LA REVOLUTION RUSSE
Les sage3 hochent la tète : — On ne change pas de chevaux au milieu du gué, dit le proverbe. Une révolution en pleine guerre, quand l'ennemi occupe encore une partie du sol national, quelle imprudence! — Sans doute et personne ne sentait mieux le péril d'une pareille entreprise que les libéraux russes. Pour l'éviter ou toutou moins pour le retarder, ils ont poussé l'esprit de conciliation presque jusqu'à la faiblesse : dix fois, vingt fois, ils ont supplié leurs adversaires de ne pas les acculer à une rupture. Le moment était venu cependant où de plus longues hésitations eussent été criminelles.
Puisque le gouvernement se montrait décidément incapable de comprendre les volontés du pays et d'en organiser la défense, fallait il laisser plus longtemps le pouvoir aux mains d'un parti qui, visiblement, cherchait à négocier avec l'Allemagne, et d'un Tsar qui se refusait à apercevoir ses manœuvres scélérates. A certaines heures, l'audace est la meilleure des sagesses. Reprochera-t-on à Danton d'avoir, le 10 août 1792, arraché la royauté à Louis XVI et à Marie-Antoinette qui préparaient la victoire des Autrichiens? L'insurrection populaire n'a t-elle pas été le prélude et la condition des victoires de la République française? Et, si l'on demande la contre épreuve, n'eût-il pas mieux vallu, au mois d'août 1870, après les premières défaite en Alsace et en Lorraine, que le Corps législatif ne se fût pas contenté d'un changement de ministère, mais se fût emparé de la direction suprême? Plus hardi, moins attaché aux formes légales, il nous eût peut-être évité Sedan. Qui oserait affirmer que, si les modérés ne l'eussent pas emporté au 31 octobre 1870, le siège de Paris n'aurait pas pris une autre tournure. On m'accordera du moins que le départ de Trochu n'aurait pas été une bien terrible catastrophe.
Il n'y pas de règles absolues, sinon celles que dicte le sens commun. Laisser aux affaires, dans des circonstances lussi graves, des hommes qui ont donné des preuves Spétées et flagrantes de leur nullité ou de leur mauvaise ji, aurait été une insigne folie. Je ne dirai pas qu'ils nous . induisaient à un désastre, parce que je suis convaincu que, juoi qu'il arrive, l'écrasement de l'Allemagne est fatal ; ils luraient du moins retardé la victoire qui, sans les fautes commises, serait déjà acquise.
Du moment où il a été établi que le Tsar refusait de se iébarasser des conseillers misérables qui s'étaient emparés le son esprit, la question se posait : qui doit disparaître? — I souverain ou le pays?
Nous connaissons encore trop mal les faits pour prononcer un jugement définitif sur les hommes et sur le détail des événements. Nous ne voudrions pas ici paraître frapper les vaincus et nous n'oublions pas que Nicolas II a été jusqu'à la dernière heure l'allié fidèle de la France. Nous désirons que l'histoire ne lui soit pas trop sévère et nous sommes convaincus qu'elle lui tiendra compte de la droiture de ses intentions et de ses instincts naturellement généreux. Elle dira du moins que, placé par le destin à un poste qui lui imposait des devoirs accablants, il a succombé à sa tâche. Pour traverser victorieusement la crise actuelle, il lui eût fallu une âme héroïque et une intelligence complètement affranchie. C'est la fatalité et la condamnation des autocraties qu'elles exigent chez ceux qui les exercent des vertus ou des talents surhumains. Nicolas n'était qu'un homme qui, autant qu'il nous est permis d'en juger, ne manquait pas de bonne volonté et cherchait sérieusement de quel côté était son devoir. Il lui a manqué la foi et le sens de l'avenir. Il a cru possible de faire face aux difficultés inouies d'une crise sans précédent en demeurant fidèle aux vieilles méthodes. Il a perdu ainsi une incomparable occasion de rallier autour de lui les niasses de la nation et de renouer pour des siècles l'alliance de la Russie et des Romanof. Il a été le jouet des hommes et des événements, au lieu d'en être le directeur. La postérité sera peutêtre moins dure pour lui que les contemporains ; mais, quelle que soit notre volonté de justice et de pitié, comment oublierions-nous les désastres sans nom qu'a déchaînés sa faiblesse!
En 1914, la Russie ne pensait pas à la guerre et ne la désirait pas; la preuve la plus manifeste, c'est qu'elle n'y était nullement préparée. Ni au point de vue économique, ni au point de vue militaire, rien n'avait été prévu pour un conflit avec l'Allemagne. Pendant les négociations de juillet 1914, elle est allée jusqu'à l'extrémité des concessions possibles. Comme son peuple entier, le Tsar était profondément pacifique et il l'a démontré par de multiples témoi- • gnages. — Guillaume lia repoussé insolemment ses propositions les plus raisonnables, refusé même de soumettre le différend au tribunal de la Haye, lui a brutalement asséné un ultimatum et a déclaré la guerre sans même attendre sa réponse. C'est que le Kaiser s'exagérait la faiblesse de ses , adversaires et il jugeait le moment opportun pour écrase. i en quelques mois les résistances que rencontrait encoi t. l'Allemagne et pour établir définitivement sur l'Euroik vaincue sa domination absolue. ^
La question qui s'est posée en 1914 était simple : le monde accepterait-il le joug germanique? On ne se bat
ncluellement, ni pour la Serbie, ni pour l'Alsace-Lorraine, ni pour la possession de Constaminople; l'objet du conflit o-Jt plus général et plus haut : c'est la liberté du monde qui est en jeu.
Le sens profond du combat fut aussitôt compris par la nation russe entière, plus rapidement et plus complètement peut-être que par les autres nations, parce qu'elle était en i-ontact plus immédiat avec l'Allemagne et qu'elle en subissait plus lourdement la domination. L'Allemand était partout (m Hussie ; il était maître du commerce, gouvernait la bHoque et l'industrie, imposait ses méthodes et ses opinions aux universités, pénétrait la bureaucratie de son esprit. jJepuis 1815 et la Sainte alliance, ou plus exactement depuis Paul I»-' (1796-1801), elle avait asservi la Russie à ses plans, en en faisant la forteresse des idées conservatrices et réactionnaires. C'est de Berlin que la cour de Pétrograd recevait ses inspirations, et de Berlin lui arrivaient aux heures de doute et de danger les conseils de résistance et les secours qui relevaient son courage. Si la révolution de 1905 n'a pas abouti, les Russes savent que Guillaume II a été alors le principal appui des forces rétrogrades. Pour s'afïranchir, pour s'éveiller à une vie nouvelle, il leur fallait briser les chaînesdans lesquelles les Hohenzollern les avaient ligottés. .\ussi, dès les premiers jours, la guerre leur apparut comme une guerre de libération personnelle et de renaissance nationale; tous les partis se rassemblèrent autour du représentant oÉRciel de l'Empire, le Tsar. On a sou vent comparé la guerre de 1914 à celle de 1812, mais la comparaison n'est qu'à moitié exacte. En 1812, la nation s'était soulevée contre la folle entreprise d'un envahisseur qui ne pouvait îivoir ni l'espoir ni le désir d'entraver son développement 1 aturel ; elle ne s'est jamais sentie sérieusement menacée, l'ne fois le sol national libéré, elle se serait volontiers arrêtée sur la frontière, elle n'éprouvait aucune haine contre la France dont ne la séparaient ni rancunes séculaires, ni opposition d'intérêts, ni différences de tempérament. En 1914, la masse s'est dressée unanime dans une croisade contre l'ennemi qui, non content de s'opposer à ses ambitions les pl.us légitimes et les plus anciennes, lui contestait le droit de régler ses propres affaires et, tenace, insidieux, envahissant, méthodique, l'enserrait, l'enveloppait de mille liens invisibles, l'anémiait et l'étouffait.
Quelle désolation que le Tsar n'ait pas compris à ce moment la gravité de l'heure et les devoirs qu'elle lui imposait ! Le destin lui offrait une incomparable occasion de conquérir une gloire immortelle, — et si facile! Ses débuts avaient été lamentables : la guerre du Japon, la fatale journée du 9 janvier 1905, où il avait ordonné le massacre des ouvriers qui, confiants, venaient lui présenter leurs griefs et leurs désirs. — L'abîme qu'ilavaitcreuséentreson peuple et lui, brusquement, par une sorte de miracle, se comblait. Un enthousiasme universel effaçait le passé, entraînait les âmes dans un même élan de réconciliation et de joie : les Cadets, c'est-à-dire les représentants de la bourgeoisie constitutionelle et démocrate, les travaillistes qui .sont les porte- paroles des paysans, les socialistes oubliaient leurs rancunes et ajournaient leurs revendications. L'apôtre de l'anarchisme, Pierre Krapotkine, tendait la main à son vieil adversaire Plechanof, le chef des socialistes démocrates. Les ennemis implacables de la dynastie, les chefs
du mouvement terroriste, les prisonniers de la forteresse de Schlusselbourg, Lazaref, Lopatine, Bourzef. qui avait dénoncé les procèdes odieux de la police secrète russe et Azef, son criminel agent, Gorki, Alexinski, en un mot tous les hommes qui, depuis de longues années, par leur courage, par leurs sacrifices, par leurs soulïi'ances, avaient prouvé leur dévouement indomptable à la cause de la révolution, prêchaient l'union autour du drapeau contre l'ennemi. Les ouvriers qui, la veille de la déclaration de guerre, étaient en grève, reprenaient le travail.
Une seule pensée animait le pays. Un seul cri sortait de toutes les bouches : la guerre sans merci, la guérie jusqu'à l'alïranchissement. Le 1''^ août 1914 était salué par tous comoie une date comparable, supériture môme à celle du 18 février 1861. quand l'Empereur Alexandre II avait aboli le servage. Dès la première heure, la Douma, sans distinction de parti, s'était ralliée autour du même programme d'union sacrée : ajournons les querelles, l'ennemi compte sur nos divisions intestines, déjouons ses calculs. Le mot d'ordre venu d'en haut était accepté par tous avec une docilité presque miraculeuse ; nous n'avons plus qu'un adversaire, et cet adversaire, ce n'est ni le despotisme ni la bureaucratie, mais l'Allemagne; dans le monde affranchi, il n'est pas possible que la Russie ne reçoive pas à son tour la récompense de sa patience et de son dévouement.
C'est un des éternels étonnements de l'histoire : combien rares sont les princes qui répondent à ces élans populaires ! Que pauvre et misérable nous apparaît l'âme des chefs ! Comment, placés si haut, leur horizon peut-il être si borné! Le mouvement de la nation russe dans l'été de 1914 rappelle par plus d'un trait l'explosion royaliste qui, au moment des élections de 1789, jeta la France aux genoux de son roi. Cette ardente déclaration d'amour qui montait vers lui, Nicolas II, comme jadis Louis XVI, ne l'entendit pas. Il demeura morose, sombre, timide, soupçonneux, atone. La bureaucratie russe ne mérite peut-être pas toutes les accusations qu'on lance d'habitude contre elle, et on lui fait injure en l'enveloppant tout entière dans la même condamnation sans nuance. Les hommes ne sont pas rares dans ses rangs qui joignent à de très sérieuses connaissances une incontestable probité et un sincère souci du bien public. Qu'elle ait en elle-même une confiance un peu excessive, qu'elle se défende avec une jalousie ombrageuse des inspirations qui lui arrivent du dehors et qu'elle se rétracte contre la pénétration des laïques, ce ne sont après tout que des pèches véniels, communs à toutes les corporations et qui ne sont pas quelquefois sans avantages; trop de gens s'imaginent qu'il suffit de ne jamais avoir exercé un métier pour y exceller, et l'administration professionnelle est souvent une garantie contre l'incompétence brouillonne et outrecuidante. Malheureusement, en Russie, dans l'absence d'une surveillance continu de l'opinion publique, avec une presse soumise à une censure rigoureuse, l'avancement est presque uniquement déterminé par le caprice des chefs et l'influence prépondérante revient presque exclusivement aux éléments les plus réactionnaires, les plus médiocres et souvent les moins purs.
Dés le début des hostilités, il fut évident que les méthodes habituelles ne suËQsaient pas à triompher des difficultés inou'ies créées par une situation sans exemple. L'ancien
système qui déjà fonctionnait mal dans les circonstances ordinaires et ne donnait qu'un assez pauvre rendement, craqua sous la tourmente; la machine politique, dont on exigeait Iror, menaça de s'arrêter. Aussitôt, d'un bout à l'auire du pays, toutes les forces sociales, avec un admirable dévouement, accoururent à la rescousse et, chez un peuple que l'on nous dépeint comme anarchique d'instinct, s'organisèrent méthodiquement. L'union des assemblées provinciales (les zemstvos), l'union des municipalités, l'association des industriels multiplièrent les ambulances, assurèrent le service de santé, subvinrent aux besoins des familles des mobilisés, fondèrent des fabriques, relevèrent l'industrie que la rupture des relations avec l'Allemagne laissait en plein désarroi, développèrent dans des proportions énormes la production des munitions. Surtout elles soutinrent l'esprit public et encouragèrent l'initiative individuelle. Ce fut une heure de joie et d'enivrement. Le peuple tout entier était à l'œuvre et rivalisait avec l'armée. Après les échecs du début, dont avaient été en partie responsables quelques généraux qui, comme Rennenkampf, ne désiraient peut être pas très vivement l'écrasement de l'Allemagne, les nouvelles du froni étaient bonnes. Les attaques sur Varsovie étaient repoussées ; les armées autrichiennps étaient écrasées, la Galicie orientale, conquise; Gracovie, menacée.
Ce merveilleux élan fut bi'isé net par les manœuvres de la réaction. Le président du conseil, Goremykine, très vieux, ankylosé dans ses habitudes, ne comprenait rien à l'incomparable spectacle qui se déroulait devant ses yeux ; il était ahuri de ce frémissement d'un peuple qui germait avec la prodigieuse rapidité d'un printemps moscovite. Ses collaborateurs, troublés dans leur quiétude, menacés dans leurs intérêts, exploitaient ses terreurs. A la tin des hostilités, comment l'administration reprendrait-elle la direciion qu'elle aurait abandonnée au moment où l'avenir du pays était en jeu ? Comment refuserait on aux citoyens' qui auraient prouvé en même temps leur dévouement et leur compétence, les libertés qu'ils réclamaient? Les Allogènes et les Juifs qui versaient sans compter leur sang et leur or, serait-il possible de les renvoyer dans leur ghetto et, si on abolissait les restrictions dont ils souffraient, qu'elle source serait tarie de bénéfices louches et de trafics profitables! Que deviendraient les pots de vin et les combinaisons lucratives avec les banques ou les grandes compagnies dans un régime de publiciié où la bureaucratie ne serait plus que l'exécutrice des désirs de la nation et non sa directrice?
L'Allemagne conservait à la Cour et dans le Gouvernement des sympathies redoutables; ses agents, dont plusieurs ocoupaient des situations importantes, travaillaient l'esprit du Tsar: quelle aberration de marcher la main dans la main avec les Etals (.angrenés par l'esprit de dé.sordre et d'indiscipline, la France et l'Angleterre? N'était-ce pas de là qu'i.rnvaif-nt les doctrim s subversives? Etait-ce à un Empereur autocinte de se faire le c miilice d'un Sembat ou dun Lloyd Georges? A une époque où les ti6nes étaient menacés, les souverains avaient le devoir de s'unir pour défendre les principes d'ordre et de soumission. Guillaume II n'était-il pas. le représentent naturel de 1» monarchie légitime, et l'Allemagne, la barrière la plus
solide contre la démocratie? En pleine guerre, les journaux d'extrême droite insultaient l'Angleterre avec une telle insolence que Sir G. Buchanan était obligé de réclamer satisfaction et ne l'obtenait pas sans peine. Plusieurs ministres encourageaient cette campagne odieuse de la presse noire, assistaient aux réunions des partis les plus compromis par leur passion rétrograde et leurs sympathies germaniques ; ils avaient trouvé un complice dans le ministre même de la guerre, le général Soukhomlinof qui arrêtait la production des munitions, paralysait l'initiative des comités et ne savait ni prévoir ni empêcher la ruée de Mackensen.
Les renseignements que nous possédons sur cette période sont trop incomplets et trop peu sûrs pour que nous essayions de répartir les responsabilités individuelles. Le résultat de ce lent et sourd travail de trahison ne fut malheureusement que trop rapide et trop clair. Au mois de mars 1915, les Russes étaient battus sur le San; ce fut le début de la désastreuse retraite qui se continua pendant tout l'été. Lvov était évacué (21 juin) et la Galicie, abandonnée. Varsovie était occupée par les Allemands, (5 août) coup sur coup tombaient Novo-Georgievsk, Bre!-t-Litovski, Kovno et Grodno, et leur chute ne s'explique pas uniquement par la supériorité de l'artillerie ennemie. Non seulement les Russes avaient perdu toutes leurs conquêtes, mais la Pologne et la Lithuanie étaient aux mains de l'envahisseur, Pétrograd était menacé, les Allemands avaient ramassé des prisonniers par centaines de mille. L'armée russe, sans munitions, sans fusils, avait semé de ses cadavres cet immense calvaire; elle était hors de combat, anéantie. La retraite avait été admirablement conduite et avait mis une fois de plus en pleine lumière les incomparables qualités des soldats russes et le talent de leurs officiers. Mais elle avait été accompagnée d'incidents déplorables, de dévastations inutiles qui rejetaient dans l'intérieur de la Russie des milliers de fugitifs et accroissaient le désordre universel. Ignorance, incurie, trahison, la vieille bureaucratie réactionnaire avait donné sa mesure. Elle avait le droit de se réjouir : elle avait bien mérité de l'Allemagne qu'elle sauvait d'un rapide désastre.
En face du péril suprême, le peuple ne faiblit pas ; son enthousiasme s'exalta par la souffrance et son ardei. reveilla une heure la conscience somnolente du Ts Quelques chefs militaires réus>irent à lui faire conipren. iule dnnger que créait à la fois pour l'État et pour ladynasin'. la politique de ses conseillers., Soukhomlinof fut relevé •!■ ses fonctions, en attendant d'être traduit devant un con.s. il de guerre, et rem[)lacé pyr le général Pulivanof qui soiilin loyalement les zt'mstvos et les municipalités. L'entente parut un moment rétablie entre le sonver.iin et ses sujr^ts.
Au mois de sei tenibre 1H15, àlouve' ture des conférences techniques rassemblées pour hâter et réorganiser l'œuvre de la déleiise nationale, la reconciliation lut scellée par la visite du 'l'sai à la Douma : « Les corps législatifs que j'ai appelés p! es de moi, leur dit-il, m'ont donné fermement, sans hésitation, la seule réponse qui soit digne de la Russie^ la réponse que j'afenJais: nous poursuivrons la
guerre jusqu'à la victoire complète ». Le 8 septembre, au moment où il assumait le commandement direct de l'armée, il traduisait sa pensée par une de ces formules qui excluent jusqu'à la possibilité d'un retour en arrière : « Nous remplirons jusqu'au bout notre devoir suprême, nous défendrons à outrance la patrie, nous ne déshonorerons pas le pays russe ». — Le pays russe lui répondit par la bouche de M. Rodzianko, le président de la Douma : (( Serré en un bloc invincible autour du souverain, le pays est prêt à des sacrifices illimités pour briser à jamais les chaînes allemandes ».
Quoi qu'il arrive, la Douma a le droit de regarder le passé sans remords et d'attendre sans inquiétude le jugement de l'histoire. Elle a rempli tout son devoir. On éprouve quelque étonnement et une involontaire admiration à voir, dans un pays qui vient à peine de naître à la vie parlementaire, les députés s'élever d'emblée, presque sans réflexion, à une semblable hauteur morale. Leurs adversaires, par médiocrité d'âme, par cupidité, par imbécillité, ont précipité le pays dans un abîme de maux ; les représentants du peuple sentent à chaque pas un piège, flairent un forban qui les guette à chaque détour de la route : non seulement leur courage ne faiblit pas dans l'épreuve, mais leur pensée s'absorbe dans la préoccupation exclusive de l'intérêt de la patrie. 11 est leur unique souci, si fort qu'ils ne songent ni à leurs légitimes rancunes, ni même à leur programme politique. Certes, il eût été naturel — et personne n'eût pensé à le leur reprocher, — qu'ils eussent voulu profiter des circonstances pour étendre leurs attributions en réclamant un cabinet parlementaire, ou qu'ils eussent voulu au moins tirer vengeance des criminels de bas étage, qui avaient sur la conscience des forfaits si odieux et dont ils savaient que, même alors, ils n'abandonnaient pas leurs desseins. Ils n'eurent qu'une pensée, ne pas compromettre l'unité du pays et ne pas détourner son attention de la guerre. Ils ne sommèrent pas l'Empereur de leur remettre le pouvoir; ils demandèrent simplement qu'il appelât aux afïaires des hommes qui se consacreraient entièrement et de plein cœur à la défense du sol natal. Ils ne s'élevèrent même pas contre le choix, pour succéder à Goremykine, de Stilrmer, suspect par son passé, inquiétant par ses relations, mais dont ils espéraient qu'il ne demeu rerait pas sourd à l'appel du pays et qu'il ne se refuserait pas à comprendre les nécessités impérieuses de l'heure. J'ai entendu, il y a quelques mois, la plainte tragique de quelques-uns des membres de la gauche elj'ai vu l'angoisse que leur avait coûtée le sacrifice qu'ils avaient cru devoir à l'union sacrée. Peut-être péchèrent-ils alors par excès de modération. Avec certains adversaires, il est vain de faire appel à la générosité; ils ne la comprennent pas. A tout prix, la Douma voulait éviter une rupture avec le pouvoir et elle reculait devant le spectre d'une guerre civile possible. Qui donc aurait le cœur de le lui reprocher ?
On put croire d'abord que son abnégation recevrait sa récompense. Grèce à la docilité merveilleuse du pays, l'armée fut rapidement réorganisée, de nouveaux millions d'hommes furent levés, équipés, armés, encadrés ; les unions et les sociétés privées s'étaient remises à l'œuvre, les munitions abondaient. Au printemps de 1916, le général Broussilov, à la stupéfaction de l'Allemagne qui croyait la
Russie hors combat, reprit l'offensive. En quelques semaines, les armées autrichiennes furent bousculées et rejetées en pleine déroute. Des milliers et des milliers de prisonniers défilaient sur les routes, la Bukovine était conquise. La Galicie et la Hongrie étaient ouvertes et les renforts que l'état-major austro-hongrois appelait en toute hâte du front italien, étaient visiblement hors d'état d'arrêter la marche triomphante des vainqueurs. Avec quelle joie frémissante nous ouvrions alors le journal, et quel radieux horizon s'ouvrait à nos pensées. — Et, brusquement, le silence: Broussilov arrêté au moment décisif, puis le retour des Austro-allemands, l'écrasement des Roumains. — Que s'était-il passé? Un ordre formel du ministère avait-il ordonné à Broussilov de suspendre des opérations dont on craignait le succès trop complet? Ou bien l'administration avait-elle suspendu l'envoi des muniiions et volontairement désorganisé le service de ravitaillement? Ici encore le détail des faits nous échappe. Une chose du moins surnage au milieu de l'obscurité. — Une seconde fois, l'Austro-Allemagne était sauvée d'un désastre irréparable et imminent! — Par qui? — Par la réaction et par la volonté de la Cour. Les influences germaniques avaient repris le dessus dans les hautes sphères, favorisées probablement par la jalousie qu'ont toujours ressentie les despotes pour les hommes qui les servent trop bien. La reconnaissance n'est pas une des vertus cardinales de Nicolas 1 1 ; il s'était facilement consolé de la mort de de Stolypine qui avait restauré son autorité; il avait saisi la première occasion propice pour se débarrasser de Rouski, de Radko Dmitriev et du grand duc Nicolas Nicolaïevitch, à qui il reprochait moins l'abandon de la Pologne que ses premiers succès et sa réelle popularité. Étrange état d'esprit que celui d'un souverain dont nous restons convaincus qu'il désirait sincèrement la victoire, et qui n'avait de sympathie que pour les généraux battus ! De plus en plus d'ailleurs, il subissait l'influence de l'Impé ratrice et de quelques intrigants groupés autour d'un aventurier de bas étage dont le caprice maladif d'Alexandra Fédorovna avait fait depuis plusieurs années le principal personnage de l'Empire.
Les grandes catastrophes ont pour résultat de multiplier les cas de folie, individuels ou collectifs; elles achèvent de détraquer les cerveaux faibles et surexcitent les idées mystiques. La guerre est elle môme un phénomène si contraire à la raison, en particulier dans nos sociétés de grande industrie et de production intense, qu'elle nous prédispose à douter des principes qui paraissent le mieux établis et à accepter les fantaisies les plus baroques. Emporté dans un sabat infernal, nous perdons la foi dans notre libre arbitre et nous nous abandonnons aux forces ténébreuses qui s'amusent des épouvantes de la pauvre humanité. Comme les sauvages fétichistes, nous essayons de les fléchir et nous leur demandons de nous dicter directement leurs ordres. De là le pullulement des prophètes, des voyeurs, des devins, que l'on constate chaque fois que l'ordre normal des choses est brusquement troublé. La guerre de 1812 avait produit en Russie un fourmillement de thaumaturges et d'hallucinés, et Alexandre l^' avait souvent cherché près d'eux un soulagement aux remords obscurs qui le tourmentaient; tout le monde connaît l'influence que M™" de Krûdener avait un moment conquise sur lui, et Tolstoï, dans son
roman La guerre et la paix, nous a tracé un tableau singulièrement vivant du désordre des imaginations à cette époque et de l'action des sectes secrètes.
Depuis quelques années, les « forces ténébreuses » avaient trouvé dans les hautes sphères de la société russe et ensuite à la Cour un représentant dans Raspoutine. Ce misérable moujik, d'instruction nulle, de mœurs déplorables, dont la réputation était détestable, exerçait sur la plupart de ceux qui l'approchaient une action magnétique irrésistible. L'impératrice Alexandre Fédorovna avait les nerfs malades et la tête peu solide; sa raison avait été profondément ébranlée par les terribles événements de 1905, et l'état de son fils que l'on disait atteint dans les sources mêmes de la vie, avait contribué à affoler son esprit. Demeurée, semble-t-il, très allemande, la rupture de 1914 lui causait une très vive tristesse et elle cherchait dans les pratiques les plus folles le moyen d'échapper au cauchemar qui la tourmentait. Nicolas II a toujours éprouvé un amour aveugle pour sa femme et il se défendait mal contre ses insinuations.
Comme beaucoup de Russes, il est très attaché aux formules et aux rites de la religion, et chez lui le sentiment étouffe facilement le sens commun. A-t-il véritablement vu dans les billevesées de Raspoutine l'expression delà volonté divine? Comment son honnêteté native ne s'estelle pas révoltée en face de cet érotomane qui aurait cent fois mérité d'être interné dans un hôpital de déséquilibrés? Peut-être Raspoutine, qui, comme tant de charlatans de son espèce, ne manquait pas de finesse, est-il devenu pour lui comme l'incarnation de l'esprit russe. Nicolas II a conservé un pieux respect pour la mémoire de son père Alexandre III qui, lui même, avait été pénétré de la doctrine des slavophiles de la fin du x!x« siècle, de Katkov et de ses élèves. D'après ces illuminés, qui avaient défiguré jusqu'à la caricature les opinions des fondateurs de l'école, le moujik est une sorte d'élu dont l'ignorance candide conserve la grâce divine et qui est destine à rendre au monde l'Évangile dans sa pureté primordiale. 11 n'est pas difficile de retrouver dans Tolstoï des traces de cette croyance, qui n'est, après tout, que la doctrine de Jean-Jacques Rousseau, rétrécie dans un esprit de grossier nationalisme et appliquée à la Russie. Singulière ironie de l'histoire : les défenseurs les plus fougueux de l'Orthodoxie en arrivant à remettre les destinées de l'empire à un prophète de carrefour, à un escroc, qui était peut être' soudoyé par l'Allemagne, et qui, dans tous les cas, travaillait pour elle.
Les réactionnaires et les bureaucrates d'ancien régime, qui tremblaient que la Douma ne troublât leurs dilapidations, se groupaient-autour de Raspoutine et se servaient de lui pour .accomplir leurs criminels desseins. Chambré par eux, le Tsar, sourd aux avertissements qui lui arri valent de tous les côtés, indifférent aux appels des hommes dont il aurait dû le mieux connaître le dévouement, comme le grand-duc Nicolas Mikhaïlovitch, s'enlisait chaque jour dans ce marais nauséabond d'intrigues et s'abandonnait aux plus lamentables conseils. Il gardait au fond de l'âme la ferme volonté de rester fidèle à l'Alliance et de ne pas manquez à ses promesses solennelles; tant qu'on n'apportera pas de preuves formelles de sa trahison, je resterai coDvainca qu'il demeurait résolu à poursuivre jusqu'au
bout la lutte contre l'Allemagne. Il ne se rendait pas compte que sa politique déplorable, en ruinant peu à peu les forces du pays, devait rapidement l'acculer à une paix déshonorante, et qu'il travaillait pour Guillaume II. En face du danger imminent, la Douma dans un effort suprême, essaya de l'arracher à son aveuglement.
Il venait d'appeler au ministère de l'intérieur M. Frotopopof qui faisait partie auparavant du bloc libéral, mais qui n'avait pas hésité à rompre avec ses amis pour obtenir l'honneur douteux de collaborer avec Sturmer (octobre 1916). Quelles raisons l'avaient déterminé à cette apostasie ? On prétend que, grand producteur de seigle, il avait un intérêt direct à rétablir des relations amicales avec [l'Allemagne qui lui achetait ses récoltes. — Peut-être fut-il pousse aussi par un sentiment de rancune contre ses anciens alliés qui ne rendaient pas suffisamment justice à son mérite, ou bien trouva-t-il trop long lestage auquel son rôle d'opposant condamnait son ambition qui était sans limites. Depuis longtemps ses allures bizarres et son absence d'équilibre le rendaient suspect. Il s'adonnait au spiritisme, avait des visions, s'entretenait avec la Vierge. Etait-ce un simple charlatan qui guettait la succession de Raspoutine et exploitait la puérilité superstitieuse de l'Impératrice? — Un malade dont la guerre avait définitivement troublé la raison ? — Chez ces névrosés, où commence la simulation? — Quelle part faire à l'imposture et à la sincérité? — Ne se trompent-ils pas le plus souvent eux-mêmes avant de tromper les autrts et ne sont-ils pas d'abord leur propres dupes ? Un point du moins est évident. Sa défection et l'opprobre qui le frappait justement, devait le condamner à une sorte de désespoir qui anéantissait le peu de raison qu'il avait conservée. Il s'était mis lui-même hors de la société des honnêtes gens. Il était au ban de la Russie; il en ressentait une rancune furibonde et, pour se relever de son infamie, il était prêt à ne pas reculer devant les moyens les plus odieux. Sa vanité était excessive; il se jugea assez fort pour dompter la révolution et courber l'Empire sous sa loi. Il se jugea appelé à reprendre le rôle de Stolypine, dont il n'avait ni l'expérience, ni l'énergie, ni les ressources; il crut qu'il suffisait pour les remplacer d'une audace sans scrupules et d'un cynisme insolent.
Pour réaliser ses desseins, la paix avec l'Allemagne était la condition nécessaire. De retour de son voyage en Occident, où il avait multiplié les discours belliqueux, avant de rentrer à Pétrograd, il eut une entrevue avec un agent secret de Guillaume et les journaux les plus sérieux et les mieux infor.Tfiés commencèrent à parler d'une réconciliation prochaine des Roraanof avec les Hohenzollern. Les explications embarrassées et contradictoires de Protopopov augmentèrent l'anxiété -universelle. Les nouvelles des armées étaient inquiétantes, des bruits sinistres couraient, sir G. Buchanan ne réussissait plus à pénétrer jusqu'au Tsar; à l'étranger, certains agents officiels. du gouvernement étaient en relations permanentes avec les émissaires du kaiser. - ■
Le 14-novembre, la Douma, que 1 on .venait enfinde convoquer après une longue interruption, dénonça le péril. Milioukûf, ie chef des Cadets (ks constitutionnels démocrates), dans un discours fulminant, signala les fautes coni-
mises, flétrit la bande de concussionnaires et d'apostats qui méditait d'assassiner la patrie, et, dans une apostrophe véhémente, qui rappelle celle que Vergniaud à la Législative lança contre Marie-Antoinette et ses agents autrichiens, menaça de la vindicte publique les forces secrètes qui, sous la protection d'Alexandra Fédorovna, se préparaient à frapper le peuple russe d'un coup de poignard dans le dos. Le lendemain de cette tragique séance, les ministres de la (îueri'e et de la Marine venaient publiquement lui serrer la main et le remercier de son courage.
La lutte décisive était engagée. Certes, même alors, la majorité de la Douma ne désirait pas la révolution et elle ne réclamait aucune liberté nouvelle. Elle entendait simplement donner au Tsar un avertissement suprême : elle essayait de lui ouvrir les yeux : puisqu'il voulait la victoire, pourquoi n'appelait il autour de lui que les hommes qui ne la désiraient pas ou qui, dans l'hypothèse la plus bienveillante, la rendaient impossible? — On put espérer un moment que le Tsar avait compris l'appel de l'assemblée et il fit un effort pour s'affranchir des lamentables influences qu'il avait jusque là docilement acceptées. A la suite des attaques de Milioukof, Frotopopof avait demandé son arrestation. Le Conseil des Ministres refusa de le suivre jusque-là et Stûrmer fut invité à aller rétablir sa santé au Caucase.
Il fut remplacé à la présidence par Trépof (22 novembre). La concession était médiocre. Trépof se rattachait à l'extrême droite et il s'était toujours signalé pour ses sentiments réactionnaires. Du moins, passait-il par un administrateur expérimenté et on le disait convaincu de la nécessité de rompre avec les vieilles habitudes bureaucratiques. On savait aussi qu'il n'aimait pas l'Allemagne et il prononça un discours vigoureux où il annonça son intention de poursuivre la lutte sans faiblesse jusqu'à la victoire complète. L'assemblée, — et rien ne montre mieux combien était sincère et profond son désir d'éviter une rupture avec la Cour, — l'accueillit avec une sympathie visible. Elle voulait seulement être sure que, derrière lui, les influences étrangères ne continueraient pas leur travail pernicieux. Elle demanda., comme gage de la loyauté du souverain, le départ de Frotopopov, dont la présence était un objet de scandale Lt une menace constante.
L'événement montra vile combien la prudencedel'Assemblée était justifiée par les faits. Après une minute d'hésitation, le Tsar était retombé sous la domination de ses conseillers ordinaires et la puissance de Protopopof et de ses complices, Raspputine, Piltérim, le métropolite de Petrograd, et tous les représentants de la germanophilie, s'étalait plus insolente que jamais. L'opinion publique était exaspérée. Laisserait-on la voie libre à une poignée de maniaques et de bandits'? — Tout plutôt que de se résigner à la ruine de la patrie. Les esprits étaient arrivés peu à peu à cet état de suprême tension qui accepte comme un soulagement les solutions les plus extrêmes. — Le 31 décembre, Raspoutine était assassiné et sa mort était saluée avec une joie frénétique par la population entière qui apercevait enfin une lueur d'espoir au milieu des ténèbres dans lesquelles on se débattait depuis tant de mois. Les « forces ténébreuses » étaient vaincues; écarté, le mauvais génie qui avait envoûté la Cour. Le démon dont le Tsar était possédé disparu, il reviendrait à ses sentiments naturels, entendrait
l'appel de son peuple, le conduirait à la victoire. Après plus de deux ans, la Russie serait enfin libre de déployer ses forces, et de reprendre le combat sans avoir aux poignets les menottes que tenaient les émissaires du kaiser.
Illusion d'une heure que l'événement dissipa vite. Raspoutine avait eu des successeurs et Protopopof était plus que jamais le maître de la situation. Le 9 janvier, Trépof, qui refusait de se faire le servile instrument de ses desseins scélérats, était brusquement remplacé à la présidence du conseil par un certain prince Nicolas Golitzine, que personne ne connaissait, qui avouait lui-même qu'il ne savait rien de la situation et qui ne pouvait avoir d'autre rôle que d'exécuter passivement les ordres de la coterie allemande. Le ministre de l'instruction publique, Ignatiev. qui avait liquidé heureusement une succession des plus difficiles et qui avait réussi jusque-là à se maintenir au milieu de tous les changements ministériels précédents, était destitué. Le ministre de la Guerre qui avait eu le courage d'approuver publiquement les déclarations de Milioukof, était frappé à son tour. Enfin, on expédiait à Londres, comme ambassadeur, le ministre des Affaires étrangères M. Sazonof, à qui la coterie réactionnnire ne pardonnait pas la loyauté de son attitude et sa fidélité aux alliances occidentales. La réunion de la Douma était ajournée et une « foui'née » déplaçait la majorité au Conseil de l'Empire qui, à la suite des représentants du pays, avait sévèrement condamné la politique du gouvernement. Stûrmer, revenu du Caucase, était appelé à un poste influent au ministère des Affaires étrangères.
Au début de l'année, la situation était ainsi des plus dangereuses. Tous les postes importants étaient occupés par les partisans de l'Allemagne, et on avait éloigné des affaires les hommes qui auraient pu s'opposer à la défection que l'on médisait. Protopopof et ses complices avaient tout préparéet,d'uneheure à l'autre, un coupd Étatétaitatiendu.
Leur plan était simple. La situation écoiiomique à Petrograd était déplorable. Malgré le très rapide développement de l'industrie dans ces dernières années, la Russie demeure encore un Etat rural et elle exportait en quantité considérable des céréales, du beurre, des œufs et autres produits agricoles. Ses exportations ont presque complètement cessé depuis la guerre et on en conclut assez volontiers qu'elle doit vivre dans une extrême abondance, puisqu'elle a pour sa consommation les divers articles qu'elle vendait au dehors. En fait, les conditions ne sont pas aussi favorables qu'on l'admet généralement. Le pwysan est très sobre et ordinaiiement il se contente d'une nourriture assez pauvre. Il a été nécessaire au contraire de donner au soldat des ration? plus fortifiantes et la consommation a ainsi brusquement augmenté dans de très notables proportions. La mobilisation a privé l'agriculture de millions de bras et, malgré l'admirable dévouement des vieillards, des femmes et des enfants, bien des travaux ont été négligés. La pénurie des engrais a diminué le rendement. A ces causes générales, d'autres étaient venues se joindre et accroissaient la disette : les réquisitions n'avaient pas toujours été très habilement conduites, les transports étaient difficiles et les wagons rares ; que'ques gouverneurs avaient interdit la vente des grains hors des limites de leur province. L'hiver de 1915-1916 avait déjà été pénible dans la capitale, les vivres très chers
et rares; en 1916-1917, les souffrances étaient ainsi 1res réelles, la viande était rare, et le chnrbon et même le pain. La détresse universelle était accrue par l'incurie ou la mauvaise volonté calculée du pouvoir.
Protopopof avait un intérêt visible à accroître la misère. — Il avait augmenté le nombre des agents de police, les avait armés de mitrailleuses, les avait solidement encadrés; il les entraînait à une journée. Dans une population surexcitée par la guerre et les privations, il suffirait de quelques agents provocateurs pour susciter une émeute. On lui laisserait prendre un certain développement pour la noyer ensuite dans le sang. Au milieu de Tagitation, la Douma serait dissoute, ses principaux chefs arrêtés, les journaux de l'opposition supprimés, les meneurs populaires, fusillés. Un régime de proscription et de terreur s'abattrait sur le pays. On profilerait alors de l'émoi du Tsar pour lui persuader que le salut de l'Kmpire et de la dynastie exigeait une paix immédiate. L'Allemagne ne lésinerait pas sur les conditions, trop heureuse d'obtenir au prix de quelques concessions apparentes un traité qui la sauverait d'un désastre irréparable. — Ces projets étaient publiquement discutés par la presse de Berlin qui se réjouissait de chaque triomphe de Protopopof et de Stûrmer et qui acclamait déjà en eux les restaurateurs de l'hégémonie germanique. La Russie encliaînéede nouveau au chardes Hohenzollern, qui oserait désormais s'opposer à leur volonté? C'en était fait à la fois de l'indépendance de l'Europe et des idées libérales et démocratiques. Une nouvelle Sainte Alliance se préparait, cent fois plus redoutable que n'avait jamais été celle de 1815.
Comme il est si souvent arrivé ces dernières années, l'Allemagne avait oublié dans ses calculs un facteur décisif. Dans ses comptes, elle avait laissé de côté le peuple russe. — Le peuple russe dans son ensemble et, non pas seulement les détnocrates, les progressistes, l'intelligence, la gauche de la Douma, mais la nation entière prête aux résolutions les plus exlréines pour ne pas subir de nouveau le joug du Xiémels. Elle avait pris au sérieux la parole du Tsar et n'i-ntendait pas » qu'on laissât déshonorer le pays russe I). Dans la Douma, les partis les plus opposés s'étaient réconciliés contre le ministère de félonie et d abdication, et les orateurs les plus f>iugueux de l'extrême droite, tels que Pouriclikiévilch, ne s'étaient pas montrés moins ardents à flétrir ses desseins que les députés du bloc progres.^iste. Malgré les nominations nouvelles, par lesquelles on avait essayé de déplacer la majorité dans le Conseil de 1 Empire,
» il refusait d'accepter le président que istûrmer et Pioto- • popof prétendaient lui imposer, et appelait à sa direction Trépof, que la loyauté de son attitude et la véhémence de ses paroles avaient rendu un moment populaire. Fait plus significatif, Vunion de la noblesfe russe, qui est le foyer le plus intense de la réaction, réclamait un changement de W système et invitait le Tsar à se rapprocher de son peuple.
La révolution du 15 mars nous apparaît ainsi non pas comme la victoire d'un parti, mais comme le soulèvement unanime d'un peuple qui, bafoué, trahi, vendu, d'un vigoureux coup d'épaule bouscule le plan d'une poignée de niais ou de forban» qui trafiquaient de son honneur et méditaient ^■de le ligotter pour le livrer à l'Allemagne.
Quand, le 13 mars, la Douma a répondu à l'oukase qui suspendait ses séances en formant un gouvernement provisoire, elle n'a pas obéi à un esprit de parti et n'a pas été inspirée par des préoccupations politiques ; elle a accompli un devoir strict et évident ou, plus exactement encore, elle a été emportée par une irrésistible révolte de l'instinct national. Pour gagner la guerre, il fallait à tout prix écarter les hommes qui faisaient ouvertement le jeu de l'étranger et qui menaient l'armée à de nouveaux désastres.
La consternation de l'Allemagne suffirait à nous prouver l'importance du succès que représente pour les Alliés la victoire de la Douma.
On a eu quelque peine à s'en rendre compte en France, et la nouvelle de la révolution russe n'a pas été saluée par l'unanime et ardente explosion de joie qu'elle méritait et que nous attendions. On nous raconte que, le 14 juillet 1789, quand la nouvelle de la prise de la Bastille arriva à Pétersbourg, elle déchaîna un enthousiasme universel. Les passants s'embrassaient dans les rues, des lai'mes d'enthousiasme inondaient les visages. Les couleurs de la liberté française flamboyaient aux chapeaux. Notre joie a été plus discrète, — plus discrète même à mon sens qu'il ne convenait. La foi démocratique s'est-elle donc si affaiblie chez nous ? Ne sommes-nous plus les fils de la Révolution ; nous, que le 10 août a sauvés de l'invasion ? Nous, qui en 1870 avons sauvé notre honneur compromis et reconquis le respect du monde, grâce au Gouvernement de la Défense nationale, nous semblons accueillir avec une sorte d'inquiétude et d'efïroi le triomphe de notre propre pensée ! La dernière barrière s'écroule, qui arrêtait la marche victorieuse de nos principes. Pour la première fois, nous avons le droit, sans arrière-pensée et sans restrictions, de nous réjouir complètement, pleinement, jusqu'au fond le plus intime de notre ôme, de l'alHiince russe, et nous ne trouvons pour saluer ce merveilleux élan d'un peuple, que des paroles diplomatiques et des gestes timides. Cette alliance, qui n'était jusqu'ici que la combinaison des politiques, elle devient la communion de deux peuples. Hier encore, les fonctionnaires de Pétrograd nous présentaient le bout de leurs gants glacés ; aujourd hui, le paysan russe nou.s tend largement ouverte sa main ennoblie par le travail, et nous n'avons p;is l'air de comprendre la différence entre ce qui fut et ce qui naît, entre le passé et l'avenir? — Etrange timidité et singulière réserve. Qu'auraient pensé nos pères de semblable attitude et ne sommes nous pas dignes d'eux?
La faute primitive et initiale de cette hésitation de l'opinion, elle revient au gouvernement. On ne dira jamais assez le mal qu'a fait la censure pendant cette guerre. Combien de siècles seront donc nécessaires pour que nos ministres se rendent compte que nous sommes en démocratie et que, puisque le peuple est souverain, ils sont tenus de lui dire la vérité. On n'a pas cessé de nous traiter comme des enfants poltrons et nerveux, à qui l'on déliite des contes de fées. Pourquoi nous a-t on systématiquement dissimulé la gravité de la crise qui, depuis plusieurs mois, ébranlait la Russie et qui, sans l'intervention du peuple, se fut dénouée, probablement à bref délai, par une véritable catastrophe!
Supprime-t-on le danger en n'en parlant pas? Serons-nous éternellement condamnés à cette politique d'autruche? Les résultais, on les voit clairement ici. Grèce à ce silence systématique et imposé, personne, en dehors de quelques initiés, ne soupçonnait la situation. Il était défendu de prononcer jusqu'au nom de Raspoutine, même quand il exerçait à la cour de Pétrograd une autorité plus que souveraine ; on ne laissait passer que les discours officiels les plus rassurants; on démentait à grand fracas les bruits de négociations séparées, alors qu'ils étaient fondés sur les renseignements les plus exacts ;onexpliquaitpar des racontars extravagants l'arrêt de Broussîlof et la retraite de Bucarest. — Dans ces conditions, comment notre peuple, brusquement éveillé de son rêve d'azur, aurait-il compris le sens et la beauté de la Révolution du 13 mars?
Il est nécessaire et il est urgent de le dire et de le répéter: la Douma et la nation s'étaient réunies sans arrière-pensée autour de Nicolas II. Elles ne lui avaient imposé aucune condition. Elles s'étaient livrées à lui avec la simplicité et la candeur d'un enfant qui se réfugie dans les bras de son père. La Russie avait senti se reserrer les liens si anciensetsi solides qui l'unissaient aux Romanof. L'alliance s'était nouée en 1613, quand l'insurrection populaire et la volonté nationale les avait appelés au trône pour restaurer la nation foulée aux pieds par l'étranger et déchirée par les troubles. Elle s'était scellée en 1812 contre l'invasion. Elle se reconstituait d'elle-même en face du péril qui menaçait le sol natal, le péril le plus grand qu'eût jamais couru l'indépendance nationale.
Le spectacle que la Russie a donné alors au monde est un des plus touchants, des plus magnifiques, des plus sublimes qu'ait jamais présentés l'histoire. Le moujik, le soldat, le citadin, l'ouvrier, le révolutionnaire, tous se dressaient autour du tsar et amnistiaient la dynastie. Des parties les plus lointaines de l'Empire montait vers le trône un sanglot de pardon et un appel : — Que de maux nous avons soufferts par toi, que d'espoirs ont été déçus. Que de promesses violées. Que de victimes sont tombées sur les roules de la Sibérie. Aujourd'hui les cris de douleur et de protestation se confondent dans une même prière de foi et d'amour : « Père, petit Père, défends-nous contre l'ennemi qui depuis des années nous pille, nous opprime, nous calomnie, nous avilit. Voilà notre vie, voilà notre argent, voilà nos fils, tout pour la délivrance par la victoire. » ■ —
Cet appel sacré, Nicolas II en a un moment compris l'empoignante grandeur. Hélas, il n'a pas eu assez de force d'àme pour se maintenir sur les hauteurs où l'avait hissé l'enthousiasme populaire. Il n'eut pas mieux demandé que d'être un simple moujik, qui fuit son devoir, sans raf finer, sans songer au lendemain, sans vaine terreur et sans calculs égoïstes. Il avait malheureusement trop de sang germain dans les veines et trop d'Allemands autour de lui. Il nous est difficile de le juger sans colère quand nous songeons aux malheurs qu'ont enliaînés sa faiblesse et ses hésitations. I! est possible que la posiérité soit moins sévère pour lui. Où il eût fallu un homme, 1 hisloiie n'a trouvé qu'un enfant. Au dernier moment, quand il aurait aperçu l'abîme béant sous ses pas, il eut essayé sans doute de se rejeter en arrière, sa loyauté se serait révoltée. —
Trop tard — ; il eût été roulé par le flot. La révolution sauve la Russie de la servitude, elle sauve le Tsar du déshonneur, elle sauve l'Europe de l'oppression tudesque.
Gloire à la Russie!
Et gloire aussi à la France. N'oublions pas en eSet qut ce sont nos idées qui triomphent, nos principes qui continuent à transformer le monde, et que c'est à notre flambeau que s'est allumé l'incendie russe. C'est dans Voltaire et dans Rousseau que Radichtchef a appris à détester le servage; les décembristes qui en 1825 ont essayé de renverser l'autocratie, avaient rapporté de France leur enthousiasme révolutionnaire. Herzen, Tchernichevski, Dobrolioubof, Pisaref et tous les précurseurs de la liberté russe étaient les disciples de Hugo, de George Sand, de Saint-Simon et de Fourier. Et, depuis, les socialistes avaient sans doute volontiers adopté les idées de Karl Marx, mais où venaient-ils retremper leur foi et reprendre de nouvelles forces, sinon en France?
La France nous apparaît ainsi toujours comme la grande émancipatrice, la vaillante semeuse qui, à pleine main, lance à la volée le grain de la liberté et de la fraternité. Qu'elle se réjouisse dans son cœur et qu'elle regarde l'avenir avec confiance. Nos morts ne sont pas tombés pour rien. Un monde nouveau s'ouvre à la vie, où la Russie libérée et la France radieuse travailleront ensemble à délivrer la terre de la soutïrance, de l'injustice et de l'oppression.
Contre nous, l'ancien régime avait formé la Sainte Alliance des despotes, union des égoïsmes et des peurs; nous formons aujourd'hui la Sainte Alliance des peuples.
Un changement aussi formidable peut il s'accomplir sans un long cortège de désordres et de troubles, et ne devonsnous pas craindre que la puissance militaire de notre alliée ne s'en trouve affaiblie ? — Personne ne le nie et nul moins que nous n'est disposé à dissimuler les périls possibles de l'avenir. Il convient seulement de les envisager de sangfroid et de ne pas s'abandonner à de vaines terreurs. Toute entreprise suppose des risques; il faut les accepter quand le devoir l'impose ou que l'enjeu vaut la partie. — On reprochait à Voltaire d'ébranler les bases de la société parce qu'il sapait les privilèges de la noblesse et de l'Église : qui donc assurerait l'ordre public si on proclamait l'égalité des citoyens? Par quoi remplacerait-on les pouvoirs que l'on abattait? — Eh quoi, répondait Voltaire, je vous débarasse de hons et de tigres et vous demandez par quoi je les remplace? La cour nous menait à un désastre imminent et conduisait son peuple à une capitulation immonde, et l'on s'étonne que nous ne nous alarmions pas de sa défaite. La Révolution crée une situation obscure, embarrassée, compliquée; c'est certain. Mais un fait est plus certain encore, c'est qu'elle nous sauve de périls immédiats et effrayants. Il ne s'agit pas ici d'éventualité lointaine ou hypothétique: à deux reprises, en 1915 et en 1916, les confidents du Tsar ont arraché à l'armée la victoire qu'elle tenait et leur incurie volontaire ou leurs complaisances infâmes ont coûté à la Russie des centaines de milliers de soldats et quelques-unes de ses plus riches provinces.-
Quelles calamités plus graves pourraient entraîner les agitations que l'on redoute? Avons-nous perdu à ce point le sens démocratique que nous nous effrayions par cela seul que le peuple, le vrai peuple est en scène? Ne sommes-nous pas les descendants des révolutionnaires de 1793? La France était-elle donc si tranquille quand Hoche sauvait l'Alsace de l'invasion de Wurmser et que Jourdan battait les Autrichiens à Fleurus? L'Angleterre n'était-elle pas en révolution quand Mazarin sollicitait son alliance pour achever de briser l'Empire de Charles-Quint et que ses soldats, alors comme aujourd'hui unis aux nôtres, gagnaient avec Turenne la bataille des Dunes? La Russie ne demandait qu'une chose à son chef, qu'il se mît à sa tête pour repousser l'ennemi ; le Tsar n'a pas su comprendre sa mission; elle l'écarté du poste pour lequel il n'était pas fait. Un homme disparaît, la nation reste, la nation unie dans une même pensée de résistance héroïque et de combat acharné jusqu'à la victoire.
Pas plus que la mer après la tempête, un peuple soulevé ne reprend du jour au lendemain son calme et son équilibre. Il vaudrait mieux sans doute que, maîtres désormais du terrain, les partis ajournassent leurs griefs et laissassent sans discussion la direction des affaires aux chefs du bloc progressiste. Est-il permis de l'espérer? — Je ne le pense pas et il est prudent de prévoir une période assez longue d'agitations. — C'est regrettable. Est-ce une raison pour nous en épouvanter? Après la sécurité singulière dans laquelle on nous avait bercés, pourquoi tout d'un coup tant de prévoyance? —
Il est certain que l'Allemagne qui, jusqu'à la dernière heure, a compté sur Sturmer et ses acolytes pour arriver à ses fins, cherchera à diviser les révolutionnaires et à provoquer des troubles. La méthode est connue et le procédé classique. Déjà, bien avant la guerre, elle avait des agents provocateurs parmi les adversaires de l'autocratie et, pendant que son gouvernement encourageait Plehve ou le Grand-Duc Serge, ses douaniers bénévolement laissaient passer les bombes des terroristes. Parmi les socialistes d'extrême gauche, tous n'ontpasencore secoué les influences germaniques et ne il sera peut-être pas impossible de soudoyer dans leurs rangs quelques doctrinaires naïfs qui essaieront d'ébranler l'esprit public. Dans son discours d'hier au Heichstag, M. de Bethmann-Holhveg a esquissé la manœuvre: il s'est réjoui de la victoire de la liberté russe, il a adressé aux socialistes ses sourires les plus alléchants! — Il n'est pas difficile de trouver des paroles aimables; il est plus malaisé d'empaumer des adversaires que l'on a trop souvent trompés! — Quels triples sots prendront au sérieux les suaves promesses du Chancelier ou les appels du Voruaerts'! — Pourquoi supposer que les Russes ne jugent pas à leur juste mesure les Scheidemann, les Sudekum et tous ces socialistes à tout faire qui ont déshonoré la blouse de l'ouvrier et revêtu la livrée des laquais de Guillaume II ?
Qui gouverne la Prusse actuelle, sinon les hobereaux de l'Elbe? Quelle réforme le chancelier a-t il osé promettre? Dans le discours même où il se félicitait de la Révolution rus.se, il ajoutait qu'il lui paraissait impossible de mettre à l'étude la réforme de la loi électorale prussienne, parce que celte réforme susciterait des polémiques trop véhémentes.
Ainsi, il n'ose même pas toucher à un régime que Bismarck déjà déclarait absurde et qui fait de la monarchie le domaine de quelques milliers de nobles et de publicistes? La victoire de l'Allemagne actuelle serait ainsi en même temps celle de la réaction féodale; la libération des corps et des âmes a pour condition absolue son écrasement. Le fait est évident et le peuple russe le comprendra. Il ne combat pas seulement pour l'honneur de son nom et l'intégrité de son territoire, mais pour sa liberté immédiate et pour son droit propre. Il tient en ses mains sa cause, la cause de ses enfants. Quelle singulière fantaisie de supposer qu'il se battra moins bien, parce qu'il lutte désormais pour luimême, pour sa terre, pour la liberté de sa personne et de son bien ! Abandonnera-t-il plus facilement son drapeau, parce que les plis de ce drapeau s'éclairent de l'aube d'un monde meilleur?
La Russie a ce bonheur, que nous n'avons pas connu, que les classes les plus diverses ont collaboré d'un même élan à la défaite de la réaction. Elle a été conduite au combat par la noblesse et la bourgeoisie dont les représentants les plus éminents n'ont cessé de combattre les abus d'une administration corrompue; elle a pour la diriger une jeunesse instruite, animée des sentiments les plus généreux, qui a souffert plus que personne du despotisme et qui a conquis par de cruelles épreuves la confiance de la démocratie. Dans les conseils provinciaux et municipaux, dans les assemblées politiques, quelque limité qu'ait été leur rôle, une génération a grandi qui, sans rien sacrifier de son idéalisme, a acquis au maniement des affaires publiques le sens de la réalité, la prudence et la patience; elle a prouvé sa msdération et sa sagesse non moins que son courage. Les Lvof, les Chingarief, les Milioukof, les Kerenski seraient-ils par hasard inférieurs aux Golitsyne, aux Soukhomlinof, aux Miasoiédof, à toute cette ignoble séquelle de capitulards et de trafiquants qui monnayaient le sang de leurs concitoyens?
Mais le peuple? La masse des paysans? — N'a-t-ellepas assez souffert du despotisme pour être prête à tout supporter plutôt que d'en accepter le retour? — Le nombre des illettrés est considérable. — L'esl-il donc plus que parmi nos paysans de 89 et n'est ce pas leurs hls qui ont défendu victorieusement le sol natal ? — On se tromped'ailleurs beaucoup sur l'état intellectuel des paysans russes qu'on se représente comme des sortes de sauvages; il en est parmi eux un nombre considérable qui ont voyagé, travaillé dans les manufactures, assisté aux réunions et aux conciliabules. Le moujik n'est peut-être pas très au courant du détail des choses, mais il connaît les points essentiels. Il sait que l'Autriche voulait écraser le petit peuple serbe et que son devoir était de le soutenir ; il sait que pour relever la croix sur Constantinople, ses pères ont donné leur sang et qu'il serait indigne d'eux s'il ménageait le sien ; il sait enfin que la tyrannie sous laquelle il haletait ne s'est maintenue si longtemps que grâce au Kaiser. A chaque pas, ne rencontrait-il pas le Niémets, l'étranger, qui l'opprimait et le dépouillait. Son ignorance même qui le condamne à la misère et dont il rougit, qui en est responsable, sinon le régime qui cherchaii son appui en Allemagne?
C'est un spectacle malheureusement Irjop fréquent en histoire que celui des souverains qui ne comprennent pas
leur mission et qui, par leur inintelligence ou leur faiblesse, ruinent leur dynastie. Infiniment plus rares sont les peuples qui, quand la patrie les appelle, n'entendent pas sa voix. C'est que la patrie, le paysan, l'ouvrier l'a faite de ses sueurs et de son sang; il la crée de nouveau chaque jour par son labeur et ses souffrances; la patrie, c'est le sol qu'ont défriché ses ancêtres, c'est elle qu'ont caressée ses yeux d'enfants et dont le souffle puissant et pur a bercé ses fils. Qu'on essaie de la lui arracher?
Regardons l'avenir sans peur et sans émoi. Ne nous épouvantons pas si quelquefois les voix s'élèvt nt et si, à certaines heures, l'horizon se trouble. La vie est dure pour les nations comme pour les hommes. Ayons confiance dans le peuple russe, il n prouvé qu'il était mûr pour la lâche qui l'attend. Jusqu'au dernier moment il a supporté un régime qui lui était odieux, parce qu'il craignait d'affaiblir la défense nationale. Quand la folie de la réaclion l'a poussé jusqu'à la pente de l'abîme, il n'a pas reculé devant la révolution, parce qu'elle était le seul moyen qu'on lui eût laissé. Sa sagesse passée nous garantit sa prudence pour demain. Aujourd'hui, un devo.r s'impose à tous, la victoire; il faut qu'une pensée absorbe les esprits, la guerre. Nos amis de Pétrograd ne l'oublieront pas.
■ Nulle part les évènemenis de Pétrograd n'ont eu un retentissement aussi joyeux et aussi universel que dans les pays slaves, en particulier chez les Yougoslaves et les Tchèques.
On a souvent et beaucoup parlé du panslavisme des Tsars. Puériles et vaines légendes, nées dans les couloirs des chancelleries, que colportaient à plein gosier les pamphlétaires allemands. Sauf de très rares exceptions, les Tsars se sont en léalité montrés profondément indifférents au .>iort des autres peuples slaves. A de rares intervalles, il leur est arrivé d'exploiter les .'■ympaihies qu'ils rencontraient à l'rague ou à Belgrade; ils étaient toujours prêts à abandonner leurs alliés d'une heure s'ils croyaient que leurs intérêts personnels le leur ordonnaient. Dominés par leurs traditions et leurs préjugés, ils ne se dégageaient jamais de l'aversion que leur inspiraient les instincts démocratiques des Serbes et des Tchèques et leurs tendances libérales; ils les soupçonnaient d'indifférentisme monarchique, qui était à leurs yeux le plus irrémissible des péchés. Même quand la révolte servait leurs des.-eins, ils y voyaient une menace lointaine pour leur pouvoir. L'idée slave n'a jamais été réellement vivante en Russie que dans le peuple. Un journal anglais écrivait, ces dernieis jours : désormais dans l'alliance, l'Angleterre re])résente plus particulièrement l'idée de liberté, la France, l'égalité, et la Russie, la fraternité. La formule, trop absolue, renferme cependant une large part de vérité.
Le paysan russe, sans doute parce qu'il a beaucoup souffert, a horreur de la violence qui s'exerce autour de lui; la vue de l'injustice et de l'oppression lui est intolérable; il est atteint jusque dans les fibres les plus intimes de son àme par le malheur de ses frères. Son émancipation lui paraîtrait incomplète si elle n'était pas accompagnée de la libération des peuples qui, comme lui, parlent une langue «lave.
Au jour de la victoire, quand l'heure aura sonné de proclamer l'affranchissement du monde, les anciens souverains auraient peut-être été pris de quelque lâche pitié pour les dynasties compromises, et leur scepticisme clément ou leur esprit de famille aurait sauvé plus d'un coupable. Les révolutionnaires ne connaîtront ni ces compromissions veules ni ces indulgences intempestives. Us sentiront encore dans leurs bras engourdis le poids des chaînes ; ils ne voudront pas, par médiocrité de cœur, laisser languir des nations qui leur tiennent de si prèsdans les affres d'une éternelle servitude. La plupnrt d'entre eux sont des idéalistes et ils veulent prévenir le retour du cataclysme qui désole l'humanité. Comment ne verraient ils pas que la destruction de l'Autriche est la condition nécessaire de la paix, et que, pour arrêter de nouvelles attaques de l'Allemagne, le meilleur moyen, — ou plus, exactement, — le seul, est de constituer sur ses frontières orientales une libre Pologne, une Tchécoslovaquie indépendante et une Yougoslavie puissante !
La grandeur d'une nation ne se mesure pas à l'étendue des terres qu'elle occupe ni au chiffre de ses bataillons, mais aux services qu'elle a rendus à la civilisation. Le peuple russe le sent et ses chefs le comprennent. Ses vaisseaux étaient à côté des nôtres quand, dans le fracas des canons de Navarin, s'écroulait la puissance turque et naissait la liberté grecque. Alexandre II, qui n'aimait guère Napoléon III, ne lui a pas refusé son appui en 1859 et, en arrêtant la Prusse, il l'a aidé à arracher l'Italie aux griffes autrichiennes. Les montagnards de la Tserna- Gora ont été réveillés de leur sommeil par Pierre le Grand et, pendant un siècle, la grande ombre de la Russie a protégé la Serbie contre les machinations de Pest et de Vienne. C'est vers Moscou que se dirigeaient les regards suppliants de Louis Gaj, de Stûr et de Kollar et c'est à Moscou que Palacky et Rieger demandaient un appui au lendemain du Compromis de 1867, qui les livrait s»ns défense aux Magyars et aux Germains. Les révolutionnaires de 1917 auraient-ils le cœur moins large et l'esprit moins ouvert que leurs prédécesseurs? Us sont les fils spirituels d'Adam Czartoryski, de Bakounine, de Herzen, de Dostoïevsky : ce qui n'était pour leurs pères qu'un rêve étoile, l'émancipation définitive et complète des Slaves par l'écrasement dans l'œuf de l'aigle impérial teuton, c'est à eux qu'il appartient de le réaliser.
Herzen raconte qu'il se trouvait un jour à dîner avec Tchaadaïef. Il était plongé dans une sombre rêverie. — Pourquoi êtes vous si triste? lui demanda brusquement une dame. Oh! ces jeunes gens d'aujourd'hui. — Vous pensez donc qu'il y a encore des jeunes gens, remarqua Tchaadaïef. — Il n'y avait plus de jeunes gens, en effet, sous le règne de Nicolas I, de ses tchinorniks et de ses gendarmes ; l'oppression tuait la joie et flétrissait l'espérance ; comme la fleur brûlée par la gelée au moment de son éclosion, la vie se traînait, rabougrie, étiolée, sans saveur et sans parfum. Mais la vieille terre nourricière n'a rien perdu de sa puissance créatrice et, au souffle du printemps, son sein s'ouvre et s'agite pour une merveilleuse moisson. Saluons avec joie et confiance la Russie qui s'éveille. Elle aura le charme et la beauté de la jeunesse, la confiance, l'audace, l'esprit de dévouement, Ja joie, la
flamme, le rayonnement ; elle saura se faire aimer parce quelle saura aimer.
Ami. crois-moi, écrivait Pouchkine, déjà la nuit disparaît à l'horizon. L'éclal d'un matin de bonheur s'élève; ma Russie s'éveille de son sommeil. — Il lui a fallu plus d'un siècle pour dissiper la nuit qui l'enveloppait; elle y a réussi pourtant. Les poètes sont des voyants et leurs prédictions finissent toujours parseiéaliser. — Uneimmense espérance a soulevé le monde. La Russie ne trahira pas la confiance que nous plaçons en elle.
E. Denis.
JEAN-AMOS COMENIUS
Le Précurseur de l'Education moderne
(Suite et fin)
Ses travaux en Suède lui demandèrent un gros effort et convenaient peu à son génie. Mais il espérait par là s'assurer le soutien moral du gouvernement suédois et obtenir qu'on levât le ban qui exilait de Bohême ses coreligionnaires. Le traité de Westphalie fit crouler cet espoir. Il ne renfermait aucune stipu'ation en faveur des Frères unis exilés. Les promesses que la Suède avait faites à Komensky à cet égard étaient passées sous silence. Ce fut en vain qu'il implora Oxenstiern de ne pas abandonner ses frères. « Mes frères » écrit»il. « ont uni leurs armes aux vôtres : ils ont offert sans trêve leurs larmes et leurs supplications à Dieu; et maintenant qu'ils voient votre succès et peuvent espérer un dénouement plus propice, ils sont pleins d'appréhension à l'idée que vous pourriez les abandonner. » — Et plus tard il écrivait à Oxenstiern : « A quoi nous sert-il, à nous qui ne pouvons plus espérer la paix, de vous avoir aidé de nos larmes è obtenir la victoire. Quand il fut en votre pouvoir de nous relâcher de notre prison , vous nous avez abandonnés de nouveau aux mains de nos oppresseurs? A quoi bon toutes ces saintes alliances formées par nos ancêtres et consacrées par le sang de leur martyre'? » Mais toutes ces supplications furent vaines; le traité ne tenait pas compte des prolestants de Bohême. Ce fut un rude coup pour Komensky comme pour des milliers de ses coreligionnaires également exilés.
Lorsqu'il fut retourné de Suède en Pologne, on le nomma évêque des Frères unis, et pendant deux ans il consacra toute son énergie à améliorer le sort de ses frères dispersés. Mais l'état appauvri de son église ne fut pas sans lui donner beaucoup de souci, et en 1650 il se rendit à l'appel du prince de Transylvanie, en Hongrie, pour réorganiser les écoles de cette principauté. On lui offrait un traitement honorable et toutes facilités pour établir un système d'éducation qui cadrftt avec ses idées, et on lui offrait de plus une imprimerie pour publier les manuels dont il aurait besoin. Pendant son séjour en Hongrie, il fixa, en le perfectionnant, son système de classes graduées qu'il avait commencé à établir à Lissa et institua la méthode qui instruit les petits enfants à l'aide d'images. Ce fut là qu'il donna au monde son « Orbis Pictus», le premier des livres d'école illustrés pour les petits. L' (( Orbis Pictus », comme la préface l'indiquait voulait
« par son attrait amener les enfants intelligents à apprendre ». Le livre parut en allemand, en anglais, en français, en russe, en espagnol, en tchèque, en hollandais, en italien, en suédois, en polonais, en hongrois, et, pendant près de deux siècles, ce fut le livre de classe le plus populaire. Les témoignages contemporains confirment le succès des travaux de Komensky en Hongrie. Bien qu'il se séparât si complètement des pratiques de l'éducation courante, il réussit à un point qui dut surprendre Komensky lui même.
Il retourna en Pologne en 1654 avec l'intention de se vouer, pendant ses dernières années, à des travaux ecclésiastiques. Mais son séjour à Lissa fut court, car lorsque les Suédois ravagèrent la Pologne, cette ville capitula et fut brûlée. Komensky s'échappa « presque nu », dit-il. Il avait non seulement perdu ses biens dans l'incendie, mais plus terrible était pour lui la destruction de ses nombreux manuscrits, et pire encore était la perte entière de ses ouvrages philosophiques, qui représentaient le travail ardu de plusieurs années. 11 s'enfuit de Lissa en Silésie et, de là, à travers l'Allemagne, en Hollande, oi'i l'avait invité le fils d'un vieil ami. Lewis de Geer, riche marchand hollandais, avait prêté son appui à certains des mouvements philanthropiques de Komensky. Apprenant que Komensky avait fui de Pologne et qu'il était malade à Hambourg, le jeune de Geer, qui avait hérité de la fortune de son père, lui écrivit de venir immédiatement, qu'il trouverait près de lui tout le nécessaire pour la fin de ses jours.
La Hollande fut un lieu de répit pour le voyageur fatigué. Malgré son âge avancé, les dernières années de sa vie à Amsterdam furent très remplies; il ne se contentait pas de donner son secours aux ecclésiastiques éparpillés et découragés des Frères unis, mais fit imprimer une édition complète de ses écrits pédagogiques. La générosité de son jeune patron rendit possible cette publication. Il consacra beaucoup de temps à ramasser des fonds pour restaurer les églises qui avaient été brûlées pendant la terrible Guerre de trente ans.
Il publia à Amsterdam en 1668 « La seule chose indispensable ». Ce fut le chant du cygne, le suprême adieu qu'il adressa au monde ; il y raconte avec force, mais sans orgueil, ses aspirations pour la réorganisation de l'éducation, y exprime la foi entière qui l'a soutenu pendant ce long et pénible pèlerinage, et se laisse entraîner par son enthousiasme pour le bien de l'humanité. « Je bénis Dieu » écrit-il (( d'avoir toute ma vie aspiré à mieux ; bien qu'il m'ait amené à bien des labyrinthes, il m'a toujours protégé et j'ai pu retrouver mon chemin pour en sortir; il m'a aussi conduit lui même au doux et saint repos. L'une de mes plus grandes joies a été de travailler au progrès des écoles; je m'y suis donné pendant de longues années, désireux de délivrer la jeunesse des chaînes qui l'étreignent. Ma vie ici bas a été une vie errante, un pèlerinage; ma demeure a changé constamment, nulle part je n'ai trouvé de lieu d'attache. »
Komensky mourut à Amsterdam, le 15 novembre 1670. Ses restes furent déposés dans l'église réformée française de Naarden, petite ville située à 13 kilomètres d'Amsterdam, sur le Zuyderzée. Plus d'un siècle après, ce monument fut transformé en caserne, et longtemps, la date de sa mort, l'église où il avait été enterré et la tombe qui renfermait ses restes furent inconnues. En 1870, un avoué
de Naarden trouva parmi les papiers de son père le registre de l'église, le livre de compte du sacristain, et d'autres documents concernant l'ancienne église réformée française. On lisait dans le registre, au chiffre 8, la note suivante : « Jan Amos Gomenius, auteur bien connu du Janua Linguarum, enterré le 22 novembre 1670 ». On fit des recherches et l'on trouva la tombe. Une vieille femme qui vivait à Naarden, se rappelait avoir vu l'ancienne église réformée bàiie sur l'emplacement où s'élevait à présent la caserne. Avec l'autorisation du commandant, on examina les lieux et l'on reconnut que la tombe numéro 8 était bien celle de Komensky. On transféra plus tard ses restes dans un petit parc de Naarden, et, en 1892, on érigea un beau monument à sa mémoire, où se lit l'inscription suivante en latin, en hollandais et en tchèque : « La postérité reconnaissante à la mémoire de Jan Amos Gomenius, né à Nivnice le 28 mars 151)2 ; mort à Amsterdam le 15 novembre 1670 ; enterré à Naarden lé 22 novembre 1670. Il a lutté pour le bien. »
Plusieurs portraits de Komensky qui sont excellents, montrent que c'était un homme de figure imposante, au front large, au menton allongé et aux yeux doux et tristes. Il n'est pas difficile de lire dans sa physionomie l'amertume de l'expression qu'il employa sur la fin de sa vie. « Partout dans ma vie je n'ai été qu'un convive, je n'ai pas eu de patrie. » Tout le monde est d'accord sur ses traits personnels et moraux, et sur la douceur et la beauté de son caractère. Palacky dit : « Dans ses rapports avec les autres, Komensky était extraordinairement affable, conciliant et humble, toujours prêt à servir son voisin et à se sacrifier. Ses écrits comme sa conversation montrent combien étaient profonds ses sentiments, sa bonté, sa droiture et sa crainte de Dieu. Jamais il ne rendait à ses adversaires le mal qu'ils lui faisaient. Jamais il ne condamnait, quelque grande que fût l'injustice qu'il devait supporter. Que la joie ou la tristesse fût son partage, il honora et loua toujours le Seigneur avec une ferme résignation. Von Raumer dit en parlant de lui : « Komensky est une des nobles et vénérables figures que marque la tristesse. Errant, persécuté pendant la terrible Guerre de trente ans, sans patrie et sans foyer, il ne désespéra jamais; mais, avec une sincérité inébranlable, il travailla à préparer une meilleure éducation et un meilleur avenir pour la jeunesse. Ses efforts indomptables encouragèrent beaucoup de braves gens qui succombaient sous les terreurs du temps et allumèrent en eux l'espoir de voir un systèmed'éducation pieux et sage former une race d'hommes plus acceptables à Dieu. » La parole de Ilerder se justifie bien : <( G'était un noble apôtre de l'humanité qui ne vit qu'une chose dans sa vie, le bien du genre humain. »
Pour terminer, il nous faut indiquer l'influence permanente de Komensky sur l'éducation moderne. Gélèbre de son temps, il fut l'ami de grands savants et eut la confiance de personnages royaux; fondateur de nombreux systèmes d'école, auteur de cent livres qui furent traduits dans la plupart des langues d'Europe et d'Asie, le nom du grand éducateur fut tout à fait oublié, et ses écrits furent pour ainsi dire inconnus pendant plus d'un siècle après sa mort. « L'homme qui, nous l'affirmons sans hésitation », écrit Mr. Keatinge, l'un de ses biographes anglais, « avait l'esprit le plus large, le plus universel et le plus pratique de
tous les écrivains qu'a intéressés le sujet de l'éducation; l'homme dont les théories ont été appliquées dans toutes les écoles établies sur des principes rationnels, qui représente la tendance réaliste de nos instructeurs modernes, et qui pourtant évitait l'étroitesse de leur zèle rénovateur; qui insista sur l'aspect spirituel d'une bonne éducation, tout en comprenant la nécessité d'équiper les élèves pour le rude combat de la vie — Komensky, nous le répétons, le plus grand des maîtres d'école, n'eut pas d'influence sensible sur l'organisation des écoles et le développement de l'éducation du siècle suivant. »
Il n'est pas facile d'expliquer les causes qui le firent oublier. Peut-être est-ce dû en partie à ce qu'il passa la plupart de ses jours en exil, à ce qu'il appartenait à une secte religieuse numériquement peu importante qui endura de terribles persécutions pendant la Guerre de trente ans, et suitout peut-être à ce que les maîtres d'école ne tinrent pas à être troublés par des écrits qui renfermaient des idées nouvelles. Si Komensky avait prêché ses réformes un siècle plus tôt, peut-être le modèle d'éducation réaliste qu'il préconisa eût il été suivi plus universellement, tout au moins dans les pays qui avaient rompu avec le Saint-Siège. Mais, étant donnés les événements, la Réforme adopta l'éducation humaniste de Mélanchton, et c'est au mouvement scientifique du xix« siècle qu'il devait appartenir de tirer de l'oubli et de faire connaître à l'univers entier l'Enseignement du grand éducateur tchèque. (( Il n'y a rien de surprenant dans la méthode de Komensky » écrit le professeur Karl Barnes. Elle forme le fond de toutes les conventions sur lesquelles sont basées les écoles. Mais pour les voir quand personne ne les avait formulées, pour les énoncer devant un public souvent hostile, et pour consacrer sa vie à les enseigner et les appliquer — il fallait une intelligence éclairée et quelque chose de l'esprit du martyr; qualités qui étaient fort développées chez Komensky ». Will. S. Monroe.
ÉCHOS ET NOUVELLES
Les Tchécoslovaques et la Révolution Russe. — Le
changement de régime en Russie a été acceuilli par les Tchécoslovaques qui luttent dans les pays alliés pour l'indépendance de leurs pays, avec un grand enthousiasme. Ils expriment en même temps la joie extrême qu'éprouvent aussi leurs compatriotes restés en Bohême et en Slovaquie. Le Gonseil National des Pays-Tchèques de Paris a manifesté ces sentiments dans les dépêches de félicitation, envoyées par son président M. Masaryk à M. Milioukof, ministre des Affaires étrangères du gouvernement provisoire russe, et à M. Rodzianko, président de la Douma. Voici la dépêche, envoyée à M. Milioukof :
Cher Paul Nikolaïecitch.
Au nom du Conseil National des Pays- Tchèques, et je peux dire, au nom de la nation tout entière, nous nous rangeons de votre côté dans cette grande œuvre que vous accomplissez pour les Slaves et pour l'humanité. Les questions slaves ont désormais leur solution. La Russie libre a plein droit pour libérer les Slaves du joug allemand,
magyar et turc. Nous nous sommes rangés du côté de nos frères slaves dans cette guerre. L'Autriche- Hong rie s'est vengée cruellement. Mais notre martyre est récompensé par voire splendide révolution qui signifie l'ordre et la victoire. La Pologne unifiée, libre dans la Russie libre, l'union des Busses de la Galicie et de la Hongrie arec ceux de la Russie, l'union des Serbo-Croates avec les Slovènes et la libération de la Bohême avec la Slovaquie seront réalisées par la Russie régénérée. Non seulement les Slaves, mais aussi les nations latines, les Français, les Italiens et les Roumains réaliseront leurs justes idéals nationaux. La Russie libre est le plus terrible coup porté au prussianisme. La Russie libre signifie la mort de l'Autriche Hongrie, cette ennemie hypocrite et iraiiresse des Slaves, la Russie libre signifie la consolidation de l'Entente. La Russie libre avec la France et l'Angleterre — qui toutes trois sont en même temps des grandes puissances asiatiques — résoudront la vieille question de l'Orient: l'union organique de l'Europe avec l'Asie et l'Afrique. La grande république orientale se rangera à cette politique mondiale, dont le but est la reconstruction du monde et de l'humanité.
T. G. Masaryk.
La dépêche à M. Rodzianko est conçue dans les termes suivants :
(( Les Tchèques et les Slovaques se réjouissent de votre révolution qui signifie l'ordre et la victoire. Les idéals des Slaves les plus éminents seront réalisés. La grandeur slave n'aura plus une signification uniquement géographique, mais prendra le sens de grandeur intellectuelle. Nous avons toujours aimé le peuple russe et nous nous sommes rangés du coté de nos frères slaves dans cette guerre contre l'ennemi commun. Les milliers et les milliers de morts, victimes de la brutale vengeance austro-hongroise, sont à présent autant de martyrs de la liberté russe. Vous avez résolu les questions slaves en apportant la liberté et l'égalité en Russie, à un huitième de l'humanité tout entière. Toute notre reconnaissance envers la Douma et envers son énergique président pour cotre et noire libération..
Professeur Masarvk Député Tchèque, Président du Conseil National des Pays-Tchèques
La Russie nouvelle et les conditions de la paix future. — Nous sommes très heureux de pouvoir enregistrer dès aujourd'hui des manifestations du gouvernement provisoire russe,' qui indiquent nettement que les espérances de M. Masaryk ne seront pas déçues. En eiïet, M. Miiioukov, ministre des Affaires étrangères du gouvernement russe, vient de faire une déclaration très importante à un représentant de la presse française; voici comment il conçoit les conditions de la paix future.
((La révolution russe a été faite pour débarrasser la Russie des entraves qui l'immobilisaient et la retenaient sur le chemin de la victoire. Elle a réussi k la libérer et redoublera ses efforts pour atteindre plus sûrement cette victoire qui est la condition même de son existence.
« Certes, un bouleversement aussi considérable ne pouvait se produire sans difficultés, mais il semble qu'elles
sont aujourd'hui vaincues. La discipline, qui s'était temporairement affaiblie dans l'armée, s'améliore de jour en jour. Nous avons le ferme espoir que, sous peu, elle sera entièrement rétablie, car il n'est pas un soldat russe qui ne comprenne qu'une armée forte et disciplinée est seule capable d'abattre les ennemis du dedans comme ceux du dehors.
« Une victoire allemande équivaudrait à la victoire de la réaction et entraînerait pour nous la perte de tous les espoirs que nous avons placés dans la fin victorieuse de la guerre.
« Le changement de gouvernement n'a pas modifié nos aspirations. Nons désirons pins qae jamais la possession de Constantinople qui est indispensable à notre liberté économique. Noos venions la libération des nationalités opprimées d'Antriche-Hongrie. Notre programme est toujours guidé par le souci de réaliser les légitimes aspirations de tons les peuples.
(( Aussi, les nationalités écrasées par l'Allemagne an cours de la guerre, les malheureuses Belgique, Serbie, Roumanie, renaîtront plus grandes encore que par le passé.
<( Nous entendons constituer une Yougoslavie solidement organisée. Nous élèverons, autour de la glorieuse Serbie, une barrière infranchissable contre les ambitions allemandes dans les Balkans. La Russie libérée ne peut avoir d'autre ambition et d'autre idéal que la libération des peuples victimes de l'impérialisme allemand.
(( Ces buts de guerre., certes, nécessitent une victoire complète, car ils ne sauraient se réaliser sans elle. Nous l'obtiendrons grâce à la volonté inébranlable qui'anime le peuple russe.
(( Dites bien à la France que la démocratie russe éprouve pour sa sœur, la démocratie française, une ardente et éternelle sympathie. La Russie et la France n'ont plus désormais que des idées communes. Plus que jamais l'Alliance franco-russe est devenue une alliance de sentiments. ))
La terreur en Bohême. — On a généralement, en Bohème, l'impression qu'on se trouve à la veille de grande événements. Le régime politique, inauguré par Clam Martinitz et Czernin, qu'on a proclamés tchèques à grand bruit, est franchement pangermaniste et antitchèque, beaucoup plus hostile aux Tchécoslovaques que les gouvernements précédents. Outre les mesures constitutionnelles préparées par le gouvernement et destinées à briser définitivement la résistance des Tchèques (division administrative de la Bohême, nouveau règlement de la Chambre et changement de la Constitution), le gouvernement continue toujours ses anciennes méthodes de persécutions: emprisonnement, envoi au front des hommes politiques dangereux, confiscation des propriétés, suppressions des journaux et des livres.
En voici quelques exemples : le chef des socialistes tchèques, M. Soukup, qui est impliqué dans un procès pour crime de haute trahison intenté contre une douzaine de patriotes tchèques, et qui sera renouvelé d'ici peu, vient d'être pris à la révision militaire, et avant d'être condamné, il sera encore envoyé pour quelque temps au front. On autre homme politique, le chef du parti national socialiste, dont six députés (le parti en a douze en tout) sont déjà en
prison, M. Hubschman, a subi tout récemment le même sort. Trois soldats tchèques du 13"» régiment, trois autres du 36'"^, deux du 102'"«, quelques-uns du 9"« ont été déclarés publiquement traîtres à la patrie et on a confisqué leurs propriétés.
On continue le nettoyage de la littérature tchèque en supprimant tous les livres tchèques traitant de la guerre balkanique de 1912. Enfin, on a supprimé de nouveau quelques journaux provinciaux, entre autres celui de Pariiubice, Journal de l'Est de Bohème, publié par le publiciste bien connu, M. Hajn. C'est le quatrième journal rédigé par M. Hajn, et il ne se lf<sse pas d'en fonder de nouveaux qu'il voit toujours supprimés au bout de deux ou trois semaines. Une certaine émotion a été provoquée en Moravie, par ce fait que le curé de Klentnice, M. Machat, a été traduit devant le conseil de guerre pour crime de haute trahison.
Toutes ces tracasseries ne sont pas de nature à rallier les Tchèques et à leur faire accepter le coup d'État qui se prépare par le changement imminent de la Constitution autrichienne.
Vers l'Europe centrale pangermanique : La fondation de l'Union Économique germano-hongroise. — Le
16 février s'est fondé, à Budapest, dans la salie de fêtes de l'Union des Industriels hongrois, l'Union Économique germano-hongroise. Pille a pour buts — d'après le communiqué qui a été publié : —
1° La propagation de cette idée, qu'il faut que les deux peuples, allemand et magyar, se rapprochent et fassent une entière connaissance.
2" La fixation du système économique futur qui doit lier le^ deux pays, à savoir : une union douanière ou un système de droits spéciaux entre les deux pays.
3" L'encouragement pratique et théorique des négociations économiques entre l'Allemagne et la Hongrie.
Tous les groupements officiels du commerce hongrois, de même que les plus grandes associations industrielles et - commerciales avaient envoyé leurs représentants à cette séance. Le baron Julius Madarassy-Beck, député hongrois, l'a ouverte par une allocution, dans laquelle il a rappelé les noms des associations analogues, dont le but est aussi une union plus étroite avec l'Allemagne, telles que: l'Union Économique de l'Europe Centrale, l'Uniondes Frères d'Armes et l'Union Économique germano-austrohongroise.
On a procédé toutdesuiteàl'élection des fonctionnaires de la nouvelle association. Il est curieux de voir que la place du président est restée inoccupée, seuls les vice-présidents, au nombre de quatre, ont été élus.
La fondation de cette Union est intéressante à plusieurs titres. Avant tout elle est pour nous une nouvelle preuve de ce que nous avons déjà souvent dit, à savoir, que les Magyars sont les meilleurs amis des Allemands; mais en même temps elle nous montre avec quelle finesse l'Alle-
magne procède à la réalisation de son plan d'asservissement de tous cCs alliés, et en premier lieu de « son brillant second ».
Il existe déjà une Union Économique germano austro hongroise, mais pour pouvoir mieux imposer sa volonté, l'Allemagne, profitant de querelles mesquines entre Vienne et Budapest, a fondé deux Unions distinctes germano-autrichienne et germano-hongroise. D'un autre côté, les Magyars, pour renforcer l'illusion du développement de leur indépendance, s'emparent de chaque occassion pour affirmer que la Hongrie est un État indépendant de l'Autriche. En réalité, ils sont simplement inféodés à l'Allemagne, car la Prusse et le Pangermanisme sont pour eux le seul salut.
SITUATION ÉCONOMIQUE : Alimentation. — La
crise s'aggrave d'heure en heure. Les grands froids ont causé des désastres dans les entrepôts. On avait espéré que la couche de neige qui les ensevelissait aurait protégé les grains, mais unegrandequantité a été néanmoins irrémédiablement perdue. Le gibier, qui serait une ressource appréciable, a souffert lui aussi des rigueurs de l'hiver et il est décimé maintenant par une épidémie.
Le mécontentement populaire grandit et le gouvernement fait tout pour ne pas lui donner de nouveaux prétextes. C'est ainsi qu'à Vienne on a défendu d'exposer le pain et les gâteaux dans les vitrines des boulangers et des pâtissiers, de peur d'exciter la colère d'un peuple aiïamé.
La santé publique laisse fort à désirer et les « Statistische Mitteilungen » officielles s'en inquiètent. A Prague, par exemple, dans la période qui s'étend du 29 octobre au 28 novembre 1916, on compte 320 naissances pour 651 décès. Parmi les morts, 169 (25 "/o) étaient atteints de tuberculose, la maladie des miséreux, de ceux qui ne peuvent se procurer une saine et abondante nourriture. Heureusement, les Autrichiensontdes consolations, d'ordre tout spéculatif d'ailleurs. Tout dernièrement, le docteur Abel, après avoir démissionné de l'Office de l'Alimentation de l'Allemagne, à fait une conférence sur le sujet: «Pourquoi soulïrons nous toujours de la faim ? » Les viennois sauront donc maintenant pourquoi leur ventre crie famine ; peutêtre cela leur suffira-t-il !
Le docteur Abel insiste, en particulier, sur le manque de graisse. La nourriture quotidienne, en effet, qui normal !ment devrait en contenir 50-80 grammes, n'en contieut plus qu'à peine 10-20 grammes.
Industrie. — Après avoir réquisitionné tous les objets en cuivre dont on pouvait, à la rigueur, se passer, les autrichiens en sont aujourd'hui à prendre des choses plus utiles: c'est ainsi qu'on a ordonné la réquisition de tous les fils de cuivre des conduites de force électrique.
Lt Gérant L. Matbibu.
ImD rto» Hbiiow Ar«» lA. Mmi»»!, 711. m» n«n«»n Parti.
La NA TION TCHÈQUE paraît le 1" et le 15 de chaque mois.
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2». Année. — N» 24. 15 Avril 1917.
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Directeur : Ernest DENIS, Professeur à la Sorbonne
SOMMAIRE
Adieux à nos Lecteurs. s Bibliographie.
Une Allocution. j Échos et Nouvelles.
PARIS 18, rue Bonaparte, 18
Le N® 35 Centimes
A TRAVERS LA PRESSE