‹ La Nation tchèqueChapitre 30 sur 45 · ANNÉE. I"-I5 FÉVRIER I918. N°' 16-I · texte numérisé non relu

ANNÉE. I"-I5 FÉVRIER I918. N°' 16-I

Lloyd George, Wilson et Pichon contre l'Aulriche-Hongrie.

Trois événements importants touchant notre lutte pour l'indépendance se sont produits ces dernières semaines. Trois hommes d'État, trois chefs des grandes nations alliées ont prononcé des paroles décisives au sujet des buts de guerre des Alliés. Leurs discours ont soulevé de nombreuses protestations d'un côté et beaucoup de manifesattions d'assentiment de l'autre. Ils ont, dans les Empires centraux, troublé les esprits de certains éléments et soulevé la fureur de certains cercles impérialistes et intransigeants.

Nous, Tchécoslovaques, nous restons calmes devant ces manifestations oratoires. Nous avons de bonnes raisons pour rester calmes et froids, même si ces manifestations — comme certains hommes le pensaient — devaient indirectement affecter nos intérêts.

Le 5 janvier le premier ministre anglais, M. Lloyd George, a parlé devant les ouvriers anglais sur les buts de guerre. Au sujet de l'Autriche il s'est exprimé de la façon suivante:

« Si un véritable gouvernement autonome sur des principes démocratiques vrais n'est pas accordé à celles des nationalités austro-hongroises qui le désirent depuis longtemps... »

Est-ce que cela signifie qu'il voudrait conserver l'Autriche-Hongrie ? On a généralement commenté son discours dans ce sens, mais sans prendre garde

qu'à la fin il a émis trois grands principes sur lesquels l'Europe future doit être construite, et qui sont en contradiction formelle avec ce qu'il dit au milieu de son discours ( i ). On a vu que des hommes éminents, comme M. Albert Thomas, dont le rôle dans cette guerre n'aura pas été des moindres et qui est une des rares personnalités qui se rendent parfaitement compte de l'importance des mouvements nationaux et démocratiques de TEurope centrale (2), ont protesté contre les idées de M. Lloyd George au sujet de TAutriche-Hongrie. ]\J. Lloyd George avait des raisons particulières, dues à la situation intérieure de l'Angleterre, pour parler ainsi. Il a peut-être été influencé aussi par certaines intrigues austrophiles et magyarophiles qui, de plus en plus, se concentrent dans la capitale de l'Angleterre. Mais il ne pouvait cependant pas refuser aux nations de l'Autriche-Hongrie le droit de disposer d'elles-mêmes. A quoi servent alors toutes les déclarations ménageant l'Autriche-Hongrie, puisque sur ce point l'éminent homme d'État anglais est d'accord avec nous tous? Pourquoi se mêler des affaires intérieures non pas des États, mais des nations de l'Autriche-Hongrie, dont les sentiments anti-autrichiens sont universellement connus et qui ne veulent pas être traitées comme des propriétés aussi bien par leurs souverains absolutistes que par les hommes d'État démocratiques. Avant de parler du sort de l'Autriche-Hongrie on doit entendre les nations de l'Autriche-Hongrie et négocier avec elles et non pas avec Czernin, Seidler et Wekerle.

Car, y a-t-il une différence entre les procédés de l'empereur Guillaume qui veut forcer la Courlande à se lier à l'Allemagne, ou de Charles I" qui veut, contre

' (I) Les trois principes exntts et clairs do M. Lloyd (îeorgo, qui ont rendu furieux tous les ennemis de la démocratie, sont les suivants :

1* Lo caractère sacré dos traités doit ôtre rétabli.

2* Lo réglem«at territorial doit être conçu sur lo droit des nations à disposer d'elles-mêmes, c'csl-à-dire sur le consentement des ffourcrnés.

'A* Pour limiter le fardeau des armements et diminuer les probabilités do la guerre, il faut créer la « Ligue des Nations 0.

(2) Voir dans l'Information du 1 f janvier, l'article de M. Albert Thomas.

leur volonté, forcer les nations de sa monarchie à rester liées les unes aux autres dans un État austro-hongrois centralisé, et ceux de M. Lloyd George qui veut également les forcer à être liées ensemble dans un État plus ou moins décentralisé ?

Est-ce ainsi que l'on conçoit, dans un État démocratique comme l'Angleterre, le droit des nations à disposer elles-mêmes de leur sort? Ou bien est-ce uniquement pour décourager les Tchécoslovaques et les Yougoslaves dans la lutte terrible qu'ils soutiennent contre la monarchie dualiste ?

Le président Wilson s'est montré beaucoup plus réservé dans ses paroles. Il dit en effet dans le paragraphe 10 de son message:

« Aux peuples de l'Autriche-Hongrie, dont nous voulons assurer et garantir la place parmi les nations, on donnerait toutes les facilités d'un développement autonome. »

Il n'est question ni de la conservation de l'Autriche- Hongrie, ni du refus de démembrer cet État. M. Wilson fait ressortir l'idée que les nations de l'Autriche- Hongrie devront être consultées quand il s'agira de régler leur sort définitif. M. Wilson est plus clair, plus précis et plus conséquent avec les principes appliqués intégralement dans tout son message, même là oii ils concernent l'Allemagne elle-même.

Au fond, c'est par là que son message est fort et c'est pourquoi nous l'acceptons comme l'expression d'idées qui fatalement aboutiront à lui faire déclarer un jour clairement qu'en vertu de la volonté des peuples de l'Autriche-Hongrie nettement exprimées, la Double Monarchie des Habsbourgs doit disparaître pour faire place à des États nationaux.

Enfin M. Stephen Pichon, ministre français des af-

faires étrangères, tout en résumant les déclarations de M. Lloyd George et de M. Wilson, a su exprimer, dans une formule brève et saisissante, les mêmes idées. Seulement il les a précisées et leur a donné leur sens exact :

« Pourquoi nous combattons ? Pour une paix juste et durable. Il y faut trois conditions : le caractère sacré du respect des traités ; un règlement territorial basé sur le droit des nations à disposer d'elles-mêmes ; la limitation des armements. Voilà notre programme. Cest celui qu'a exposé M. Lloyd George. Quant à la Société des Nations, la victoire seule lui donnera sa réalité. C'est aussi notre programme, tel que l'a indiqué le président Wilson. »

Voilà qui est clair : il faut un règlement territorial basé sur le droit des nations à disposer d'elles-mêmes! Il faut régler la question des territoires austrohongrois sur la base du droit des nations à disposer d'elles-mêmes. Nous n'avons jamais demandé autre chose. Tout notre programme est adopté par le représentant officiel de la politique française.

Si quelques publicistes s'amusent à interpréter ces paroles dans un sens austrophile, ce n'est pas pour nous une raison de nous alarmer. Ceux-ci seront bientôt obligés de déchanter. Car ce qui fait et ce qui a toujours fait notre force, c'est que nous connaissons les sentiments de notre peuple, chez nous, ainsi que les sentiments de nos amis Yougoslaves, Roumains, Italiens, Ruthènes et Polonais d'Autriche-Hongrie. Nous puisons cette grande force dans cet état des choses en Autriche et dans nos principes, aujourd'hui universellement admis comme base de l'Europe future.

Quand le moment du règlement de comptes viendra, ou bien l'Autriche et l'Allemagne seront incapables de résister à tout effort des nations de l'Autriche- Hongrie, et alors personne au monde ne sauvera la Monarchie des Habsbourgs; ou bien les conditions de paix seront véritablement élaborées après entente avec les nations intéressées. Dans ce dernier cas, il n'y a,

non plus aucun doute sur le sort de T Autriche-Hongrie.

Nous avons plusieurs fois répété que nous sommes sûrs de notre affaire. Notre peuple est entièrement uni, homogène, décidé à aller jusqu'au bout. L'Autriche- Hongrie est au bord de l'abîme. Dans ces six derniers mois la Bohême a gagné énormément en force morale et même en force matérielle vis-à-vis de l'Autriche. L'esprit du peuple s'est soulevé et il ne cédera pas. Il ne craint plus les massacres, parce qu'il sait que les bourreaux se noieraient dans le sang de leurs victimes. Le 6 janvier tous les députés tchèques du Reichsrat et des trois Diètes, de Bohême, de Moravie et de Silésie, se sont réunis pour déclarer solennellement qu'ils ne cesseront pas la lutte avant d'avoir obtenu l'indépendance complète des Pays tchèques et slovaques. Le gouvernement a violemment étouffé cette voix de dix millions d'hommes. Les journaux allemands ont essayé de la falsifier. D'ici très peu de temps, le monde tout entier lira cette courageuse déclaration de la Constituante de Prague, qui fait appel au droit des nations à disposer d'elles-mêmes et qui doit être entendue et par M. Lloyd George, et par le président Wilson et par M. Pichon.

Elle doit être entendue de tous ceux qui désirent une paix juste et durable.

Voilà pourquoi nous sommes calmes au sujet de la situation politique: nous savons que notre peuple est moralement et matériellement fort, qu'il est conscient de ses droits et qu'il ne cédera jamais. Tous les discours et toutes les combinaisons des diplomates et des publicistes n'y changeront rien, car quoi qu'il arrive, les Tchécoslovaques ne désarmeront pas. Ils savent que leurs ennemis sont à bout de force. Ils sont sûrs de triompher.

Ils sont sûrs de triompher, car ils ont avec eux tous ceux qui en Aurtiche détestent la violence et qui res-

pectent les droits. Ils marchent la main dans la main avec les Yougoslaves. Ils collaborent avec les Ruthènes, les Roumains et les Italiens ; ils espèrent avoir avec eux, au moment décisif, les Polonais. Avec tous ces compagnons d'armes ils réussiront à démembrer l'Autriche-Hongrie eux-mêmes. lis n'ont jamais demandé aux Alliés de se battre pour eux, il les ont aidés au contraire par leur résistance acharnée contre les Empires centraux. Ils attendent seulement que la désorganisation intérieure et la démoralisation atteignent le degré désiré. Ils comptent avant tout sur eux-mêmes. Ils espèrent au moins que ceux qui parlent aujourd'hui des droits des nations à disposer d'elles-mêmes et qui, en même temps, se livrent à une propagande qui vise à sauver l'Autriche n'enverront pas un jour de troupes contre les nations austro-hongroises rebelles, amies de l'Entente, quand celles-ci jugeront le moment venu de porter le coup décisif à la Monarchie.

Enfin nous nous réjouissons de certaines manifestations qui, partout, ont lieu dans les Pays alliés : dans la presse italienne on réclame l'union de tous les peuples autrichiens opprimés et les manifestations publiques dans les pays alliés de leurs sentiments communs. Plus loin on lira un très intéressant article oii les mêmes idées sont exprimées par un homme politique et un savant roumain distingué, M. Draghicesco, qui, avec beaucoup d'autres, est le porte-parole d'un mouvement général parmi nos amis roumains. Les sentiments des Yougoslaves, des Tchécoslovaques et des Polonais dans les Pays de l'Entente sont connus à ce sujet. On montrera certainement bientôt à l'opinion publique que le? désirs de cette union anti-autrichienne sont devenus une vraie réalité.

Nous doutons donc vraiment que quelqu'un puisse ensuite venir nous parler en même temps des droits des nations à disposer d'elles-mêmes et de la conservation de l'Autriche-Hongrie.

En résumé, les nations austro-hongroises ayant net^

tement exprimé leur désir d'être libérées de l'État habsbourgeois, nous osons exprimer notre humble avis sur les conséquences à tirer de ces trois discours qui ont fait tant de bruit :

1° Tout le inonde sans exception accepte aujourd'hui le principe du droit des nations à disposer d'ellesmêmes. Il

2* Personne ne peut donc décider à quel État telle ou telle nation doit appartenir avant d'aruoir entendu c^tte nation elle-même et d'avoir négocié a^ec elle.

3" Personne n'a le droit de décider d'avance si telle eu telle nation doit faire partie de l'Autriche-Hongrie ou non. Par conséquent aucun homme d'État, acceptant le principe énoncé plus haut, ne peut parler de la conservation de l'Autnche-Hongrie.

5° Si on ne juge pas la situation générale, politique et militaire, assez favorable pour s'exprimer publiquement et ouvertement sur le démembrement de l'Autriche-Hongrie, désiré par ses nations, il est du devoir des hommes d'État alliés de se taire simplement à ce sujet jusqu'au moment où ils pourront s'exprimer suivant les désirs des nations intéressées, exprimés plusieurs fois publiquement et manifestés solennellement.

Voilà ce que les hommes d'État alliés ne doivent pas oublier quand ils auront envie de recommencer leurs manifestations oratoires.

La Bohême et la Roumanie.

Si un passé de rivalités et de guerres, comme entre les Serbes et les Bulgares et entre les Bulgares et les Roumains, ou, enfin, entre Roumains, Serbes, d'un côté, et Magyars de Tautre, peut laisser entre les nations des rancunes et des méfiances réciproques qui ne s'effacent que difficilement, rien de pareil n'existe entre les Roumains et le peuple tchécoslovaque. Les Roumains n'ont aucun motif de mécontentement contre le peuple tchèque. Aucun intérêt ne les divise. Jamais ils n'ont croisé les armes dans des camps de guerre adverses. Bien au contraire, dans cette guerre, les Roumains luttèrent côte à côte avec des Tchèques dans la plaine de la Dobroudja contre les hordes turco-bulgares. Et lorsque, dans les Carpathes, les régiments tchèques se virent poussés, bien malgré eux, contre l'armée roumaine, presque toujours ils fraternisèrent avec les soldats roumains et passèrent dans leurs rangs.

Mais pour un rapprochement sérieux et solide, et pour une solidarité permanente entre Tchécoslovaques et Roumains, tout cela ne suffirait peut-être pas encore. Toutes ces considérations sont plutôt d'ordre négatif, qui s'expliquent par la distance séparant ces deux peuples. Et, cependant, avec les Slovaques, les Roumains sont voisins sur une importante frontière ethnographique commune, sans que cela eiit jamais empêché les chefs du mouvement roumain de Hongrie de se solidariser avec les chefs du mouvement slovaque. Le voisinage n'implique pas toujours et fatalement des rapports d'hostilité. La preuve en est ; les rapports toujours amicaux entre Serbes et Roumains, qui, malgré leur voisinage, pendant tout le cours de l'Histoire, ne se sont jamais fait la guerre. Il n'en est pas de même, par exemple, avec TAllemagne qui, malgré les distances,

dans la guerre actuelle comme souvent dans le passé, ne s'est pas privée d'attaquer les Roumains.

Or, à côté de ces raisons d'ordre plutôt négatif, qui ont une grande importance pour faciliter le rapprochement tchéco-roumain, il y a des motifs positifs des plus sérieux pour qu'une coopération et une solidarité active s'établissent entre Roumains et Tchécoslovaques. Il y a d'abord ce fait que les deux peuples ont a combattre un ennemi commun, qui s'acharne à rendre vains leurs efforst d'affranchissement total de la domination étrangère. En effet. Roumains et Tchécoslovaques ne connaissent pas d'ennemi plus implacable que les Magyars. En fait, la question des nationalités en Hongrie se réduit, en grande partie, à une lutte à la vie et à la mort entre les Magyars d'un côté, et les Roumains et les Slovaques de l'autre.

Mais il y a un autre danger commun, plus grave et plus menaçant encore, qui rapproche les Roumains et les Tchécoslovaques. C'est le danger allemand, c'est le pangermanisme qui, dans son projet de Mitteleuropa, veut détruire la liberté et l'existence nationale des Tchèques et des Roumains. Les Allemands et les Magyars, adversaires irréductibles des Tchèques et des Roumains, se sont étroitement solidarisés dans leur lutte commune contre nous ; les Magyars, avec l'appui germanique, espèrent, en effet, triompher de notre résistance. Il est, par suite, de toute évidence, que Tchèques et Roumains doivent se liguer à leur tour et réunir leurs efforts pour résister et triompher dans la lutte qui leur est livrée.

Si, dans le passé, le mérite des bons rapports entre Tchèques et Roumains revient plutôt à la distance qui nous sépare et au peu de moyens de communication qui pouvaient nous relier, il faut que, dans l'avenir, la distance disparaisse. Les voies de communication moder-

nés sont si multiples et si efficaces qu'elles peuvent faire disparaître les distances entre nous et nous mettre en contact permanent. La nature des rapports qui doivent se créer dans l'avenir entre les deux peuples implique des voies de communication et de transport très développées. Par les pays slovaques, la Roumanie est liée sans discontinuité avec la Bohême et Bucarest et Jassy peuvent être liés à Prague par des lignes directes de chemin de fer. La voie du Danube peut nous unir économiquement avec Presbourg, où la Bohême débouche au grand fleuve. Pour ces deux peuples qui doivent se prêter assistance dans leur œuvre d'affranchissement économique et politique de l'emprise germanique, le problème des voies de communication est de premier intérêt. C'est par l'étude et un règlement solidaire de ce problème que k rapprochemnt tchécoroumain devrait peut-être commencer.

D'ailleurs, les conditions économiques des deux pays sont telles que, à elles seules, elles suffiraient à justifier un rapprochement tchéco-roumain et l'effort commun de relier les deux peuples par des moyens de communication et de transport de plus en plus développés. La Bohême est un pays industriel par excellence. Ses mines de fer et de charbon, qui sont parmi les plus riches d'Europe, l'ont prédestinée à un avenir d'industrie intense. La Roumanie est, au contraire, un pays agricole par excellence, et son sol, des plus fertiles, l'a prédestinée à une production intensive de céréales, c'eft-à-dire tout juste ce qui manque au peuple tchèque. D'autre part, la Roumanie possède Tune des exploitations de pétrole les plus réputées du monde. Sa production pétrolifère est appelée à un avenir des plus brillants. Elle s'offre à l'industrie tchèque, et la ravitaillera de tout ce qw'iî lui faudrait pour atteindre, au plus tôt, à une prospé-

cité sans pareille. Grâce aux aptitudes commerciales, financières et techniques dont la race tchèque est particulièrement douée, les Roumains et les Tchécoslova- <jues se compléteront réciproquement. L'industrie tchèque pourvoira l'agriculture roumaine et l'énergie du peuple roumain des machines agricoles indispensables pour intensifier la production des céréales, tandis que la fertilité des plaines roumaines, fécondée par le travail roumain, nourrira l'effort industriel tchèque. Cette différenciation caractéristique des richesses et des productions rendrait nécessaires les échanges de plus en plus nombreux et importants entre les deux peuples. Le blé, le maïs, les fruits, le bétail, le vin, le pétrole et ses dérivés, de Roumanie, doivent apprendre le chemin qui conduit en Bohême, de même que les produits manufacturiers de l'industrie tchèque sont destinés à remplacer, sur le marché roumain, les marchandises allemandes qui l'ont jusqu'ici monopolisé. La Bohême, étant plus près de nous, voisine même, ses produits industriels seront plus accessibles pour nous que les produits des pays industriels de l'Europe occidentale.

Ce ne sont pas seulement les intérêts politiques et matériels qui doivent nous rapprocher. Les rapports intellectuels et moraux doivent être cultivés et développés dans la même mesure. Déjà, en Roumanie, la réputation des hommes de science tchèques est répandue dans les cercles cultivés. L'art, et plus particulièrement la musique tchèques sont, en Roumanie, goûtés, comme, -d'ailleurs, dans tous les pays civilisés. Certaines productions de Dvorak, par exemple, sont, chez nous, devenues presque populaires. Sur ce terrain, comme sur tous les autres, l'avenir doit et peut ouvrir des possibilités incalculables. C'est à nous de les examiner et de les préciser. Il y a là tout un vaste programme à tracer «t à réaliser. Ce sera l'œuvre des générations qui vicn-

dront immédiatement après nous, et, en bonne partie, déjà, ce doit être notre tâche immédiate.

M. le professeur Masaryk a été à Jassy. Il a sans doute pris contact avec nos hommes politiques et avec nos savants. Son entretien avec notre grand savant Jorga a dû avoir une importance telle que nous ne doutons pas qu'il deviendra un événement historique. M. Stefanik, qui a été en Roumanie et a assisté au calvaire de la retraite roumaine, connaît l'âme de notre peuple. Il a pu apprécier ses qualités de sacrifice et d'endurance. Je ne doute pas qu'il ait donné aux nôtres l'impression ineffaçable qu'il laisse à tous ceux qui l'approchent et le connaissent. Les chefs dirigeants et intellectuels des deux nations ont donc pris contact. Les rapports entre les intellectuels tchèques et roumains se développeront facilement et rapidement. Déjà, bon nombre de techniciens tchèques étaient venus, avant la guerre, chez nous, pour initier nos ouvriers aux mystères de la technique industrielle et les perfectionner dans l'exercice des métiers. Certaines industries ont été introduites chez nous et dirigées par des techniciens tchèques. A ce point de vue, il y a énormément à faire en Roumanie et nous avons beaucoup à apprendre chez les industriels tchèques.

A tous les points de vue, sans exception, les Roumains et les Tchécoslovaques sont appelés à coopérer dans cette partie de l'Europe orientale oti ils habitent et détiennent des contrées d'une richesse exceptionnelle et une situation géographique d'une importance capitale. Les peuples polonais et yougoslave, qui vivent dans le voisinage des Tchécoslovaques et des Roumains, menacés par les mêmes dangers et opprimés par la même domination, sont, sans aucun doute, nos amis et alliés prédestinés. L'amitié et la solidarité roumaino-tchécoslovaque doit être élargie, embrasser et

grouper en un tout solidaire toutes les nations dont l'existence est menacée dans l'Orient de l'Europe par l'expansion germano-magyare. La libération totale et la solidarité active de ces quatre nations sera peut-être la plus sérieuse et la plus efficace garantie de la paix de l'Europe et du monde, car elle seule pourrait réfréner et annihiler les ambitions démesurées des pangermanistes et de leurs fidèles alliés, les Magyars.

Si jamais la Société des Nations, que nos vœux appellent à chaque moment, doit se réaliser, elle aura à compter sur l'appui et sur l'appoint que la solidarité des peuples roumain et tchécoslovaque, polonais et yougoslave, pourront lui apporter, afin de vaincre les résistances germanique et touranienne. Les peuples germano-touraniens étant les ennemis des Tchécoslovaques et des Roumains, comme des Polonais et des Yougoslaves, sont également les ennemis de la liberté et de la démocratie en général, que, précisément, la Société des Nations devra cristalliser et consacrer dans ses statuts. Les Tchécoslovaques et les Roumains sont d'ores et déjà les adeptes et les ouvriers les plus obstinés de ce grand idéal pratique de l'Humanité.

D. Draghicesco.

La Constituante de Prague.

Le 6 janvier fut un grand jour pour la capitale des Pays Tchécoslovaques. Ce jour-là se sont réunis à Prague tous les députés tchèques au Reichsrat et aux diètes de Bohême, de Moravie et de Silésie. Parmi eux se trouvaient notamment les députés condamnés et plus tard graciés : le docteur Kramar, Rasin, Choc, Vojna et Burival.

Soigneusement préparée, la réunion fut ouverte par le président de 1' « Union Parlementaire Tchèque », le député Stanek. En moins d'une heure les discours

et les débats étaient terminés, et la résolution votée. Le compte-rendu officiel de la réunion et la résolution manquent, ayant été supprimés par la censure autrichienne. On sait cependant qu'ils portent surtout sur deux points, à savoir: renouvellement de la déclaration du 30 mai 191 7 réclamant énero^iquement la constitution d'un État tchécoslovaque tout à fait indépendant et protestation non moins vig'oureuse contre la façon dont le comte Czernin interprète le droit des nationalités à disposer d'elles-mêmes.

A la fin de la réunion les assistants ont entonné rhymne national tchèque.

Le député yougoslave Korosec, au nom du Club Yougoslave, a envoyé à la Constituante de Prague un télégramme de félicitations qui exprime l'accord complet entre les Yougoslaves et les Tchèques au sujet de la création d'un État indépendant tchécoslovaque.

La presse allemande, et particulièrement la presse viennoise, a suivi avec beaucoup d'attention et les préparatifs et la réunion elle-même. Ses articles témoignent d'une vive anxiété.

Voici les passages essentiels du discours du député Stanek :

Honorable Assemblée ! Chers Amis !

Je ne fais qu'accomplir la tâche qui m'a été confiée en vous souhaitant la bienvenue à tous dans cette assemblée mémorable, et en saluant en vous la représentation légitime, issue de la libre volonté de notre nation entière. Je salue tous nos collègues, députés au parlement de Vienne, et tout d'abord ceux qui, pour U première fois après de longs mois de douloureuse séparation, participent de nouveau au travail commun de notre assemblée plénière. Aux yeux de la nation, les députés, revêtus de leurs mandats par la libre décision de la nation, n'ont pu en aucun temps en être privés par un jugement imposé en haut lieu et

rendu par des tribunaux incompétents. (Tonnerres d'applaudissements.) Et je salue en même temps nos collègues-députés aux trois Diètes des Pays de la Couronne de Bohême, qui, bien que leurs Diètes aient été supprimées bu muselées, ne peuvent être dépouillés du droit qu'ils ont d'élever la voix pendant les heures fatales que traverse la nation. Nous ne pouvons pas, hélas! pour des raisons faciles à deviner, saluer ici nos frères slovaques, mais nous sommes sûrs qu'ils sont de cœur et d'esprit avec nous. Nous leur crions donc: « Frères slovaques! L'heure de la délivrance approche et nous vous promettons de soutenir jusqu'au bout la lutte commune; nous nous réjouissons de voir venir le moment où nous pourrons enfin vous saluer.

{Deux lignes censurées dans la presse tchèque.)

Mes amis! C'est spontanément que nous nous réunissons aujourd'hui sous la pression des événements qui se précipitent, au moment où cette guerre, après trois interminables années d'un carnage sans précédent dans l'histoire, aboutit aux premières tentatives en vue de la paix, où l'on commence à poser les principes fondamentaux sur lesquels cette paix devrait se baser; où nous sommes témoins de manifestations visant à décider à nouveau de tout l'avenir de notre nation, sans nous consulter — nous nous réunissons dans ces moments historiques pour élever la voix et proclamer hautement, selon notre devoir, la conviction et la volonté inébranlable de notre nation, jusqu'ici opprimée et privée de son indépendance de jadis, mais qui, ayant supporté les coups les plus rudes dont le destin l'a frappée, est au siècle passé sortie de sa tombe et s'est rangée, par un effort infatigable, parmi les nations les plus civilisées du monde entier.

Comme nous ne pouvons pas élever la voix sur les ruines de nos Diètes nationales, privés de la possibilité de parler, quand la nécessité du moment l'exige, au Parlement de Vienne subordonné dans toute son existence à l'absolutisme autrichien toujours tout-puissant, — nous sommes d'autant plus obligés de parler dans nos Assemblées, pour que chacun, sans distinction, s'aperçoive clairement que la Nation tchèque, qui, au cours dt la guerre actuelle, a supporté tant de sacrifices illimités de santé.

de sang et de biens, s'opposera de toutes ses forces et n'admettra pas qu'on puisse négliger sa voix ferme lorsqu'on réglera la constitution future du monde entier, — ou qu'on puisse en aucune façon supposer que l'on peut passer outre aux justes revendications des dix millions d'hommes de cette nation civilisée, placée au cœur de l'Europe.

Mes amis! Notre nation n'a jamais basé son existence sur la force brutale; au contraire, elle a toujours été persuadée qu'elle ne peut prospérer et grandir au milieu de la civilisation du monde entier que par le développement de sa propre culture, par l'égalité de ses citoyens devant la loi, et par sa capacité économique. — Ainsi, quand nous entendons les premiers messages de paix, il n'y a parmi nous sûrement personne qui ne souhaite de toute son âme que cette paix soit conclue le plus tôt possible, pour que cette boucherie inouïe des meilleurs fils des nations civilisées finisse enfin, pour qu'on arrête enfin les torrents de sang humain, et pour qu'on mette un terme à ce dépérissement interminable de millions d'êtres sur les fronts et à l'intérieur; pour qu'on arrête la dévastation sans précédent des plus précieux biens de l'humanité, que des dizaines d'années ne sauraient rétablir, et pour qu'on puisse enfin respirer, convaincus que cette époque de barbarie, de violence et de meurtre, qui seule a rendu la guerre possible, appartient désormais au passé, et que dans l'atmosphère renouvelée d'une humanité réveillée, consciente et délivrée pourra commencer une époque nouvelle de vraie civilisation basée sur une organisation internationale des nations libres et égales, et sur l'idée démocratique de l'égalité des Droits de l'Homme. (Tonnerre d'applaudissements.)

Précisément parce que nous vivons tous les souffrances infinies que subissent les plus grandes masses de notre nation, qui, au temps des pires épreuves ont montré tant d'héroïsme, et parce que nous souhaitons tous que ces souffrances, tous ces sacrifices indicibles, n'aient pas été supportés en vain, mais que les bases solides d'une vie meilleure pour les générations futures en résultent, — précisément pour cela nous maintenons et nous devons maintenir que la paix future doit être établie sur des bases garantissant que ce grand but sera réellement atteint !

Voilà pourquoi nous sommes obligés, mes amiSy de proclamer

hautement, devant la nation et devant le monde entier, que nous considérons comme l'une des bases essentielles de la paix universelle future, la grande idée créatrice des États — l'idée du

DROIT DES NATIONS A DÉCIDER LIBREMENT DE LEUR SORT. NoUS

devons constater avec une grande satisfaction que ce sont nos prédécesseurs, les députés de la Nation tchèque de Van 1870, qui, à l'époque de la guerre franco-allemande, dans leur manifeste historique, ont protesté contre l'annexion projetée de VAlsace- Lorraine par l'Allemagne, et qui, prévoyant prophétiquement l'actuelle conflagration universelle, proclamaient le Droit des Nations à décider librement de leur sort comme base de la liberté et de la fraternité, de la paix générale et de la vraie humanité. Ils disaient:

« Toutes les nations, petites ou grandes, ont le même droit de disposer d'elles-mêmes, et leur individualité doit être également protégée. Décider du droit des nations par l'épée, par la force des armes, ce serait déclarer les plus faibles privés de tous leurs droits, apporter la sanction la plus brutale au droit du plus fort, rendre l'état de guerre continuel entre les nations, sacrifier la liberté de la dignité humaine au plus barbare des despotismes, vouer les créations les plus sublimes de l'humanité à une ruine sans cesse croissante. » La reconnaissance du droit égal et du respect mutuel du droit des nations à décider librement de leur sort est l'une des conditions fondamentales et internationales de la paix générale, et il est tout naturel que cette éclatante vérité soit comprise au nombre des conditions essentielles des propositions de paix de Brest-Litovsk. Une paix mondiale durable, à laquelle nous aspirons tous, ne pourra et ne peut s'établir sans la réalisation de ce droit de libre disposition. Ainsi tout travail favorable à cette libre décision des nations et à sa prompte réalisation est donc aussi une tâche nécessaire au suprême degré à une paix rapide et générale.

Glorieuse assemblée! Lorsque nous voyons aujourd'hui toutes les nations jusqu'ici privées d'indépendance ou d'unité politique réclamer ce droit de libre décision, avec combien d'énergie et dç fermeté ne devons-nous pas revendiquer ce droit, nous, la nation tchèque, qui non seulement s'est assuré un nom dans l'histoire, et qui par sa culture, se range à côté des nations les plus civili-

sées du monde, mais qui a même été dépouillée de son État indépendant de jadis. (Applaudissements prolongés.)

Il n'est et ne sera pas possible que le Golgotha des souffrances de la nation tchèque, sans précédent dans l'histoire de notre époque, reste sans réparation, aujourd'hui même où notre nation a fait preuve de tant de force vitale dans une lutte ininterrompue contre la violence brutale et systématique, aujourd'hui même où elle a pu atteindre, malgré ces tribulations sans nombre, l'apogée de son développement.

Glorieuse assemblée! D'autant plus fiers et conscients de notre valeur que nous revendiquons le droit des nations à disposer d'elles-mêmes, convaincus que nous sommes que ce droit constitue l'une des garanties fondamentales et indispensables d'une paix démocratique et que par la réalisation de ce droit, nous pourrons parvenir, nous aussi, à la restitution de notre indépendance conçue dans le sens démocratique des temps modernes...

(7 lignes censurées par la censure autrichienne.)

Aussitôt que ce mot a été prononcé à Brest-Litovsk, nous avons été obligés de déclarer immédiatement qu'une telle solution du droit des nations opprimées à décider d'elles-mêmes ne signifie pas et ne pourra jamais signifier la réalisation de ce droit, mais au contraire sa suppression. L'empire autrichien seul n'est pas devenu au cours de cette guerre une démocratie, dans laquelle la vraie volonté du peuple et des nations constituerait la loi suprême de l'État.

(14 lignes censurées.)

Glorieuse assemblée! Si aucun espoir ne subsiste de pouvoir obtenir en Autriche ce droit de libre disposition, nous pouvons d'autant moins espérer obtenir des garanties quelconques de ce droit dans la partie hongroise de l'empire. Parler de la Hongrie aujourd'hui signifie porter plainte devant le monde entier. La Hongrie de nos jours, c'est le dernier vestige de l'Asie barbare en Europe. Il n'existe pas au monde une tyrannie nationale plus

féroce et une oppression politique plus brutale que dans ce « Pachalik » de l'oligarchie de la noblesse magyare, corrompue jusqu'à la moelle. (Applaudissements démonstratifs et approbations unanimes). Une solution « constitutionnelle » de la question du droit des nations à décider librement de leur sort ne signifie pour cette même raison en Hongrie, qu'une sanglante dérision devant le monde entier de toutes les notions de justice, de liberté et d'humanité. Réserver l'exécution de ce principe au parlement hongrois, pour lequel les droits des nations non-magyares n'existent pas, signifie enterrer complètement ce droit. (Approbations.)

(13 lignes censurées.)

Voilà pourquoi nous devons protester aujourd'hui contre toute tentative semblable d'escamoter l'une des conditions fondamentales de la paix mondiale...

(12 lignes censurées.)

Glorieuse assemblée ! Voilà pourquoi la situation actuelle est devenue pour nous intolérable et insupportable, et voilà pourquoi nous sommes obligés de déclarer avec énergie que de cette façon nous ne parviendrons pas et nous ne pouvons pas parve-' inr à une paix durable. Et dans cette conviction, nous nous sentons solidaires de toutes les véritables démocraties du monde.

(9 lignes censurées.)

La future paix mondiale, à laquelle sont intéressés un milliard d'êtres humains, constitue un bien tellement précieux, et de si haute portée pour l'avenir de l'humanité, qu'elle ne saurait être conclue que par la coopération des nations elles-mêmes; et grâce seulement à cette coopération intime les iniquités et les souffrances des nations, sources éternelles des guerres, pourront être réparées, et pourront être jetées les bases solides de la paix mondiale, monument le plus grandiose de la future civilisation humaine. (Tonnerres d'applaudissements.)

Glorieuse assemblée ! Notre nation tchèque n'exige rien d'autre pour elle-même que ce que revendique, au prix de son sang, toute autre nation instruite, consciente et civilisée du monde : La réunion avec sa branche slovaque fraternelle en une existence économique, politique, intellectuelle et indépendante...

(Une ligne censurée.) Applaudissements démonstratifs.

Ce qui n'est pas un crime chez les autres, ne saurait en être un chez nous. Et quand les autres réclament pour eux le respect, la reconnaissance et l'estime parce qu'ils sacrifient leur sang, leur vie et leurs biens pour l'indépendance de leur nation, on ne peut et on ne doit pas refuser le même respect à tous ceux qui, comme nous, poursuivent, en sacrifiant également tout, un grand idéal national. {Tonnerres d'applaudissements)

Glorieuse assemblée !

Notre but est clair, il est juste, il est naturel. Il résulte de l'histoire de notre nation, il résulte du développement moderne du monde.

(La fin, 9 lignes, censurée)

La Constituante de Prague était la réunion de tous les députés tchécoslovaques du Reichsrat et des trois Diètes tchèques qui constituent la représentation légale de tonte la nation. M. Wilson, M. Lloyd George veulent-ils encore de nouvelles preuves des désirs d'indépendance comlpète de notre peuple et pourront-ils encore parler de la conservation de l' Autriche-Hongrie?

Nous devons encore ajouter que la déclaration officielle de la Constituante, votée à l'unanimité des voix, a été entièrement supprimée par le gouvernement autrichien, parce qu'on y voyait un attentat contre l'intégrité de TAutriche-Hongrie.

Si les hommes d'Étal alliés acceptent sincèrement

le principe que les nations ont le droit de disposer de leur sort, ils n'essayeront plus de parler de l'Autriche comme ils l'ont fait ces temps derniers.

Nous recommandons particulièrement la lecture de ce discours aux rédacteurs du journal Le Temps. Nous espérons qu'elle fera réfléchir le grand journal.

L'Empereur et le gouvernement autrichien contre la Constituante de Prague.

A la suite des événements de Prague du 6 janvier et surtout à cause de l'interpellation des Tchèques qui protestaient contre la suppression par la censure de la résolution de la Constiutante de Prague revendiquant un État tchécoslovaque indépendant, le président du Conseil autrichien, M. de Seidler — muni d'un pouvoir spécial et de l'assentiment exprès de l'empereur — > a jugé utile de répondre aux revendications tchécoslovaques, d'une manière brutale et définitive.

C'est une réprobation nette et claire du programme tchécoslovaque. C'est de nouveau un conflit grave entre les Tchèques et la dynastie.

Voici quelques passages principaux du discours de M. Seidler. Ils montreront quelle est la situation politique en Autriche :

« La résolution de Prague, dit Seidler, est due aux mêmes courants nationaux que la déclaration du 30 mai, mais elle a un tout autre aspect. On y chercherait en vain une allusion, même lointaine, à un désir de rester unis à la dynastie et à l'Etat. L'idée politique qui en ressort semble suggérée par la pensée du monde avec lequel nous soutenons une lutte inouïe pour notre existence. Cette résolution se place, dans une certaine mesure, à un point de vue international. Elle pousuit un but particulier entre l'Autriche et ses ennemis, elle est prête à présenter à la conclusion de la paix des revendications internationales pour en recevoir la reconnaissance par des États étrangers de la souveraineté. Les

ennemis peuvent y lire un encouragement à i.s pas ralentir les efforts dirigés contre l'existence de notre État. Elle s'efforce de troubler les conférences en vue de la conclusioi de la paix; elle combat la paix qui ne serait pas basée sur le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, ce droit — il va de soi — arrangé d'une certaine façon pour les besoins de la cause. Car ce droit doit être appliqué aux pays des Sudètes (c'est-à-dire à la Bohême, la Moravie et la Silésie) dont la dépendance ne peut devenir une question ni de guerre ni de paix, mais il doit aussi être appliqué au détriment du bon droit des Allemands. Ce droit doit assurer la souveraineté à ces pays, soit dans une union avec l'Autriche, soit en dehors d'elle. Ainsi cette résolution prend en considération des éventualités qui n'ont plus rien de commun avec l'idée de l'Autriche. Il est donc clair que cette résolution mène sur un terrain permettant une interprétation inamicale que tout Autrichien doit réprouver avec indignation et que tout gouvernement autrichien doit combattre par tous les moyens dont il dispose.

La profonde conscience de Vidée de l'État dans la population qui est fidèle à l'empereur et à l'Etat en est une garantie — et je

LE DIS EN VERTU D'UNE AUTORISATION EXPRESSE — LA VOLONTÉ DU FACTEUR LE PLUS HAUT DE CET ÉTAT QUI CHOISIT LES GOUVERNE- MENTS, en est une garantie.

Mais une politique établie sur de pareilles bases serait non seulement répréhensible, elle serait encore incompréhensible, car elle continuerait un jeu jugé par tout le monde comme perdu. Elle essayerait de saisir un bras qui ne peut plus se tendre vers elle, elle ferait dans le vide un pas qui pourrait être cruellement dangereux.

Sans espoir d'atteindre le but, cette politique ne peut que mettre entre les mains des éléments belliqueux des camps ennemis de nouveaux moyens d'agitation et, avant tout, troubler les conférences de Brest-Litovsk et par là devenir non pas décisive dans cette guerre, mais au moins en retarder la fin...

C'est bien là une condamnation formelle de toute la politique tchèque pendant la guerre. C'est une menace

terrible, où l'on se sert du nom et de ratitorité de l'empereur contre nous. Nous allons voir bientôt quel sera l'effet de ces menaces.

Pour le moment, il nous suffit que ceux qui parlent de la fédéralisation de l'Autriche et des bonnes dispositions de l'empereur veuillent bien méditer un peu les événements de Prague du 6 janvier, le discours de Stanek et les manifestations oratoires de Seidler.

Du reste, cela complète d'une manière admirable les discours de Hertling et de Czernin.

Le gouvernement et la presse autrichienne contre les Tchécoslovaques.

Nous parlons plus haut de la Constituante de Prague, du discours de M. Stanek, de la résolution adoptée par cet important congrès de Prague et de la réponse du président du Conseil autrichien à ces manifestations à jamais inoubliables des députés tchèques.

Voici quelques commentaires de la presse viennoise sur les événements de Prague et sur le discours de M. Seidler qui, au nom de l'empereur, a réprouvé solennellement les aspirations tchèques :

(Neue Freie Presse du 22 janvier 1918.)

Le discours prononcé aujourd'hui au Reichsrat contre les Tchèques par le Président du Conseil, a causé une très vive sensation. On n'avait pas encore parlé ainsi des Tchèques du haut du banc ministériel. Enfin — quoique un peu tard — , les Tchèques ont entendu quelques vérités qu'on aurait dû leur dire depuis longtemps. Dans ce discours du Premier ministre se manifeste tout ce que des événements inouïs ont accumulé d'indignation dans le peuple. Le Premier ministre a enfin trouvé l'expression qui résume l'opinion de tout le monde : ennemis de l'État (Staatsfeindlich). La réunion à Prague de tous les députés tchèques au Reichsrat et aux Diètes de Bohême, de Moravie et de

Silésie a été nommée Constituante. Cette réunion a traité le Reichsrat comme si ses décisions n'avaient aucune valeur juridique et sa résolution a été déclarée par le Premier ministre comme ennemie de l'État (Staatsfeindlich). Par cette résolution, la Bohême serait sortie du cadre de la monarchie. On demande une souveraineté qui, à en juger par les signes et les vœux, ne peut pas laisser de doutes sur ses intentions.

Après ce qui s'est passé, il est bien inutile de parler du manque de noblesse qui se manifeste dans l'action des partis tchèques. A l'amnistie, qui a ouvert les portes des prisons aux chefs politiques tchèques, on a répondu par une politique qui est devenue encore plus folle et encore plus inamicale envers l'État. Le Premier ministre a reproché aux Tchèques que leur déclaration est suggérée par les idées de nos ennemis. Il a qualifié cette politique de répréhensible. Après que tous les gouvernements qui se sont succédé depuis la réouverture du Reichsrat ont hésité à se mettre à la traverse de ces ténébreux agissements, le Premier ministre a aujourd'hui déclaré sans ambages que les Tchèques attendent la reconnaissance de la souveraineté de leur État des puissances étrangères. Il n'a pas manqué de leur dire aussi qu'ils ont les mêmes pensées que les ennemis et qu'ils n'ont pas d'égards pour la lutte à la vie et à la mort de la Monarchie, lutte qu'ils rendent plus vive et qu'ils prolongent par leurs agissements. Le Premier ministre réprouve avec indignation cette résolution et déclare qu'il combattra une pareille politique par tous les moyens dont dispose le gouvernement.

Il était temps d'enrayer la sauvagerie qui s'était emparée des partis politiques tchèques et de ne pas rester les mains dans les poches en face d'événements qui sont devenus un scandale européen. Nous espérons seulement que la fermeté avec laquelle le Premier ministre a dit leur fait aux partis tchèques ne se bornera pas à des paroles, mais que c'est le premier pas sur le chemin de la réforme de l'état de choses qui règne en Bohême, état de choses que les Allemands ne peuvent plus tolérer. Il faut essayer encore une fois de voir s'il est vraiment impossible de donner aux Allemands de Bohême, par les moyens dont dispose un État, ce qui leur est dû et ce qui — après cette guerre — sera un acte de gratitude de l'Autriche envers eux. Le meilleur moyen

de répandre la lumière partout, serait d'appeler les Tchèques à une conférence pour savoir si oui ou non il y a possibilité d'entente. La blessure tchèque ne doit plus suppurer sur le corps de l'Autriche sans qu'on essaye une cure radicale. Mais l'État ne doit pas comme jadis se tenir à l'écart, il doit dominer ces conférences et imposer sa volonté.

Neue Freie Presse du 23 janvier 1918.

... Une politique de clémence ne pouvait pas mettre fin au procès Kramar, aussi avons-nous, dans le discours du président du Conseil, assisté à sa continuation. Une telle condamnation n'avait encore jamais été prononcée contre un parti politique. Les peuples de la monarchie l'auront entendue, mais aussi toute l'Europe et nos ennemis, capables d'exploiter une brigade de déserteurs à qui ils tendent leur solde avec dégoût. Le Premier ministre a été autorisé par la Couronne à faire ces déclarations, et ce fait a provoqué une vive sensation. Le D"" von Seidler étant d'un caractère peu porté à la passion, le Parlement a été d'autant plus surpris d'entendre des paroles qui ne cherchaient pas — comme c'est la coutume — à trouver des expressions plus ou moins vagues. Quel abîme a dû s'ouvrir devant les yeux du gouvernement, quelles choses a-t-il dû apprendre pour se décider à continuer, par la voie parlementaire, le procès Kramar! L'amnistie a été aujourd'hui politiquement révoquée. Le gouvehiement l'a anéantie et rayée. Les partis politiques tchèques se sont, dans leur déclaration de Prague, montrés des ennemis de VEtat, ils répandent autour d'eux des germes empoisonnés et ont livré leur âme à l'Entente. Par leur politique ils prolongent la guerre et cherchent pour leurs projets l'appui des nations contre lesquelles la Monarchie est obligée de se défendre. C'est ce qu'a dit le Premier ministre, et on sent tout de suite que l'on respire un air plus pur. Ce discours devait être prononcé, car sans lui la notion même du devoir envers leur État deviendrait incompréhensible aux peuples qui se sacrifient et souffrent pour lui.

La portée politique de ce discours pourrait être énorme si la voie de clarté que le Premier ministre a aujourd'hui ouverte n'était pas abandonnée pour les petits profits mesquins d'une politique au jour le jour. A partir d'aujourd'hui, les Tchèques sa-

vent qu'ils ne peuvent pas gouverner s'ils continuent à lancer des coups d'oeil à l'extérieur de l'union autrichienne, s'ils basent leur calcul sur des événements irréalisables sans la défaite des troupes autrichiennes ou sur les pourparlers de paix. Les ministres ne peuvent pas être choisis dans le sein d'un parti dont les membres stigmatisent les pourparlers de Brest-Litovsk et les rendent plus suspects que ne le font les Français ou les Anglais. La nation tchèque, si bien douée et si assidue, devrait une bonne fois en finir avec Kramar et ses lieutenants. Ces faibles d'esprit croyaient pouvoir faire chauffer leurs pots au feu allumé à Moscou et à Petrograd. Quel en est le résulatt? La défaite des Tchèques non seulement pour cette génération, mais loin dans l'avenir.

Die Zeit du 23 janvier 1918.

... La politique tchèque a complètement abandonné le terrain jde la politique autrichienne. Elle est ainsi passée sur un terrain où ceux justement qui voulaient une entente avec la nation tchèque ne peuvent plus la suivre. Tous les desiderata tchèques peuvent être discutés, même ceux du droit historique s'ils restent des problèmes de la politique intérieure de l'Autriche et s'ils sont considérés comme des desiderata susceptibles d'être réalisés dans une Autriche démocratique. Mais les menées romantiques du D"" Kramar ont conduit la politique tchèque dans les nuages. L'internationalisme de la question tchèque, l'idée que les Tchèques sont destinés à devenir un facteur important dans la politique européenne et à être l'avant-garde du slavisme qui doit barrer au germanisme la route vers l'Orient, tout cela est devenu fatal à son auteur, le D"" Kramar. De même son idée du développement et de la stabilisation de la politique tchèque comme idée principale de l'Autriche menace de conduire la politique tchèque au bord de l'abîme. Les Tchèques ne pourront jamais atteindre la position qui leur est due, en tant que nation de 7 millions et que la nation politiquement, économiquement la plus avancée, la mieux douée et la plus assidue parmi tous les Slaves d'Autriche, s'ils renient cette Autriche où ils cherchent la réalisation de leurs désirs. Justement ceux dont l'avis est que le développe-

ment de la nation tchèque doit être assuré se voient obligés de rester les mains dans les poches ou même de serrer les poings pour se défendre. Les Tchèques ont déjà pu se rendre compte que le jeu de leurs chefs est perdu. L'Europe a d'autres soucis que le droit historique des Tchèques et même les délégués russes à Brest-Litovsk, qui réclament le plus vaste droit de libre disposition, ne montrent pas le moindre intérêt pour le droit de libre disposition tel que l'entendent les Tchèques. C'est en vain que les auteurs de la politique tchèque actuelle ont essayé de détourner la nation de l'Autriche et de lui montrer son salut sur le terrain international. Ce fut, comme l'a dit hier le Premier ministre, un pas dans le vide. Ce fut un pas vers une position d'où il n'est plus possible d'avancer, mais seulement de reculer.

Ce « recul », la nation tchèque doit l'accomplir, ou avec ses chefs, ou, s'il n'y a pas d'autre moyen, sans eux. Seulement après cela elle pourra avec droit nous demander quelque chose, nous, à qui elle appartient et veut appartenir. Cette volonté de nous appartenir est une supposition indispensable pour nous.

Fremden-Blatt du 23 janvier 19 18.

La séance d'hier constitue un événement de premier ordre. Le Premier ministre von Seidler a, dans son sensationnel discours, clairement exposé l'attitude du gouvernement à l'égard dçs déclarations tchèques. Enfin le plus haut fonctionnaire de l'État a donné à ces agissements le nom qu'ils méritent. Il les a réprouvés, car leur caractère ne s'accorde pas avec l'idée de l'État autrichien. Enfin les tendances qui, grâce à une trop longue indulgence avaient osé se démasquer, ont été justement qualifiées par un personnage officiel — d'ennemis de l'Etat. Le discours du Premier ministre était caractérisé par un ton chaleureux; on sentait qu'il sortait du cœur d'un homme désabusé par le fait que toutes ses tentatives de se réconcilier avec un ennemi, par les plus larges concessions, sont restées vaines. Nous sommes aussi d'avis qu'il est impossible de rendre responsable toute la nation tchèque de la politique de ses chefs qui cherche à empoisonner les masses comme les exemples de cette guerre le démontrent plus que suffisamment. Les dernières déclarations montrent que

les chefs politiques tchèques sont des égarés et qu'une politique qui s'efforçait de voiler certains incidents qui se sont produits dans le camp tchèque était vouée à un insuccès, car les coupables faisaient tout pour qu'on ne les oublie pas. - Le Premier ministre a trouvé pour qualifier la conduite des Tchèques des expressions qui n'avaient pas encore été prononcées du haut de cette tribune et qui dites autrefois par une autre personne en un autre lieu auraient été sûrement blanchies par la censure. Il a qualifié comme il convient les tendances tchèques en les appelant des germes empoisonnés, car elles dépassent de beaucoup les limites permises par les lois de cet État. Le Premier ministre a fait ressortir la différence qui existe entre la déclaration du 30 mai 1917 et celle du 6 janvier 1918. En les regardant de près on s'aperçoit que la première tient compte encore des intérêts communs tandis que la nouvelle résolution vise directement la destruction de la Monarchie. Et, circonstance aggravante, elle ne veut pas uniquement satisfaire les désirs nationaux tchèques, mais elle se propose une action commune avec les ennemis extérieurs.

Nous croyons inutile d'ajouter aucun commentaire à ces manifestations de la presse gouvernementale de Vienne.

BIBLIOGRAPHIE

Les Slovaques»

(A propos du livre de M. Denis.)

{Suiit et fin.)

L'oflFensiye politique que les Tchèques ont prise au Reichsrat et dans la presse depuis quelques mois, leur nette et énergique revendication des comitats slovaques au nom du droit national, ont, comme de juste, soulevé parmi les Mag}'ars une très vive résistance. Tant qu'eJlt

ne se marque que par des discours et des arguties de droit public ou des affirmations sans preuves, on est fondé à la négliger. Quand elle se hasarde sur le terrain de la démonstration « scientifique )), on peut la prendre corps à corps, et ici le jeu vraiment en vaut la peine: bien vite on se convainc qu'une cause doit être bien mauvaise qui ne peut être défendue que par de semblables arguments. Voici, par exemple, dans une revue magyare connue, Magyar Figyelo, dont le directeur, François Herczeg, écrivain réputé et de talent, prend ses inspirations politiques chez le trop fameux comte Tisza, un article récent (décembre), qui, en quatorze pages serrées, prétend répondre à la question : « Les Slovaques sont-ils des Tchèques? » L'auteur, Georges Podhradszky, est un spécialiste de ces problèmes. Il a ramassé ici tous les arguments et toutes les preuves sur quoi peut s'étayer la thèse d'une différence originelle et fondamentale entre les Tchèques et les Slovaques; et il multiplie les références en bas de pages, comme dans une dissertation scientifique. Quelle pauvreté, pourtant, et quel lamentable échec! Quelques bribes d'anthropologie et un peu de linguistique, l'une et l'autre contestables, font le fond de ces quatorze pages : le reste n'est qu'affirmations gratuites et de parti-pris, et raisonnements surprenants, parfois ahurissants. Qu'on en juge.

« Si nous avions à répondre à cette question: en quoi exactement, dans l'océan de leur race, les Slovaques se séparent-ils de leurs frères ? nous serions peutêtre un peu embarrassés. » Aveu précieux à noter et d'une sincérité qui sera rare. Mais ne frappe-t-il pas d'avance de suspicion tout l'eiïort que va faire l'auteur pour (( démontrer » que les Slovaques sont bien une race à part? Et voici quelques-uns de ses arguments les plus forts.

I • Les Slovaques ne sont pas des Tchèques, d'une part, parce que leur langage n'est pas du tchèque, de l'autre, parce qu'ils ont toujours tenu les Tchèques

pour une race étrangère. La preuve de cette seconde allégation? Les anecdotes mordantes contre les fonctionnaires tchèques du régime de Bach, les dictons injurieux qui circulaient alors et qu'on répète encore parfois aujourd'hui. — Et voilà ! mais peut-être semblable logique ne sera-t-elle guère appréciée ailleurs qu'à Budapest.

2° Il ne s'est trouvé qu'un seul savant tchèque pour admettre l'hypothèse de Czambel, qui voit dans les Slovaques des Yougoslaves : « Ainsi il s'est trouvé, même à Prague, un homme pour reconnaître que l'ethnographie des Slovaques est matière encore trop peu éclaircie, et pour oser faire l'éloge d'un livre qui éliminait complètement les Slovaques du groupe des Slaves occidentaux. Témérité d'autant plus grande que Czambel n'était pas seulement bon patriote hongrois, mais même fonctionnaire de l'État hongrois, et que les extrêmes tchèques et slovaques n'ont jamais pu le sentir. C'est ainsi que le professeur Polivka est resté, avec cette opinion, tout à fait isolé en Bohême. » En d'autres termes: tous les savants tchèques, sauf un seul, rejettent l'hypothèse de Czambel : preuve évidente que Czambel a raison. — <( Quand on veut tuer son chien... », dit le proverbe.

3* Les Slovaques sont une race très mélangée, mais qui n'est point tchèque, dont même le noyau primitif ne l'était point. « Pour ce qui est de savoir s'ils sont en rapports plus proches, de parenté, avec les Tchèques ou avec une autre tribu slave, c'est une question que jusqu'aujourd'hui, en l'absence de preuves suffisantes, on ne peut que déclarer non résolue et toujours ouverte. » — Voilà une affirmation, dont les termes mêmes laissent bien percer quelque embarras, et un empressement un peu suspect à se retrancher dans Tincertitude et l'ambiguïté. Et d'ailleurs, pourquoi, après cet aveu d'impuissance à établir la parenté exacte des Slovaques, s'évertuer de nouveau — avec une insistance assez maladroite — à démontrer qu'en tout cas

ils n'ont rien de commun avec les Tchèques. Démontrer — par quels arguments, grands dieux! « Lit-on, par exemple, des livres tchèques parmi les Slovaques, si ce n'est — naturellement — les chefs nationalistes, gens cultivés, et versés aussi dans d'autres langues slaves ?)) On reconnaît là la logique magyare ! Il est simple de déclarer chef nationaliste — et par conséquent, comme l'insinue doucement la phrase que l'on vient de lire, panslaviste, et donc encore non-slovaque — quiconque lit le tchèque : et le tour est joué. Pourquoi s'arrêterait-on en si beau chemin? — et voici mieux encore: (( Pour les observateurs attentifs, c'est chose connue que l'enfant slovaque qui a fait ses études devient, lorsqu'il est parvenu à l'âge d'homme, presque toujours un membre de la société magyare, et rarement reste slovaque ou tourne au nationalisme slovaque, mais jamais rie devient tchèque — bien entendu. Tchèque en Hongrie. Aussi bien, ce n'est pas possible, car, en Haute-Hongrie, il n'y a pas de Tchèques. Quant à ceux qui, aux frais des Tchèques, ont fait leurs études en Bohême ou en Moravie, ils deviennent, arrachés à leur langue maternelle, comme des janissaires, les fidèles et les propagandistes de l'idée de l'unité nationale tchécoslovaque, car c'est leur intérêt qui le leur commande.» Les connaisseurs savoureront chaque mot de ces trois phrases; et plus encore cette formule lapidaire : « la méthode scolaire tchèque, voleuse de langue. )) Pour les lecteurs qui sont moins informés du détail de la question, il suffira de rappeler que, sous prétexte de panslavisme, les derniers établissements d'enseignement secondaire slovaques ont été supprimes par le gouvernement hongrois voilà bien quarante ans. Peut-être est-il moins étonnant alors que les élèves des gymnases situés en Slovaquie deviennent — deviennent parfois, car M. Podhradszky, en étendant son affirmation comme il le fait, donne une grosse entorse à la vérité — '■ des Magyars; et, quand au terme de janissaires, ce n'est pas aux enfants slovaques conservés à

leur nation par les écoles de Bohême et de Moravie qu'il s'appliquera, mais à ceux que les écoles magyares convertissent de force. — Après tout, les Magyars ne se font-ils pas gloire, aujourd'hui comme en 1876, de leur parenté avec les Turcs ?

4** Il y a en Moravie, il y a même en Basse-Autriche des Slovaques groupés en masse compacte et en nombre imposant: plus de 200.000 âmes. <( Si donc nous voulions réunir tout entier dans les frontières de l'État hongrois le territoire slovaque, qui forme un ensemble ethnographique, ce serait à nous ainsi, sur la base de l'individualité de leur langue et comme seuls représentants légaux des intérêts des Slovaques, à réclamer cette partie de la Moravie — et certainement nous y aurions plus de droits », sans compter le droit historique dont témoignent des noms comme Uh. Hradiste, Uh. Ostrava, Uh. Brod, etc. — Si les Magyars sont les seuls représentants légaux des intérêts des Slovaques, si donc les Slovaques ont besoin de représentants légaux pour défendre leurs intérêts, il faut donc qu'ils soient en tutelle, sous curatèle ou en esclavage: point n'est besoin d'être grand juriste pour apercevoir cette conclusion nécessaire. Voici donc un savant officiel qui nous en fait l'aveu autorisé, qui confesse, involontairement, les buts et les eflfets de la politique magyare en Slovaquie. Que de sens, et quel sens, prend alors sous sa plume l'avertissement qu'il adresse à ses compatriotes : Prêtons toujours plus d'attention à la Slovaquie, réserve de trésors que la Hongrie doit amener à jour ! Et quelle valeur symptômatique dans cette déclaration: « La patrie hongroise a toujours pressé sur son sein les Slovaques comme un vrai peuple frère, et fait jusqu'ici tout le possible pour favoriser et satisfaire leurs intérêts ! » — Vous croyez à une féroce ironie? — Mais non: l'auteur est sincère, comme les compatriotes à qui et au nom de qui il parle : et c'est bien le pis î Logique magyare — vérité magyare, j

Vous chercherez en vain, dans l'article de M. Podhradszky et dans n'importe quel autre article magyar sur la question, autre chose que ces pauvretés, ces paralogismes — qui, chez certains, deviennent des sophismes — ce verbiage. C'est à cela que se réduit, sur la question des nationalités, la pensée magyare. Autrefois, Déak et Eoetvoes: aujourd'hui Tisza et Apponyi — la chute est profonde. Avant la guerre, une phalange de jeunes écrivains semblait promettre de reprendre la tradition libérale, en y apportant un sens social très moderne. Mais, quelque opposition qu'aient faite au régime Tisza M. Oscar Jaszi et ses amis, on dirait qu'ils sont prêts, sinon à passer sous le joug du chauvinisme, du moins à incliner fâcheusement la tête.

Les forces directrices de la politique des Slovaques apparaissent en pleine lumière dans le livre de M. Denis, et ses étapes s'y marquent avec une extrême netteté. Rattachée politiquement à la Hongrie, nationalement à la Bohême, la Slovaquie a toujours, jusque dans ces dernières années, cherché une loyale conciliation de ces deux devoirs. Si la question slovaque n'est pas depuis un demi-siècle définitivement résolue par une large autonomie culturelle concédée aux Slovaques dans le cadre historique de l'État hongrois, la faute en est bien à la politique magyare. Combien de sarcasmes les Magyars n'ont-ils pas déversés sur les écrivains qui, avant la guerre, rêvaient pour l' Autriche-Hongrie l'avenir d'une Suisse monarchique? C'était pourtant la vérité historique, et elle triomphera, mais ce ne sera plus au profit de la monarchie et des Magyars. Jamais on ne lâcha plus sottement la proie pour l'ombre. La place de l' Autriche-Hongrie sera prise, qui en doute encore ? par une confédération de peuples qui sera comme une réduction de la Ligue des Nations. De même, l' Autriche- Hongrie fédéralisée eût été une Europe en petit. Si les

Mag}'ars avaient, quand ils étaient puissants, mis leur force au service du triomphe de la justice, ils auraient gardé dans cette union des peuples danubiens une primauté d'honneur. Parmi les nations qu'ils ont opprimées, violentées, essayé d'assassiner, que pourront-ils être demain, sinon des intrus, des suspects, que l'on maintiendra longtemps en observation et en quarantaine pour s'assurer que leur contact ne risque pas de contaminer les peuples restés sains ?

En 1848, le programme des Slovaques était une Hongrie fédéralisée, formée par l'union de ses divers groupes nationaux « qui administreraient leurs propres affaires et auraient leurs Djètes particulières. » (Denis, page 173.) En 1861, instruits par l'expérience, ils se plaçaient plus franchement encore sur le terrain historique de l'unité de la Hongrie, ne demandant pour les comitats slovaques que leur groupement en une (( région » oii le slovaque serait langue administrative. M. Denis remarque (page 190) que la majorité de la population slovaque redoutait alors une rupture avec les Magyars. Les Magyars éclairés et raisonnables ne la redoutaient pas moins. Eoetvoes voulait que la loi reconniît aux nationalités les droits de personnes morales, toutes égales, « qui seraient en situation de poursuivre leurs intérêts nationaux dans les limites de l'unité politique du pays, sur la base de la liberté des personnes et des associations, sans aucune restriction. )) Les Slovaques ne demandaient rien de plus : ils auraient accepté, sans arrière-pensée, cette politique de justice et de modération. La loi des nationalités de 1868, qui appliquait et codifiait les idées d'Eoetvoes, eût pu, même après le Compromis, assurer une loyale collaboration entre eux et les Magyars. Mais il eût fallu que cette loi, à peine votée, ne fût pas du premier jour tournée ou violée; il eût fallu que le chauvinisme magyar, si chatouilleux sur ses droits, n'eût pas le plus souverain mépris pour ses obligations, même reconnues par sa propre signature ; il eût fallu que Deak, à

peine son œuvre faite, ne fût pas abandonné au profit de Tisza. Au lieu de cet État hongrois, libéral, tolérant, juste, et par là même fort, qui était l'idéal de Deak comme d'Eoetvoes, tous les gouvernements magyars depuis 1867 ont pris pour idole cet État national magyar, qui n'eût pu s'établir que par la violence. Avec le cynisme d'un baron Banffy, avec la doucereuse onction d'un Coloman Széll, avec l'hypocrisie procédurière d'un Wekerle, c'a été, à tous, l'objet de leurs efforts. Pour se justifier, ils alléguaient le péril panslaviste. Mais peut-on les croire sincères? Pouvaient-ils ne pas voir que, s'il existait même vraiment un panslavisme, il ne|)ourrait être que le fruit de l'oppression? En fait, sous prétexte de lutter contre ce danger imaginaire, ou imaginé pour la défense d'une mauvaise cause, ils ont fait naître le péril réel, auquel leur État magyar succombera. Certes, les Slovaques ne sont pas panslavistes, au sens que donne à ce mot la phraséologie officielle de Berlin et de Budapest : mais ils sont Slaves, et ils entendent le rester : et c'est Budapest même qui, en entreprenant de les magyariser, les a contraints à se souvenir qu'ils avaient, chez les Tchèques, des frères dont l'appui les aiderait à triompher.

Aux déclamations mensongères sur le panslavisme — combien n'en a-t-on pas entendu ? combien de fois est revenu le trop fameux argument du rouble qui roule parmi les Slaves d'Autriche-Hongrie, alors qu'en réalité c'était le mark parmi les allogènes et les Slaves de Russie ! — il suffit, pour les confondre, d'opposer l'histoire des relations des Tchèques et des Slovaques. Voilà deux pei^ples, si proches cousins qu'on peut vraiment les dire frères; tous deux sont opprimés; et cependant le particularisme est chez eux si puissant que le plus faible non seulement maintient la barrière qui le sépare du plus fort, mais même l'élève et la renforce. M. Denis fait justement la part des fautes des Tchèques dans les incidents qui, vers le milieu du XIX^ siècle, amenèrent les Slovaques, pour accentuer leur indépendance.

à abandonner l'usage traditionnel du tchèque comme langue de culture, et à élever leur dialecte à la dignité d'idiome littéraire. Du moins l'expérience d'alors ne fut pas perdue. Aujourd'hui, les Tchèques ne songent plus à le prendre de haut avec les Slovaques : ils les traitent en égaux et en frères ; ils sont attentifs à respecter leurs traditions, à ménager leurs susceptibilités, à leur préparer leur coin particulier, chaud et sûr, au foyer commun de la grande nation tchécoslovaque.

A travers les vicissitudes de dix ou onze siècles, qui n'admirerait dans l'histoire de ces peuples slaves jadis unis dans l'empire de Rostislav et de Svatopluk une surprenante continuité? Déjà la Grande-Moravie, comme le remarque M. Denis (page 109), est une esquisse de la future Tchécoslovaquie. Comment voir là un simple effet du hasard? Comment n'y pas discerner, au contraire, l'influence d'impérieuses lois géographiques? La nature même a tracé son cadre à l'État des Tchécoslovaques. Ce cadre a mis plus de mille ans à se remplir : mais, en dépit de tant de résistances, en dépit de tant de forces conjurées pour le faire éclater, il s'est peu à peu rempli, et l'heure approche où l'œuvre va s'achever. A quelle date, ou plus ou moins prochaine, sous quelle forme politique, ou plus ou moins étroite, l'unité tchécoslovaque se réalisera, il est trop tôt encore pour le prédire. Mais qu'elle doive se réaliser, qu'un long effort national, parfois instinctif, plus souvent très largement conscient, doive trouver son couronnement à la suite de la grande guerre universelle, c'est ce dont, en vérité, ami ou ennemi,, nul ne peut plus douter.

Dans le mouvement de renaissance nationale, chacun des pays tchécoslovaques a eu son rôle bien caractérisé. La Bohême a le plus vigoureusement mené la lutte ; la Slovaquie, plus silencieuse, a été le réservoir de la force nationale: entre les deux la Moravie a servi d'intermédiaire géographique et psychologique : elle est le trait d'union de la Tchécoslovaquie. La Bohême est plus méthodique et raisonnable, la Moravie plus mo-

deste et effacée, la Slovaquie plus jeune et plus spontanée. Sa part dans le réveil national est considérable. Safarik et Palacky étaient des Slovaques. M. Masaryk, qui, aux yeux de l'univers civilisé, personnifie la volonté d'indépendance et d'union du peuple tchécoslovaque, est un Slovaque. La poésie nationale, dont M. Denis cite quelques belles pièces, est d'une fraîcheur de sentiment, d'une force d'expression admirables. L'énergie, la bonhomie, le goût naturel du paysan slovaque donnent à la civilisation tchécoslovaque quelque chose de particulièrement original. Il y a aujourd'hui aux États-Unis des centaines de milliers de ces paysans, que l'oppression politique et économique des Magyars a forcés à s'expatrier : et, par une juste revanche, auquel certes ne s'attendaient pas leurs tyrans, non seulement ils ont, par leurs envois d'argent au pays et par les idées qu'ils y répandaient à leur retour, contribué à renforcer la résistance nationale, mais encore c'est largement par eux que s'est exercée en Amérique cette propagande de la vérité et de la sincérité à laquelle la cause des Alliés doit, en grande partie, le précieux concours des États-Unis.

Ce dernier titre devrait suffire à assurer aux Slovaques l'intérêt et l'appui de l'Entente. Mais ils en ont d'autres, qui ne plaident pas moins en leur faveur. L'un des moindres n'est pas que c'est de leur territoire à celui des Slovènes, de Presbourg à Marbourg que s'allonge la chaîne d'îlots slaves par où se maintient ou tout au moins se marque le contact entre Slaves du Nord et Slaves du Sud, et par là l'unité des Slaves. Estce un signe de prédestination ? Czambel, renégat slovaque à la solde des Magyars, a bien prétendu prouver, par des arguments linguistiques, que les Slovaques sont des Slaves méridionaux. L'essentiel pour lui était, il est vrai, d'établir qu'ils ne sont pas de même souche que les Tchèques, et de sa science tendancieuse les vrais savants n'ont pas laissé grand chose debout. La punition serait piquante et juste si les Slovaques, Slaves du

Nord que les Magyars voudraient annexer aux Slaves du Sud, fournissaient le chaînon qui, entre la Hongrie et l'Allemagne, fermera la chaîne slave.

C'est le problème d'après-demain. Celui de demain, ou d'aujourd'hui, est de garantir définitivement les Slovaques contre le risque d'être dénationalisés et absorbés. Mais la partie n'est-elle pas déjà gagnée pour eux? N'ont-ils pas fait la preuve de leur indomptable vitalité? Ne trouvent-ils pas désormais chez les Tchèques un invincible appui — les Tchèques, que l'Allemagne semble bien s'avouer impuissante à vaincre jamais? La fraternité tchécoslovaque s'est, dans cette guerre, scellée par la communauté des épreuves et des luttes. Et toujours nous reviennent à l'esprit les paroles de Renan, où tient tout ce qu'on appelle aujourd'hui les buts de guerre de la France : « Une nation est une grande solidarité, constituée par le sentiment des sacrifices qu'on a faits et de ceux qu'on est disposé à faire encore... Une grande agrégation d'hommes, saine d'esprit et chaude de cœur, crée une conscience morale qui s'appelle une nation. Tant que cette conscience morale prouve sa force par les sacrifices qu'exige l'abdication de l'individu au profit d'une communauté, elle est légitime, elle a le droit d'exister. »

Tanu.

Eugène Pittard, professeur d'anthropologie à l'Université de Genève. La Roumanie (50 illustrations, dont 35 hors-texte). Editions Bossard, Paris, 1917.

Nous avons salué avec enthousiasme l'entrée en guerre de la Roumanie à nos côtés; nous avons applaudi à ses premiers succès; nous avons suivi avec angoisse la pénible retraite de l'armée roumaine et aujourd'hui nous nous demandons avec inquiétude ce qu'il adviendra de ces admirables troupes au milieu de l'anarchie créée en Russie par les fanatiques du maximalisme. Pourtant, combien peu, à Tfai dire, nous connaissions

le peuple roumain et son pays. Le Français est volontiers casanier. Les longs voyages, où il risque de ne pas trouver toutes ses aises, et surtout la cuisine dont il est fier à juste titre, lui répugnent. « Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille », dit le poète. L'intérêt même ne fait pas sortir le Français des frontières de son pays, aussi voit-on à l'étranger peu de représentants de l'industrie ou du commerce français. Nous pourrions compter sur nos doigts les voyageurs de commerce que plus de onze ans de séjour nous ont permis de rencontrer dans l'Europe centrale. Il ne faut donc pas être surpris si les marchés des États balkaniques étaient presque entièrement aux mains des commerçants allemands ou autrichiens et si un pays comme la Roumanie, si bien disposé à l'égard de la France, si largement ouvert à notre influence, a dû finalement traiter plus d'affaires avec nos ennemis qu'avec nous. Nous pourrions, à cet égard, citer des faits. M. Pittard, le savant professeur de Genève, dans son livre sur La Roumaniey cite des chiffres. « Avec une extraordinaire ténacité, qui est extrêmement intéressante à suivre, année par année — parce qu'elle peut être une leçon, — écrit-il, l'Allemagne a régulièrement augmenté ses affaires avec la Roumanie. En 1903, elle figurait au bilan général du royaume pour 93 millions de francs. Dix ans plus tard elle inscrivait, dans la même colonne, 206 millions de francs, soit une augmentation de 212 %. »

L'ouvrage de M. Pittard nous offre d'autres leçons dont la plus importante est de nous faire connaître, dans tous ses coins, un pays allié qui restera notre ami et avec qui, après la guerre, nous devrons garder des relations suivies. Le professeur suisse a parcouru toutes les parties de cet État balkanique, et par tous les moyens de communication. Pour les besoins de ses études, il a vu les moindres villages, et étudié leurs habitants, ethnologiquement si divers en certains endroits- Il a rapporté de ses pérégrinations des travaux anthropologiques qui font autorité. Il en a aussi rapporté ces pages qui, dit l'auteur, ne prétendent pas former « un livre d'érudition ». Ce sont les souvenirs, presque le journal, d'un savant qui oublie un instant sa science pour voir la vie des gens, l'aspect des choses. Nous parcourons avec lui, sans fatigue, les montagnes, les plaines, les côtes. Nous visi-

tons les villes, les villages ou même les campements des Tziganes. Mais nous avons un bon guide. Il ne se contente pas de nous montrer ce qu'il faut voir, il nous dit l'essentiel de ce qu'il faut savoir, et ainsi nous permet de mieux pénétrer l'âme du pays. Et lorsque nous fermons le livre, la leçon vivante qu'il nous a donnée se prolonge de nos réflexions. Nous sentons quelle force d'avenir il y a dans cette Roumanie si jeune et quel destin s'ouvre devant elle si nous savons l'aider. Renforcée par une alliance avec les Slaves ses voisins — Tchécoslovaques, qu'elle rejoindrait par la Transylvanie, et Serbes, qu'elle touche dans le Banat — et ses affinités historiques n'y répugnent point puisque l'ancienne liturgie roumaine était slave, que les premiers livres roumains étaient imprimés en vieux slave et que, sur son territoire, nombre de peuplades slaves se sont mêlées ou se mêlent aux Daco-Latins, la Roumanie est appelée, si notre politique est assez habile pour l'y seconder, à former l'un des éléments actifs de la ligue de l'Europe centrale que nous devons opposer au germanisme.

Jules Chopin.

MÉMOIRES ET DOCUMENTS

Les Tchèques et l'Autriche.

Nous avons, dans notre numéro du 1" janvier (n* 14, page 491), donné le résumé de l'interpellation déposée le 5 décembre au Reichsrat par les députés allemands Schiirf, Langenhan et consorts. Le 6 janvier, le Fremdenblatt, organe du comte Czemin, nous apportait quelques précisions sur cet important document. Nous publions donc au complet l'article que l'officieuse feuille viennoise consacre à cette interpellation qu'elle appelle « un mémoire » (eine Denkschrift).

« Sous la simple forme d'une question au gouvernement, une interpellation rédigée par 83 députés a été déposée à la Chambre. Cette question est plus qu'une interpellation relative à la conduite du gouvernement ou de ses agents, à la conduite de

certains partis ou à la situation politique. C'est un document historique dont on ne saurait trop apprécier la portée, non seulement en ce qui concerne le moment présent, mais encore en ce qui regarde l'avenir, car il constitue un tableau de l'histoire intérieure et économique de l'Autriche. Dans cette question, qui constitue une œuvre historique, se trouve exposé tout ce qui concerne la conduite politique des Tchèques à l'intérieur et à l'extérieur avant, au début et au cours de la guerre. Il serait bon de donner à cette œuvre la plus grande publicité, car elle permet de comprendre la conduite des hommes politiques tchèques et des Tchèques en tant que nation. Il convient de faire ressortir que la conduite des Tchèques n'est pas seulement le résultat de leurs visées, mais encore l'effet de la politique gouvernementale de l'Autriche, et qui remonte bien au-delà avant la guerre. Malheureusement ce document n'est pas suffisamment clair, et dans beaucoup de cas il ne peut être compris que par ceux qui connaissent la situation et qui sont initiés à notre politique depuis plusieurs dizaines d'années.

Dans ce rapport, les phénomènes et les faits symptomatiques de la politique générale des Tchèques sont trop peu séparés des particularités qui peuvent embrouiller l'idée générale qu'on pourrait se faire. Il est naturellement impossible dans le cadre d'un article de s'arrêter à ces particularités. On doit se contenter de mentionner les faits les plus saillants de la politique du peuple tchèque. Le rapport montre la conduite des Tchèques vis-àvis de l'Autriche et de l'étranger et particulièrement de la Russie depuis les événements qui ont succédé à l'annexion de la Bosnie- Herzégovine jusqu'au moment de la guerre.

Dès cette époque apparaissent les tendances des Tchèques. Ils seulent sortir du cadre de l'État autrichien et, en s'appuyant sur une puissance étrangère qui souvent chercha à troubler l'Autriche, ils voulaient non pas une réorganisation de la Monarchie, mais même, en cas de nécessité, s'élever contre elle pour établir leurs intérêts nationaux sur de nouvelles bases. Telle est brièvement le caractère de la conduite des Tchèques envers l'Autriche avant la guerre. On voit par là la position que les Tchèques devaient prendre au début de la guerre, qu'ils l'eussent désiré ou non, cela n'a aucune importance.

Cette interpellation nous éclaire nettement sur la position prise par les Tchèques. Elle ne nous montre pas seulement les sentiments des Tchèques, l'expression de ces sentiments en public, dans les milieux politiques et parmi les soldats. Elle nous permet de nous rendre compte des forces qui travaillent, soit ouvertement soit en cachette, et influent sur l'opinion publique de la Bohême. On connaît les faits qui se sont déroulés. Les détails ne servent qu'à renforcer l'opinion générale. 11 est clair qu'une guerre avec la Russie, vu surtout les visées panslavistes du tsarisme, devait avoir une influence considérable sur la conduite en Autriche du peuple tchèque. Il est moins facile à comprendre pourquoi les milieux compétents de l'Autriche n'ont rien fait pour entraver ces tendances. Il en est résulté que, jusque devant les tribunaux, les hommes politiques tchèques ont pu affirmer: « Mais le gouvernement le savait, nous avons toujours agi ainsi ». Ces affirmations ne prouvent pas même le désir de trouver une excuse, elles montrent que ces hommes considéraient leur façon d'agir comme toute naturelle.

Ces théories avaient au début de la guerre créé chez les Tchèques une façon de sentir qui domina non seulement les masses, mais même les individus et qui pénétra jusque dans des institutions humanitaires telles que la Croix Rouge. Par là seulement s'explique la conduite des Tchèques, sans tenir compte des désertions en masse, des actes de félonie et des excès de toute sorte. Cette conduite visait à nuire par tous les moyens possibles au corps de l'État qu'ils considéraient à tort comme leur portant préjudice, ce qui eut une certaine influence sur les têtes chaudes des masses crédules et faciles à entraîner.

Ce désir de nuire apparaît clairement dans la conduite tenue par les Tchèques à l'égard de toutes les questions économiques, de même que dans la différence entre la façon dont les Tchèques et les Allemands ont souscrit aux emprunts de guerre. Les établissements tchèques sont allés jusqu'à déconseiller à leurs clients de souscrire. Quelques exemples montreront le succès qu'ils ont obtenu:

Lors du deuxième emprunt, d'après les données exactes de la Lieutenance de Bohême, les Allemands ont souscrit 82,4 % et les Tchèques 17,6 % (les Allemands forment 36,78 % de la po-

pulation et les Tchèques 63,22 %), c'est-à-dire que les Allemands ont souscrit 222 couronnes 30 par tête et les Tchèques 27 cour. 60. En se basant sur le revenu établi en vue de l'impôt, chaque Allemand possédant une couronne de revenu a souscrit une couronne et un heller, chaque Tchèque par contre, 0 cour. 18. Cela signifie que les Allemands de Bohême ont prêté dix fois plus que les Tchèques. Lors de la troisième souscription et des suivantes, les proportions sont restées les mêmes, à cette exception près qu'il y a une minime amélioration lors du troisième emprunt, où la quote-part a été de 334 cour. 04 pour les Allemands, et 50 couronnes lo pour les Tchèques, alors que poiu" toute l'Autriche les souscriptions donnent une moyenne de 142 cour. 45 par tête.

On retrouve les mêmes proportions si l'on compare la contribution des caisses d'épargne allemandes et celle des caisàes d'épargne tchèques.

En Bohême, les caisses d'épargne ont souscrit un total de 131 millions 800.000 au premier emprunt; 176.700.000 couronnes au second; et 303.700.000 au troisième. Sur ces chiffres, les Allemands ont souscrit 109.000.000 de couronnes au premier, 140.000.000 au second, et 217.900.000 au troisième emprunt. Si l'on considère l'ensemble des caisses d'épargne d'Autriche, on s'aperçoit que les Allemands ont apporté 940.000.000 de couronnes et les non-Allemands seulement 79 millions et demi aux deux premiers emprunts. Cette constatation suffît.

Cette mauvaise volonté des banques tchèques à l'égard de l'État se mani^jste également dans les affaires purement banquaires. Leur néfaste influence sur nos valeurs, les agissements par lesquel' elles ont essayé de nuire à nos emprunts à l'étranger sont enco e dans toutes les mémoires. Il est donc inutile d'y revenir. C tte façon d'agir apparaît, comme le fait ressortir l'interpella ion, comme une spéculation sur la victoire de nos ennemis, spéculation que l'on doit aujourd'hui considérer comme ayant complètement échoué, mais qui n'en a pas moins une importance considérable.

Une grande partie du mémoire est consacrée à la question des approvisionnements. Cette question, d'ailleurs, a donné lieu à plusieurs reprises à de violentes discussions. Donnons ici seulement quelques-uns des chiffres les plus frappants. Les districts

allemands ont fourni 6 quintaux, 4 de blé par hectare cultivé, les districts tchèques, 5,4; les districts allemands, 4,9 de seigle, les districts tchèques, 2,8; les districts allemands, 6,3 d'orge, les districts tchèques, 5,2; les districts allemands, 4,8 d'avoine, les districts tchèques, 3,8. Par là apparaît la résistance passive que la population tchèque a opposée à l'approvisionnement de l'État.

En outre la conduite des Tchèques dans les pays ennemis, étroitement liée à l'action du professeur Masaryk, caractérise fort bien la politique tchèque. Les relations entre les Tchèques d'Autriche et les pays ennemis, notamment la France et l'Amérique, relations qui n'ont jamais cessé, sont clairement exposées. De même sont mis en lumière les rapports qu'il y a entre les agissements des troupes tchèques, les événements de Bohème, et l'étranger. Un chapitre est également consacré à l'éducation de la jeunesse et aux Sokols. Il donne une série d'exemples empruntés aux procès qui ont eu lieu au cours de la guerre, et qui montrent nettement le peu de patriotisme des notabilités tchèques aussi bien dans leur conduite politique qu'économique.

Du reste, tout ce que cette interpellation contient a déjà, en grande partie, été exposé par le gouvernement. Il ne reste donc que le dernier paragraphe: « Quelles mesures compte prendre le gouvernement pour faire cesser ou rendre impossibles dorénavant des faits aussi inouïs, un état de choses impossible dans un État organisé? »

Cette question exige une réponse.

Toute cette interpellation n'est pas faite dans le but de provoquer des excitations, mais, en exposant sans parti pris tous ces agissements nuisibles, elle cherche à écarter leurs conséquences, car rien ne s'y prête mieux que la pleine lumière.

Toute tentative faite en vue de cacher les faits aurait des suites funestes et arriverait à un résultat contraire à l'intérêt général. »

Nous avons toujours montré que les Empires centraux ont dans le peuple tchèque un ennemi acharné et l'Entente, un collaborateur efficace. Il manquait à notre démonstration un cachet officieux. Le porte-parole du ministère des affaires étrangères le lui donne.

Le Fremdenblatt rend le gouvernement austro-hongrois —

l'ancien, naturellement — responsable de la conduite de nos compatriotes. Il a parfaitement raison. Le gouvernement de Vienne s'était fait le complice du pangermanisme, il s'était engagé dans une croisade anti-slave, il avait poussé de force les populations slaves de la Double Monarchie à se battre contre leurs amis au profit de la « plus grande Allemagne » et de la Mitteleuropa; les Tchécoslovaques ne pouvaient donc agir autrement qu'ils ont agi.

La fin du commentaire du Fremdenblatt laisse entrevoir un nouveau régime de persécutions. Nos compatriotes y sont accoutumés. Ils sauront le supporter, à moins que leur patience ne soit déjà à bout.

Manifeste des socialistes tchèques prisonniers de g^aerre en Italie.

Camarades, Au cours de la guerre entre l'Autriche et l'Italie, vous n'avez pas eu de nouvelles précises sur la façon dont nous vivons comme prisonniers- Nous-mêmes, lorsque nous avons éré faits prisonniers, ne nous rendions pas nettement compte de ce qu'il était advenu de notre vieil idéal: l'État Tchécoslovaque. Notre opposition à l'Autriche s'affirma dans les rangs mêmes de l'armée autrichienne. On s'y est livré contre nous à une lutte acharnée. Les officiers et sous-officiers autrichiens nous lançaient les pires injures, nous maltraitaient exprès, évidemment en vertu d'ordres supérieurs. Nous n'étions que de la « chair à canon » ; des milliers des nôtres, lorsqu'ils voulaient se rendre volontairement, refusant de se battre contre les troupes de l'Entente, périrent sous le feu des canons magyars ou allemands. Ceux qui, de l'intérieur, arrivaient au front, nous apprirent que, dans notre patrie, les chefs de la nation, les ouvriers, les instituteurs et les citoyens d'autres professions, sans différence d'âge ou de sexe, sont, comme des esclaves, poussés dans les prisons où on les traite d'une façon barbare, où ils meurent de froid et de faim; ou bien que beaucoup d'entre eux ont été exécutés.

En présence de tels faits, nous avons compris que la victoire de l'Allemagne et de l'Autriche serait la ruine inévitable de notre nation. Nous connaissions, d'ailleurs, fort bien les tendances allemandes à l'hégémonie. Nous les avions vues, dès le

temps de paix, dans la lutte relative à la forme des syndicats professionnels. Dès cette époque, les Allemands ne reculaient devant aucun moyen pour nous anéantir. Au début de la guerre même, les socialistes allemands ont trahi le socialisme et se sont mis au service de l'impérialisme et du chauvinisme national. Ils ont soutenu des gouvernements nettement capitalistes; ils ont travaillé avec eux, la main dans la main, à la destruction de la liberté et des idées socialistes. Tant que nous étions dans l'armée, nous ne pouvions pourtant parler. Beaucoup d'entre nous ont cependant réussi à s'enfuir en Italie.

Nous nous y sentons plus libres, bien que, d'abord, mêlés aux Allemands et aux Magyars et incompris des autorités militaires, il n'en eût pas été ainsi. Grâce aux démarches du « Conseil National des Pays Tchécoslovaques » de Paris, ceux des Tchèques qui n'étaient pas occupés à quelque travail, ont été concentrés dans un grand camp. Là nous avons tout appris. Nous avons reconnu alors qu'il ne nous restait plus qu'à prendre les armes et, s'il est nécessaire, à faire le sacrifice de notre vie pour la libération de notre nation et de toutes les autres nations qui ont compris quel danger menace le monde si l'Allemagne et l'Autriche ne sont pas arrêtées dans leurs conquêtes et si ces deux États sont à même de dicter la paix.

Bien que, suivant les principes de notre parti, nous soyons pour la paix entre les nations, nous nous engageons dans l'armée tchèque après mûre réflexion et nous sommes persuadés qu'ainsi nous ne renions pas les principes du socialisme. Nous entrons dans la lutte pour la défense de la démocratie contre l'autocratie allemande et autrichienne. Nous qui voulons la liberté individuelle, nous devons tout d'abord assurer la libération des nations. Cette libération étant devenue aujourd'hui la condition même d'une paix durable entre les peuples, devons-nous nous contenter d'être les înactifs spectateurs de ce qui se passe dans le monde? Nous faisons une révolution pour que nos enfants puissent vivre comme des hommes, pour que règne réellement la paix entre les nations libres, pour qu'il n'y ait plus ni oppresseurs ni opprimés.

Nous nous considérerions comme traîtres à la nation et au Bocialisme si, en cette époque historique, nous restions passifs. Nous voulons être et rester conséquents, car nous sommes les

enfants fidèles de la nation tchécoslovaque, nous nous souvenons de notre glorieuse histoire, de nos ancêtres qui, jamais, à aucun moment, n'ont hésité à sacrifier leur vie pour le triomphe de la vérité, du droit et de la justice.

Camarades Américains, nous espérons que vous ne resterez pas non plus en arrière, maintenant surtout que notre parti, par la bouche des députés Pik et Habermann, s'est déclaré prêt à entreprendre, avec tous les sacrifices, la lutte pour la libération non seulement de notre nation, mais de toutes les nations menacées par le criminel militarisme allemand. Nous apprenons par vos journaux la façon dont les camarades Pergler, Benes et Martinek concourent, par leur travail," à atteindre notre noble but. Votre travail nous réconforte. Soyez assurés que nous ferons tout ce qui sera possible. Le moment est venu où. tous les socialistes tchécoslovaques doivent se dire: « Maintenant ou jamais! »

Faisons tout ce que nous impose notre devoir de socialistes et de Tchèques.

Les Prisonniers socialistes tchécoslovaques (f Italie.

Décembre 1917.

Suivent plus de 1 .000 signatures.

ÉCHOS ET NOUVELLES

L'Entente et l'Autriche-Hongrie.

Voici une dépêche que le k. k. Korrespondenz Bureau a transmise à tous les journaux slaves de l'Autriche-Hongrie :

« On parle beaucoup dans les milieux neutres du revirement qui s'est opéré dernièrement dans l'opinion de l'Entente sur la question de l'Autriche-Hongrie. Il est certain aujourd'hui que le plan de démembrement de l'Autriche, dont les raisons n'étaient pas fondées sur l'inimitié et la haine spontanées contre la monarchie, ne fait plus partie du programme politique de l'Entente. Ce n'est que par la propagande des Tchèques à l'étranger, sur-

tout celle du professeur Masaryk, que ce programme a pu jusqu'à présent avoir le dessus. Mais maintenant, l'Entente en a assez de tous ces émissaires et aventuriers politiques et de leurs idées, et il est sûr que les relations entre l'Entente et ces Tchèques ennemis de l'Autriche, se sont réellement rompues. »

Cette dépêche peut s'expliquer comme provenant des informations que les délégués autrichiens et hongrois, ayant pris part au Congrès de la paix de Berne, à la fin de novembre, apportèrent à Vienne. D'après nos informations privées, cette nouvelle a d'abord été lancée dans les couloirs des délégations pour ébranler l'attitude des députés slaves. Ce n'est que postérieurement que l'on s'est décidé à la publier dans les journaux, lorsqu'on le jugea utile pour rendre parmi le peuple l'atmosphère propice au voyage des diplomates à Brest-Litovsk. On se rappelle que les députés tchèques et yougoslaves, sans prendre en considération le contenu de la dépêche ci-dessus, embarrassèrent gravement par leur motion le comte Czemin, prêt à partir pour Brest-Litovsk.

D'une autre source digne de toute confiance, nous avons appris que le comte Karolyi, à son retour de Suisse, informa les hautes sphères autrichiennes en ces termes :

« La chose la plus rassurante pour nous, c'est que les Tchèques viennent d'être débarqués du quai d'Orsay et de la Downing Street. A part cela, tout va mal. »

La Ville de Paris offre un drapeau à notre armée.

Dans sa séance du 24 décembre 1917, sur la proposition de M. Ernest Gay, le Conseil municipal de Paris a adopté à l'unanimité la décision suivante:

« Un drapeau sera offert par la Ville de Paris à notre nouvelle alliée l'armée tchécoslovaque, autorisée et constituée par les rapports et décret insérés au Journal officiel de la République française, le 19 décembre 1917. »

A cette occasion, M. Ernest Gay, qui est un des promoteurs des relations d'amitié qui existent entre les capitales de la France et de la Bohême, a prononcé un éloquent discours où il rappelait, en se basant sur quelques faits importants, quels ont tou-

jours été les sentiments du peuple tchèque à l'égard de la France. En des termes d'une sincère admiration, il a cité les héroïques faits d'armes accomplis par nos volontaires sur le front français et il a salué notre armée nationale « qui combattra avec son drapeau à ses couleurs nationales (blanc et rouge), que lui offrira la Ville de Paris, drapeau qui sera largement et hautement déployé et qu'elle illustrera pour la défense de notre commune indépendance. »

L'empereur Charles l*^"^ récompense les exécuteurs de ses hautes œuvres.

Les journaux allemands d'Autriche soulignent avec satisfaction le fait que l'empereur Charles vient d'accorder une très haute décoration au D"" Gellner, ancien commissaire de police de Prague. Le D"" Gellner, adjoint au département de la police politique de Prague, était en étroits rapports avec les milieux pangermanistes. Il se distinguait déjà avant la guerre par une brutalité qui se manifesta en toute occasion lors des manifestations nationales. Au début de la guerre, ce fut lui qui organisa, à l'aide d'agents de police et de juifs germanophiles, des manifestations politiques dans les rues de Prague, manifestations que le k. k. Korrespondenz Bureau chercha à faire passer à l'étranger pour l'expression des sentiments antialliés des Tchèques et qu'en vérité le peuple tchèque regarde avec mépris. Récemment, le député tchèque Stribrny soumit à uns sévère critique toute l'action du D"^ Gellner au cours de la guerre. Il reprochait entre autres au D"" Gellner d'avoir abusé de son pouvoir de fonctionnanre de l'Etat en traitant d'une façon impudente les Françaises et les Anglaises reléguées et en se livrant à leur égard à des outrages aux mœurs. Ces accusations étaient si graves que le ministre de l'intérieur Toggenburg eut de la peine à trouver les arguments qui sont toujours à la disposition du gouvernement autrichien pour défendre ses fonctionnaires. Il fut très difficile au ministre de nier que le commissaire Gellner eût interrogé les reléguées françaises et anglaises, de même que les femmes de quelques accusés politiques tchèques après avoir éteint la lumière dans son bureau. Le député Stribrny démontra aussi par des attaques au parlement que le commissaire Gellner était en relations très étroites avec le journal pangermaniste de Prague Bohemia et, d'accord avec la rédaction de ce journal, exerça des persécutions contre les Tchèques. Aujourd'hui, l'empereur s'empresse d'accorder au D"" Gellner la croix d'or pour le mérite, ornée d'une couronne et montée sur le ruban de la médaille pour la l>ravoure. C'est réellement de la bravoure que d'avoir importuné par des propositions ou des gestes malpropres les Françaises, les Anglaises et les femmes des accusés politiques tchèques im-

puissantes. Non moins caractéristique pour connaître le point de vue moral de la cour autrichienne est l'avancement récent des juges militaires Peutelschmidt, D"" Koenig, D"" Preminger et d'autres encore, connus pour. les jugements dracoiîiens par lesquels ils ont condamné à mort des centaines d'accusés politiques. Ils ont tous édifié leur gloire au moyen de persécuitons infâmes exercées sur les Slaves d'Autriche.

Il semble que Charles ne veuille pas oublier la tradition de François-Joseph.

L'opinion des Tchèques sur les négociations de paix de Brest-Litovsk.

Tous les journaux tchèques commentent avec ironie les négociations de Brest-Litovsk. D'après le ton de ces articles, on peut juger qu'en Bohême on ne prend pas ces pourparlers trop au sérieux. On n'y croit pas non plus à un résultat favorable à la paix, et même, au cas où quelque arrangement interviendrait entre les Bolcheviki et les Empires centraux, le peuple tchèque et ses politiciens sont pleins d'espoir dans la victoire des Alliés. C'est là également la conclusion d'une lettre envoyée récemment par Emil Ludwig, de Vienne, à la Vossische Zeitung, disant que 90 % des Tchèques comptent fermement sur la victoire des Alliés.

Le journal Venkov, de Prague, a publié le 30 décembre 1917, dans un article de fond intitulé : « Pendant l'entr'acte », une satire, dont voici quelques passages:

« Son Altesse Ibrahim Haki-pacha a prononcé des louanges à l'adresse des membres russes des conférences de paix... C'est donc avec ces louanges du politicien turc que les Bolcheviki rentrent à Petrograd, pour demander des conseils à Lénine et à Trotsky, au sujet de la continuation des conférences de paix. »

« Comme on le sait, parmi les représentants russes se trouve aussi une dame, M™' A. Bitsenko, qui a été accréditée par Lénine au ministère de la guerre. Elle a à peu près 35 ans, elle est vêtue d'un manteau gris et porte une casquette blanche en laine. Dans la salle des conférences, elle se rend en blouse de soie noire et en jupe noire. Il paraît qu'elle a l'attitude la plus énergique de toute la mission russe. On dit que c'est elle qui a été le plus frappée du fait que les puissances centrales ont rejeté l'article 3 des conditions de paix et elle a insisté pour qu'on interrompît pour quelque temps les négociations, afin que les délégués bolchévistes puissent demander au gouvernement russe sur quelle base il fallait continuer. »...

Les Yotig:oslaves et le discours de Lloyd George et celui de Wilson.

Le Comité yougoslave publie la déclaration suivante:

« Nous nous sentons obligés d'exprimer notre opinion relativement aux discours du ministre président anglais et du président des Etats-Unis, discours qui révèlent le désir sincère d'une paix juste et durable, conforme au principe que la réorganisation territoriale doit être basée sur un gouvernement accepté par les gouvernés. Cependant, nous devons déclarer que le peuple yougoslave (serbo-croate et slovène), ne peut être satisfait des parties des discours qui ont trait à l'Autriche-Hongrie, dont l'état, (ainsi que le premier ministre britannique l'a démontré) a longtemps constitué un danger pour la paix générale et ne saurait être renouvelé par l'espoir tout à fait problématique de la démocratisation de l'Autriche-Hongrie, sur la seule base de l'autonomie. La seule voie pour écarter complètement tout danger pour la paix est de libérer les nationalités subjuguées en leur donnant le droit, — que M. Lloyd George accorde même aux tribus indigènes des colonies allemandes — de déterminer leur propre avenir. Le principe du gouvernement avec l'assentiment des gouvernés a été sanctionné irrévocablement par le gouvernement du royaume de Serbie et par le Comité yougoslave, représentant autorisé des huit millions de Yougoslaves d'Autriche-Hongrie et des colonies yougoslaves de deux Amériques et des dominions britanniques.

Cette déclaration, qui constitue le programme national ap^ prouvé par tout notre peuple, demande la complète séparation de l'Autriche-Hongrie et l'union avec la Serbie et le Monténégro, en un État basé sur la liberté démocratique et les droits égaux pour tous les citoyens. Pour cette idée toute notre peuple combat ; pour elle, la Serbie et le Monténégro ont subi un terrible désastre. Pour elle, les divisions yougoslaves, formées de volontaires d'Autriche-Hongrie, ont, en Dobroudja, versé leur sang aux côtés des Alliés.

Les Maigyars et les offres de paix des Bolchevik!.

L'article de fond du Budapest, organe officiel du parti de l'indépendance du comte Apponyi, ministre de l'instruction publique, est très caractéristique au point de vue de l'attitude des Magyars à l'égard des négociations avec les Bolcheviki.

« La plus importante des conditions russes, dit le journal, est que la paix soit établie sans conquêtes de territoires et que ce principe s'étende aussi aux colonies. La Quadruple-Alliance a accepté cette paix sans annexions, car les conquêtes n'ont jamais été dans ses intentions. L'Allemagne et l'Autriche-Hongrie avaient

dit au début de la guerre, et cela avec une entière justice — qu'elles poursuivaient seulement une guerre défensive. »

« D'une part, la Quadruple-Alliance accepte les conditions russes concernant une paix sans annexions, mais, d'autre part, elle n'a pas pris une position assez ferme en ce qui concerne les exigences de la Russie et de l'Entente en général, à savoir que les nationalités elles-mêmes doivent décider à quel État elles veulent appartenir ou si elles désirent se constituer en nations indépendantes. Que nous acceptions de telles conditions, ne signifierait rien de moins que de concéder ce démembrement de notre monarchie, pour lequel l'Entente a déchaîné cette terrible guerre, but qu'elle n'a pu atteindre après quatre ans de lutte et le sacrifice de millions d'hommes. Cela signifierait aider l'Entente à parvenir au but que le monde entier n'a pu atteindre avec toute sa puissance militaire. »

Le Budapest continue son article en disant que personne ne peut douter des clairs et honnêtes désirs de paix des puissances centrales, car il y a un an déjà qu'elles ont offert une paix de conciliation. Puis, le Budapest précise la nature d'une paix de conciliation telle que l'envisagent les puissances centrales.

« Nous sommes des partisans de la paix et nous voulons la paix. Mais le plus ardent désir de paix ne pourrait nous entraîner à commettre un suicide en sa faveur. Il ne pourrait nous décider à renoncer à notre souveraineté et à notre indépendance. Si nous acceptions comme condition que l'indépendance politique soit entièrement rétablie dans les pays conquis tels que la Serbie, le Monténégro, la Roumanie et la Belgique, cela signifierait la fin de notre souveraineté et de notre indépendance. D'un autre côté, cela signifierait la transgression de notre indépendance politique, cela signifierait confier à nos ennemis la solution de notre question des nationalités. Nous ne pouvons pas, et nous ne sommes pas même disposés à payer la paix d'une telle rançon. »

Comme on le voit, l'organe du comte Apponyi, ministre de l'instruction publique du gouvernement hongrois, précise avec une clarté absolue que concéder aux nationalités de l'Autriche- Hongrie le droit de décider de leur sort équivaudrait à la dissolution de la monarchie danubienne. L'application du principe de la justice fera fatalement disparaître l'Autriche-Hongrie qui n'a jamais rien accompli de bon en Europe.

Questions embarrassantes.

Nous donnons autre part les commentaires consacrés par le Premdenblatt à l'interpellation de 83 députés allemands au sujet de la conduite des Tchèques au cours de la guerre. Les Tchèqties

viennent de répondre à cette perfide invitation à de nouvelles persécutions, en présentant au gouvernement autrichien une série de questions. Ils demandent :

1° La publication de toutes les pièces relatives aux événements qui se sont produits sur les différents fronts;

2° la liste complète de tous les internés, de tous ceux qui ont été déclarés politisch verdaechtig (politiquement suspects), chassés de leur domicile, exécutés ou assassinés dans les camps d'internement.

3° Ils réclament aussi communication des sentences prononcées par les tribunaux militaires, des arrêtés secrets pris par les autorités civiles d'Autriche-Hongrie;

4° de la liste de toutes les personnes exécutées sans jugements ;

5° de tous les soldats, classés par nationalités, morts ou blessés au cours de la guerre.

Il est fort douteux que le gouvernement réponde à ces questions et plus douteux encore que le Fremdenblatt les commente.

La Roumanie.

(Organe hebdomadaire des revendications et des intérêts roumains.)

Nous apprenons avec un véritable plaisir l'apparition du nouveau journal La Roumanie, destiné à devenir l'interprète fidèle des désirs de notre glorieux allié. Ce journal était d'une grande nécessité. Les intérêts de la Roumanie actuellement en jeu, sont énormes. Il fallait non seulement que la presse alliée, notamment celle de Paris, s'en occupât, mais encore qu'il existai un organe qui leur fût entièrement consacré.

Nous autres, Tchécoslovaques, accueillons avec joie notre nouveau confrère et lui souhaitons, comme à toute la cause roumaine, un plein succès, L'Autriche-Hongrie doit être forcée de livrer les Roumains qu'elle détient contre leur volonté, comme elle doit aussi rendre la liberté aux Tchécoslovaques qu'elle martyrise depuis des siècles.

Le pseudo-constitutionnalisme austro-hon^ois illustré par les «Narodni Listy >.

L'organe du député Kramarz, les Narodni Listy attaquent avec violence le président du ministère autrichien Seidler, qui, dans sa récente déclaration, crut pouvoir décliner toute immixtion étranj ère dans le règlement du sort des nations composant la monarchie danubienne, sous prétexte que l'Autriche possédait

nn Parlement issu d'élections basées sur un droit de vote libéral. Voici les principaux passages de l'article :

« Nous comprenons parfaitement que le président du ministère essaie de faire passer aux yeux du monde l'Autriche pour autre chose qu'elle n'est en réalité. Même à son point de vue, cette méthode est des plus dangereuse, car ce n'est pas en vantant le parlementarisme autrichien, comme il l'a fait dans son dernier discours, que le président du ministère pourra accomplir sa tâche. Chaque enfant sait, d'ailleurs, que Parlement ne signifie pas parlementarisme, comme le prouvent les trois dernières années d'absolutisme et les événements survenus à la commission pour le contrôle de la dette publique, — qu'il ne signifie pas même la liberté de parole, comme le démontre encore le traitement infligé par la censure aux discours parlementaires, qu'il ne garantit pas non plus l'immunité. Ensuite, Trotzky a pu apprendre pendant son séjour à Vienne, quels que soient les milieux qu'il a fréquentés, que l'Autriche possède, il est vrai, un suffrage universel, direct et secret, mais nullement égal, vu qu'il est basé sur un système électoral dont l'avantage pour le peuple allemand est criant. Troisièmement, et ceci est le plus important justement pendant la guerre mondiale, le Parlement décide, cfaprès la Constitution du moins, de beaucoup de choses, sauf des affaires les plus importantes: le Parlement approuve les dépenses de centaines de millions, tandis que celles de centaines de milliards sont de la compétence des délégations. Et le président du ministère a très sagement omis d'analyser la structure démocratique de ce corps législatif, où les quarante députés élus au suffrage universel, sont ingénieusement contrebalancés par la présence de vingt délégués de la Chambre des Seigneurs, élus d'une autre manière (c'est-à-dire par l'empereur).

Nous savons parfaitement ce que le gouvernement veut et ce qu'il ne veut point. // veut produire l'impression que V Autriche est réellement un État, que les agents gouvernementaux le représentent, à savoir, un pays comprenant une seule et unique nation imaginaire a autrichienne », comme il y en a une « hongroise » en Hongrie. Il ne veut pas, par contre, (Tune paix basée sur le droit des nations à disposer de leur sort; il ne veut pas admettre ce droit, il ne veut pas même en parler, prétendant qu'il est déjà réalisé, — au Parlement de Vienne !

Le télégramme maximaliste (l'invitation aux négociations de paix du 28 novembre), lui parut, à cause de la mention du droit des peuples à disposer librement d'eux-mêmes, si dangereux, qu'il l'engagea à entreprendre en haut lieu un jeu bien connu : le D*" Seidler remplaça alors, dans son discours, le texte original par d'autres expressions de provenance autrichienne. Le droit des nations à disposer librement de leur sort doit être appliqué à la

Pologne russe, à la Lituanie, à la Courlande, aux Juifs de Pales»- Une, à tout le monde, sauf aux Tchécoslovaques, aux Yougoslaves et aux Ukraniens.

Mais les délégués tchécoslovaques se lèveront aux Délégations et parleront contre le féodalisme qui ne voit dans les nations, comme jadis dans les individus, que du matériel; contre le féodalisme, représenté dans les Délégations par les Allemands, par les pairs et par le ministre des Affaires étrangères ; et ils ne parleront pas en sujets, mais en citoyens libres et conscients de l'Europe nouvelle qui n'admettra plus qu'un état de choses condamnant certaines nations à n'être que des instruments entre les mains des autres, puisse demeurer à l'avenir la base de la vie intérieure des États et celle de la vie internationale. »

M, Czemin a proclamé, dans son dernier discours, que l'Autriche a un Parlement des plus démocratiques. Voilà une réponse du grand journal de Prague que même la censure autrichienne n« Deut pas supprimer. M. Lloyd George et le Président Wilson devraient prendre en considération ces faits frappants quand ils liront la réponse de Czernin à leurs déclarations.

Dictature militaire en Bohême. — Un général succéderait au comte Coudenhove à la lieutenance du royaume.

Des personnages bien informés considèrent comme imminente la nomination d'un colonel-général aux fonctions de lieutenant ou gouverneur militaire du royaume de Bohême ; le lieutenant actuel, le comte Coudenhove, deviendrait ministre de l'Intérieur dans un cabinet ayant à sa tête le comte Sylva-Taroucca, lequel succéderait au cabinet Seidler. Le général en question commandait jusqu'à présent un corps d'armée du front Nord.

Cette nouvelle, si elle devait se confirmer, ne signifierait rien de moins qu'une dictature militaire en Bohême. On peut facilement en deviner les raisons. Le peuple tchécoslovaque s'exaspère de voir ses représentants légaux réduits au silence par l'ajournement des corps législatifs, juste au moment oii le comte Czernin parlant à Brest-Litovsk au nom de la double monarchie, ose nier le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, en tant qu'il s'agit des peuples opprimés de l'Autriche-Hongrie. Poussés par l'indignation des masses populaires, les députés Tchèques aux Diètes des Pays Tchèques et au Parlement de Vienne, se sont réunis à Prague en une Assemblée Constituante des Pays Tchèques. Ils ont lancé un manifeste au monde civilisé contestant au comte Czemin le droit de parler au nom de dix millions de Tchécoslovaques, et confirmant leur revendication d'un Etat Tchécoslovaque complètement indépendant. Or, la censure autrichienne a purement et simplement supprimé ce document

historique. Voici, selon la Neue Freie Presse du 13 janvier, les motifs de cette mesure policière, aussi brutale que stupide: « La publication de la déclaration est dirigée contre les intérêts qui résultent de la conduite de la guerre, et une discussion publique aurait une influence défavorable sur une conclusion avantageuse de la guerre. La Déclaration constitue un moyen des plus efficaces pour fomenter une agitation dangereuse, qui n'a aucun égard pour l'intégrité de l'Etat, et qui aspire à la création d'un Etat Tchécoslovaque complèplement indépendant. » — En même temps, les journaux de Vienne ont annoncé qu'on allait retirer aux journaux tchécoslovaques et yougoslaves l'autorisation de passer dans les pays neutres.

Notons aussi que l'empereur Charles a récemment décoré le fameux Kunz, préfet de police de Prague, responsable de la plupart des persécutions dont on a accablé le peuple tchécoslovaque au cours de la guerre.

On comprendra par ces faits que la réaction bat son plein en Autriche. Nul doute aussi qu'en présence de ce retour manifeste au régime dé terreur, le peuple tchécoslovaque ne réagisse vigoureusement. La Zeit, de Vienne, annonçait récemment que pendant toute la durée de l'Assemblée constituante des Pays Tchèques, les régiments hongrois casernes à Prague avaient été consignés. On ignore ce qu'il résultera de cette situation ; mais la nouvelle du journal munichois signalant l'inauguration d'une dictature militaire en Bohême, prouve qu'en Autriche la situation est considérée comme extrêmement grave.

Le Congrès du « Labour Party » de Nottin^ham pour l'indépendance des Pays Tchécoslovaques.

Parmi les orateurs qui ont ouvert le congrès, se trouvait Mlle Masaryk, fille du chef du mouvement tchécoslovaque à l'étranger. Elle a, au nom des socialistes tchécoslovaques d'Angleterre et de France, lu une déclaration exposant que les Tchécoslovaques demandent de la justice du monde civilisé le droit de disposer librement de leur sort. Ce but ne peut être obtenu que par la solution définitive du problème austro-hongrois qui a permis de mettre les 30 millions de Slaves qui habitent la double Monarchie au service des ambitions pangermaniques.

Elle a déclaré entre autres:

« Lorsque les négociations de paix s'ouvrirent avec la Russie, notre camarade tchèque Tusar déclara expressément au Reichsrat, le 7 décembre, que « le comte Czernin ne représente pas les nations d'Autriche et qu'il n'a pas le droit de parler en leur nom, n'étant que le simple plénipotentiaire de la dynastie. Les Tchécoslovaques réclament leur indépendance; si c'est un crime de

haute trahison que de revendiquer la liberté et l'indépendance, permettez-nous de dire que chacun de nous est un traître. » Enfin la résolution en faveur de l'indépendance tchécoslovaque adoptée par le congrès de tous les députés de la Bohême, de la Moravie et de la Silésie, tenu à Prague le 6 janvier 1918, a été totalement supprimé par la censure autrichienne, ce qui montre clairement que les Tchèques de Bohême, même le voulant, ne sont pas à même de répondre à notre demande et de présenter en public, pleinement et sans réserves, leurs desiderata.

« Nous nous considérons donc à la fois comme autorisés et justifiés à déclarer, au nom de nos compatriotes de l'étranger et de la patrie, que les Tchécoslovaques ne peuvent plus se considérer comme satisfaits par une simple autonomie à l'intérieur de l'Autriche, mais qu'ils exigent une séparation complète et une absolue indépendance de Berlin, Vienne et Budapest. »

Le discours de Mlle Masaryk a été chaleureusement applaudi et M. Camille Huysmans qui a pris la parole aussitôt après, a expressément déclaré que les Pays tchécoslovaques doivent sortir indépendants de cette guerre.

Parole archiépiscopale.

On se souvient que l'archevêque de Prague, le cardinal Skrbensky, a été, au cours de la guerre, remplacé par le comte Huyn, dont les sentiments germaniques étaient notoires. Celui-ci a d'ailleurs donné plusieurs exemples de la façon dont il conçoit son rôle, et les journaux de Prague en citent un qui est des plus caractéristiques.

Le comte Huyn a récemment imposé à la paroisse tchèque de « Vydri Kostel », près de Dacice, un carme allemand ne connaissant pas un mot de la langue nationale. Les paroissiens ayant protesté contre ce système arbitraire, le comte Huyn riposta : « Je ne me laisse pas commander par n'importe qui, car je suis mon propre maître. Seul le pape — et celui-ci est bien loin — et Dieu — et celui-là est bien haut — pourraient me donner des ordres. »

L'impérialisme tchèque.

Les Narodni Listy, de Prague, écrivent le 7 janvier : « L'impérialisme tchèque vient d'être découvert par M. G. (.Ganz), le malheureux correspondant viennois de la Frankfurter Zeitung. Celui-ci écrit, en effet: « La revendication d'un État tchèque souverain ne répond pas à la revendication russe du droit des nations à disposer d'elles-mêmes, mais à la volonté

impérialiste des Tchèques de créer un État tchèque particulier... » Il est certain que les revendications tchèques ne répondent pas aux conditions de paix de la Russie habillées à l'autrichienne et présentées par le K. K. Korrespondenz Bureau. Reste à savoir si elles ne répondent pas au véritable esprit de la démocratie russe. 11 va de soi que M. Ganz, de Vienne, ne peut être l'interprète autorisé de cet esprit (10 lignes censurées en Autriche.)

FAITS ET INFORMATIONS

Les Tchèques et Slovaques de France.

La colonie tchécoslovaque de France a organisé une assemblée solennelle de ses membres, salle du Journal, à Paris, pour fêter la création de l'armée tchécoslovaque en France, pour protester contre les manœuvres « pacifistes » des empires centraux et pour annoncer que les membres de la colonie tchécoslovaque de France vont offrir, tous sans exception, leurs services à leur armée nationale, créée en France.

La réunion, à laquelle assistaient de nombreux soldats et officiers de l'armée tchécoslovaque, le capitaine Husak, chef des soldats tchèques venus de Russie, à leur tête, avait un caractère très solennel.

Après les discours du président de la colonie, M. Fr. Kupka; du lieutenant de l'armée tchécoslovaque, M. Holy, et du délégué du Conseil national des pays tchèques. M, Sychrava, la très nombreuse assistance a voté à l'unanimité la résolution qui suit :

« Considérant la gravité du moment décisif que traverse actuellement le peuple tchécoslovaque,

1) Vu les tentatives désespérées des empires centraux et surtout de l'Autriche-Hongrie, pour obtenir une paix qui sauverait et consoliderait l'hégémonie barbare de l'impérialisme prussien sur les peuples de l'Europe,

2) Vu d'autre part, la création de l'armée tchécoslovaque en France, composée des soldats tchécoslovaques sortis des rangs austro-hongrois ou des émigrés tchécoslovaques dans les pays de l'Entente, armée placée sous la direction du Conseil national des

pays tchèques qui représente la souveraineté nationale,

3) Vu enfin la résistance héroïque dans sa patrie du peuple tchécoslovaque qui, par la bouche de ses représentants élus, proclame à nouveau, de façon solennelle et unanime, en apprenant la création de notre armée nationale, qu'il ne cessera jamais de combattre pour son indépendance complète,

Les Tchèques et Slovaques de France, convoqués le 27 janvier 1918 dans la salle du Journal par le comité de leur organisation centrale, la « Colonie tchécoslovaque de France » déclarent solennellement :

1. Nous interprétons l'opinion et les sentiments du peuple tchécoslovaque tout entier en exprimant notre profonde reconnaissance à la noble nation française de ce qu'elle a reconnu par le décret de son gouvernement en date du 16 décembre 1917 la volonté souveraine du peuple tchécoslovaque de combattre comme une nation indépendante contre les empires centraux pour sa propre liberté, pour la liberté du monde et pour une paix durable de l'humanité tout entière, et de ce qu'elle lui a prêté, pour réalisation de cette volonté, son concours fraternel;

2. Nous isaluons avec une profonde émotion notre peuple martyrisé dans les pays tchèques et slovaques qui, par la bouche de ses députés au Reichsrat de Vienne, a récemment témoigné de nouveau au peuple français le même amour et la même admiration qu'il lui avait déjà une fois témoignés aux heures tragiques de 1871 en proclamant hautement par la mémorable déclaration de la Diète de Bohême son droit imprescriptible d'être unis avec les provinces arrachées, l'Alsace et la Lorraine, et qui aujourd'hui a une fois de plus confirmé l'alliance sacrée de la Bohême avec la France, alliance que notre armée nationale est prête à sceller de son sang ;

3. Nous envoyons enfin à notre peuple la promesse solennelle que les Tchèques et les Slovaques de France, dont beaucoup combattent depuis le début de la guerre dans l'armée française, offriront tous, sans exception, leurs services et leurs vies à l'armée nationale tchécoslovaque, conduite au combat pour la liberté par son chef aimé, M. Masaryk.

Nous supplions notre peuple dans les pays tchèques et slovaques de ne perdre ni sa force ni sa confiance dans son droit, dans la sainte résolution et les engagements de la France et des alliés et de croire qu'il ne peut pas ne pas recouvrer sa complète indépendance et son unification et que la paix qui doit garantir les droits des peuples et jeter les bases du monde nouveau, ne peut

être conclue que par les peuples eux-mêmes et par leur vraie et souveraine volonté.

Comme le député Stanek au congrès solennel de tous les députés tchèques réunis à Prague le 6 janvier 1918, nous nous souvenons, nous aussi, des belles paroles de notre grand Paul Safarik, prononcées en 1848 au premier congrès slave de Prague: (( Chers frères, nul ne peut passer sans lutte de la servitude à la liberté; ou la victoire et la patrie affranchie, ou la mort dans l'honneur et la gloire après la mort ».

La France devant les problèmes politiques européens. ^

Conférences faites au Collège Libre des Sciences Sociales.

M. Chervin, comprenant la nécessité d'informer le public français des problèmes politiques et économiques que la guerre actuelle a soulevés, a organisé une série de conférences, sous le titre de « La France devant les problèmes politiques européens «. Il est vraiment nécessaire que le public se rende compte des questions que cette guerre doit résoudre. Il ne peut le faire sans posséder des données précises sur les territoires, l'histoire et la vie des peuples dont le régime actuel doit être changé par la paix qui terminera cette longue et terrible lutte d'où sortira la liberté de tous les peuples grands et petits.

Parmi les premières conférences, une nous a surtout, nous autres Tchèques, intéressés. C'est celle de M. Rabany sur : La formation de V Autriche-Hongrie. M. Rabany, avec un art qu'il faut admirer, a su présenter ce sujet plutôt ingrat, de telle façon que, non seulement le public s'intéressait à ce qu'on lui disait mais qu'encore l'auditoire a pu se convaincre que ce qu'on lui présente si souvent comme un empire et comme une nation, n'est en réalité qu'une dynastie qui a toujours été un adversaire de la France, soit de la France royale, soit de l'Empire, soit enfin de la République.

Le conférencier n'a commis que deux erreurs, d'ailleurs très fréquentes chez les historiens français. D'abord il a soutenu que la Bohême fut réunie aux domaines des Habsbourgs par un contrat de mariage. Il est avéré néanmoins que c'est par libre élection que le premier Habsbourg est monté sur le trône de Bohême. C'est un fait d'importance capitale pour notre lutte actuelle. Ensuite M. Rabany n'a pas employé, dans sa conférence, le mot « Magyar ». Toutes les fois qu'il fut question des oppresseurs de la Hongrie, il disait « Hongrois ». M. Rabany sait sûrement bien pourquoi les Magyars veulent que, en parlant d'eux, on les nomme « Hongrois » ; il faut donc s'abstenir de faire cette concession à un peuple qui n'a qu'un seul idéal : opprimer tout ceux qui ne sont pas Magyars.

Parmi les autres conférences, mentionnons celles de M. Georges Blondel qui, avec sa notoire compétence, a étudié la mentalité germanique ; de MM. Georges Bienaimé et de Dampierre, qui ont exposé le problème polonais; de M. Chéradame, qui a dévoilé le plan de la Pangermanie économique; de MM. Djeritch, Haumant, Ibrovac, Stejanovitch, Radovitch, Kumanudi, Trumbitch, Jules Chopin, Zujovic et L. de Vojnovitch, qui ont présenté les différentes faces des questions serbes et yougoslaves.

Voici la liste des dernières conférences, qui auront lieu aux jours suivants:

Février: Samedi 2, M. Ivo de Giulli: La vie maritime des Yougoslaves et leur marine marchande. — Mercredi 6, M. Driault: Les Républicains de 1795 et le Rhin. — Samedi 9, M. Chr. Schefer: Le Rhin économique. — Mercredi 13, M. Babelon: La rive gauche du Rhin. — Samedi 16, M. Benes: La Bohême économique. — Mercredi 20, M. Léon Sychrava: Position internationale de la Bohême dans l'Europe future. — Samedi 23, M. René Pichon: La Bohême et la France.

Ces Conférences sont faites au point de vue ethnique, politique, social et économique sous la direction de M. Chervin, les mercredis et samedis, à 17 heures, 28, rue Serpente.

Matinée tchèque.

La Colonie tchèque de France a donné le dimanche 13 janvier, sa deuxième matinée sous la présidence de M. Louis Léger. Une très nombreuse assistance profitait de cette occasion pour témoigner ses chaleureuses sympathies au vénérable doyen des slavistes français qui collabore aujourd'hui avec la même ardeur et le même enthousiasme qu'il y a plus de cinquante ans, à la grande œuvre du rapprochement franco-slave. M. André Chéradame a fait une causerie sur la France, la Bohême et la Pangermanie. Au moment où quelques déclarations importantes ont pu faire naître en nous un sentiment de déception, personne ne sait mieux relever les énergies que M, Chéradame qui, avec une franche conviction et avec un courage inlassable, mène depuis de longues années une lutte impitoyable contre le grand péril du pangermanisme dont la France et la Bohême sont également menacées.

La partie artistique du programme réunissait des œuvres de cinq compositeurs qui sont toute la gloire de l'école tchèque mo-

derne. B. Smetana a sûrement été un réformateur du drame musical plus hardi et plus intéressant que Richard Wagner. Nous aurons toujours à regretter que, jusqu'ici, il ne soit connu en France par aucun de ses huit opéras. Les airs de la Fiancée vendue et de Dalibor inscrits au programme ne pouvaient donner qu'une idée incomplète de ses compositions dramatiques. A cpté de lui, il était tout à fait utile de rappeler, par l'air de l'opéra La Chute d'Arkone, Ed. Fibich qui fut le fidèle continuateur de Smetana. A. Dvorak est de nos compositeurs le plus connu à l'étranger. La fraîcheur méthodique et la joyeuse spontanéité assurent toujours à ses œuvres l'accueil le plus vif. C'est le cas surtout de son fameux quatuor en fa majeur qui a été interprété à la perfection par le quatuor Lejeune dont le chef. M, Nestor Lejeune, reste inébranlablement fidèle à ses amitiés tchèques.

Mais la grandeur de Dvorak se retrouve aussi dans ses mélodies. Mme Marguerite Villot en a choisi trois parmi les plus belles que Dvorak eût écrites, et comme dans les airs de Smetana et de Fibich, l'excellente cantatrice leur a assuré le plus grand succès. Un charmant trio pour piano, violon et violoncelle a présenté Joseph SuK dans sa première période, où l'auteur, élève de Dvorak s'annonce déjà comme un subtil impressionniste. Grâce à une admirable interprétation de l'éminente pianiste qu'est Mlle Geneviève Dehelly, le plus cher de nos jeunes compositeurs, Vitèzslaz Novak, était une véritable révélation pour le publ-'c français. Mlle Dehelly a choisi parmi ses œuvres pour piano trois pièces qui donnent une idée sûre et complète de Novak qui, intimement inspiré par le caractère national des mélodies populaires tchèques et slovaques, a créé des œuvres qui le classent parmi les plus intéressants compositeurs contemporains. Quelques poésies de Jean Neruda et de Jaroslav Vrchlicky, dites avec un charme infini par Mlle Ely Nizan de la Comédie Française, complétaient heureusement le programme artistique de cette matinée.

Musique tchèque. — La deuxième séance du cours de musique slave à l'Ecole des Hautes Etudes Sociales était consacrée à la musique tchèque. Quatre séances sur sept étant réservées à la musique russe, notre musique aurait sûrement mérité une place plus large. Et encore la seule séance du 23 janvier ne peut-elle donner au nombreux public d'élite qui y assistait, qu'une idée imparfaite et même fausse de notre musique. En effet, il n'y avait au programme que des mélodies populaires et des compositions (piano et chant) de Dvorak. Smetana et Novak figuraient à peine au programme chacun par une mélodie. Dans

sa causerie, dont chaque mot apparaissait imprégné d'une ardente sympathie et d'une très sincère admiration pour notre peuple, M. René Pichon a cherché à compléter le programme artistique par quelques indications générales sur notre développement musical. Commentant les mélodies exécutées, il a su parfaitement caractériser l'âme tchèque qui s'y reflète. Mlle Claire Hugon, organisatrice de cette séance, a poussé sa louable volonté de propager la musique slave en France jusqu'à chanter les mélodies tchèques dans leur langue originale. Elle a victorieusement défendu sa réputation d'artiste sûre et sympathique, même à côté de l'admirable interprète de nos mélodies populaires qu'est iVL Bogea OuMiROFF et de l'excellente cantatrice, si souvent applaudie dans nos réunions, Mlle Urbankova.

M. Louis Léger.

Le 13 janvier dernier M. Louis Léger fêtait le soixante-quinzième anniversaire de sa naissance. Aux nombreux témoignages de sympathie que le vaillant pionnier du slavisme a reçus à cette occasion, qu'il nous permette de joindre le nôtre. Les Tchèques ont une large part dans l'œuvre immense de M. Louis Léger. Depuis plus de cinquante ans, avec une inlassable activité, M. Louis Léger est sur la brèche, menant le bon combat en faveur de ses amis de Bohême, de Moravie, de Silésie, de Slovaquie. En 1867, en collaboration avec notre compatriote Fric, il donnait une première étude, La Bohême littéraire et pittoresque, sur notre nation alors trop ignorée. C'était, en quelque sorte, l'introduction à une série d'ouvrages qui font autorité sur l'histoire, la vie, les mœurs, la langue, la politique de notre nation. Cette série n'est pas close. Il y a quelques jours encore un livre nouveau s'y ajoutait: Le panslavisme et l'intérêt français où notre cause est toujours soutenue avec la même connaissance des êtres et des choses, avec la même verve alerte et franche.

M. Louis Léger se promettait, lorsqu'éclata la guerre, d'aller commémorer à Prague le cinquantenaire du premier séjour qu'il y fit. Les événements l'ont empêché de réaliser ce projet, mais la partie, pour être remise, n'en sera que plus brillante. Nous espérons, en effet, que bientôt il pourra être reçu comme il le mérite, dans la capitale des Pays tchécoslovaques indépendants, de cet État à la libération duquel il aura tant contribué.

Protestations des peuples martyrs.

. Le 17 janvier eut lieu dans le grand Amphithéâtre de la Sorbonne une réunion solennelle, organisée par le Comité de conférences: « L'effort de la France et de ses alliés », sous la

présidence de M. Gaston Doumergue, sénateur, ancien président du Conseil.

Devant les tribunes combles, les orateurs ont prononcé un violent réquisitoire et ont élevé des protestations véhémentes contre les oppresseurs de leurs pays respectifs.

M. Tchobanian, dans son émouvant discours, montre la désolation de la nation arménienne, livrée aux monstrueux massacres commis par les Turcs, cette sanglante catastrophe d'un peuple inoffensif et doux.

M. Dumont-Wilden lui succéda et parla de la Belgique en termes très éloquents. M. A. Potocki fît ensuite un exposé clair de la question polonaise. Il y accentua notamment les liens étroits qui rattachent le problème polonais et le problème tchèque.

Les paroles ailées de Mlle Hélène Vacaresco allèrent droit au cœur de tous les assistants, et la cause de la Roumanie fut longuement applaudie.

La Serbie était brillamment représentée par M. Cvijic, de l'Académie serbe, dont le discours fit une grande impression, ainsi que celui de M. Chekri Ganem, qui, sous une forme littéraire impeccable, a dressé un acte d'accusation accablant contre les oppresseurs de la Syrie.

Le dernier des orateurs fut M. Edouard Benes, secrétaire général du Conseil National des Pays Tchèques et Slovaques, qui parla de la façon brutale dont les Habsbourgs oppriment les 'Tchécoslovaques, fit ressortir la souffrance morale des milliers et milliers de soldats tchèques qui s'étaient rendus aux Russes et aux Serbes, mais dont l'enthousiasme resta si longtemps incompris et inemployé. Ce n'est que tout récemment que la France leur a offert une généreuse hospitalité et a permis à ces braves soldats de combattre dans une Armée tchécoslovaque autonome à côté des vaillantes troupes françaises.

Pour clore, M. Gaston Doumergue a pris la parole au nom de la France, martyre, elle aussi, mais toute vibrante de force et sûre de la victoire, qui seule peut apporter une paix juste et durable.

Le Gértnt : l. Mathieu.

Imprimerie Slave, 182, me dv Ftnbourg St.-Martia, Parla.

La NationTchèque

R&vue bi-mensuelle

3* ANNÉE. r'-l5 MARS I918. N*" 18-I9.

La déclaration de la Constituante de Prague.

Le 6 janvier 191 8, les représentants de la nation tchécoslovaque se sont réunis au Palais municipal de Prague. C'étaient les députés de la nation tchèque au Parlement de Vienne, les députés de la Diète de Bohême, de la Diète de Moravie et de celle de Silésie. Les représentants des Slovaques ne furent pas autorisés à participer au Congrès. Tous les représentants ont voté à l'unanimité la déclaration suivante:

(( Dans la quatrième année de la terrible guerre mondiale, qui a coûté aux nations d'immenses sacrifices en vies et en biens, des pourparlers de paix viennent d'être entamés. Nous, députés tchécoslovaques au Parlement de Vienne, auxquels les sentences de tribunaux militaires incompétents ont enlevé un grand nombre de collègues slaves; nous, d'autre part, députés tchèques à la Diète dissoute et non encore reconstituée du royaume de Bohême, de même que nous, députés à la Diète du margraviat de Moravie qui n'a pas été convoquée au cours de la guerre, et nous, députés à la Diète du duché de Silésie, qui n'a pas été reconstituée, approuvons les déclarations des députés tchécoslovaques au Parlement de Vienne, et nous considérons comme un devoir de proclamer énergiquement, au nom

de la nation tchèque et aussi au nom de notre branche slovaque de Hongrie opprimée et politiquement asservie, notre opinion au sujet de la nouvelle organisation des relations internationales.

Lorsque, à l'époque de la guerre franco-allemande, les représentants de la nation tchèque ressuscitée discutèrent les questions internationales de l'Europe, ils déclarèrent solennellement dans leur mémorandum du 8 décembre 1870, ce qui suit :

« Toutes les nations, petites ou grandes, ont le « même droit à disposer d'elles-mêmes, et leur indivise dualité doit être également protégée. Ce n'est que (( par la reconnaissance de l'égalité et par le respect (( mutuel du droit de toutes les nations à disposer (( d'elles-mêmes que peuvent se développer leur vérin table fraternité, ainsi que la paix générale et les « droits de l'humanité. »

Fidèles aujourd'hui encore à ces principes de nos aïeux, nous, députés de la nation tchécoslovaque, avons salué avec joie le fait que tous les États, établis sur les principes de la démocratie, qu'ils soient belligérants ou neutres,, considèrent tout comme nous le droit des nations à disposer d'elles-mêmes comme la garantie d'une paix générale durable.

Dans ses tentatives de paix générale, la nouvelle Russie a également adopté, comme une des conditions essentielles de la paix, le principe des nations à disposer d'elles-mêmes, afin que les nations puissent librement déterminer leur existence et décider si elles veulent s'ériger en un État indépendant ou constituer un État commun avec d'autres nations.

Contrairement à ce principe, le représentant de

V Autriche-Hongrie a déclaré, au nom de la Quadruplice, que la question de l'indépendance des nations qui ne jouissent pas d'un État autonome, devait être résolu dans chaque État par la voie constitutionnelle. En conséquence nous croyons devoir déclarer, au nom de la nation tchécoslovaque, que ce point de vue du représentant de V Autriche-Hongrie n'est pas le nôtre. Au contraire, nous nous sommes toujours, dans toutes nos relations, opposés à cette solution, car elle ne signifie rien d'autre — et nous en avons fait de nombreuses et amères expériences — que le reniement absolu du principe du droit des nations à disposer d'elles-mêmes. Nous soutenons énergiquement que notre nation a été privée de son indépendance d'État et du droit à disposer d'elle-même et, que, par des lois électorales artificielles, elle a été livrée à la domination allemande et au gouvernement d'une bureaucratie allemande centralisatrice. Notre branche slovaque est la proie de la brutalité magyare et du despotisme inouï de l'État hongrois, qui, malgré son apparence de constitution, reste le coin le plus obscur de l'Europe. Là les nations nonmagyares, qui forment la majorité, sont écrasées et exterminées par la minorité régnante, dénationalisées dès leur berceau, privées de toute représentation au Parlement et dans les administrations, de toute école publique et de toute liberté d'enseignement dans les écoles libres.

La constitution, à laquelle se réfère le représentant de l'Autriche-Hongrie, a été jusqu'à dénaturer la justice du suffrage universel en augmentant par des moyens artificieux, le nombre des mandats de la minorité allemande au Parlement autrichien. Son peu de valeur pour la liberté des nations est apparu clairement

et de la façon la plus crue pendant l'atroce absolutisme militaire qui sévit au cours de la guerre. Tout appel à une telle constitution ne signifie donc rien d'autre que la négation du droit à disposer d' die s -même s pour toutes les nations non-allemandes de V Autriche, livrées au gré des Allemands. Un tel appel constitue également un affront et un outrage pour les nations non-magyares de la Hongrie, o\x la constitution n'est rien d'autre que l'instrument de l'hégémonie impudente d'une oligarchie comprenant quelques familles de l'aristocratie magyare, ainsi que le démontre à nouveau le récent ])rojet de réforme électorale.

Notre nation, comme toutes les démocraties du monde, aspire à une paix générale et durable. Néanmoins, elle est persuadée que seule une paix qui réparera les anciennes injustices, qui écartera la violence brutale et la prépondérance des armes, de même que la domination d'un État ou d'une nation sur d'autres nations, peut être une paix durable; c'est la seule paix qui puisse assurer le développement individuel des grandes et des petites nations et surtout qui puissent délivrer celles des nations qui, jusqu'à présent, ont gémi sous la domination étrangère. Il est donc nécessaire que le droit à une libre vie nationale, le droit des petites et des grandes nations, à quelque État qu'elles appartiennent , à disposer d'elles-mêmes, forme la hase du droit international futur, la garantie de la paix et du voisinage amical des nations, en même temps que le grand idéal qui délivrera l'humanité des tourments de la guerre mondiale.

Nous, députés de la nation tchécoslovaque, nous déclarons qu'une paix qui ne nous apporterait pas la justice et la liberté, ne serait nullement une paix pour

notre peuple, mais le commencement d'une lutte nouvelle, puissante et conséquente, pour llndépendance, lutte dans laquelle notre peuple déploierait jusqu'à l'extrême toutes ses forces matérielles et morales. Il n'abandonnerait pas ce combat, mené sans aucun égard, avant d'avoir obtenu un résultat favorable. Se basant sur son droit historique, notre nation réclame son indépendance et elle est pénétrée de l'ardent désir de contribuer au nouveau développement de l'humanité sur les bases de la liberté et de la fraternité, libre parmi les nations libres dans son propre État souverain, garantissant l'égalité et la démocratie, la justice sociale, et reconstitué sur le principe de l'égalité de tous ses citoyens dans les frontières de ses pays historiques et de ses sièges nationaux avec la branche nationale slovaque. État qui reconnaîtrait les pleins droits égaux aux minorités nationales.

Nous basant sur ces principes, nous protestons solennellement contre le fait qu'il n'a été tenu aucun compte du droit des natiçns à disposer d'elles-mêmes dans les pourparlers de paix à Brest-Litovsk et nous demandons, qu'en vertu de ce droit, la participation et la pleine liberté de défendre leurs droits devant le congrès de la paix, soient accordés à toutes les nations et, par conséquent, à la nôtre. »

Telle est la déclaration de la représentation légale de toute la nation tchécoslovaque.

C'est une nette revendication de l'indépendance tchécoslovaque.

C'est la déclaration d'une lutte sans merci contre l'Autriche-Hongrie et contre la maison régnante.

C'est un appel inoubliable, d'une portée historique, à la conscience de l'Europe et de tous les Alliés.

Unissons-nous pour l'action commune !

Cher Monsieur Benes,

A peine rentré à Rome, je m'empresse de vous communiquer les impressions que je rapporte des délibérations de la conférence socialiste et ouvrière de Londres à propos de la question des nationalités soumises à Tempire austro-hongrois.

Je vous dirai tout de suite que ces impressions sont excellentes.

Jusqu'ici l'intangibilité de cet empire (sauf des concessions territoriales à l'Italie et de soi-disant autonomies aux autres nationalités) était soutenue par certains milieux cléricaux et capitalistes et trouvait également un vague appui dans certains éléments libéraux et démocratiques.

Ces derniers étaient évidemment préoccupés du désir de mettre fin à la guerre en tentant de détacher par leurs avances T Autriche-Hongrie de son alliance avec l'empire allemand, en éliminant un but de guerre qui semblait nécessiter un effort long et tenace.

On aurait pu craindre, raisonnablement, que les classes laborieuses des nations de l'Entente, naturellement désireuses de paix, eussent adhéré à ce même X)oint de vue.

Il n'en a été heureusement pas ainsi.

La tentative de détacher les Habsbourgs des Hohenzollern a, dès à présent, échoué, et personne n'y croit plus.

D'autre part, il résulte que, contrairement à l'idée que le programme d'indépendance des nationalités soumises à l'empire austro-hongrois contribue à prolonger la guerre, c'est justement l'opposé qui est vrai.

En réalité, aucun Italien n'est disposé à cesser la guerre avant que l'unité italienne n'ait atteint les limites que lui ont assignées la géographie et l'histoire, que

Dante a consacrées par des paroles immortelles.

Pour atteindre ce but — qui n'a rien d'impérialiste, mais est purement national, basé sur les raisons du droit et de la nécessité d'extirper toute cause de guerre future —, les Italiens sont prêts à se battre jusqu'au dernier homme et jusqu'au dernier sou.

Aujourd'hui, la situation militaire indique clairement que ce but ne peut être atteint avec une facilité relative que grâce à la coopération des autres nations opprimées. Celles-ci, à leur tour, ne peuvent lutter avec l'énergie nécessaire si elles ne sont pas assurées d'obtenir leur pleine indépendance et la conquête intégrale de leurs droits.

Il résulte de là qu'un effort concordant de toutes ces nationalités, porté à sa plus haute expression, est la voie la plus rapide pour gagner le port de la paix si désirée.

Tout cela a été parfaitement compris de la Conférence, qui a proclamé comme un des buts de guerre l'indépendance des nationalités soumises à l'empire austro-hongrois.

Il importe peu que le démembrement de l'Autriche- Hongrie n'ait pas été énoncé dans l'exposé des buts de guerre; il faut se rendre compte que cette expression est subordonnée à l'autre, celle de l'indépendance des

nationalités, et n'a, par conséquent, qu'une signification relative.

T.a proclamation de la Conférence et les tractations qui, en même temps, sont menées et qui sont de plus en plus serrées, en vue d'un accord entre Italiens et Yougoslaves, sont des faits d'une singulière importance qui marquent que nous marchons rapidement vers le triomphe de la grande cause à laquelle vous et vos amis tchécoslovaques vous êtes dévoués avec une si noble activité et pour laquelle, mes amis italiens et moi, nourrissons la plus vive sympathie.

Je vous prie de me croire votre affectueux ami,

Giuseppe Canepa^ député au Parlement italien.

L'Italie et les Yougoslaves.

Monsieur le Directeur du Secolo,

J'accepte très volontiers votre invitation (i) d'exprimer la pensée qui nous anime, moi et mes amis, quant aux rapports mutuels entre Italiens et Yougoslaves (Serbes, Croates et Slovènes). Qu'il me soit cependant permis de le faire sans prétention et aussi avec une grande franchise, sûr que je suis d'interpréter les sentiments de tout notre peuple.

Nous, Yougoslaves, avons jusqu'à présent été opprimés et divisés; notre territoire national, qui forme un tout complet, est artificiellement fractionné et divisé en plusieurs États et en très nombreuses provinces. Sur les douze millions d'hommes qui forment notre population sept au moins gémissent sous le joug de l'Autri-

(1) Lettre publiée par le Secolo de Milan le 5 février 191fe.

che-Hongrie, et nos souffrances ne peuvent être bien comprises que par les peuples qui subissent la même oppression que nous. Personne d'autre ne peut s'en rendre compte exactement, parce qu'on ne trouve dans aucun autre pays de ce monde, un raffinement semblable à cette géniale intrigue qui s'appelle la constitution austro-hongroise. L'existence même de nos deux petits États, la Serbie et le Monténégro, tournait souvent à notre préjudice, parce qu'elle servait de prétexte aux vexations et était une cause de convulsions continues.

Si l'Autriche-Hongrie est une menace perpétuelle pour la sécurité de l'Italie, cela ne vient pas du seul fait qu'elle est supérieure à notre nation quant au nombre de ses habitants. La cause principale est que l'Autriche-Hongrie tient trente millions de ses propres sujets dans un état d'esclavage moderne. L'Autriche-Hongrie n'est pas une nation, mais une autorité despotique. Un peuple peut vivre en paix et en harmonie auprès d'un voisin plus puissant, parce que chaque peuple a des instincts de bonté et un sentiment inné de la paix ; le despotisme n'a que l'instinct de la violence, de l'oppression. Telle est sa vie, mais» elle peut être aussi la cause de sa perdition.

Quel devrait être pour les Italiens et les Yougoslaves, l'enseignement à tirer de cet état de choses? Se rapprocher, s'entendre, s'unir, corps et âme, contre l'ennemi commun. C'est une nécessité pour l'existence commune, parce que tant qu'il y aura une Autriche- Hongrie, elle tournera toujours sa politique contre nous tous.

On parle beaucoup contre les annexions par la violence. Très bien. Il en était temps. Mais celui qui est contre une telle violence doit être pour la liberté, pour l'amour, pour la paix entre les peuples; il doit être contre la violence personnifiée par la monarchie dualiste. Le peuple yougoslave tout entier en est convaincu. A la suite d'une lente et amère expérience, il a

atteint la conscience de lui-même et ne peut plus être l'instrument d'autrui; il répugne à tout expédient tel que ceux qu'on vient de lui offrir, qu'il s'appelle autonomie ou qu'il porte un autre nom. Notre peuple aspire à sa propre liberté; il veut s'unir sous un gouvernement commun avec ses propres frères de la Serbie et du Monténégro ; il veut se constituer en nation libre et indépendante.

Qui lutte pour ce même idéal est notre ami et notre allié naturel. Le peuple yougoslave a trouvé sa voie dans la déclaration de Corfou, signée par tous les facteurs compétents du royaume de Serbie, notre Piémont indompté, et par nous, membres du Comité yougoslave, représentants modestes, mais sincères d'un peuple opprimé sous le joug austro-magyar. La valeur de cette déclaration vient de ce qu'elle se base sur le principe des nationalités, qui est encore aujourd'hui la base la plus solide de toutes, parce qu'elle est soutenue par des millions d'hommes, par l'armée serbe et les fières divisions de volontaires yougoslaves qui ont lutté dans la Dobroudja et sur le front roumain et luttent à présent sur le front de Salonique, sons le glorieux commandement des Karageorgevic. Ceux-ci sont les gages de notre ferme volonté d'obtenir de la paix générale notre complète unité et notre indépendance.

Pourtant tous ne comprennent pas encore ce qu'est l'Autriche-Hongrie, tous ne voient pas qu'en Autriche- Hongrie nous, tout comme des millions et des millions de Tchécoslovaques, de Polonais, d'Ukraniens, de Roumains, d'Italiens, sommes condamnés à mener une vie de douleur. Mais mieux que tout autre, l'Italie le voit et doit le voir, elle qui entend le gémissement de ses frères d'outre-frontière, qui sait qu'elle ne peut avoir aucune sécurité dans ses frontières tant qu'elle aura sur son dos l'Autriche-Hongrie telle qu'elle est constituée actuellement.

L'Italie est entrée dans la guerre, dans cette terri-

ble guerre, pour sa propre sécurité compromise par une voisine insidieuse, trop puissante alors qu'elle était encore son allié. Eh bien, il faut montrer que l'Italie ne pourra atteindre son propre objectif, c'est-à-dire la sécurité de sa frontière que par la libération des peuples aujourd'hui opprimés par le joug austro-hongrois. Celui qui conseille, au contraire, à l'Italie de chercher des mesures de sécurité stratégiques à notre détriment, c'est-à-dire celui des Yougoslaves, petit peuple qui n'est pas encore constitué, sert les intérêts non de l'Italie, mais de sa grande ennemie, qui, en même temps est aussi notre ennemie. C'est là qu'apparaît l'intérêt le plus grand que nous avons d'arriver à une entente juste, sincère, entre les Yougoslaves et les Italiens.

L'Autriche-Hongrie est un organisme anormal, une machine usée non seulement par la guerre, mais plus encore par le sentiment hostile que nourrissent trente millions de sujets non-allemands ou non-magyars, et par l'épuisement moral de toutes ses masses fatiguées d'être saignées à blanc pour le profit d'une dynastie et d'une caste dominante. Ce facteur précieux de la scission morale de si grandes masses de la population n'a pas non plus été observé par nos alliés; c'est une valeur complètement laissée à l'écart. Or, je ne crois pas qu'il soit exagéré d'affirmer qu'un accord complet entre Italiens et Yougoslaves est une des conditions essentielles et vitales de la réalisation de notre idéal commun.

Que l'Italie fasse ce qui, dans le cas présent, est son vrai devoir, et elle ne manquera pas d'en apprécier rapidement les conséquences. Entre nous et l'Italie, il n'y a pas de divergences réelles, mais des malentendus. Ce sont les seuls obstacles à un accord complet et il ne devrait pas être difficile de les écarter.

Il est vraiment douloureux qu'on puisse parler de l'Adriatique comme d'un obstacle à une entente commune entre les Italiens et les Yougoslaves. C'est un fait

que nos deux peuples vivent sur les côtes de cette mer et qu'ils continueront à y vivre. Le péril qui menace leur existence vient de l'Autriche et indirectement de l'Allemagne; cette dernière tend aujourd'hui à porter ses prétentions jusque-là. Eloigner l'Autriche-Hongrie de l'Adriatique, où elle n'a aucun droit, si ce n'est celui de la force, est le seul moyen d'éliminer le danger allemand. On devra alors pourvoir à la sécurité de cette mer grâce aux efforts communs de nos peuples et de ceux qui seront libérés par la guerre, dans le but de faire face à la menace qui pourra toujours venir des pays allemands et magyars. La bonne volonté de notre part ne fait pas défaut. Notre peuple n'aspire à rien d'autre qu'à sa propre indépendance. Cet idéal atteint, il saura évaluer l'intérêt qu'il a à maintenir de cordiales relations morales et matérielles avec l'autre rive. C'est évident, et l'utilité est réciproque.

Par ces quelques mots. Monsieur le Directeur, j'ai cherché à dire des choses qui, si elles ne sont pas neuves, sont toujours bonnes à répéter. Outre mes remerciements pour l'occasion qui m'est offerte de m'adresser directement par l'intermédiaire du Secoio au public italien, j'ai l'honneur de vous exprimer mes sentiments les plus dévoués.

D"^ Ante Trumbiô, Président du Comité Yougoslave.

L'Union des nations opprimées.

Pendant que des esprits amoureux du paradoxe, ou des patriotes impatients de voir plutôt la fin d'une guerre catastrophale, rêvent d'une dissociation du bloc austro-allemand, faisant de véritables plaidoyers en faveur de l'Autriche-Hongrie, les repré-îentants des

nationalités opprimées, réunis à Paris en comités nationaux, expliquent au monde civilisé, l'inanité et le grave danger d'une pareille propagande. Toutes les cinq nationalités qui représentent la grande majorité de la population de l' Autriche-Hongrie, les Polonais, les Tchécoslovaques, les Yougoslaves, les Roumains et les Italiens, ont des représentants qui luttent aujourd'hui à côté des peuples de l'Entente avec un programme commun, réunis autour du drapeau de justice et de liberté, sur lequel ils ont écrit leur devise et leur aspiration: Auiriche-Hongrie delenda est — l'Autriche-Hongrie doit périr !

Ce fut un jour inoubliable — je pourrais dire historique, — le jour où les quelques parlementaires roumains de Paris, dont mon ami le sénateur Draghicesco et moi eurent le bonheur d'être parmi les premiers, se réunirent pour la première fois, avec les éminents professeurs et parlementaires qui représentent si dignement ici, à Paris, les peuples Polonais, Tchécoslovaques et Yougoslaves. L'ami illustre qui nous présida, fut un représentant de la France: l'éminent homme d'État, M. Franklin-Bouillon. On se regarda et on se comprit. Les mains des patriotes se serrèrent, chaleureusement, longuement, comme pour un serment. Nos cœurs battirent comme devant un grand espoir et quoique nous ne nous connaissions que depuis quelques minutes à peine, il nous semblait que les souffrances et les aspirations communes de nos connationaux, nous donnaient le droit de nous aimer et nous considérer comme des anciens amis, comme des frères longtemps attendus et ardemment souhaités.

Ce fut alors un court échange de vues, une communion d'âmes dans le souvenir de la douleur commune. Mais chacun sentit que cette date et les engagements solennels qui furent pris, seront un jour comptés comme des grands actes dans l'histoire de la libération des peuples opprimés.

Depuis lors, d'autres séances eurent lieu et chaque représentant, la charte en mains, exposa à tour de rôle, les droits, les persécutions, les réactions et les revendications de sa nation. Nous avons constaté alors, une fois de plus, non seulement l'identité d'intérêts, par la haine de l'oppresseur austro-magyar et le grand danger de cette Mitteleuropa, par laquelle l'Allemagne rêvait de rendre éternel notre esclavage économique, mais qu'aucun conflit, d'aucune sorte, ne pouvait surgir dans l'avenir, entre nos connationaux.

Un jour, quelques mois plus tard, un noble messager du Parlement italien, un enthousiaste de cette belle phalange des jeunes députés nationalistes de notre sœur latine, fit son apparition au milieu de nous et ce fut une nouvelle et profonde émotion, car désormais un pas en avant était fait: les nationalités opprimées étaient au complet et pouvaient travailler à une entente pleine de promesses.

Cette assemblée, d'apparence modeste, créée au nom du grand principe des nationalités et du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, pourra avoir un grand avenir. Elle se transformera un jour, qui est de plus en plus proche, dans une large et puissante union des peuples opprimés de l' Autriche-Hongrie. Si, par impossible ce perfide empire, vassal de l'Allemagne, échappe à cette guerre qui doit lui être fatale, il ne nous échappera plus à nous, ses victimes, dorénavant. Les peuples martyrs, pour lesquels nous combattons, réunissent ensemble un nombre de 40 millions d'habitants contre 20 millions d' Austro-Hongrois. C'est le manque d'organisation qui a prolongé leur calvaire. Les peuples asservis n'ont qu'à vouloir et tou^f la vieille prison des Habsbourgs s'écroulera comme une nouvelle Sodome punie par la Divinité.

Nous nous proposons donc de développer la plus grande activité aujourd'hui et surtout demain quand la guerre aura cessé, pour établir entre les Roumains et

les autres nationalités opprimées, des liens d'amitié et des projets communs indestructibles. Nous avons travaillé, jusqu'à présent, là-bas, seulement en faveur de nos pauvres frères de Transylvanie et cela a été une faute. Nous avons tous compris maintenant que le jour oià tous les frères en souffrance seront unis et voudront puissamment la fin de la despotique Autriche-Hongrie, toute aussi malade et sauvage que la Turquie, elle sera balayée et aucune alliance ne pourra la sauver.

Nous travaillerons donc désormais sans relâche pour un but et un idéal commun de justice et d'humanité. Une propagande vive et incessante sera faite dans toutes les classes sociales. Dorénavant il n'y aura plus d'action séparée. Nous établirons toutes sortes de relations économiques et visites d'amitié avec les Tchécoslovaques, les Polonais, les Italiens et les Yougo- Slaves. La lutte infatigable des nationalités opprimées continuera la guerre et donnera au monde le plus beau spectacle de solidarité humaine.

La confédération des victimes, soyez-en sûrs, fera trembler un jour l'association des bourreaux.

Jean-Th. Floresco,

Vice-Président de la Chambre

de Roumanie.

Un divorce nécessaire*

Je ne prêche pas le « démembrement » de 1' « Autriche-Hongrie » — expression politique qui depuis 1867 seulement a remplacé l'ancien terme d'Empire d'Autriche. Et je ne saurais le prêcher, car je devrais admettre dans la monarchie des Habsbourgs la présence des attributs qui forment les Etats-Nations, les Etats issus du libre consentement des nations et sou-

tenus par la convergence des intérêts de ces nations.

Pour qu'il y ait démembrement d'un Etat, il doit y avoir un corps compacte composé de membres reliés entre eux par un lien organique. Or, en Autriche-Hongrie, ce corps n'existe point. Le démembrement de la Pologne, cela se comprend. Le dépècement brutal et sanguinaire, violent et sournois des parties vivantes de la grande Pologne, voilà ce que j'appelle un démembrement in formis. On peut démembrer la France et l'Italie, on ne saurait démembrer l'Autriche.

La question austro-hongroise se pose autrement.

Ses analogies avec le sort de la Turquie (dont le rétrécissement progressif dû au libre jeu des nationalités d'abord conquises et ensuite délivrées n'a cependant jamais été appelé démembrement), ses analogies, disje, avec le cas de la Turquie, sont évidentes.

De grands historiens, comme Albert Sorel, l'ont clairement exprimé, des voyants comme Giuseppe Mazzini l'ont préconisé avec une étonnante précision de détails.

La chute de la Turquie sera suivie de près de la chute de l'Autriche, ont-ils dit, le Français (point du tout rêveur) et l'Italien (le plus prodigieux des rêveurs réalistes que le monde ait vu depuis Saint-François d'Assise !).

Pourquoi? Parce que, toute proportion gardée et la part faite à la civilisation et à la barbarie, le même principe a présidé à la formation des deux Etats, les mêmes fonctions négatives sont échues aux deux dynasties.

En effet, il n'est point dit que le régime ottoman au temps de sa splendeur n'ait favorisé chez les Slaves î'éclosion d'une forte démocratie égalitaire, impétueuse, courageuse, casse-cou, fière et audacieuse dont nous avons vu les miraculeux exploits à Koumanovo et pendant la légendaire retraite du monde serbe vers la mer!

Et, pour conlinuer le parallèle turco-autrichien, il est absolument faux que la volonté des peuples — qui au moyen-âge s'exprimait par les mariages de leurs princes — ait pré:^idé à la formation de l'Autriche. Le (( Bella gérant alii, Tu, felix, Austria, nube » n'est qu'une flagornerie d'un courtisan soudoyé. La vérité est tout autre.

C'est par les armes et par de sanglants massacres que le glorieux royaume de Bohême fut annexé à l'Autriche.

Une première fois sous cet affreux Rodolphe de Habsbourg — le prototype de tous les François-Joseph de l'avenir — dont on nous faisait apprendre à l'école l'agenouillement devant le Viatique porté par un prêtre (voir le Congrès Eucharistique de Vienne de 1908), ce qui ne l'empêcha point d'être cruel et sanguinaire et de détruire l'indépendance d'une grande nation slave !

Le pillage de la Bohême après la malheureuse défaite des patriotes tchèques à la Montagne Blanche près de Prague (1620) rivalise en horreur avec les ravages diaboliques des gardes rouges bolcheviks.

La Pologne fut dépecée et annexée par la force, au service de la tartuferie. La Hongrie elle-même fut ravagée par les généraux autrichiens, aussi pillards et féroces que le furent les Pachas turcs.

La Transylvanie et la Croatie furent à leur tour livrées par l'Autriche au bon plaisir des Magyars, qui, de victimes des impériaux qu'ils étaient, s'improvisèrent les exécuteurs des hautes œuvres des Habsbourgs et de leurs propres ancêtres touraniens dans la partie orientale de la monarchie. Finalement, la Bosnie fut escamotée à la Serbie, en tant qu'exposant du programme de liberté yougoslave, annexée par la violence, exploitée par la plus dévergondée des administrations.

Voilà les faits. Après cela, que nous vient-on parler d'idylle nationale autrichienne que de méchants propa-

gandistes voudraient convertir en guerre permanente des nationalités?

La vérité, c'est que les pays trompés et annexés par la ruse ou par la violence ont souffert autant sous l'Autriche que les Chrétiens d'Orient sous la Turquie, spirituellement davantage. Toutes les fois qu'on a laissé les Habsbourgs en pleine -liberté (qu'on songe donc à la Contre-Réformation de Ferdinand Y' et de Ferdinand II) déclencher leurs mauvaises passions de hobereaux féodaux allemands, ils ont créé le désert et as- . servi les esprits (comme à la Diète de Croatie de 1861 l'a déclaré le comte Georges Jellatchitch, le frère du célèbre Ban). Ce n'est qu'insconsciemment (tout comme les Osmanlis) que le pouvoir anational des empereurs ■du Saint- Empire reparaissait par moments et c'est pendant ces lucides intervalles que nous avons vu éclore la floraison démocratique et productive du monde slavolatin sujet des Habsbourgs.

Les nationalités (non point des poussières nationales, mais de vraies Nations-Etats qui sous des formules fédérales avaient été incorporées à la pourpre impériale) vécurent des siècles sur le lit de Procuste, dans la sourde attente de la délivrance. Le rêve fédéraliste n'a été que ça: la délivrance. On y ajoutait: transformation. L'Empire se transformerait en fédération. Mais le concept d'Empire et celui de la Liberté fédérale s'excluent mutuellement. La Fédération présuppose une parité absolue de droits et de la part du chef de la Fédération une entière subordination à la volonté nationale, un altruisme plurinational.

La race germanique, fondue dans le moule puissant de l'Empire, se chargea d'infliger un démenti solennel aux rêves de nos pères. Les Habsbourgs, après une courte lutte pour l'hégémonie en Allemagne, descendirent définitivement du piédestal impérial et se parant du titre impérial d'une simple province, acceptèrent la mission à laquelle les conviait l'impérieux génie

allemand., de pionniers de la pensée allemande en Orient, de couloir de pénétration de la pensée allemande dans tous les domaines de l'industrie et du commerce.

Si nous avons rencontré l'Autriche de temps à autre en opposition apparente avec l'Allemagne, ces phénomènes de résistance intermittente ne sont pas dûs à une tendance fédéraliste ou à une velléité d'indépendance de cette maison allemande. C'est plutôt parce que les nations subjuguées par la Maison d'Autriche, avec les forces organisées d'une partie de la Germanie, poussent de toutes leurs forces la pierre de Vin Pace où les Habsbourgs et les Hohenzollern les avaient contraintes à descendre.

Ces soubresauts ne sont que les indices mal étouffés d'une évolution arrivée à son terme, d'une substitution aussi impérieusement nécessaire que l'est dans la création l'apparition d'un vertébré en remplaçant d'une forme inférieure dans l'échelle des êtres.

L'Autriche ne vit point d'une vie organique indépendante. Elle se soutient négativement comme la Turquie. Pour exister, elle a dû faire appel à une race conquérante et s'allier à l'ennemi séculaire de la chrétienté et de l'empire, forcé lui aussi dans ses derniers retranchements.

Il s'agit donc tout simplement de remplacer les fonctions souveraines d'une dynastie qui a fait son temps par le libre jeu de démocraties constituées en Etats et dont les appareils fonctionnels existent dans toute leur richesse et dans toute leur force.

Il ne reste qu'à leur créer une ambiance favorable — la Victoire ! — pour les laisser ensuite s'épanouir toutes seules!

Refouler ces nations (et avant tout les trois groupes constitutifs: le Polonais, le Tchécoslovaque et le Yougoslave), les refouler dans l'ancien cadre qu'elles répudient de toutes leurs jeunes forces, cela équivaudrait à

installer au cœur même de l'Europe la lutte de classes à laquelle bien vite s'ensuivrait, comme en Russie, l'hideuse revanche du germanisme policier et conquérant.

Les peuples acculés à la défaite de leurs idéaux — par suite de l'intervention arbitraire des grandes Démocraties de l'Occident — ne seront que tTop enclins à embrasser la cause de ceux qui par-dessus les luttes nationales visent à la formation d'un Etat anarchiste permanent. Et la responsabilité d'avoir poussé les nations slaves traditionnalistes et conservatrices par tempérament et de par la conscience de leur mission historique, de les avoir poussées, dis-je, dans le camp de l'anarchie et de la démoralisation retombera sur les hommes d'Etat qui par légèreté n'ont su réaliser le terrible enjeu de cette guerre, ni en déduire courageusement les conséquences inéluctables.

Je viens de dire qu'un nouveau statut politique à l'Est de la ligne Varsovie-Prague-Vienne-Adriatique s'impose si on veut éviter de sanglantes révolutions, ou, ce qui revient au même, la rnainmise définitive de l'Allemagne sur la moitié de l'Europe.

Aucune considération d'ordre diplomatico-sentimental ne saurait prévaloir contre l'inébranlable nécessité de remplacer la Monarchie actuelle par des monarchies ou républiques qui forcément s'allieront contre les Germains et rétabliront un ordre rythmique et national dans la chaotique et grande Russie.

Pratiquement, un des éléments essentiels pour la réalisation de cette grande révision des valeurs politiques, c'est une intime collaboration entre Italiens et Yougoslaves.

L'Italie peut beaucoup dans un sens et dans l'autre.

Elle peut contribuer au succès de la politique du sauvetage de l'Autriche, politique dont le fameux traité de Londres, du 26 avril 191 5, est en quelque sorte le manifeste. Elle peut précipiter la solution dans le sens des

temps nouveaux, par l'adhésion pure et simple au programme Mazzinien, monument impérissable de cette Primauté (Primato) de la nation italienne, qu'un grand Piémontais, Vincenzo Gioberti, a préconisé et scientifiquement démontré. Cette fonction immanente de l'Italie ne saurait être méconnue de ceux qui portent en leur cerveau, en leur sang, en leurs cœurs la flamme des traditions* italiennes. Autrement ils emboîteraient simplement le pas derrière les chanceliers de tous les temps, soucieux de ne point désavouer l'œuvre d'arrangement formel et tout d'épi'derme de la vieille Europe, — avec de jolis casus helli et des interventions à perte de vue — œuvre léguée aux diplomates par les Metternich, les Hardenberg et les Talleyrand.

La pierre de touche des temps nouveaux, ce sont les rapports entre Italiens et Slaves. Il faut se mettre à l'œuvre. L'esprit qui nous anime ne peut laisser aucun doute dans les âmes.

La menace qui, depuis Caporetto, se dessine contre l'Italie, ne nous a point laissés insensibles. Bien au contraire, elle a remué dans nos cœurs toute une traînée de souvenirs de gloires communes et de communs rAalheurs. Sur le coup, à la nouvelle que les Landsknecht allemands et les descendants de Soliman avaient pénétré sur le sol sacré de l'Italie, nous reléguâmes dans l'oubli la période toute récente de stupides rancunes et de malencontreux malentendus.

Nous ne voulons nous souvenir que des bienfaits qui nous sont venus par gerbes lumineuses du sein de la grande nourrice des formes de la pensée et des choses. Et l'Italie a dû se souvenir, elle aussi, des lois historiques régissant nos destinées communes et aux termes desquelles il ne saurait y avoir une Italie forte, ni une Primauté morale intangible de la gens italica, sans le complément de frontières morales par delà l'Adriatique, sans l'éclosion, sous les auspices de l'Italie, d'une forte vie slave satisfaite dans les limites

tracées par le lent travail des siècles et l'harmonie des rythmes nationaux.

Les Esclavons, en défendant Venise, en 1797, posaient les jalons d'une future entente. En les renvoyant à leurs foyers, Venise, inconsciemment, préconisa la libération de notre race. Ce que le Sénat vénitien a fait en 1797, en se séparant définitivement de ses sujets slaves, la moderne Italie, instruite par le lent travail des forces démocratiques dans son sein et au sein de l'Europe, ne saurait le refuser aux descendants de ces généreux Esclavons.

J'ai donc pleine confiance dans l'issue de cette lutte pour la liberté.

Quoi qu'il arrive, a >dit Napoléon, il y a toujours quelque chose à faire. Cette parole d'outre-tombe comporte un grand enseignement.

Laissons les événements les plus inattendus et cycloniques déraciner les arbres plantés par la civilisation et produire des ruines et des maux inénarrables. Nous, autres. Italiens et Slaves, tenons d'une main ferme le gouvernail du vaisseau de nos espérances. « Il y a quelque chose à faire. » Préparer une atmosphère et une base d'opérations communes, pour le jour où nos canons auront le dessus dans la mêlée.

Paris, 27 février 1918.

Comte Louis de Voinovitch.

La mission de l'Italie.

Ce qui devait arriver est arrivé. Les équivoques et les malentendus entre les Slaves de la monarchie danubienne et l'Italie, maintenus avec tant de soins par le gouvernement de Vienne, sont en train de se dissiper; la presse la plus autorisée et la plus répandue d'Italie

mène une campagne qui dénote un esprit nouveau et permet de bien espérer.

Ce n'est pas le cas de s'attarder sur les malentendus d'hier. Les empires centraux, avant que l'Italie entra en guerre, avaient agité pour la péninsule le spectre du panslavisme. Et cette Autriche, qui avait essayé d'inspirer à toutes ses nationalités la haine contre l'Italie, montrait volontiers, derrière la Serbie, le colosse russe tsariste, qui aurait désiré de s'asseoir sur les bords orientaux de l'Adriatique.

D'autre part, les agents austro-allemands disaient aux Yougoslaves: — L'Autriche est une vieille carcasse, dont un jour ou l'autre vous finirez par triompher; tandis que l'Italie est un pays jeune et homogène, et si vous tombez sous sa domination, vous y serez à jamais. — L'Autriche a toujours été maîtresse dans l'art (( Divide et impera ». Quelques esprits éclairés, en se rappelant des visions prophétiques de notre Giuseppe Mazzini, ont soutenu l'idée d'une entente italoslave, conter l'ennemi commun — dans la Nuova Rassegna nous fûmes favorables à l'accord dès le commencement — ; malgré cela, l'équivoque persista pour un ensemble de circonstances sur lequel nous préférons ne pas insister. Mais la force des choses devait dissiper toutes ces équivoques. La guerre en 19 18 est complètement différente de celle de 19 14. L'Autriche-Hongrie qui avait été battue par les Russes, par les Serbes, et par nous, a fini par se trouver militairement à son apogée. Libre son territoire de l'invasion ennemie, elle a vu s'écrouler le tsarisme et ensuite la force guerrière de la Russie que l'Entente avait saluée comme le rouleau compresseur. L'Italie, qui, était sur le chemin de Trieste, se défend au Piave avec une conscience nouvelle donnée par l'invasion. Ne pas voir ces faits nouveaux, cela équivaudrait à fermer les yeux à la lumière. D'autre part, les nationalités slaves et latines de la Monarchie danubienne, après plus de

trois ans de martyre, se rebellent à la pensée de devoir rester encore sous le joug magyar et allemand dans la Mitteleuropa.

En présence de cette situation tragique et nouvelle, est parti de notre péninsule le cri de délivrance : « Que l'Italie se mette à la tête de toutes les nationalités opprimées de l'Autriche-Hongrie ! — Qu'Italiens et Slaves s'unissent dans un pacte contre le germanisme! — Le cri a eu de l'écho. Le président du conseil, M. Orlando, eut à Londres une longue conversation avec le docteur Ante Trumbic, leader des Yougoslaves; ce dernier envoya à son tour au Secolo de Milan (5 février 191S) une lettre-programme d'où jaillit un esprit nouveau. La nécessité d'un accord contre l'Autriche est clairement affirmée. « Le peuple yougoslave — écrit le docteur Trumbic — aspire à sa liberté; il veut s'unir sous un gouvernement commun avec ses frères de Serbie et du Monténégro; il veut se constituer en nation libre indépendante... Malheureusement tout le monde ne comprend pas encore ce qu'est l'Autriche- Hongrie; pas tous voient comme nous et millions et millions de Tchécoslovaques, de Polonais, d'Ukrainiens niens, de Roumains et d'Italiens sommes condamnés à vivre en Autriche-Hongrie une vie de douleur, mais meiux que tout autre voit et doit voir l'Italie qui ressent les gémissements des frères d'outre-frontière et qui sait ne pas pouvoir être sûre chez elle jusqu'au jour où l'Autriche-Hongrie restera constituée comme elle l'est actuellement. » La presse italienne a commenté de la façon la plus favorable la lettre du « leader » yougoslave. D'un autre côté, la Serbie, à la suite des discours de Lloyd George et de Wilson et de l'attitude de la presse italienne, a remarqué que « de la part des Serbes, des Croates et des Slovènes on est aussi très disposé à faire les efforts nécessaires pour rendre possible une entente sur la base des idées de Mazzini et dans un esprit de large compréhension les raisons qui poussent l'Italie à achever sa propre unité nationale.

Un accord italo-serbe en ligne générale produirait en ce moment un effet salutaire et montrerait à l'Europe démocratique et à l'Amérique républicaine que les intérêts de la paix future, abstraction faite de toute considération idéale, réclament le démembrement de l'Autriche-Hongrie et la constitution d'une chaîne d'États nationaux: Italie, Yougoslavie, Bohême, Pologne, qui formerait une barrière infranchissable contre le germanisme. )) Nous sommes donc sur le bon chemin, mais il faut aller au devant. Chez nous, en Italie, le cri de « Austria delenda » ne saurait pas être plus populaire, mais afin que l'action commune de demain soit plus efficace, il faudrait connaître davantage des manifestations antiautrichiennes des Yougoslaves. L'accord entre Italiens et Tchécoslovaques n'admet plus de discussion. Nous souhaitons que l'alliance aussi entre les Italiens et les Yougoslaves soit bien vite scellée. L'Italie, à travers les douleurs de ses martyres, est portée à mieux comprendre le martyre des autres nationalités opprimées, et en arborant le drapeau de la libération, elle est sûre de s'inspirer non seulement à un idéalisme supérieur, mais aussi à un réalisme pratique, puisque de cette façon, elle opère la désagrégation intérieure d'un mosaïque étérogène qui n'a plus raison d'être. Jusqu'à présent, il ne s'agit que d'une manifestation de l'opinion publique, qui précède d'ordinaire l'action diplomatique du gouvernement. Nous vivons dans une époque dans laquelle les peuples veulent dire leur parole, dont les diplomates sont obligés de tenir compte. Déjà le discours prononcé par le président du conseil Orlando, de retour de Versailles, fit ressortir au Parlement italien sa sympathie pour les nations opprimées de l'Autriche. Eclairons l'opinion publique italienne et slave, faisons comprendre à toute l'Entente que le « brillant second » de Guillaume ne pourrait se séparer de Berlin même s'il le voulait ; il apparaîtra de cette façon que le prétendu impérialisme italien n'a aucun fondement et on trouvera ainsi le

chemin pratique pour frapper au cœur le germanisme. Pour frapper Berlin, il faut d'abord atteindre Vienne,. et ce n'est pas avec des courtoisies que nous pourrons séparer les Habsbourgs qui sont bon gré ou mal gré les satellites des Hohenzollern. L'accord des Slaves avec l'Italie est une condition nécessaire à la victoire 'de demain.

G. Grassi,

député au Parlement italien..

Vers l'union des peuples opprimés de l'Europe Centrale.

Depuis trois ans et demi les ennemis de l'Autriche- Hongrie, Italiens, Yougoslaves, Roumains, Polonais et [Tchécoslovaques crient avec insistance en face du monde politique entier: Aiistria delenda est. Ils combattent leurs adversaires par tous les arguments possibles et démontrent l'absurdité de la thèse des Austrophiles.

Mais constamment, ils se heurtent dans leur argumentation à deux sortes de raisons, intimement liées les unes aux autres et qui paraissaient jusqu'à présent, contenir une part de vérité. En effet ceux qui ne voulaient pas définitivement prendre parti contre l'Autriche-Hongrie aimaient à riposter ironiquement :

(( I ' Votre programme de destruction de l'Autriche- Hongrie est purement négatif, et vous ne nous donnez l)as une idée nette et claire de votre plan positif, de ivotre nouveau système politique dans l'Europe Centrale et de ce que deviendra le territoire austro-hongrois après ce démembrement.

2* Vous n'êtes pas toujours d'accord ni sur ce futur système politique de l'Euorpe Centrale, ni sur vos futurs rapports entre vous.

Nous marchons donc vers l'inconnu, si nous acceptons votre plan. » —

Je répète que ces reproches étaient partiellement exacts.

Il est vrai que les nations opprimées de l'Autriche- Hongrie ont jusqu'à présent présenté surtout le côté négatif de leur programme, c'est-à-dire leurs revendications à l'égard de l'Autriche-Hongrie dont la dernière conséquence a toujours été le démembrement de la monarchie dualiste. On a très peu pris en considération le système nouveau de la politique de l'Europe Centrale, les rapports mutuels de ces nouveaux Etats, leurs liens politiques, économiques et militaires, leurs rapports avec ce qui resterait de l'ancienne Autriche-Hongrie et avec l'Allemagne future, etc., etc.

En un mot: nous avons toujours dit qu'il faut ériger une barrière à l'est de l'Allemagne pour arrêter le (( Drang nach Osten )) des Germains, mais nous n'avons pas donné de détails sur cette future barrière et sur le système politique qui serait réalisé dans l'Europe Centrale antigermanique pour démontrer la vitalité et la solidité de ce nouveau système politique. Or, il faudrait voir clairement quels seraient les liens de la Bohême, de la Pologne et de la Roumanie. Il faudrait prouver la solidité de la future alliance tchéco-roumano-yougoslave et sa collaboration intime avec l'Italie. Il faudrait indiquer le régime économique de ces pays, parler de leurs tarifs douaniers et des procédés par lesquels ils combattront la concurrence allemande ; il faudrait indiquer au moins dans ses traits généraux le régime intérieur de ces pays et par des descriptions de détail faire voir la politique intérieure économique, militaire, scolaire, intellectuelle, le jeu des partis, le régime social, les forces économiques et financières, les ressources et les richesses, les communications, la politique extérieure, etc.

Donner ce tableau de chaque Etat futur, de l'Etat polonais, roumain, yougoslave, tchécoslovaque et leurs rapports mutuels qui seraient la conséquence nécessaire de leur situation intérieure respective est une des armes dont nous pourrions nous servir puissamment quand nous déclarerons en face de nos ennemis qu'il faut remplacer l'Autriche-Hongrie par un nouveau système politique. Il était toujours clair en effet pour nous tous, que chacun de nos futurs Etats ne pourra exister dans l'Europe Centrale que lié, dans un système politique spécial, avec ceux qui combattent aujourd'hui l'Autriche-Hongrie. Ce n'est que de cette façon que nous pourrons résister à l'Allemagne aussi bien dans l'intérêt de l'Europe que dans notre propre intérêt national.

Il faut donc se servir de cette arme puissante, il faut désarmer nos ennemis qui doutent de la possibilité et de la solidité de nos plans, qui se montrent sceptiques à l'égard de nos forces, à l'égard de nos capacités organisatrices, à l'égard de notre maturité politique, surtout quand ils voient le désastre actuel de la Russie.

La seconde objection importante est que nous ne sommes pas d'accord entre nous. C'était certainement vrai dans une grande mesure. Il y a' d'abord le vieux conflit italo-yougoslave, qui, tel qu'il se pose actuellement, est au fond la clef de toute la question austrohongroise et de toute notre collaboration dans l'avenir.

Il y a d'autres difficultés, particulièrement le grave problème polonais. Il faut reconnaître que le problème polonais dépasse de beaucoup la simple question austro-hongroise et que c'est l'un des plus graves et des plus importants problèmes de la guerre actuelle. Par contre, par son côté autrichien, le problème polonais donne une importance particulière aux questions des nations austro-hongroises, et une collaboration intime avec les Polonais s'impose d'une manière impérieuse.

Mais nous pensons qu'il est nécessaire de voir et de reconnaître la situation particulière des Polonais.

En ce qui concerne les relations polono-tchécoslovaques, tchéco-roumaines-yougoslaves, tchéco-roumaines-italiennes, il n'y a pas de difficultés. Il faut donc aborder avant tout le problème italo-yougoslave. Les Italiens, comme les Yougoslaves, voient aujourd'hui le grave danger qui nous menace tous. Les uns comme les autres voient que le fait de n'avoir pas jusqu'à présent, été d'accord, sur nos graves problèmes, nous a valu beaucoup de déceptions, beaucoup de défaites et d'insuccès.

Par contre, le jour où nous nous débarrasserons de ces conflits malheureux, où nou^ conclurons une alliance réelle sur les bases d'une conciliation et d'une collaboration intime, sincère, démocratique, nous imposerons à tout le monde notre solution. Nous représenterions une force de 75 millions d'hommes, force qui dépasserait de beaucoup une centaine de millions, si les Polonais marchent avec nous. Nous serions en état de nous faire entendre par les Alliés, partout et toujours. Nous serions à même d'imposer à l'opinion' publique de l'Entente et de l'Amérique notre plan politique et nos désirs quant à l'avenir de nos pays.

La situation est telle qu'il faut agir. Déjà les revirements de l'opinion publique en Italie ont créé une base favorable à cette nouvelle action. L'Italie officielle même a donné' des preuves d'une nouvelle orientation politique. Les grandes forces politiques de l'Italie commenceront certainement à agir dans ce sens sous peu et nous croyons que bientôt l'Italie remplira le plus grand rôle qui puisse lui être confié dans l'Histoire, celui de prendre en main la cause des nations opprimées de l'Europe Centrale. Je crois que toutes les nations austro-hongroises opprimées attendent impatiemment le moment où l'Italie commencera cette action, qui n'est que l'aboutissement naturel de son glorieux Risorgimento.

Les autres nations opprimées, les Yougoslaves avant tout, comprennent admirablement cette situation et ne pourront que se servir de tous les moyens à leur disposition pour entreprendre toute action susceptible d'accélérer cette collaboration. "Tous savent que devant nos forces unies, l'Autriche ne pourra pas continuer à résister. Les travaux qui ont déjà été faits à ce sujet, les conversations qui ont commencé sont un bon signe, car ils ont donné des résultats excellents.

Nous, Tchécoslovaques, voulons contribuer de toutes nos forces à cette collaboration nécessaire et nous sommes prêts à tout faire pour la rendre aussi efficace et intime que possible.

Ainsi, les deux grandes objections qui nous sont constamment adressées par nos adversaires tomberont nécessairement et nous aurons de nouveau fait un très grand pas vers la fin de la guerre actuelle, terminée victorieusement pour nous et pour nos Alliés de l'Occident.

Edouard Bene§.

Les événements politiques dans les pays d'Autriche/*^

{Septembre \9n -Février 1918.)

L'Autriche poursuit son agonie, coupée de sursauts, qui précèdent les convulsions. Ses amis, cependant, célèbrent sa renaissance, devenue visible aux plus

(1) C'est tvec un grand plalsîr que La Nation Tchèque enregistre le succès de librairie peu commun de l'ouvrafe de notre ami, Etienne Fournol, De la succession d'Autriche. Le volume, paru fin novembre, est déjà épuisé et un nouveau tirage de l'édition françaiae est à l'impression pendant que se préparent une traduction italienne et une traduction anglaise.

{La suite de la noie, voir pagt 6H)

hostiles comme aux plus aveugles, justement dans la période que nous traversons, fin 191 7 et commencement de 1918. Qui pourrait parler désormais de l'effacement de l'Autriche, quand son ministre Czernin tient en Europe, sans conteste, l'un des sceptres de la diplomatie oratoire, et quand son empereur reçoit de ses peuples le nom caractéristique de Karl der Ploetzliche : Charles le Prompt ou le Soudain? Ainsi jadis un général suédois, bien que paralytique, étonna l'Europe par la rapidité de ses mouvements. Mais ce général avait une armée, une armée à lui.

Il est vrai qu'au cours des derniers mois, ni dans l'affaire de Stockholm, ni dans les discours géminés du 24 janvier, Czernin ne fit figure de satellite. Mais si le ministre commun des Aft'aires étrangères a retrouvé quelque liberté de pensée et même de parole, c'est qu'il exprime maintenant les désirs non de l'Autriche, • — ■■ qui le pourrait souffrir ? — mais d'une partie de l'Allemagne.

La diplomatie autrichienne, jadis si riche en détours et en finesses, est réduite aujourd'hui à l'expression d'une seule nécessité: la paix, et la paix importe plus à l'empire que les conditions de la paix. L'Autriche a donc derrière elle tous ceux qui, en Allemagne,

Pour la nouvelle édition française, M. Etienne Fournol a voulu compléter son ouvrage par une addition qui résume les événements politiques survenus dans les pays encore autrichiens depuis septembre 1917 jusqu'à février 1918.

Nous sommes heureux de pouvoir donner à nos lecteurs la primeur de ces pages inédites justement dans le numéro d'aujourd'hui, car ils commentent et complètent admirablement les paroles des auteurs italien, roumain, yougoslave, polonais et tchèque dans les articles qui précèdent. Les faits indiqués dans l'article de M. Fournol constituent la preuve irréfutable de l'exactitude de la thèse développée par MM. Canepa, Voinovitch, Floresco, Trumbitch, Grassi et Benes. Ils démontrent en tout cas la nécessité de créer l'unité de ceux qui souffrent sous le joug abject de la Monarchie des Habsbourgs.

veulent aménager une paix immédiate et avantageuse, c'est-à-dire les compagnons du Mitteleuropà, ceux qui voudraient disposer des États vassaux autour d'une Allemagne pure de toute annexion. L'Autriche a contre elle les pangermanistes de la stricte observance, qui n'ont confiance qu'en cette brutalité qui fonda l'empire et attira la richesse, pour qui les formations d'États secondaires ne sont qu'une inutile subtilité politique, et qui veulent entourer l'Allemagne non d'un cordon de serviteurs, mais d'une bonne et vaste frontière. On l'a bien vu dans cette affaire de Brest-Litovsk ou Kiihlmann a failli sombrer pour s'être arrêté au système des trois États, Courlande, Lithuanie, Pologne, qui (( disposant d'eux-mêmes » devaient aussitôt pencher vers la clientèle germanique par le mouvement naturel aux nations véritablement conscientes de leurs intérêts, et l'avoir préféré au système du Grand Quartier Général qui exigeait tout bonnement et sans tant de subterfuges la frontière de la Narew.

Au départ de cette affaire, au mois de juillet, l'Autriche entraînait à sa suite la majorité du Reichstag. Aujourd'hui, le Centre s'est enfui, rejoignant le parti militaire, car il faut bien suivre Hertling qui suit Ludendorf ; les progressistes dispersés gémissent; et la clientèle de l'Autriche en Allemagne est réduite aux socialistes: Metternich, qui l'eût dit?

Mais si vous voulez entendre comme on, traite, dans les grandes affaires, les intérêts et les projets autrichiens, si vous voulez voir le spectacle d'un empire lié et méprisé par son voisin et allié, suivez seulement l'affaire de Pologne du point où nous l'avons laissée.

Car il y eut toujours dissentiment et désaccord sur la question polonaise: toujours il y eut la solution allemande et la solution autrichienne. On essaya d'abord de l'allemande et c'est l'Allemagne qui fournit au Royaume son premier gouvernement sous le nom de Conseil d'État. Gouvernement chétif, nlxrnr et misera-

ble, méprisé par la Pologne foulée, affamée, irritée. Au mois de septembre 191 7, le gouverneur allemand von Boeseler, las et déçu, secouait sur l'ingrate Pologne la poussière de ses bottes poméraniennes, et, renonçant à combler ce pays de nouveaux bienfaits, passait la main à l'Autriche. On se décide à faire l'essai de la méthode autrichienne, on appelle les hommes de Galicie, on constitue à Varsovie un Conseil de Régence, assurément plus respecté que l'infortuné Conseil d'État, et ces régents, en attendant un souverain qui sera de la maison d'Autriche, nomment un gouvernement présidé par un ancien journaliste élevé aux bonnes méthodes galiciennes, Kucharzewski.

Combinaison très supérieure à la précédente pour séduire les Polonais. On leur montre un sourire autrichien au lieu d'un poing prussien; on leur promet un régime galicien au lieu d'un posnanien. Premier avantage : au Reichsrath les membres du kolo polonais ne se sentent pas de joie, tournent le dos à l'union des Slaves, à la résolution du 30 mai et se jettent dans les bras de leur cher gouvernement viennois. Dupes infatigables !

Les Hongrois sont satisfaits : ils seront séparés des Russes par ce troisième État de la Monarchie. Et ces Russes sont passés maîtres dans l'art de renouveler la terreur. Quand ils étaient un grand État militaire, on les entendait gravir les Carpathes. S'ils ont renoncé à la gloire des armes, c'est pour faire une révolution ; or pour un État aristocratique et féodal protégé par les Juifs, mais menacé par le suffrage universel comme est la Hongrie, il n'y a pas moyen de vivre en paix à côté d'une révolution.

Et même en Russie la combinaison autrichienne du gouvernement de Pologne n'était nullement désagréable au ministère sur qui Kerenski s'était déchargé des affaires polonaises, l'avocat moscovite Lednicki qui ne demandait qu'une chose, c'est que la Pologne ne fût pas un obstacle à la paix. Enfin je ne suis pas sûr que quel-

ques Polonais amis de l'Entente n'aient pas songé au calcul habile qui aurait laissé à ce gouvernement provisoire le soin de régler à l'avantage de la Pologne, sous la protection de l'Autriche, les questions de la frontière orientale, pour permettre à la Pologne amie de l'Entente de réclamer plus tard la Posnanie.

L'Allemagne laissait donc faire l'Autriche en Pologne, mais elle avait soin de stipuler dans une note secrète échangée entre Czernin et Hertling que « la restauration d'un État polonais est contraire aux intérêts de la Prusse ». (i)

Il y parut, en efifet. Car toute cette affaire s'est terminée par le traité de paix signé avec l'Ukraine. La Pologne, protégée de l'Autriche, ennemie de l'Allemagne, est amputée de deux provinces et de ce gouvernement de Khdlm qui lui avait déjà valu, sous le régime russe, une blessure si cruellement resesntie. L'Autriche veut une grande Pologne; l'Aliemagne exige une Pologne encerclée, surveillée par l'Ukraine, par la Lithuanie et telle qu'il y aura presque autant de Polonais dehors que dedans. Du coup, le gouvernement autrichien de Varsovie démissionne et les Polonais du Reichsrath, une fois de plus bernés, retournent à l'opposition slave. Quand donc tous les Polonais, tous, seront-ils pénétrés de cette vérité à la fois morale, historique et politique, que la restauration de la Pologne ne peut pas être l'œuvre de ceux qui l'ont jadis partagée?

Si les Polonais ont hésité, les Tchèques et les Yougoslaves ont persévéré. Le peuple tchèque, tout entier mobilisé, encadré dans une armée ennemie de sa race, poursuit cependant sa marche à l'indépendance avec une méthode implacable, avec une fermeté qui ferait l'admiration du monde, si le monde était mieux instruit. Le langage et l'action des parlementaires tchèques, il n'est qu'un mot pour les traduire: c'est la haute qu'ils « poussent continuellement le char des ennemis

(I) flotte note a été publiée par La Nation Tchèque do di-cembro i917.

trahison continue. De temps en temps le président allemand du Reichsrat leur demande s'ils se croient dans un Parlement de l'Entente et Wekerlé constate à Pesth de l'Autriche ». Rien de plus exact que ces judicieuses observations. L'unité nationale des Tchèques apparaît aussi forte dans les discours de tous les partis, du prêtre catholique Zahradnik (discours du 26 septembre 1917) aussi bien que du socialiste Tusar (5 décembre).

Pendant que Bene§ forme en France l'armée tchécoslovaque (décret du 16 décembre) le président Stanëk fonde à Prague la politique extérieure du nouvel État: par le sens le plus précis des nécessités internationales, le premier article de cette politique est la restitution de l'Alsace-Lorraine à la France (déclaration au Reichsrath, 9 novembre). Peut-être verrons-nous quelque jour cet exemple d'exterritorialité propre à tourmenter l'esprit des juristes: un gouvernement régulier à Prague qui aura son armée quelque part dans une province française.

Enfin voici l'avant-dernier pas. Le 6 janvier 1918, en pleine guerre au centre de l'Europe, une Assemblée Constituante s'est réunie à Prague, formée des députés tchèques au Reichsrath et aux diètes des trois pays: Bohême, Moravie, Silésie. Ce qu'elle a décidé, nous le savons mal, la censure autrichienne ayant tenté de couvrir ce sacrilège. Mais à Vienne le président du Conseil, Seidler, d'ordre exprès de l'empereur son maître, a déclaré les Tchèques «ennemis de l'État» Staatsfeindlich. Encore une juste parole! Il est vrai que ce peuple pourra dire à la fin de cette guerre : Partout où était un Tchèque, l'Allemand avait un ennemi.

Nous devons, après cinq mois, réformer un peu notre jugement sur les Yougoslaves : ils marchent dans la voie nationale avec plus de promptitude et de fer meté qu'on n'eiit osé espérer. Ils ne suivent plus les Tchèques, ils sont unis à eux. Au Parlement de Vienne, les deux clubs délibèrent ensemble. Aux Délégations.

leur déclaration fut commune. Car après l'offensive italienne, on a voulu rouvrir les Délégations : on a dû les fermer aussitôt. Il faut rendre cette justice au gour/ernement viennois qu'il aura voulu démontrer par l'analyse que toutes les institutions de la monarchie, l'une après l'autre, sont dans l'impossibilité de vivre.

Le discours du député dalmate Tresitch Pavisitch (19 octobre), sorti de prison pour porter au Reichsrath l'horrible martyrologe des pays adriatiques, a secoué la conscience nationale et découvert la haine inexpiable que la guerre laissera au fond du cœur des Yougoslayes. Par le pacte de Corfou (20 juillet 191 7), MM. Pasitch et Trumbitch ont signé la réunion de toutes les terres yougoslaves dans une souveraineté unique. On n'ose en parler, mais c'est à la déclaration du 30 mai au Reichsrath que vont à l'envie les approbations populaires. Les journaux rapportent tous les jours de nouvelles adhésions à cet acte fondateur. Le clergé catholique de Bosnie, en dépit des intrigues de son vieil archevêque Mgr Stadler, l'approuve le 15 septembre. Car la lutte nationale a gagné cette Bosnie, province orientale des pays yougoslaves, où catholiques, orthodoxes, musulmans, demandent et font réclamer aussi bien par les Slovènes à Vienne que par les Croates à Pesth la réouverture de la Diète.

Mais peut-être l'événement le plus important de la vie nationale yougoslave est-il survenu en Italie. Après deux articles retentissants du Carrière délia Sera (janvier 1918) un mouvement puissant d'opinion conduit l'Italie à l'accord avec les Slaves sur les questions adriatiques. Il n'y a pas d'Italien aveugle en politique. Ils distinguent les avantages immenses de cette orientation nouvelle : l'Italie prenant la tête des nationalités dans l'Europe centrale et sud-orientale clarifie son action et à l'égard de l'Autriche et à l'égard de l'Entente: elle assure chez ses voisins de l'Est son autorité morale de grande puissance, elle prend les bénéfices et de sa position géographique et de sa tradition historique. Un

peuple qui limite ses ambitions territoriales pour étendre son action, obéissant aux idées et aux lois de la politique moderne, voilà un peuple qui grandit.

La Révolution russe a introduit dans la lutte des nationalités de l'État austro-hongrois des idées, des passions et des -forces d'un tout autre ordre. La Révolution russe est par-dessus tout internationaliste. Les chefs, et surtout ceux qui sont de race israélite, tiennent les questions nationales pour d'agaçantes antiquailles. C'est pourquoi la guerre, qui est affaire de nationalités, est si importune non pas seulement au sentiment du peuple russe mais aussi aux doctrines de ses chefs présents. Ils attaquent avec une lâche impartialité tous les gouvernements nationaux. Ils représentent aux esprits l'incapacité générale de ces gouvernements à terminer la guerre, et par là leurs principes se transposeront peut-être en Occident dans les formules du syndicalisme universel.

Mais dans les jeunes nationalités d'Orient l'esprit national et l'esprit socialiste se contrarient et le plus souvent se combattent. Les masses ouvrières hésitaient depuis longtemps, avant cette guerre,, entre la passion nationale et la réforme sociale: l'histoire récente des partis socialistes de ces petites nations en porte la trace. Les nations ardentes n'accueillent pas volontiers l'internationalisme russe. Au moment des grèves d'Autriche de janvier 191 8, les ouvriers, tchèques de Prague ont accordé, sans enthousiasme^ une (( grève de sympathie » de 24 heures. En Autriche, les troubles qu'apporte la contagion russe attaquent toutes les nationalités, mordent sur les plus faibles et s'ajoutent aux causes générales de débilité de l'empire sans en renforcer aucune.

Etienne Fournol.

BIBLIOGRAPHIE

Gaetano Salvemini. — Delenda Austria, traduit de l'italien. (Editions Bossard, Paris, 1918). Comte de Fels. — L'Entente et le Problème autrichien (Bernard Grasset. Paris, MCMXVIII).

La traduction de l'opuscule du professeur Salvemini que nous présentent les Editions Bossard, ne pouvait arriver à un moment plus propice. A l'heure où certains songent à briser la coalition des Empires centraux, il est bon que quelqu'un montre, d'une façon saisissante par sa logique où. est le point faible sur lequel il faut frapper. C'est ce que fait l'auteur italien. Il dit d'abord quelle erreur fatale commettent ceux qui croient possible un écrasement de l'Allemagne. La victoire la plus complète, en effet, ne saurait exterminer tous les Allemands ni, par conséquent, briser la force germanique. Les remaniements les plus radicaux de l'Empire allemand n'empêcheront pas les 70 millions d'Allemands de rester aussi nombreux, aussi unis et aussi désireux de maintenir leur domination sur la fameuse Mitteleuropa qu'ils ont non seulement projetée, mais même réalisée.

Le seul moyen de disloquer cette Mitteleuropa, c'est d'en briser la clef de voûte. Or cette clef de voûte, c'est l'Autriche-Hongrie qui met au service du pangermanisme prussien une majorité de Slaves et de Latins. C'est donc cette hétérogène et anachronique monarchie qu'il faut abattre. La tâche est d'autant moins difficile que les sujets slaves des Habsbourgs, qui souffrent depuis si longtemps sous le joug des Allemands et des Magyars, non seulement réclament leur libération, mais mettent tous leurs courageux efforts à l'obtenir en favorisant la victoire de l'Entente.

Le professeur Salvemini crie donc, comme tous ceux qui connaissent le problème austro-hongrois: Delenda Austria.

Certains, cependant, comme ce « diplomate » qui naguère dans l'Œuvre, exposait les élucubrations de sa diplomatie secrète puisqu' anonyme, ne sont pas de cet avis. Le comte de Fels, puisqu'ainsi s'appelle ce « diplomate », porte même contre ceux qui pensent comme le professeur Salvemini — et comme nous — •

une accusation des plus graves. Parlant (page 7) des manœuvres allemandes en vue de tromper notre opinion, il dit: « On sait» par de récents exemples, qu'ils (les Allemands) ont eu directement des journaux français à leur solde. Les traîtres qu'on a pinces sont certainement des coquins d'un ordre très vulgaire faisant une besogne défaitiste avec une telle grossièreté que personne ne peut en être. dupe. Mais à côté de ces malpropretés immondes, il est regrettable de voir circuler avec obstination certaines opinions qui sont tellement contraires à l'intérêt national que l'on peut se demander si leur propagation n'a pas une origine ennemie très adroitement dissimulée.

« Je range délibérément dans cette catégorie l'opinion que c'est l'Autriche et non la Pruss<î qu'il faut détruire pour instaurer une paix durable. »

Et voilà! Il ne reste plus qu'à mettre la justice 'en jeu et à nous faire poursuivre, nous et toute l'armée tchécoslovaque, toute l'armée polonaise, tous les volontaires yougoslaves, tous les défenseurs de la cause des nations opprimées. Nous sommes accusés d'intelligence avec l'ennemi par quelqu'un qui... mais laissons la parole au comte de Fels (p. 45). « Une conversation, dit-il, devient peut-être possible avec le successeur de François- Joseph. Comment cette conversation pourrait-elle être engagée, en quel lieu et par quels intermédiaires? Je ne le dirai que si j'y suis autorisé par le quai d'Orsay, car pour le moment, toute indication prématurée pourrait avoir le caractère d'une indiscrétion gênante pour l'action de la diplomatie de l'Entente. » Comment le comte de Fels sait-il — puisqu'il est à même de le dire — par quel moyen, où. et par quel intermédiaire on peut entrer en pourparlers avec le gouvernement autrichien? Tout commerce avec l'ennemi est interdit, et pourtant il faut croire que cette interdiction ne s'applique pas à notre « diplomate » puisqu'il sait quels sont les représentants de Vienne. Il le dira si on le lui demande. C'est là, très clair, un aveu que le comte de Fels est entré en relation avec les agents d'un pays ennemi et que... mais pourquoi conclure.

Il suffît de lire ces lignes, pages 215 et 216, pour être fixé: « Si l'Autriche, pour obtenir la paix de l'Italie, lui cédait le Trentin et Trieste, pourquoi ne trouverait-elle pas une compen^

sation dans une combinaison qui ne pourrait déplaire aux partisans d'une grande Yougo-SIavie?

« Quelle objection valable pourraient invoquer ceux qui rêvent d'annexer à la Serbie les provinces yougo-slaves de l'Autriche, à ce que l'État ainsi constitué, librement consulté, fît partie de la fédération nouvelle de l'Europe centrale avec des garanties constitutionnelles avalisées par les nations démocratiques de l'Entente? »

Celui qui ose émettre une proposition de cette sorte, et que les Allemands ont maintes fois émises dans leurs feuilles; celui qui ne rougit pas de livrer un pays allié à la Mitteleuropa pangermanique, se classe définitivement. S'il ne s'était précédemment déclaré être le porte-parole du gouvernement de Vienne, on s'en apercevrait à ce maquignonnage sans vergogne.

Jules Chopin.

MÉMOIRES ET DOCUMENTS

Une fusion des partis tchèques.

Le 8 février dernier, le parti jeune-tchèque qui, jusqu'avant la guerre, avait pratiqué une politique que lui-même qualifie d'opportuniste, décidait de se dissoudre. Il a engagé ses membres à se rallier à un parti nouveau, absolument radical, qui s'appelle la « démocratie tchèque du droit d'Etat ». Ce nouveau groupement, oîi sont représentés quatre anciens partis: jeune-tchèque, progressiste, parti du droit d^Etat et parti populaire progressiste, veut assembler toutes les forces nationales dans la lutte pour l'indépendance de la nation, pour la création d'un Etat libre et souverain. « Toute la nation, disait le 8 février, dans un discours, le D"" Kramar, doit soutenir la politique de la nation; personne ne doit se sentir déshérité, personne ne doit avoir l'impression que la nation ne s'occupe pas de lui et qu'il n'a aucune raison de lutter et de souffrir pour une cause qui ne le regarde pas. » Cette idée a été reprise dans l'appel suivant publié le 10 février 1918 qui, nous n'en doutons pas, a déjà été entendu de tout le peuple des Pays tchécoslovaques:

Au Peuple tchèque,

Trois cents ans après la catastrophe de la Montagne Blanche, la justice universelle se fait puissamment entendre et la nation tchèque systématiquement et constamment humiliée et opprimée pendant ces 300 ans croit que la Montagne Blanche trouvera sa compensation, que la vie nationale se verra enfin couronnée de ce à quoi aspire toute l'humanité: la liberté.

Pourtant la nation ne recouvrera pas cette liberté sans peine, sans luttes nouvelles, peut-être même sans nouveaux sacrifices.

Il nous faut donc nous demander si nous sommes prêts à entrer dans la voie qui conduit à cette liberté.

La grandeur du moment actuel nous fait mieux sentir encore notre responsabilité. Violemment émus par l'époque où nous vivons, pleins de foi dans la libération de notre nation et de la ferme volonté de conduire jusqu'à la victoire la lutte finale entreprise, nous examinons l'état intérieur de la nation et nous y décQUvrons des ombres à côté de la splendeur.

La guerre a brisé beaucoup d'obstacles et réglé beaucoup de malentendus; elle a, en tout premier lieu, de l'idée d'un Etat tchèque indépendant, fait le patrimoine de toute la nation. Pourtant les différends entre les partis n'ont pas tous encore été aplanis; le besoin d'un pouvoir et d'une autorité centrale se font encore sentir.

Les partis politiques représentés par les fondés de pouvoir soussignés, ont résolu de remédier au manque d'unité et, obéissant aux ordres naturels de l'époque actuelle, nous nous présentons devant la nation tchécoslovaque tout entière et déclarons que nous avons constitué une vaste et ferme organisation de tous les éléments nationaux, la démocratie tchèque du droit d'Etat.

La tâche fondamentale du nouveau parti est de conquérir par les efforts nationaux combinés, et de donner à la nation son' propre Etat, l'Etat tchèque dont les territoires fondamentaux sont les pays historiques et indivisibles de la couronne de Bohême et les territoires slovaques.

L'Etat tchèque sera un Etat démocratique. Toute sa puissance lui viendra du peuple. Comme il émanera du peuple, cet Etat sera, comme l'esprit et le cœur du peuple eux-mêmes, juste à l'égard de ses nationalités, équitable envers tous ses citoyens et toutes les classes.

C'est animé de ce même esprit que le nouveau parti accomplira toutes les tâches que lui imposent la période de guerre actuelle, notamment les grandes tâches qui consistent à guérir les plaies causées par la guerre à la nation fortement éprouvée,

à tous ses ressortissants, à tous ses pays, à toute sa population.

Constatant avec la plus profonde satisfaction que, dans le nouveau parti, tous les vieux pays tchèques, Bohême, Moravie et Silésie, se tendent une main fraternelle, nous nous souvenons de nos frères et sœurs de la Slovaquie à qui la tyrannie magyare rend présentement impossible toute manifestation publique, et nous leur adressons un salut cordial.

Nous assurons formellement que le nouveau parti sera énergiquement organisé dans toutes ces régions, conscient de sa responsabilité ainsi que de la discipline de la nation et de la patrie.

Le nouveau parti, suffisamment grand et fort par le nombre et la constitution intérieure pour assurer, grâce à la division du travail, des succès et des actes propices à la nation et à son propre honneur, affirme publiquement qu'il est prêt à s'entendre en toute confiance avec les autres partis pour entreprendre solidairement avec eux la lutte finale en vue de la libération nationale; il proclame en outre solennellement devant toute la nation qu'il est toujours prêt, par sa coopération, et avec fidélité et confiance, à déterminer et unir l'organisation intérieure de la nation de façon à ce que, dès maintenant, alors qu'il s'agit surtout de régler définitivement les affaires de la guerre et de la paix, la nation puisse faire valoir son unanime volonté.

Le bonheur de la nation aussi bien que celui des individus, bonheur basé sur les principes émanant des leçons de son histoire ou se dégageant des purs courants de sa vie moderne, sera toujours la loi suprême du nouveau parti.

Nous appelons donc sous le drapeau de la démocratie tchèque du droit d'Etat tous ceux qui pensent comme nous, tous ceux que cette période d'épreuves n'a pas abattus, mais fortifiés; nous les appelons tous, hommes et femmes, sans différence de pays et de profession; nous invitons aussi à entrer dans nos rangs, à participer au travail commun tous ceux qui, ne pensant pas comme nous, se sont jusqu'ici tenus éloignés, pour une raison quelconque, de tout mouvement politique. Qu'aujourd'hui prenne fin toute passivité, le rôle de simple spectateur; aujourd'hui est venu pour tous, sans exception et sans excuse, le moment d'une collaboration active, d'un effort inlassable, d'une audace prête aux sacrifices.

D"" Karel Kramaf, D"" Antonin Hajn, D' Adolf Stransky, D"" Pfemysl §âmal.

C'est là un nouveau pas vers notre entière émancipation du joug germano-magyar!

Manifeste du comité socialiste d'entente entre nationalités.

A la suite de la Conférence tenue à Londres par les socialistes alliés, les socialistes italiens et irrédentistes, les socialistes serbes et roumains, c'est-à-dire ceux qui sont directement intéressés au sort de l'Autriche-Hongrie, se sont réunis sous la présidence de M. Albert Thomas, et ont voté une résolution dont l'importance n'échappera à personne.

Voici le texte de cette résolution:

Les socialistes des partis soussignés: le Parti du travail roumain, le Comitato Sindicale Italiano, la Unione Socialista Italiana, la Democrazia Sociale Irredenta, le parti Social-démocrate de la Bosnie-Herzégovine, le Comité du Parti Socialiste Serbe en France, le Syndicat Général des Ouvriers Serbes en France, afin de consacrer leur accord et de donner à l'effort qu'ils auront à poursuivre dans leurs pays respectifs sa pleine valeur démocratique et socialiste, tiennent à dégager du mémorandum adopté par la Conférence Interalliée et à mettre en pleine lumière les principes qui constituent désormais les règles essentielles de leur action commune.

1° C'est le droit des peuples à disposer librement d'eux-mêmes qui devra être, lors du traité de paix, la règle fondamentale de toutes les restitutions, réparations ou remaniements territoriaux que nécessite l'état de l'Europe. Le prolétariat socialiste considère que ce principe n'est en fait que le prolongement, dans le domaine de la politique internationale, du grand principe du droit public qui, dans les limites d'un État, sert de fondement aux institutions démocratiques. De même que la population d'un État démocratique ne peut être gouvernée que par les institutions qu'elle a acceptées librement, de même dans la Société des Nations une populations ne pourra faire partie d'un État que par sa volonté et par son consentement libre. Les arguments empruntés à la géographie, l'histoire, la philologie ou l'ethnologie ont été souvent dans le passé des prétextes pour permettre à un État puissant de s'emparer par la force d'une population et de la contraindre à obéir malgré elle à un maître étranger. Pour le prolétariat socialiste, ces arguments ne peuvent constituer que des présomptions en faveur de tel ou tel groupement nouveau de

populations. La règle fondamentale demeure la volonté souveraine et librement affirmée des peuples.

2" Dans son effort d'émancipation des peuples en vue de fonder une Société des Nations, seule garantie d'une paix durable, le prolétariat socialiste ne saurait tenir compte des considérations par lesquelles on tente de défendre l'existence de certains empires. De même que dans un Etat l'ancienneté du principe monarchique ne saurait constituer pour le socialisme un obstacle à la lutte démocratique, de même dans le domaine de la politique internationale l'ancienneté d'un groupement de diverses nationalités, rassemblées et maintenues sous le joug par la violence, ne saurait être un argument en faveur de la persistance de ce régime de contrainte. Le prolétariat socialiste poursuit l'émancipation des peuples tout autant que l'émancipation des classes. Aux gouvernements qui prétendraient arrêter son effort en alléguant que les problèmes qui se posent entre les diverses nationalités constituant un État, sont du domaine de la politique intérieure de cet État, le prolétariat socialiste répond qu'il aspire à réaliser l'émancipation des nationalités elles-mêmes en les constituant en États nationaux indépendants. L'existence de certains empires croulants, comme l'Autriche-Hongrie, est incompatible avec la réalisation, dans les frontières de ces empires, du droit des peuples à disposer librement d'eux-mêmes. Le socialisme ne peut accepter de sacrifier le sort des populations pour préserver la durée de ces empires. Au reste, cette tâche de destruction révolutionnaire est la condition première, en Europe, d'une paix durable fondée sur l'existence de la Société des Nations. Cette Société ne pourra en effet exister qu'entre des nations libres, indépendantes et souveraines dans la détermination de leur destinée. De même qu'à l'intérieur d'une Société l'existence d'une classe opprimée est une constante menace de bouleversement, la paix ne sera garantie en Europe que lorsqu'aucune nation ne sera plus esclave.

3° Emancipées de leurs chaînes, les populations auront à déterminer librement leur statut futur. Elles pourront se grouper, se fédérer et s'unir comme elles l'entendront sous la réserve de procédures régulières qu'une autorité supra-nationale détermi-

nera. Il appartiendra à la même autorité de définir sous quelle forme et dans quelles conditions la volonté des nations devra s'exprimer. Leur droit à décider de leur nationalité par leur suffrage doit être organisé. Son exercice doit faire l'objet de procédures internationales assurant la liberté et la sincérité du scrutin. A cette fin, la consultation devra être précédée par un ensemble de mesures destinées à éliminer toute pression administrative et politique, directe et indirecte. Dès maintenant les socialistes des partis soussignés estiment que ces consultations ne sauraient être conçues sur un mode uniforme et qu'il devrait être tenu compte des actes évidents par lesquels ces populations auront manifesté leurs espérances et leurs aspirations. La suppression par violence d'une partie de la population, comme en Arménie et autre part, où les oppressions subies par les Yougoslaves, les Roumains ou les Italiens irrédents démontrent l'inanité d'un pur référendum arithmétique.

4° L'existence de ces États nouveaux, dont la constitution donnera satisfaction au principe des nationalités et à la libre volonté des peuples, fera disparaître les causes de guerre dues dans le passé à la domination d'une nation par l'autre. Ces États capables de se développer économiquement et politiquement d'une façon indépendante auraient pu, étant d'une structure politique récente, créer peut-être dans l'ancienne Europe un nouveau péril de guerre par les convoitises que ces jeunes et faibles organismes politiques auraient pu éveiller chez leurs voisins plus anciens et plus puissants. Leur protection sera assurée non seulement par la fédération à laquelle ils aboutiront par suite de leurs besoins réciproques économiques et politiques, mais aussi par la Société des Nations qui sera la gardienne et la protectrice de ces derniers venus dans le monde politique européen. L'établissement d'un régime de droit international écartera tout prétexte de ces garanties stratégiques et de ces groupements de contrainte que les États, hier encore, pouvaient rechercher en invoquant les nécessités de leur défense.

Après avoir solennellement proclamé leur accord sur ces principes essentiels, les socialistes des partis soussignés décident de mener en commun, tant auprès de l'Internationale socialiste

qu'auprès des différents gouvernements alliés et de la Conférence intergouvernementale de la paix, la lutte pour la reconnaissance de ces principes. Ils ne méconnaissent aucune des difficultés qu'ils pourront rencontrer dans leurs pays respectifs auprès d'une opinion publique souvent mal informée de ses véritables intérêts. Afin d'avertir et d'éclairer cette opinion, les socialistes des pays soussignés décident de régler comme suit leur section commune:

1° Un secrétariat permanent sera établi à Paris comprenant un membre de chaque nationalité;

2° Les conférences des différents partis auront lieu chaque fois qu'il sera nécessaire de fixer des décisions communes;

3° Le secrétariat sera chargé de procéder à l'étude de toutes les questions qui pourront se poser entre les nations et proposera aux conférences les procédures à suivre pour la constitution des nouveaux États et la détermination des moyens d'action.

Il a été décidé, en outre, d'envoyer la présente déclaration aux camarades socialistes tchécoslovaques, polonais et ruthènes, en demandant leur adhésion.

Signatures:

Le délégué du Parti du Travail roumain: D*" Lupu.

Le Comitato Sindicale Italiano: Mantica.

Les délégués de la Unione Socialista Italiana: Canepa,

Arca, Mantica, Silvestri, Gastani, Sestan. Les délégués de la Democrazia Sociale Irredenta: Laz-

ZARANF, SCHOTT, SeMICH, SeSTAN.

Les délégués du Parti Social-démocrate de Bosnie-Herzégovine: F. Markitch.

Les délégués du Comité du Parti Socialiste Serbe en France: A. Pavlovitch, K. Novakovitch,

Le délégué du Syndicat général des Ouvriers Serbes en France: K. Tchapla.

Les communications devront être adressées au Comité Socialiste d'Entente entre Nationalités, 74, rue de l'Université, Paris.

ÉCHOS ET NOUVELLES

Ce que disent les Allemands sur la Constituante de Prague.

Voici ce qu'écrit le journal allemand de Prague, Bohemia, au sujet de la grande réunion des députés tchèques, tenue à Prague, le 6 janvier 1918 :

Les ennemis de la monarchie ont pris la parole ces derniers jours, en une série de déclarations relatives à leur programme. Orlando succède à Pichon, Lloyd George à Orlando, puis à Lloyd George succède l'assemblée générale des députés tchèques à Prague. Il est triste, pour un Autrichien de constater que, comme on le sait à l'heure actuelle, l'adversaire le plus hostile et le plus irréconciliable de notre Etat ne se trouve pas à Paris, ni à Londres, ni à Washington, et pas même à Rome, mais à Prague. Le programme maximum avec lequel l'Entente est entrée en guerre, et dont le démembrement de la vieille monarchie danubienne était un des points capitaux, s'est un peu effrité au cours des années. On veut encore, il est vrai, nous enlever certaines parties à l'ouest et au sud-est, on veut maintenant, cependant, d'après le désir de nos ennemis extérieurs, conserver intact le grand noyau intérieur. Or, les députés tchèques ne sont pas d'accord sur ce point. Leur but de guerre demeure, tout comme avant, la désagrégation de l'Autriche, à laquelle Wilson et Lloyd George ont déjà formellement renoncé. C'est pour atteindre ce but que les brigades et les divisions des armées tchécoslovaques combattent sur les fronts ennemis, et c'est aussi pour cette raison qu'on poursuit à l'intérieur une résistance passive et active contre la conduite de la guerre et contre les efforts de l'arrière pour tenir jusqu'au bout. Selon l'avis des députés tchèques, nos négociateurs ne peuvent accepter qu'une paix qui signifierait le démembrement et la mutilation de l'Autriche-Hongrie. Dans le cas où nos négociateurs ne pourraient se résoudre à un pareil suicide, et au cas où les Etats de l'Entente n'auraient pas la volonté ou la force nécessaires pour nous imposer une paix semblable, alors une guerre civile succéderait à la paix à l'extérieur, guerre dont nous menace formellement et en toute franchise l'assemblée générale des députés tchèques, guerre intérieure qui devra être conduite jusqu'au bout avec tout le déploiement des forces matérielles et morales. »

Suppression de la déclaration de la Constituante de Prague.

On sait que ce n'est qu'après des luttes furieuses que la déclaration du 6 janvier a pu être publiée par les journaux. Voici

un exemple des commentaires des journaux tchèques sur son interdiction:

Le Venkov, de Prague, organe central du parti agrarien tchèque, commente, sous le titre de « La déclaration supprimée », cet acte inouï et arbitraire du gouvernement autrichien, dans les termes suivants :

« Rien ne parle un langage plus clair, plus persuasif et plus expressif sur les conditions dans lesquelles nous vivons aujourd'hui en Autriche, que les numéros d'hier des journaux de Prague. Les premières pages en sont vides et blanches.

« Et pourtant, il n'y est pas question de peu de chose. Il s'agit d'une manifestation significative et d'une extrême importance, d'une manifestaiton de la délégation tchécoslovaque tout entière, de tous les représentants du peuple, de tous nos partis politiques, — d'un manifeste par lequel un peuple mûr et civilisé s'adresse au public universel pour lui exposer ses aspirations, en ce moment historique, et les raisons sur lesquelles il appuie ses revendications.

« Eh bien, — ce manifeste a disparu. Il a été étouffé par la censure, ou plutôt par le gouvernement, car nous savons que le président du conseil Seidler lui-même est intervenu contre la déclaration.

« Même pendant les p'res exécutions du régime absolutiste du comte StQrgkh, on ne censurait pas chez nous avec une pareille fièvre et avec autant de zèle qu'à présent.

« Les Allemands ne peuvents'empêcher d'admirer le fait que le peuple tchèque a pris la parole en complète unanimité juste au moment oîi il n'existe plus de dissensions chez lui. Nos pires adversaires mêmes ne peuvent se défendre contre l'impression formidable qu'ont produite précisément à ce moment tous les partis tchécoslovaques, qui ont un grand programme commun et le défendent unanimement ! Seul le gouvernement estime que cette union sacrée peut être balayée et supprimée par la censure !

« Mais le jour viendra où la délégation tchèque réglera ses comptes avec le gouvernement. »

Enfin les socialistes Allemands de T Autriche-Hongrie commencent à comprendre!

Comment Z'Arbeiter Zeitung apprécie le mouvement tchèque pour

l'indépendance

Faisant allusion au récent discours du président du Conseil Seidler, discours dans lequel celui-ci repoussait solennellement le mouvement séparatiste tchécoslovaque, VArbeiter Zeitung du

24 janvier répond aux menaces de la Neue Freie Presse contre les Tchèques par un article dont nous extrayons les caractéristiques passages suivants :

« La Neue Freie Presse analyse le discours que le président du Conseil a fait hier. Elle menace les Tchèques en disant : « A partir d'aujourd'hui, les Tchèques savent qu'à cause de leur politique actuelle, ils ne sont pas capables de faire partie du Gouvernement. Impossible de choisir des ministres dans leurs rangs. Qu'est devenue leur politique ? Une défaite des Tchèques, non seulement pour le temps qui peut être accordé à la génération d'aujourd'hui, mais pour longtemps à l'avenir.

« C'est bien là un exemple classique de la compréhension puérile de la politique tchèque que tous les Allemands se font si souvent. Le Tchèques ne sont pas capables de faire partie du gouvernement et ne peuvent être ministres ! Mais les Tchèques veulentils être « capables de faire partie du gouvernement », accepteraient-ils des portefeuilles ministériels? Ils ne le veulent en aucun cas ; ils demandent leur Etat tchèque ! Ils ont éprouvé une défaite? Quelle défaite? Alors ils sont tombés en disgrâce, ils ont perdu la faveur d'en haut. Mais les Tchèques cherchent-ils à avoir cette faveur, comptent-ils sur ces rayonnements? Pas du tout, ils ne demandent pas de bienveillance, pas de concessions nationales, pas de miettes, ils demandent l'Etat tchèque! Ce que les bourgeois allemands ne peuvent comprendre, c'est qu'ici entre en action une volonté nationale ferme et consciente, qui, tout simplement, s'est défaite de tous les fatras de la politique opportuniste d'autrefois, et qui a concentré toutes les énergies sur un unique, absolument unique but. C'est une idée puérile que de penser qu'un discours ministériel puisse ébranler les Tchèques, tandis qu'il est une des marques caractéristiques de la nouvelle politique tchèque de ne pas compter sur les cadeaux d'un gouvernement. Il est aussi dégoûtant, cet étemel refrain de « haute trahison », qui, — comme il est naturel, — n'émeut pas les Tchèques'. Car ce que les Allemands leur reprochent comme « haute-trahison », c'est pour les Tchèques une action pour conquérir l'Etat tchèque ; pour eux, ce n'est point là un acte de « haute trahison », mais bien un acte d'un grand idéalisme national. Tant que les Allemands ne comprendront pas que, dans la conscience de tous les peuples non-allemands, l'idée de leur propre Etat tient la première place, on ne peut songer à aucune entente. Au lieu de ne faire que s'enivrer de dénonciaitons — comme si toute une nation pouvait commettre un crime de haute trahison, — les Allemands feraient mieux de penser à conquérir, dans un Etat formé de diverses nationalités, leur propre Etat. »

VArbeiter Zeitung donne vraiment un témoignage excellent de nos aspirations!

Les nations austro-hongroises contre la monarchie.

Le 1" décembre 1917 a eu lieu à Kiev un congrès des nationalités opprimées de l'Empire d'Autriche-Hongrie. Voici le résumé des résolutions adoptées par ce congrès :

« Cette guerre doit assurer l'indépendance et l'unité des nations jusqu'ici opprimées et divisées. Mais pour atteindre ce résultat, il faut vaincre le militarisme prussien et l'impérialisme allemand. Il est donc nécessiare que les nationalités opprimées : Tchèques, Polonais, Roumains, Ukrainiens, Yougo-Slaves, Italiens s'unissent pour renverser ce militarisme et cet impérialisme. Une paix durable ne peut être assurée que par le triomphe des principes de liberté et de démocratie, principes qui permettront une nouvelle organisation de l'Europe, fondée sur le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes.

« Nous, représentants des nationalités opprimées, déclarons notre ferme volonté d'unir nos efforts pour opposer une barrière à la poussée germanique. »

Nous espérons que sous peu des manifestations pareilles auront lieu aussi à Paris et à Rome.

La Réponse des Tchèques an premier ministre Seidler.

Répondant au discours du premier ministre Seidler, le député Klofâè, chef des radicaux tchèques, parlant pouf la première fois depuis sa sortie de prison, a déclaré :

« Les Tchécoslovaques n'accordent aucune confiance aiLx dirigeants de cette monarchie. La résolution du 6 janvier ne peut être supprimée et personne ne peut faire taire la nation tchécoslovaque. Notre nation désire réellement la paix générale, mais non pas une paix qui meurtrirait la démocratie russe et qui permettrait le transfert des forces militaires sur le front occidental pour écraser la démocratie occidentale. {Applaudissements démonstratifs des Tchèques.)

« Nous exigeons un Etat tchécoslovaque indépendant et nous protestons contre les négociations de Brets-Litovsk. En opposition avec la déclaration du président du Conseil, nous demandons une Europe libre, une nation tchécoslovaque indépendante. » {Vifs applaudissements des Tchèques)

Le député socialiste Soukup s'est exprimé comme il suit :

« Les représentants de l'Autriche-Hongrie à Brest-Litovsk n'ont pas le droit de parler au nom des peuples opprimés de l'Autriche-Hongrie. La délégation austro-hongroise ne représente à Brest-Litovsk que la couronne et la dynastie... (Le député Soukup

ne put achever sa phrase, car le président du Reichsrat l'interrompit, lui interdisant de reprendre la parole.)

Le député Funk, professeur à l'Université de Prague, a parlé en ces termes :

« Le président du Conseil se trompe totalement quand il prétend que toute la nation tchécoslovaque n'approuve pas la résolution du 6 janvier. Interrogez plutôt le peuple tchéco-slovaque et vous verrez que la nation entière s'associe comme un seul homme à la déclaration, car elle émane justement d'ellemême, {Passage censuré.) Nous protestons contre les négociations de Brest-Litovsk, parce que les négociateurs n'ont pas le droit d'y parler en notre nom. » (Le reste censuré.)

Commentant les susdits incidents, le grand quotidien conservateur magyar, le Budapest Hirlap, dit :

« A la séance, tenue aujourd'hui par le Reichsrat autrichien, le premier ministre Seidler s'est exprimé d'une manière très tranchante au sujet de la résolution de Prague du 6 janvier, 11 a condamné la conduite des Tchèques qui veulent rompre avec la dynastie et avec la monarchie, afin d'acquérir leur indépendance aux dépens de l'intégrité de l'empire des Habsbourg. Il est incontestable que l'attitude prise par le premier ministre autrichien est correcte. Les Tchèques veulent plus encore que nos mortels ennemis Wilson et Lloyd George, car ce dernier, au moins, a annoncé dans sa récente déclaration que l'on ne souhaitait pas le démembrement de l'empire austro-hongrois, tandis que les Tchèques veulent arracher à la monarchie dualiste les territoires auxquels, selon leur conviction, ils ont droit. »

Les Paysans Tchèques refusent de cultiver le blé et les légumes.

Les nouvelles qui nous parviennent apportent des renseignements précis sur le mouvement des ouvriers à Vienne et en Basse- Autriche. Le journal de Budapest Az Ujsag en date du 18 janvier, dans une dépêche de Vienne rigoureusement censurée, vient de publier un compte rendu de la session du Conseil municipal de Vienne. Il y est dit que celui-ci n'a traité le 16 janvier que la question de l'approvisionnement. Le conseiller Léopold Kunschak chef des chrétiens sociaux, député au Landtag et membre du Comité exécutif de la Basse-Autriche, a accusé les paysans tchèques d'être responsables de la disette en farine et en légumes parce qu'ils avaient refusé d'ensemencer les champs afin de précipiter la défaite de l'Autriche-Hongrie.

Les paysans tchèques, qui luttent pour leur indépendance nationale et qui ont subi de sévères répressions de la part du gouvernement viennois, ont résolu d'utiliser leurs armes économi-

ques pour amener la débâcle de l'Autriche-Hongrie. Dans le but d'affamer l'Autriche-Hongrie, ils refusent systématiquement de cultiver leurs champs. Il est naturel qu'en le faisant, ils s'infligent les plus grandes souffrances et les plus dures privations, mais les paysans tchèques le font en pleine conscience, sachant ou qu'ils sortiront de la guerre en nation indépendante, ou qu'ils périrons dans la Mitteleuropa germano-magyare.

Les soldats tchécoslovaques et la Déclaration dn 6 janvier.

Dans les dépôts des régiments tchèques que les autorités militaires autrichiennes avaient, pendant la guerre, transférés en Hongrie pour les empêcher de rester en contact avec la population civile de leur pays natal en lutte contre l'Autriche, des perquisitions très sévères ont été ordonnées quelque temps après l'Assemblée du jour des Rois de Prague. Tous les bagages, et môme les poches des soldats tchèques, ont été minutieusement fouillés. Les autorités craignaient que les soldats tchèques ne détinssent sur eux des copies de la Déclaration de Prague, car elles s'alarmaient à la pensée que les fermes et fières paroles des députés tchèques pourraient encourager l'esprit de révolte parmi les soldats tchèques. Ce fait pourrait, purement et simplement, être classé dans les surabondants dossiers relatifs aux persécutions exercées en Autriche contre le peuple tchèque, si les séances du Reichsrat de la fin du mois de janvier et la capitulation de M. de Seidler, obligé de permettre la publication de la déclaration, ne donnaient à ces agissements une signification toute particulière. A partir du 6 janvier, le gouvernement a mobilisé et mis en action tout son système policier pour étouffer la noble et hautaine proclamation tchèque. Trois semaines plus tard, à un moment même plus critique et plus difficile pour la monarchie, il était obligé d'autoriser la libre divulgation par la presse de ce document révolutionnaire qui est antiautrichien et antidynastique non seulement d'après l'avis de la police autrichienne, mais, ce qui est pire encore, par chacune de ses lignes où les révolutionnaires tchèques expriment sans crainte et sans égard leur ferme volonté d'en finir une fois pour toute avec la monarchie.

Il n'existe pas de patrie autrichienne pour les Tchécoslovaques.

A la séance du Reichsrat du 7 février, le député agrarien tchèque, Zahradnik, a prononcé un discours retentissant au cours des débats sur le budget. Après avoir exposé l'histoire de la nation tchèque depuis 1526, date de l'élection de Ferdinand de Habsbourg comme roi de Bohême, il demande énergiquement :

« Qui oserait imputer à crime à la nation tchèque le fait de proclamer aux yeux du monde qu'elle veut vivre sa propre vie, qu'elle ne veut pas être comparée à un chien qu'on tient en laisse, qu'on traîne malgré lui; mais qu'au contraire la nation tchèque entend disposer elle-même de son argent, de son sang et de son cerveau? »

A propos du dernier discours de M. de Seidler qui prétendait que tous les Tchèques ne sont pas d'accord avec la résolution de Prague, le député Zahradnik a dit que l'on chercherait en vain dans toute la nation tchèque quelqu'un qui soit capable d'exprimer son mécontentement à propos de la déclaration du jour des Rois.

« Le Président du Conseil se trompe, s'écria le député, s'il ■^s'imagine qu'en ces tristes circonstances il divisera la nation tchèque et qu'il trouvera un seul traître. Jamais encore le peuple tchèque n'a fait preuve dtune telle union et d*une telle solidarité. Jamais encore il n'a été prêt à tout comme il l'est aujourd'hui. »

Parlant ensuite de trahison, M. Zahradnik lança à la face du gouvernement les paroles suivantes :

« Celui-là seul commet une trahison qui abandonne sa nation, qui ne respecte ni les droits divins, ni les droits humains, Mais celui qui suit la voix de son cœur et de sa conscience, celui qui se laisse guider par l'idéal de sa nation, celui-là n'est pas un traître. Et si vous voulez le déclarer traître, alors je suis traître, moi aussi. Nous, Tchèques, on nous a proclamés traîtres parce que nous ne connaissons pas d'autre patrie que notre pairie tchèque. Pour nous il n'existe pas de patrie autrichienne, il n'existe qu'une patrie tchèque où nous sommes nés et où vit notre nation. »

Le député Zahradnik, qui, d'ailleurs, appartient à l'ordre des Prémontrés, déclara en terminant qu'il profitera de la prochaine occasion pour remettre au pape les lettres qu'il a reçues de catholiques, lettres dans lesquelles ceux-ci expriment leur profond mécontentement de ce que la nation la plus chrétienne du monde soit traitée avec si peu d'égards que l'on a nommé au siège archiépiscopal de Saint Adalbert non pas un prêtre tchèque, mais un comte allemand. « Malgré tout, dit-il encore, la nation tchèque ne perd pas confiance, elle ne désespère pas, elle est convaincue au contraire qu'elle obtiendra son indépendance, qu'elle verra venir un moment où elle pourra elle-même régler ses propres affaires au mieux de ses intérêts et sans nuire à personne. »

Le député du parti catholique de Moravie, M. Kadlcâk, s'est également déclaré, au nom du parti catholique national tchèque, d'accord avec la résolution du jour des Rois. S'adressant aux

Allemands, il leur a affirmé que les catholiques nationaux se montreraient plus intransigeants que les radicaux tchèques dans le cas où par la raison et la justice il serait impossible de résoudre les questions nationales.

La conférence socialiste de Londres pour l'Etat tchécoslovaque.

A la fin du mois de février les socialistes alliés se sont réunis à la grande conférence de Londres. Les débats de cette conférence sont pour nous d'une importance vraiment capitale. Pour la première fois les socialistes alliés ont précisé leurs buts de guerre et ils ont de nouveau posé quelques principes dont nous ne pouvons que nous réjouir de tout notre cœur.

Voici les passages de la résolution qui nous touchent le plus et qui concernent le problème austro-hongrois:

« La conférence ne propose pas le démembrement de V Autriche-Hongrie comme un but de guerre ; elle ne propose pas davantage de déposséder cette puissance de ses débouchés écomiques sur la mer.

<( D'un autre côté, la conférence ne peut pas admettre que les demandes d'indépendance des Tchécoslovaques et des Yougoslaves doivent être considérées comme des questions pouvant être réglées par des décisions purement intérieures. L'indépendance nationale devrait être accordée à tout peuple qui en fait la demande, selon le règlement élaboré par la Ligue des nations. Ces communautés devraient avoir la faculté de déterminer leur groupement en fédérations, selon leurs affinités et leurs intérêts, et si elles en décident ainsi, elles doivent être libres de substituer une libre fédération des Etats du Danube à l'empire austro-hongrois. »

La Conférence accepte donc les principes suivants:

1° Les problèmes tchécoslovaque et yougoslave ne sont pas des problèmes de la politique intérieure austro-hongroise.

2° Chaque peuple — donc aussi les Tchécoslovaques et les Yougoslaves — doivent être indépendants.

3° Ces futurs Etats indépendants doivent avoir la liberté complète de se grouper selon leurs affinités et leurs intérêts, s'ils en décident ainsi.

Voilà qui est net et à quoi nous applaudissons avec une joie

extrême. Nous n'avons jamais demandé plus.

Si l'on dit également que la Conférence ne se propose pas comme but de guerre le démembrement de l'Autriche-Hongrie, c'est évidemment une façon de parler. Après avoir réalisé le pro-

gramme énoncé plus haut, il restera peut-être encore quelques morceaux de territoires que certains veulent probablement conserver aux Habsbourgs. C'est leur affaire.

Ce n'est pas nous qui, libres et indépendants, voudrions être hostiles à ce nouvel Etat.

Une déclaration de M. Albert Thomas.

Parlant à la fin de la Conférence socialiste interalliée de Londres, M. Albert Thomas, dont l'action prend de plus en plus d'importances, et qui voit si juste dans les questions des nationalités de l'Europe centrale, s'est exprimé comme suit:

« Les buts de guerre tels qu'ils ont été définis constituent un minimum que nous pouvons accepter, et, si quelqu'un essayait de nous imposer une paix ne comportant pas ce minimum, cela amènerait une révolution qui durerait jusqu'à ce que justice fût obtenue, même si cela devait prendre dix à quinze ans. »

M. Albert Thomas a certainement raison. Nos députés à la Constituante de Prague ont, le 6 janvier 1918, parlé exactement de la même façon.

Les social-démocrates allemands partisans de TEtat tchécoslovaque.

Ce que nous prédisions vient d'arriver. Les Allemands de Bohême, au moins ceux qui ont conservé quelque sens de la justice, se sont déclarés partisans de l'Etat indépendant tchécoslovaque. Le Reichenberger Tagesbote, organe des socialistes allemands, a apporté une série d'articles sur cette question. Dans le dernier, il dit notamment: « Toutes les démocraties doivent se rencontrer sur le chemin qui conduit à l'indépendance des peuples. Chaque peuple doit avoir le droit de décider à qui il veut appartenir. Les social-démocrates doivent reconnaître le droit de la nation tchèque à son indépendance, de même que le droit des Slovènes, Croates et Serbes à se réunir en un Etat, et celui des Polonais et Ruthènes à décider à qui ils veulent appartenir. Les social-démocrates de l'empire allemand doivent reconnaître aux Alsaciens et aux Polonais le droit de disposer d'eux-mêmes. A l'avenir l'hégémonie allemande et magyare doit disparaître dans une Autriche transformée... »

Le journal socialiste tchèque Prâvo Lidu, ajoute à cet article un commentaire où il constate que c^est la première fois que la social-démocratie allemande parle favorablement de l'Etat tchécoslovaque souverain.

Pour nous c'est une preuve de plus que plus tard les Allemands habitant la Bohême seront les premiers à reconnaître l'utilité de cet Etat à la création duquel ils étaient si hostiles.

M. H. W. Steed contre V Autriche-Honi^rie.

M, Henry W. Steed revient, dans la New-Europe (n° 64 et 65), sur la question de l'Autriche-Hongrie. On sait que le directeur du Times est un des Anglais les mieux informés sur les choses austro-hongroises. Il a passé de nombreuses années à Vienne, comme correspondant du grand journal dont il est devenu directeur. C'est dire que nul ne connaît mieux que lui les éléments du problème que l'on peut formuler ainsi: « Avonsnous intérêt à maintenir l'Autriche-Hongrie? » L'éminent publiciste montre qu'en réalité cette Autriche-Hongrie n'est pas autre chose que la dynastie des Habsbourgs, appuyée sur une administration, une diplomatie et une armée. Vouloir conserver la monarchie dualiste, c'est donc, purement et simplement, sacrifier les nations à une maison régnante depuis longtemps vassale de l'Allemagne. Et M. Steed conclut ainsi : « La question, la seule question qui- se pose à nous, est celle-ci : Devons-nous, en recherchant la paix future en Europe, suivre les dynasties, dégénérées, sans scrupules, incapables, ou avons-nous à soutenir les peuples qui luttent pour la liberté, qui sont nos amis et dont le développement garantira leur sécurité et la nôtre? A cette question, une seule réponse est possible : Nous devons assister les peuples de toutes nos forces, et, en les assistant, garantir pour toujours la liberté de l'Europe contre toute menace de la tyrannie des HohenzoUem ou Habsbourgs. »

La société « Dante AU^hieri > et les Tchécoslovaque».

A la réunion tenue le 18 février par les présidents des comités italiens de la « Dante Alighieri », le point culminant des discussions — auxquelles ont pris part MM. Boselli, Stringher, Daneo, Samminiatello, Rava, Da Como, etc., — fut la proposition présentée par M. Franco Spada à propos de l'entente cordiale établie entre Italiens et Tchécoslovaques.

« Sur cette base de solidarité, a dit le secrétaire du Comité pour l'indépendance tchécoslovaque, il faut établir une action qui se fasse sentir à l'intérieur de l'Autriche. Il est nécessaire de faire savoir aux populations de l'Empire que commence en Italie l'enrôlement des volontaires de leurs légions nationales; que l'Italie, luttant pour son unité nationale, tend la main aux Tchécoslovaques, rebelles à la tyrannie germano-magyare, et qu'elle est prête à la tendre à toutes les nationalités opprimées de la Monarchie dualiste disposées à des accords dont le but serait d'agir à l'intérieur de la Monarchie des Habsbourgs en vue de la libération. »

L'orateur ajoute que cette action a un caractère essentiellement politique. Elle veut contribuer de l'extérieur au mouve-

ment politique commencé par les Tchèques. L'orateur croit que la contribution la plus efficace serait la reconnaissance par nous du droit du peuple tchécoslovaque de constituer son Etat national qui, juridiquement, n'a jamais cessé d'exister.

Outre les désordres militaires que cette armée pourrait occasionner dans les rangs de l'ennemi, la répercussion politique serait très forte dans l'armée austro-hongroise. Cela pourrait également indiquer aux Polonais et aux Yougoslaves la voie vers laquelle ils ont aujourd'hui le plus grand intérêt à s'orienter.

La réunion a approuvé à l'unanimité un ordre du jour conforme aux vues exposées par M. Franco Spada.

La Polos:ne et l'Ukraine.

Le Comité National Polonais reconnu par les gouvernements français, anglais, italien et américain comme organisation polonaise officielle siégeant à Paris, et dont le bureau comprend : M. Roman Dmowski, président ; MM. Erasme Piltz, Jean Rozwadowski, Marian Seyda, comte Maurice Zamoyski, I.-J. Paderewski, représentant à Washington ; comte Ladilsas Sobanski, représentant à Londres; Constantin Skirmunt, représentant à Rome, et François Fronczak d'Amérique, publie la déclaration suivante :

D'après le texte publié dans les journaux, le traité qui vient d'être conclu entre l'Allemagne, l'Autriche-Hongrie et leurs alliés d'une part, une prétendue « représentation ukrainienne du peuple » d'autre part, fait passer la frontière de l'Etat ukrainien par le territoire polonais et donne à cet Etat de grands territoires qui avaient fait partie de la Pologne d'avant les partages et même une partie de la Pologne créée par le Congrès de Vienne en 1815. Ce traité accorde à l'Etat ukrainien non seulement de vastes territoires de civilisatiou polonaise possédant des minorités polonaises importantes, mais aussi des provinces dans lesquelles la grande majorité des habitants est polonaise.

On a décidé du sort de ces territoires sans le consentement de leurs habitants,

La « République du peuple ukrainien » qui est aujourd'hui et, dans la mesure où elle deviendrait une réalité serait certainement dans l'avenir un instrument docile dans les mains des Empires centraux, destiné à les aider dans la réalisation des buts qu'ils poursuivent en Europe orientale, vient de servir à diminuer l'étendue de la Pologne au Sud-Est, et à définir la continuation de la sphère des influences allemandes qui entourent cette Pologne ainsi mutilée. A la suite de ce traité, la Pologne tombe dans l'esclavage absolu de l'Allemagne.

Le Comité National Polonais se considère en droit de déclarer que la nation polonaise entière envisage ce traité de paix comme un défi au droit et à l'équité et qu'elle a la conviction qu'il est jugé comme tel par tous les peuples libres du monde.

Tous les Polonais s'uniront aujourd'hui dans un commun effort pour lutter contre cette violation du droit, contre ceux qui en sont les auteurs, et pour conquérir une Pologne unifiée et vraiment indépendante qui aurait la pleine liberté de conclure des alliances avec les nations qui lui sont proches par la communauté de principes et par les liens d'une sympathie traditionnelle. » I'

Protestation polonaise.

L'Union Nationale Polonaise, réunie en assemblée plénière, a proclamé à l'unanimité la résolution suivante:

« Les Empires centraux, fidèles à leur haine séculaire, ont « une fois de plus commis un crime contre la nation polonaise. « Ils ont disposé arbitrairement de vastes territoires polonais en « les attribuant à l'Ukraine.

« L'Union Nationale Polonaise n'a jamais cessé d'éclairer « la conscience nationale au sujet de la politique allemande. Au- « jourd'hui, quand les desseins des empires centraux apparais- « sent en pleine lumière, même pour ceux qui ne les ont pas « compris plus tôt, 'lUnion Nationale Polonaise renouvelle sa « protestation contre cette politique en face de ce nouvel atten- « tat Elle considère comme nul et non avenu le pacte arbitraire « de Brest-Litovsk dû entièrement à l'emprise germanique sur « tout l'est européen, et par lequel la politique allemande désire « semer la discorde entre ces deux voisins: la nation polonaise « et la jeune république ukrainienne.

« L'Union Nationale Polonaise, à cette heure tragique, quand « le pays tout entier frémit sous l'outrage et proteste à l'una- « nimité contre cet attentat, malgré l'invasion allemande, consi- « dère que son devoir est non seulement de protester en même « temps que toute la nation polonaise, mais surtout de profiter « de la liberté d'action qu'elle garde dans les pays des Alliés.

« Ici, en France, se forme l'armée nationale polonaise; aux « Etats-Unis, plus de quatre millions de Polonais en pleine « liberté de conscience, ont décidé d'envoyer leur jeunesse com- « battre à côté des Alliés. L'Union Nationale Polonaise trouve « que le moment est venu d'appuyer de toutes ses forces cette « décision.

« Une autre armée polonaise combat déjà contre l'anarchie « organisée par l'Allemagne sur le front de l'Est. Celle qui com-

« bat comme celle qui se forme constituent aujoiu^d'hui notre « espoir et notre réponse à l'attentat allemand.

« Des forces moindres que celle-ci ont décidé de l'issue des « grandes batailles.

« Nous remettons notre sainte cause entre les mains de nos (( fils libres d'agir sous le drapeau polonais.

« Vive la Pologne indivisible et indépendante!

« Vive l'armée nationale polonaise!

« Vivent les Alliés! »

A la Tchèque !

« A la Tchèque » doit s'organiser la nation polonaise dans sa lutte contre ses ennemis, avant tout contre Vienne. Le grand moment, le moment historique est venu où la politique polonaise doit chercher une nouvelle voie. Des unités bien organisées, un front unique, tout cela « à la Tchèque », voilà le but! » — Telles sont les paroles du journal polonais de Cracovie, Kuryer codzieny, qui, exaspéré par la paix de Brest-Litovsk, exhorte les Polonais à la lutte à outrance contre l'Autriche-Hongrie.

FAITS ET INFORMATIONS

Les Grèves en Autriche.

Les Socialistes allemands et les grèves

Le 1 6 janvier, des grèves éclataient à Vienne et dans la Basse- Autriche. Le mouvement était tout spontané et les chefs du parti socialiste allemand n'y étaient pour rien, ainsi qu'il ressort de la proclamation qu'ils ont lancée dans les journaux viennois du 18. « La suspension du travail, y disaient-ils, est le résultat d'un mouvement naturel qui a commencé en dehors de tout motif politique et de toute organisation syndicale, à cause, d'une part, des nouvelles relatives aux pourparlers de Brest-Litovsk, d'autre part, des mesures prises récemment au sujet du ravitaillement. » On sait que les pourparlers de paix tirent, en effet, en longueur et que les populations d'Autriche, épuisées par une famine croissante, aspirent à une paix rapide. On sait également que le 14 janvier, les rations de farine et de pain déjà insuffisantes, avaient été encore diminuées à Vienne et en Basse- Autriche.

En présence de ce mouvement soulevé en dehors d'eux, les chefs socialistes viennois, pour calmer les masses, posèrent au

gouvernement quatre conditions susceptibles selon eux d'assurer une reprise du travail: 1" Aucun désir d'annexion ne doit entraver la conclusion de la paix; les obstacles causés à la reconnaissance formelle du droit démocratique de libre disposition doivent être écartés; les représentants des classes ouvrières doivent être tenus au courant des pourparlers ; 2° Le gouvernement doit améliorer le ravitaillement ; 3° Les élections municipalese doivent être démocratisées par l'introduction du suffrage universel égal et direct ; 4° On doit mettre fin aux injustices commises à l'égard des ouvriers dans les usines militarisées.

Les délégués social-démocrates allèrent présenter ces conditions au président du Conseil Seidler et au ministre de l'intérieur Toggenburg. Ceux-ci les assurèrent que le gouvernement fera tout son possible pour mener à bonne fin une paix séparée avec la Russie, et que dans le cas même, — car le bruit en a couru — où le Parlement ne siégerait plus, les chefs social-démocrates seront informés de la marche des pourparlers de Brest-Litovsk. Des améliorations seront apportées au ravitaillement et au régime des ouvriers militarisés. Quant à l'introduction du suffrage universel pour les élections municipales, les deux ministres firent valoir que cette réforme mettrait en grand danger le caractère germanique de l'Autriche, qu'elle serait un grand obstacle à la conservation du germanisme dans l'Etat. Les délégués social-démocrates par la voix du député Seitz, se contentèrent d'affirmer qu'ils s'en tiennent à leurs revendications, car il y a d'autres moyens de protéger le germanisme.

Les grèves en Bohême

Les ouvriers tchèques s'étaient spontanément joints à la grève des Allemands. Néanmoins, mécontents des maigres résultats acquis à Vienne, ils résolurent d'organiser une nouvelle manifestation solennelle. Tous les groupes socialistes (social-démocrates, socialistes nationaux et centralistes), unis même aux partis démocratiques, lancèrent donc, le 21 janvier, la proclamation suivante :

« Demain, 22 janvier, que tout travail soit suspendu; par une grève générale et une manifestation dans les rues de Prague, nous réclamerons la paix générale immédiate, le droit de toute nation à disposer librement de son sort, les libertés civiques; nous protesterons contre le défectueux système de ravitaillement et contre les privilèges des classes dans l'administration autonome. Mercredi matin, le travail sera repris dans toute son étendue... »

« L'heure de parler énergiquement a sonné. Que Prague et sa banlieue se joignent par la grève générale aux proclamations démocratiques des autres nations. Fidèles aux idées de liberté, de démocratie et de socialisme, les travailleurs de Prague et de sa banlieue, manifesteront, le 22 janvier, pour la paix générale, en vue de sauver leurs familles de la guerre et de la famine.

« Préparez le succès de cette manifestation, l'arrêt complet du travail, la participation au cortège de demain de tout le monde ouvrier de Prague et de sa banlieue.

« Laissez-vous, en toute confiance, guider par les partis unis du monde ouvrier tchèque et par leurs délégués. Observez leurs recommandations.

« Pour nos droits, une vie nouvelle, des jours heureux après des jours de souffrances! »

Les principales villes de Bohême, de Moravie et de Silésie imitèrent l'exemple de Prague, si bien que le 22 janvier vit cesser tout travail dans ces trois pays, qui sont les plus riches en mines de toute l'Autriche.

Les magasins sont restés fermés à Prague, et la ville a pris son aspect des jours de fête. « Toute la classe ouvrière tchèque s'est réunie unanimement, écrit la Narodni Politika du 23 janvier, pour réclamer hautement une paix générale, un Etat tchèque indépendant, le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes et pour réclamer en même temps une amélioration dans le ravitaillement et une réforme des droits civiques. » Vers 1 1 heures, les manifestants, rassemblés dans les alentours de Vaclavské Namesti se sont mis en mouvement. Par rangs de seize personne et dans un ordre parfait, des masses immenses ont descendu la place Saint-Venceslas pour gagner, par les avenues principales, la célèbre place de l'Hôtel de Ville, où, vers une heure, plus de 150.000 personnes se trouvaient massées.

Du balcon de l'Hôtel de Ville, plusieurs orateurs ont prononcé des discours d'une grande portée politique et d'un très noble patriotisme. Le représentant des socialistes nationaux, le rédacteur F. Spatny a rappelé que le peuple tchèque, sans distinction de partis politiques, se réunissait dans ces lieux historiques pour manifester et pour protester. Sur la place même où ont eu lieu les exécutions des rebelles tchèques du xvn« siècle, il manifeste pour l'Etat tchèque indépendant, ce qui est pour lui une question où il n'accepte ni détour, ni compromission. « Nous voulons être libres et complètement indépendants, c'est notre volonté et notre désir suprême. »

Le représentant du parti social-démocrate tchèque, le député Nëmec, a salué le peuple tchèque réuni pour revendiquer son

Etat tchécoslovaque indépendant et souverain. Le député socialiste national Stribny terminait ainsi son discours: « Nous ne demandons pas une paix séparée, mais la paix générale conclue entre les peuples libres du monde entier. »

Mme Majerova a pris la parole au nom des femmes tchèques qui revendiquent non seulement l'indépendance du peuple tchèque et la paix générale basée sur la liberté des peuples, mais aussi des droits politiques égaux pour les femmes.

D'autres orateurs ont donné un compte-rendu des démarches faites par les députations qui, dans la matinée, s'étaient rendues chez le statthalter et chez le maire de Prague à qui les chefs des organisations ouvrières avaient en même temps présenté les revendications politiques du peuple tchèque et les revendications sociales des ouvriers tchèques.

Les grèves dans les villes de Bohême et de Moravie le 22 janvier

A Plzen, oîi se trouvent les fameuses usines Skoda, ^0.000 ouvriers étaient en grève le 22 janvier. Des cortèges ont défilé en chantant l'hymne national. Tous les restaurants et toutes les maisons de commerce étaient fermés. L'Hôtel de Ville était décoré du drapeau national rouge et blanc. De grands discours ont été prononcés sur la Grand'Place. A Hradec Kralové (Koenigratz), le maire et les conseillers municipaux sont allés au devant du cortège et s'y sont joints. Le député socialiste tchèque Jaros a déclaré qu'on ne peut être sauvé que par une pompte conclusion de la paix. Les manifestants étaient au nombre de 2.000 personnes. Des manifestations semblables avaient eu lieu en même temps à Kolin, Louny, Pribram, etc., et partout la population y participait, manifestant ainsi la solidarité de toute la nation.

Les socialistes allemands et les grèves de Bohême.

Tandis que les Tchèques se dressaient comme un seul homme pour protester contre le militarisme et l'oppression germano-magyare, tandis que toute vie était arrêtée en Bohême et en Moravie un des chefs des socialistes viennois, le député allemand Ellenbogen lançait au Reichsrat cette insulte à la face des socialistes tchèques : « Vous, alliés des bourgeois, vous, traîtres à la lutte des classes, vous avez abandonné comme des chiens muets les ouvriers viennois, sans même bouger. » (cité d'après VArbeiter Zeitung).

Ces cris demandaient une réponse. Le député socialiste tchèque Tusar s'en chargea: (( L'insinuation du député EUenbogen

nous est infiniment pénible, car elle ne contient pas un seul mot de vrai. L'année passée, il y eut une grève énorme à Prague, à Plzen, à Prostejov, à Ostrava, à Kladno, à Brno et dans d'autres villes. Des arrestations furent opérées et le sang coula, mais parmi les ouvriers allemands, personne ne bougea. Nous ne leur en faisons pas de reproches. Peut-être l'intervention ne leur paraissaitelle pas utile. A présent, sans l'intervention des chefs socialistes allemands a commencé un mouvement spontané parmi les ouvriers viennois, les ouvriers tchèques s'y sont associés par solidarité. A Prague, à Plzen, etc., avaient été organisées une grève générale et des manifestations imposantes. Naturellement, nos desiderata sont plus grands que ceux des socialistes allemands, parce que nous n'avons pas seulement à faire valoir des réclamations d'ordre social, mais aussi des revendications nationales. Il nous faut parler contre l'idée d'une réforme électorale établie de telle sorte que chaque nation reste sur ses positions (c'est-à-dire que les Allemands ne perdent pas leur hégémonie. — N. D. L. R.). Nous ne participerons pas à cette grossière tromperie. Les ouvriers allemands doivent savoir que les positions nationales en question sont celles du capitalisme allemand non seulement ennemi des Tchèques, mais aussi des ouvriers allemands. Ces derniers n'ont pas d'intérêt à ce que ces positions soient sauvegardées. Nous sommes solidaires avec la classe ouvrière allemande partout où il s'agit de la démocratie et du socialisme, mais nous attendons aussi que les ouvriers allemands n'opposent aucun obstacle à nos désirs de liberté. Il faut aussi que le comte Czemin dise enfin ouvertement à l'Allemagne : « Nous ne pouvons plus continuer à faire la guerre, nous voulons la paix et nous la ferons. Si vous voulez la guerre, c'est votre affaire, et pas la nôtre. » Czemin a dit que l'Allemagne nous a sauvés, mais sans l'Alliance avec cette Allemagne, nous n'aurions pas de guerre. Si on ne nous permet pas d^avoir nos représentants aux pourparlers de paix nous nous occuperons de les trouver à l'étranger. »

Les Tchécoslovaques et les Grèves en Autriche.

Le gouvernement autrichien fait une distinction entre les deux mouvements grévistes en Bohême et en Autriche, étant donné que celui de Bohême avait un caractère politique agressif. Tandis qu'aux ouvriers allemands est épargnée toute poursuite devant les tribunaux militaires et civils, poursuite qu'ils devaient subir, conformément à l'arrêté ordonnant la militarisation de la maind'œuvre ; les grévistes tchèques supportent toutes les conséquences de leur grève. Une interpellation de M. Hrasky, député tchèque, présentée au parlement, nous fournit l'explication des conditions que les chômeurs allemands ont remplies et nous dit en quoi

les ouvriers tchèques ont commis des crimes. En effet, en Bohême, le gouverneur-lieutenant a donné à la police l'ordre d'interdire toute réunion, de s'y opposer par la force et de rendre responsables les chefs du mouvement ouvrier si l'on dépasse les limites suivantes :

1° Défense absolue de faire des manifestations qu'on pourrait interpréter comme favorables à l'Entente ;

2" Défense de parler de l'incorporation de la Slovaquie à l'Etat tchécoslovaque.

3° Défense de se livrer à toute agitation contre l'alliance de l'Autriche-Hongrie avec l'Allemagne ;

4° Interdiction absolue de toute démonstration contre l'idée de l'Etat austro-hongrois ;

5° En traitant la question de la paix, défense de s'élever contre une paix séparée avec la Russie et d'approuver d'autres opinions que les opinions officielles des Empires centraux.

La distinction entre la grève de Vienne et celle de Prague peut se résumer ainsi : à Vienne les ouvriers ont repris leur travail après un accord entre leurs chefs et le gouvernement et après avoir rempli les conditions du gouvernement; dans les pays tchèques, les chefs du mouvement ouvrier sont cités devant les tribunaux militaires parce qu'ils ont refusé d'obéir aux ordres du gouverneur.

Livres reçus à la Rédaction :

A notre Rédaction sont parvenus les ouvrages suivants : Auguste Gauvain: L'Europe au jour le jour, 2 vol. Editions

Bossard.

Francisco Contreras: Les Ecrivains hispano-américains et la

Guerre Européenne. Editions Bossard. Henri Chardon; L'Organisation de la police. Editions Bossard. PiETRO Pedrotti; Le Trentin. Editions Georges Crès. Casimir Smorgorzewski ; Joseph Pilsudzki et ses Légions Polonaises. Edition de la revue Polonia.

Géraud-Bastet; Les Ephémérides de la Victoire- Editions de la

Correspondance de Paris.

Edouard Payen; Belgique et Congo. Editions Bossard.

L» Géravt : L. MATiilKU.

Imprimerie Slave, 183, rue dM Faubourg St.-Martia, Parla.

Revue bi-mensuelle

3' ANNÉE. l" AVRIL I918. N° 20.

Les États-Unis et la guerre.

La grande catastrophe qui s'est abattue sur plus des trois-quarts du globe et qui n'a pas de précédent dans l'histoire du monde, nous vaut, à mes amis et à moi, l'honneur de paraître devant vous.

La Serbie a été considérée comme le point de départ de cette terrible guerre. Ses représentants sont loin d'avoir une tâche enviable lorsqu'ils essayent d'expliquer les raisons pour lesquelles des hommes, des familles, des villes, des Etats et des pays ont été tour à tour entraînés dans cette lutte historique dont la misère, des complications politiques et des souffrances dans les foyers sont actuellement les résultats évidents. Nous appartenons à une nation qui, plus que toute autre, a souffert de cette tragédie. J'espère donc que notre martyre vous permettra de nous accorder la liberté d'expliquer franchement et sincèrement les causes réelles et les résultats nécessaires de la guerre.

La présente crise qui sévit sur l'Europe et le monde, est la conséquence nécessaire et logique des erreurs commises au début du xix" siècle par la diplomatie européenne. Inspirée par votre grande constitution démocratique, la grande Révolution française a proclamé parmi ses principes relatifs aux droits de l'homme, le droit des nations à décider de leur propre destinée. Les

(1) Discours prononcé par M. Vesnltch devant le Sénat de New- York.

autocrates européens concentrèrent toutes leurs forces au Congrès de Vienne pour annihiler votre œuvre aussi bien que celle de la France en faveur de la liberté des individus et des nations. Il en est résulté que depuis cette date fatale de 1815, une lutte continuelle s'est, avec une vigueur variable, 'engagée en Europe entre la démocratie et l'autocratie. Pour protéger celle-là contre les prétentions d'un Metternich, l'un de vos grands hommes d'Etat fut obligé de proclamer une sorte de charte politique qui, depuis près d'un siècle, a été la base de votre politique étrangère, charte connue de tous ceux qui s'intéressent à la politique internationale sous de nom de Doctrine de Monroe. Foulant aux pieds les droits élémentaires de l'humanité, les autocrates européens, l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse à leur tête, traitaient les homme comme du bétail ; ils en faisaient des objets de commerce. Vos héroïques a'ncêtres se sont trouvés en leur présence dans leur lutte pour la libération ; ils ont eu affaire à des hommes que les Princes allemands avaient cédés au gouvernement •qui, à cette époque, s'opposait à votre émancipation. Les gouvernements d'Autriche-Hongrie et de Prusse ont étendu ce système, inaclmissible à cause de son immoralité, à des provinces entières. Ils abattirent la Pologne et se la départagèrent. Ils enlevèrent le Slesvvig- Holstein au Danemark, petit pays faible. Ils dérobèrent l'Alsace-Lorraine à la France. Ils réduisirent la Bosnie-Herzégovine en esclavage et inaugurèrent cette politique immorale et anti-démocratique en tant que politique internationale appliquée au monde entier, politique qu'ils voulaient perfectionner par leur domination exclusive sur l'Europe, étendue ensuite aux parties les plus riches de l'Asie et qu'ils voulaient enfin compléter •en imposant leur volonté à ce grand et prospère pays.

Vous vous souvenez que déjà en 1875 Bismarck et Moltke avaient décidé d'ensanglanter encore la France. Ce noble et généreux pays aurait certainement subi

cette épreuve fatale si l'Angleterre et la Russie n'avaient pas prévenu le crime.

Vous savez aussi que depuis cette époque les deux puissances germaniques ont compliqué le problème balkanique en vue d'atteindre un double but: affaiblir la Russie, d'une part, et, d'autre part, assurer à la germanisation de nouvelles provinces dans les Balkans.

Vous n'avez pas manqué de vous apercevoir que, loin de les émanciper, le traité de Berlin, comme par ironie, a réduit en esclavage les populaitons des Balkani et, parmi elle, mon malheureux pays. Vous vous rappelez aussi que cela même ne suffisait pas à l'expansiou germanique vers l'Orient, et qu'en 1908 les provinces serbes de Bosnie-Herzégovine furent annexées par la Maison de Habsbourg.

Cette flagrante violation d'accords internationaux formels et pacifiques, garantis par le souverain d'Autriche-Hongrie, était la première manifestation de leur théorie suivant laquelle les traités internationaux ne sont que des chiffons de papier.

Bethmann-Hollweg, en excusant la monstrueuse violation de la Belgique neutre, n'apportait pas une innovation dans la politique allemande, il suivait simplement les traces de ses prédécesseurs Metternich,. Bismarck, Biilow et ^renthal. La grande guerre avait été décidée longtemps avant l'attentat de Sarajevo. Le Kaiser Guillaume est plus que quiconque qualifié pour confirmer la véracité de cette affirmation. Il ne s'est pas contenté d'avoir voulu provoquer en 191 1 et 1913 une guerre contre la France. Permettez-moi de vous, rappeler l'incident d'Agadir et l'affaire de Saverne. En octobre 191 3, il déclarait encore au vaillant roi des Belges qu'il aurait bientôt à faire la guerre à la France et exigeait alors la complicité du roi. Vous connaissezaussi, par le témoignage de M. Jules Cambon, le grand diplomate français, l'honnête et chevaleresque réponse donnée à cette occasion par le roi Albert, aussi bien sa-

vez-vous de quel prix furent payés cette probité et ce respect des obligations internationales.

Nous savons que votre gouvernement et votre pays ont sévèrement condamné la cynique agression contre la Serbie aussi bien que la brutale violation de la neutralité belge.

Nous n'ignorons pas non plus vos sympathies pour les souffrances et l'infortune des populations de Serbie, de Belgique, de France, de Roumanie et de Pologne. Vous aviez le pressentiment certain que vous ne resteriez pas longtemps simples spectateurs de cette destruction des principes essentiels d'une existence normale entre les nations, sans jeter le poids de votre autorité dans la balance de la morale internationale et de l'intégrité politique.

L'assassinat barbare et prémédité des passagers sans défense du Lnsitania et du Sussex n'a pas manqué de renforcer vos sentiments humanitaires. L'impertinente prétention du gouvernement allemand d'imposer des restrictions aux navires naviguant sous votre pavillon étoile ne pouvait être qu'une insulte à votre honneur national. Pourtant aussi sûrement que je suis devant vous, j'étais persuadé que vous interviendriez dans le conflit le jour où vous seriez certains de l'origine réelle et des causes profondes de cette conflagration.

Les grands principes proclamés par le Président Wilson en avril dernier ont eu à travers le monde un effet incomparable non seulement à cause de l'éminence de leur auteur, mais plus encore parce qu'ils représentent les vrais sentiments de cette grande démocratie et parce que les nations belligérantes et leurs gouvernements savent que ces principes sont appuyés par toutes les ressources de votre puissante nation. Cette bienfaisante confiance a pénétré dans les nations alliées pendant la période la plus critique de la guerre, au moment

OÙ l'appui russe était paralysé par les intrigues et la propagande allemandes.

Telles sont, Messieurs, les raisons réelles et profondes de la crise qui absorbe aujourd'hui l'attention de tout le monde civilisé.

Cette guerre finira quelque jour et nous devrions tous savoir quelle en sera l'issue. Quant à moi, je n'ai jamais douté un seul instant de notre victoire.

Ma confiance est basée sur nos forces, sur la justice de notre cause, sur notre résolution de vaincre et surtout sur le fait historique que vous n'avez jamais déployé vos drapeaux pour une cause sans apporter la victoire dans leurs plis.

Tout ce que nous désirons, c'est la volonté qui, grâce à la coordination de vos efforts, est une garantie absolue que nous obtiendrons le résultat souhaité.

Cependant une victoire militaire ne suffira pas si nous ne sommes pas unis dans la détermination d'assurer l'avenir du monde civilisé. Nous n'y parviendrons qu'en établissant d'abord les causes de ce cataclysme, puis en essayant sincèrement de profiter à l'avenir des leçons de l'expérience.

Les Puissances germaniques ont entrepris cette guerre dans le but de réaliser leur poussée vers l'Est. La future conférence de la paix devra élever une barrière assez forte pour empêcher la répétition d'une telle entreprise. Ce résultat ne peut être obtenu que par le renforcement des petites nations dont les intérêts vitaux sont intimement liés au reste du monde. Dans cette œuvre, les Yougoslaves (Serbes, Croates et Slovènes) occupent avec leurs frères slaves, les Tchèques et les Slovaques, la première place. Les Roumains et les Italiens sont appelés à collaborer au même but.

Cette solution, qui est la seule logique et pratique, nécessite la restriction de la dynastie des Habsbourgs à la simple portion allemande de son territoire.

Cette solution empêcherait de nouvelles guerres en Europe ; elle favoriserait le développement pacifique de ces jeunes pays pleins d'espérance; elle serait une garantie pour toutes les nations qui aiment la paix, et je sais ce que je dis lorsque j'affirme que ce serait au plus haut point conforme aux intérêts de votre noble et généreux pays.

Puisse la Providence nous inspirer et nous aider à conclure une telle paix. Aucun endroit ne peut, d'ailleurs, mieux convenir à l'expression d'un tel vœu que ce temple de la liberté construit par vos ancêtres et orné de cette devise qui est aussi la nôtre: « L'unité dans la liberté, ou la mort! )>

MlLENKO R. VeSNITCH.

L'Italie et les Tchèques.

La Nation tchèque demande à un Français, qui suit depuis déjà pas mal d'années la vie et la politique de l'Italie dont il a été longtemps l'hôte et toujours l'ami, qui a pu suivre aussi, depuis deux ans et demi, avec un intérêt de plus en plus passionné, les progrès de l'action tchécoslovaque au cours de la guerre mondiale, de dire ce qu'il pense des rapports qui se formetit aujourd'hui entre l'Italie et les Tchèques. Cette pénétration tchèque en Italie, l'auteur de ces lignes l'a vue commencer et se développer avec un plaisir très vif et tout particulier. Il assiste avec joie à son plein épanouissement. A l'heure où va se tenir à Rome un congrès de toutes les nationalités opprimées de l'Autriche-Hongrie, pour affirmer leur droit à l'indépendance et à leur affranchissement du joug austro-magyar, oià l'opinion italienne et la presse, par ses organes les plus autorisés, réclament remi)loi militaire des prisonniers tchécoslovaques comme combattants sur le front italien

contre l'Autriche, il est très actuel et il est opportun, de parler des Tchèques et de l'Italie.

Ce rapprochement entre Italiens et Tchèques était si indiqué qu'il leur a suffi du premier contact pour se comprendre et pour s'aimer. L'Italie connaissait très peu les Tchèques avant la guerre ; elle a senti de suite qu'ils étaient ses alliés naturels contre l'Autriche, que le seul fait de nouer avec eux des rapports de plus en plus étroits renforçait sa guerre et lui donnait toute sa signification. Plus l'Italie élargissait sa conception de la guerre, plus la valeur du concours tchèque s'imposait pour elle et plus ce concours lui devenait un appoint précieux. Et quand l'Italie prenait en main la cause des nationalités opprimées de l'Autriche, elle devait songer plus encore à celle qui était l'adversaire le plus irréconciliable de l'Autriche, à celle qui menait la lutte contre elle avec le plus d'énergie et de ténacité.

Le rapprochement avec les Tchèques, cela signifiait, pour l'Italie, guerre à fond contre l'Autriche, guerre à fond aussi contre l'Allemand que le peuple tchèque, au cours de son histoire, a toujours rencontré en face de lui, dont il a été depuis plus de dix siècles, l'ennemi acharné, constant et résolu.

« Les fils de la Bohême, écrivait, le 13 janvier dernier, M. Amendola dans le Corriere délia Sera, qui sont des maîtres dans la lutte contre la prépotence allemande et contre le Gouvernement de Vienne, ont beaucoup de choses à nous apprendre. Ce peuple actif et résolu, cultivé et industrieux, nous a précédés dans la grande lutte où nous sommes engagés ; confions-nous à son instinct clairvoyant qui lui suggère aujourd'hui le coup qui fait trembler au cœur notre ennemi et qui le lui suggère avec des appels aussi fervents et aussi vibrants du plus haut amour de la patrie : ces appels évoquent pour nous les accents inoubliables des ouvriers de notre Risorgimento, et ils ne peuvent pas ne pas éveiller l'écho d'une profonde solidarité dans tout ceeur italien. »

M. Amendola écrivait ceci pour pousser son pays à utiliser la force militaire et morale que devaient lui apporter contre l'Autriche les Tchécoslovaques combattant dans les rangs italiens, la Bohême luttant pour la même cause avec l'Italie proclamant la nécessité d'affranchir la Bohême. Il faisait allusion, en le citant, à l'appel d'un Tchèque réfugié en Italie. Celui-ci constatait que ce qui avait souvent manqué dans cette guerre en face du germanisme, ce n'était pas seulement l'organisation matérielle et tous ces engins que l'ennemi avait préparés et accumulés. « C'était, disaitil, le fer de la haine, l'acier de l'exécration, le dur et inflexible métal de la résolution acharnée contre les barbares. » Cette arme, le Tchèque sait s'en servir contre l'Allemand, pour l'avoir appris de l'Allemand luimême.

D'avoir connu et pratiqué l'Allemand de longue date, de s'être instruit et fortifié à son contact, c'est l'une des qualités du Tchèque et un de ses avantages dans sa lutte éternelle et historique contre le germanisme. C'est un trait qu'il a en commun avec l'Alsacien, ainsi que d'autres qu'ont imprimés au caractère des deux peuples leur situation et le corps à corps avec l'Allemand.

Il y a entre eux certaines ressemblances morales qui ont pu contribuer à me faire aimer lés Tchèques à mesure que je les ai vus et compris davantage. Et ceci évoque, pour les Français qui allaient en Alsace avant la guerre, les avertissements que leur donnaient les Alsaciens qilî connaissaient le mieux, par l'expérience d'une lutte de tous les instants et sans trêve, les Allemands.

Dans ces rapports d'étroite sympathie qui s'établissent chaque jour davantage entre l'Italie et les Tchè- '^ues, ce qui frappe, ce n'est pas seulement l'importance

qu'ils ont pour la politique extérieure de l'Italie et, par conséquent pour la politique générale des Alliés, pendant la guerre et après la guerre, au sujet de l' Autriche-Hongrie. C'est aussi la place qu'ils tiennent de plus en plus dans l'affirmation et le renforcement de la politique énergique de résistance à l'intérieur du pays.

On en pourrait citer bien des exemples significatifs et intéressants. Rappelons un trait récent parmi tant d'autres. Il n'y a pas longtemps, on s'est préoccupé des prisonniers ennemis employés à des travaux, surtout dans les campagnes. On demandait de les éloigner des régions oh ils pourraient apprendre certains renseignements ou contribuer à affaiblir l'esprit de résistance chez les populations. Mais on s'empressait d'ajouter qu'il fallait faire exception pour les Tchèques; que ceux-là non seulement n'étaient dangereux nulle part, mais qu'ils étaient partout au contraire les auxiliaires les plus utiles et les plus efficaces contre le défaitisme, pour fortifier l'esprit de résistance et les sentiments de haine vis-à-vis de l'ennemi.

Les 2 et 3 février derniers, il s'est tenu à Milan une grande réunion patriotique qui a eu beaucoup de retentissement et d'éclat. C'était la première organisée par le Fascio di difesa nazionale pour entrer en contact avec le pays et affirmer devant lui la politique de résistance qui s'impose à l'Italie dans les conditions créées par le désastre de Caporetto et l'invasion du sol italien, politique à laquelle le gouvernement de M. Orlando imprime une direction de plus en plus énergique. Ce Fascio ou « Ligue de Défense nationale » est un groupement qui s'est constitué au Parlement au cours de la session de décembre. Il unit tous les éléments les plus patriotes pour combattre le défaitisme et les manœuvres d'opposition ouverte ou voilée à la guerre. De nombreux députés et sénateurs, partisans ardents de la guerre, appartenant à toutes les nuances politiques, y ont adhéré ; aux dernières 'sessions de décembre et de février, son rôle a été très actif et souvent décisif.

Il a pris la même attitude devant le pays par une série de réunions dans différentes villes de la péninsule. Celle de Milan, la grande cité patriote, était la première et la plus importante ; elle devait, pour l'Italie, donner le ton à la veille de la rentrée du Parlement qui avait lieu quelques jours après. A la séance solennelle qui a clôturé la réunion au théâtre de la Scala, on a vu défiler et entendu parler des personnalités éminentes et très représentatives. Il y avait M. Girardini, député d'Udine, l'un des principaux menibres et organisateurs du Fasclo, représentant le Frioul envahi et la région que foule aujourd'hui l'ennemi, dont l'intervention éloquente était ici particulièrement émouvante. Il y avait M. Pitacco, député de Trieste, comme représentant des terres irredenfe. Il y avait aussi un député de New- York, d'origine italienne, M. La Guardia, capitaineaviateur des troupes américaines, qui a parlé admirablement pour exciter l'esprit de résistance chez les Italiens. Enfin un Tchèque a pris aussi la parole.

C'est sur le cri de « Vive la Bohême! » que s'est terminée la réunion. Et c'est par une manifestation éclatante de sympathie italo-tchèque, par l'affirmation de l'alliance étroite de sentiments entre l'Italie et la- Bohême, que se sont clôturées ces assises solemielles,. tenues à Milan, pour encourager et ix>ur exciter le patriotisme italien.

Deux ou trois semaines plus tard, à la Chambre, M. Agnelli, député de Milan, parlant des Tchèques, insistait sur l'intérêt urgent qu'il y avait pour l'Italie à se servir d'eux militairement et moralement dans sa lutte contre l'Autriche-Hongrie. Il rappelait l'attitude des députés tchè^jues, au Reichsrat, à l'annonce des victoires austro-alteniandes sur l'Italie et de l'invasion dit Frioul, attitude qui leur attirait la colère indignée et les injures de leurs coHègues allemands. Il évoquait

aussi ce soldat tchèque inconnu qui, devant le gibet de Battisti, avait crié : « Vive l'Italie ! » et avait été, sur un jugeme.nt sommaire, fusillé le lendemain.

A la fin de cette même séance du 23 février qui clôturait la session de la Chambre, le président du Conseil, M. Orlando, prononçait un discours qui lui valait le triomphe oratoire le plus éclatant qu'il ait remporté. Dans la conclusion de ce discours, dans l'émotion profonde qu'elle produisait sur la Chambre et, par delà la Chambre, sur le pays tout entier, la Bohême intervenait, d'une façon indirecte, mais très touchante. M. Orlando s'était servi du témoignage d'un sous-officier tchèque qui s'était rendu récemment aux Italiens, pour montrer le patriotisme des régions envahies par l'ennemi, pour affermir ainsi et fortifier le patriotisme de toute l'Italie.

Le témoignage du sous-officier tchèque, prisonnier volontaire, était, par lui-même, impressionnant pour sa sincérité et sa spontanéité. Il attestait à la fois les sentiments de ces populations italiennes sous le joug de l'envahisseur et la sympathie intelligente de ce Tchèque qui, ayant vécu au milieu d'elles, avait su si bien les comprendre et les partager. Son récit, rapporté à îa Chambre, avec une simplicité éloquente, par M. Orlando qui laissait parler sa propre émotion, décrivait l'état d'esprit des habitants de Fonzaso, une grosse bourgade près de Feltre, dans la région des Frealpi. Je ne connais pas Fonzaso, mais je connais le pays au pied de l'admirable chaîne des Dolomites. Je connais Feltre, anticjue et pittoresque cité italienne où le commandant de la place est aujourd'hui un Turc.

Ces habitants de Fonzaso sont presque exclusivement des femmes, des enfants, des vieillards. Ils remplissent les églises où ils ne cessent d'invoquer la victoire des armes italiennes et leur libération de l'occupation austro-germano-tatare. S'il y a des Turcs à Feltre, il y a des Bulgares pas très loin de là. Les catholiques Aus-

tro-Hongrois, occupants de Fonzasa, ont enlevé les cloches du clocher ; elles sont tombées et se sont brisées. On a recueilli les morceaux que l'on a conservés comme des reliques. Les habitants ne vivent qu'en attendant l'offensive et la contre-offensive italienne qui doit les délivrer. Quand des femmes se rencontrent dans la rue, elles se mettent à pleurer. Et les enfants chantent une chanson, qui est interdite, dont le refrain répète ces paroles magiques : « Mont Grappa, tu es ma patrie ! »

Le Mont Grappa est ce massif montagneux où s'arc-. boute, entre les hauts plateaux d'Asiago et la ligne du IMave moyen et inférieur, la résistance italienne appuyée par les troupes alliées de France et d'Angleterre. C'est là qu'on tient depuis quatre ou cinq mois ; après s'y être battu furieusement et très fort, on s'y regarde, • pour l'instant, en attendant l'offensive. Pour les habitants de Fonzaso, c'est de là, tout près d'eux, que doit partir la marche victorieuse de la libération.

Ce récit émouvant, M. Orlando l'a fait, très ému lui-même. C'est sur des larmes qu'il l'a achevé, terminant par là son discours. La Chambre et le public, saisis à leur tour d'une émotion indescriptible, lui ont fait une ovation comme on n'en avait guère vue depuis le mois de mai 191 5. M. Turati, chef des socialistes officiels opposés à la guerre, est venu déclarer que, pour lui aussi, le Mont Grappa était la patrie.

La Chambre se séparait sur cette manifestation unanime et grandiose à laquelle la Bohême se trouvait associée grâce au témoignage du sous-officier tchèque qui, cité par M. Orlando, avait produit une telle impression. Te ne pense pas que ce résultat fût contraire à la pcnséo du président du Conseil qui, dans les communication*^ qu'il avait faites quelques jours auparavant, le 12 février, au nom du Gouvernement, avait affirmé la sympathie toujours plus grande de l'Italie « pour les aspirations des diverses nationalités qui gémissent sous le joug de races dominatrices ».

Il ajoutait que cette sympathie ne se limitait pas à « la sympathie verbale et à l'admiration platonique ». On peut le rappeler ici, à la veille de ce congrès de Rome où l'Italie va proclamer sa solidarité effective avec toutes les nationalités opprimées de l' Autriche- Hongrie. Et il est permis d'exprimer simplement le vœu que le sous-officier tchèque, à qui l'on doit le récit fait par M. Orlando et la belle manifestation italienne qu'il a provoquée, puisse entrer, le jour de la délivrance, avec des troupes tchécoslovaques, à Fonzaso.

La réalisation d'un tel vœu ne serait qu'un symbole de cette amitié qui grandit entre l'Italie et les Tchèques. Souhaitons de la voir grandir encore contre les ennemis communs, qui sont aussi nos ennemis à tous, des Tchèques et de l'Italie.

Pierre de Quirielle.

Serment des soldats Tchécoslovaques.

On sait que les Tchécoslovaques ont formé plusieurs divisions en Russie. Ils se sont vaillamment battus contre les Autrichiens et les Allemands. Récemment ils résistaient encore à l'invasion allemande en Bessarabie, près d'Odessa. Nos soldats prêtent un serment spécial, qui montre admirablement leur esprit et leur caractère. Nous croyons que ce document sera d'un très grand intérêt pour nos lecteurs. En voici le texte complet :

(( Nous dégageant pour toujours des liens qui nous attachaient aux Habsbourgs et à la monarchie austrohongroise, nous souvenant des iniquités commises depuis des siècles à notre égard, et qui n'ont pas encore été vengées, nous, soldats tchécoslovaques de la première

armée révolutionnaire créée hors des frontières de notre patrie, déposons devant notre chère nation tchécoslovaque, et devant le chef du mouvement révolutionnaire à l'étranger, du Conseil National des Pays Tchécoslovaques, le professeur Masaryk en tête, notre solennel serment.

Au nom de notre honneur national, au nom de ce qui nous est le plus cher en tant qu'hommes, que Tchèques et Slovaques, en pleine conscience, nous jurons de lutter aux côtés de nos alliés, jusqu'à la dernière goutte de notre sang, contre tous nos ennemis, tant que nous n'aurons pas obtenu la complète libération de notre nation tchécoslovaque, tant que nos pays tchèques et slovaques ne seront pas réunis en un Etat tchécoslovaque libre et indépendant, tant que notre nation ne sera pas dans nos pays la maîtresse absolue de ses destinées.

Nous nous engageons solennellement, quel que soit le danger, à quelques conditions que ce soit, sans crainte et sans hésitation, à ne jamais et nulle part abandonner le but sacré de notre lutte.

Combattants fidèles et pleins d'honneur, portant en nous l'héritage de notre glorieuse histoire, gardant le souvenir des actes héroïques de nos immortels chefs et martyrs, Jean Hus et Jean Zizka de Trocnov, nous promettons de rester dignes d'eux, de ne jamais fuir la lutte, de n'éviter aucun danger, d'obéir aux ordres de nos chefs, de vénérer nos drapeaux et nos insignes, de ne jamais et en aucune circonstance implorer la grâce de rennemi et de ne jamais nous rendre les armes à la main, d'aimer nos compagnons comme des frères et de leur porter secours dans le danger, de n'avoir pas peur de la mort, de sacrifier jusqu'à notre vie pour la liberté et la patrie.

C'est ainsi que, librement, sans aucune pression, nous nous engageons à agir et nous agirons.

Tel est le devoir qu'imposent notre honneur et notre fidélité envers notre peuple et notre pays. »

Le car acier e du soldat tchécoslovaque et son idéal s'expriment éloqueminent dans ces quelques paroles émouvantes.

BIBLIOGRAPHIE

Bohemia, par J.-J. Zmrhal et Vojta Benes, paru à Chicago^

Quand, la guerre ayant éclaté, les Tchèques résidant à l'étranger se sont rangés aux côtés des Alliés, ils se sont trouvés en face d'un obstacle sérieux : l'ignorance où était le public international de la question tchèque. Il est vrai que nous avions un peu partout des amis dévoués; mais combien peu nombreux comparés aux masses qui souvent ignoraient jusqu'à l'existence même de la nation tchèque. On se demandait comment des œuvres telles que celles de L. Léger, E. Denis, Seton-Watson et d'autres pouvaient être si peu connues. Et pourtant rien de plus naturel. Les livres que nos amis français et anglais ont publiés sur notre nation étaient le fruit d'une longue et sérieuse étude, presque toujours volumineux, largement documentés. Des livres pareils, excellents pour l'étude, pénètrent assez rarement dans le grand public.

Il fallait employer un autre moyen de propagande: la brochure. Deux dé^nos compatriotes qui se sont entièrement voués à la défense de notre cause au-delà de l'Océan, MM. J.-J. Zmrhal et Vojta Benes, ont eu dernièrement l'excellente idée de présenter au public américain une brochure de 63 pages intitulée « Bohemia ». Dans une série de chapitres, ils y présentent la culture intellectuelle et physique de la nation tchèque.

Le livre débute par une préface due à la plume de M. Harry Pratt Judson, président de l'Université de Chicago. Cet éminent savant, grand ami de la nation tchèque, explique d'abord pour-

quoi la grande République d'outre-mer s'est vue forcée d'intervenir, dans la Guerre mondiale, comment son intervention ne peut nullement être considérée comme un abandon de la doctrine de Monroe. L'auteur de cette doctrine a lui-même dit que. les États-Unis doivent prendre part à une lutte, dès que « ses droits ont été violés et sérieusement menacés ». C'est sûrement le cas à l'heure actuelle. Comme, le Président Wilson, M. H. Pratt Judson est sûr que « la liberté et la justice dans l'Europe centrale apportera la liberté et la sécurité dans les parties les plus éloignées du monde ».

Après cette préface, qui montre une fois de plus combien il est nécessaire que les questions tchèques, polonaises, yougoslaves soient définitivement et justement résolues par la présente guerre, M. Zmrhal donne un aperçu de la contribution apportée par la littérature tchèque à la littérature universelle. Que de noms célèbres nous y trouvons, à l'époque oii la Bohême vivait sa vie, pouvait librement développer ses facultés intellectuelles! Stitny, Hus, Chelcicky, Comenius! Puis viennent deux siècbs de l'oppression la plus brutale qu'une nation ait jamais subie. Pas un grand nom, pas un écrivain. Les Habsbourgs et les Jésu-tes ont accompli leur œuvre néfaste. Mais vient le xviii^ siècle et la persécution a, à la longue, réveillé le sentiment national endormi. Le désir de reconquérir la liberté perdue a suffi pour susciter un mouvement de renaissance tchèque. Purement littéraire, au xviii* siècle, il est au xix*, devenu politique et économique, et enfin au XX* siècle s'est changé en une véritable lutte, armées contre armées.

Quand toute la nation tchèque semblait disparue, quand la Bible était le seul livre tchèque que les paysans.pouvaient lire en cachette, la musique seule restait l'interprète fidèle de l'âme tchèque. Au moment de sa plus grande décadence, la nation tchèque possédait des compositeurs et des artistes admirables qui lui ont assuré une renommée universelle et en ont fait l'une des nations les plus musicales du monde.

Qui dit nation musicale dit aussi nation artiste. Le goût artistique d'une simple paysanne tchécoslovaque étonne tous les étrangers qui ont eu l'occasion de voir quelles merveilles ses

doigts habiles sont capables d'exécuter. Naturellement, l'art tchèque ne se limite pas à si peu, et M. Vojta Benes fait connaître nos grands artistes modernes dont plusieurs ont une réputation aussi étendue que celle de nos musiciens.

Les facultés intellectuelles du peuple tchèque sont sûrement grandes, et force est à nos pires ennemis de le reconnaître. Mais qui sait si elles auraient pu se développer aussi favorablement sans l'existence d'une société de gymnastes, « les Sokols », dont le fondateur Miroslav Tyrs a eu l'idée de diriger l'éducation physique de toute la nation et d'en faire un moyen des plus efficaces de la lutte contre les projets germanisateurs des Habsbourgs. M. Fisher, qui est l'auteur de l'article sur les Sokols, tâche d'expliquer les idées et le but du fondateur Miroslav Tyrs. Ces idées ont triomphé aujourd'hui. L'organisation sokole a été imitée par tous les autres Slaves, et partout où on l'a sérirnsement appliquée, elle a donné d'excellents résultats. C'est un moyen d'éducation de premier ordre, car elle dirige la jeunesse de la nation et, pénétrant dans les plus petits villages, élève les vastes couches du peuple. Peut-être sera-t-elle, après la guerre, adoptée aussi par d'autres grandes nations qui auront vu quelles lacunes, pendant la guerre, présentait l'éducation populaire de leurs pays.

Arrivé à la fin, on ne peut que féliciter les auteurs du goût avec lequel ils ont présenté leur ouvrage et par là ils ont déjà fait un bon acte de propagande. ^

MÉMOIRES ET DOCUMENTS

Les Slovaques de la Hongrie unis aux Tchèques dans leur lutte pour l'indépendance.

Le député André Kuzma, écrivain magyar bien connu, parlant devant la Commission de réforme électorale, le 27 février, a apporté quelques détails intéressants sur les sentiments des Slovaques. Il en ressort qu'en dépit des persécutions que les Ma-

gyars font subir aux Slovaques, et, malgré toutes les mesures de précaution prises pour empêcher que les événements de Bohême ne parviennent à la connaissance des Slovaques, ceux-ci se sentent unis à leurs frères tchèques dans leur lutte en faveur d'un Etat tchécoslovaque indépendant. Les Magyars eux-mêmes l'avouent. Le député Kuzma s'exprime ainsi:

« Les partis qui soutiennent le gouvernement doivent se rendre compte que les objections opposées par la majorité au projet de réforme électorale ne sont pas dues à des motifs réactionnaires, mais qu'elles proviennent de graves appréhensions quant à l'avenir des Magyars. Elles méritent donc la plus grande attention et il convient de ne pas les négliger. Je sais, par expérience, que le brave peuple slovaque est prêt à se laisser séduire par les Tchèques. D'éminents Slovaques, influents et actifs, ont adressé à un organe tchèque la déclaration suivante favorable aux intérêts tchèques:

« La déclaration tchèque est réjouissante et sympathique. Nous formons avec les Tchèques une seule et unique nation. La déclaration tchèque est, d'ailleurs, un excellent coup contre le gouvernement magyar, qui demeure sourd à toutes les revendications slovaques. Nous sommes reconnaissants à nos frères tchèques de ce que, grâce à eux, l'Europe entière parle aujourd'hui de la race slovaque opprimée. C'est un mérite pour les Tchèques! »

« Quiconque connaît l'état de choses qui règne en Slovaquie ne saurait douter que le bas peuple slovaque lui-même se laissera prendre à l'agitation tchèque, si l'on n'y porte remède à temps. La classe intellectuelle slovaque est depuis longtemps tchèque. Elle ouvre, avec une grande témérité et une hardiesse adroite et remarquable, le chemin à la haine contre la Hongrie aussi bien aux élections du Parlement hongrois qu'à celles des communes et des comitats. Il en résulte que c'est non pas la question slovaque, mais bien la question tchèque qui menace la Haute-Hongrie, vu que, peu à peu, la langue tchèque supplante là-bas la langue slovaque. Ces « députés » slovaco-tchèques revendiqueront donc, si l'on ne prend à temps position contre eux, et cela non pas au

Parlement autrichien, mais à la Chambre hongroise des députés, l'union à la Bohême des treize comitats slovaques. Il est donc absolument indispensable que les prescriptions relatives au droit électoral aussi bien qu'au droit d'éligibilité prévu par le projet de réforme électorale soient modifiées dans le sens national magyar et que, de plus, l'armée nationale hongroise soit réalisée, l'administration étatisée, six ans d'études primaires absolument exigés et que, notamment, la police d'État soit organisée spécialement dans les territoires non-magyars. »

Le 28 février, le baron Louis Kurthy, ex-ministre de l'alimentation, traita à son tour le même sujet. Il dit notamment:

« Gardons-nous d'un optimisme exagéré et par là fatal. A en juger par les discours prononcés ici, il semble que quelques-uns de ces orateurs se sont fiés exclusivement à la force inhérente de la race magyare et à sa supériorité intellectuelle pour résoudre le problème des nationalités et en sortir victorieusement. D'un autre côté, nous avons entendu parler hier ici même d'une triste réalité Concernant la Slovaquie et la Transylvanie. J'ai connu personnellement les Slovaques de la Haute-Hongrie et je peux constater le déplorable fait que notre puissance en Slovaquie réside exclusivement dans la force de notre administration. La direction intellectuelle nous a échappé, elle est passée aux mains de Slovaques extrémistes et agitateurs. »

Comme on le voit, les Magyars sont contraints d'avouer que le seul moyen employé par eux pour tenir en bride les Slovaques c'est : la force ! La direction intellectuelle se trouve actuellement entre les mains des Slovaques, des chefs slovaques qui réclament leur union avec leurs frères tchèques en un État tchécoslovaque indépendant.

Notre action.

Assemblée tchèque à Chicago.

Il serait à souhaiter que des réunions comme l'assemblée tenue à Chicago du 9 au 12 février, eussent lieu plus souvent, car il en résulte toujours un travail plus intense et plus efficace.

L'Alliance Nationale de Chicago est une association des émigrés tchèques qui, en trois ans, d'un petit groupe d'enthousiastes s'est transformée en une société comptant 250 sections et possédant un revenu de plusieurs centaines de milliers. Pourtant, aussi surprenant que cela puisse sembler, les critiques furent rares et pendant les quatre jours de session le calme ne cessa de régner. Le plus grand mérite en revient au Président, M. Méthode Pazdral, de West (Texas), à qui sa parfaite connaissance des lois parlementaires avaient acquis l'amitié de tous les délégués.

Chaque section de district de l'Alliance, sauf la section du Canada, était représentée par un ou deux délégués, les districts possédant plus de, quinze sections ayant deux délégués. L'Alliance nationale des Catholiques tchèques, qui forme une division autonome de l'Alliance était représentée par son bureau de Chicago et par des délégués de Cleveland et de Saint-Louis. Il n'est pas exagéré de dire que depuis le jour où le premier émigrant tchèque débarqua aux Etats-Unis, aucune assemblée tchèque n'a été tenue dans ce pays avec une telle somme de capacité et une telle efficacité.

Des rapports furent présentés par les membres du Comité général, le président Fisher, le secrétaire

Tvrzicky, Torganisateur Benes et le directeur du Bureau de la Presse, Charles Pergler. Les rapports des deux délégués récemment rentrés de Russie, Em. Voska, de New- York, et Joseph Martinek, furent particulièrement intéressants. Ces compteS-rendus firent ressortir qu'au moment même où la Russie était en train de se désorganiser complètement, les Tchèques et Slovaques fondèrent une association qui, des cent mille émigrés établis avant la guerre et des trois cent mille prisonniers, constituent une force qui commence à se faire sentir parmi les millions de Russes en lutte intestine. Masaryk, qui croit devoir rester en Russie, a à sa disposition une armée de 60.000 hommes, ainsi que l'impôt volontaire régulièrement payé par plusieurs centaines de milliers de Tchécoslovaques.

Les changements à apporter à notre organisation firent le sujet d'intéressants débats. Dans chacun des autres Etats alliés, il existe une seule association des Tchèques et des Slovaques. Une telle chose n'est pas possible dans ce pays-ci, car l'Alliance Nationale Tchèque et la Ligue Slovaque ont des racines trop profondes dans le cœur des gens pour faire place à une nouvelle organiisation sous un nom nouveau. Néanmoins une union plus intime que la coopératiçn pratiquée jusqu'ici, a été jugée nécessaire par tous les délégués de l'Alliance Nationale tchèque aussi bien que par les représentants autorisés de la Ligue Slovaque. Un certain nombre de projets furent soumis. Il en est résulté la création de la « Section américaine du Conseil National Tchécoslovaque » comprenant huit représentants de l'Alliance Nationale tchèque et un même nombre de délégués de la Ligue. Cette nouvelle organisation est chargée de tout ce qui concerne la politique, les affaires consulaires, les services d'information, de recrutement et de fonds de secours. Ses bureaux seront établis à Washington et à New- York. Les huit membres tchèques de ce Conseil ont été élus immédiatement. Ce sont: MM. Charles Pergler, L.-J..

Fisher, B. Sinek, A.-B. Koukol, Mme Caroline Motak, le R. P. O. Zlamal, MM. John Straka et Hynek Dostal.

L'assemblée, prenant en considération les propositions du capitaine Firlinger et de M. Kopecky, en vue <rintensifier le recrutement, reconnaît l'autorité du capitaine Firlinger, chargé par Masaryk de cette tâche.

Un Comité de surveillance comprenant MM. Bernreiter, de Cleveland, J.-J. Frnka, de New-Ulm (Tex.) €t C.-B. Svoboda, de Cedar Rapids (la.), fait savoir qu'ayant examiné avec la plus grande attention les rapports du Comité général, les a trouvés absolument corrects. L'assemblée ayant, sur les désirs du Conseil National Tchécoslovaque, décidé de ne pas publier quant à présent, un état des finances, le Comité de surveillance se contente d'exposer les chiffres suivants qui montrent que les plus grandes économies ont été réalisées par le Comité général: sur le total des souscriptions recueillies en 191 7, 1,23 % a été affecté au paiement des salaires; 1,47 % à des frais d'imprimerie; 1,07 % à des frais de voyage; et 0,28 % aux loyers et frais de bureau.

Un certain nombre de résolutions ont été adoptées. Nous n'en reproduisons que le télégramme suivant ■adressé au Président Wilson à la suite de son discours du 9 février :

« L'Alliance Nationale Tchèque, réunie en assemblée à Chicago, exprime à vous et, par vous, à l'Amérique, le loyalisme de tous les Tchécoslovaques. Les délégués réunis ici ont accueilli avec enthousiasme votre dernier message au Congrès, message où vous déclarez qu'en vue d'une paix durable les aspirations nationales exactement définies doivent être satisfaites. Nous y comprenons qu'il est nécessaire d'établir un Etat tchécoslovaque indépendant. L'Amérique a, par vous, donné une fois de plus un noble messap " monde. »

Congrès de la Ligue Slovaque.

Deux semaines après rassemblée de Chicago, environ quatre-vingt-dix représentants des Slovaques se réunissaient au Bohemian National Hall de New- York pour le Congrès de la Ligue Slovaque d'Amérique. Le Congrès slovaque était, en un certain sens, plus important que l'assemblée tchèque, car, alors que les immigrés tchèques d'Amérique forment moins de lo % de toute la nation, le quart de tout le peuple slovaque vit en Amérique. L'Alliance Nationale Tchèque ne parle pas et ne saurait parler au nom de la nation tchèque, car les Tchèques ont, dans leur patrie, leiu's députés accrédités et régulièrement élus. Il en est tout autrement des Slovaques de Hongrie qui n'ont pas de représentants élus. Ceux d'entre eux qui ont émigré en Amérique doivent parler au nom de tout le peuple.

La principale affaire du Congrès, en dehors d'un certain nombre d'affaires courantes, était la ratification de la résolution prise à Chicago en vue de créer une section du Conseil National Tchécoslovaque. Elle a été unanimement approuvée et le Congrès a élu les représentants slovaques suivants: MM. Albert Mamatey, président de la Ligue, John Janeck, journaliste en Russie, récemment élu secrétaire de la Ligue, G.-H. Mika, du Bureau de Presse slave, J. Kubasek, Joseph Murgas, André Shustek, John Pankuch et Milan Getting.

ÉCHOS ET NOUVELLES

La Mission serbe aux Etats-Unis.

Une mission serbe, présidée par M. Vesnic, ministre de Serbie à Paris, a, vers la fin de janvier dernier, parcouru les Etats-Unis. Elle y a reçu un accueil des plus enthousiastes. Parmi les réceptions organisées à cette occasion, l'une mérite une attention toute particulière, parce qu'elle réunissait toutes les nations slaves de

la monarchie danubienne. Cette importante manifestation eut lieu le 29 janvier, dans la salle de concert de l'hôtel Astor, de New- York, où' se trouvaient réunis les principaux représentants des colonies yougoslaves, polonaises et tchécoslovaques.

L'assemblée fut ouverte par le professeur Milos Trivunac, président de la Ligue de Défense nationale serbe d'Amérique, qui donna la parole au président, le général Francis V. Greene. Celuici, après avoir rendu hommage au génie national des Slaves et à l'héroïsme" des Serbes, exprima sa confiance dans l'avenir de la race. M. G. Mika, au nom des 1.500.000 Tchécoslovaques d'Amérique, salua la mission et dit son espoir de voir, avec l'appui de l'Amérique, réalisées des aspirations nationales des peuples slaves. M. Fr. Ignace Dobrinski, qui représentait les 5 millions de Polonais dès Etats-Unis, présenta les excuses de Paderewski et affirma la résolution de son peuple de contribuer à l'émancipation des Polonais. M. H. Hinkovic, vint, à son tour, montrer l'importance de la question yougoslave dont la solution sauvera le monde du danger de la Mitteleiiropa pangermanique. Le général serbe Mikhailo Rasic, prié de prendre la parole, adressa un appel aux Slaves d'Amérique et dit la gratitude des peuples à l'égard de l'Amérique qui combat aujourd'hui avec les Alliés pour la Liberté et la Justice. M. Vesnic termina la série des discours par d'éloquentes paroles.

A la fin de la séance, une résolution fut approuvée par toute l'Assemblée pour être transmise au président Wilson. Les Yougoslaves, Polonais et Tchécoslovaques y saluent la coopération américaine dans cette guerre pour la libération des peuples et qui exige le démembrement de l'Autriche-Hongrie. Ils sont persuadés que les aspirations des Serbes et de tous les Slaves répondent à l'intérêt de la grande République américaine, champion de la Démocratie.

Des télégrammes de sympathie furent également adressés au roi Pierre de Serbie, au prince régent Alexandre, à M. Nicolas Pasic et au Comité Yougoslave de Londres.

< Pour obtenir leur indépendance, les Tchèques ne reculeront ni devant le gibtt, ni devant le canon! >

Le mouvement populaire s'accentue chaque jour en Bohême. La Déclaration historique faite par les parlementaires tchèques le 6 janvier, exprime admirablement l'ardent désir de la nation de se séparer de la monarchie et de la dynastie des Habsbourgs, .a été comme un signal pour le peuple. Grèves, bagarres san-

glantes avec la police et la troupe sont à l'ordre du jour. L'importante usine de munitions d'Hostivice, près de Prague, a sauté en dépit de l'étroite surveillance exercée par des soldats allemands. Le 4 février, la municipalité de Prague, adhérant solennellement à la Déclaration du 6 janvier, a constaté avec satisfaction que « maintenant on va passer des paroles aux actes ».

Le gouvernement eut alors recours aux Magyars. Depuis une semaine, la Bohême et la Moravie sont occupées par des régiments magyars, dont la haine contre les Tchécoslovaques est notoire. Le gouvernement Seidler ne cache point d'ailleurs sa décision de réprimer avec la dernière rigueur tout soulèvement.

Mais déjà les Tchèques ont répondu. Un meeting populaire tenu dernièrement à Prague, a acclamé frénétiquement les orateurs des différents partis prêchant la lutte à outrance.

M. Sis, le rédacteur en chef des Narodni Listy, a déclaré:

« Dix millions de Tchécoslovaques sont derrière nous! Nous ne déposerons pas les armes avant d'avoir obtenu notre État indépendant, et nous l'aurons! »

Le député socialiste Baxa a dit : « Le mouvement atteint déjà les minorités tchèques. Elles n'attendent plus que le signal, qui leur apportera la délivrance! »

Enfin, l'enthousiasme de l'assemblée a été porté à son comble par le discours du député à la Diète de Bohême, Sokol, qui a terminé par cet appel belliqueux:

« Les Allemands veulent empêcher la Diète de se réunir. Qu'ils l'essayent! La réalisation de notre idéal est en marche, rien ne l'arrêtera plus. Conscients de notre bon droit, nous ne reculerons devant rien pour obtenir notre État indépendant. Ni gibets, ni canons ne nous effrayent. Aux menaces des Magyars, nous opposerons le vieil hymne de nos Hussites: « Nous ne craignons pas les ennemis, peu importe leur nombre. Frappez, tuez, n'épargnez personnel »

« Extirpez l'ennemi intérieur! »

L'un des grands quotidiens de Budapest, le Pesti Hirlap, organe du parti national du travail magyar, publiait le 2 février, une lettre émanant d'un pasteur protestant magyar, membre de la Commission scolaire, nommé Zoltan Verlesi. Cet éminent serviteur de Dieu écrivait:

« Personne ne parle, personne ne comprend la langue de la^ nation magyare. A-t-elle des ennemis? Oui, un monde d'ennemis! Mais ce n'est qu'aujourd'hui, au cours de cette guerre, alors

que tant d'ennemis extérieurs nous ont attaqués que nous nous rendons réellement compte que nous avons des ennemis intérieurs. Il faut que nous les extirpions, que nous les broyions, que nous les transformions, en établissant des tranchées de défense. N'oublions pas que notre but principal, but que nous devons poursuivre énergiquement et pour la réalisation duquel nous devons nous imposer tous les sacrifices possibles, c'est de magyariser les nationalités non-magyares. De même qu'en Allemagne, tout est allemand, nous devons agir de façon qu'en Hongrie tout soit entièrement magyar, afin de vaincre chez nous les éléments traîtres et non-patriotes. Pour transformer la Hongrie en un État magyar et vaincre ainsi nos ennemis intérieurs, les écoles sont les moyens les plus appropriés. Il faut convertir les écoles en écoles magyares pour pouvoir introduire dans le cœur des enfants un pur sentiment magyar. L'œuvre doit être entreprise à fond. Les deux principaux facteurs d'éducation sont les prêtres et les instituteurs; les établissements de pédagogie et de théologie doivent donc servir a la formation d'éléments exclusivement magyars. Transformer les écoles primaires aussi bien que les écoles supérieures en institutions magyares, voilà le plus beau monument de la guerre actuelle ! Ce serait une œuvre utile à l'intérêt, à l'existence, à l'unité et à la grandeur de la Hongrie, aussi bien qu'à ceux de l'Allemagne, de l'Autriche, de la Bulgarie et de la Turquie. »

Les faux du k. k. Korrespondenz-Bureau.

Fidèle à sa mission, le k. k. Korrespondenz-Bureau nous a donné une nouvelle preuve de sa science à présenter agréablement au public autrichien des faits peu agréables. Le k. k. Korrespondenz-Bureau a bien voulu donner un compte-rendu du mémorandum de la conférence socialiste interalliée de Londres. Naturellement, le paragraphe concernant l'Autriche-Hongrie, tel que la conférence l'avait formulé, ne lui plaisait point. Il l'a donc transformé comme suit:

« En ce qui concerne l'Autriche-Hongrie, on déclare qu'elle « ne doit pas être démembrée et privée de l'accès économique « à la mer. D'un autre côté, la conférence reconnaît que les « revendications d'indépendance des Tchécoslovaques et des « Yougoslaves seront satisfaites, mais qu'elles doivent être « considérées comme une affaire de politique intérieure. » En réalité, le passage authentique de cette formule est :

(' La conférnce ne propose' pas le démembrement de l'Au- « triche-Hongrie comme un but de guerre; elle ne propose « pas davantage de déposséder cette puissance de ses débou- « chés économiques sur la mer.

« D'un autre côté, la conférence ne peut pas admettre que (( les demandes d^ indépendance des Tchécoslovaques et des (( Yougoslaves soient considérées comme des questions pou- « vant être réglées par des décisions purement intérieures. « L'indépendance nationale devrait être accordée à tout peu- « pie qui en fait la demande, selon le règlement élaboré par « la Ligue des Nations. Ces communautés devraient avoir la « faculté de déterminer leur groupement en fédérations, « selon leurs affinités et leurs intérêts, et si elles en déci- « dent ainsi, elles doivent être libres de substituer une libre « fédération des ÉTATS du DANUBE à l'empire austro- « hongrois. » ^. ^

Voilà comment le k. k, Korrespondenz-Bureau de Vienne sait dorer les pilules amères de la vérité.

OUI,... mais le k. k. Korrespondenz-Bureau babille mieux.

« Le public lit ces jours-ci, les discours prononcés par les délégués tchèques devant la Commission des affaires étrangères des Délégations. Il ne nous semble même pas nécessaire de rappeler que ce que publient les journaux ce ne sont que des fragments, des coupures de ces discours, simplement ce que, croiton, la censure voudra bien laisser passer. Le public aurait de la peine à se faire, d'après ces fragments, une idée de ce que sont les déclarations de nos délégués. » Tel est l'avertissement que, le 26 janvier, le journal Vecer donnait à ses lecteurs. Le même jour, du reste, ' les Lidové Noviny, de Brno, apportaient un exemple typique de la façon dont sont traités ces discours. « Les Lidové Noviny de vendredi, écrit le journal morave, voulaient donner un extrait du grand discours prononcé jeudi, devant la commission des affaires étrangères de la Délégation autrichienne, par le Dr Stransky, mais la censure a à un tel point entravé ce projet, qu'au lieu du discours notre numéro de présentait que cinq colonnes blanches. Il ne nous a pas été permis de soumettre même une seule ligne du discours de Stransky à la réflexion du lecteur tchèque. On dirait que la censure a voulu démontrer que le comte Czernin, qui, hier, dans son exposé de paix tendait au monde entier — et même au président Wilson -— une main amicale — et son auxiliaire, le Dr Seidîer, ne sont les ennemis irréconciliables que des Tchèques. Le Dr Stransky a parlé pendant plus de deux heures, mais le k. k. Korrespondenz Bureau a trouvé le moyen de ne communiquer aux journaux qu'une quarantaine de lignes de son discours, et encore insignifiantes. Alors que l'agence officielle aurait pu choisir parmi les arguments de l'orateur les plus frappants et les plus importants, elle s'est contentée de mettre dans son « scrupuleux » compte rendu des choses que

le Dr. Stransky... n'a pas même dites. Donc, quarante lignes, mais, ou inventées de toutes pièces, ou incorrectes. Il est hors de doute qu'à Vienne on songe à jeter les bases de la... paix des Nations. »

On peut d'après cela juger de la façon dont l'étranger est informé des affaires austro-hongroises.

Situation économique.

Pendant cette longue guerre, l'Autriche a eu certainement beaucoup de misères à supporter, mais jamais tant qu'en ces deux derniers mois. Les souffrances de la population sont devenues presque intolérables. C'est la première fois depuis la guerre que Vienne, la capitale choyée, connaît des jours de véritable misère. Jusqu'à présent, par des réquisitions monstrueuses, les Pays tchèques ont été forcés de ravitailler leur plus grande ennemie. Des centaines de wagons chargés de pommes de terre, de blé et d'autres denrées étaient journellement expédiés de la Bohême et de la Moravie vers la capitale. A présent, ces pays sont à tel point épuisés que l'on n'a pu transporter que 42 wagons de pommes de terre à Vienne. Aussi avons-nous assisté, au mois de février, à la réduction de moitié de la ration de pain en Autriche, ce qui fait 150 grammes par jour; à partir du 1" mars la ration de pommes de terre avait été fixée à 1 kilo (au lieu d'un kilo et demi) par semaine. Ces difficultés de ravitaillement avaient causé la retraite du ministre du ravitaillement, le général Hoffer, et la suppression du ministère du ravitaillement qui fut remplacé par un « bureau d'alimentation ». A la tête de ce nouveau bureau on a placé le Hofrat Paul dont la femme, disons-ie tout de suite, est une des amies de Scidler, le président du Conseil. On peut être certain que cette « réforme » ne servira à rien. La meilleure preuve en est que depuis le fonctionnement du nouveau bureau, la viande manque complètement à Vienne. Voici à ce sujet quelques nouvelles empruntées aux journaux autrichiens:

« Le 6 mars, vers 22 heures, une immense queue s'est formée devant les Halles pour s'assurer un morceau de viande. A 5 heures du matin, la foule comptait déjà plus de 40.000 personnes. Quand on a ouvert les Halles, à 7 heures, il n'y avait à vendre que 4.000 kilos de bœuf, 4.000 kilos de porc et 10.000 kilos d'un mauvais porc salé. Il s'ensuit que des bagarres ont éclaté. »

Un autre journal dit: « Les boucheries sont fermées dès les premières heures, car les bouchers reçoivent au plus 50 kilos de viande par jour dont ils vendent le kilo 16 couronnes. La char-

cuterie fait complètement défaut. Le. marché à la volaille et au poisson est presque vide. Il n'y a plus de légumes, on les remplace par des navets aigres; les pommés de terre qu'on vend sont d'une qualité très mauvaise et en ce qui concerne les œufs, seules quelques caisses sont arrivées de la Pologne russe. »

Un journal socialiste viennois du 9 mars dit ceci : « J'ai fait la queue samedi de 9 heures du matin jusqu'à 3 heures de l'aprèsmidi. J'espérais pouvoir acheter au moins un petit morceau de viande de cheval, mais ce fut en vain. D'autres femmes qui attendaient déjà depuis 4 heures du matin, sont rentrées les mains vides comme moi, parce qu'il y en avait d'autres qui attendaient déjà depuis le vendredi 6 heuroj du soir. Et à quel prix vend-on cette misérable viande? 8 couronnes le kilo! Ainsi 28 heures de queue pour avoir un maigre morceau de viande de cheval! » Les chevaux que les bouchers payaient jusqu'à ces temps derniers 400 couronnes sont payés actuellement de 1.040 à 1.420 couronnes. »

Telle est la situation alimentaire à Vienne. La province souffre encore plus. A Prague surtout, où à la disette générale, il faut encore ajouter la haine de l'administration gouvernementale, la situation est très grave. Les fameuses charcuteries praguoises sont sans un seul morceau de viande. On ne reçoit que 10 kilos de viande par personne, mais pour les avoir, il faut encore faire la queue de 12 à 16 heures.

Les journaux de Prague annoncent, en date du 26 février, que, dans les -faubourgs de Vinohrady, Vrsovice et Brevnov on n'a pas pu depuis huit jours distribuer ni blé, ni pain. Même les personnes malades doivent s'en passer. La ration de charbon a aussi été portée de 20 kilos à 15 kilos par semaine et par ménage; mais les journaux ajoutent : heureux encore si on trouve ces quinze kilos ! A Kladno, centre charbonnier de la Bohême, les écoles tchèques ont été fermées, faute de charbon ! La même chose s'est produite pour beaucoup d'autres écoles tchèques ; les écoles allemandes restent naturellement ouvertes. De quelle façon Prague est ravitaillée, le lecteur peut s'en faire une idée par cette note publiée dans un journal tchèque du 25 février : « Il est monstrueux que Prague n'ait pas reçu du butin italien même un seul sac de riz ou d'autre denrée. A Vienne, et même dans des petites villes allemandes, on vend des œufs venant de la Pologne russe, mais à Prague leur transport nécessite paraît-il, de trop grandes difficultés. On expédie de la Pologne de la volaille à Vienne ; à Prague, jamais rien. On promet à Prague pour le mois de mars du maïs doumain ; il faudrait exiger qu'on en envoie une quantité répondant au nombre des habitants, comme on le fait dans les villes allemandes. »

Voilà maintenant quelques chiffres permettant de juger de l'état du ravitaillement de Prague, y compris ses faubourgs. En février, la ville a reçK 1.510 bœufs, au lieu de 1.993 qui avaient été promis. Pendant le même mois, elle a reçu 10.767 kilos de saindoux, 676 kilos de beurre, 7.630 kilos de margarine, 3.102 kilos de graisse artificielle; ce qui fait 100 gr. de matières grasses par tête et par mois.

Ce triste état de choses, bien que peut-être moins lamentable, règne dans toute l'Autriche. A Graz et à Lwow (Lemberg), ont eu lieu des manifestations populaires, au cours desquelles des boutiques ont été pillées. En Hongrie même, on s'est vu forcé d'abaisser la ration de farine à 6 kilos 60 par mois. En même temps on a élevé les prix comme suit : ,

le quintal

Froment 60 couronnes

Orge et avoine 52 —

Maïs 60

Haricots 100 -

Pois 120 —

Lentilles 150

Pavot 350 —

Betteraves 14

Pommes de terre 18 —

Cette misère a naturellement des conséquences désastreuses sur la santé de la population. La fièvre typhoïde sévit à Olomouc (Olmiitz). A Mor, Ostrava, gros centre charbonnier, une centaine de personnes sont transportées journellement à l'hôpital. Le 6 mars, ce nombre a atteint même 195, dont 12 sont mortes dans les 48 heures.

La mortalité est effrayante. Dans le décanat de Mor. Ostrava, il y a eu, en 1917, 1.540 baptêmes, 2.224 enterrements et 528 mariages. Le bétail souffre, lui aussi, de l'insuffisaance et de l'uniformité du fourrage et il en résulte une maladie épidémique du système osseux qui cause d'énormes ravages.

Le seul espoir qui reste à l'Autriche c'est la paix avec rUkraine. En parlant d'elle, les journaux, même les plus belliqueux, comme la Neue Frcie Presse ou le Fremdenblatt, ne trouvent que des phrases embarrassées. En effet, la paix est signée, mais qui peut la garantir? — Personne. On sent fort bien que dans les empires centraux, ces sortes de paix ne sont pas définitives et qu'elles ne font pas plus proche la paix générale. Si l'on pouvait au moins en profiter momentanément. Ce qui est d'ailleurs douteux. Les spécialistes austro-allemands ont calculé

qu'en Ukraine se trouvent 10 millions de quintaux de blé qui pourraient être accaparés. On a déjà fondé une société anonyme comprenant 1 1 maisons, qui doit se charger de l'achat des vivres. Mais il y a deux difficultés à surmonter :

1° Le manque absolu de wagons et de locomotives ; ils manquent tellement que, depuis le 27 février, on a de nouveau supprimé un grand nombre de trains. Sur le réseau de l'Etat, à Prague, le nombre des trains supprimés dépasse soixante.

2° Le partage avec l'Allemagne. Avec cette dernière, on a conclu un traité d'après lequel le blé doit être partagé dans la proportion de 1 à 1, les autres denrées dans la proportion de 6 à 4. A la tête de la commission autrichienne pour le règlement de l'exportation, se trouve le fameux ex-ambassadeur, le comte Forgach.

On vit aujourd'hui plus que jamais en Autriche au jour le jour et dans l'espoir de voir arriver des vivres de la Russie. Cet espoir se réalisera-t-il? Tout est là !

FAITS ET INFORMATIONS

Conférence sur la Bohême.

Plusieurs réunions publiques ont eu lieu en France dans ces derniers temps. On y a traité les questions tchécoslovaques.

La série de conférences organisées par les soins de M. Chervin, au Collège Libre des Sciences sociales, et où l'on a, avec tant de succès, examiné tous les problèmes touchant l'Autriche-Hongrie, comprenait trois conférences sur la Bohême. C'était d'abord une conférence de M. Benes sur les « Forces économiques de la Bohême ». M. Sychrava a montré ensuite la « Position internationale de la Bohême dans l'Europe future », et enfin, dans une très intéressante conférence, M. René Pichon a parlé de « La Bohême et la France ». Toutes ces conférences ont obtenu un très grand succès.

Une manifestation très réussie a eu lieu le 18 mars à Bordeaux. Le Comité des Conférences de l'Effort de la France et de ses Alliés, et la Société de Géographie commerciale de Bordeaux avaient organisé une conférence sur les « Peuples martyrs : Polonais et Tchèques ». La conférence était présidée par M. Rœdel, président de la Société de Géographie de Bordeaux ; celui-ci a présenté les deux conférenciers: M. A. Potocki et M. E. Benes, •au public bordelais, se faisant l'interprète chaleureux des sentiments de la population bordelaise. Les auditeurs ont accueilli

avec sympathie les exposés de M. Potocki sur le rôle de la Pologne et de M. Benes sur celui de la Bohême dans la guerre actuelle. Le public était très nombreux et le succès de la soirée fut complet. Le mérite en revient surtout à l'infatigable organisateur de la conférence.

VUnion Nationale Polonaise, 31, boulevard des Italiens, a reçu, le dimanche 3 mars 1918, dans sa séance extraordinaire M. E. Benes, secrétaire général du Conseil national des Pays Tchèques.

M. Benes, devant une Assemblée vibrante de sympathie, a fait un exposé de la politique tchèque avant et pendant la guerre. Soulignant l'unité parfaite de la démocratie tchèque, qui est la nation même, il a parlé de son effort en vue d'obtenir la souveraineté nationale, c'est-à-dire l'Etat tchécoslovaque intégral et indépendant. Il a développé ensuite l'idée d'une collaboration plus intime des deux nations-sœurs, la Pologne et la Bohême.

M. Antoni Potocki, vice-président de l'Union Nationale Polonaise, se faisant l'interprète des sentiments de ses compatriotes, a répondu à M. Benes. Retraçant les grandes lignes des traditions tchéco-polonaises, il a évoqué surtout les événements récents, où les représentants des deux p«ys se sont prêtés un mutuel concours contre l'ennemi commun. Il a terminé en soulignant l'opportunité de l'initiative de l'Union Nationale Polonaise d'entrer en communion étroite avec les frères tchèques.

L'Assemblée a accepté comme principe que l'Union des deux nations slaves est nécessaire dans la guerre comme dans la paix pour leur propre indépendance et pour celle de l'Europe de l'Est, menacée aujourd'hui dans ses bases mêmes.

L» Gir»7it : L. UATiiiKa.

Imprimerie Slave, 192, rue du Faubourg St. -Martin, Paris.

Revue bi-mensuelle

3' ANNÉE. 15 AVRIL-l" MAI I918. N°' 21-22.

L'Italie et les nations opprimées.

y exprime à vous, Monsieur le Président, et à vous. Messieurs, mes remerciements pour la visiste dont vous m'avez honoré. Ceci me permet de présenter à nos hôtes le salut de bienvenue du gouvernement italien. Ce faisant, le gouvernement italien est l'interprète des sentiments de toute la nation italienne, vous avez pu en juger par vous-mêmes. Messieurs.

« Nous avons vu avec un intime plaisir votre congrès se réunir ici, à Rome, cette grande et éternelle mère, à Rome oh, à travers les siècles, ont toujours trouvé refuge et satisfaction les esprits les plus représentatifs de tous les peuples et de toutes les races et où les faits semblent s'élever à la hauieur d'une prophétie, d'un présage, et prendre une signification idéale: « quod bonum felix, faustumque sit » !

Je crois avoir déjà montré avec quelle sympathie le gouvernement italien, que j'ai l'honneur de représenter, suit cette œuvre de concorde et de pacification avec les nationalités soumises à l'Autriche-Hongrie, et leur noble effort de libération. Ce n'est pas de ma part une satisfaction de vanité personnelle, mais seulement la preuve précise de la spontanéité avec laquelle j'ai accueilli les sentiments et les propositions qui ont dominé votre congrès, si je vous demande la permission de lire quelques déclarations que, comme chef du Gouvernement, j'ai faites devant

(*) Discours prononce par M. Orlando, président du Conseil du Royaume d'Italie, devant les représentants des nations opprimées qui ont pris part au Congrès de Rome.

le Parlement italien et si je rappelle que le Parlement a accueilli ces phrases par des applaudissements et par des votes de confiance à l'adresse du gouvernement. »

J'ai dit, le 12 février, à la Chambre:

(( Je proclame, en présence du Parlement italien, que personne au monde ne peut suivre avec plus de- sympathie que nous les aspirations à la liberté des différentes nationalités qui gémissent sous l'oppression d'une race dominatrice. Si leur cause rencontre la pleine approbation et un intérêt mérité auprès du public de tous les pays civilisés et libres, elle trouve- en Italie, à cause de nos douleurs et de nos espérances communes, des cœurs non moins fervents et solidaires: en Italie, où le sentiment de la justice objective s'est toujours allié au souvenir toujours cuisant de ce que nous avons souffert et de ce que nos frères souffrent encore. »

Et j'ajoutais:

(( // est d'un intérêt commun et de la plus haute importance que l'inexplicable et douloureuse équivoque qui a pu se former autour de nos buts de guerre soit dissipée. Nous avons, une fois de plus, pour nous et pour tous, affirmé clairement et loyalement, que l'esprit qui les a déterminés, était exclusivement celui des droits susceptibles d'assifrer l'intégrité et la défense nationales contre la menace séculaire et implacable d'un État ennemi. »

Un peu plus tard, le 7 mars, j'ai dit devant le Sénat: « Si l'Italie poursuit dans cette guerre le but essentiel d'avoir des frontières défendables et de protéger les imprescriptibles droits de la nation italienne, il est clair que le fait de posséder à notre frontière un peuple sincèrement uni à nous et marchant de concert avec nous dans la voie du progrès et de la civilisation, peut avoir une énorme influence sur la réalisation de ces deux buts. »

Une autre considération est tout à fait claire, c'est que ces nations, avec lesquelles les Italiens voisinent et souvent sont mélangés, ces Slaves méridionaux et adriatiques, particulièrement visés par le sénateur Ruffini, sont dominées par l'Autriche. On connaît l'astuce traditionnelle de cet État qui a déchaîné les passions ethniques des races opprimées, poussant l'une contre l'autre,

pour mieux les dominer. Pourtant, il paraît que c'est une politique naturelle et nécessaire que de suivre la voie opposée à celle dont notre ennemi s'est tant réjoui, et de remplacer les froissements et les haines artificiellement provoqués et alimentés, par la solidarité qui naît d'une commune souffrance et à laquelle ne s'oppose aucune raison essentielle de dissentiment, alors que loyalement et sincèrement ont été examinées les conditions respectives d'une existence réciproque et les sacrifices réciproques de chaque groupe ethnique dans la zone mixte entre les deux grandes nations, et finalement l'équitable détermination des justes garanties qu'il faut donner à ces élémenst ethniquement difformes, que la nécessité réciproque d'existence imposerait de céder les uns aux autres.

Si je ne me trompe tel est l'esprit principal de vos délibérations et ainsi je n'ai^pas besoin d'exprimer d'autres sentiments que ma satisfaction. S'il s'était agi de questions aussi difficiles à résoudre qu'on le croyait, elles n'auraient pas été résolues aussi rapidement et aussi heureusement.

Je pense qu'il y a différentes raisons à cela. L'une est de caractère spirituel. Cette guerre nous a fait vivre une vie si intense que les mois y ont pris la valeur de décades et les années de siècles; de même dans les âmes et les sentiments des individus et des peuples les transformations ont suivi la même rapidité vertigineuse dans le sens que sa propre nature indiquait à chacun. J^os ennemis (il faut pourtant le dire) ont fait des progrès incomparables dans le raffinement de leur ingénieuse barbarie, dans le perfectionnement inconcevable de .leurs procédés de violence et de brutalité, d'hypocrisie et de perfidie. Nous, nations de l'Entente, peuples de liberté et de démocratie, qui avons pourtant nos défauts (car la perfection n'est pas de ce monde) nous, dans le feu purificateur de ce carnage, de ces souffrances, de ces angoisses douloureuses, nous nous sommes plus rapprochés du but idéal et nous nous sommes élevés de plus en plus au-dessus des intérêts particuliers et des instincts égoïstes. «

Je pense encore que parmi les causes de cette transformation de la sentimentalité, a influé une perception affinée de la douleur, qui est le plus grand maître; la perception qu'il ne con-

vient pas de subordonner à des questions, importantes si l'on veut, mais cependant accessoires, la question essentielle et unique; qu'il ne faut pas s'arrêter à des préjugés relatifs à la façon d'être alors que la question dêtre, ou ne pas être est en jeu. Il faut avant tout que les nations vivent. Laissez-moi donc vous parler non seulement en ami fervent et sincère, mais comme celui qui a l'honneur de représenter un peuple qu'aucun autre peuple du monde n'a surpassé dans cette dure école de la formation d'une nation et de la constitution d'une unité.

Dans ce sens, je puis vraiment vous dire qu'aucun peuple ne peut plus et mieux que le peuple italien nourrir de sympathies pour vous, pour votre cause, car aucun peuple ne peut avoir de vos souffrances aussi bien que de vos aspirations, des vexations que vous supportez aussi bien que des radieux espoirs que vous nourrissez, une conscience égale à la nôtre. ,

L'histoire de Vltalie, qui s'est achevée, ne diffère pas de la vôtre, qui attend d'être achevée. Nous avons une expérience qui fait de nous des maîtres. Je souhaite de tout cœur que vous ne subissiez'pas une telle expérience.

Aucun peuple, je le répète, avant de se constituer en État libre et indépendant, n'a eu à subir un servage aussi long, une oppression aussi méthodique, une violence aussi grande et aussi multiforme. De même que la généreuse Pologne, dont on a vu récemment encore une région échangée contre un peu de grain, comme la Pologne, l'Italie a été démembrée, divisée, départagée entre des étrangers, et cette terre, mère de la civilisation, foyer de l'art et de la pensée, a été, pendant de longs siècles, considérée dans les tractations internationales, comme une res nullius dont le plus fort occupant avait le droit de détenir la majeure partie.

La volonté exaspérée du peuple tchèque de voir renaître le glorieux Royaume qui a déjà si puissamment brisé l'insolence germanique est la même, ni moins consciente ni moins exaspérée que celle grâce à laquelle nos ancêtres, nos pères ont conspiré et se sont soulevés pour que l'Italie obtienne son unité d'État. Le soulèvement et la conscience déjà si vigoureuse des Slaves du sud et des Roumains de Transylvanie a déjà ses héros et ses martyrs. Et voici l'interminable file de nos héros et de nos martyrs qui, à tra-

vers le temps et l'espace, viennent fraterniser avec eux sur le gibet commun érigé aux uns et aux autres par un bourreau commun.

Pour nos nations, être ou ne pas être est actuellement l'inexorable dilemme. Il ne s'agit pas ici de prudentes subtilités, des habiles réserves empruntées aux diplomates, ni de discussions plus ou moins byzantines tandis que le Turc est aux portes {c'est là une figure de rhétorique, mais les Turcs figurent parmi nos ennemis); il faut avoir confiance et agir. Action et confiance; c'est ainsi que se forment les nations. Je ne puis sans émotion me rappeler une conversation que j'ai eue avec un représentant d'une de vos nationalités, présent ici aujourd'hui, qui me demandait: « Permettez que mes compatriotes se battent dans les rangs de votre armée. » Je lui dis: « Comment voulez-vous que je consente à exposer vos hommes non seulement aux inconvénients, aux risques, aux dangers de la guerre, mais à un péril bien plus grave, plus obscur, plus terrible? Lorsqiie les autres soldats ont noblement accompli leur mission et qu'ils tombent dans les mains de l'ennemi, ils ont droit au respect dû aux prisonniers; il en irait tout autrement de vos hommes: la potence les attendrait. Comment pourrais- je consentir à cela sans prendre envers vous un engagement moral équivalent à un si immense sacrifice? » Et cet homme me répondit: « Je n'en veux aucun. Je vous délie même de toute responsabilité morale. Je ne vous demande pas autre chose que de permettre à nos gens de mourir pour leur idéal. »

A ce moment. Messieurs, j'étais Président du Conseil d'un grand État de 36 millions de libres citoyens, et devant moi se tenait un exilé, un homme errant, sans foyer, sans patrie, mais à ce moment-là l'envie me prit de m'incliner devant cet homme, parce qu'il représentait la grandeur d'âme, la force la plus grande au monde: la force de Vidée.

Encore un épisode. Je l'ai recueilli lors de ma récente visite à notre front, et il m'a été conté par un vieux soldat qui en avait été témoin et ne pouvait le narrer sans que les larmes lui montent aux yeux. C'était la nuit, une nuit obscure. Nos lignes et celles de l'ennemi étaient plongées dans le silence gros de mystère et de menace qui enveloppe deux armées qui se tiennent face à face. Aux avant-postes autrichiens se trouvait une section qui comptait

beaucoup de Tchèques. Tout à coup, au milieu du silence, s'éleva une chanson. Homère seul pourrait décrire la suggestive solennité de cet instant. C'étaient les notes de l'hymne tchèque. On vit alors les vedettes rectifier leur position, les soldats des tranchées se lever, se découvrir et attendre ainsi la fin de l'hymne. Rien de plus simple ni de plus profond: il passait vraiment dans ces notes un souffle d'épopée. Ces liommes qui, devant eux, avaient l'ennemi,' dont le feu pouvait les prendre de front; qui, derrière eux, avaient un autre ennemi, pire encore et plus décidé, lequel, au spectacle d'une telle audace, d'une si magnifique affirmation de leur conscience nationale, aurait pu aussi les fusiller traîtreusement; eh bien, ces gens n'ont craint ni le danger apparent, ni le danger caché et, debout, tête nue, ils ont écouté l'hymne national, ce symbole le plus haut et le plus sacré pour eux.

De tous ces épisodes, Messieurs, je vois surgir et resplendir une croix synthétisant toutes les peines, toutes les souffranceSy concrétisant le sacrifice et la mort. Mais sur cette croix est gravée une devise fatidique et radieuse, devise d'espérance et de foi: « Par ce signe, tu vaincras ». Et par ce signe. Messieurs, vous vaincrez.

Au retour de Rome.

J'ai eu la joie de collaborer étroitement à Rome avec nos camarades Tchèques et Slovaques. J'ai, comme tous les Congressistes, apprécié l'excellence de leur effort.

Fortement organisés comme ils le sont autour de leur Conseil National, ils ont donné l'impression vraie de la puissance que possèdent à l'heure actuelle les mouvements libérateurs des nationalités opprimées.

Démocrates, issus d'une nation vraiment démocratique de mœurs et d'idées, ils ont eu autorité pour rapl)eler selon quels principes les nationalités conscientes de leur avenir peuvent réaliser leur unité et leur indé- ])endance.

Déeasfés enfin comme ils l'étaient de contestations immédiates entre Alliés, ils ont pu jouer un grand rôle de conciliation et de justice entre les nations naissantes qui affirmaient leurs aspirations parfois opposées.

Mais c'est pour toutes ces raisons que je veux aujourd'hui me tourner vers eux, pour leur demander de soutenir d'une volonté ferme les idées essentielles, faute desquelles la politique des nationalités risque de dévier ou de sombrer dans les aventures. ,

Le Congrès de Rome a fait un bon et solide travail. Tant dans le manifeste général que dans les déclarations particulières, il a bien défini les règles dont on ne saurait s'écarter. Il a mis à la base de la reconstruction nationale le principe proclamé par la Révolution fràn- <;aise : Droit des Peuples à disposer d'eux-mêmes.

Ce n'est ni pour des raisons linguistiques, ni pour des raisons ethniques établies d'une manière plus ou moins scientifique par des philologues impérialistes, que des populations peuvent être groupées ensemble sous le nom de Nation. Cette thèse allemande a été répudiée. Le Congrès a été unanime à proclamer une fois de plus que ce qui fait une Nation, ce sont les aspirations communes, les volontés communes, les souiïrances communes, les sacrifices acceptés en commun.

Mais la reconnaissance du droit des Peuples à régler leur propre destinée, ne peut suffire dans le monde moderne à constituer des Nations fortes, capables de se défendre, de vivre et de se développer pour le bien de tous leurs citoyens et pour celui de l'humanité.

Si un jour, entre toutes Nations et toutes Races, des liens juridiques nouveaux peuvent être établis qui permettent à toute la vie individuelle, à la vie commerciale, à la vie industrielle, à la vie intellectuelle de se développer sans entrave par-dessus les frontières, peut-être les besoins vitaux des nationalités ne seront-ils pas incompatibles avec les désirs changeants, les caprices mêmes des individus. Mais cet avenir est sans doute lointain.

Le régime nouveau des relations internationales qui sera établi entre les États comportera peut-être plus de souplesse que naguère. En fait, il y aura encore, même pour les Nations vivant en Sociétés, un certain nombre de nécessités immédiates qu'il sera impossible de négliger.

Sagement, la résolution du Congrès de Rome a indiqué qu'à côté de la volonté des populations mêlées par petits groupes, imbriquées les unes dans les autres, qui peuplent les pays voisins de l'Adriatique, il faudrait tenir compte de l'intérêt vital des grandes Nations, Italie et Yougo-Slavie. Les droits des minorités incorporées fatalement dans l'un ou dans l'autre État, devront être respectés; mais, au moment du Traité de Paix, il devra être établi quelles frontières, quels règlements administratifs, quels accords stratégiques impose l'intérêt vital de l'une ou l'autre Nation. C'est ici que nous retrouverons les questions territoriales ou stratégiques.

Elles ont fait l'objet essentiel, parfois avoué, parfois inavoué, de toutes les polémiques qui ont eu lieu entre Italiens et Yougo-Slaves pendant la première année de la guerre. Il en est de semblables qui seront soulevées d'ailleurs entre toutes les nationalités.

Le Congrès de Rome a sagement agi en déclarant que ces questions étaient, malgré tout, secondaires et qu'il fallait d'abord établir entre les populations des relations d'amitié confiante. Le jour où. les différents États et les différents Peuples se sentiront en mutuelle confiance, tout cela deviendra d'un règlement aisé et facile.

Or, voici le point sur lequel je veux attirer l'attention de nos amis et réclamer l'ciïort de nos camarades tchèques en vue du prochain Congrès.

Il est très bien d'avoir déclaré que ces questions litigieuses de territoires et de frontières ne seront pas immédiatement abordées. Mais cette sage politique peut

conduire à des résultats bien différents, selon que nous serons actifs ou inertes.

Si, pour éviter un conflit, nous nous contentions de demeurer silencieux, de remettre sans cesse à plus tard les conversations indispensables, les nationalités dont les intérêts sont en cause courraient le plus grand risque.

Qu'arriverait-il, en effet?

A l'heure des négociations de paix, brusquement, violemment peut-être, les discussions devant lesquelles on aura fermé les yeux, surgiront à nouveau. L'ennemi, d'autant plus actif qu'il se sentira plus atteint, tentera de brouiller entre elles les différentes Nations. Il multipliera les iptrigues, les propositions habiles et mensongères. Il excitera à nouveau les méfiances ou tentera de susciter des haines. Chacun alors conviendra qu'il aurait mieux valu aborder en toute sécurité et beaucoup plus tôt les problèmes ainsi éludés.

Mais si, au contraire, nous avons résolu de provoquer délibérément la règle de conduite posée par le Congrès de Rome, si nous voulons que les questions de frontière et de territoire deviennent des questions secondaires, nous devons tout de suite instituer les organes de conciliation et de règlement. Nous devons définir les procédures qui permettront de régler, selon la justice et selon le droit, les questions pendantes.

C'est pour cela qu'il importe d'étudier à fond comment doit être exercé le droit qu'ont les Peuples à disposer de leur sort. Dès maintenant, il faut aborder cette étude.

C'est pour la même raison encore qu'il faut examiner comment sera défini, au moment du Traité de Paix, ce que la résolution de Rome appelle les intérêts vitaux des Nations.

Au nom de son intérêt vital, telle Nation a pu commettre des méfaits et empiéter sur la liberté de son voisin. C'est au nom de son intérêt vital que l'Allemagne

prétend avoir engagé la guerre en août 1914. Intérêt vital, honneur national, c'est tout un. C'est devant de telles formules que sont venues échouer autrefois les Conférences de La Haye. Elles en ont, en tout cas, empêché l'efficacité étendue. Mais il faut qu'une autorité supérieure nationale puisse définir, entre des Nations qui sont en contestation, les intérêts vitaux de l'une et de l'autre.

Voilà pourquoi enfin, et ce sera ma conclusion, je demande à nos camarades tchèques et à tous nos camarades de nationalités opprimées, de faire avec nous campagne pour que le monde entier reconnaisse la nécessité d'une autorité supra-nationale ou, si l'on veut, de la Société des Nations.

La Société des Nations, en effet, ne doit pas être un complément d'un Traité de Paix où l'on aura défini, selon les vieilles méthodes, d'après la carte de guerre ou d'après les forces respectives au moment des négociations, toutes les contestations territoriales.

Elle doit être l'organe préalable de la paix. Elle doit être fondée selon les principes acceptés par tous. C'est alors seulement que les questions territoriales pourront être réglées comme questions secondaires, selon des règles de justice.

A cette œuvre les Nations opprimées doivent contribuer tout autant que les grandes Nations. Elles y trouveront non seulement la sauvegarde de la paix future^ mais également la garantie de leur indéj^endance.

Albert Thomas.

Avant et après le Congrès de Rome/

Il y a tout lieu d'espérer que le Congrès de Rome marquera le début d'une ère nouvelle dans la politique de l'Entente. Ce n'est peut-être pas le fait d'un simple accident que ce Congrès a coïncidé exactement avec l'explosion de la bombe de Clemenceau dans le camp austrophile. Les extraordinaires illusions qui régnaient depuis si longtemps au sujet de l'empereur Charles et du comte Czernin ont fini par un fiasco complet. Il est évident aujourd'hui que leurs bonnes dispositions et leur aptitude à conclure une paix séparée basée sur la justice à l'égard de toutes les nations de la Monarchie, n'existaient que dans l'imagination de certains à qui une connaissance personnelle des affaires autrichiennes faisaient défaut. La tendresse erronée de l'Entente pour l'amorphe Autriche a été habilement exploitée par l'ennemi en vue de paralyser à la fois l'action politique et l'action militaire et de maintenir les démocraties occidentales dans un état d'hésitation entre les principes de nationalité et de liberté qu'elles proclament depuis le début, et l'autre principe incompatible (ou bien plutôt la négation de tout principe) qu'est le statu quo. Un premier pas vers l'émancipation de ce que l'on pourrait appeler l'envoûtement des Habsbourg a été fait par les représentants des nationalités sur lesquelles il pèse le plus lourdement, lesquels agissaient de concert avec leurs plus actifs amis des divers pays alliés. C'est aux Gouvernements alliés de considérer maintenant si le moment n'est pas arrivé d'abandonner toute possibilité d'équivoque et de définir une fois pour toutes leur attitude sur un sujet qui est à la base même de tout le problème européen et de la solution duquel dépend notre espoir dans un développement pacifique de l'avenir.

On ne pouvait pas, pour la réunion d'un tel congrès.

choisir un lieu plus propice que l'historique Capitole. Le choix de Paris ou de Londres pour un nouvel essor de cette sorte, aurait donné à ce mouvement une signification tout autre, et il aurait subordonné les aspirations des nationalités d'Autriche-Hongrie aux buts de guerre généraux de leurs grands Alliés. Il était particulièrement indiqué que Rome prît la tête de ce mouvement, puisqu'aussi bien l'hésitation et l'indiffrence de Rome durant le premier stade de la guerre avait été le réel obstacle à la coordination de la politique des Alliés et des diverses nationalités de la Monarchie des Habsbourgs. A Rome, l'esprit de Mazzini planait sur les délibérations et approuvait la résolution de l'Italie de se mettre à la tête des nationalités opprimées d'Autriche- Hongrie et de reconnaître cordialement à ses voisins slaves et latins les mêmes droits qu'il y a une génération les Italiens revendiquaient si noblement pour eux-mêmes. L'Italie s'est ainsi consciemment adjugé la primauté morale parmi les démocraties occidentales, primauté qui lui aurait infailliblement échappé si elle s'en était tenue à des revendications purement stratégiques. Les résolutions proclamées le lo avril du haut du Capitole sont le coup de grâce porté à la funeste politique du dividc et iiupera par laquelle l'Autriche a jusqu'ici maintenu sa puissance, et une preuve que les nations qui viennent juste d'atteindre leur majorité politique sont capables de se gouverner. L'union des Italiens, des Yougoslaves, des Tchécoslovaques, des Polonais et des Roumains sur la base de concessions réciproques et de buts positifs, est le premier pas pratique dans une voie qui, bien que, sans doute, semée de difficultés nombreuses, conduit au terme de la conciliation nationale et de la reconstruction.

Il est indéniable que ce congrès a eu lieu trois ans trop tard. Combien de sang et de misères eussent été épargnés si les idées que soutiennent ses promoteurs avaient été acceptées au début de la guerre ! Nous profitons néanmoins des dures leçons de l'expérience, et nous

croyons qu'il n'est pas trop tard et que l'on pourra encore regagner le terrain que nous ont fait perdre nos erreurs et notre irrésolution. Aujourd'hui pourtant, le plus nécessaire est l'action. Les belles phrases si souvent émises par l'Entente au sujet des petites nationalités et de la liberté européenne doivent prendre une forme concrète. Il ne suffit pas de dire : Delenda Austria. Il faut établir pour l'avenir un plan de réédification, montrer la possibilité d'élever sur les ruines de la Monarchie des Habsbourgs de nouveaux organismes sains et permanents. En un mot, réédification et libération doivent être l'idéal de ceux qui veulent que la nouvelle Europe de l'après-guerre soit quelque chose de radicalement différent de l'Europe matérialiste, moralement faillie, des diplomates de l'avant-guerre. Dans cette œuvre de réédification, les organisations permanentes créées par le Congrès et qui, lors des congrès ultérieurs qui auront lieu dans les différentes capitales de l'Entente, ne peuvent que prendre plus d'extension et de développement, sont appelées à jouer un rôle important.

R.-W. Seton-Watson.

Les nations anti-autrichiennes au Congrès de Rome.

Quand ces observations paraîtront dans la Nation Tchèque (organe vigoureux de pensée, de foi et de combat, qui, avant même les légions tchécoslovaques, a déjà gagné tant de batailles pour la liberté et l'indépendance de la Bohême) sera brisé — et c'est plus qu'une prévision — le formidable choc des masses germanoallemandes contre les armées anglo-françaises, ce qui entraînera l'écroulement de la puissance militaire germanique, et se sera déjà réunie à Rome la conférence

des nationalités (i) — en tout ou en partie — opprimées par r Autriche-Hongrie: Italiens, Roumains, Polonais, Tchécoslovaques, Yougoslaves.

Il y a sans doute des gens qui croient que' cette grande réunion anti-autrichienne de Rome arrive trop tard. Je ne le crois pas. Il est, d'autre part, inutile de rechercher s'il eût mieux valu que l'accord loyal et sincère, qui sera ainsi consacré, eût été établi plus tôt. Les événements politiques sont, il est vrai, déterminés par la volonté des éléments prépondérants, mais une telle volonté ne peut être séparée d'une nombreuse série de facteurs extérieurs auxquels l'efficacité de cette volonté est subordonnée. Si l'accord de toutes les nationalités n'a lieu qu'au printemps de 191 8, vers la fin de la quatrième année de guerre, cela signifie qu'aujourd'hui seulement atteint sa plénitude et. son efficacité politique la volonté d'agir en commun contre l'ennemi commun en vue d'atteindre le but commun imposé par la nécessité commune d'empêcher le triomphe de l'Austro- Allemagne, de la ^litteleuropa; de l'Allemagne, si l'on veut, dont l'Autriche est non pas seulement le « brillant second », mais encore l'instrument, le complément, la tentacule.

Il eût certes été possible aux 'États directement ou indirectement menacés par l'agressive volonté conquérante des Austro-Allemands, de donner à la guerre une direction politico-militaire différente de celle qui résulte de la semaine de crise historique qui va de Vultimatuni à la Serbie au début des hostilités. Entrée en guerre neuf mois plus tard, mais sortie pour toujours dès le premier jour, de l'orbite de l'Allemagne, jiar la proclamation immédiate de sa n'eutralité, l'Italie aurait pu avoir de la guerre une vision différente, plus large, ])lus conforme à ses traditions historiques et politiques et à sa mission de demain et, pendant les neuf mois de

(I) L'article a été écrit avant le Congrès tle Rome. — Les résultats du Conf^hi confirment entièrement se» prévisions. {N. D i /•" ^

sa neutraiité, autre que préparer les hommes et de forger des armes; elle aurait pu encore préparer vme entente, un accord des peuples, ou tout au moins, contribuer à affermir, parmi les nations opprimées par l'Autriche, la conscience anti-autrichienne cjui avait commencé à s'éveiller à la suite des guerres balkaniques. Cependant, les erreurs mêmes font partie de cette série de facteurs qui déterminent le développement de l'histoire. Il est certain, en second lieu, que cette conscience anti-autrichienne, soit au début de la guerre européenne, soit au moment de la participation de l'Italie à la guerre, n'était pas mûre. En déclarant la guerre à l'Autriche, l'Italie avait contre elle l'État autrichien, organisme aulique, militaire, autocratique, ecclésiastique, à peine entamé par les mouvements autonomistes au sein même de l'État, mais elle n'avait pas à ses côtés, à son flanc, les peuples conscients de leur indépendance nationale. La conscience de l'indépendance polonaise était surtout une tradition; tandis que la naissance de la conscience de l'indépendance nationale des Tchécoslovacjues et surtout des Yougoslaves, plus qu'une réalité politique, était encore et surtout un acte de pensée, de foi, d'espérance des précurseurs et des apôtres. C'est ])récisément pour cette raison qu'en Italie même les précurseurs d'un accord anti-autrichien entre les nationalités semblaient comme étrangers à la réalité politique contingente et comme des zélateurs unilatéraux d'un mouvement qui, justement parce qu'unilatéral, et en temps de guerre, apparaissait, au point de vue patriotique, comme préjudiciable et dangereux. Il est vrai, d'autre part, que les thèses nationalistes, particulièrement en temps de guerre, et les plus simples mêmes, tendent de toutes parts à l'exasijération et à l'intolérance, rendent aussi plus compliquée la compréhension des intérêts communs et plus difficile l'atmosphère dans larjuelle une action commune serait possible.

Ce phénomène d'exaspération s'affirma surtout entre les Italiens et les Slaves lorsque les représentants

des deux nationalités, également lancées ' l'une contre l'autre par l'Autriche, se sont, au début de la guerre, dispersés, les uns à travers l'Italie, les autres par les capitales de l'Europe, portant avec eux et répandant largement les haines et les rancunes municipales, les échos des luttes furibondes qu'ils avaient soutenues, les raisons de divergence, en même temps que les motifs d'accord contre l'ennenli commun. Il fallait la guerre pour amener la crise autrichienne des nationalités; il fallait, peut-on ajouter, la prolongation de la guerre pour que cette crise arrivât à maturité, pour que le concept de l'indépendance se substitue graduellement à celui de l'autonomie, pour qu'apparaisse clairement qu'aucun compromis à la façon autrichienne, aucune tractation, aucun accord n'est possible tant que les haines et les rancunes entre les nationalités également opprimées, mais lancées l'une contre l'autre, ne se vSeront pas affaiblies, n'auront pas disparu pour faire place à la vision sereine qu'il est nécessaire d'éliminer l'ennemi de tous.

Il est arrivé encore que le principe des nationalités, proclamé, il est vrai, par tous les États de l'Entente comme programme de guerre, mais resté plutôt vide, et, partant, rempli plutôt de prétextes et de sophismes impérialistes, s'est intégré, prenant son sens plein, dans le principe de la liberté des peuples de disposer d'euxmêmes, d'être maîtres de leur sort, qui s'est dégagé de la révolution russe, laquelle cependant a omis de mettre la force dont elle disposait encore au service de cette idée, et de l'intervention de l'Amérique, laquelle, avec l'appui d'une plus grande force et de plus grands principes, imposera une solution du conflit universel conforme à ces principes.

Il est arrivé enfin que l'action anti-autrichienne des diverses nationalités s'est groupée sous une direction unique, conduite avec une méthode unique, employant à l'intérieur de la Monarchie dualiste et sur les diver.<î fronts de l'Entente, des moyens semblables, de façon

que ces nationalités forment un bloc unique, un unique faisceau de forces vives, travaillant à l'intérieur et à l'extérieur à transformer l'empire croulant en éléments d'existence des nouveaux États nationaux. Ceci fut surtout réalisé grâce à la foi, à l'action et à la méthode de la nation tchèque, qui a puissamment agi comme facteur d'organisation et de coordination des forces nationales de tous, qui a donné les exemples les plus significatifs, et qui, pour tant de raisons, est devenue la garante près des nations alliées, de l'action anti-autrichienne. L'histoire future de la période de formation de l'indépendance de la Bohême sera l'histoire la plus brillante des sacrifices de pénétration, d'élan et de ténacité, sera l'histoire d'une foi devenue plus fervente et d'une action qui se fait plus intense au fur et à mesure que croissent les difficultés à vaincre. Le congrès à Rome des nationalités anti-autrichiennes, est aussi un triomphe des Tchèques.

Certains pourraient croire néanmoins que le congrès de Rome ou bien est tardif, en ce sens que, vu les conditions actuelles de la guerre, il ne saurait plus donner de résultats importants et tangibles; ou bien qu'il est inopportun en ce sens que, vu toujours l'état actuel de la situation politico-militaire, il pourrait sembler n'être qu'une tentative d'élargissement ou même de révision des buts de guerre. Je ne le crois pas non plus. La conférence de Rome, réunissant de libres citoyens des diverses nationalités, qui représentent seulement les courants profonds de l'opinion publique, ne se propose ni de réviser les buts de guerre de l'Entente, comme si la guerre en était à son début, ou comme si elle devait se prolonger jusqu'à la réalisation des résolutions de la conférence; ni de décider des conditions de la paix comme si l'on se trouvait en présence d'une situation militaire ferme, consolidée, cristallisée (il est évident d'ailleurs qu'un tel genre de problèmes ne peuvent être posés, discutés et résolus qu'entre gouvernements responsables). Elle se propose simplement :

1° De constater qu'entre les peuples soumis entièrement ou en partie, à l'oppression germano-magyare, règne une parfaite identité de vues sur la nécessité, — ■■ indépendamment de toutes les contingences créées par la situation de la guerre — d'exercer une action commune pour que, si la chose est possible encore pendant la guerre, ou si elle est possible au moment où la paix sera discutée entre les gouvernements, soient réalisées les conditions de droit pour une paix juste et durable qui ne sera ou ne pourrait être telle que si, appliquant le principe des nationalités, c'est-à-dire le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, elle reconnaît que doivent être réunies à l'Italie et à la Roumanie les populations irrédentes de nationalité et de sentiments italiens ou roumains; et que les nationalités polonaise, tchécoslovaque et yougoslave, ont le droit de se constituer en États indépendants et souverains;

2** de déterminer de façon concrète les moyens les plus aptes à une action et à une propagande en vue d'atteindre les résultats sus-indiqués ;

3° de préparer une atmosphère de mutuelle cordialité et de sûre information réciproque, dans laquelle il soit plus facile, pour l'élaboration d'un plan positif du nouveau système politique de l'Europe centrale, d'éliminer les divergences particulières, même touchant les questions territoriales, et de déterminer la modalité des garanties assurant la libre persistance et le libre développement des noyaux de nationalités diverses qui pourront être incorporés dans l'un ou l'autre des États ;

4° de préparer toutes sortes d'accords et d'ententes qui, après la guerre, assureront le libre développement des nouvelles nations, ainsi que les principaux avantages économiques, commerciaux, intellectuels réciproques.

C'est ainsi limitée qu'il faut entendre la conférence de Rome. Celui donc qui la considérerait comme tenue en vue d'élargir les buts de guerre ou de prolonger la

guerre, ou bien l'apprécie mal, ou bien est de mauvaise foi. Par la nature même du problème qui fait l'objet de la conférence: formation, achèvement ou reconstitution des nations, il n'est pas possible que cette conférence soit limitée aux contingences politico-militaires. Au contraire, la propagande de l'accord conclu, la mise en exécution des moyens d'action envisagés, peuvent influer sur une solution plus rapide et plus favorable de la guerre, en contribuant à renforcer les éléments dissolvants de la résistance politico-militaire de l'un des États du bloc ennemi. C'est si vrai qu'il suffit de dépouiller la presse autrichienne et magyare pour apercevoir les signes de graves préoccupations en vue d'intensifier les luttes nationales et d'un accord plus étroit entre les diverses nationalités.

D'autre part, il est certain que dans certains milieux de l'Entente on considère d'une façon étrange le problème autrichien. Il ne manque pas encore de gens qui se font l'illusion de pouvoir détacher l'Autriche de l'Allemagne, sans réfléchir que l'Allemagne tient entre ses mains l'armée, les finances, la politique autrichiennes et que, surtout, ce n'est que par l'intermédiaire de l'Autriche que l'Allemagne pourrait réaliser les visées de sa politique orientale. Il y en a d'autres, des traditionalistes, qui sont restés fermement attachés à la vieille formule: « Si l'Autriche n'existait pas, il faudrait l'inventer ». D'autres encore sont attirés vers l'Autriche par des sympathies clérico-conservatrices, et d'autres, les pires, par des intérêts financiers ou des aflPaires de bourse. Tous ceux-là préféreraient que l'Autriche restât intacte ou à peine amputée, ou bien seulement réformée intérieurement par le système des autonomies intérieures et de la fédéralisation du domaine des Habsbourgs. Eh bien, sur les éléments de bonne foi qui appuient ces tendances ou sur les autres qui, soit à cause de la complexité des questions résultant de la formation de nouveaux États, soit faute de connaître la constitution et le fonctionnement quasi médiéval de

l'Etat autrichien n'ont une exacte compréhension ni des nécessités d'indépendance des peuples assemblés sous le joug impérial, ni de l'incapacité fondamentale de transformer l'agglomération austro-hongroise dans un sens moderne, la conférence de Rome aura une influence sûre, car elle fera sentir, d'une façon solennelle et concordante, la voix des peuples intéressés qui est en substance la plus réelle des réalités politiques. Et la voix des peuples a sur l'opinion publique de pays sincèrement démocratiques comme la France, l'Angleterre et les États-Unis d'Amérique, fort prise.

L'opinion publique italienne peut être désormais considérée comme conforme à celle qui attend de la conférence de Rome les meilleurs résultats. Des hommes qui représentent tous les partis graviront ensemble le Capitole pour établir et célébrer l'alliance d'aujourd'hui et de demain: précurseurs et néophytes; adeptes de la tradition mazzinienne ; défenseurs inébranlables de l'amitié italo-slave; groupe combatif de V Unit a; représentants des fractions socialistes qui veulent, par l'indépendance des nations, l'émancipation du prolétariat; hommes des partis constitutionnels qui consacrent à la cause de la guerre le meilleur de leur énergie au Gouvernement, au Parlement, dans la Presse; les nationalistes qui voient l'Italie, comme pour une nouvelle et grande mission, se mettre à la tête des Nations libres de l'Europe centrale; les irrédentistes qui oublient en faveur d'une action commune contre l'ennemi commun les dissensions provoquées par cet ennemi ; hommes de foi diverse qui, par différentes voies, se sont ralliés à la compréhension qu'un accord est nécessaire; tous, cela est certain, sont préoccupés d'une seule chose: de l'action d'aujourd'hui pour la victoire et la paix de demain.

Rome, le 31 mars 1918.

Francesco Arca, député au Parlement italien.

Après le Congrès des nations opprimées, à Rome.

Depuis un an on travaillait à Paris à une entente entre les représentants des nations opprimées de l'Autriche-Hongrie. On se réunissait dans le Comité parlementaire interallié et on y discutait les affaires tchécoslovaques, yougoslaves, polonaises, roumaines et italiennes. La collaboration de M. Franklin-Bouillon et de M. Fournol, leur hospitalité, leur initiative et, le cas échéant, leur direction nous ont été des plus précieuses. On bâtissait des plans pour faire échouer les intrigues austro-magyares; on discutait les questions relatives à une Europe Centrale ententophile où TAutriche-Hongrie n^existerait plus et où les nations opprimées jouiraient de leur pleine indépendance et de leur entière souveraineté.

Lorsqu'on se réunit pour la première fois, on discuta le plan d'une ligue des nations opprimées de l'Europe Centrale. On envisagea la création d'organes de propagande. On savait surtout qu'il fallait donner à nos ennemis communs une preuve éclatante que ces nations opprimées savent se mettre d'accord et qu'elles savent coordonner leurs efforts pour élaborer, en vue de l'avenir de l'Europe Centrale, un système politique susceptible de satisfaire les Puissances Occidentales.

On s'était alors heurté à des difficultés assez graves. L'incohérence de la politique des Alliés au sujet de l'Autriche-Hongrie éveillait des doutes dans les cœurs des Tchécoslovaques, des Yougoslaves et des Polonais. La déchéance de la Russie a laissé les Roumains désarmés. L'imprécision des rapports italo-yougoslaves au sujet de l'Adriatique était un obstacle insurmontable à une action nette contre l'Autriche-Hongrie.

Les préparatifs pour la création d'une ligue de ces

nations opprimées furent donc très laborieux. MM. Dmosvki et Seyda pour les Polonais, Stoyanovitch, Voinovitch, Mestrovitch et De GiuUi pour les Yougoslaves, Floresco et Draghicesco pour les Roumains, Stefanik, Sychrava et moi pour les Tchécoslovaques, avons pris part à ces délibérations. Des commissions ont été créées, oti les divers programmes ont été discutés. Finalement il fut décidé d'organiser une manifestation publique contre l'Autriche-Hongrie.

A ce moment de graves événements se produisirent. A Brest-Litovsk les Polonais étaient définitivement écrasés. En Italie un revirement de l'opinion publique découvrit la véritable situation politique et militaire. iTout le monde comprit que le moment de l'action était yenu et qu'il serait peut-être possible de s'unir définitivement, de donner aux Alliés une preuve de maturité politique et de porter un coup décisif à la Monarchie des Habsbourgs.

La décision à ce sujet a été prise définitivement lors du séjour à Paris, au mois de février 1918, de S. E. M. le sous-secrétaire d'État Gallenga. Réunis par M. Franklin-Bouillon et M. Fournol, les représentants des nations opprimées décidèrent alors de préparer un congrès et de l'organiser dans le délai le plus rapproché, soit à Rome, soit à Paris.

Cette décision fut bientôt confirmée d'une manière encore plus décisive.

Le congrès socialiste de Londres (7 mars) avait amené à Paris les députés italiens Canepa et Arca et les représentants des irrédentistes italiens. Ils y prirent contact avec les Tchèques et les Yougoslaves, et continuèrent leurs pourparlers avec le Comité Yougoslave de Londres. Au nom des Italiens, ils invitèrent les représentants des nations opprimées à se rendre à Rome pour y élaborer, au sujet de l'Autriche-Hongrie, un programme d'entente entre tous et le plan d'une action décisive pour le triomphe final du droit et de la justice à l'égard des opprimés.

Ces délégués italiens furent bientôt suivis par M. Andréa Torre, venu de Rome à Paris et à Londres comme délégué officiel du Comité italien d'entente entre les nations opprimées, organisateur véritable du futur congrès de Rome. Ce comité avait été créé à Rome par quelques hommes éminents comme les sénateurs Ruffini et Scialoia, les députés Torre et Arca, les publicistes G. Amendola et Maraviglia. L'idée du Congrès de Rome était déjà mûre. Elle fut nettement formulée par M. Torre.

Celui-ci se rendit à Londres et, après de longs pourparlers, auxquels prirent part, à côté de M. TrumbitcH et des autres membres du Comité yougoslave, M. H. W. Steed, M. Seton Watson, Sir G. Evans, M. Borgese et Emmanuel, on aboutit à une entente entre les Yougoslaves et les Italiens, entente ratifiée ensuite par le Congrès de Rome. Ne voulant pas entrer dans les détails, nous renvoyons nos lecteurs aux termes de cet accord. Nous pouvons dire seulement que sans cet accord, tout travail ultérieur eût été probablement impossible.

M. Torre, revenant de Londres, présenta à Paris les décisions générales (touchant l'Autriche-Hongrie et les nations opprimées, en général) à la réunion des représentants des nations, qui après certaines modifications, les ont acceptées comme base du futur congrès de Rome.

On se prépara donc pour le congrès. Le centre des préparatifs fut transporté à Paris au Comité parlementaire interallié. Il y avait encore beaucoup de difficultés à aplanir, beaucoup d'explications à donner, mais tout fut finalement réglé, grâce au dévouement de nos amis français et italiens.

Arrivés à Rome, on entra immédiatement en contact, et Ton se mit au travail. On passa une semaine dans un tourbillon effréné, dans un travail fiévreux, dans une activité sans bornes et sans lassitude. On verra plus loin les décisions prises. On a longuement discuté, dans les commissions surtout, les moyens de propagande contre

rAutriche-Hongrie, l'organisation permanente des nations opprimées, d'accord avec les nations alliées, la question des futurs congrès, et enfin la question des prisonniers de guerre et des civils se trouvant sur les territoires alliés.

Les décisions prises sont d'une importance capitale. Elles montrent et l'unanimité complète de tous les adhérents, et la ferme décision de tous de travailler dès à présent d'une façon systématique, par tous les moyens possibles, à abattre l' Autriche-Hongrie. Il est important de constater qu'assistaient au congrès — en dehors de ceux des nations opprimées — des représentants de l'Italie, de la France, de l'Angleterre et des États-Unis. M. Franklin-Bouillon, président de la Commission des Affaires Extérieures de la Chambre des députés, a pu parler au nom de cette commission et a pu, en outre, apporter au Congrès l'adhésion du gouvernement français. M. Albert Thomas, ami dévoué des nations opprimées, a pu apporter au Congrès son appui puissant et précieux. M. H. W. Steed a pu assurer le Congrès que le gouvernement anglais adhère aux décisions prises et que M. Sonnino, ainsi que les autres membres du gouvernement italien, suivent avec la plus grande satisfaction les travaux de la conférence. Enfin, le lendemain de la clôture du Congrès, les délégués de toutes les nations ont été reçus par le Président du Conseil italien, M. Orlando. Celui-ci s'est exprimé dans des termes qui ne laissent aucun doute sur les sentiments du gouvernement italien à l'égard des revendications manifestées par le Congrès (i).

On peut donc être absolument satisfait des résultats du Congrès : ses travaux ont été excellents, son résultat est parfait. L'adhésion des gouvernements alliés lui a donné sa véritable importance et sa pleine signification.

(1) M. Orlando a exprimé les mîmes sentiments encore une fois pendant le Congrès, et M. P. de Quirielle a pu nous le communiquer dans une Interview qu'il a eue avec M. le PrÉRldent du Conseil et qu'il a publiée dans le Journal des Débats. Nous en donnerons un extrait dans notre prociiain numéro.

Si Ton précise avec quelques détails la signification politique de cette réunion historique au Capitole de Rome, on s'apercevra que cette réunion, improvisée assez rapidement dans un moment critique de la guerre, marque incontestablement une étape dans la lutte des nations opprimées contre l'Autriche-Hongrie.

Voici, en effet, les points les plus importants qu'il convient de noter :

1° C'est au Congrès de Rome que se sont réunies pour la première fois depuis le commencement de la guerre les nations opprimées d'Autriche-Hongrie. Depuis des siècles, l'Autriche les domine en les divisant. Depuis plusieurs décades, elles ont tenté de se mettre d'accord contre leurs oppresseurs des Empires Centraux sans pouvoir y réussir. Les intrigues de Vienne ont toujours réussi à briser leur union à peine ébauchée. L'Europe presque tout entière était convaincue que l'union de ces nations contre l'Autriche-Hongrie était impossible; l'Europe presque tout entière les considérait comme incapables de concevoir le plan d'une politique coordonnée, d'une collaboration loyale et efficace, d'une coordination de leurs efforts nationaux avec la politique des Puissances Occidentales. Pour beaucoup de gens, le manque d'entente entre ces nations constituait un des arguments principaux en faveur de la conservation de TAutriche-Hongrie.

Et voici que les représentants autorisés de ces nations se rencontrent, discutent, décident, se mettent d'accord aux applaudissements de leurs amis alliés, et avec l'adhésion officielle des gouvernements alliés !

C'est là, au fond, la véritable signification du Congrès.

2° D'autres points importants encore, sans être décisifs, sont toutefois d'une importance particulière. On a voté les articles d'un accord italo-yougoslave. Pour la première fois, on a montré que les difficultés italo-yougoslaves ne sont pas insurmontables. La glace entre les

Yougoslaves et les Italiens était rompue; une amitié intime et cordiale se trouvait nouée ; de graves et importantes questions ont été tranquillement discutées dans une parfaite harmonie et dans un calme jusqu'alors tout à fait étranger à ces discussions. On s'est rencontré, on a fait plus ample connaissance, on a vu naître une confiance mutuelle. Une atmosphère de confiance s'est trouvée définitivement créée, la base solide d'un rapprochement italo-yougo slave a été donnée à l'opinion publique italienne.

Ce fut un véritable triomphe du bons sens et de la sagesse. On ne pouvait désirer davantage. L'époque des discordes est passée à jamais.

3° Le troisième point important à noter est la participation des Polonais au Congrès. Pour la première fois dans cette guerre, une voix polonaise des plus autorisées, après de longues négociations à Paris, après une préparation minutieuse de la déclaration qui a été entendue par le Congrès, après discussion avec les autres nationalités, s'est élevée pour adhérer définitivement au mouvement et à la lutte décisive contre l' Autriche- Hongrie. Ce fait ne manquera pas d'exercer une influence profonde en Autriche-Hongrie.

On a voulu voir dans la déclaration spéciale des Polonais une tactique diflférente de celle des autres nations à l'égard de la monarchie dualiste. Il n'en est rien. La déclaration elle-même et la suite des travaux pendant le congrès le démontrent admirablement. Tous les représentants des autres nations ont toujours reconnu que la situation spéciale des Polonais et des Yougoslaves exigeaient des déclarations particulières. La déclaration nette des Polonais contre l'Autriche-Hongrie spécifie du reste suffisamment leur véritable situation à l'égard des autres nations opprimées.

4° Enfin le quatrième point capital, qu'on ne doit pas passer sous silence, est que le congrès de Rome est

devenu le point de départ d'une nouvelle politique de l'Entente.

En voici des preuves:

Les trois gouvernements ont fait savoir au Congrès qu'ils adhéraient à ses décisions et qu'ils suivaient ses travaux avec le plus vif intérêt.

M. Orlando a reçu les congressistes et dans un admirable discours, qu'on a lu plus haut, il a donné son adhésion entière à la politique proclamée au Capitole par le Congrès.

En même temps se produisait le fameux duel Clemenceau-Czernin. Le Président du Conseil des ministres français était déjà informé de ce qui s'était passé à Rome quand il poursuivait sa lutte contre Czernin et Charles I^'. Il savait bien que, portant un coup à jamais irréparable à l'Autriche, il pouvait compter sur les forces nouvelles qui se créaient et qui s'organisaient à l'instant même où il se livrait à une polémique contre l'Autriche. Tout cela est d'une telle importance qu'on n'exagère pas en disant que la cause de l'Autriche- Hongrie et son sort ont été définitivement jugés et que cette monarchie est à jamais perdue. —

— Combien y a-t-il d'événements purement politiques qui se sont passés dans les quatre dernières années touchant l'Autriche-Hongrie et qui seraient d'une importance plus grande que le Congrès de Rome ?

Le Congrès de Rome est devenu ainsi un symbole, l'aboutissement d'un grand mouvement, d'une politique poursuivie tout d'abord par une poignée d'hommes résolus et fermes, et acceptée finalement par ceux qui décident de la destinée des peuples. Le Congrès de Rome marque donc une étape dans la politique à l'égard d'une monarchie pourrie, d'une dynastie exécrée, du système politique le plus détestable que le monde ait jamais connu.

Il semble inutile d'exposer le point de vue des Roumains et des Tchécoslovaques au congrès de Rome. On connaît la situation de la Roumanie et sa lutte séculaire contre la Hongrie. La paix orientale l'a mise dans une situation effroyable, et le congrès n'a pas ménagé ses sympathies aux représentants roumains.

Quant aux Tchécoslovaques, nous pouvons nous considérer comme plus qiie satisfaits. Ceux qui connaissent les travaux préparatoires du congrès savent quelle part ont prise les représentants tchécoslovaques aux discussions, à l'organisation intérieure, à l'aplanissement des difficultés. Pendant le congrès même, le rôle que les Tchécoslovaques ont joué parmi tous leurs frères d'armes anti-austro-hongrois n'a pas été des moindres. Leurs orateurs ont été tout particulièrement acclamés : le congrès voulait certainement rendre hommage à cette nation tchécoslovaque qui, aujourd'hui, offre un bel exemple de lutte intérieure contre TAutriche-Hongrie, lutte difficile, menée en pleine guerre et par tous les moyens. Les acclamations provoquées par le nom de M. Masaryk pendant le discours de M. Barzilai (alors que l'orateur citait le fameux discours de Czernin), l'hommage rendu à la Bohême par le Président du Conseil Italien, M. Orlando qui, dans son discours faisait allusion à son entretien avec le Colonel Stefanik, tout cela nous a particulièrement touchés et réconfortés. Nous pouvions en effet juger par là des sympathies dont nous jouissons partout où l'on nous connaît. Ces sentiments étaient d'autant plus forts qu'au moment même où le Congrès de Rome poursuivait ses travaux nous parvenait l'adhésion définitive du gouvernement italien à la constitution d'une armée nationale tchécoslovaque sur le territoire italien.

Le Congrès de Rome est la première manifestation d'une nouvelle politique, qui sera dès à présent poursui-

vie par nous et par tous nos amis avec une énergie inlassable. C'est la première pierre pour l'édification d'une Europe centrale ententophile. C'est la manifestation de sentiments et de désirs depuis longtemps étouffés par suite de circonstances malheureuses. Il a eu de très grands résultats. Il sera suivi bientôt d'un autre congrès, tenu à Paris, et qui ne sera pas moins important que le Congrès de Rome et qui signifiera certainement un nouveau pas en avant dans la lutte pour la réalisation définitive des justes et nobles revendications des nations opprimées.

Edouard Benes.

Le Congrès de Rome.

I. — Inauguration du Congrès. — Les adhésions. — Les travaux du Congrès.

Le lundi, 9 avril, la Conférence des nationalités soumises à l'Autriche-Hongrie a commencé ses travaux au Capitole. Au Comité d'organisation sont, les derniers jours, parvenues des adhésions très nombreuses et très significatives. L'une des plus précieuses est celle de l'Association politique des Italiens irrédentes, qui aujourd'hui se sentent solidaires dans l'action de tous les peuples de la Monarchie, de même que "par le passé ils ont toujours été solidaires dans la douleur et l'oppression.

Parmi les adhésions, l'une a une particulière importance politique, c'est celle du Fascio Parlementaire qui, dans ces deux sections, du Sénat et de la Chambre, compte une centaine de députés et de sénateurs. Parmi les Associations et les Comités politiques qui ont adhéré, notons l'association Dante Alighieri, le Comité yougoslave, le Comité Italo-Tchèque, le Parti républicain italien, la Démocratie indépendante yougoslave, la Démocratie sociale irrédente réunie en congrès à Milan, la Latina Gens, l'Union des Associations libérales constitutionnelles de Rome, diverses institutions dépendant de la Légation de Serbie et beaucoup d'autres associations de caractère politique et patriotique.

Au Comité d'organisation sont également parvenues des ma-

nifestations de sympathie des prisonniers de guerre tchèques, yougoslaves, polonais et roumains, anciens officiers et soldats austrohongrois aujourd'hui impatients de porter les armes contre leurs oppresseurs séculaires. Dans un fervent télégramme, les Tchèques souhaitent pouvoir bientôt venger par les armes l'injure vulgaire lancée par le comte Czemin contre Masaryk. Les Yougoslaves ont envoyé à Rome une délégation de leurs officiers appartenant à une division serbe qui a déjà combattu en Russie, pour témoigner à Rome de la volonté concrète des Yougoslaves de participer activement à la lutte contre l'Autriche.

Les adhésions personnelles d'hommes politiques et de publicistes sont innombrables. Notons parmi elles, celle de M. Bissolati, qui a envoyé à M. Arca le télégramme suivant: « Je vous prie de communiquer mon adhésion personnelle au Congrès qui fait fraterniser des peuples jusqu'ici divisés par l'insidieuse politique des Habsbourgs, instrument de l'oppression germano-magyare. Ce congrès constituera la base la plus solide d'une nouvelle civilisation européenne. »

M. Comandini a également adressé un vibrant télégramme d'adhésion.

Les délégations nationales à la conférence ont été établies de la façon suivante:

Pour l'Italie, outre la Commission executive du Comité pour l'Entente entre les nationalités, font partie de la délégation : les sénateurs Albertinî, Délia Torre et Volterra; les députés Agnelli, Canepa, Di Scalea, Federzoni, Martini, Scialoja et Tasca di Cuto, ainsi que MM. Borgèse, Forges, Davanzati, Guiriati, Lazzarini, Lorenzoni, Mantica, Mussolini, Ojetti, Pantaleoni, Patemô, A. Prato, Prezzolini, Salveminî, Silva et Spada.

La délégation tchécoslovaque comprend MM. BeneS, Gabri§, Hlavâàek, Osusky, Papimîk, Stefanik et Sychrava.

Les membres de la délégation roumaine sont MM. Draghicesco, sénateur, Lupu, les professeurs De Luca, Mandresco et Mironesco.

La délégation polonaise se compose de MM. Loret, Modzelewski, Rozwadowski, Seyda, Skirmunt, Winiarski, Zaleszki et Zamorski.

Font partie de la délégation yougoslave MM. Banjanin, Gazzari, MeStrovié, Petrovié, Stojanovié, SrSkié, Trinajstid, Trumbié et YambriSak.

La SkupStina a envoyé à la Conférence une délégation comptant douze membres à la tête desquels se trouve M. Costa Stojanovié et dont font partie MM. Nastas Petrovié, Arangelovié, D'or-

d'evié, Zretkovié, Voukiôevic, Pavlovic, Pera Jovanovié, Joksimovié.

Assistaient également à la conférence : pour la France, les députés Franklin-Bouillon et Thomas, MM. Fournol et de Quirielle ; pour l'Angleterre, MM. Steed et Seton-Watson ; et pour l'Amérique M. Nelson Gay.

La séance inaugurale a été ouverte à 16 heures dans la Salle du Conservatoire. M. Guglielmi a apporté à la Conférence le salut du Syndic de Rome. La Conférence a ensuite nommé son bureau qui comprend: M. Ruffini, sénateur, président; MM. Torre, Franklin-Bouillon, Steed, Nelson Gay, Benes, Draghicesco, Trumbié, et Zamorski, vice-présidents; M. Amendola, secrétaire général.

Après l'élection du bureau, la Conférence a établi son ordre du jour et l'organisation de ses travaux qu'elle a commencé immédiatement. »

On a constitué quatre commissions qui se sont occupées de la propagande, de l'organisation des futurs congrès, de la question des prisonniers de guerre et des civils des nations opprimées, sur le territoire allié, et enfin de la rédaction des décisions du Conmardi et du mercredi matin. On a décidé de ne pas publier les décisions détaillées des trois premières commissions.

Le mercredi soir le congrès a tenu sa séance plénière, oii les décisions des commissions ont été adoptées et où les représentants des diverses nations ont fait des déclarations au nom de leurs délégations.

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