‹ La Nation tchèqueChapitre 13 sur 45 · A TRAVERS LA PRESSE · texte numérisé non relu

A TRAVERS LA PRESSE

La presse italienne et l'indépendance de la Bohême.

L'opinion italienne suit avec une sympathie marquée et d'un <£il très averti le mouvement tchécoslovaque.

Les journaux italiens enregistrent tout ce qui se passe en Bohême et relatent avec approbation l'effort que font les Tchèques pour se délivrer du joug autrichien et vivre librement leur vie.

L'Unione Libérale, après avoir noté la mauvaise humeur allemande à propos des récentes amnisties accordées aux Tchèques par l'Empereur Charles, constate « l'impuissance du parti tudesque à affronter l'irrésistible mouvement tchécoslovaque ». L'organe italien signale- avec louange l'opinion d'un Allemand de Bohême, le Docteur Rudolf Logman, directeur de l'Office central des districts allemands de Bohême, que nous enregistrons a titre de curiosité. Il dit :

La question tchèque est devenue une question autrichienne générale. Si l'on s'obstine à mener une politique allemande comme cela s'est passé jusqu'à présent, on n'arrivera jamais à rétablir l'ordre intérieur et à conserver le peuple allemand. Dans un État comme l'Autriche, où se meuvent tant de nationalités diverses, l'ordre ne peut se fonder que sur le principe d'égalité. Ce principe ne constitue pas une trahison envers les Allemands, car ils sont sans force aucune, pour diriger cet État selon leur volonté propre. « Le journal insinue qu'avec le « problème tchèque on touche à un problème international. » De son côté, le Popolo d'Italia, dans un éditorial, conclut :

En présence du programme des prétoriens d'Autriche, nous ne savons que répéter le programme de l'Entente, tel que l'a exposé Briand à Wilson, dans sa note du l*'" janvier 1917 : « libération des Italiens, des Slaves, des Roumains et des Tchécoslovaques de la domination étrangère », etje programme •«d'émancipation, approuvé et proclamé par le Président Wilson

dans un document récent, adressé à la Russie : « Aucun peuple ne peut être forcé à accepter une souveraineté qu'il repousse. « Le programme de l'Entente est confirmé par les deux dernières notes anglaise et française à la Russie. L'écroulement de l'Empire des Habsbourgs sera un bienfait pour l'Europe entière et pour le monde, car l'Autriche n'est, en dernière analyse, qu'une province du pangermanisme. »

Le Corriere délia Sera, étudiant la politique intérieure de Charles I" parle de l'antagonisme théco-allemand, en faisant d'abord ressortir que « les amnisties octroyées par l'empereur constituent une capitulation et un véritable succès pour les Tchèques. Le groupe allemand est furieux à la pensée que Kramar a retrouvé, grâce à l'amnistie, sa place au Parlement et son droit d'y prendre la parole; c'est un coup très rude pour les Allemands qui se voient mis au second plan. En tout cas, la manière de faire du souverain envers la Bohême, est de nature à prouver que la politique intérieure de l'Autriche entre dans une phase nouvelle.

La déclaration solennelle de l'Entente, visant les buts de guerre, indique parmi ses clauses les plus formelles la destruction de l'Empire austro-hongrois et la reconstitution d'un État tchèque autonome, indépendant et libre. »

L'idée d'une Bohême autonome dans le cadre d'une Autriche fédéraliste semble abandonnée.

« De tous les Slaves, dit encore le Secolo, les Tchèques sont indubitablement ceux qui, dans les temps modernes, ont montré les plus hautes qualités, au point de vue social et économique, comme au point de vue de la culture... Leur effort, dans tous les domaines de la civilisation, est immense et nous l'avons connu, nous autres Italiens, à travers un des livres les plus profonds qui aient été écrits sur l'Autriche contemporaine: La Crise d'un Empire, de Virgilio Gayda. L'instruction publique, l'organisation du capital et du travail, l'industrie, le commerce, la banque, l'agriculture, les lettres et les Arts ont atteint en Bohême des sommets inconnus des autres provinces de la Monarchie des Habsbourgs. On peut dire que la richesse et la force de l'Autriche-Hongrie résident surtout dans les régions tchécoslovaques. Peuplée, très fertile, riche en minerais, en bois et en capitaux, habitée par un peuple très intelligent, audacieux et tenace, la Bohême slave a toutes les qualités requises pour constituer un État moderne prospère et viable... »

Le Popvlo.d'Italia, comme d'ailleurs tous les journaux de la

péninsule, s'étend sur l'attitude des tchèques qui se sont rendus aux Russes pour combattre l'Autriche à leurs côtés :

« Ils combattent comme des lions, pour la victoire ou pour la mort. Leur sacrifice, est un sacrifice absolu de la vie. Ils savent bien que tomber entre les mains de l'Autriche équivaudrait à une condamnation à mort comme ce fut le cas pour César Battisti. C'est pourquoi ils ne se rendent dans aucun cas. Ce sont des légionnaires de la mort, des légionnaires merveilleux. » Et // Secolo proclame que :

« Les Italiens se sentent solidaires des Tchécoslovaques et qu'ils les considèrent comme des alliés naturels contre le Germanisme néfaste... Des cendres de l'Autriche-Hongrie détruite doit sortir une Bohême libre qui donnera, comme l'indiquait Mazzini, la main à une Italie grande, amie et alliée. »

Un article très remarqué et qu'on doit à la plume de M. Francesco Bianco a été apporté par La Tribuna. Il est intitulé « La Bohême contre l'Autriche ». M. Bianco traite d'abord la situation de l'Autriche, ses manœuvres pour amadouer les Tchèques et it conclut :

La question de Bohême n'a jamais passé par une période plus critique et plus grave que celle où elle est entrée, le jour où a été décidée la constitution de ce Conseil d'État chargé de reviser les institutions. Aujourd'hui, plus que jamais, il faut que la Bohême, qui a consenti tant de sacrifices au cours de cette guerre, montre une fois pour toutes sa noblesse et sa fermeté. Si cette dernière flatterie, qui est une dernière tromperie, est éventée par les patriotes tchécoslovaques, l'Autriche pourra encore tourner* en cercle dans sa prison, mais elle ne pourra plus longtemps échapper à son destin. Si, au contraire, la Bohême se montrait divisée et affaiblie, une grande force morale et un puissant levier matériel viendraient à manquer pour la destruction de l'Autriche-Hongrie, les empires centraux en retireraient un accroissement considérable de leur force de résistance et de nouveaux moyens pour leur action au dedans et au dehors.

Mais si la Bohême comprend qu'elle doit à son avenir comme nation et à ses intérêts les plus essentiels de demeurer fidèle à la cause de l'indépendance, l'Entente, de son côté, doit à ses propres intérêts et à l'idéal qu'elle poursuit de porter plus particulièrement son attention sur le problème bohémien, si elle veut que les Tchécoslovaques tirent de cet encouragement la force de supporter les derniers, les suprêmes sacrifices. Dans sa réponse au Président Wilson, du 10 janvier de cette

année, l'Entente plaçait parmi les buts essentiels de la guerre la nécessité de « libérer la Bohème du joug des Habsbourgs ». Aujourd'hui, en présence de la lutte tragique où se trouve engagée cette noble nation, il s'agit de vivifier cette promesse et cette volonté. Et l'Italie doit être la première à comprendre l'importance de la tâche à accomplir.

Le Corriere délia Sera, examinant la thèse soutenue par Lord Robert Cecil, à propos de la place qu'occupe l'Allemagne dans les sentiments de l'Angleterre, écrit :

Séparer le sort de l'Allemagne de celui de l'Autriche est la plus grossière erreur d'appréciation qu'un homme politique de l'Entente puisse commettre. Si l'Entente tolérait au sein de l'Europe l'existence d'un bloc granitique oppresseur, invincible, elle aurait perdu la guerre et ce bloc ne saurait être brisé, si l'on ne brise l'Autriche. Le démembrement de l'Autriche par la la libération des nationalités qu'elle opprime est la condition essentielle de la victoire; essentielle, cette condition l'est d'autant plus qu'on ne peut imaginer une assiette stable de l'Europe future, à moins de la baser sur le principe des nationalités. Il est nécessaire, a dit clairement Balfour, de refaire la carte de l'Europe, de manière que les frontières des divers États et leur constitution intime s'harmonisent avec les aspirations des races qui les constituent et leur assurent un traitement juste et égal. Pour que le principe des nationalités, fondement d'un avenir pacifique et prospère de l'Europe, puisse triompher, il faut reprendre à la Germanie les provinces qu'elle a possédées par la violence, mais, dans une mesure plus large, on doit dépouiller l'Autriche. Comment imaginer une paix durable et juste, si on laisse inassouvies les aspirations les plus vitales de l'Italie, de la Serbie, de la Roumanie, de la Pologne et de la Bohême? Comment imaginer que tant de sang ait été versé pour river les chaînes des peuples opprimés et entretenir des germes de discorde.

La victoire de l'Entente ne peut absolument être pleine et féconde que si l'on assure le triomphe du principe des nationalités et, par conséquent, le démembrement de l'Autriche.

La Gir»nt : l.. matiiiru.

Imprimerie Slave, 182, rue du Faubourg St.-Mertin, Paria.

Revue bi- mensuelle

3^ ANNÉE. !*"■ Septembre 1917 N° 7.

Le pape et la paix.

En dehors des opérations militaires, — qui sont en réalité la seule chose importante — , on s'est presque exclusivement occupé ces dernières semaines de la conférence de Stockholm et de l'appel du pape Benoît XV. Il ne convient pas de voir là une simple coïncidence. A l'heure où, sur tous les points, craque la formidable machine de guerre de nos ennemis, quand le Monde frémissant enfante dans les sanglots et le sang un avenir nouveau, les partis internationalistes se coalisent dans un suprême effort pour sauver l'Allemagne. Rien peut-être ne met plus pleinement en lumière l'objet essentiel du conflit engagé. En face des Alliés qui combattent pour la liberté des peuples, les forces obstures qui, sous quelque forme qu'elles se déguisent, entendent soumettre l'humanité à un pouvoir extérieur et exigent des citoyens comme des nations qu'en échange de je ne sais quelle béatitude terrestre ou céleste, ils abdiquent leur sort entre des mains étrangères.

Benoît XV s'est rappelé le sermon sur la montagne: (( Heureux ceux qui procurent la paix, car ils seront appelés enfants de Dieu. — Heureux les débonnaires, pense-t-il avec saint Mathieu, car ils hériteront de la terre. » — Nous suppose-t-il assez peu versés dans les Écritures pour ne pas songer que ces souvenirs évoqueront nécessairement le verset précédent de

l'Évangile : « Heureux les pauvres en esprit ».

On assure que le Vatican est admirablement renseigné sur la politique générale; de récents incidents nous ont même montré que le Souverain Pontife est si absorbé par l'étude des intérêts universels qu'il ne s'aperçoit pas des intrigues suspectes que nouent dans les alentours de son palais des espions singulièrement compromettants. Il est permis pourtant de se demander si les émissaires qui sont chargés de l'instruire des mouvements de l'opinion, s'acquittent honnêtement de leur tâche. Lui ont-ils laissé ignorer la stupeur et la tristesse qu'avait produites dans les milieux les plus profondément catholiques l'attitude de détachement qu'il avait cru nécessaire de conserver jusqu'à ces derniers jours ? L'avaient-ils averti surtout de l'extrême prudence à laquelle le condamnaient ses premières manifestations, qui n'avaient soulevé chez les Alliés aucun enthousiasme? — En parlant ainsi, je ne crois pas exagérer.

Au moment de la mort de Léon XIII, Guillaume II et François-Joseph étaient intervenus pour corriger l'inspiration du Saint Esprit et avaient imposé au conclave l'élection du cardinal Giuseppe Sarto. Les protestations tardives de Pie X n'avaient pas effacé cette tare originale et, quelles que fussent ses intentions, il passait aux yeux du monde pour l'instrument des Cours auxquelles il devait la tiare. Quels motifs l'avaient déterminé à subir une situation ainsi diminuée? Nous n'avons pas à le rechercher. Humainement parlant, comme disait Pie IX, la conduite du cardinal Sarto était difficile à expliquer. Le coup de force de l'Autriche lui semblait une atteinte à la dignité de l'Église, puisqu'un des premiers actes de son pontificat fut de le flétrir et d'en condamner le retour sous les peines les plus rigoureuses, et cepen^

dant il acceptait Télection qu'il devait à cette incorrecte protection. — Mais, en pareille matière, les lumières de la raison vulgaire ne suffisent sans doute pas et il appartient à Dieu seul de sonder les reins et les cœurs.

Je suis parfaitement disposé pour ma part à admettre que Pie X n'avait obéi qu'aux inspirations de sa conscience. Sa piété, un peu étroite, était sincère et profonde; il n'a pas toujours bien compris les intérêts de l'Église, mais il n'avait d'autre souci que le triomphe de l'Évangile, tel qu'il l'entendait. Il ne s'était malheureusement pas rendu compte, que, du moment où il recueillait l'héritage plus ou moins régulièrement ouvert du cardinal RampoUa, il se livrait pieds et poings liés aux mains de l'Autriche et que, dans les circonstances graves, sa voix n'aurait aucune autorité. Quel a été son rôle dans la crise de 1914? Nous l'ignorons. A-t-il essayé de retenir François-Joseph? s'est-il efforcé de contenir les passions chauvines du Centre allemand? — C'est possible, sans que nous en ayons aucune preuve. Ce qu'il y a de certain, c'est que, s'il prêcha la concorde, ses conseils se perdirent dans le désert. On dit que sa fin a été hâtée par la douleur que lui a causée la guerre. Consolante et noble explication. Libre aux sceptiques de faire remarquer que la mort d'un vieillard de 79 ans s'explique sans peine par des raisons purement physiques. L'imagination humaine se plaît au romanesque. Elle a pardonné au vieux Pape ses faiblesses et ses erreurs en se figurant ses angoisses, ses remords et son agonie, quand il a constaté l'impuissance où l'avait réduit sa compromission première.

Son successeur, le cardinal Giacomo délia Chiesa, était relativement jeune, puisqu'il était né en 1854. A diverses reprises, il avait été l'auxiliaire du cardinal

Ranipolla, dont il avait reçu ses premières leçons de politique pendant qu'il était son secrétaire à Madrid, en 1883, et dont il avait été par la suite le secrétaire du cabinet. Sous-secrétaire d'État en 1901, il avait été un des collaborateurs de Léon XIII. On le disait fort instruit, d'une intelligence éveillée et alerte, libéral autant qu'il l'est permis à un pape, ouvert aux besoins du siècle, prêt à se pencher avec indulgence sur les âmes que tourmente le doute et soucieux de les ramener à l'Église sans leur imposer de trop amers sacrifices.

La mission qui s'ofifrait à sa jeune souveraineté était magnifique : au milieu des afifres dans lesquelles il se débattait, le monde appelait un guide ; il attendait la parole sacrée qui traduirait l'idéal de la Justice éternelle; il tournait ses yeux, obscurcis par les larmes, vers le successeur de celui qui est mort sur la croix pour apporter l'espérance aux hommes. Pour que la Curie retrouvât la place magnifique qu'elle a quelquefois occupée, il suffisait, — mais il fallait, — qu'elle fût représentée par un cœur simple et une conscience claire ; un simple curé de village eût entendu la voix suppliante de l'humanité, un de ces prêtres candides et héroïques qui retroussent leurs soutanes pour consoler et soutenir, nos soldats dans les tranchées. L'histoire ne l'a pas permis. Elle connaît souvent ces contretemps tragiques et elle ne met pas toujours les hommes à leur véritable place. — Qui sait ? — La destinée de l'Église eût peut-être été changée par une simple interversion des rôles : Benoît XV à la place de Pie X eût probablement évité la rupture avec la France ; Pie X à la place de son successeur n'aurait pas commis les irréparables erreurs dont l'habileté de ■Giacomo délia Chiesa ne le défend pas. Là où il eût fallu un apôtre, nous ne trouvons qu'un diplomate, — et r|uel diplomate !

Le nom qu'avait choisi le nouveau Pontife rappelait celui d'un des papes les plus éclairés qu'ait connus

l'histoire, ce Benoît XIV qui avait préparé la réforme de l'ordre des Jésuites et à qui Voltaire a dédié son Mahomet. On aimait à en conclure qu'il aurait l'intelligence de son temps et qu'il ne fermerait pas les yeux aux besoins nouveaux. Ses premiers actes surprirent. Le i8 octobre 19 14, VOsservatore romano annonçait que le Saint-Siège observerait l'impartialité la plus complète et la plus absolue, parce qu'il plaçait au-dessus de tout sa mission de paix et d'amour. — Après tout, ce n'était peut-être qu'une précaution oratoire, et d'ailleurs l'impartialité est une condition de la justice. Le premier devoir d'un juge est d'être impartial, ce qui ne l'empêche pas d'être impitoyable pour les coupables. Au milieu de l'anxiété universelle, VEncyclique du 16 novembre 1914 parut déjà plus étrange. Elle plaçait au premier rang des causes qui avaient déterminé la catastrophe actuelle, l'évanouissement de l'esprit de charité et le mépris de l'autorité. — L'autorité étaitelle donc si fragile et énervée en Allemagne ? — le Pape invitait les évêques à s'unir à lui pour combattre les écarts du sens propre et les méthodes d'enseignement qui n'avaient pas obtenu la sanction officielle : les catholiques éviteraient de s'occuper des questions scabreuses et dangereuses à la foi; il fallait avant tout (( extirper l'ivraie du Modernisme et avec elle l'esprit moderniste épris de nouveauté ». — Pendant ce temps, Louvain brûlait, les couvents de la Belgique étaient dévastés, Reims était bombardé. — Le Modernisme, les méthodes pernicieuses d'éducation, que venaient faire ces pauvres sons de guitares au milieu de la canonnade furibonde ?

L'allocution consistoriale du 22 janvier 191 5 acheva de jeter le désarroi et le désespoir parmi les fidèles. — (( S'il ne nous est pas donné de hâter la fin d'un fléau aussi grave, disait le pape, au moins voulons-nous en atténuer les douloureuses conséquences?... Notre mission apostolique ne nous permet pas de faire davantage aujourd'hui... Nous ne jugeons pas utile d'engager

l'autorité pontificale dans le conflit des belligérants... Le Pontife romain, en sa qualité de vicaire de Jésus- Christ, mort pour tous les hommes, est le père commun des fidèles et il doit embrasser dans un même sentiment de charité tous les combattants. Il a de chaque côté de la bataille un grand nombre de fils dont le salut doit lui inspirer une égale sollicitude..., il risquerait sans cela de susciter à la religion des aversions et des haines et exposerait à des troubles fort graves la tranquillité et la concorde intérieure de l'Église. »

Quand on se rappelle ces premières manifestations de la pensée de Benoît XV, on s'étonne du scandale qu'ont soulevé ses récentes démarches. Dès les premières semaines, il avait abattu son jeu et, en révélant ses intentions et sa méthode, il s'était disqualifié.

Comment ! Il n'y a dans le monde qu'un seul pays dont le gouvernement se proclame ouvertement catholique ! Ce pays est envahi sans ombre de prétexte ; les traités les plus solennels sont violés par ceux-là mêmes qui les ont signés et garantis! Les coupables n'invoquent aucune circonstance atténuante. Avec un cynisme odieux, ils avouent, ils proclament en face de l'Univers efifaré que, s'ils violent le droit des gens et s'ils foulent aux pieds les conventions les plus formelles, ils n'ont d'autre excuse que l'espoir d'écraser ainsi plus facilement et plus vite leur adversaire. L'invasion, commencée ainsi dans les conditions les plus odieuses, se poursuit au milieu de telles abominations que l'esprit se détourne avec épouvante de ce tableau funèbre et que la plume se refuse à en décrire les horreurs. Par dizaines, des prêtres sont fusillés. Les couvents sont souillés, les sanctuaires sont profanés. Par un comble d'infamie, les coupables essayent de pallier leurs attentats en lançant contre les victimes les plus abominables calomnies ; ils parlent de francs-tireurs, de blessés auxquels des jeunes filles belges ont crevé les yeux ! — Mais vous savez bien, Saint-Père, que ce sont d'ignobles

mensonges. Demandez-le à Erzberger ; demandez-le au Père Duhr. C'est un historien de profession et il a l'habitude de serrer les textes de près. C'est un Jésuite et vous ne le soupçonnez pas sans doute d'avoir volontairement faussé la vérité. — Et en face de ces exécrables fureurs, quand partout s'élève contre les contempteurs des lois divines et humaines la malédiction de la conscience publique, vous venez nous parler de complète impartialité! — Etes-vous neutre devant le crime?, a demandé M. Hyacinthe Loyson, et jamais cette question ne s'est posée avec la même force. Dans de pareils cas, l'impartialité s'appelle d'un autre nom, c'est de la complicité.

Et Reims ! Vous savez pourtant, puisqu'on parle de votre science, ce que devrait être pour l'Église de Rome cette cathédrale de Reims. La coupole même de Saint Pierre n'a pas pour elle la même importance ; elle n'est que le monument de sa décadence. Reims est le vrai berceau de la puissance pontificale. N'est-ce pas à Reims que s'est signée entre la monarchie française et le Saint-Siège cette alliance qui a fait de la France la fille aînée de l'Église et qui a véritablement assuré le triomphe du Chistianisme sur l'Europe occidentale ?

Sans Saint Rémy, l'histoire ne connaîtrait ni Charles Martel, le protecteur de Saint Boniface qui a le premier introduit le Christianisme en Allemagne, ni Charlemagne qui a affranchi les Papes de la domination lombarde. — C'est de Reims qu'est sortie toute l'Europe catholique. Ne voyez-vous pas que sous ses décombres s'écroule la Papauté, qui n'a pas su trouver les paroles d'excommunication qu'exigeait un pareil sacrilège ?

Ainsi Benoît XV aura assisté à l'incendie de Louvain, la plus ancienne et la plus vivante des universités catholiques ; il aura entendu les lamentations qu'a portées au pied de son trône le cardinal Mercier, sans que sa voix hésite, sans que son cœur se brise, sans sortir de son indifférente neutralité ! A-t-il donc des yeux

pour ne pas voir ? La voix des victimes monte vers le ciel ; mais celui qui représente ici-bas l'éternelle Justice se bouche les oreilles. Il n'a qu'une pensée, ne pas se compromettre, ménager les puissants, essayer de tirer des circonstances une situation agrandie. Misérable calcul, — et si dépourvu d'avenir ! Comment le Pape n'a-t-il pas compris que la Papauté n'a jamais dû sa force qu'à sa puissance morale, et que, pour rallier et gouverner les âmes, la première condition est de ne pas froisser leurs instincts les plus profonds. Ponce-Pilate a beau se laver les mains, elles ne sont pas plus propres pour cela.

Après ces débuts malheureux, il eût été difficile à Benoît XV de retrouver le crédit qu'il avait si maladroitement compromis. Il ne semble pas que l'expérience lui ait le moins du monde servi et il n'a même pas pris la peine de conserver les apparences de la neutralité qu'il prétend garder. Alors que l'Allemagne est mise au ban des nations, et que la conscience unanime des peuples la déclare l'ennemi du genre humain, Benoît XV, si anxieux de ne pas compromettre le prestige de la Curie, se jette dans la mêlée pour sauver Guillaume du châtiment qui l'attend.

Les organes de la Curie ne cachent pas qu'il a obéi aux suggestions de l'Impératrice Zita et de la cour d'Autriche. Or, si personne n'ignore que l'Autriche brame vers la paix qui pourrait seule la sauver d'une ruine prochaine et complète, tout le monde sait aussi que, depuis de longs mois, elle a cessé d'exister comme Puissance indépendante et qu'elle n'est plus qu'une marionnette dont l'Allemagne tient les fils. Si, par conséquent, Benoît XV, après un si long silence, juge opp)ortun d'adresser aux belligérants un appel à la paix, c'est parce que Berlin le juge nécessaire. Guillaume II

s'est aperçu que la manœuvre socialiste avait échoué ; il a recours à un nouvel artifice. Puisque Scheidemann et Sudekum sont brûlés, Erzberger à la rescousse !

Erzberger est fort bien vu auprès de l'Empereur et il a su mériter les bonnes grâces des protestants. Quand, au commencement d'avril 1916, les (( Petrusblaetter » de Trêves se sont avisées de faire l'éloge d'un livre de Kralik sur Angélus Silesius et l'ont recommandé à leurs lecteurs comme « une arme puissante contre les adversaires de la véritable foi », il s'est hâté d'intervenir pour gourmander ces maladroits qui risquaient de troubler l'harmonie nationale. — « Nous regrettons d'autant plus cette imprudence, écrivait-il alors dans la Germania, l'organe officiel du Centre, que nous savons personnellement de la manière la plus précise, qu'à la place dirigeante qui a la mission de défendre les intérêts du Catholicisme, on nourrit le désir le plus vif de voir éviter du côté catholique, à l'occasion du jubilé de la Réforme, tout ce qui provoquerait quelque ressentiment ou quelque amertume dans les cercles évangéliques )). (was in evangelischen Kreisen verbitternd und verstimmernd wirken muss). — On n'aurait pas cru qu'un pape dont la première pensée a été de fulminer contre le Modernisme, fût si soucieux de ménager les susceptibilités luthériennes !

Est-ce par sa délicate tolérance qu'Erzberger a acquis la confiance et la sympathie de Benoît XV? — Toujours est-il qu'il a l'oreille de la Curie et il n'est pas défendu de supposer que les lettres de l'Impératrice Zita ont trouvé le terrain bien préparé et qu'elle n'a pas eu grand'péine à gagner une cause qui avait déjà trouvé de pareils répondants. Quand on rapproche ces faits des étranges manœuvres d'espionnage qui se sont déroulées ces derniers mois dans les alentours du Vatican et qu'on se rappelle qu'à la veille de la publication de la note pontificale, un des envoyés de Benoît XV se trouvait à Munich, il n'est pas possible de ne pas aper-

cevoir que nous sommes en présence d'une combinaison concertée dont l'idée primitive part de Berlin.

Qu'a-t-on promis au Pape pour le décider à s'engager dans cette voie semée de chausse-trapes ? — Sans doute de lui réserver une place dans le futur congrès. A vrai dire, c'est une ambition un peu puérile, et unç satisfaction assez creuse. Quand, à la fin de la guerre de Trente-Ans, le Pape Urbain VIII offrit sa médiation aux belligérants, les affaires de l'Église n'en tirèrent pas grand avantage et le nonce Chigi n'eut à Munster que l'honneur mélancolique de conduire l'enterrement du moyen âge. Mais la Papauté vit depuis longtemps d'illusions et ses ambitions se repaissent de chimères. Qui ne se rappelle les efforts désespérés de la Curie, à la fin du siècle dernier, pour obtenir que ses représentants fussent admis à la première conférence de La Haye parce qu'elle espérait faire ainsi reconnaître, au moins indirectement, le principe de sa souveraineté temporelle ?

C'est la misère des diplomates de trop croire à l'adresse, à l'artifice, aux petits moyens et aux calculs machiavéliques. Trop d'habileté nuit. Cherchez le Royaume de Dieu, a dit le Christ, et tout le reste vous sera donné en surcroît ; — personne ne saurait s'étonner sans doute, — sauf peut-être le Pape, — que, puisque je parle du Saint-Siège, les citations de l'Écriture* se pressent involontairement dans mon esprit. — A dédaigner trop les intérêts sacrés, on ne perd pas seulement son âme : « Si le Saint-Siège, écrit avec beaucoup de force la Nouvelle Europe (23 août), eût dès le début élevé la voix pour la défense de la catholique Belgique, s'il eût soutenu les évêques belges quand ils demandaient: qu'une commission ecclésiastique fît une enquête sur les atrocités allemandes, le massacre des prêtres, le rapt des nonnes, l'incendie des églises et la profanation des çmblêmes sacrés, -^ ou même si le Vatican fût demeuré loyalement neutre et qu'il se fût

tenu souverainement à l'écart des horreurs profanes de la guerre, quelque voix aurait pu s'élever parmi les Alliés et réclamer pour le Pape une place à la table des plénipotentiaires chargés de préparer la paix. Mais qui, en dehors des Allemands et des Autrichiens, ou peutêtre des jeunes-Turcs, aussi indifférents au Christ qu'à Mahomet, pourrait désirer la présence du mandataire d'un Pontife qui, sous prétexte de préparer une équitable réconciliation, n'a eu d'autre but que de favoriser et de servir la cause des ennemis ? »

La machine a fait long feu, et la ruse était vraiment trop grossière. Ce ne sont pas des ficelles dont se sert le Pape, disait un diplomate italien, — ce sont des câbles, les câbles qui rattachent le Vatican à la Hofburg et à la Wilhelmstrasse.

Comment le Saint-Siège qui, d'habitude, ne manque pas de finesse dans le détail des aft'aires, ne s'est-il pas rappelé que toute démarche inutile est une démarche dangereuse? Ou bien vraiment, par quelle absence complète de psychologie s'est-il figuré que les Alliés pourraient songer à traiter aujourd'hui avec les Allemands? Il a prouvé ainsi qu'il n'avait pas la moindre intelligence de notre état d'esprit, parce qu'il n'avait rien compris à la nature du conflit.

S'il y a un point sur lequel les Allemands se sont attachés à ne nous laisser aucune incertitude, c'est qu'ils ne se regardent pas conime engagés par les traités. Leurs théologiens et leurs philosophes, non moins que leurs hommes d'État, nous l'ont répété sur tous les tons. En admettant que nous pussions avoir encore le moindre doute à ce sujet, les variations édifiantes du nouveau Chancelier suffiraient à éclairer et à convaincre les plus entêtés de confiance et d'optimisme ; en moins de trente-six heures, il a accepté, repoussé, puis

admis sous bénéfice d'explications l'ordre du jour du Reichstag qui demandait une paix sans annexion. De ces formules contradictoires, sous lesquelles se dissimulent ses intentions, le désir réel de Guillaume II se dégage nettement. Un seul point lui importe : il s'agit pour lui de nous amener à prendre place sans programme fixe autour d'une table verte, afin que l'espoir de paix énerve nos courages et que, pour ne pas retomber dans l'enfer actuel, nous subissions lâchement les conditions qu'il nous dictera. Je suis parfaitement assuré que, même sur ce point, le Kaiser se berce d'illusions grossières et que, si les négociations venaient à s'ouvrir, les plus pusillanimes d'entre nous, les plus affamés de repos à tout prix, dès qu'ils se trouveraient en face des prétentions de l'Allemagne, seraient secoués d'un sursaut d'indignation et préféreraient recourir de nouveau aux armes plutôt que de courber la tête sous le joug étranger. Nos adversaires n'en auraient pas moins gagné quelques semaines ou quelques mois et leur situation est si désespérée qu'ils regarderaient le moindre répit comme un succès. C'est ce répit que le Pape travaille de son mieux à leur préparer. Il faut vraiment qu'il estime peu notre perspicacité pour supposer que nous ne discernerons pas le piège.

Si Descartes n'était pas un auteur suspect et qui sent le fagot, il aurait appris à Benoît XV que le bon sens est la chose du monde la mieux partagée. Le bon sens le plus vulgaire nous crie aujourd'hui que nous avons le devoir impérieux de nous défier d'un intermédiaire qui s'est enfermé dans la neutralité la moins amicale tant que la fortune a hésité, et qui, brusquement, sans raison apparente, après s'être concerté avec nos adversaires, pris d'une ardeur suspecte, nous invite à des pourparlers comi)romettants, qui ne sauraient avoir d'autre résultat que de desserrer pour un moment l'étau dans lequel étouffe notre ennemi ? •

Si Benoît XV veut réellement contribuer à mettre-

fin aux terribles souffrances de l'humanité, il n'a qu'un moyen, c'est d'inviter l'Allemagne à accepter le programme formulé par les Alliés dans leur réponse au Président Wilson : restaurations, réparations et garanties. Il est vrai que ce programme implique, non pas la destruction de l'Allemagne, mais la ruine de ses desseins. Mais la question est posée de telle sorte qu'aucune transaction ne saurait être imaginée. Nous ne voulons ni écraser ni avilir l'Allemagne, mais nous sommes résolus à la mettre hors d'état de nuire. Ce n'est pas notre faute si elle voit dans l'indépendance du monde une offense à son omnipotence de droit divin.

Les Allemands sont loin d'être d'accord entre eux sur l'objet de leurs ambitions : les uns parlent de la liberté des mers, ce qui signifie dans leur bouche la conquête de la Belgique, des côtes de la mer du Nord et du Pas-de-Calais ; les autres songent à la fondation d'un Mitteleuropa qui leur livrerait Salonique, Constantinople et Bagdad; quelques-uns exigent l'abandon de nos plus riches régions minières, de sorte que leur industrie jouisse d'un monopole incontesté; d'autres encorerevendiquent un empire colonial qui leur abandonnerait la plus grande partie de l'Afrique. N'attachez donc pas tant d'importance à ces revendications chauvines, nous disent les hommes qui jugent encore possible un compromis ; tous les pays ont leurs maniaques ; les groupes qui affichent ces prétentions scandaleuses ne représentent qu'une faible partie de la nation. — C'est par centaines de mille cependant que se comptent les adhérents des ligues militaristes et elles réunissent les nobles, les grands industriels, les professeurs, les instituteurs, les clergés, en un mot, toutes les forces actives du pays. La variété même des programmes d'annexions prouve, — et c'est précisément ce qui est grave, — que la propagande pangermaniste, poursuivie sans relâche depuis un quart de siècle et favorisée par une période extraordinaire de progrès économique, a créé une atmosphère générale d'orgueil et de démence. On affirme que

quelques esprits particulièrement fermes ont résisté à la contagion générale ; ce n'est pas très siàr,et même Liebknecht ou Fernau n'ont jamais accepté publiquement les trois conditions essentielles de notre programme, la restitution de l'Alsace, la restauration intégrale de la Pologne et la dissolution de l'Autriche, qui devra être reconstituée sur le principe de la volonté des peuples. Ce sont là cependant les trois bases nécessaires de l'affranchissement de l'Europe. — Dans tous les cas, ces rescapés de la contagion ambiante se comptent sur les doigts et leur influence est nulle. Il y a chez nous de même quelques darbistes qui condamnent en principe le service militaire et qui prêchent la doctrine de la non-résistance au mal ; ce sont des rêveurs, inoffensifs, parce que leur nombre est infime. Guillaume II aurait vite fait de museler ceux de ses sujets qui sont encore capables de réflexion et de raison, s'ils n'étaient protégés contre ses colères par leur impuissance manifeste.

Pour avoir une idée de la fièvre chaude qui sévit de l'autre côté du Rhin, il suffit de parcourir le volume qu'a publié S. Grumbach, l'Allemagne annexionniste : on n'en a pas assez parlé, et on ne saurait trop en recommander la lecture aux neurasthéniques et aux (( pacifistes bêlants )) qui s'en vont répétant : « Que la guerre est longue! nous n'en verrons donc jamais la fin ! » — Eh oui, mes bons amis, la guerre est longue, et vous pouvez être sûrs que ce ne sera pas un médiocre soulagement pour nous quand nous sortirons de ce cauchemar. C'est un terrible supplice auquel sont condamnés aujourd'hui des millions et des millions d'êtres humains : et quand donc nous sera-t-il permis de nouveau d'attendre le facteur sans l'horrible angoisse qu'il ne nous apporte quelque affreuse nouvelle ? Nous comprenons que les plus fermes aient leurs heures d'agonie et qu'ils poussent vers le ciel un cri de désespoir : Mon Dieu ! Mon Dieu ! pourquoi m'as-tu abandonné? — Mais ceux-là se trompent qui spéculent sur notre misère. La question n'est pas du tout de savoir si nous vou-

Ions la paix, mais si nous sommes prêts à la payer du prix auquel les Allemands nous l'offriraient aujourd'hui, c'est-à-dire si nous consentons à devenir, sous un nom ou sous un autre, les sujets de Guillaume IL Pour nous allécher, nos ennemis laissent par moment entendre qu'ils ne nous refuseraient pas des conditions honorables. Nous connaissons leur générosité. Ils ne nous refuseraient pas un pardon magnanime; ils pousseraient la grandeur d'âme jusqu'à nous pardonner nos crimes, ils ne nous puniraient même pas trop sévèrement pour avoir brûlé la cathédrale de Saint-Quentin et détruit les ruines de Coucy — à une condition, c'est que nous leur laissions l'empire du monde. Quel plus splendide rôle pourrions-nous désirer que de travailler à la gloire du roi de Prusse ?

Sous les contradictions et. les variations des programmes, les annexionnistes de toute plume et de tout poil dont Grumbach a rassemblé les revendications,communient dans cette même volonté de puissance. Son volume est imposant, plus de 300 pages compactes ; encore ne nous donne-t-il là que des extraits, et il eût sans peine doublé son livre. Les partis les plus divers s'y coudoient dans une fraternité conquérante ; les nationaux-libéraux du Kulturkampf s'y réconcilient avec les Catholiques du Centre, et les progressistes radicaux y font chorus avec les syndicats chrétiens. La Dresdner Volkszeitung, la Frankfurter Volksstimme, la Chemnitzer Volksstimme, qui sont des organes socialistes n'y parlent pas d'un autre ton que la Deutsche Tageszeitung du comte de Reventlov. « Aucun droit n'est si imprescriptible, écrit un professeur de droit international, Joseph Kohler, qu'il ne doive céder à la nécessité, et cet acte commis sous la pression de la nécessité ne constitue pas une violation du droit La force irrésistible de la

guerre et de la conquête s'empare des pays et des peuples; c'est là un des principes fondamentaux du droit international... Ne prêtons pas l'oreille à la voix de ceux qui font ressortir les difficultés que l'annexion créerait à l'État conquérant, sous prétexte qu'il se heurterait à des éléments étrangers qui pourraient lui opposer de la résistance. Il y a là de quoi effrayer un peuple veule et craintif, mais une nation jeune et forte se contente d'écarter les difficultés de ce genre ; le grand Siegfried ne se laisse pas effrayer par les minauderies d'une popidation qui rechigne. )) — Qui donc a prétendu que l'Allemagne manquait d'originalité? — La conception du droit que défend M. le professeur Kohler, est certainement, je ne dirais pas bien personnelle, puisqu'elle est commune au delà du Rhin, mais du moins bien germanique.

Une citation du pasteur de l'église Saint-Paul à Francfort-sur-le-Mein, Julius Werner, est peut-être pus intéressante encore, et elle résume avec une clarté que l'on ne trouve pas toujours chez nos voisins, le point capital du débat : — « La position de l'Allemagne comme grande Puissance mondiale, dont la guerre de 1870 a jeté les bases, écrit le pasteur Werner, doit être consolidée militairement, économiquement et par tous les moyens appropriés dans la lutte actuelle entre peuples. Nous ne sommes pas dominés par la soif de conquêtes, c'est une nécessité de notre existence nationale. »

M. Jules Werner résumé à merveille la pensée de ses compatriotes. Les Allemands se divisent sur le détail des conquêtes qu'ils poursuivent; ils sont unanimes à réclamer leur place au soleil qui, pour eux, est synonyme de domination du monde. A ce point de vue il est tout à fait arbitraire de prétendre établir une distinction entre les modérés et les pangermanistes ; tous les Allemands sont pangermanistes, en ce sens qu'ils n'admettent d'autre Univers que celui où ils pourront sans

obstacle exercer leur autorité; peut-être certains d'entre eux consentiraient-ils à limiter leurs prises, mais à condition que cette limite fiât volontaire, c'est-àdire que la liberté des autres n'existât qu'en vertu du consentement de la race élue. La seule indépendance qu'ils concèdent à leurs voisins ne saurait être qu'une indépendance octroyée, — par conséquent limitée et temporaire, que les maîtres seraient toujours en état de révoquer, dès qu'ils en éprouveraient le besoin ou en sentiraient le désir.

Depuis l'entente cordiale de 1904 et le rapprochement de la Russie et de l'Angleterre, l'Allemagne, de l'aveu de ses écrivains, vivait dans un perpétuel malaise. — Pourquoi? — Parce qu'elle était menacée? — Mais qui donc eiit songé à contester ses droits et n'était-elle pas de force à faire rentrer sous terre l'imprudent qui eût osé la provoquer ? Il faut vraiment une crédulité plus que tudesque pour admettre que Ribot ou Asquith, Lloyd George ou Giolitti, Campbell-Bannerman ou le Président Wilson aient à aucun moment nourri des desseins hostiles à l'Empire germanique, et, en leur supposant même des projets belliqueux, il tombe sous le sens que ni les institutions des pays qu'ils gouvernaient, ni les rivalités intérieures au milieu desquelles ils se débattaient ne leur auraient laissé à aucun degré les moyens de poursuivre et de mener à bien une œuvre aussi compliquée que la formation d'une coalition. — Ce qui est vrai, c'est que le monde, épouvanté des ambitions morbides de l'Allemagne, se groupait dans un instinct de défense, pour s'opposer à sa volonté d' expansion indéfinie. — Quel est le grief d'Erich Marcks contre l'Angleterre ? — Il lui reproche d'avoir voulu maintenir le statu quo et de s'être opposée à la libre expansion de sa jeune rivale. (Deuts-

chland und der Weltkrieg). Marcks a écrit une biographie de Guillaume I" qui est justement célèbre et il passe à bon droit pour un des plus remarquables représentants de la génération actuelle. N'est-il pas caractéristique qu'il ne se soit pas avisé de ce que son accusation avait de grotesque et qu'il n'ait pas vu qu'elle se retournait contre lui ? — Vous vous êtes jeté sur ce passant, dit au voleur le commissaire de police. — Parfaitement, il prétendait garder son portemonnaie, et ne tenait pas compte des besoins de ma verte jeunesse (jung emporgestiegene Kraft, — écrit Marcks).

Dans la conviction des Allemands, la seule pensée d'une obligation vis-à-vis d'un tiers représente une injure et ne saurait être tolérée. Delbrùck a soulevé contre lui un tollé universel, parce qu'il avait suggéré que la paix serait plus facile si l'on faisait quelques concessions à la manie pacifiste des Américains, si l'on acceptait par exemple de soumettre à un arbitrage international les conflits qui pourraient s'élever dans la suite. Vous voulez donc que tous nos sacrifices aient été inutiles ! lui crie Hermann Nieders. — Vous nous condamnez à la mort sous l'apparence de la loi, pleure M. Natorp, qui aurait dû gagner dans le commerce de Platon une âme plus sereine et un jugement plus subtil.

Les Allemands sont jusqu'à présent incapables de s'élever à l'idée de liberté, qui implique comme corollaire le respect des droits d'autrui et par conséquent la limitation volontaire ou contrainte de ses propres facultés. Ce point a été mis en lumière avec une force et une précision admirable dans un petit volume de M. Edwyn Bevan {La méthode dans la folie) qu'il vaudrait la peine de traduire en français. Ils protestent avec une indignation qui n'est pas toujours feinte quand on les accuse de rechercher la domination du monde. En réalité, ils jouent sur les mots. Ils veulent avoir une situation telle que les autres peuples, même en se coalisant, soient hors d'état de gêner leur fantaisie et de contre-

carrer leurs desseins. C'est dans le même sens que Napoléon affirmait qu'il n'avait jamais voulu la guerre et qu'elle lui avait toujours été imposée. — J'ai besoin de la Belgique, dit Tirpitz, pour que l'Angleterre ne s'avise pas de se mettre au travers de ma route ; l'existence de la Serbie est intolérable, affirme Tisza, parce qu'elle gêne mon expansion. Quand Bethmann-Hollweg affirme que l'Allemagne ne réclame que la sécurité, il n'a probablement pas conscience qu'il ment ; seulement, à ses yeux, la situation de l'Allemagne ne sera assurée que si elle est assez forte pour que personne ne puisse discuter ses arrêts. Tout ici-bas est affaire de définition : j'ai déjà fait remarquer à diverses reprises que la conception germanique est identique à celle de l'Église qui se proclame persécutée dès qu'elle n'est pas libre de persécuter.

Il est facile de comprendre que, la question une fois posée ainsi, aucune transaction n'est possible et aucun compromis ne saurait être aperçu. Les Allemands réclament la Weltherrschaft, la Weltmacht, la Weltgeltung. Comme les Alliés ne sauraient évidemment admettre de pareilles prétentions, il n'y a d'autre solution possible que la force. C'est une Machtf rage, pour nous servir de l'expression germanique. Nos ennemis veulent être les maîtres, nous refusons de devenir leurs esclaves. Quand ils se seront convaincus que leurs rêves sont insensés, ils se résigneront, mais il n'y a pour les les ramener à la raison qu'un moyen : la victoire, une victoire absolue, assez complète pour qu'ils ne soient pas tentés de recommencer l'épreuve. Pour le moment, ils pensent seulement qu'ils ont mal pris leurs mesures, et leur tactique consiste à terminer vaille que vaille une partie mal engagée avec la résolution arrêtée d'avance de la reprendre le plus tôt possible dans des conditions plus favorables. Au fond, les conditions du traité leur importent relativement peu, pourvu qu'elles ne les mettent pas hors de combat. Ils se servent du pape comme des socialistes pour désagréger la coalition. Pour y

réussir, ils seraient prêts à des concessions infiniment plus étendues que celles qu'ils nous offrent ouvertement. S'ils chicanent encore sur les termes de la convention qu'ils proposent et qui pourrait seule les sauver d'une <:apitulation à merci, — la seule qu'il nous soit possible d'accepter, — c'est d'abord par habitude acquise de marchandage et de duplicité, mais c'est surtout qu'ils craignent d'une part d'affaiblir chez eux l'esprit public et ensuite de découvrir leur faiblesse. Seulement, ils se condamnent ainsi à nous présenter des propositions si dérisoires qu'il est impossible de les accueillir autrement que par un haussement d'épaules.

Que Benoît XV ait pensé que n'importe qui pût prendre au sérieux le programme qu'il esquisse, nous ne lui ferons pas un moment l'injure de le supposer, quelque médiocres preuves d'esprit politique et de perspicacité qu'il ait jusqu'à présent données.

Les Allemands se retireraient tranquillement de nos pays du Nord et de la Belgique et nous leur donnerions quitus. Certes le pape n'a jamais mieux montré qu'il est ici-bas l'organe de la divinité que par cette proposition fantastique qui prouve son ignorance prodigieuse des intérêts humains. Ainsi la Belgique, — qui n'était pourtant pas complice de l'assassinat de François-Ferdinand — , aura été envahie, pillée, saccagée, ainsi nos plus riches et nos plus belles provinces auront été dévastées, nos cathédrales auront été éventrées et incendiées, nos mines, systématiquement ruinées, nos usines, déménagées, nos musées, spoliés, et nous nous tiendrons pour satisfaits si Ton nous restitue le sol dénudé et appauvri ! Nos filles ont été insultées, nos frères ont été déportés, et les coupables ne seront pas châtiés ! — En si bon chemin, pourquoi le pape s'arrête-t-il ? Pourquoi ne nous demande-t-il pas de

payer la solde des bons Allemands qui sont venus donner à nos paysans des leçons de haute culture? Pourquoi ne nous présente-t-il pas la note des médecins qui ont soumis nos jeunes filles aux plus ignobles attentats ? — En face d'une semblable attitude, il est difficile de retenir son indignation. Et pourtant, j'aurais tort de m'abandonner à ce sentiment légitime de colère. En réalité, le pape sert notre cause. S'il y a des pacifistes en France, qu'on leur lise ces ofifres scandaleuses, et l'on verra quel est le chiffre infime des lâches disposés à subir un pacte pareil.

Et l'Alsace? — On causera. --- L'Allemagne n'est plus intransigeante. Le Chancelier Michaëlis est un chrétien fort pieux et il se ferait un scrupule de tyranniser personne. Les Alsaciens se plaignent, nous dit-il ; peut-être ont-ils raison. On ne les a pas toujours traités comme ils méritent de l'être; nous avons nos torts et nous sommes tout prêts à les réparer. — Hosanna ! fils de David. Voici le libérateur qui s'avance. Et Michaëlis laisse entendre qu'il pourrait bien accorder à l'Alsace son autonomie ! O joie, ô délice imprévu ! O volupté céleste ! — Il n'y aura plus un statthalter à Strasbourg, il y aura un duc ou un landgrave; on prendra un fils cadet de Guillaume, à moins qu'on ne s'adresse au prince de Wied qui troquerait volontiers pour un séjour plus tranquille son trône d'Albanie. Il aurait naturellement les mêmes droits que le prince de Reuss ou le duc de Saxe-Meiningen, c'est-à-dire, qu'il aurait une liste civile, qu'il chasserait le cerf et qu'il exécuterait les ordres de Guillaume. Les papes ont eu souvent de la fantaisie dans l'esprit, et l'on raconte que Grégoire XVI entendait la plaisanterie et se délassait de la théologie dans la lecture de Paulde Kock. Benoît XV est un pince-sans-rire, fort distingué. Les gens maussades jugeront seulement que le moment est assez mal choisi pour ces facéties.

Quelle ironie déconcertante aussi de nous dire que

Ton garantira « la pleine indépendance politique, militaire et économique de la Belgique vis-à-vis de toutes les puissances, quelles qu'elles soient. » — Les Belges n'en demandent pas tant. Ils n'éprouvent aucun désir d'obtenir de la Prusse la promesse qu'elle défendra leur indépendance contre une invasion anglaise ou française, et l'expérience leur a démontré la valeur des paroles et des signatures de l'Allemagne. — Qui ne se rappelle la conversation du ministre de Belgique, M. de Beyens avec M. de Bethmann-Hollweg, dans la matinée du 4 août : — Avez-vous quelque chose à nous reprocher? N'avons-nous pas toujours, depuis trois quarts de siècle, rempli vis-à-vis de l'Allemagne, comme de toutes les grandes Puissances garantes, tous les devoirs de notre neutralité ? — L'Allemagne ne peut rien reprocher à la Belgique et son attitude a toujours été d'une correction parfaite... C'est la mort dans l'âme que l'Empereur et le gouvernement ont dû se résoudre à cette détermination (l'invasion de la Belgique). Pour moi, c'est la plus pénible que j'aie eu à prendre de toute ma carrière. » — La mort dans l'âme, nous le croyons, et les faits n'ont que trop prouvé en effet que les Allemands, pour satisfaire leurs folles ambitions, ont véritablement tué leur âme. Mais que Guillaume II et les incendiaires de Dinant viennent aujourd'hui offrir leur protection au roi Albert, au cardinal Mercier et aux malheuerux qu'ils forcent à coup de crosses à travailler dans leurs tranchées, il y faut tout de même quelque impudence, et si habitué que l'on soit aux pratiques de l'Allemagne, on ne saurait se défendre d'un mouvement de surprise.

La Serbie a été plus durement traité encore que la Belgique. Qu'on reHse les livres de M. le professeur Reiss ou de M. Victor Kuhne ; les auteurs sont des Suisses, leur loyauté n'a été mise en doute par personne ; leur enquête a été menée avec une méthode scrupuleuse ; ils n'ont accepté que des documents authenti-

ques ; ils apportent les preuves irréfutables de chacun des faits qu'ils signalent. Quelle tristesse, m'écrivait encore ces jours-ci mon fils qui est en Macédoine depuis deux ans, à voir ainsi détruire cette merveilleuse race; c'est la barbarie bulgare au service de la méthode allemande... Et c'est bien en effet l'extermination de la race, l'anéantissement du peuple serbe que l'Autriche poursuit. Elle veut qu'il n'en reste plus un seul représentant pour lui reprocher ses crimes. Mais les tombes crient, — pas assez haut pourtant, puisque les malédictions des morts et les sanglots des derniers survivants n'arrivent pas à franchir les murs du Vatican.

« La déportation, le travail forcé imposé à la population belge, écrit M. V. Kuhne, sont encore des mesures très humaines comparées à cette croisade d'anéantissement sous toutes ses formes dirigée contre une race entière, dont la cinquième partie est déjà tombée victime des Austro-Germano-Bulgares. )) Ces derniers jours, les journaux annonçaient qu'à la suite de l'amnistie accordée par le magnanime Empereur Charles, 60.000 personnes étaient sorties de prison. — Soixante mille ! — Et combien de milliers en sont sorties déjà pour les cimetières. — Et combien de dizaines de mille sont tombés dans les provinces abandonnées à l'arbitraire des officiers magyars ou des comitadjis bulgares. Il n'y a dans la politique extérieure, écrit le journal du comte Tisza, que cite M. Kuhne, ni morale, ni promesses, ni parole d'honneur. — Non seulement tout est permis en temps de guerre, mais on a le devoir de mettre en œuvre tous les moyens susceptibles d'assurer la victoire. Il est permis de soupçonner, de feindre, d'induire en erreur. Naturellement, ce n'est pas l'affaire des gentlemen ; qu'il ne fasse pas de la diplomatie, celui qui ne voudrait rester qu'un gentleman. » —

Les sentiments chrétiens, mon frère, que voilà ! — Que dit le pape ? — Il se tait, il supprime la Serbie par

omission... Il pense sans doute, comme Tisza: qu'il ne fasse pas de diplomatie, celui qui voudrait rester chrétien.

On m'accusera sans doute de manquer de modération et de mesure. C'est qu'il est impossible en présence de certaines défaillances et de certaines abdications de ne pas éprouver un atroce déchirement. Si je ne suis pas catholique, je ne saurais méconnaître les immenses services que l'Église a rendus à la civilisation humaine, et je suis trop français pour oublier que, pendant une longue suite de siècles, les destinées de la papauté et celle de la France ont été étroitement unies. Vilains ou nobles, nous sommes tous les fils des croisés : Gesta Dei per Francos. Charles-Martel, Godefroi de Bouillon, Saint Louis, Jeanne d'Arc, Bossuet, qui donc voudrait enlever de pareils fleurons à notre couronne de gloire? — Je n'ignore pas la constance avec laquelle plus récemment Léon XIII a résisté à la pression de Guillaume II et, à quelque opinion que nous nous rattachions, nous gardons une reconnaissance profonde au grand pontife qui a défendu nos droits et maintenu la tradition.

Comment Benoît XV n'a-t-il pas compris le rôle qui lui appartenait? Dans les affres où elle se débat, l'humanité attendait une parole de consolation et d'espoir. Les dogmes varient et les formules perdent leur sens ; mais, si nous n'interprétons plus' l'Évangile de la même manière que nos pères, nous y cherchons la promesse d'un avenir meilleur; nous plaçons sous la parole du Christ notre idéal de justice, de liberté et de fraternité. Nous espérions que de Rome résonnerait la voix qui soutient les soldats dans le combat et le martyr dans répreuve : Hoc signo vinces. — « Je te dis en vérité que tu seras aujourd'hui avec moi dans le paradis ». — Que la grâce de Dieu soit sur les vaillants qui travail-

lent et qui souffrent pour qu'un monde nouveau naisse, imparfait sans doute comme tout ce qui est terrestre, mais oiî la violence ne célébrera plus ses abominables orgies et où les peuples, protégés par le droit public, ne seront plus les victimes de la folie de quelques souverains !

Est-il possible que la papauté renie jusqu'au bout sa mission ? Malgré tant de désillusions, — et si cruelles, — nous ne voulons pas désespérer. De l'erreur de Benoît XV, nous en appelons au pape mieux informé. — S'il restait sourd aux appels de la conscience chrétienne, une nouvelle ruine s'ajouterait à celles que la guerre a amoncelées, mais nous n'en serons pas ébranlés dans notre foi ni troublés dans notre espérance. Du pape, il nous resterait à en appeler à l'Évangile.

E. Denis.

La politique extérieure magyare avant la guerre.

Définissant le programme de politique étrangère que le gouvernement avait l'intention de suivre, Louis Kossuth établit, le 12 juin 1848, au parlement hongrois et au nom du gouvernement, que la Hongrie ne pouvait compter ni sur l'Angleterre ni sur la France. L'Angleterre soutiendrait la Hongrie tant qu'elle y verrait son avantage. Rien ou peu de chose ne devait être attendu de la France. L'exemple de la Pologne était probant. La France lui avait manifesté de louables sympathies; ces sympathies subsistaient mais la Pologne n'en n'existait pas davantage. Alors, tournant ses yeux vers l'Allemagne il continua : « J'affirme sans réserve ce que je crois être une vérité naturelle; la nation magyare est appelée à vivre dans une amitié

intime avec la libre nation allemande et à sauvegarder avec elle la civilisation occidentale. »

Kossuth fixait ainsi, dès ce moment, les grandes lignes de la politique magyare : la preuve en est dans ce fait qu'au moment où il proclamait ce programme il avait envoyé deux délégués à Francfort pour négocier avec des représentants des États allemands réunis en congrès en vue de fonder une confédération germanique. Kossuth songeait à une alliance avec les États allemands, et ses idées politiques sont contenues dans les instructions qu'emportaient les délégués à Francfort. La première instruction confie aux envoyés la mission d'assurer la nation allemande de la sympathie magyare et les charge de mettre en pleine lumière ce fait que les Allemands trouveraient leurs amis les plus dignes de confiance parmi les Magyars. Un autre point de l'instruction enjoignait aux émissaires de faire, en termes clairs, connaître à la nation allemande que les Magyars verraient d'un très mauvais œil le consentement des Allemands à une réorganisation de la monarchie austro-hongroise destinée à changer les provinces, qui jusque-là avaient appartenu à la fédération allemande, en territoires slaves. Kossuth tenait à montrer aux Allemands le péril d'une telle politique, car, en ce cas, ces territoires slaves ne seraient pas seulement étrangers à toute sympathie pour la nation allemande, mais deviendraient même ses ennemis. (O ester reichische Revue. Vol. ii. 1865). Tel est l'homme qui jouissait des sympathies de toute l'Europe occidentale et même de celle des États-Unis. Oh le croyait le champion de la justice et de la liberté se dressant contre la tyrannie autrichienne alors qu'il s'opposait à la réalisation d'une monarchie fédéraliste accordant aux Slaves la place qu'ils méritaient dans une Autriche équitable. Craignant que les races non-magyares de la Hongrie ne vinssent, plus tard, revendiquer leurs droits nationaux, il songeait à s'allier contre eux avec la nation allemande.

Quand Tauteur du projet « Berlin-Bagdad », Frederick List, répondant à l'invitation de savants et d'hommes d'affaires magyars, vint à Budapest pour traiter devant les Magyars des questions économiques, Louis Kossuth le reçut comme l'homme « qui était le plus qualifié pour éclairer la nation sur ses véritables intérêts économiques nationaux ».

Comment éclaira-t-il les Magyars sur leurs intérêts économiques? Qu'avait-il à dire sur la mission historique de la race magyare et sur le rôle qui lui était assigné dans l'Europe centrale pangermanique qui était déjà en préparation? Ecrivant en 1862 sur la sitution primordiale de la Hongrie dans le plan pangermaniste, il disait : « Quel puissant courant de force coule de l'Allemagne du Sud-Est vers l'océan? Il se dirige vers la vallée du Danube ; et que faut-il accomplir ? Rien moins que la fondation d'un puissant Empire oriental germano-magyar baigné d'un côté par la mer Noire, et de l'autre par l'Adriatique, empire animé de l'esprit allemand et magyar. Mais le chemin qui mène à une telle réalisation passe par la Hongrie et tant qu'elle n'est pas de cœur et d'esprit avec nous, nous ne pouvons rien ni ici ni ailleurs, alors qu'unis avec la Hongrie nous pouvons tout. La Hongrie est pour l'Allemagne la clef de la Turquie, du Levant, de l'Extrême- Orient, et en même temps un bastion contre une puissance supérieure du Nord. » (Frederick List : Gesamte Sckriften, Part IL)

Un regard sur la carte suffit pour apprécier cette politique de vaste extension du pénétrant économiste qui voyait, avec l'aide des Magyars, s'élever un gigantesque empire mondial sous l'hégémonie allemande. Mais pour réaliser cet empire il fallait une coopération magyare d'une fidélité absolue. Mais si List pouvait évaluer l'importance du service que devaient rendre les Magyars à la nation allemande en réalisant le projet pangermaniste de la Mittel-Europa, il n'ignorait pas

que les Magyars seraient obligés de se rallier à l'Allémagne pour conserver leur suprématie dans cette Hongrie dont la majorité de la population n'est pas magyare. Les Magyars, en effet, ne pouvaient compter sur l'aide des Allemands d'Autriche trop occupés euxmêmes par leur lutte contre les Slaves. Aussi, en 1842, List écrivait-il dans un essai Die Ackerverfassung, die Zwergkivirtschaft und die Auswanderung : (( Et, d'autre part, nous sommes convaincus que la Hongrie sans l'Allemagne n'a pas d'avenir ou n'a qu'un avenir sombre. Aucune autre alliance ne peut apporter une plus belle harmonie, une bénédiction plus profitable, une plus grande prospérité matérielle et morale que celle des Allemands et des Magyars. »

Voyant le rôle que les Magyars ont joué dans la guerre pangermaniste, on se demande souvent s'ils comprennent bien toute la signification de l'Europe centrale qui doit sortir de cette campagne. Beaucoup, au fond, s'imaginent que la Hongrie magyare a été entraînée dans le conflit par l'Autriche et qu'elle deviendra la proie du Moloch germanique. Le contraire, exactement, serait la vérité. Allemands et Magyars se rendent réciproquement d'inappréciables services. Les Magyars aident l'Allemagne à construire un Empire mondial, et les Allemands aident les Magyars à conserver leur hégémonie sur les races non-magyares de la Hongrie. Pour Frederick List, le plan Berlin-Bagdad n'était pas, quoi qu'en pensent encore certains, même dans les pays de l'Entente, une utopie, mais un programme de politique pratique. List savait par quels moyens il réussirait. La Hongrie était une traverse indispensable dans la construction du Berlin-Bagdad; aussi sentait-il la nécessité de i)réparer ce pays à occuper la place qui lui revenait. En 1845, J^ envoya au prince Metternich un mémorandum intitulé : Veher die national oekonomische Reform des Koenigreichs Ungarn (De la réforme économique du Royaume de Hongrie), dans lequel il

expliquait comment la Hongrie pouvait se préparer à prendre sa vraie place dans le projet Berlin-Bagdad.

La réalisation du plan de Frederick List en Hongrie peut être suivie avec une précision toute logique. La réforme du royaume de Hongrie, proposée par List, fut faite par le « Ausgleich » ou compromis austrohongrois, conclu en février 1867. Après le désastre de Kralovy Hradec (Koeniggraetz), en 1866, l'empereur François-Joseph ne se trouva pas seulement chassé par la Prusse de la Confédération germanique, il s'aperçut en même temps que son premier plan d'une Autriche centralisée était un vain espoir, car les Allemands autrichiens n'étaient pas assez forts numériquement pour dominer les 25 millions de Slaves de la Monarchie ^t les 8 millions de Magyars. Il se trouvait donc placé devant l'alternative soit de faire une Autriche juste, c'est-à-dire fédéraliste, en accordant l'égalité des droits à toutes les races qui vivaient sous son sceptre ; soit de partager l'hégémonie entre les Allemands et les Magyars, c'est-à-dire de créer le dualisme. Si l'empereur François-Joseph pensait peu à choisir la première solution, les Magyars songeaient encore moins à réorganiser la Monarchie sur une base fédéraliste. Les instructions de Kossuth à ses envoyés en sont la preuve. L'empereur choisit donc le dualisme et partagea la monarchie entre les Allemands et les Magyars. Les Magyars satisfaits, et obtenant ainsi la haute main sur 55 0/0 de la population de la Hongrie, devinrent les alliés les plus sincères des Allemands contre les Slaves. Il apparaissait même dès lors que, malgré leur situation prépondérante, les Magyars, obligés pour dominer de s'appuyer sur les Allemands, ne pourraient se séparer d'eux.

Ce n'est pas par un simple hasard que l'idée fondamentale du dualisme fut émise par les deux personnalités les plus éminentes de l'histoire magyare, le comte Julius Andrassy et François Deak. C'est un fait bien

connu que, dans l'adoption de la solution dualiste du problème de la monarchie, ce fut Andrassy qui joua le rôle principal. Les Magyars s'en font orgueil et les Allemands en sont reconnaissants à sa mémoire. Après la défaite humiliante qu'avait infligée la Prusse à l'Autriche, alors que la cour de Vienne songeait à une revanche, le comte Andrassy vint trouver l'empereur. Il lui peignit les périls qui menaceraient l'existence future de la Monarchie si on l'établissait sur la base du fédéralisme et, au contraire, les grands avantages qu'elle retirerait du dualisme étayé par ces deux éléments : Allemands et Magyars. Le compromis fut établi. L'idée d'une fédération des nations, préconisée par les leaders tchèques Palacky et Rieger, s'évanouit pour toujours et le premier pas définitif vers la réalisation du plan Berlin-Bagdad, proposé par List était accompli. Seul, en effet, le dualisme pouvait mettre la population entière de la Hongrie sous la domination allemande et placer ainsi la monarchie dualiste dans une situation favorable au plan Berlin-Bagdad. Le service rendu par Andrassy ne fut pleinement apprécié par les Allemands d'Autriche qu'au début de la guerre actuelle, lorsque ceux-ci demandaient une union politique, militaire et économique avec l'empire allemand, espérant jouer avec les Allemands de l'empire le rôle principal dans la <( Mitteleuropa » en préparation.

Trois ans après la signature du compromis, le comte Andrassy, premier ministre hongrois, se conformant au principe fondamental de la politique étrangère magyare établi par Louis Kossuth en 1848, et se rendant compte que la politique future des Magyars était indissolublement liée à la nation allemande, rendit un immense service à l'Allemagne. La guerre franco-allemande de 1870 semblait faite pour la revanche qui souriait tant à la Cour de Vienne menée par le chancelier Beust et par le minstre de la guerre. L'écrasante défaite de 1866 était encore une blessure ouverte. Quand Vienne com-

mençait à préparer un plan d'attaque contre la Prusse, une scène mémorable eut lieu à la Chambre des députés hongroise. Coloman Tisza, chef de l'opposition, venait d'interpeller le premier ministre, le comte Andrassy. Il lui avait demandé quelle attitude le gouvernement comptait adopter vis-à-vis des nations belligérantes, la France et la Prusse, et dans quelle direction il voulait, en tant que premier ministre hongrois, exercer son influence constitutionnelle. Le premier ministre Andrassy se leva et répondit immédiatement qu'en aucune circonstance il ne permettrait une intervention contre l'Allemagne; mais, sachant que la honteuse défaite de Koeniggraetz était encore présente à toutes les mémoires, et qu'il était impossible d'espérer que l'Autriche se rangerait du côté de la Prusse contre la France, il déclara qu'il allait demander à Vienne une stricte neutralité. Cette réponse rencontra le plus grand enthousiasme et fut approuvée par une motion unanime du Parlement. C'était une arme. Le ministre hongrois se rendit aussitôt à Vienne et mit immédiatement fin à toute tentative hostile à la Prusse. Il est certain que sans le comte Andrassy les événements auraient pris une autre tournure à la Cour de Vienne.

L'intervention du premier ministre Andrassy en faveur de la Prusse est l'un des principaux anneaux de la chaîne que la politique étrangère de Kossuth établit quelques années plus tard par la conclusion de l'alliance germano-austro-hongroise. Il est certain que, dans l'esprit d' Andrassy, l'alliance était un fait accompli quand il s'était interposé en faveur de la Prusse. Et ce fait qu'Andrassy a toujours imposé sa politique à la monarchie est encore prouvé, peu après, par la chute du chancelier Beust, qui représentait l'idée de revanche en Autriche et que l'on remplaça par le comte Julius Andrassy.

Mais avant même la démission du chancelier Beust, le comte Andrassy eut encore l'occasion de rendre aux Allemands un signalé service et il vécut de cette repu-

tation. En 1870 le courant national tchèque devint irrésistible en Autriche. Il força la couronne à envisager des concessions à faire à la nation tchèque ; le ministère Hohenwart fut appelé tout exprès. Cependant toute concession aux Tchèques rencontrait une opposition formelle de la part de Berlin qui ne pouvait tolérer aucun obstacle à son « Drangnach Osten », c'est-à-dire à sa marche vers les Balkans, l'Asie-Mineure et l'Egypte. Là encore ce fut le comte Andrassy qui rendit à la Prusse le service nécessaire. Les Magyars craignaient, de leur côté, que des concessions aux Tchèques ne missent en danger leur injuste et cruelle hégémonie en Hongrie. Le premier ministre Andrassy annonça donc que les Magyars rompraient tout rapport avec une Autriche qiii ferait de telles concessions à une race non-allemande. On sait aujourd'hui que le rescrit qui contenait les concessions élaborées par le ministère Hohenwart pour le Parlement de Prague fut repoussé par les Magyars et en particulier par le premier ministre Andrassy. Peu après, à cause de cette opposition magyare, le ministère Hohenwart était obligé de se retirer. Le fait que les Magyars, en agissant ainsi, défendaient leur prédominance en Hongrie ne diminue en rien la valeur du service qu'ils rendaient à la cause allemande. Il montre simplement que les Magyars voyaient clairement l'identité de leurs intérêts avec ceux de l'Allemagne. C'est ainsi que fut préparée l'alliance austro-allemande. Il est évident que depuis 1848 l'influence des Magyars fut prépondérante sur la politique étrangère de la monarchie des Habsbourgs. N'est-ce pas le comte Andrassy qui, en sa qualité de ministre austro-hongros des affaires étrangères, conclut, en 1879, l'alliance avec Bismarck. L'accord le plus parfait régnait d'ailleurs entre Andrassy et Bismarck quant à la politique étrangère. En 1883, Bismarck écrivant au consul allemand à Budapest, dit : « Notre jugement politique nous donne la conviction que, dans le domaine de la couronne de Saint- Etienne, les intérêts

allemands et magyars sont inséparables. » (Voir : Furst Bulow's Reden.)

Le discours que le Kaiser allemand prononça au Château Royal de Budapest le 21 septembre 1897, est significatif à cet égard. Ce n'était pas le discours d'un simple allié politique désireux de tirer le plus de profit possible d'une identité momentanée d'intérêts, quitte à se retourner contre son allié quand cette identité cesserait d'exister. C'étaient les paroles d'un monarque persuadé que les ambitions politiques des Magyars et des Allemands étaient inséparablement liées et se complétaient. Son appréciation de la force des Magyars et la croyance qu'il exprimait de les voir réaliser et maintenir, par leur domination, l'unité de la Hongrie, provoquèrent l'enthousiasme des Magyars.

L'Europe occidentale sembla longtemps ne point prendre garde à la politique que suivaient les Magyars depuis Louis Kossuth. On s'imaginait en France que le goût qu'ils manifestaient accidentellement pour les modes, la littérature et l'art français, était un signe d'amitié politique pour la France. On croyait, sur les bords de la Tamise, que leur passion pour les courses de chevaux, qui flattait les sportsmen anglais, était une preuve de solidarité politique avec la Grande-Bretagne. La France et l'Angleterre semblaient ne pas avoir conscience que depuis un demi-siècle la Hongrie gravitait autour de Berlin, préférant l'Allemagne comme allié politique et militaire. L'Europe occidentale vivait sous l'impression erronée de la révolution magyare contre Vienne, impression artificiellement entretenue et exploitée pour cacher les vrais projets politiques. Louis Kossuth, le leader de la révolution, était regardé comme le moderne champion des droits inaliénables à l'indépendance et à la liberté si chers à tout démocrate Mais, on ne l'a sans doute remarqué ni en Angleterre ni en France, tandis que Kossuth combattait contre le centralisme autrichien et la politique

de Metternich, il appliquait à la Hongrie le régime de la force et de la brutalité pour soumettre à la domination magyare les Slovaques, les Serbes, les Croates et les Roumains. Il faut noter, d'ailleurs, que les Magyars abandonnèrent toute idée de révolution dès que Vienne eut renoncé à son projet de centralisation et leur eut laissé la haute main sur les nations nonmagyares de la Hongre. Si ces faits avaient été remarqués et compris, on ne se serait fait aucune illusion sur le rôle politique que les Magyars jouent dans la guerre actuelle, on se serait aperçu que depuis l'époque de Kossuth ils avaient conscience que leurs intérêts politiques étaient identiques à ceux des Allemands d'Autriche, dont la suprématie était également menacée par la marée montante des nations qu'ils opprimaient et qui réclamaient leur liberté. On aurait vu, en outre, que les Allemands et les Magyars abritent leurs ambitions politiques sous les aigles de l'aigle prussienne. • Les frottements passagers entre Budapest et Vienne, qui attirèrent parfois l'attention de l'Europe occidentale, n'étaient pas les manifestations d'un antagonisme entre les Magyars et le germanisme ; c'étaient simplement les signes de la résistance opposée aux tentatives centralisatrices de la dynastie des Habsbourgs. François-Joseph, en effet, se résigna difficilement à abandonner à jamais l'idéal tant caressé d'une monarchie unitaire et centralisée. Mais en face du soi-disant péril slave, les Allemands, les Magyars et les Autrichiens étaient au fond toujours absolument d'accord,, unis et décidés à lutter jusqu'au bout.

St. Osusky.

BIBLIOGRAPHIE

Le Monde Slave, revue mensuelle, 19-21, rue Cassette, Paris (6 ).

Le besoin d'une publication destinée à faire connaître plus amplement les questions slaves se faisait réellement sentir. La guerre présente le rendait même de plus en plus urgent. Nous avons dans toutes les nations slaves, sauf parmi les Bulgares qui, d'ailleurs, se proclament aujourd'hui Touraniens et non Slaves, des alliés dont l'amitié s'est dès longtemps manifestée et continuera sûrement à s'affirmer lorsque sera apaisé le conflit actuel. Il nous faut avoir à leur sujet plus que les données générales que nous possédons. Le Monde Slave, qui a commencé à paraître le P"" juillet, nous apportera ce complément d'information qui nous est si nécessaire. Les noms de ses directeurs sont les sûrs garants que cette revue remplira pleinement la tâche qu'elle s'est fixée. M. Ernest Denis, professeur à la Sorbonne, est un des spécialistes les plus autorisés des questions slaves. Nos lecteurs le savent fort bien, eux qui ont pu le voir à l'œuvre comme directeur de La Nation Tchèque, aussi n'avons-nous pas à leur montrer la compétence de cet historien averti de l'Europe centrale. M. Robert de Caix, orientaliste connu, apporte à la direction du Monde Slave sa conscience de savant. Nous pouvons donc avoir toute confiance que les intérêts français seront, en ce qu'ils touchent aux choses slaves, bien défendus.

C'est, en effet, un des points essentiels du programme de la revue nouvelle. Elle veut être, « avant tout une œuvre nationale ». Elle tient donc à nous assurer, contre le danger permanent d'un belliqueux germanisme, l'amitié des Slaves. Mais « pour que les rapports qui doivent s'établir entre les Slaves et nous, soient faciles et sûrs, il faut qu'ils nous deviennent familiers et l'amitié ne suffirait pas à éviter le retour de malentendus que nous épargnera seule une intelligence avertie. » La Russie, étant le plus important des pays slaves, tiendra dans la revue une place assez large, mais aucune des autres nations ne sera négligée. Les Tchèques y seront représentés à côté des Polonais et des Yougo-Slaves^

et nous nous réjouissons de cette occasion nouvelle qui sera donnée à la nation tchécoslovaque de se rapprocher davantage des Français. Cette guerre, nous n'en avons jamais douté, amènera l'indépendance des Pays Tchèques. Elle les émancipera de la lourde tutelle allemande que les Habsbourgs leur ont toujours imposée. Ils seront heureux de se tourner alors vers la France, qu'ils ont toujours aimée, dont le clair génie a toujours eu pour eux un irrésistible attrait et qui, en ces jours décisifs, a été un des facteurs principaux de la libération qu'ils escomptent.

Histoire, économie politique, géographie, littérature, actualité, bibliographie, auront leur place dans le Monde Slave et contribueront à documenter les Français sur la réelle importance des nations slaves. Le sommaire du premier numéro est un preuve que la crainte qu'expriment les directeurs de s'être fixé une tâche trop vaste, n'est pas fondée. M. Louis Eisenmann commence, avec une savante perspicacité, l'étude du « problème slave dans la crise européenne ». M. J.-B. Séverac montre avec netteté « les causes de la révolution russe ». Notre directeur, M. Edouard Benes, apporte son précieux et précis témoignage sur la conduite des Tchécoslovaques pendant la guerre. Enfin un éminent professeur serbe, M. J. Cvijic, expose « les mouvements métanastiques dans la péninsule des Balkans », apportant ainsi une remarquable contribution à l'étude de l'ethnographie si compliquée des nations balkaniques. Ajoutons à cela les notes de M. Semenov sur la révolution russe, dont il a été témoin, une chronique de M. Robert de Caix sur la politique extérieure, des articles bibliographiques de Mlle Marguerite Denis et de M. Ernest Denis, et nous aurons montré que ce numéro est déjà plus qu'une promesse.

Nous souhaitons à notre nouveau confrère de demeurer long- "temps le défenseur d'une cause qui nous est particulièrement chère.

JEP.

Quelques livres. — Nos lecteurs me sauront gré sans doute de leur signaler quelques ouvrages récemment parus, qui, à vrai dire, ne traitent pas de la question tchèque, mais qui peuvent leur suggérer par voie indirecte, sur cette question même, d'utiles fréflexions.

Voici d'abord deux livres inspirés par la doctrine wilsonienne de la Société des Nations : Debout les Morts, par M. Edmond HiPPEAU (librairie Fischbacher), et La direction de la paix, par Civis (librairie Conard). Le premier, écrit avec une verve toute juvénile et une admirable ardeur de conviction, établit par les arguments les plus forts que la seule solution du conflit actuel se trouve dans la reconnaissance du droit des peuples, dans la destruction de tous les pouvoirs autocratiques, et dans l'union, pour la paix et pour la justice, de toutes les libres démocraties. Cet ouvrage de M, Hippeau, aussi éloigné des subtilités des diplomates que des naïves illusions des pacifistes, est le manifeste d'une société qui est en train de s'organiser sous le nom de Fédération des peuples libres. Les Tchécoslovaques y sont nommés à plusieurs reprises comme une des nations qui doivent bénéficier du nouvel état de choses et lutter, dans l'Europe rénovée, contre le pangermanisme menaçant. M. Hippeau est, du reste, un ami personnel des Tchèques, et un des plus dévoués propagateurs de leur cause.

Les Tchèques ne sont pas cités, pas plus qu'aucun autre peuple, dans l'ouvrage de Civis. La pensée en est beaucoup plus générale et philosophique : elle est d'ailleurs d'une rare élévation morale. Après avoir montré, par un bref et lumineux résumé, comment les régimes antérieurs ont été incapables d'établir une paix solide, l'auteur fait voir que cette paix ne peut être fondée que sur les principes démocratiques.

A un tout autre point de vue, je conseillerai à nos amis de lire et de faire lire le très beau volume que M, Auguste Gauvain vient de publier sous le titre de l'Europe au jour le jour, tome I, la « Crise bosniaque », 1908-1909 (éditions Bossard). C'est tout simplement le recueil des articles donnés par lui au Journal des- Débats voici neuf ans. Que des articles de polémique quotidienne n'aient, au bout d'une telle durée, rien perdu de leur intérêt, c'est le plus bel éloge qu'on en puisse faire. Il y a d'ailleurs un tel rapport entre la situation d'alors et celle d'aujourd'hui, et M. Gauvain dénonce avec tant de puissante pénétration les dangers contenus dans les ambitions germano-autrichiennes, que ces polémiques redeviennent presque actuelles. Les Tchèques y ont

leur place : M. Gauvain ne manque pas de relever, au cours de ce conflit austro-serbe, les marques de solidarité slave données à Prague. Rien de plus topique pour démontrer que déjà en 1909 les Tchèques étaient virtuellement les ennemis de l'Autriche.

Enfin il y a quelque chose à retenir du livre de M. Louis DuMUR sur Les deux Suisse (éditions Bossard). C'est encore un recueil d'articles, suggérés cette fois par le conflit entre Romands et Alémanniques au cours de la présente guerre. Ceci est bien loin, en apparence, de la question tchèque. Mais, quand on a lu ces pages vibrantes et cinglantes, une réflexion s'impose : c'est que, décidément, le fédéralisme n'est pas facile à pratiquer, même quand il existe depuis plus d'un siècle. Qu'il s'en est fallu de peu, à maintes reprises, qu'il ne fût détruit chez nos voisins par le choc des idées et des tendances opposées ! Et, à plus forte raison, quelle entreprise chimérique que d'instituer une fédération, là où elle n'existe pas encore, entre des gens qui se haïssent mortellement ! L'exemple de la Suisse, tel qu'il se dégage du livre de M. Dumur, est la meilleure réponse à faire aux naïfs qui s'obstinent encore, — sur la parole de Charles I*'"-IV, — à rêver d'une Autriche fédérale.

René Pichon.

MÉMOIRES ET DOCUMENTS

Les Magyars entre enx.

L'ancien premier ministre Tisza a publié dans la revue hebdomadaire Igazmondo du 3 août un article fort instructif. Il y analyse la politique du comte Karolyi et de son parti et nous montre sa part de responsabilité dans la présente lutte sanguinaire. Le comte Tisza écrit : « Bien que ce parti soutienne le gouvernement où il est représenté, il attaque journellement, avec la rancune la plus obstinée, le point de vue où le gouvernement actuel s'est également placé contre l'ennemi qui en veut à notre existence. Il donne, il est vrai, à ses attaques, l'air d'être

dirigées uniquement contre le Parti national du Travail et l'ancien cabinet. Le parti Karolyi va jusqu'à affirmer que l'ancien cabinet et la majorité qui le soutenait, ont causé la guerre et ont été un obstacle à une paix honorable. Les débats qui ont eu lieu en juillet 1914 au Parlement hongrois fournissent la preuve que l'opposition d'alors, immédiatement après le meurtre de l'archiduc-héritier, exigea du gouvernement une action et des mesures énergiques et,, le cas échéant, une guerre contre la Serbie.. Le gouvernement d'alors fut accablé de reproches et d'insultes parce que des mesures de rigueurs ne furent pas prises aussitôt après le meurtre. C'est le ministère Tisza qui mit ces résolutions en suspens jusqu'à ce qu'une enquête sur les circonstances du crime de Sarajevo eussent établi avec certitude que les fils de l'attentat conduisaient au gouvernement serbe et que ce crime n'était qu'un des anneaux de la chaîne de la constante politique du gouvernement serbe visant à la destruction de notre patrie. Ce n'est qu'après la constatation de ces faits, qui montraient sans aucun doute que non seulement notre honneur, mais encore la protection de notre existence menacée, exigeaient une punition, que l'ancien gouvernement décida d'envoyer l'ultimatum à la Serbie et de prendre la responsabilité de toutes ses conséquences. Cette façon d'agir fut approuvée alors par l'opposition tout entière. Si quelque critique fut soulevée, c'était pour trouver que nous n'étions pas entrés assez tôt dans la voie de la vengeance. »

Nous n'apprenons rien de nouveau à nos lecteurs en leur montrant que tous les partis politiques magyars ont soutenu la politique de Tisza. Mais le fait que l'opposition, comprenant le parti du comte Karolyi, fut plus belliqueuse que Tisza lui-même est une découverte d'une importance capitale. Elle ouvrira les yeux à ceux qui voulaient voir dans ces querelles de famille entre l'ancien premier ministre hongrois et l'opposition parlementaire d'alors, des divergences au sujet de la politique de guerre des Magyars. Lorsque des brigands commencent à se quereller au sujet d'un acte de brigandage au cours duquel on leur a mis la main dessus, on peut être certain d'apprendre toute la vérité. Comprenant qu'ils ont saisi un morceau trop gros pour être avalé, chacun d'eux cherche à dégager sa responsabilité et à la rejeter sur l'autre.

Dans ce même article le comte Tisza relève en outre les contradictions inconciliables que l'on trouve dans les déclaratrons du comte Karolyi à propos de la politique étrangère. D'un côté, dit le comte Tisza, Karolyi loue le ministre des Affaires étrangères comme étant l'instigateur d'une nouvelle politique de paix et, d'autre part, il jette à la tête du gouvernement Tisia. des insultes à propos de sa politique étrangère. Comment concilier cela ? Chacun sait, ajoute le comte Tisza, que le présent gouvernement Esterhazy et le ministre des Affaires étrangères, comte Czernin, ont annoncé officiellement qu'ils maintiendront fermement la politique étrangère poursuivie par l'ancien gouvernement Tisza.

La basse manœuvre du comte Karolyi est trop transparente pour êt^e prise en sérieuse considération. Sachant qu'à l'étranger Tisza est considéré comme la personnification de la brutale politique germano-magyare d'agression, le comte Karolyi éprouve le besoin de se dégager, lui et son parti, de toute responsabilité et il s'efforce de faire croire à l'étranger qu'après le départ du comte Tisza la Hongrie n'est plus la même.

Si les comtes Tisza et Karolyi continuent leur intéressant échange d'idées, nous aurons le plaisir d'entendre bien d'autres révélations au sujet de la terrible responsabilité qui pèse sur ceux qui ont provoqué la guerre universelle.

Le comte Apponyi, ministre hongrois de rinstruction publique et les écoles roumaines.

Le comte Apponyi, ministre de l'Instruction publique, a adressé une importante ordonnance à l'Église orthodoxe roumaine de Transylvanie. Il y dit en substance : « En vue du maintien de la sécurité de l'État magyar et de la nation magyare, le ministre de l'Instruction publique a décidé de transformer toutes les écoles publiques roumaines en écoles gouvernementales magyares. Le ministre transformera, en premier lieu, en écoles gouvernementales magyares les écoles roumaines qui se trouvent dans les régions limitrophes de la Roumanie, de façon à mettre fin au mouvement anti-magyar provoqué par la Roumanie voisine. On ne peut arrêter ce mouvement que si les écoles publiques roumaines passent aux mains du gouvernement hongrois. Le ministre s'est vu dans la nécessité de prendre cette mesure à

la suite du fait que, lors de l'invasion de la Transylvanie par les Roumains, beaucoup d'instituteurs et d'élèves ont fait preuve d'une conduite hostile à l'État magyar. »

A ce propos le journal roumain Unirea, de Balazsfalu, fait remarquer que le ministre de l'Instruction publique se trompe lourdement s'il pense que la transformation des écoles roumaines en écoles magyares changera quelque chose à l'esprit peu patriote des Roumains. La liberté, et non l'oppression, peut favoriser l'esprit de patriotisme.

Le Budapesti Hirlap dit que la remarque de VUnirea constitue une insolence inouïe. « C'est la liberté qui a permis aux Roumains leur traîtresse conduite, conduite qui, à son tour, a provoqué l'ordonnance ministérielle. » Le Budapesti Hirlap exprime ensuite Tespoir que le comte Apponyi apportera toute son énergie dans l'exécution de son ordonnance, de façon à mettre fin à l'agitation anti-magyare qui menace l'existence de l'État magyar.

Cet épisode vient, en effet, fort à propos au moment oîi différents hommes politiques magyars, du camp gouvernemental aussi bien qu'oppositionnel, racontent en Suisse à tous ceux qui veulent les entendre, comme les peuples vont être contents et heureux dans l'Autriche-Hongrie renouvelée.

ÉCHOS ET NOUVELLES

Les Russes et les Tchèques.

Le Gouvernement provisoire russe a invité le docteur Girsa^ président de la Fédération des Sociétés Tchécoslovaques en Russie, à prendre la parole dans la conférence de Moscou sur la lutte des Tchécoslovaques et sur le concours qu'ils attendent de la Russie. Suivant cette invitation M. Girsa a prononcé le 28 août devant le congrès un grand discours qui fut accueilli par toute l'assemblée avec un vif enthousiasme.

Le nouveau cabinet de M. Seidler.

Dans la situation actuelle, telle que l'a créée surtout le président Wilson en accentuant de plus en plus énergiquement le droit des peuples comme base de la paix future, il est évident que la constitution d'un ministère parlementaire composé des reprd»

sentants de tous les peuples autrichiens aurait pour le Habsbourg la valeur d'une grande victoire sur le champ de bataille. Aussi semble-t-il qu'à Vienne on s'en rend bien compte et l'on ressent vivement le besoin de masquer au moins l'échec complet qu'ont essuyé toutes les tentatives de M. Seidler en vue de constituer un cabinet de coalition. Quand il a succédé, le 21 juin, au comte Clam-Martinitz, M. von Seidler croyait pouvoir très facilement réduire l'opposition des Slaves par des belles promesses de réformes constitutionnelles. Au bout de deux mois il ne parvient qu'à former un pauvre cabinet bureaucratique, le plus piteux que l'Autriche ait jamais vu : Une poignée de chefs de section avancés au grade de ministre et quelques professeurs ou rentiers d'origine slave dont la nationalité paraît avoir été le seul critère de leur compétence. Il n'est pas étonnant que le bureau de presse de Vienne ait reçu l'ordre d'embellir un peu ce grand succès de M. Seidler devant l'étranger. « La route est enfin libre pour s'acheminer vers la solution du grand problème de la réforme constitutionnelle — affirmait la dépêche du B. V. C. envoyée le 31 août à la presse neutre — puisque dans le nouveau cabinet se trouvent pour la première fois réunis, à côté des ministres allemands et polonais des représentants des Yougo-Slaves, des Ukrainiens et des Tchèques ».

C'est là un mensonge grossier et ridicule qui n'a plus trompé personne. M. von Zolger, « représentant des Yougo-Slaves », est un ancien professeur devenu chef de section à la présidence du ministère. Il n'a rien de commun avec le Club yougo-slave. M. Horbaczewski, « représentant des Ukrainiens », est un professeur de chimie qui ne s'était jamais occupé de politique et enfin le comte Sylva Taroucca, « représentant dés Tchèques », féodal d'origine portugaise, fidèle confrère du comte Clam-Martinitz qui, malgré les vastes domaines qu'ont occupés en Bohême ses ancêtres après la défaite de Montagne Blanche, n'a jamais rien eu de commun avec le peuple tchèque. Inutile d'ajouter qu'un tel cabinet n'aura pas plus de chance pour résoudre le problème des nationalités que le ministère du comte Clam-Martinitz et le ministère de M. Seidler numéro 1. Qu'importe ! On va encore « fortwursteln » et pour l'usage de l'étranger on emploiera des phrases de plus en plus belles sur l'égalité des nations. Pourvu que cela tienne jusqu'au moment où les Alliés finiront peut-être, tout de même, par se convaincre que l'Autriche, libérale, antiallemande et pleine d'égards pour ses peuples, est digne d'être sauvée et soutenue — contre l'Allemagne.

Pourquoi Wekerle et non Andrassy?

Après la démission de M. Esterhazy on affirma pendant

quelques jours avec la plus grande certitude que la nomination du comte Andrassy au poste de premier ministre hongrois était un fait accompli. Cette nouvelle a été, par la suite, confirmée et il paraît, à présent, que la nomination d' Andrassy n'a été empêchée qu'au dernier moment par une intervention énergique du comte Czernin et du baron Burian qui ont obtenu de l'empereur la nomination de M. Wekerle. Comment expliquer cet échec d' Andrassy — demande le Vilag du 22 août — quand il est incontestable que le comte Andrassy, en matière de politique, non seulement intérieure, mais aussi étrangère, est complètement d'accord avec le souverain et qu'il n'y a pas non plus aucune divergence entre la politique poursuivie par les guides de la Monarchie et celle du comte Andrassy ? '

Le Vilag a parfaitement raison en affirmant qu'il n'y a pas de divergence substantielle entre Andrassy et l'empereur, ni entre Andrassy et Czernin. Mais il y a entre Andrassy et Wekerle une divergence apparente qui, sans aucun doute, a déterminé la solution de la crise :

Le comte Andrassy n'a jamais caché ses convictions politiques. Il est convaincu que la suprématie politique des Magyars en Hongrie ne peut être maintenue que grâce à une alliance intime avec l'Allemagne. Une séparation d'avec l'Allemagne marquerait la fin de la domination magyare. Il est donc un partisan avoué et ardent du bloc de la Mitteleuropa et — ce qui importe surtout — il est connu comme tel.

Aurait-il été opportun de confier au comte Andrassy la présidence du conseil au moment même où toute une armée d'agents, allemands, autrichiens et magyars était envoyée en Suisse pour préparer le terrain à une paix avec l'Autriche-Hongrie, indépendante — comme ils disent — de l'Allemagne ?

N'était-il pas plus habile de nommer M. Wekerle dont les idées non moins germanophiles sont moins connues ?

Le Premier ministre Wekerle et la Mitteleuropa.

Si l'on considère l'effort fait, ces temps derniers, par les Empires centraux pour faire taire les propos relatifs à la Mitteleuropa, propos qui ont beaucoup gêné leurs plans en faisant connaître à l'Entente leurs sinistres desseins, le choix du D'" Alexandre Wekerle au lieu du comte Andrassy offre un avantage marqué. Le D"" Wekerle, élevé pour la quatrième fois au rang de premier ministre de Hongrie, se tenait, depuis sa retraite du gouvernement de coalition, en 1910, à l'écart de la vie politique. Il a donc l'avantage d'être un homme d'État qui n'a pas été en relations

avec la déclaration de guerre et avec les plans économiques des. Empires Centraux. Il n'est pourtant pas un homme sans opinion marquée, comme son prédécesseur, le comte Esterhazy; il a ses convictions en la matière, des convictions précises et clairement définies.

Le journal radical magyar Vilag du 25 août expose ses idées politiques en ces termes : « Le point de vue de Wekerle sur les questions de compromis et de traités de commerce est suffisamment connu. Dès le temps de paix, il était partisan de grandes unions économiques et, durant la guerre, il a fait ressortir plusieurs fois que l'expérience de la guerre justifie hautement sa conception. Le comte Apponyi pense qu'un compromis et un traité de commerce ne peuvent être conclus dès à présent, car nous ne savons pas quelle sera la situation après la guerre. Batthany préconisait un état de choses provisoire en se basant sur le même raisonnement.

Selon Wekerle une telle conception marque une méconnaissance absolue de la situation économique. Il est clair que l'état présent de la guerre ne laisse prévoir aucun changement territorial important. D'ailleurs l'influence économique de changements territoriaux ne peut même pas être comparée à la question de savoir, par exemple, si les récoltes seront bonnes ou mauvaises dans les Comitats de Pest ou de Bacs. Au contraire même, la guerre conduit à la formation de grands territoires économiques. » Et plus loin le même journal écrit :

« Wekerle est le propagateur de l'idée de vastes unions économiques; il est l'instigateur de l'idée d'un compromis à long terme, de traités de commerce à long terme. »

On voit combien il serait imprudent de considérer le projet de « Mitteleuropa » comme une utopie que, comme certains l'affirment, les Empires centraux eux-mêmes auraient abandonné.

Une nouvelle concentration des partis tchèques.

A Luhacovice, en Moravie, a eu lieu récemment une importante conférence des hommes politiques tchèques appartenant aux partis jeune-tchèque, progressiste, radical, socialiste national et populaire morave, convoquée par le député Klofatch. Il s'agit de constituer un puissant bloc radical-démocrate qui défendrait, en accord intime avec le parti agrarien, le programme formulé dans un manifeste publié le 24 juillet par les comités exécutifs de ces mêmes partis où il est dit : « Il est de notre droit et de notre devoir de réclamer non pas une réforme de la constitution autrichienne, mais la constitution d'un État tchécoslovaque complètement indépendant. » — En même temps une action se poursuit en vue de créer, sur la base du programme de l'indépendance»

Tin grand parti socialiste tchèque par la fusion du parti socialiste national avec le parti social-démocrate.

Le hakatisme magyar.

Le Pesti Hirlap, organe « démocrate et libéral », adversaire résolu de Tisza, a publié le 9 août un intéressant article intitulé La Colonisation magyare où. il expose avec une franchise vraiment surprenante la façon dont les Magyars comptent s'y prendre pour anéantir les Slaves et les Roumains en Hongrie.Dans l'œuvre de renforcement de la race magyare — dit l'auteur de l'article — la tâche la plus belle, mais aussi la plus difficile, sera dévolue aux ministères de l'Agriculture et de l'Instruction publique. Le devoir du ministre de l'Instruction publique est de supprimer dans les écoles l'éducation non-magyare et d'imposer aux non-Magyars la langue magyare. Quant au ministre de l'Agriculture, le Pesti Hirlap dit que, la fin de la guerre approchant, il doit s'efforcer de suivre une politique agricole nationale et colonisatrice. L'ancien gouvernement Tisza aurait commis une faute impardonnable en négligeant de pratiquer la politique de colonisation que le gouvernement de coalition de 1907-1910 avait décidée. Vingt millions de couronnes avaient été mises de côté en vue de l'expropriation forcée des propriétaires non-magyars, mais le gouvernement de Tisza n'a rien fait à cet égard. Le Pesti Hirlap poursuit : « Les hommes éminents de la coalition, renforcés par de nouvelles capacités, veulent créer une nouvelle Hongrie, mais ils ont affaire à un pays où, sans parler de la guerre, le Parti national du travail (le parti de Tisza) s'est livré aux plus fâcheuses dévastations. Le ministre de l'Agriculture devra se vouer à un travail herculéen pour réorganiser ce qui a été négligé, pour faire disparaître les traces du mal... Nous désirons que, par une politique agricole sociale et nationale, par une colonisation effective et systématique, le ministère de l'Agriculture remédie aux imperfections de la carte ethnographique du pays. En dehors de l'instruction gratuite du public, donnée en magyar, seule une telle politique de colonisation peut diminuer la menace nationaliste qui divise en îlots magyars la cohérence du grand océan national. Il ne s'agit plus d'une question d'habileté, mais du seul moyen de maintenir à présent l'unité nationale de l'État et son intégrité territoriale. »

Comme on le voit par ce passage, les soi-disant « démocrates et libéraux » magyars ne se font aucune illusion -au sujet des tendances séparatistes des races non-magyares. Loin, comme ils l'espéraient, d'y mettre un terme, la guerre n'a fait que de hâter

le démembrement intérieur, si bien que les Magyars mettent leur dernier espoir dans l'expropriation forcée des propriétaires slovaques, serbes, ruthènes et roumains. Ils projettent de briser par la colonisation l'homogénéité des territoires slovaques ou autres habités par des non-Magyars.

Malgré la clarté de cette politique des adversaires de Tisza, on entend encore, çà et là, des voix assurer que Tisza était le seul obstacle à une politique éclairée à l'égard des non-Magyars. Lorsqu'il quitta le pouvoir, ces voix prédirent une démocratisation de la Hongrie. Les faits prouvent pourtant qu'un gouvernement est pire que l'autre. Les adversaires de Tisza, qui tiennent aujourd'hui le pouvoir, vont jusqu'à lui reprocher son indulgence à l'égard des Slovaques, des Serbes, des Ruthènes et des Roumains. C'est ce que l'on appelle la nouvelle ère de la démocratie magyare.

En Hongrie les peuples non-niag;yars sont ég:aux entre eux.

Le Narodni Noviny, organe du parti national slovaque paraissant à Saint-Martin, commente le décret du ministre hongrois du culte et de l'instruction publique sur la fermeture des écoles roumaines et ajoute avec ironie :

« L'application de la loi du droit égal des peuples nonmagyars bat son plein. Le ministre de l'Instruction publique ferme les écoles normales roumaines comme son prédécesseur Trefort avait fermé les lycées slovaques. Le même sort sera probablement réservé aux écoles secondaires de tous les autres peuples. Si cela se produit vraiment et si la Diète suit le conseil de l'évêque de Debreczin, Desider Balthazar — ce qui n'est pas impossible — nous autres, peuples non-magyars, jouirons réellement de droits parfaitement égaux — entre nous. Nous ne pourrons plus nous plaindre que l'on nous fait tort et nous ne nous envierons plus les uns et les autres. Comme nous serons heureux! Il n'y a pas de doutes qu'aux conférences de Stockholm et là, où le congrès de la paix va siéger, les représentants des peuples balkaniques libérés demanderont à genoux d'être réunis avec nous pour bénéficier des mêmes droits et du même bien-être dont nous jouissons. Tertium non datur ! »

L'auteur de cet article, en l'écrivant, ne soupçonnait certes pas que son ironie deviendrait bientôt une cruelle réalité. Le Venkov du 30 août annonce, en effet, que le comte Apponyi a émis une nouvelle ordonnance concernant, cette fois-ci, les écoles primaires « slovaques », d'où la langue slovaque doit être désormais complètement chassée. Même l'enseignement religieux

et les prières pour lesquelles le slovaque était jusqu'ici admis, se feront à l'avenir exclusivement en magyar. Qui doutera encore: du progrès en Hongrie ?

La terreur dans les pays Yougo-Slaves.

Le député croate Tresic Pavicic qui, comme on sait, a été dès le début de la guerre jeté en prison sans aucun jugement, a publié dans le Jutarnji List, contre la terreur autrichienne dans les pays yougo-slaves, un terrible réquisitoire qui, même à Vienne, a fait sensation. « Nous avons vécu, dit-il, une époque d'épouvantable terreur, près de laquelle pâlissent les traits des Vêpres siciliennes, de la Saint-Barthélémy ou de la Terreur de 1793. Toutes les nations européennes ont souffert des horreurs de cette guerre, mais les horreurs qu'a endurées notre nation en Dalmatie, en Istrie, en Bosnie-Herzégovine, en Sirmie, à Arad, à Libnice, à Moellersdorf, à Gmunden, à Maribor, à Gratz, en Serbie, au Monténégro et en Albanie, voilent d'un nuage de sang toutes les autres. Le martyre que nous avons enduré est indescriptible. Plus de cent mille des nôtres sont tombés victimes de ce terrorisme, sans. compter ceux qu'a tués la guerre. Tous ceux qui avaient quelque valeur, sauf en Croatie, ont été enfermés, poursuivis, martyrisés', pécuniairement abattus. D'innombrables victimes ont péri sur la potence, ont été fusillées, sont mortes de faim ou de maladie, mais le martyre le plus dur fut celui que subirent ceux qui succombèrent lentement par suite des tourments que leur firent subir des persécuteurs sans conscience. Toute ristrie, la Dalmatie, l'Herzégovine, une partie de la Bosnie et du Littoral croate meurent de faim, toute la nation est ruinée économiquement Certains pensent que l'horreur éprouvée par le

monde civilisé en présence de persécutions aussi inouïes a été la cause de l'amnistie. Je ne le crois pas, car alors les innombrables malheureux Bosniaques et Herzégoviniens qui souffrent et meurent dans les prisons auraient aussi obtenu leur grâce. »

Situation économique.

Les formidables exportations de denrées des Pays Tchèques au profit de Vienne et de l'Allemagne ont eu pour conséquence, d'un côté, une misère épouvantable dans toute la population de ces pays, population qui, depuis trois ans, subit un véritable martyre; de l'autre, une série de protestations vigoureuses et de troubles des plus sérieux.

A la campagne, où autrefois le touriste fatigué était reçu comme un hôte à qui on ne refusait jamais ni lait, ni pain, on ne peut vendre maintenant, même pour de l'argent, quoi que ce soit

en fait de vivres et on répond : « Mais nous n'avons nous-mêmes rien à manger, et l'argent ça ne sert à rien, car on ne peut rien acheter ». Parmi les très nombreuses protestations, nous voulons au moins citer en partie celle du conseil municipal de Polna qui, dans sa séance du 13 août, a adopté la résolution suivante : « Depuis quatre semaines déjà les habitants de notre ville luttent contre la faim et une famille, fût-elle composée de dix membres, n'a qu'un seul pain par jour... A la suite des grandes chaleurs les sources se sont taries et les cultivateurs, qui, depuis le 13 courant, ne reçoivent plus de cartes de pain, ne récoltent même pas la quantité de blé nécessaire à leur existence. Les pommes de terre ont disparu depuis près de quatre semaines et la récolte nouvelle ne peut se faire avant le mois de septembre ; les vaches n'ayant pas de quoi paître ne donnent plus de lait; les légumes font absolument défaut. La population sombre dans le désespoir et la famine... En présence de cet état de choses le conseil municipal ne peut prendre sur soi d'assurer le bon ordre et la tranquillité de la population. »

D'autres municipalités de grandes villes de Bohême, telles que Plzen, le gros centre industriel, siège des usines « Skoda », Pardubice, connue par ses usines de naphte, élèvent leur voix, car la population est réduite à la moitié de la portion à laquelle, théoriquement, les différentes cartes donnent droit. Des troubles très sérieux ont éclaté non seulement en Bohême, mais aussi en Moravie (à Brno) et en Silésie (à Ostrava). Dans cette dernière ville ils ont atteint des proportions tellement grandes qu'on fut obligé de recourir aux soldats allemands et magyars, la police étant impuissante. Il a été strictement défendu aux journaux de s'occuper de ces événements. Les arrondissements de Bohême ont tenu le 20 août une réunion extraordinaire à Prague. Ils y ont protesté avec énergie contre le pillage systématique auquel les Pays Tchèques sont soumis. On veut surtout arrêter les exportations en masse de tous les produits agricoles des Pays Tchèques vers l'Allemagne et vers Vienne. La misère en effet occasionne, dès à présent, différentes épidémies, notamment la dysenterie, qui sévit non seulement à la campagne, mais dans presque toutes les villes. A Prague, dans la période du 5 au 11 août, on a signalé 278 cas; à Plzen 52; à Olomonç 70. Les journaux tchèques disent ouvertement qu'il faut chercher les causes de cette épidémie dans l'insuffisance de nourriture de la population.

Lé Gérant : i,. matiiiru.

Imprimerie Slave, 182, rue du Faubourg St.-Martin, Paris.

Revue bi-mensuelle

S'" ANNÉE. 15 Octobre 1917 N° 8-9.

La guerre mondiale et le problème des petites nations.

A la suite de ses négociations avec le gouverneinetit russe au sujet des questions politiques et militaires concernant les affaires tchécoslovaques, M. T. -G. Masaryk a entrepris un voyage à travers la Russie pour voir les soldats tchécoslovaques et les citoyens tchécoslovaques résidant en Russie. Le ig juillet 191 7 les Tchécoslovaques de Kiev ont organisé une grandiose manifestation à laquelle plus de 9.000 hommes et femmes ont pris part. M. Masaryk y a prononcé un grand discours qui résume admirablement le problème de la guerre actuelle. Nous sommes heureux de pouvoir le reproduire entièrement :

1. — La signification de la guerre actuelle. Deux programmes.

Laissez-moi, tout d'abord, préciser la signification de cette guerre. Nous n'en sommes pas seulement des spectateurs ; nous y participons ; nous y participons activement. Que signifie cette lutte et que voulons-nous, nous. Tchèques? Quel est notre programme dans ce conflit ?

En considérant l'humanité divisée en deux camps, nous pouvons dire tout de suite qu'il s'agit d'une guerre vraiment universelle. Contre l'Allemagne, l'Autriche, la Turquie et la Bulgarie se dressent au moins 12 États :

la France, l'Angleterre, la Russie, etc. ; contre elles se dressent presque toute l'Europe, l'Amérique, qui vient de se décider, l'Afrique, l'Océanie et la plus grande partie de l'Asie. On peut donc, avec juste raison, dire que, géographiquement même, le monde entier se bat. Les États neutres sont en nombre infime et encore sontce presque tous de petits États.

Pourquoi voyons-nous se dresser les uns contre les autres plus de mille millions d'hommes, non seulement des armées, mais même les paisibles populations de tous ces État?? Pourquoi cette guerre dure-t-elle déjà trois ans ? Beaucoup de gens, et même les meilleurs experts militaires, s'attendaient à la voir terminée en quelques mois. J'ai lu maintes fois des études sur ce que devait être la guerre future. On disait que, vu la technique et les armements, tant de gens seraient si rapidement fauchés que la guerre ne pourrait durer longtemps, et voici pourtant que cette guerre dure depuis trois ans et que nous ne pouvons pas prévoir combien de temps encore elle se prolongera.

Cette simple constatation nous montre déjà qu'il s'agit d'une grande chose, d'une chose qu'au début, au moins, on ne voyait pas assez clairement; ceux mêmes qui commencèrent la guerre, qui en furent la cause, ne saisissaient pas bien ce qu'ils faisaient, les conséquences qu'ils entraînaient.

Examinons donc, pour comprendre au moins partiellement, ce dont il s'agit ; examinons les deux programmes de guerre opposés l'un à l'autre : le programme allemand ou austro-allemand — inutile de parler de la Turquie et de la Bulgarie — et, d'autre part, le programme des Alliés.

Comme ils avaient préparé leur guerre militairement, les Allemands avaient préparé leur programme politique. Toute une littérature allemande, militaire ou civile, fixait plus ou moins, dès avant la guerre, ce à quoi les Allemands voulaient aboutir par ce conflit. Le programme allemand a, jusqu'à un certain point, été

réalisé dans cette guerre, mais provisoirement, je suppose.

L'Allemagne compte 70 millions d'habitants ; l'Autriche, plus de 50 millions ; la Bulgarie, 5 millions et la Turquie, 20 millions, ce qui forme en tout 150 millions ; ce sont des pays limitrophes, centralisés à Berlin par une administration réfléchie; une ligne s'étendant de Berlin en Asie forme l'axe de ce que les Allemands appellent la Mitteleuropa, de ce qu'on désigne par l'expression « Berlin-Bagdad )) ; tous ces pays, Allemagne, Autriche, Bulgarie, Turquie, sont, au point de vue stratégique et économique, conduits par Berlin et les Allemands, en général.

Par contre, les Alliés ont un programme différent. Il a été plusieurs fois exposé, notamment dans la réponse à Wilson. En substance le programme des Alliés consiste à établir une nouvelle Europe, non pas une Europe centrale, comme les Allemands, mais une Europe complètement réorganisée conformément au principe des nationalités. Toutes les nations, non seulement les grandes, mais aussi les petites, doivent être indépendantes et libres et les rapports réciproques de ces nations doivent être réglées par les principes démocratiques.

Les Allemands rêvent donc d'un grand Empire universel : l'Allemagne, l'Autriche-Hongrie, tous les États balkaniques, une partie de la Russie même (la Pologne, les provinces baltiques, une portion de l'Ukraine) jusqu'à la mer Noire et la Turquie, tout cela doit former ce grand Empire universelfl Berlin doit y dominer. L'Allemagne veut réaliser cet Empire universel par la guerre. L'écrasement de l'Angleterre, de la France et de la Russie doit, en premier lieu, permettre la réalisation de cet Empire allemand universel. C'est pourquoi, à l'aide de l'Autriche, l'Allemagne a provoqué et commencé cette guerre. Les Alliés, de leur côté, disent avec raison qu'ils font seulement une guerre défensive; ils veulent que toute l'Europe forme des

États unis de nations établis sur des bases pacifiques. Xous voyons donc d'un côté les Allemands, un plan d'agression, de conquête ; de l'autre un plan de démocratie, de défense. Là est justement la grande différence entre TAllemagne et les Alliés.

Au début de la conflagration, les Allemands d'Allemagne, et aussi d'Autriche, répandaient par le monde (•vi'il s'agissait avant tout d'une lutte entre la nation îdlemande et les Slaves; ils réduisaient le conflit à un duel entre deux races voisines. C'est là une fausse interprétation, car chacun voit du côté des Alliés, non seulement les Slaves, mais les Anglais, peuple germanique, les Flamands, peuple également germanique, et aussi les Français, etc. La guerre a donc une autre importance, une importance plus grande que celle que les Allemands lui attribuent.

Il est vrai néanmoins que les Allemands avaient l'intention d'abord d'abattre Ma Russie et la Serbie. Rappelez-vous comment la guerre a éclaté. Elle a commencé comme une guerre déclarée à la Serbie. Le grand État autrichien, fier et orgiieilleux, déclarait au monde qu'un État d'à peine 5.000.000 d'habitants était dangereux pour lui ; dix contre un. Les Serbes pourraient être fiers de ce que l'Autriche aient eu d'eux une peur si terrible. C'était un prétexte et l'Autriche savait bien qu'une déclaration de guerre à la Serbie entraînait une guerre avec la Russie. Le plan de l'Allemagne et de l'Autriche prévoyait que l'Allemagne se jetterait sur la France et l'aurait bientôt aliattue et l'Autriche et ses chefs de haut lignage s'imaginaient qu'ils en auraient vite fini avec la Russie. Mais il apj)arut que les Allemands et les Autrichiens connaissaient très mal la vraie situation des nations. L'Autriche fut défaite e: les Russes, en 1914 et en 1915 s'avancèrent jusqu'à Cracovie. En France, les Allemands ne purent pas non ])lus arriver à Paris comme ils le voulaient. Les choses ])rirent ensuite un cours contraire. Les Russes furent défaits non pas par l'Autriche, mais par l'Allemagne:

mais ils se ressaisirent sur leur territoire et nous assistâmes à leur nouvelle avance victorieuse. Nous sommes aujourd'hui témoins de la tragédie universelle qui se joue sur le territoire russe. Mais, comme je le disais, il ne s'agit pas d'une lutte entre Slaves et Allemands ; il s'agit de beaucoup plus. Les Français, les Anglais et maintenant les Américains eux-mêmes luttent à côté des Slaves, d'où il ressort qu'il s'agit réellement du sort de toute l'humanité. Quelque chose d'extraordinaire, d'inouï s'accomplit et, comme il arrive en histoire, les hommes d'Ét? t et les politiciens les plus intelligents ne savent pas erx-mêmes ce qui sortira de ce qu'ils ont entrepris. Les débuts ont été minimes, mais nous espérons que quel [ue chose de grand en sortira, une coriiplète réorganisation de l'Europe et de l'humanité sur des bases démocratiques. Toutes les luttes particulières et la guerre entière tendent vers ce but élevé.

Rappelons -nous encore comment, en Europe, cette guerre s'est historiquement développée; car cette guerre n'est pas une chose sans attache avec le passé; depuis longtemps toute l'Europe, toutes les nations, tendent vers ce but élevé et cette guerre est un anneau de cette chaîne, encore qu'elle en soit l'anneau le plus important. L'Allemagne, l'Empire allemand, d'abord sous l'égide des Habsbourgs, puis sous celui de la Prusse, s'est formé à l'Occident à côté de la France. Rappelezvous, mes amis, qu'aux ix^ x* et même xi* siècles, il y avait des Slaves jusqu'à l'Elbe et même au-delà de l'Elbe.

Par une pression et une oppression constante contre ces Slaves, l'Allemagne cherchait à s'étendre vers l'Est; c'est cette proverbiale poussée veés l'Est que les Allemands appellent « Drang nach Osten ». Il est évident que cette marche des Allemands vers l'Est se retrouve dans cette guerre. Les Allemands se dirigèrent vers l'est; les Autrichiens vers le sud-est. Il va de soi que, la Pologne étant conquise et la Bohême affai-

blie, les premiers coups sont réservés à la Russie, puis à tous les États, slaves ou autres, des Balkans. Pourtant rAllemagne poursuit encore un autre but et vise l'avenir de l'Angleterre. Les Anglais l'ont fort bien compris, aussi, dès le début, se sont-ils dressés contre l'Allemagne, bien que l'empereur allemand lui-même, dans ses discours, eût accusé le tsarisme et le panslavisme d'avoir causé la guerre. Les Anglais se sont aperçus qu'il ne s'agissait pas seulement de la Russie, mais que l'affaiblissement de la Russie n'est que la première partie de cette lutte et que, en dernier lieu, l'Allemagne vise l'Asie et la Mer Noire. C'est ce que voulait dire l'empereur allemand par son mot fameux : l'avenir de l'Allemagne est sur mer. Telle était la politique allemande contre l'Angleterre. Nous, Slaves, nous trouvions sur son chemin, aussi devions-nous soumis afin que le but pût être atteint. Qui songe au •développement historique, aperçoit une perspective plus grandiose, plus immense encore. Des dizaines de millions d'hommes d'Europe, d'Asie et d'Afrique, les nations de l'Acien Continent luttent entre elles et le développement historique conduira à grouper l'Europe, l'Asie et l'Afrique en un tout organique ; les Allemands cherchent à y arriver en établissant leur domination universelle. L'Angleterre, la France, la Russie, qui sont des États universels déjà établis en Asie et en Afrique, réaliseraient plus facilement et sans conflit cette organisation universelle. La guerre dure donc depuis longtemps et continuera encore parce qu'elle a une tâche énorme. Il s'agit de grandes choses, aussi l'effort est-il grand des deux côtés. Nous devons, dans une lutte aussi gigantesque, nous attendre à des surprises désagréables, comme il s'en est déjà produit. Qui aurait pu croire que de telles choses se produiraient et pouvons-nous garantir que plus rien ne se produira? Quelle surprise ce fut lorsque les Anglais se rangèrent aux côtés des Alliés ; et ainsi nous avons marché de surprise en surprise* Nous, Tchèques, devons nous rendre exactement compte des tendances de cette lutte

générale, de ces événements universels. Dans cette guerre des nations, des Tchèques doivent avoir conscience de l'universalité de leur mission.

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