força les modérés à accepter ses exigences et se débarrassa du ministre de la guerre, von Herringen, qui fut remplacé par le général von Falkénhayn, que l'on disait acquis aux idées belliqueuses. Les officiers avaient derrière eux le Flottenverein, le Wehrverein, la Ligue pangermaniste dont les adhérents dévenaient chaque jour plus nombreux et plus exigeants, sans parler des cercles de vétérans, de sous-officiers, etc. Ils étaient soutenus par des journaux très répandus, subventionnés par les métallurgistes, la maison Krupp au premier rang, dont Liebknecht dénonçait les manœuvres louches et les tentatives de corruption.

L'atïaire de Saverne montra aux moins clairvoyants à quel degré d'exaltation étaient montés quelques-uns des chefs militaiies. Quelque médiocre intelligence que l'on suppose à l'administration civile allemande, il est impossible d'imaginer que, de gaîté de cœur, elle ait pris plaisir à exaspérer la population alsacienne à un moment où sa fidélité, ou du moins sa résignation, lui était particulièrement nécessaire. Qu'il se soit trouvé dans un régiment un blanc-bec qui, grisé paj" ses conversations avfc ses camarades et sous l'influence de quelques verres de Champagne, ait prononcé des paroles malsonnantes ou malodorantes, per.'ionne ne saurait s'en étonner. Il est plus surprenant que sa conduite scandaleuse et stupide ait été approuvée par son colonel, qu'il ait été défendu par le général qui commandait la province, Deimling, que le conseil de guerre l'ait acquitté et que l'armée presque tout entière ait prit parti pour lui. Les débats du Reichstag donnèrent l'impression très nette que l'autorité civile était complètement débordée. Le discours de Bethmahn, embarrassé et obscur, et plus encore, les déclarHtions hautaines et provocantes de M. de Falkénhayn, indiquaient la victoire du groupe belliqueux intransigeant. L'Empereur sentait visiblement le pouvoir lui échapper.

Il portait la peine de ses propres erreurs. Il n'est pas douteux que, dans les derniers mois du règne de son grand-père, il avait été question d'éoarter Frédéric, qui souffrait d'une maladie incurable, et de donner le trône au jeune Guillaume. Il s'est toujours défendu d'avoir pensé à écarter son père. Il n'en est pas moins établi que le plan avait été conçu par Bismarck, et pendant longtemps l'Impératrice Frédéricn'a pas pardonné à son fils les ambitions prématurées qu'à tortou à raison elle lui supposait. Admettons, si l'ont veut, que Guillaume ait toujours été un fils respectueux et tendre. Les événements qui avaient précédé son avènement avaient laissé dans sa mémoire un germe d'inquiétude. Ils lui avaient appris qu'autour de l'héritier présomptif de la couronne se pressent toujours des ambitions impatientes.

Au milieu de ces inquiétudes, survient le meurtre de Sarajevo. L'occasion s'offre de défendre à la fois l'idée monarchique et le, prestige allemand. Guillaume II hésite; son fils, au nom de la fronde des officiers, le somme de renoncer décidément à une politique de réserve et d'abdication qui énerve et humilie l'armée. M. de Mun n'hésitait pas à croire que le Kronprinz avait menacé son père d'une sorte d'insurrection militaire. Sans même aller jusque là, il peut très bien lui avoir montré la désaffection croissante,

le prestige de la dynastie compromis, les progrès menaçants des idées socialistes. L'Empereur cède à la pression et, contre ses convictions propres, se résoud à une rupture dont il aperçoit les dangers possibles- Cette thèse est encore soutenue aujourd'hui par un assez grand nombre d'écrivains qui se rattachent à l'école monarchiste. Comme il leur est dur de reconnaître qu'un roi sacré par la grâce divine peut être capable de folies colossales, ils éprouvent malgré eux le besoin de diminuer sa responsabilité. Guillaume II serait une victime de l'idée révolutionnaire, incarnée cette fois dans les officiers mutins qui avaient réussi à tromper ou à chambrer le Kronprinz. — Est il bien sûr pourtant que le rôle qu'ils attribuent ainsi à l'Empereur soit beaucoup plus sympathique? — Un souverain qui, contre sa conviction intime, s'engage dans la plus horrible et la plus folle des guerres par peur de quelques ambitieux rebelles, n'est-il pas plus coupable encore que le monarque qui, de propos délibérés, accepte une lutte qu'il juge nécessaire à la sécurité et à la grandeur de son pays? — Mais ce ne sont pas là nos affaires.

Ainsi donc, d'un côté un Guillaume 1 1, qui pendant vingtcinq ans a hypocritement trompé le monde et qui, le moment venu, a saisi hâtivement l'épée depuis longtemps aiguisée; — de l'autre, un Guillaume II, sincèrement pacifique, entraîné ,par la furie d'un groupe d'insurgés. — Voilà les deux hypothèses en présence.

Elles sont invraisemblables l'une et l'autre, et M. Muret a trop de finesse naturelle et une psychologie trop clairvoyante pour accepter des affirmations aussi peu nuancées. D'après lui, l'Empereur a d'abord voulu la paix; il était sincère quand il déclarait qu'il ne voulait fonder l'hégémonie de l'Allemagne que sur le travail et la richesse légalement acquise. Il a été peu à peu gagné par la contagion belliqueuse qui avait envahi la nation, et il n'a pas eu le courage de tenir tête à son peuple devenu fou. A partir de 1895, il s'engage dans la politique coloniale qui exalte un enthousiasme frénétique et provoque vite la défiance de l'Angleterre; en face de l'opposition qui se forme autour de l'Allemagne et qui réunit la Grande-Bretagne, la France et la Russie, l'Empereur, pour rétablir son prestige menacé non moins que pour donner quelque satisfaction à ses sujets dont il a surchauffé les convoitises, veut frapper un coup retentissant et il s'y acharne pendant toute l'affaire marocaine, (1905 1911). Elle se tei'mine par un demi échec, et l'affaire d'Agadir, qui a provoqué en France les plus amères récriminations, ne laisse à l'Allemagne, qui voulait une partie du Maroc, qu'un sentiment d'irritation et de colère contre le chef qui l'a compromise sans profit. A partir de ce moment, Guillaume II est de plus en plus accessible aux influences belliqueuses; la fièvre militaire gagne de jour en jour et, à la première occasion, la crise éclate. Guillaume II est ainsi le véritable responsable de la guerre actuelle, parce que d'abord il a pour une très large part contribué à surexciter l'orgueil de sa nation et qii'à la dernière heure, il n'a rien fait pour contenir ses passions déchaînées. Mais sa culpabilité est part='gée par son peuple entier qui a réclamé avec une farouche présomption l'hégémonie et qui, pour la conquérir, n'a pas hésité à se jeter slir ses voisins dans un accès de rage furibonde.

La thèse de M. Muret a le grand mérite d'être vraisemblable et raisonnablement vraie. Au point de vue historique, je la liens pour fondée, sauf quelques nuances qui ne sont pas sans importance. Y a l-il eu vraiement évolution dans le caractère de Guillaume II ? Je doute fort au moinsqu'elle ail été aussi marquée qu'elle apparaît dans le récit de M. Muret. Les procédé? ont changé, non l'idée maîtresse. Dès le premier jour, Guillaume II, sans être décidé à la guerre, l'a admise comme un moyen de politique, de même qu'à la dernière heure il n'est pas évident qu'il ait écarté complètement la pensée d'une solution pacifique. La question est grave, parce que de la solution que nous lui donnons, dépend dans une certaine mesure la paix que nous devons chercher. Il a eu du malheur, disent les Italiens avec indulgence, en parlant d'un homme qui a donné un coup de couteau. Les esprits les plus sages ne sont pas toujours à l'abri d'un coup de folie. Je ne dirais pas que cela ne tire pas à conséquence, surtout pour celui qui a reçu le coup de couteau. Mais enfin, un accès de rage n'indique pas nécessai rement une corruption profonde de cœur. Le cas est plus grave s'il s'agit d'une passion qui fermentait lentement dans les cœurs etquia fini par corrompre le sang et la moelle d'un peuple. Alors, les récidives sont presque fatales et les précautions les plus minutieuses sont commandées par le simple bon sens. Guillaume II et son peuple sont les victimes non pas d'une maladie aigyë, mais d'une diathèse qui exigera un traitement prolongé et méthodique.

' A suitre.) E- 13-

('arie Larousse : La Carte des Pays- Tchèques.

Nos lecteurs leur sauront gré d'attirer leur attention sur la nouvelle carte des Pays-Tchèques publiée par la librairie •Larousse dans son Atlas (23'^ livraison). Cette carte mérite l'intérêt à plus d'un titre. Dans les premiers temps de la guerre, la librairie Larousse en avait déjà publié une, mais, comme il arrive trop souvent en France, elle avait utilisé des données fournies par la science allemande, c'est-à-dire « truquées » dans un sens défavorable au slavisme. La Ligue Franco-Tchèque fit amicalement remarquer à la librairie Larousse l'inexactitude de ses documents, et celle-ci, avec un empressement qui fait autant d'honneur à sa loyauté qu'à son patriotisme, promit de publier, dès que l'occasion s'en présenterait, une autre carte plus conforme à la réaHté. C'est ce qu'elle fait aujourd'hui. La nouvelle carte, dressée avec une admirable conscience par un savant et ardent patriotes tchèque, est destinée à rendre les plus grands services. Elle présente, de la façon la plus nette, toute l'étendue des Pays-Tchèques, en indiquant par une teinte moins foncée les zones frontières où les éléments slaves se mélangent d'éléments hétérogènes. Les noms y sont indiqués sous leur forme indigène, et non sous la forme, à dessein germanisée ou magyarisée, que nous avons trop longtemps acceptée sur la foi de nos ennemis. Bref, c'est un document foncièrement tchèque qui en dira plus long, à lui tout seul, sur l'importance du problème tchèco-slo vaque que bien des articles et bien des livres.

René Pichon.

ECHOS ET NOUVELLES

La langue allemande déclarée officielle en Autriche.

— Le tribunal suprême de l'empire (Reichsgericht) à 'Vienne vient de rendre un jugement, dont les répercussions sur la situation intérieure en Autriche sont de première importance. Il doit être considéré, en effet, comme le premier pas officiel et décisif vers la transformation de l'Autriche en une simple province de la Grande Allemagne. Le ((Reichsgericht)) a proclamé —pour la première fois depuis la constitution de 1867 — que malgré l'article 19 delà loi fondamentale qui garantit l'égalité des droits des peuples autrichiens, les citoyens non allemands n'ont pas le droit de s'adresser aux autorités centrales dans leur langue maternelle, car la langue allemande est notoirement la seule langue officielle.

Nous avons signalé déjà l'ordonnance du 26 juillet 1916, par laquelle l'ancien ministre du Commerce, M. Spitzmiiller, défendait aux Chambres de Commerce soumises à son contrôle de s'adresser au ministère dans une autre langue que la langue allemande. Les Chambres de Commerce tchèques de Prague, de Ceské Budéjovice et de Plzen, se basant sur la loi de 1867, qui proclamait l'égalité des droits pour tous les peuples de la monarchie, en avaient appelé au tribunal suprême institué pour la défense des droits constitutionnels. C'est cet appel qu'il vient de rejeter en déclarant que les Chambres de Commerce, malgré leur autonomie, n'ont aucun droit pour protester contre l'ordonnance du iSfiinistère et que leur recours n'est nullement fondé puisque la langue officielle des organes centraux est notoirement l'allemand, qui seul répond aux besoins pratiques des administrations de l'Etat.

Le jugement de la suprême autorité judiciaire de l'empire qui, naturellement, n'interprète la constitution qu'en parfait accord avec le gouvernement, a soulevé une grande sensation non seulement en Autriche, mais aussi en Allemagne. La presse de Vienne et de Berlin a salué avec un véritable enthousiasme ce premier acte officiel établissant la langue allemande en Autriche comme langue d'État. (( Voilà réparé enfin, écrit la Gazette de Voss du 7 mars, l'omission fatale dont s'étaient rendus coupables le^ auteurs allemands de la constitution de 1867, quand ils avaient oublié de proclamer en toutes lettres une loi qui — semblait-il — s'imposait d'elle même : la langue allemande, langue d'État. Cette omission a été la cause première de toutes les difficultés intérieures dont l'Autriche a souffert depuis cinquante ans, la cause première des luttes des nationalités qui n'auraient jamais pu se développer de façon aussi désastreuse et ébranler les fondements mêmes de la monarchie—'si on leur avait imposé dès le début un frein solide en introduisant officiellement en Autriche la langue allemande )>.

L'article de la Gazette de Voss vaudrait, la peine d'être cité en entier, tellement est, intéressante l'extravagante argumentation par laquelle il cherche à prouver que la tolérance adoptée pour les langues non allemandes en Autriche, a été la caus.e première de toutes les désillusions, de tous les événements si douloureux qui se

sont passés en Autriche depuis la guerre, et surtout la cause de la trahison des Tchèques et des Slovènes.

On n'en croit pas ses yeux en lisant de telles stupidités dans un journal fort répandu, qui fait autorité en Allemagne et surtout en Autriche. Mais ceux qui suivent la politique allemande en Autriche ne s'étonnejit plus d'élucubrations semblables, car c'est le même aveuglement, la même passion démente et désiquilibrée qui se manifeste dans les divers actes des partis politiques allemands en Autriche, ausgi bien que dans ceux de la bureaucratie et du gouvernement de Vienne. C'est parmi les pangermanisles de Vienne que se sont épanouies les fleurs les plus splendides de cette folie collective allemande dont a parlé M. Denis. Ils tremblent de fureur et d'indignation à la seule pensée que les Slaves d'Autriche pourraient échapper à leurs griffes, et, dans leur rage impuissante, ils proclament les principes les plus absurdes de la dénationalisation et fabriquent des lois condamnées d'avance par le courant irrésistible des événements. Cette tactique de folie du gouvernement autrichien ne fuit que donner plus de confiance aux Tchèques, puisqu'ils voient que par la force même des choses la situation de l'Autriche évolue chaque jour davantage vers la seule solution possible : le partage.

Un attentat contre les écoles tchèques. — Nous avons déjà signalé le programme voté tout récemment par les partis allemands au Reichsratde Vienne; ils y réclamentl'union intime de l'Autriche avec l'Allemagne dans le domaine politique et économique et la réorganisation de la Cisleithanie en lin Étatsoumis à l'héfiémonie allemande. Un nouveau document prouve que les Allemands autrichiens sont décidés à procéder méthodiquement sans attendre la fin de la guerre, à la réalisation de ce plan ; ils ont présenté au gouvernement un programme scolaire qui constitue un véritable attentat à la liberté de l'enseignement et aux écoles tchèques.

Ce programme très détaillé a été élaboré par le « Schulverein », société dont le but est de fonder et d'entretenir des écoles allemandes dans les régions slaves; elle est présidée par le député Gross qui est eu môme temps président de l'Union des députés allemands au Reichsrat. Le chevalier Auyust Wotawa donne un long exposé de ce programme dans un numéro récent de l'organe du « Schulverein », en déclarant, dèsledébutdesonarticle, qu'il s'agit de consolider par le système d'enseignement public l'hégémonie allemande en Autriche, dont l'existence même est intimement liée au « Mitteieuropa » germanique.

Les Allemands réclament tout d'abord l'abolition de l'article 19 de la constitution de 1867 qui garantit — mais qu'est-ce qu'un papier peut garantir! — l'égalité des nationalités devant la loi. Cet article, disent les Allemands, s'est montré contraire aux intérêts de l'État puisque les Tchèques en ont abusé pour justifier la création d'écoles nationales pour les minorités tchèques, ce qui rendait fort difficile 1 en.^eignement obligatoire de l'allemand dans les écoles des autres nationalités. Une fois le terrain ainsi déblayé, on fondera des écoles allemandes « partuut où l'intérêt de 1 État l'exige », c'est-à-dire partout où elles peuvent servir utilement à l'assimilation des populations non allemandes.

Les écoles nationales pour les minorités non allemandes ne seront plus tolérées;on fermera toutes celles qui existent. Dans toutes les écoles de l'empire sans distinction, Uallemand sera enseigné obligatoirement à côté de la langue maternelle.

L'enseignement de l'allemand sera introduit aussi dans tous les lycées et les écoles normales. On exigera de tous les instituteurs la connaissance de la langue allemande parlée et écrite. Les examens d'avocat, de notaire, les examens d'État prescrits pour les aspirants aux différentes fonctions dans les administrations seront passés exclusivement en allemand. Le contrôle des écoles appartiendra exclusivement au gouvernement central et non plus aux organes autonomes des provinces. Le nombre des écoles tchèques secondaires s'est accru dans une proportion inquiétante, on procédera peu à peu à leur suppression. Les universités non allemandes seront radicalement proscrites.

Ce programme hakatiste a ^ulevé dans les milieux tchèques une profonde indignation, mais il serait inexact de dire que les Tchèques s'en sont inquiétés. Un grand journal de Prague s'est contenté 'de reproduire les revendications barbares en ajoutant : «Il est évident que les Alleman is se proposent de travailler h l'abaissement du nivesu intellectuel des nations non allemandes en Autriche, en invoquant l'intérêt de l'État. La censure ne nous permet pas de formuler noire opinion et de montrer comment l'État, au lieu d'être consolidé, se trouve plutôt menacé par de pareilles exigences. » On devine facilement la pensée du journal tchèque et la raison de son calme, qui n'est au fond qu'une confiance profonde dans l'avenir de la Bohême.

Les idées de Tisza sur la politique allemande et anglaise. — Veut-on avoir de nouvelles preuves des fourberies du premier ministre magyar'.' Veut-on connaître ses idées sur l'Allemagne et l'Angleterre dans cette guerre'.'

Le récit de l'incident HoUo qui eut lieu à la Chambre des Députés hongroise le 21 février, nous donnera un tableau exact de sa politique à l'égard de ces deux nations. Il fut raconté en Angleterre par l'agence Reuter et en France par l'agence Havas. Mais bien qu'en gros le récit de ces agences soit exact, elles ne l'ont pas fait complet et comme toujours, il s'ensuit qu'on peut en donner une fausse interprétation. Voici cet incident :

« Selon le Pester Lloyd du 22 février, le député Louis Hollo du parti Karolyi (Parti de l'indépendance), fît au premier ministre une interpellation sur les affaires éti aubères; dans le courant de son discours, comme il discutait la politique étrangère de l'Allemagne avant la guerre, il dit : « Les efforts de l'Allemagne pour acquérir des colonies étaient justifiés bien que l'attaque d'une nation étrangère dût causer de l'exaspération La France ne pouvait oublier la perte de deux provinces florissantes et l'expansion économique extraordinaire de l'Allemagne devait amener une- certaine tension avec l'Angleterre. »

Cette vague allusion du député Hollo à la politique agressive de l'Allemagne amena immédiatement une réponse de Tisza qui déclara : « Avant tout je dois protester contre une telle présentation de l'histoire d'avant-guerre, comme si I cette guerre ne nous avait pas été imposée par un ennemi

d'intentions agressives et mauvaises et comme si elle avait été amenée par un changement de la politique allemande. Je sais que nos ennemis essaient de le dire, mais je ne comprend pas comment un député de la chambre hongroise ose tenir ce rôle (vifs applaudissements à droite). L'expansion de l'Allemagne depuis 1871 fut une expansion pacifique, économique et civilisatrice, elle n'a jamais menacé l'existence ni les intérêts essentiels d'aucune nation et d'aucun ^tat. Ce fut une expansion qui n'aspirait qu'à donner à la nation allemande une place au soleil, sans pour cela chasser qui que ce soit du soleil (bruyantes approbations à droite). C'est une basse et perfide altération des faits de la part de nos ennemis quand ils présentent à l'opinion publique la situation actuelle nécessitée par leur défense personnelle contre les prétentions allemandes qui menaçaient les autres nations (c'est vrai, à droite). La paix de l'Europe n'a jamais été menacée que lorsque la France et la Russie ont été libres dans leurs aspirations politiques en Europe. Le monde entier est d'avis que la paix de l'Europe fut assurée quand ces deux puissances furent occupées ailleurs et ainsi ne purent se préparer à la lutte conire nous. Pour ce qui est de la politique coloniale dont le député a dit un mot, il est tout simplement naturel qu'un empire qui possède une force d'expansion économique telle que l'Allemagne poursuive unç telle politique coloniale. Qu'il compare la politique coloniale de l'Allemagne pendant ces cinquante dernières années avec la politique coloniale des autres grandes puissances qui avaient à li^ur disposition les moyens de faire le commerce mondial. Quel est l'État quia fait le plus de guerres pour acquérir des colonies? (c'est vrai, à droite.) Quel est l'État qui a attaqué un peuple épris de liberté, de haute éducation et d'origine européenne, pour donner libre cours à sa politique coloniale et agressive? (à droite, c'est vrai.) Est-ce l'Empire allemand? Je pense que les faits présentés pay le^éputé sont en opposition absolue avec la vérité historique. Et je ne puis que dire à ce député qu'il peut abandonner de telles assertions à nos ennemis qui sauront fort bien s'en accommoder. »

il est clair que dans sa réponse, Tisza a voulu faire une parallèle entre l'Allemagne et la Grande-Bretagne pour condamner la politique coloniale agressive de cette dernière et lui renvo"yer la responsabilité du déchaînement de la guerre actuelle.

Les Magyars et l'Entente. — Les journaux continuent toujours à rapporter de temps en temps les informations, d'après lesquelles il y a toujours des Magyars partisans de l'Entente. Nous avons publié déjà plusieurs documents montrant quelle est la vraie politique magyare. Le récit de la suite de l'incident HoUo dont nous venons de parler, en est un autre. En efïet, quand Tisza eut terminé sa péroraison, le député Hollo se leva pour lui répondre. Dès qu'il commença à parler, tous les députés de l'opposition (en particulier ceux du parti du peuple avec Rakovsky, ceux du parti constitutionel avec Andrassy, et ceux du parti unifié de l'Indépendance avec Apponyi), à l'exception de huit membres du parti Karolyi, quittèrent la salle. Selon le Budapenti Hirlap du 22 février, ceux qui restèrent .dans a salle étaient : Lévis Hollo, le comte Théodore Batthyany,

illian Suemegi, De.szo Abralifini, Joiih Just, Vincenz

éÊ

Nagy, le comte Michael Esterhazy et Kornélius Kobek. Dans les couloirs on discuta fort les discours du député Hollo. Le correspondant du Pesti Hirlap vint trouver Etienne Rakovsky et lui demanda pourquoi il était parti de la salle. Sa réponse, publiée le 22 février, fut la suivante : « Nous ne voulons pas voter contre le parti du travail (c'est à dire, le Parti de Tisza), selon moi, il est évident qu'un Magyar ne peut avoir qu'un seul point de vue au sujet des buts de guerre et de la conclusion de la guerre ». Quand le député sortit dans les couloirs, le comte Aladar Zichy lui dit : « Nous ne voulons pas voter contre vous, c'est pourquoi nous sommes partis». Selon le Budapesti Hirlap, un membre du parti Apponyi aurait dit : Il est irritant de voir qu'ils ont apporté ici cette manière de voir. C'est un fait connu qu'avec une telle façon de penser nous n'avons rien de commun ».

La chambre émit un vote sur l'explication du comte Tisza et l'applaudit vigoureusement. Seuls les huit membres du parti Karolyi votèrent contre lui (le comte Karolyi n'était pas parmi eux). Encore ne faut-il pas conclure de là que le député Hollo et ses sept collègues n'approuvaient pas l'attitude du Premier ministre à l'égard de l'Allemagne et de la Grande-Bretagne, telle que la réponse à l'interpellation la définissait. Sur ce point tous les députés magyars sont du même avis et le discours que prononça Hollo au parlement après le 22 février, pour expliquer son récent discours, le montre entièrement. Selon le Magyarorxzag du 24 février, organe du groupe Karolyi, le député Hollo protesta contre les fausses interprétations qu'on avait données à son discours, et il déclara :

J'étais loin de penser et je suis loin encore de penser que l'Allemagne, par une politique d'expansion économique très justifiée, a amené la guerre actuelle. Et ce qu'on doit éviter dans l'avenir c'est particulièrement qu'aucune autre nation, en luttant pour la domination mondiale, ne barre la route au commerce et aux intérêts économiques de l'Allemagne. J'ai justement montré que ces tendances avaient créé et créent encore ces grands conflits d'intérêts, ces luttes qui existèrent dans- le passé et qui amenèrent à son apogée le conflit entre les Allemands et les Anglais jusqu'au jour où finalement, l'envie et la jalousie anglaise ont amené la guerre actuelle. Sur ce point, il n'y a pas de divergence d'opinion par un nous. —

Quelqu'un peut il trouver la plus petite différence entre ce que le député Hollo vint dire au nom du parti Karolyi et les pHToles qu'exprima Tisza, approuvées par le parti gouvernemental et les trois plus puissants partis de l'opposition le jour précédent? Il est évident que le 21 février le député Hollo s'était trompé sur le point de vue du groupe Karolyi, et comme il avait été abandonné par beaucoup de membres de son parti, il vint, le 22, corriger sa faute.

L'incident Hollo montre clairement le point de vue sur lequel s'accordent tous les députés rfiagyars sans exception, aussi bien pour ce qui est de l'Angleterre que pour ce qui est de Berlin. Tous les députés magyars admettent que l'Allemagne a raison de poursuivre sa politique agressive et que l'Angleterre a fait éclater la guerre parce qu'elle enviait l'Allemagne et en était jalouse. Les idées allemandes et magyares sont donc unanimes au sujet de la guerre actuelle.

SITUATION ÉCONOMIQUE. — Pendant cette quin zaine l'Autriche-Hongrie s'est vue frappée par de nouvelles et très importantes restrictions. Du 25 février au 3 mars, les Viennois n'ont reçu qu'un quart de kilogramme de farine par semaine et par personne. Encore la population de la capitale paraît-elle favorisée en comparaison de celle de la province. Un journal viennois publie une rtotice de son correspondant d'après laquelle, dans la ville de Perchtoldsdorf, les habitants ne reçoivent depuis le mois de septembre 191t) qu'un quart de kilogramme de farine noire par semaine. Quant à la farine blanche, elle est devenue chose inconnue pour eux. Presque en même temps que cette restriction on a annoncé à la population viennoise qu'une saucisse de guerre lui sera vendue: 10 dkg par personne au prix de 6'40 couronnes par kilogramme. — En Bohême, où la situation économique est beaucoup plus grave que dans la capitale, la ration de sucre assez élevée, qui avait jusqu'à présent compensé le manque des autres aliments, a été ramenée à 250 grammes par mois. En même temps on a ordonné de faire un relevé des stocks de bière.

Cette disette de nourriture a produit deux phénomènes. Les statistiques des marchandises frelatées ont atteint en 1916 leur maximum : 35 "/o (avec certains aliments jusqu'à 52 "/ni). — Une autre conséquence, plus comique, est l'habitude qu'on prend de ne plus offrir de fleurs aux acteurs ou aux actrices, mais un chapelet de saucisses, de la graisse et autres ulimeuts. Ce ne sont pas, seulement les mangeurs qui sont éprouvés, les fumeurs, eux aussi, ont beaucoup à souffrir. Le tabac manque et ce qu'on fume aujourd'hui n'est plus que des feuilles de bouleau et de hêtre, ce qui n'a pas empêché l'état d'augmenter, une fois de plus, le 1'^^^ mars, les produits de tabac, dont les prix ont monté en dix mois de 60-70 "/"•

La Hongrie, dont la situation économique est beaucoup meilleure que celle de l'Autriche, traverse en ce moment une crise du papier. — Les rations de farine y seront diminuées à partir du 1'^'' avril, de 24 à 20 dkg par jour. En même temps on a ordonné de faire un relevé de tout le bétail.

Sur la crise de charbon, qui fut infiniment plus grave en Autriche qu'en France, sur les souffrances qu'elle a occasionnées, on pourrait écrire tout un chapitre.

Nous appelons souvent l'attention de nos lecteurs sur la richesse naturelle des l'ays-Tchèques. Parmi les minéraux qui sont extraits du sol de la Bohême il y a aussi de l'or et de l'argent. Voici les dernières statistiques :

En 1915 on a extrait en Bohème plus de 209,5 kg. d'or pur, ce qui représente la valeur de plus de 831.000 couronnes, et on a extrait 41.000 kg. d'argent, ce qui représente une valeur de 4.300.000 couronnes. Il faut ajouter que pendant cette année de 1915, 4 mines d'or et 18 mines d'argent n'ont pas travaillé.

FAITS ô INFORMATIONS

Trois soirées d'art tchèque seront données à Paris au cours de cette saison, par les soins de la Colonie Tchèque de France. Elles ont pour but de faire connaître au public français en quelle mesure les Tchèques ont participé, par les œuvres de leurs principaux compositeurs et poètes, au progrès de Tart modeiine. La première soirée donnée sous le patronage de MM. Ernest Df.nis, professeur à la Sorbonne, G.ibriel Fau'ré, Etienne Fournoi., ancien député, Vincent d'Inhy, Louis Léger, de l'Institut, Stephen PicHON, sénateur, ancien ministre des Affaires Étrangères, Auguste Rodin, Rdssny Aîné, aura lieu jeudi 22 mars (à la Salle des Agriculteurs, 8, rue d'Athènes). Elle est consacrée à B. Smet.\na, le fondateur de la musique tchèque moderne et l'un des compositeurs les plus remarquables du XIX» siècle, et au poète Jean Neruda, dont les œuvres seront interprétées par M''«' Berthe Gedalge, M"« Tonci UuBANKOVA, M. IvA,N Tkaltchitch et le Quatuor Poulet. Elle est donnée au profit des Caisses de secours des volontaires tchèques combattant dans l'armée française.

Conférences. — A Besançon, le l"'' mars, le capitaine César Caire, ancien vice-président du Conseil municipal de Paris, a donné une conférence sur l'Autriche- Hong rie et les Tchèques. Ce fut une des plus belles manifestations en faveur de notre cause qui ait jamais eu lieu en province. M. César Caire était, longtemps avant la guerre, un des plus fervents artisans de l'entente franco-slave. Ses sympathies se portaient vers tous les peuples slaves, mais il avait pour les Tchèques une amitié particulièrement profonde et sincère. Sa conférence fut naturellement un plaidoyer énergique en faveur de leur libération. Pour lui, la dissolution de la monarchie des Habsbourgs est une nécessité absolue. M. Caire ne croit pas que la fusion des Allemands ^'Aqtriche avec l'Allemagne soit possible, mais alors même qu'elle se produirait, rien ne serait changé. Nous aurions toujours contre nous, a-t-il dit, la même quantité d'Allemands.

Au contraire, les Slaves libérés opposeraient aux ambitions allemandes, « à la marche vers l'Orient », une infranchissable barrière. Après avoir analysé la politique intérieure des Magyars vis-à-vis des autres peuples, et leur politique extérieure hostile aux intérêts de la Russie et de la France, il a exposé avec son admirable talent d'orateur et l'enthousiasme d'un véritable ami, ce que sont les Tchèques qu'il connaît à fond, leur développement moderne, leur organisation et leur attachement à la France. Il a rappelé que cet attachement s'est manifesté ces derniers temps, dans les actes de dévouement héroïque des volontaires tchèques, auxquels M. Caire a rendu hommage en des paroles élogieuses et émouvantes. Des projections accompagnées d'explications de l'orateur ont terminé la conférence.

Lt Gérant .- L. Mathisu.

IinD dea ttRaaz-Arii (A. MulluiI. 711, roa Ua»aaa Pafta.

La NA TION TCHÈQUE paraît le J"' et le 15 de chaque mois.

REDACTION et ADMINISTRATION

18, rue Bonaparte, Paris Téléphone : Fleuras 12 19.

CONDITIONS dABONNEMENT '"-" ^ '"'!"

France et Colo/iies 8 Iv. 4.50

Union Postale 0 fr. S fr.

2». Année. — N» 23. 1er Avril 1917.

^EVUE BI-MENSUBLLB

Directeur : Ernest DENIS, Professeur à la Sorbonne

SOMMAIRE

La Révolution Russe. [ Jean-Amos Comenius.

PARIS 18, rue Bonaparte, 18

Le N" 35 Centimes

A TRAVERS LA PRESSE

L'Allemagne et l'unité yougoslave. — Nous n'avons jamais cessé d'affirmer que la question des Tchécoslo vaques et des Yougoslaves, comme d'ailleurs les problèmes lie la paix future et surtout ceux de l'Europe centrale, doivent être envisagés avant tout au point de vue du plan l'.mgermanique de la « Mitteleuropa ». Nous ne pouvons <|iie savoir gré à M. Zenker, député allemand au Reichsrat du Vienne, d'avoir développé dans un article récent de la (Jazeùe de Voss (19. III), avec beaucoup de franchise et ;ussi de compétence, celte thèse, qui, semble-t il, doit être toujours encore rappelée à certains spécialistes des questions autrichiennes. Il faut relever tout d'abord que M. Zenker ne répète plus les phrases vétustés sur les meléespanslavistes de\a Narodna Odbrana : L'unification des Yougoslaves est d'après lui non-seulement justifiée, mais aussi inévitable. « Quiconque a étudié sérieusement et s;ins parti pris la situation, dit il, est obligé d'approuver co principe : la solution de la question yougoslave ne peut être cherchée que dans l'unification de tous les éléments de cite race et il ne nous reste qu'un seul choix : cette solu- (i )n s'accomplira ou bien dans le cadre de la monarchie dan ibienne ou bien en dehors d'elle et contre elle ». Il va sans dire que l'auteur choisit la première éventualité, qui n'aurait pas nécessairement un caractère de conquête; en effet, il prétend « qu'il serait très facile, malgré les passions déchaînées du peuple serbe, de vaincre l'ancienne inimitié de In Serbie et du Monténégro contre l'Autriche, si ces deux États pouvaient entrevoir dans l'union avec la monarchie dualiste la réalisation du rêve d'unification ».

Cependant, M. Zenker se rend bien compte de la difficulté du problème et de la faiblesse de l'Autriche-Hongrie jiour réaliser cette solution. Et c'est pour cela qu'il crie aux Allemands de l'empire : Et veatra res agitur! Il ne s'agit pas seulement de la vie ou de la mort de l'Autriche mais aussi de l'avenir de l'Allemagne : son plan de l'Europe Centrale est en jeu : « Le territoire yougoslave comprend toutes les portes d'entrée du commerce de l'Europe centrale; et tous les rails réunissant l'Allemagne à Constantinople le traversent... » La solution de la question yougoslave dans le sens défavorable à l'Autriche toucherait donc les intérêts vitaux de l'empire allemand, et rendrait, en tout cas, impossible la réalisation de la grande idée de la « Mitteleuropa » économique, qui constitue le grand but de guerre allemand d.

Jusqu'à présent, c'était l'Autriche seule qui se préoccupait de la question yougoslave. La situation doit être véritablement bien grave en Autriche pour qu'on appelle au secours les gens de Berlin pour sauver Vienne, car il n'y a pas le moindre doute que les paroles de M. Zenker n'aient été inspirées par le Ballplatz de Vienne. Il est intéressant de voir quelle importance on attribue aux Yougoslaves à Vienne et à Berlin dans la future c( Mitteleuropa » pangermanique.

Il est inutile d'ajouter des commentaires à ce document.

Il est plus qu'intéressant de citer l'opinion d'un illustre savant italien, M. Eugenio Rignano sur les conséquences de la Révolution en Russie pour les nations slaves. Nous sommes heureux d'enregistrer ses paroles parce qu'elles expliquent admirablement la vraie situation politique et démontrent que l'on comprend aussi dans les autres milieux et nos rapports avec la Russie et la répercussion formidable que la révolution russe devra avoir en Autriche. Tout

le monde comprend que les événements de Russie constituent de vraies garanties pour la victoire finale de nos aspirations.

Voici ce que dit M. E. Rignano dans le Secolo du 20 mars 1917 :

On peut prévoir quelle profonde répercussion aura, chez les Tchèques de Bohême, cette concession de la liberté et de l'indépendance complète à la Pologne — liberté et indépendance garanties par la démocratie russe, désormais son indissoluble alliée. Les Habsbourg pourront-ils trouver assez de cruautés désormais pour réussir à refréner l'irrésistible élan qui poussera ce peuple opprimé à se précipiter vers ses frères slaves — les Polonais et les Russes — vers ceux qui l'atlirez-ont non seulement par l'affinité du sang et des pensées mais encore par le merveilleux rayonnement de la liberté? Et de combien va croître, une fois le cauchemar du tsarisme dissipé, la force d'attraction déjà considérable de l'idée panslaviste qui veut l'union ou la fédération de tous les peuples slaves.

Et quelle retentissement n'aura pas alors ce mouvement irrésistible de panslavisme chez les autres nations slaves, tant de l'Autriche que de la Hongrie. Quelle digue pourront maintenant opposer la minorité allemande d'Autriche et la minorité magyare de Hongrie, à cette force centrifuge qui sera décuplée par ce fait que la grande sœur slave se présentera, cette fois réellement, comme la dispensatrice et la garante de l'indépendance et de la liberté pour toutes les nations slaves plus petites.

Nous devons être de plus en plus satisfaits en voyant comment en Angleterre l'idée de la nécessité de réorganisation de l'Europe centrale dans le sens de la libération des peuples opprimés est en marche. Voila comment s'exprime à ce sujet The Lioerpool Courrier du 14 mars dans un article très documenté et d'une admirable compréhension des questions de l'Europe Centrale :

Chez nous nous considérons volontiers l'Autriche avec une pitié « relative o comme un simple instrument du Pangermanisme. Mais nous oublions que l'Auiriche, en attaquant la Serbie, alluma le feu d'où sortit la guerre. Selon toute évidence les hommes d'état autrichiens seraient bien revenus en arrière quand ils se trouvèrent au bord du précipice mais ils étaient complètement soumis à la domination prussienne. Et maintenant, comme M. Henderson ledit fortement si l'Allemagne n'a pas conquis ses ennemis, elle a conquis ses alliés. L'Autriche- Hongrie, sauf pour l'initiative de la guerre, n'a pas été libre de ses actes, ni dans le domaine politique, ni au point de vue militaire, ni au point de vue économique. Aussi, plus la guerre durera plus son asservissement à « l'allié prédominant » sera complet, il est bien douteux qu'elle puisse jamais se libérer de son union avec la Prusse. Son sort est lié à celui de la Prusse, elle doit « accomplir son Destin ». Que sera alors ce Destin? Quatre de nos alliés, la Kussie, l'Italie, la Serbie et la Roumtyiie ont des aspirations nationales dont l'accomplissement nécessite la libération des peuples de même famille, soumis au joug de l'Autriche. Lord Beaconsfold, après que la Turquie fut amputée de diverses provinces par le traité de Berlin en 1878, disait sérieusement que la Turquie avait été «consolidée». C'est la guerre de consolidation qu'on réalise pour un corps humain, quand on a fait tomber les bras etlesjumbes etquandilne reste plus que le torse. L'Autriche sera « consolidée ». Si on accorde qu'une Pologne indépendante est un des buts de la guerre, on doit donner satisfaction aux demandes de la Roumanie qui veut une grande partie de la Bukovine, de la Transylvanie et du Banal, Le Trentin devra échoir à l'Italie. Mais tant que la Bohême ne sera pas liljérée du joug autrichien, il ne pourra pas y avoir de réelle indépendance pour la Pologne et les Slaves du Sud (Yougoslaves). Le seul moyen d'élever une barrière contre les Allemands serait de (aire une Bohême indépendante (avec la Slovaquie) et de libérer les Slaves du Sud de la tyrannie des Allemands et des Magyars. La seule réponse valable à l'idéal pangermaniste de l'Europe Centrale unie à l'Orient, sera la libération de tous les peuples slaves opprimés par les Allemands, les Magyars et les Turcs.

^EVUE BI-MENSUELLE

Deuxième année.

I" Avril 1917

Page 1