ANNÉE, I*"' DÉCEMBRE IQI/ N
Les Tchèques et la Pologne.
Nous envisageons l'indépendance de l'État tchécoslovaque en étroite connexion avec l'unification et la libération de la Pologne et des Yougoslaves. Ces trois tâches politiques s'enchaînent et forment même un seul programme politique.
Je dirai aujourd'hui quelques mots au sujet de la connexion des questions tchécoslovaque et polonaise. L'histoire, la géographie et l'ethnographie montrent cette connexion. Loi'squ'en 1620 succomba l'État tchèque, les Habsbourgs s'en trouvèrent fortifiés en tant qu'empereurs d'Allemagne, et la Prusse aussi. 1620 préparait I772. Les Habsbourgs et les Hohenzollern, il est vrai, se disputaient la souveraineté sur l'Allemagne, mais les uns et les autres se servaient de TAllemagne contre les Slaves et ils suivirent la politique que l'on appelle le Drang nacJi Osten. En tant que voisins et peuples slaves, se ressemblant par leur caractère, malgré toutes les différences, les Tchèques et les Polonais se rapprochèrent et eurent les mêmes intérêts politiques. Il y eut entre nous des conflits, c'est vrai, mais nous eûmes aussi des rois communs et la solidarité intellectuelle et littéraire qui nous unissait au XV^ siècle est connue. Les, Polonais eurent également des rapports étroits avec les Slovaques. Il ne faut pas oublier que, en 1526, quand l'Autriche, la Bohême et la Hongrie s'unirent, la Hongrie était sous le joug des Turcs. Seule la Slovaquie était libre et les Polonais s'en rapprochèrent. Un historien polonais me faisait remarquer il y a
quelques années que, clans leurs relations avec la Hongrie, les Polonais n'avaient pas alors besoin d'interprètes, qu'ils se faisaient comprendre directement car, jusqu'à la fin du XVI P siècle, la Hongrie n'était formée que de la Slovaquie.
Ce n'est donc pas par l'effet du hasard que les Polonais et les Tchèques ont, au Parlement de Vienne, agi solidairement. Des Polonais, même de la Posnanie, participaient déjà au Congrès slave de Prague en 1848. La révolution polonaise de 1863 fut la cause de la séparation des Vieux-Tchèques et des Jeunes-Tchèques et jusqu'à Dunajevsky et Badeni, les Tchèques et les Polonais défendirent de concert l'autonomie et la fédéralisation contre le centralisme allemand.
Les Polonais sont comme nous voisins de la Prusse, de là l'accord de notre politique contre l'ennemi commun.
Ce n'est pas seulement la géographie, mais encore Ja parenté, qui nous pousse à nous rassembler. Il me souvient que Mickiewicz nous reprochait d'être trop exclusivement littéraires et de n'être pas aussi militaires que les Polonais. Aujourd'hui Mickiewicz ne nous adresserait pas ce reproche. En Posnanie, dans leur lutte contre les Prussiens, les Polonais ont adopté notre méthode <( littéraire* » : petite lutte économique et intellectuelle. Mais notre armée actue\ie n'est pas moins vaillante que la légion polonaise. La similitude des conditions et du caractère conduit au même résultat. Mickiewicz et la nouvelle littérature polonaise en j^rénéral, ont eu sur nous une immense influencG.
Il y a, je l'avoue, des différences entre nous ; il y a même des sujets de frottement. Permettez-moi à ce sujet quelques remarques.
Les Polonais possèdent à un plus haut degré que nous une noblesse nationale et constituent donc une nation plus aristocratique. Mais cela n'est qu'une différence historique que l'évolution changera. Il y a, dès
aujourd'hui, en Pologne, de forts partis démocratiques et socialistes qui sont, comme chez nous, d'importants facteurs politiques.
Les Polonais ont un peu considéré l'Autriche d'un autre œil que nous. Je pense cependant que, pendant la guerre actuelle, les Polonais comprendront que l'Autriche ne se sert des Polonais que comme instrument, qu'elle n'a jamais été sincère à l'égard des Polonais. Elle n'a pas agi aussi brutalement que les Prussiens en Posnanie; on voit néanmoins à présent que l'Autriche a adopté le plan antipolonais de la Prusse. Elle ne diffère de la Prusse que par sa tactique. Pas plus que la Prusse l'Autriche ne veut d'une Pologne libre et unifiée. A ce sujet j'ai toujours cru en Mickiewicz et dans l'espoir pour la Pologne qu'il a formulé dans sa grandiose Improvisation.
Ceci m'amène à la question des rapports avec la Russie. Nous avons toujours été russophiles. J'avoue même que nous l'avons quelque peu été parce que nous ne connaissions pas bien la Russie. Les Polonais nous ont souvent reproché notre russophilie. La révolution actuelle a pourtant montré que nous avions raison ; elle nous permet au moins d'affirmer que nous étions favorables à un peuple russe démocratique et non pas au tsarisme. Quant à moi, personnellement, je puis assurer que j'ai toujours détesté le tsarisme au moins autant que Mickiewicz lorsqu'il émettait cette idée désespérée qu'à l'égard de la nation polonaise. Dieu doit être un tsar et non pas un père équitable...
■ Je dois dire, d'ailleurs, qu'à la suite de la révolution russe, les Polonais peuvent se réconcilier avec notre politique russophile. J'enregistre avec gratitude les paroles de Daszinski qui, au Parlement de Vienne, a déclaré que les Polonais peuvent désormais suivre avec nous une politique slave.
J'espère également que les Polonais comprendront -et approuveront notre politique antiautrichienne. Ce
même Daszinski a fait remarquer à l'occasion que^ pendant cette guerre, de 30 à 60.000 personnes ont été exécutées en Autriche-Hongrie... oui, voilà l'Autriche t Les austrophiles qui proclament que l'Autriche a, dans cette guerre, fait preuve d'une remarquable vitalité^ font erreur. L'Autriche se maintient grâce à la Prusse et à la violence, par le fer et par le sang, dont se servait Bismarck.
J'espère également qu'à cause de cela les Polonais comprendront notre politique tchèque anticléricale. L'Autriche est imprégnée de jésuitisme, aussi les Polonais doivent-iles différencier le catholicisme, le vrai catholicisme, du cléricalisme et du jésuitisme.
Je sais que les Polonais de Galicie ont obtenu de Vienne certaines concessions, mais, avec ces concessions, ils ont également gagné la démoralisation autrichienne. Vienne ne connaît pas d'autre politique que celle de la démoralisation. Notre lutte contre Vienne était non seulement nationale et politique, mais aussi morale. Vienne est une meurtrière des âmes (Geistermoerder), comme l'a reconnu lui-même un des plus grands poètes allemands d'Autriche.
De tout cela, il ressort pour moi que les Polonais et nous visons le même but et que nous devons joindre nos forces pour l'atteindre. Il n'y aura pas de Bohême libre sans Pologne libre non plus que de Pologne libre sans Bohême libre. Il y va de notre intérêt d'être forts tous les deux, aussi les questions secondaires ne doivent-elles pas nous embarrasser, celle de la Silésie, par exemple. Je ne m'oppose pas à ce que fût suivie dans ce cas la plus stricte politique du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Les Polonais réclament la Silésie. Nous réclamons la région de Ratibor. Un conflit pour de si minimes territoires ne peut nous diviser si nous songeons qu'il y va pour nous deux d'être libérés de la Prusse et de l'Autriche prussifiée. Notre conflit à propos de la Silésie est jusqu'à un certain point d'ordre
économique (à cause de la houille), je pense donc qu'une entente est possible en se basant sur la question économique (en nous abandonnant au moins une partie 'du bassin houillier puisque les Polonais auront les mines de la Silésie prussienne). En tous les cas, nous avons besoin d'une forte Pologne, d'une forte Bohême et, naturellement, d'une forte Yougoslavie. Le prussianisme a un adversaire naturel dans les Slaves du nord et du sud. C'est là une grande leçon de la guerre actuelle, et qui indique la similitude, le parallélisme tout au moins •de notre politique. Je puis dire que, depuis le début même de la guerre, j'ai toujours réclamé, outre une 'Bohême et une Slovaquie libres, l'union et la libération des Polonais, des Serbes, des Croates et des Slovènes. Il est certain qu'après la guerre nous. Polonais et Tchécoslovaques en tant que voisins, nous entendrons sagement dans le domaine économique et peut-être même militaire. En. attendant, travaillons de toutes nos forces à la victoire de nos alliés et de leurs idées politiques directrices.
Certains politiciens polonais et tchèques sérieux envisagent même la possibilité d'une fédération tcliécopolonaise. Je ne serais pas opposé à un tel plan. Tout dépend de la grandeur de la victoire et de la perspicacité politique des hommes d'État alliés.
T.-G. Masaryk.
Quelques vérités simples
sur la fédéralisation de l'Autriche-Hongrie.
Il y a des hommes politiques en France et en Angleterre qui pensent que le problème austro-hongrois pourrait être résolu par la fédéralisation de la monarchie dualiste. Ils invoquent deux arguments principaux en faveur de cette thèse :
1° En négociant avec l'Autriche et en lui faisant voir que les Alliés accepteraient de la sauver du désastre au prix de l'autonomie des nationalités, on espère la détacher de rAllemagne. écraser celle-ci plus vite et terminer plus rapidement la guerre ;
2° On espère établir dans une Autriche-Hongrie fédéralisée la prédominance de l'élément anti-prussien, ce qui ferait de l'Autriche un contrepoids assez fort à l'Allemagne, tout en évitant la création dans l'Europe centrale d'une série des petits États, qui se défendraient difficilement contre la grande force germanique.
A cette argumentation les Tchécoslovaques répondent :
1° Le plan de détacher l'Autriche de l'Allemagne est basé sur des suppositions absolument erronées. L'Autriche sera sûrement détachée de l'Allemagne, mais ce ne sera qu'au moment où le désastre définitif de l'Allemagne et de l'Autriche sera tellement évident qu'il sera déjà une vraie réalité. Avant ce moment-là l'Autriche ne voudra pas et ne pourra pas le faire, parce qu'il n'y a pas de forces assez puissantes à l'intérieur de la monarchie qui l'y forceraient. Et alors ce serait un mauvais calcul de la part des Alliés que de faire des compromis à la veille du triomphe complet;
2° En manifestant le désir de détacher l'Autriche de l'Allemagne on ne raccourcit pas la durée de la guerre, mais an contraire on la> prolonge; car on affaiblit la résistance des Slaves et surtout des Tchécoslovaques, qui tous, désirant leur indépendance complète, ont tout fait jusqu'à présent pour abattre l'Autriche, au prix des plus grands sacrifices. S'ils voient chez les Alliés des tendances à la politique du fédéralisme en Autriche, leur résistance s'affaiblira et l'Allemagne, avec l'Autriche, en profiteront. Donc l'Entente nuit ainsi à ses amis les plus dévoués, et en même temps à .ses propres intérêts, (i)
(I) On l'a vu par exemple à l'occasion du dernier discours de M. Balfour qui a été honteusement exploité contre les Tchécoslovaques par les pires ennemis de l'Angleterre.
3° // est impossible de créer une Autriche fédéraliste antigerinanique. Pour préparer une paix durable, il faut dans tous les cas, satisfaire au moins partiellement la Serbie, la Pologne et la Roumanie aux dépens de l'Autriche-Hongrie. Comment ferait-on ensuite, du reste de rAutriche-PIongrie, où il y aurait, contre 20 millions de Germano-Magyars, 10 millions de Tchécoslovaques, un État à prédominance slave? Si on n'enlève à l'Autriche-Hongrie que les deux provinces slaves de Galicie et Bosnie-Herzégovine (ce qui est unanimement accepté) — sans parler même de la Croatie et de la Transylvanie, — la majorité slave de l'Autriche-Hongrie disparaît. Et en dehors de cela, qui peut aujourd'hui honnêtement croire, après cette guerre terrible, que les Allemands autrichiens et les Magyars a3''ant, au fond, fatalement des intérêts communs avec l'Allemagne par suite de leur situation géographique, marcheraient un jour contre l'Allemagne?
4° Par la création du bloc polono-tcliécoslovaqiie et du bloc balkanique c[ui se préparent par les événements derniers et C[ui deviendront certainement une réalité inévitable, toutes les craintes que les petits États slaves de l'Europe Centrale pourraient tomber sous la dépendance de rAllenîagne, deviennent sans objet. Bien au contraire, c'est le seul systèm.e c|ui, étant le plus logique et le plus raisonnable, présente le caractère d'une paix, juste et durable ( i ).
En dehors de ces arguments généraux contre la fédéralisation de l'Autriche-Hongrie, les Tchécoslova-
(1) Nous ne parlons pas des raisons toutes spéciales de certains amis de l'Autriche- Hongrie. Il s'agit avant tout :
1° Des catholiques, voulant sauver l'Autriche-Hongrie comme État catholique;
2" Des financiers internationalistes voulant sauver l'État où ils ont placé leurs capitaux;
3" Des gens ayant des relations personnelles et des amitiés avec les hommes politiques, les aristocrates, les professeurs et les savants de Vienne et de Budapest;
4" Des ignorants qui, ne connaissant pas le premier mot de la question, s'agitent autour des mots sonores d'autonomie, « fédéralisme », justice nationale, qui tous ne sont pour l'Autriche que des mots vides de sens.
Il est inutile d'examiner ces raisons, parce que ceux qui u'en servent ne sont inspirés ni par les sentiments du patriotisme pur et désintéressé, ni par les sentiments de la vraie responsabilité de l'avenir de leur pays. Les intérêts de parti et les intérêts personnels prennent complètement le dessus dans cette argumentation.
ques en ont encore d'autres, spéciaux à leur pronrc Droblcme. I^s voici :
l '^ Les ]\iys tchèques, étant les plus riches, doivent nécessairement apporter les plus lourds sacrifices à l'État central au point de vue économique et financier; ce sont eux qui ont jusqu'à présent nourri la monarchie: ce sont eux cjui pa3'ent l'armée, la diplomatie, l'instruction et les travaux publics, — en un mot : tout, sans toutefois avoir une participation non pas proportionnelle aux services rendus, mais au moins égale à celle des Allemands et des Magyars. C'est pour la f^pj,.',:,r 'L -^rc: esclavage cconoinique.
.Âpres la guerre cet esclavage, même dans l'Autriche fédéralisée, serait encore accentué. Car l'Autriche aura au moins loo milliards des dettes qui seraient payées surtout par les riches régions industrielles des provinces tchécoslovaques. Et pourtant les Tchécoslovaques étaient contre la guerre, déclarée par les Allemands et ]}ar les Magyars. Restant dans le même État ((ue ces derniers, les Tchécoslovaques ne pourraient, en aucune façon, se soustraire aux conséquences désastreuses de la banqueroute générale de cet État fédéralisé. Pourquoi devraient-ils être ainsi«punis, sans être
counables ?
2" L'Autriche-Hongrie est un État de structure, /moyenâgeuse. Les cinq ])uissances qui la dominent sont •tolites des ennemies acharnées de la nation tchécoslo- A^aque : la dynastie, l'aristocratie allemande et magyare, \^ bureaucratie allemande et magyare. l'Église catholique (au service de l'État policier «entrai) et l'armée germano-magyare.. (Il faut ajouter pour une grande part : la finance internationale.)
Le peuple tchécoslovaque est antidynastique et absolument démocraticiue, n'ayant pas d'aristocratie nationale ; il n'a pas d'accès aux administrations centrales çt aux pt^stes importants dans l'armée. Il est com-
plètement dominé par ces cinq puissances. Il voudrait s'en débarrasser : mais sans une révolution sociale profonde en Autriche-Hongrie, dont la possibilité est pour le moment actuel absolument exclue, il est impossible pour les Tchèques d'atteindre ce but. En revanche par la réalisation de l'indépendance de la Bohême, il se débarrasserait d'un seid coup de cet esclavage politique et social. La sépa-ration de la Bohême de l'Autriche- Hongrie est donc en même temps pour la Bohême une grande révolution démocratique qui ne serait jamais réalisée si l'Autriche se fédéraiisait seulement. En effet ces cinq puissances anachroniques survivraient forcément lors de la fédéralisation.
3° L'État tchécoslovaque serait un État démocratique moderne modèle : très fort au point de vue économique et intellectuel, n'ayant pas de noblesse et vivant dans les traditions démocratiques de son histoire nationale, ayant aujourd'hui un nombre plus que suffisant d'administrateurs, d'ingénieurs, de médecins, de professeurs sortis du peuple, il pourrait commencer à fonctionner dès demain. Le régime qui serait préféré par la majorité écrasante de la population serait le régime républicain, les sentiments du peuple étant entièrement anti-habsbourgeois et antidynastiques. '
4° La création d'une Autriche fédéraliste laisse ou bien insatisfaites certain^es nations comme les Yougoslaves et les Roumains, ou laisse à l'Autriche, en la conservant assez forte, la possibilité de songer à une revanche, surtout contre l'Italie et de se mettre de nouveau à la disposition de l'expansion pangermanique. Voilà le grand danger. Ce serait donc le germe de nouveaux conflits. Les Tchèques seraient de nouveau impliqués dans des luttes contraires à leurs intérêts et à leurs sentiments. Ils ne voudraient surtout pas voir se développer un nouveau conflit entre l'Autriche et l'Italie, pour laquelle la création de l'Autriche fédéralisée serait un vrai désastre. Ce conflit serait payé cher surtout par les Yougoslaves. Les Tchécoslovaques qui sont
les alliés les plus sincères et les plus loyaux de tous les ennemis actuels de l'Allemagne et de l'Autriche-Hongrie, ne désirent pas un conflit où leurs frères slaves seraient honteusement exploités et saignés de nouveau à blanc comme dans la guerre actuelle. Du reste un tel conflit mettrait aussi en jeu leur propre existence nationale.
5° Les Tchécoslovaques n'ont aucune confiance ni dans la dynastie, ni dans les sentiments des Allemands et des Magyars. Ils ont, avec ces deux nations, déjà fondé «ne fois une Autriche-Hongrie fédérale. C'était en 1526. Depuis cette année-là ils ont dû se défendre contre la politique de trahison et de malhonnêteté, érigée en système à Vienne ; finalement cela a fini par leur désastre à la Montagne Blanche en 1620 et par l'esclavage politique et économique actuel.
Ayant à présent l'occasion de se débarrasser complètement de leurs ennemis séculaires, ils n'ont aucune envie de faire un compromis qui les amènerait à recommencer l'histoire tragique de leur nation. Leurs intérêts exigent donc qu'ils combattent de toutes leurs forces tout projet de fédéralisation de l'Autriche-Hongrie, comme nuisible et à la Bohême, et à l'Entente.
C'est ce que font nos compatriotes de Bohême et c'est ce que nous ferons dans les pays alliés de toutes les forces et de toute l'énergie dont nous disposons.
E. Benes.
MÉMOIRES ET DOCUMENTS
La Nation tchèque et l'Alsace-Lorraine.
En 1870, seuls parmi les représentants des peuples européens, les députés tchèques à la Diète de Bohême avaient solennellement protesté contre le projet formé à Berlin d'annexer à l'Allemagne l'Alsace et la Lorraine. Ils viennent de renouveler cet acte' courageux dont les circonstances augmentent encore la portée. Au moment où l'Autriche-Hongrie s'est faite le « brillant second », le conscient complice de l'Allemagne, au moment où la nation tchèque, qui a déjà tant souffert de l'oppression austro-hongroise, est menacée de nouvelles persécutions, un député tchèciue, M. Stanek, président de l'Union Tchèque, n'a pas craint de rappeler, le 9 novembre, à la tribune de Reichsrat, la déclaration de 1870, et de réitérer avec véhémence ce document précieux dont voici les passages principaux :
« Toutes les nations, petites on grandes, ont le même droit de disposer d' elles-mêmes et leur individualité doit être également protégée. Décider du droit des nations par l'épée, par la force des armes, ce serait déclarer les plus faibles privées de tous leurs droits, donner la sanction la plus brutale au droit du plus fort, rendre l'état de guerre continuel entre les nations, sacrifier la liberté de la dignité humaine au plus barbare des despotismes militaires, renoncer aux bénéfices les plus précieux de la civilisation. Par conséquent, si la nation allemande se prépare à imposer un certain mode de gouvernement à la nation française, ou si elle lui arrache une partie de son territoire, dont les habitants se sentent Français et veident rester tels, elle commettrait un attentat contre la liberté de ces peuples et mettrait la force à la place du droit. La nation tchèque ne peut pas ne pas exprimer sa plus ardente sympathie à cette noble et glorieuse France, qui défend aujourd'hui
so)t indcpcndancc et le sol national, qui a si bien mérite^ de la civilisation, et à laquelle nous sommes redevables des plus grands progrès réalisés dans le principe d'humanité et de liberté. La nation tchèque a la conviction qiiune telle humirmtion que le fait d'arracher un lambeau de son territoire à une nation illustre et héroïque, remplie d'une juste fierté nationale, serait une source inépuisable de nouvelles guerres et, par conséquent , de^ nouz'clles blessures à l'humanité et à la civilisation. Lepeuple tchèque est un petit peuple, mais son âme et soit courage ne sont pas petits. Il rougirait de laisser croire par son silence qu'il approuve l'injustice, on qu'il n'osepas protester contre elle, parce qu'elle a pour elle la puissance. Il ne z'cut pas laisser abaisser dans l'Jiistoire le nom tchèque. Il entend demeurer fidèle à l'esprit de ses dieux qui, les premiers en Europe, ont inscrit sur leur drapeau le principe de la liberté de conscience et,, en face d'ennemis infiniment supérieurs en nombre,, ont soutenu le bon combat jusqu'à l'épuisement de leurs forces. C'est dans cet esprit que la nation tchèque se jette dans l'action, prête à faire tous les sacrifices que lui dictera sa conscience. Même si son appel devait rester inutile, elle aurait du moins l'intime satisfaction d'avoir accompli son devoir dans un moment critique en rendant témoignage à la vérité, au droit et à la causede la liberté des peuples. »
Après avoir rappelé ce principe sublime, le député Stanek continua :
« La monarchie n'a pas de bases assez fortes poiu* pouvoir briser la suprématie allemande et l'hégémonie magyare. Les Allemands veulent bien concéder le droit de disposer d'elles-mêmes à toutes les nationalités, mais non pas à celles qui hal^itent l'Autriche et la Hongrie, lesquelles sont opprimées par eux et par les Magyars. Les Slovaques, en Hongrie, sont des esclaves. La Monarchie, troublée par le dualisme, est incapable d'organiser ses nationalités sur la base étatiste. En Hongrie,, le dualisme incarne l'idée d'une barbarie politico-naticn
-nale. La tyrannie exercée sur les Slovaques de la Haute- Hongrie, tolérée par les hautes sphères, est d'un genre -qui démontre à quel point en Hongrie la loyauté est foulée aux pieds. Tous les organes administratifs et judiciaires forment un grand appareil servant à dénationaliser les peuples non-magyars de la Hongrie. Par suite d'une loi électorale fanatique et réactionnaire, la majorité non-magyare de ce pays est exclue de tout le corps représentatif. La population non-magyare de la LIongrie forme plus de 50 % et elle n'est représentée à la Chambre hongroise que par 7 % des députés. Par ordre de l'empereur, un nouveau gouvernement, ayant pour mission d'introduire une réforme électorale, a été constitué. Mais cet ordre a été exécuté de façon à ce que les 7 % soient réduits à 4 %. Les Magyars négocient avec notre gouvernement et exigent l'établissement d'une loi qui condamnerait à la pendaison quiconque oserait parler contre l'intégrité de l'État magyar. Celui qui a le sens du droit ne manquera pas d'admettre avec nous qu'il est inadmissible que les nationalités nonmagyares de Hongrie continuent à être tyrannisées, et que le droit de disposer librement de leur sort doit être aussi appliqué aux peuples de la Hongrie. La Hongrie actuelle et son système politico-national est la seconde des grandes causes de la guerre mondiale et le second grand obstacle à la paix. Non seulement nous remplissons notre devoir national en demandant que la Slovaquie soit réunie à l'État tchécoslovaque indépendant, mais nous remplissons encore notre devoir envers l'humanité et envers la politique de la paix. Aucune paix, aucune guérison de l'Europe n'est possible tant que le dualisme existe à Vienne et à Budapest, s'opposant à toute libération de cinq nationalités petites et moyennes. Il n'y aura aucune paix aussi longtemps que sur les ruines de la monarchie dualiste ne fleuriront point des États nationaux. Lorsque les députés tchèques entrèrent au Reichsrat de Vienne, en 1879, et y firent une déclaration pour affir-
mer le droit de l'État tchécoslova(|iie, ils pensaient alors vraiment que l'oppression allemande et magyare durerait éternellement. Mais nous déclarons aujourd'hui que cet édifice bâti sur la violence et l'injustice croulera en ruines. »
Inutile de dire quel effet de stupeur a produit ce discours hardi dans les milieux allemands et magyars de la Monarchie. Il suffit, pour montrer leur embarras, de noter que la presse de Vienne et de Budapest a, dans ses comptes-rendus, supprimé la partie du discours concernant l'Alsace-Lorraine et que la censure autrichienne n'a pas laissé passer la frontière aux journaux slaves qui reproduisent en entier les paroles courageuses du député tchèque.
Une manifestation antiallemande au Reichsrat de Vienne.
Discours du député tchèque Udr\al.
A la séance de la Commission du Budget tenue le 23 octobre dernier, le député Urdzal, chef du parti agrarien tchèque et viceprésident du Reichsrat, a prononcé un important discours. Il y expose fort clairement l'attitude de la nation tchèque vis-à-vis du gouvernement et les raisons qui l'ont déterminée.
Il déclare qu'on pourrait espérer plus d'une froide statue que te gouvernements aveuglés par la haine des Tchèques et qui tous se ressemblent absolument. Depuis 1867 surtout, depuis que le dualisme a pris corps, les Tchèques sont convaincus qu'il leur est impossible de faire valoir leurs droits. Le dualisme est un traité entre les Allemands et les Magyars et conclu en vue de dépouiller les autres nationalités. Les Tchèques éprouvent aussi une sorte de honte en songeant qu'une nation qui, au cœur de l'Europe, compte 8 millions d'âmes et s'enorgueillit d'un passé si glorieux, doit mendier les miettes politiques qui tombent d'une table étrangère. La conviction générale est que les autres nations qui en 1867 ont été déshéritées ne pourront non plus faire ici valoir leurs droits.
« La lutte des Tchèques est dirigée contre le pangermanisme et contre la domination universelle qu'il convoite. Dans cette lutte difficile, qui, depuis des générations, pèse surtout sur la Bohèmes les Tchèques sont d'accord avec ceux qui, au-deça ou au-delà de l'Océan, se refusent à admettre la domination universelle des Allemands, » A ceux qui seraient tentés d'accuser les Tchèques de n'éprouver qu'un patriotisme autrichien insuffisant, l'orateur dit ouvertement que le patriotisme autrichien des Tchèques a toujours été différent de celui qu'entendent les Allemands et les Magyars, ces prétendus maîtres des nations. La nation tchèque tout entière, sans distinction d'opinion politique, a certainement aujourd'hui des idées différentes de celles qu'elle avait avant la guerre. Jusqu'au début de la guerre, tous les Tchèques se rangeaient à l'opinion de Palacky au sujet de l'idée d'un État autrichien- Les choses ne tardèrent pas à changer de face. Si les Tchèques pensent aujourd'hui autrement qu'avant la guerre, la faute de ce revirement d'opinion revient aux perturbateurs de la paix, à tous ceux qui ont causé la conflagration générale et qui ont bientôt découvert leurs projets et leur but à l'égard des Tchèques. Dans la situation fatale où la déclaration de guerre plongeait la nation tchèque, ils n'ont pas cherché à alléger son sort, mais plutôt à nuire à cette nation.
Ils voulaient la dépouiller de sa fleur, de ses intellectuels, de ses jeunes gens, de son âme. Il est probable que les sentiments actuels de la nation tchèque ne s'accordent pas avec le programme du patriotisme pangermanique, mais les députés tchèques sont en cela tout à fait d'accord avec leur conscience tchèque qui, par suite des événements de la guerre universelle, est devenue leur tribunal suprême. On dit que la nation tchèque s'est engagée dans une mauvaise voie. La nation tchèque a été poussée dans cette voie par la nécessité. Depuis 1867 les Magyars sont au service des dominateurs allemands du monde. Ils en ont été fort libéralement récompensés. Ils ont reçu en compensation la possibilité de dépouiller les nationalités non-magyares de la Hongrie. Peu après le premier compromis, on leur a également confié la direction de la politique étrangère de la Monarchie dont, depuis cette époque, ils fixent les tendances. Au cours même de la guerre, les Magyars ont mené la politique étrangère sans se soucier de Vienne. Lors-
que le comte Czernin veut dire quelque chose, il se rend d'abord à Budapest pour y prendre conseil, de crainte, peut-être, qu'il ne dise d'autres paroles que celles que désirent les agents suprêmes qui décident de notre politique étrangère.
Tout ce qu'il y a de plus sacré a été foulé aux pieds pendant cette guerre. Personne ne doit bouger. Si quelqu'un veut parler sagement, il est aussitôt déclaré dément, traître ou ennemi mortel. FI faudra bien une fois discuter spécialement devant le Parlement la question des souffrances que les Tchèques tout particulièrement, ont éprouvées lors du fam.eux procès en haute trahison qui visait la nation tchèque. Au cours de ce procès on a évoqué l'esprit d'écrivains ou d'hommes politiques de la moitié de l'Europe, morts depuis longtemps, pour prouver que tous les Tchèques qui ont une conscience nationale déterminée sont des traîtres. On voulait exterminer tous les Tchèques. Ceux qui sont entrés en lutte contre la nation tchèque ne peuvent tirer avantage de ce que ce plan ne s'est pas réalisé. Cela est simplement dû aux circonstances, qui ont été plus fortes que les gouvernants allemandsce On parle actuellement de la réforme constitutionnelle. Les députés tchèques ont proclamé sincèrement qu'ils veulent un État indépendant, une nation libre, et voici que l'on propose une réforme constitutionnelle parce qu'on sait qu'elle est irréalisable. La nation tchèque n'a pas confiance dans une forme d'État où, après trois ans d'une guerre sanglante, peuvent encore dominer les minorités, ce qui, pour les Tchèques, est d'une injustice criante. La nation tchèque attend de la paix le droit de disposer d'elle-même et sa liberté nationale. Quelle que soit l'issue de la guerre sur les champs de bataille, si même les armes des pangermanistes semblaient victorieuses, il n'y aura plus, après cette guerre, de place au monde pour de prétendues nations de maîtres. Cette certitude satisfait la nation tchèque et, dès à présent, lui assure la tranquillité. La nation tchèque désire une paix qui assure des droits égaux à toutes les nations. Nous revendiquons pour la nation tchécoslovaque le droit de disposer d'elle-même. Une fédération éventuelle ne peut avoir lieu qu'entre nations libres. On pourra ensuite discuter d'autres combinaisons avec la nation tchèque en tant que nation libre, capable de prendre une décision conforme à sa volonté. »
ÉCHOS ET NOUVELLES
iLa déclaration des Tchèques au sujet de TAIsace-Lorraine et de. la Slovaquie, et l'opinion magyare.
Nous avons reproduit plus haut le texte de la déclaration faite au Reichsrat le 9 novembre par le député St^nek, relativement à l'Alsace-Lorraine et à la Slovaquie. Voici quelques passages des articles consacrés par la presse magyare, le 10 novembre, aux paroles du député tchèque :
Le Magyarorszag, organe du comte Karolyi, écrit sous le titre <( L'Autriche contre nous » :
« Ce n'est pas pour nous tme révélation que parmi les nationalités de l'Autriche se trouve notre ennemi le plus acharné. La politique magyare est fondée sur cette réalité. A mesure que nous écartons de nos frontières les dangers qui menacent l'Autriche, nous nous attirons de plus en plus la haine des nationalités de l'Autriche. Les Tchèques doivent savoir que nous protestons de toutes nos forces contre les attaques dirigées contre l'intégrité de notre territoire. »
Le Pesti Hirlap, organe libéral du gouvernement actuel, écrit sous le titre de « La Guerre intérieure » :
« Il serait comique de vouloir s'engager dans une polémique avec des idiots. L'accusation d'avoir magyarisé de force les nationalités de la Hongrie est ridicule. Il est, au contraire, fort regrettable que nous ne les ayons pas magyarisées. Les Tchèques, qui sont lâches sur le front et héroïques en paroles au Parlement, ont, à l'abri de l'immunité, attaqué la structure de la Monarchie. Il y a déjà eu dans l'histoire du monde des exemples où des États incompatibles rompaient paisiblement leur alliance, mais on ne connaît pas d'exemple qu'un État dans une monarchie commune ait attaqué l'intégrité territoriale d'un autre État de la même monarchie. C'est une haute trahison contre la dynastie commune, même au point de vue autrichien, car les révolutionnaires et les traîtres de Vienne attaquent en pays des Habsbourg. Ils ont commis le crime de haute trahison contre le roi de Hongrie qui est également leur souverain. »
\.'Az Est, journal d'informations, écrit sous le titre de « Une nouvelle déclaration de guerre » :
« A la quatrième année de guerre, voici que surgit contre nous une nouvelle déclaration de guerre. L'Autriche (les races slaves) nous a déclaré la guerre. Ce n'est qu'à la Hongrie que
ce pays doit de n'avoir pas été mis à feu et à sang par l'ennemi. 11 nous récompense de ce service en demandant à l'unanimité au Parlement le démembrement de notre pays. Cependant l'Autriche, dans sa stupidité, se trompe totalement. Nos bras sont assez forts pour pouvoir accepter la lutte avec l'Autriche. Nous allons régler nos comptes avec l'ennemi vivant en Autriche. »
Le Pester Lloyd, commentant le discours de M. Stanek, écrit : « L'allégation selon laquelle les Slovaques sont traités en Hongrie comme des esclaves; notre État est une prison magyare dans laquelle les races meurent à petit feu; l'État magyar, en maltraitant les Slovaques, s'est aliéné les sympathies de ces derniers pour la dynastie, n'est pas plus licencieuse que celles qui ont été avancées par les orateurs. Les Tchèques ont poussé l'audace jusqu'à demander la destruction de la monarchie dualiste. En disant que la paix de l'Europe n'était pas concevable tant que le dualisme existait à Vienne et à Budapest, ils invoquaient directement l'intervention de l'État ennemi dans les affaires de la monarchie. »
Le Budapesti Hirlap, organe du parti national du travail, écrit: (( Les orateurs tchèques ont de nouveau pris la défense des Slovaques de Hongrie et ont calomnié les Magyars d'une manière infâme. Tout cela s'est passé sans qu'un mot de protestation se soit élevé contre ces odieux propos. M. Stanek demanda pour les races de la Hongrie le droit de disposer librement de leur sort. Pas plus le président de la Chambre que le président du Ministère n'ont ouvert la bouche pour mettre fin à cette scandaleuse explosion- Ils n'ont pas protesté davantage lorsque les Tchèques ont commis l'infamie d'accuser la Hongrie d'être la cause de la guerre et un obstacle à la paix. »
Une grande réception à Prague en l'honneur du Dr Kramar.
Après la splendide et glorieuse ovation qui lui a été faite dans les rues de Prague, le grand leader tchèque, le D"" Kramar, s'est rendu à l'île de Zofin, accompagné de son épouse, afin de participer à une grande manifestation nationale. La grande salle des fêtes de l'île de Zofin était absolument bondée, si bien que plusieurs milliers de personnes durent rester dehors. Tous les partis politiques tchèques et toutes les sociétés nationales étaient représentés.
C'est aux sons de « Kde domov muj » et aux cris de « Na zdar ! » que le D"" Kramar fut accueilli. La célèbre société de chant, (( Hlahol » exécuta plusieurs chœurs patriotiques. Les nombreux représentants des divers partis politiques unis aujourd'hui, comme on le sait, pour le même idéal, haranguèrent le public par
des discours chaleureux qui ont été acclamés avec un enthousiasme général. Les paroles les plus remarquables furent prononcées par le vieux D"" Herben, ancien rédacteur en chef du « Cas », organe du professeur Masaryk, supprimé au cours de la guerre par la censure et dont plusieurs des rédacteurs ont été enfermés dans les prisons autrichiennes. Son discours, frénétiquement acclamé, se terminait par ces mots qui déchaînèrent un tonnerre d'applaudissements.
« Quand le D'" Kramar fut forcé de nous quitter, il n'était que le chef d'un seul parti politique, mais dès l'heure où il revient au milieu de nous, il appartient à toute la nation. L'emprisonnement et la condamnation à mort du D"" Kramar ont réveillé dans la nation une ardente force morale. C'est une nouvelle base fondamentale de tout notre avenir. Après les persécutions les plus infâmes, voilà le peuple tchèque qui s'engage dans le droit chemin qui le conduira au but. »
On entendit ensuite M. Spatny, ancien rédacteur du journal « Ceské Slovô », également supprimé par la police au début de la guerre, encore un martyr qui a vécu toutes les souffrances des geôles militaires autrichiennes. Le D"" Kramar prit alors la parole au nom de tous les prisonniers politiques tchèques et remercia le peuple pour toutes ces ovations et déclara énergiquement que la nation tchèque survivrait à tous ceux qui désirent l'écraser.
(( En ces heures si solennelles, souligna-t-il, personne ne doit manquer de courage. «
Quant à lui, son seul désir serait de pouvoir vivre et travailler pour un meilleur avenir de sa patrie. Son espoir inébranlable est de voir un jour sa Prague bien-aîmée devenir la capitale du grand État tchécoslovaque indépendant.
Discours du député Klofatch. — Emeute à Prague.
Le 28 octobre, le député Klofatch a, pour la première fois depuis sa libération, prononcé à Prague un discours public. Il a parlé plus d'une heure et a déclaré notamment : « La guerre actuelle est une lutte entre les Germains et les Slaves. Par cette guerre, la question tchèque est devenue une question européenne. La nation tchèque réclame sa place dans la grande union des esprits combattant pour des buts humanitaires; elle veut participer à la lutte de la vraie culture contre une civilisation de violence. Après les déclarations de mai, il n'y a plus d'hésitation, car il y a des moments qui ne reviennent jamais. Tout le peuple tchèque, sans aucune exception, doit soutenir la revendication d'un État Tchécoslovaque indépendant. Il faut montrer au gouvernement que ce qu'ont déclaré les députés tchèques est réellement la manifesta-
tion de l'inébranlable volonté du peuple tchèque tout entier-
En ce qui concerne l'union des partis politiques, il faut s'en féliciter, car lorsque l'avenir de îa nation est en jeu, l'esprit de parti doit cesser.
Le socialisme tchèque doit être une émanation des nécessités économiques, politiques, nationales et morales de la nation. Il doit opposer au matérialisme international l'idéalisme national. Pour lui, il ne faut pas qu'existe uniquement une question ouvrière, il faut que partout où il y a lutte entre la justice et l'injustice, le droit et l'iniquité, la liberté et l'oppression, il dise son mot ». A la fin de son discours, Klofatch a parlé en termes véhéments de la famine qui règne actuellement dans les pays tchèques.
Le discours fut fort applaudi. Le public sortit en chantant l'hymne tchèque, mais dans les rues il fut chargé par la police montée et de nombreuses arrestations furent opérées.
Une granile manifestation pour l'indépendence d« la Bohême à Ne>r-York.
M. Franklin-Bouillon annonce la constitution d'une armée tchécoslovaque en France.
Une imposante manifestation a eu lieu le dimanche 16 septembre au Carnegie Hall de New-York. L'Alliance nationale tchécoslovaque avait invité tous les Tchécoslovaques à y prendre part. Le maire de la plus grande ville américaine, M. P.-R. Mitchell lui-même, présidait cette importante réunion. Les principaux orateurs furent M. Franklin-Bouillon, ministre et président du Comité interparlementaire, et le D' Milan Rastilav Stefanik, représentant du Conseil National des Pays Tchèques. Leurs discours furent accueillis par de chaleureux applaudissements et l'auditoire tchèque et slovaque témoigna par ses acclamations qu'il comprend et accepte la tâche qui lui incombe. Le point le plus important fut l'appel que M. Franklin-Bouillon adressa aux Tchèques, aux Slovaques et aux représentants de tous les Pays slaves alliés, de remplir leur devoir envers leur nation et d'augmenter les rangs de l'armée tchécoslovaque qui se forme en France.
A la cérémonie elle-même assistaient non seulement des Tchécoslovaques, mais encore les représentants des Pays Alliés et d'éminents Américains. Dans une belle allocution, le maire, M. Mitchell, fit l'éloge des Tchèques et des Slovaques pour les sacrifices qu'ils consentent en faveur de leur nation tchécoslova- (jue opprimée. Le seul espoir de sauver cette nation réside dans la victoire des Alliés. Le devoir de tout Tchèque ou Slovaque d'Amérique, sens distinction d'opinion politique, est donc d'être prêt aux plus grands sacrifices, et,^ en premier Iku au sacriiice
de leur vie. Le discours de M. Mitchell fut entrecoupé d'applaudissements nourris.
M. Franklin-Bouillon lui succéda comme orateur. Il est venu aux États-Unis pour contribuer à établir entre les Alliés et leurs parlements une plus grande solidarité. Il fut également chargé d'annoncer aux Polonais et surtout aux- Tchèques et aux Slova' ques, que les Alliés nous ont autorisés à organiser sur le territoire français une armée tchécoslovaque indépendante. C'est une preuve qu'ils adhèrent à notre revendication de notre indépendance et qu'ils sont prêts à nous aider dans la démonstration que nous voulons lutter contre l'Autriche en nation révolutionnaire et conquérir par les armes notre indépendance. Il dit dans son discours que la France n'oublie pas que, seul parmi les Parlements du monde, l'antique Diète de Bohême protesta en 1871 contre la séparation de l'Alsace-Lorraine et de la France.
La constitution d'un État tchèque absolument indépendant est une nécessité. Le peuple tchécoslovaque doit donc, comme les autres nations, conquérir sa liberté. Les Tchèques et les Slovaques d'Amérique doivent accomplir leur devoir envers leur nation en s'enrôlant dans l'armée tchécoslovaque de France.
Le discours de M. Franklin-Bouillon fut fréquemment interrompu par des applaudissements ou les cris de « Vive la France ! »
Des centaines de nos compatriotes furent touchés au fond du cœur par les paroles du représentant des Alliés et de la France, et convaincus que leur devoir est de participer à l'émancipation de la nation tchécoslovaque. Leur conviction fut encore affermie par les paroles du commandant Milna R. Stefanik, représentant du Conseil National des Pays Tchèques.
A la suite de cette cérémonie, M. Franklin-Bouillon a reçu à l'hôtel Plazza une députation tchécoslovaque. Il l'a assurée au nom de la France que son gouvernement et sa nation soutiendront au congrès de la paix les revendications d'un État tchécoslovaque. La France fera tout ce qui est en son pouvoir pour la libération des Tchèques et des Slovaques, mais les Tchécoslovaques d'Amérique doivent faire tout leur devoir. Le devoir de tout homme aujourd'hui est d'aller combattre; la place de tout Tchécoslovaque est dans l'armée tchécoslovaque de France.
L'impression laissée par cette manifestation a été énorme sur tous les assistants.
A la suite de cette réunion l'Alliance Nationale Tchèque de
Chicago a adressé le télégramme suivant à M. Franklin-Bouillon:
« — L'Alliance Nationale Tchèque d'Amérique vous adresse
sa plus cordiale bienvenue sur le sol de notre république. Nous
sommes heureux de pouvoir vous promettre formellement le
concours des Tchèques et des Slovaques d'Amérique dans la grande lutte contre la barbarie allemande. Notre peuple est fidèle à la tradition de ses ancêtres. Jadis nos aïeux étaient de vrais amis des rois de France; aujourd'hui le peuple tchèque considère la noble nation française comme le principal champion de la justice, de la liberté et de la démocratie.
Vous savez vous-même que les immigrés tchèques de France, d'Angleterre, du Canada, de Russie et de Serbie ont volontairement pris les armes contre leur ennemi de vieille date. Dans ce pays-ci, avant que le gouvernement se fût décidé pour la guerre, nos compatriotes se sont également rangés sous les drapeaux alliés. Aujourd'hui, après avoir accompli notre devoir envers le drapeau américain en envoyant à l'armée américaine plus d'hommes que notre nombre ne l'exigeait, nous désirons pouvoir lutter sous le drapeau tchèque pour le vieil idéal tchèque. La France est la nation qui nous est la plus chère après la nôtre et nous l'aimons plus encore aujourd'hui que jamais. Nous désirons combattre sur le sol sacré de la France, pour le cher idéal commun, aux côtés de la plus vaillante armée du monde. Que la manifestation que vous honorez de votre présence et de vos discours annonce les jours heureux où la nation tchécoslovaque libérée pourra, dans son pays libre, faire flotter les drapeaux français et américains à côté des couleurs tchécoslovaques en signe de reconnaissance de ce qu'il a été permis aux Tchèques et aux Slovaques de conquérir sous ces trois drapeaux l'indépendance de leur nation.
Vive la vaillante nation française ! Vive la France, mère des faibles et des opprimés! Vive sa vaillante armée qui a sauvé la liberté du monde ! Vive la France démocratique, la première de la grande famille des Alliés ! »
L'Autriche excite ritalie contre les Tchèques.
L'Autriche est dans les transes. Elle craint que ses peuples et le monde n'apprennent que les régiments tchèques refusent de se battre pour les intérêts de la Monarchie, et elle emploie tous les subterfuges imaginables pour dissimuler la vérité. Nous voulons parler du 28* régiment tchèque, ce régiment qui se rendit aux Russes le 3 avril 1915 et qui fut alors, par décret impérial, rayé de la liste des régiments. Lorsque les autres régiments tchèques se rendirent à leur tour, les autorités autrichiennes s'aperçurent qu'elles avaient commis une formidable erreur de tactique. Elles réorganisèrent donc le régiment sur de nouvelles bases et l'envoyèrent au front italien. Le commandant de la 56*" brigade d'infanterie, le général von Straub adressa, après la 10* bataille
de risonzo, le 5 juin 1917, une proclamation au 28" régiment. Il y explique « que le régiment était formé des fils de la royale cité dorée de Prague » et qu'ils avaient prouvé dans la dernière bataille de risonzo qu'il n'existait pas dans toute l'armée austrohongroise de régiment qui les égalât en héroïsme et en bravoure. Le but de cette proclamation est évident : démontrer que les Tchèques se battent loyalement pour l'Autriche.
Il s'efforce en outre de faire croire à l'Italie que jamais les Tchèques n'avaient été plus héroïques ni plus féroces que lorsqu'on les envoyait contre l'armée italienne. Le gouvernement austro-hongrois désire semer la discorde entre les Tchèques et l'Italie, parce qu'il sait que l'un des facteurs les plus décisifs pour la ruine de la Monarchie dualiste corrompue, réside dans le fait que les Tchèques et les Italiens sont absolument unis dans leur ferme résolution de revendiquer leurs droits nationaux vis-à-vis de la coalition germano-magyare.
Cependant ces intrigues n'eurent aucun résultat et ces manœuvres furent démasquées au Reichsrat de Vienne. Le député allemand Maixner interpella, le 19 octobre, le Ministre de la Guerre et lui dit que la proclamation du général von Straub, se répandant en éloges sur le vaillant régiment de Prague, avait été un sanglant outrage pour la population allemande, car le 28" régiment ne se composait que de troupes et d'officiers allemands.
Les Tchèques contre le Mitteleuropa.
Le premier numéro des Narodni Listy, rédigé maintenant sous la nouvelle direction du D'" Kramar, et dont la nouvelle rédaction vient d'être composée de plusieurs martyrs nationaux appartenant à différents partis politiques et sortant de prison, publie un très intéressant article sur le « Programme tchèque et la Mitteleuropa ». Son auteur est le député bien connu, le D"" Rasin qui, condamné à mort en compagnie du D"" Kramar, fut libéré il y a quelque temps et vient de reprendre son activité politique.
Il déclare dans son article :
« La proclamation du 30 mai 1917 constituera un monument durable de l'activité politique tchèque. Les buts de guerre ont étalé non seulement aux yeux des Tchèques, mais encore aux yeux du monde entier, le programme tchèque. Rien n'aurait pu éclairer plus avantageusement la situation des Tchèques que l'agitation en faveur de la Mitteleuropa. L'Autriche-Ho.ngrie et la Bulgarie auraient dû former le chemin direct du cortège impérial allemand s'avançant vers le golfe Persique en passant par Cons-
tantinople et Bagdad. (Quelques lignes ont été supprimées par la, censure.) C'était l'idéal que la nation allemande s'était forgé comme but de guerre et comme raison d'être de l'état dans lequel nous vivons. Aucune autre réponse n'a été donnée que celle que les Tchèques et les Slaves du sud ont faite, à savoir le programme d'tme réunion nationale de toutes les branches des deux races slaves en deux États indépendants qui seraient de force à se défendre contre les attaques des Allemands de l'empire et de ceux de cet État étroitement unis aux Magyars. En nageant dans l'ivressG d'une illusion de victoire, ils ont dévoilé leur intention réelle par des persécutions infâmes, par des préparations hâtives de coups d'État et par des agitations excessives pour leur plan de la Mitteleuropa. Maintenant, on cherche en vain à masquer la façade de leurs desseins. Les Tchèques, la main dans la main avec les Slaves du sud, ont tout démêlé, et ils n'ont pas tardé non plus à se méfier de la sincérité du prétendu travestissement. Les Tchèques n'ont pas d'autre voie que d'exiger l'indépendance absolue de la nation tchécoslovaque. Tous leurs efforts doivent s'acharner, à l'étranger, a convaincre le monde que cette solution éeule pourrait assurer à l'avenir la paix en Europe. »
Les Magyares et leur alliance avec l'AIleniagne.
La presse magyare jubile au sujet de la lettre personnelle adressée par l'empeerur Charles au comte Czernin, lettre dans laquelle il lui exprime sa profonde reconnaissance pour le service qu'il a rendu à l'Autriche-Hongrie en raffermissant l'alliance de l'Autriche-Hongrie avec l'Allemagne, alliance qui a permis la victoire de l'Isonzo. Le Budapesti Hirlap, organe du parti national du travail, écrit que l'offensive commune des troupes austrohongroises et allemandes a un but plus élevé que la libération de Trieste de la pression italienne. Depuis longtemps tous les efforts de l'Entente se sont appliqués à séparer l'Autriche-Hongrie de l'Allemagne. « Rappelons-nous, ajoute le journal, combien de fois déjà les journaux ont lancé la nouvelle qu'une paix séparée avec la monarchie dualiste était possible. Notre diplomatie a donné la réponse appropriée à chacune de ces rumeurs, mais sans arriver à obtenir le silence. Plus tard, on mit tout en œuvre pour faire naître un antagonisme entre le programme de l'Allemagne et celui de la monarchie dualisye- La presse étrangère espérait saper les fondements de l'amitié des deux puissances alliées en parlant de leurs soi-disant divergences. Les efforts de la presse dans ce domaine ont absolument échoué. A l'heure qu'il est, l'Entente ellemême est obligée de reconnaître qu'aucune intrigue quelconque ne pourra briser les relations intérieures des deux puissances. Tout le monde se rend compte aujourd'hui que l'alliance entre
l'Autriche-Hongrie et l'Allemagne est inébranlable. Après la débâcle italienne, les Tchèques et les Yougoslaves se verront forcés d'abandonner leur programme. On ne doute plus, dans les milieux offkieîs, que l'offensive ait une heureuse influence sur la situation politique intérieure et qu'elle ne mette fin à l'activité politique des Tchèques et des Yougoslaves. Finalement, il est nécessaire d'apprendre aux Tchèques que l'Entente ne parviendra jamais à nous vaincre et qu'elle ne nous imposera jamais sa volonté, car il est bien vain de penser encore à une dissolution de l'Autriche-Hongrie. La politique tchèque, qui est fondée sur la victoire de l'Entente, a été complètement battue à la bataille de risonzo. ))
Le Vilag, journal radical et organe du professeur Jaszi, le sociologue bien connu, écrit que la victoire de l'Isonzo est due aux soins assidus dont on entoure l'alliance avec l'Allemagne. La lettre de l'empereur signifie que la politique intérieure ne suivra pas un cours favorable aux Slaves. Le Pesti Hirlap, journal libéral soutenant le gouvernement actuel, avoue que l'union d'esprit et de but de l'Autriche-Hongrie et de l'Allemagne a été scellée sur le champ de bataille de l'Isonzo. « Notre roi, dans la dépêche qu'il a envoyée à l'empereur Guillaume, lui témoigne son extrême et profonde gratitude pour les services extraordinaires qui ont contribué à la victoire commune. L'empereur Charles remercie le comte Czernin, dans une lettre personnelle, d'avoir fortifié et resserré l'alliance de l'Autriche-Hongrie avec l'Allemagne. La lettre est un avertissement venu à propos pour ceux qui s'imaginent que par une mauvaise interprétation de la politique extérieure, ils pourront nuire à nos excellents rapports avec nos Alliés. »
La Neue Freie Presse écrit que les principes énoncés par le ministre des Affaires étrangères à Budapest dans son fameux discours, ne l'ont pas empêché de consolider et de cimenter l'alliance de l'Autriche-Hongrie avec l'Allemagne jusqu'à ce qu'elle ait amené la plus grande victoire que les annales de l'histoire du monde puissent enregistrer.
Le but du voyage du professeur Jaszi en Suisse.
Selon le Vilag, le chef du parti radical magyar, le docteur Oscar Jaszi, aurait précisé, au cours d'une assemblée plénière de son parti, à Budapest, le but politique de son voyage à Berne. Il a dit notamment qu'il serait nécessaire de faire connaître à l'étranger les sentiments et la conduite des Magyars^ ainsi que la tâche "leur incombant à l'avenir dans la société des nations. Il a insisté
sur la nécessité de multiplier et de renforcer les moyens matériels pour atteindre ce but.
Il n'est donc pas sans intérêt de connaître les vrais sentiments et la vraie conduite politique des Magyars, interprétés par le professeur Jaszi lui-même. Or, il a publié, dans la Wirtschafts- Zeitung der Zentralmaechte un article sur la Mitteleuropa et l'avenir des Magyars, qui constitue son credo politique. Il préconise la création d'une « Mitteleuropa » sous l'hégémonie allemande. « Si les 60 millions d'Allemands, dit-il, se chargeaient de veiller sur la tranquillité de 120 millions d'individus (Autriche- Hongrie et Allemagne réunies), il serait facile de mettre un terme aux froissements des races en Autriche-Hongrie. Le professeur Jaszi admet que l'Allemagne exercerait une certaine hégémonie dans la « Mitteleuropa », cependant, à son avis, cette hégémonie ne constituerait pas une oppression pour les Magyars, mais, au contraire, serait pour eux un soutien et une source de puissance. (( La Mitteleuropa sous l'hégémonie allemande, ajoute-t-il, et les Balkans sous la direction magyare, telles sont les perspectives d'une ère nouvelle. »
Voilà les croyances politiques du professeur Jaszi, Sont-ce là les idées qu'il se propose de propager pendant son séjour en Suisse, parmi les Alliés? — Loin de là. Il vient en compagnie du comte Karolyi, dont il est l'aide-de-camp dévoué. La méthode de leurs manœuvres ne s'écartera sûrement pas de la ligne politique générale suivie par Czernin. On se rappelle que la Nouvelle Presse Libre de Vienne, commentant la lettre de l'empereur Charles adressée à Czernin à l'occasion des succès contre l'Italie, ne put s'empêcher de souligner avec satisfaction l'habileté de la politique du comte Czernin, qui tout en parlant à Budapest sur la société des nations et sur le désarmement, consolidait en même temps l'alliance de l'Autriche-Hongrie avec l'Allemagne. II en est de même de Karolyi et Jaszi, qui, travaillant chez eux au succès de la u Mitteleuropa », revêtent à l'étranger une peau d'agneau pour se faire les apôtres du pacifisme et du désarmement.
Les persécutions recommencent.
Les Narodni Listy annoncent que le gouvernement autrichien prépare une déclaration dirigée contre les aspirations de la nation tchèque à l'indépendance. Cette résolution est le résultat d'unentretien du président du ministère hongrois Weckerlé avec l'empereur Charles et le président du Ministère autrichien, le D^ Seidler.
On mande de Prague que le journal hebdomadaire Ceska Demokracie, organe du député Klofatch, leader du parti national socialiste, emprisonné dès le début de la guerre pour crime de haute trahison et récemment libéré, vient d'être supprimé par la police. Celle-ci, dans une lettre adressée à la rédaction, donne les motifs pour lesquels la suppression a été ordonnée : ce journal portait atteinte et était nuisible aux intérêts de l'État. La lettre mentionne entre autres certains articles publiés dans la Ceska Demokracie affirmant avec énergie que la question tchécoslovaque ne serait pas résolue au parlement de Vienne, mais seulement au Congrès international de la paix. Comme on le voit, la terreur recommence son œuvre en Bohême. Le gouvernement s'imagine qu'il est possible d'étouffer les aspirations tchécoslovaques. Cela signifie qu'on n'a aucune connaissance de la détermination résolue de la race tchécoslovaque de poursuivre une lutte acharnée contre les Allemands et les Magyars jusqu'à la conquête de leur indépendance.
La convocation des délégations austro-hongroises.
Ce fut un coup de foudre lorsqu'on apprit de Vienne dans les milieux politiques magyars la nouvelle que les délégations seraient convoquées pour la date du 3 décembre. Il est intéressant de suivre l'attitude actuelle des partis magyars en face de cette convocation. Nous nous souvenons qu'au temps du gouvernement de Tisza, l'opposition magyare réclamait à grands cris la convocation des délégations. Aujourd'hui, que l'opposition tient le gouvernail, elle n'aime pas entendre ce bruit.
Le Neues Pester Journal écrit que les délégations sont des tribunes d'où l'on peut parler à tout l'univers et que, devant ces corporations, aucun argument ne peut être rejeté au moyen de scandales. Cependant comme le parti national du travail aura encore la majorité aux prochaines délégations, il pourrait arriver aisément que le parti Karolyi y entendît quelques vérités peu agréables. Naturellement, cela ne lui plaît pas, aussi estime-t-il que la convocation des délégations est tout à fait inopportune. Il insiste donc sur le fait qu'il faut traiter la réforme électorale avant d'aborder les délégations.
Les suites d'une grève.
Le 2 août dernier, les forgerons de l'usine Ringhofer, fabrique de wagons située à Prague-Smichov et travaillant actuellement pour l'armée, s'étaient mis en grève. Ils furent ramenés aux forges par la force armée et trente-six d'entre eux étaient poursuivis devant le Conseil de guerre de Prague. Les débats, com-
mencés le 3 octobre, se sont prolongés jusqu'au 29. Ils ont été des plus instructifs. Ils montrent, en effet, la terrible situation de la classe ouvrière en Bohême, la turpitude du régime militaire austro-hongrois et l'arbitraire du gouvernement de la Monarchie dualiste.
Les trente-six ouvriers poursuivis, que l'accusation assimile à des soldats parce qu'on leur a fait un beau jour prêter serment, étaient inculpés de rébellion et d'insubordination. Les accusés se défendent en disant qu'ils ne se sont jamais considérés comme soldats. Leurs avocats font valoir, avec juste raison, que le serment prêté même par des enfants ou par des hommes que leur âge exclut du service militaire n'entraîne pas la militarisation. La circulaire que l'accusation fait valoir, et qui n'a jamais été publiée officiellement, ne peut avoir force de loi. Enfin le code militaire autrichien exige que les personnes militarisées portent un uniforme. Aucun uniforme n'a été remis aux inculpés. Ils ne pouvaient donc se considérer comme soldats. D'autre part, les employés et contremaîtres qui les commandaient n'avaient pas prêté serment, n'étaient donc pas militarisés et les ouvriers ne pouvaient pas, en conséquence, les considérer comme des chefs hiérarchiques militaires. Enfin les rapports entre ouvriers et patrons n'ont été changés en rien par la cérémonie du serment, à tel point même qu l'administration de l'usine a pu, et le fait a été constaté par jugement, donner congé à un ouvrier assermenté, ce qu'elle n'aurait pu faire s'il avait été soldat-
Les inculpés — et les témoins ne les ont pas démentis — sont unanimes sur les causes de la grève : insuffisance de l'alimentation fournie par l'usine. « Il n'est pas possible, dit un des ouvriers, de faire, vu la nourriture insuffisante, un dur service de nuit de 16 heures. Il pourrait facilement en résulter un accident ». Le président du Conseil de guerre le reconnaît, d'ailleurs, luimême. <( Il est vrai, dit-il, que vous aviez une nourriture mauvaise et peu abondante, c'était pourtant une nourriture ».
Le procès s'est terminé par la condamnation de trente et un inculpés à des peines variant de 18 mois à 4 mois de réclusion et formant un total de 23 ans 1 1 mois. Le Conseil de guerre a considéré, en effet, que les instructions relatives à la militarisation des ouvriers, bien que n'ayant pas été publiées, ont force de loi- Telle est la justice autrichienne. Personne n'est, dans la douce Monarchie habsbourgeoise, sensé ignorer une loi que le public ne peut connaître. Inutile de dire que les avocats en appellent d'une telle sentence. D'autre part les députés socialistes tchèques ont remis au eouvernfm.nt une demande d'interpellation au sujet de cette aiî*:Te.
Amnistié après sa mort.
Au mois de décembre 1914, le rédacteur d'un journal socialiste de Prostejov, M. Jos. Kotek, a été, par le tribunal militaire de Mor. Ostrava, condamné à être fusillé. Quelques heures après, la sentence était mise à exécution. Le condamné demanda comme grâce suprême de pouvoir épouser sa fiancée avant sa mort, ce qui lui fut accordé.
Le député Stribrny a reçu, il y a quelques jours, des parents du rédacteur Kotek un arrêt du tribunal de la division de landwehr de Cracovie, dont voici le texte :
N° 1101/XIV. Présenté le 23 août 1917.
« Cracovie, le 21 août 1917.
« Nous informons par la présente les parents de Jos. Kotek à Prostejov, que la peine de mort, de même que les suites de la condamnation énoncée par le tribunal militaire sous le N° 1101/ XIV en date du 23 décembre 1914 pour violation de l'article 65 du code pénal, lui ont été pardonnées par la Très Haute amnistie du 2 juillet. Le susdit tribunal doit être renseigné, avis lui en ayant été donné.
« Signature : Illisible- »
Situation économique.
Quand les Etats-Unis déclarèrent la guerre à l'Allemagne, de soi-disant spécialistes en matières militaires et économiques assurèrent dans de longs articles que l'intervention américaine ne serait d'aucune utilité à l'Entente et ne porterait aucun préjudice aux empires centraux. Les critiques militaires ne se lassaient pas de répéter que le blocus sous-marin empêcherait les Etats-Unis d'envoyer des troupes en Europe et les économistes ne voyaient pas de quelle façon plus efficace que jusqu'alors l'Amérique pourrait aider les Alliés. Les critiques militaires et les économistes se sont trompés. Aujourd'hui, les soldats américains sont déjà dans les tranchées et le blocus qui enfermait les empires centraux se resserre autour d'eux — grâce à l'intervention américaine — de telle façon qu'il est devenu presque complètement infranchissable. La meilleure preuve de l'efficacité du blocus est certainement la petite statistique qui suit et qui en indique clairement l'effet. Voici les prix des différentes marchandises par tonne :
l"juil. 1914 1" nov. 1915 15 sept. 1917 Kilos Kilos Kilos
Pommes de terré.. 500 1.200 12.000
Choucroute 1.600 5.600 20.000
Mil 3.200 38.000 60.000
Pois 3.600 16.000 110.000
Cumin 4.000 18.000 250.000
Saindoux 18.000 120.000 250.000
Café 24.000 80.000 800.000
Thé 30.000 120.000 800.000
Chocolat 24.000 160.000 800.000
Poivre 20 . 000 220 . 000 1 . 200 . 000
Un territoire souffre actuellement plus que le reste des empires centraux. C'est sîirement la Bohême, avec la Moravie et la Silésie. Faisant partie de l'Autriche, elle souffre naturellement du blocus, mais plus encore d'une honteuse exploitation de la part du gouvernement viennois. Dans les Pays tchèques, et surtout dans les villes tchèques, règne une famine que ces pays, si riches pourtant, ne connaissaient plus depuis la guerre de Trente Ans. Ce que les plus que nombreuses « centrales » viennoises des vivres mettent à la disposition de la population est tout à fait insuffisant, et qui ne possède pas d'autres ressources que les « cartes », risque de mourir de faim. Non seulement la quantité à lacijielle elles lui donnent droit n'est pas à même de nourrir un homme, mais encore ce droit est illusoire, car tout en possédant une carte on ne reçoit rien. Voici les quantités de denrées que les habitants de Prague ont reçues dans les six derniers mois :
Farine 12 kilo (les personnes effectuant de durs travaux 3/4 de kilos par semaine).
Pain 1 miche (les personnes effectuant de durs travaux 1 miche 12) par semaine.
Beurre 26 demi-kilos depuis 6 mois (avril-septembre).
Saindoux 15 demi-kilos depuis 6 mois (avril-septembre).
Pommes de terre 1 k. 4 depuis 6 mois (avril-septembre).
Margarine 35 demi-kilos depuis 5 mois.
6 œufs depuis 5 mois.
Viande 1/2 kilo par semaine.
Lait 0,051 par jour (soit un litre pour 20 personnes !)•
Ces chiffres qui nous paraissent incroyables, sont pourtant véridiques, puisque c'est le conseiller municipal Stepanek qui les a fait connaître à une séance du conseil municipal de Prague tenue en octobre. Les gens ne peuvent naturellement pas vivre avec ces quantités-là. Ils sont donc obligés de chercher leur nourriture partout où ils peuvent la trouver. C'est alors une ruée
générale vers la campagne. Mais voici qu'à la gare les gendarmes attendent et saisissent les vivres que les pauvres citadins ont eu tant de peine à se procurer. Il se passe alors une scène qu'on n'eût jamais cru possible dans nos riches pays : les femmes se jettent sur les rails, devant la locomotive qui arrive et c'est en vain que les gendarmes essayent de les en arracher. Elles préféreraient se laisser passer le train sur le corps que de mourir lentement d'inanition, elles et leurs familles.
Pendant que des choses pareilles se passent, nous lisons dans les journaux que la Bohême doit envoyer, entre le P"" et le 15 novembre, 7.000 wagons de pommes de terre à Vienne, et que d'autres régions de la Bohème, de la Moravie et de la Silésie doivent ravitailler les pays suivants : Tyrol, Vorarlberg, Haute- Autriche, Salzbourg, Styrie et les villes de Celovec (Klagenfurth), Trieste et Fiume. Le pillage se fait systématiquement. D'abord on a pris les réserves qui se trouvaient encore dans le pays, ensuite la récolté de céréales, puis les fruits ; maintenant ce sont les pommes de terre, Ja paille et le foin. La réquisition de la paille et du foin a déjà commencé et la Moravie, à elle seule, doit en fournir 18.000 wagons. On ne s'arrête pas là. Nous avons déjà signalé l'extermination systématique du cheptel tchèque. Les contingents demandés augmentent tous les mois et pour octobre on a prescrit à la Bohême 84.425 têtes de bétail, dont 55.398 pour l'armée et 4.100 pour Vienne. On prend toute bête pesant au moins 250 kilos- Aussi ne faut-il pas s'étonner si la « Centrale pour la vente du bétail » de Vienne annonce qu'elle a 8 millions de couronnes de bénéfice.
Suivant la déclaration du ministre des Finances Wimrner, la guerre aura coûté à la Monarchie 41 milliards, et il en demande encore 18 pour l'année 1917-1918. On sait que le Parlement ne lui a voté que 6 milliards pour quatre mois. Les députés tchèques ont voté contre le budget et ont démontré, selon leur habitude, par leur attitude intransigeante, que le gouvernement viennois a en leurs personnes des ennemis irréconciliables. Pour trouver de nouvelles ressources, le ministre n'a pu qu'annoncer de nouveaux impôts et de nombreuses taxes qui, pris dans leur ensemble, n'arriveront guère à enrichir l'Autriche depuis longtemps épuisée financièrement. Ainsi on augmente encore une fois le tarif des chemins de fer qui, pour les personnes, est entré en vigueur dès le 1"" novembre et, qui pour les marchandises, entrera en vigueur le l*^"" janvier 1918.
Une seule bonne nouvelle nous arrive de Prague. L' « Union des banques tchèques », dont nous avons déjà parlé ici, a tenu sa première séance. M. Preis, le directeur de la plus grande banque tchèque « Zivnostenska banka », y a été élu président de
la nouvelle « Union » qui réunit 13 banques tchèques avec un capital en actions de 249.800.000 couronnes et un dépôt de plus d'un milliard de couronnes.
FAITS ET INFORMATIONS
Matinée tchèque à Paris.
La Colonie Tchèque de France a inauguré, le dimanche 4 novembre, la série de matinées qu'elle se propose de donner au cours de cette saison pour procurer à ses membres l'occasion de se réunir avec nos amis français et avec les membres des autres colonies slaves de Paris et pour servir, en même temps, notre œuvre de propagande tchèque en France. La première matinée a été organisée en l'honneur de nos frères yougoslaves. Ce fut une belle manifestation slave dont tous les assistants garderont un exquis souvenir. Dans la partie artistique, d'excellents artistes français et slaves, Mlle Yvonne Curti, Mlle A. Agatonovitch, Mlle Nicole Auckier, Mlle G. Parodi et «Mlle H. Perrot, ainsi que le Quatuor vocal serbe bien connu, se sont fait applaudir dans les œuvres de compositeurs serbes et croates (H. Christitch, M. Milogévitch, Klaïtch et d'autres) et Tchèques (Smetana, Dvorak, Suk), Mlle Marcelle Fargue a complété cette partie du programme par une admirable interprétation des poètes serbes modernes, M. Rakitch, J. Doutchitch et M. Boïtch.
La séance était présidée par M. Louis Martin, sénateur du Var, dont on connaît le sincère dévouement aux Slaves et qui depuis longtemps est un défenseur infatigable de la cause tchèque et de la cause yougoslave en France. Une causerie de M. Emile Haumant, professeur à la Sorbonne, qui joint à sa grande compétence d'éminent slaviste une profonde amitié pour les Tchèques et les Yougoslaves, ouvrait la réunion. L'éloquent conférencier a rappelé à son très nombreux auditoire ce que sont les Tchèques et les Yougoslaves et quels sont leurs sentiments vis-à-vis de la France et leurs aspirations pour l'avenir. Il a souligné la communauté d'intérêts qui existe entre les Tchèques et les peuples qui doivent former l'État yougoslave. Il a exposé les manœuvres par lesquelles les Allemands et les Magyars ont toujours cherché à désunir les Slaves. En des paroles d'un patriotisme élevé; il a tracé la réalisation possible des aspirations des Tchèques et des Yougoslaves qui, unis par la solidarité slave et alliés à la France, opposeront par leur énergie et leur force une barrière à l'expansion germanique.
La Gérant : i. mathikc.
Imprimerie Slave, i82, rue liu Faubourc St. -Martin, Paris.
Revue bi-mensuelle