III. — Déclarations des représentants
des nations opprimées et des
nations alliées.
Quand la lecture des décisions du Congrès et des déclarations spéciales fut terminée, le président, M, Ruffini, a donné successivement la parole aux représentants des diverses nations, participant au Congrès. Ce furent les moments les plus émouvants de la Conférence. Ont parlé successivement MM. Bene§, Trumbic. Zamorski, Draghicesco, Franklin-Bouillon, H. W, Steed, A. Thomas, Ruffini et Barzilai.
Discotirs de M. E. Benes, au nom des Tchécoslovaques.
La parole fut donnée tout d'abord à M. Benes, secrétaire général du Conseil National des Pays Tchèques. Dès que M. Benes se leva, l'assemblée tout entière, debout, salua en lui l'héroïque peuple tchèque, l'applaudissant frénétiquement au cri de : « Vive la Bohême ».
L'orateur prononça ensuite les paroles suivantes:
« J'adhère, au nom du Conseil National des Pays Tchèques et Slovaques, aux décisions du Congrès. Cette organisation centrale de l'action tchécoslovaque est représentée daïis les pays alliés par M. Masaryk, le colonel Stefanik et moi. Partout où l'un de nous se trouve, il parle toujours avec pleine et entière autorité au nom de tous. Dans ce moment historique pour nous tous, les circonstances veulent que j'aie l'honneur de parler au nom de mes collègues et au nom de notre nation.
C'est en cette qualité que je me permets d'émettre quelques idées relatives aux sentiments qui nous animent aujourd'hui à la suite des travaux du Congrès.
Nous avons parlé dans nos discussions et dans nos décisions de l'Autriche-Hongrie — il convient de remarquer encore une fois que nous tous, en parlant ainsi, pensons toujours et aux Allemands et aux Magyars. Nous tous combattons pour l'idée de justice et pour des principes moraux. Il n'y a pas de pire ennemi de la justice nationale et des grands principes du droit que nous défendons, que les Magyars.
Donc l'Autriche-Hongrie — ce sont — et les Allemands et les Magyars. La perversité impérialiste des Magyars est d'autant plus détestable que leur nation a acquis l'indépendance en vertu des principes que nous défendons actuellement, et qu'elle les a ensuite foulés au pied, lorsqu'elle est devenue maîtresse chez elle.
Il y a une seconde remarque à faire: nous parlons de l'Autri- Ghe-Hongrie comme de l'instrument de l'Allemagne. Nous sommes bien tous d'accord pour reconnaître que nous luttons avec la dernière énergie contre l'Autriche-Hongrie, parce que l'Autriche- Hongrie, comme système politique et social, est un des maux les plus terribles de la société actuelle; c'est l'incarnation de la perfidie basse et lâche, comme M. Fournol, ici présent, l'a si bien démontré dans son récent livre et comme l'autre jour le ministre anglais Bal four l'a déclaré.
Sa politique contre les nations le prouve: elle pratique le système qui consiste à diviser, par exemple, les Tchécoslovaques pour prouver que ce sont des nations différentes. Nous luttons tous contre cet immoral système politique. Cela ne signifie pas que les Tchèques veuillent absorber telle ou telle province. Cela signifie que les Tchèques ne sont que des Slovaques et les Slovaques ne sont que des Tchèques.
Les autres exemples de cette politique sont connus de vous tous.
Il est nécessaire d'accentuer encore une question particulière :
Nous, Tchécoslovaques, nous n'avons pas présenté à la conférence une déclaration spéciale; cela donne l'explication la plus éclatante aux autres déclarations spéciales, et cela fait ressortir l'esprit dans lequel les travaux de la conférence ont été faits: la situation spéciale des Polonais, des Yougoslaves et des Roumains exigeait que l'on attirât l'attention publique sur tel ou tel problème spécial. Mais l'essentiel pour nous tous, c'est la déclaration collective, la déclaration générale, notre énonciation de principes valables et applicables en toute circonstance et à tous sans exception.
C'est un fait que je constate ; l'absence d'une déclaration tchécoslovaque particulère montre combien nous sommes unis.
Cela m'amène à constater une chose extrêmement agréable pour nous: lorsque la guerre a éclaté, nous, à Prague, nous avons commencé immédiatement notre action contre l'Autriche-Hongrie. Les conspirations, les complots, les réunions se succédaient, et partout nous cherchions autour de nous, pour nous unir avec les Yougoslaves, Polonais, Roumains, Italiens.
Or, c'est avec la plus grande satisfaction que nous pouvons constater aujourd'hui que dès septembre 1914 nous pratiquions la politique affirmée actuellement au Congrès de Rome. Les Magyars ont, en septembre 1914, envoyé à Prague des régiments magyaro-roumains pour nous écraser si nous bougions. Nous sommes néanmoins entrés immédiatement en rapport avec les officiers roumains et avons préparé une politique d'entente et même une action immédiate dans l'armée.
Le Polonais qui, à la fin de l'année 1914, durent quitter la Galicie, lors de l'invasion russe, furent accueillis à Prague à bras ouverts: la fraternisation entre nous et nos frères polonais, et la collaboration politique pour en finir le plus rapidement possible avec l'Autriche-Hongrie, s'était produite instinctivement. Il n'y eut jamais de liens plus étroits entre nous et les Polonais qu'à ce moment, oii tous nous attendions la fin de la monarchie.
Enfin nos relations avec les Yougoslaves sont bien connues. A ce moment, en 1914, nous avons tenu des réunions fréquentes à Prague, à Vienne, à Loubliana, à Zagreb; nous étions en contact constant, préparant nos plans et nos programmes politiques, et prévoyant toute sorte de collaboration pour le pioment où la monarchie craquerait. Dès ce moment l'union était établie entre les Tchécoslovaques et les Yougoslaves pour la lutte décisive et commune contre la monarchie dualiste.
Seules des circonstances militaires et politiques particulières ont fait que cette union n'est apparue qu'à présent.
Vous, Italiens, vous avez parmi vous, ici à Rome, vos compatriotes, qui savent tout ce qu'on a essayé de faire à Prague à ce moment-là pour collaborer avec vous. Vous savez surtout que nous avons tout fait pour vous prouver nos sentiments au moment où vous avez déclaré la guerre à l'Autriche-Hongrie.
Nous pouvons dire que notre délégation au Parlement, notre public, notre presse a pratiqué depuis les premiers moments de la guerre cette politique d'entente avec toutes les nations opprimées d'Autriche; nous constatons aujourd'hui avec satisfaction et joie, que ce que nous faisons aujourd'hui est en plein accord avec la politique que notre nation suit à cet égard en Autriche-Hongrie. En 1914 on a commencé chez nous, en Bohême, par établir une union plus forte et plus intime des Tchèques et des Slovaques et on a fini par une union internationale de toutes les nations opprimées d'Autriche-Hongrie. Nous sommes sûrs que cette union internationale, vu les circonstances actuelles, deviendra fatalement de plus en plus forte et constituera une force irrésistible pour la dissolution de la monarchie.
Ainsi le Congrès de Rome est pour nous un très grand événement, qui confirme tout ce que nous avons fait jusqu'à présent, et qui donne une consécration éclatante à notre politique.
C'est un coup terrible pour l'Autriche.
Nous verrons que sous peu les événements qui se produiront en Bohême et en Autriche confirmeront pleinement ce que nous attendons tous.
Le Congrès de Rome, où nous avons déclaré les grandes vérités d'après lesquelles nous voulons régler le sort de nos nations, res-
tera à jamais un symbole pour nous tous. — C'est à lui que res" tera la gloire et le mente d'avoir donné une expression publique aux travaux commencés à Paris et à Londres, et d'avoir proclamé les grands principes qui deviendront la base de l'avenir nouveau et plus heureux des nations opprimées par les Empires Centraux.
Paroles de M. A. Trumbic, au nom des Yougoslaves.
Lorsque s'apaisent les applaudissements qui ont salué les paroles du représentant des Tchécoslovaques, le D' Trumbié, président du Comité Yougoslave, prend la parole. Debout, l'assemblée acclame longuement le représentant du peuple serbe, croate et Slovène et renouvelle ses acclamations lorsqu'elle s'aperçoit de la présence au Congrès d'une délégation des valeureux soldats des Légions yougoslaves.
Le D' Trumbic proclame que l'unique pensée du peuple serbe, croate et Slovène est de se soustraire à la domination austro-hongroise. Il rappelle que l'idée séculaire de l'État yougoslave a pris une plus grande vigueur au cours de cette guerre qui en rend la réalisation possible. L'obstacle à l'unification intellectuelle et politique des Serbes, Croates et Slovènes, est constitué par les empires d'Autriche et de Turquie. « La libération du joug des Habsbourgs, déclare-t-il, est pour nous une nécessité vitale. » Après avoir rappelé les persécutions, les tortures infligées aux Yougoslaves; l'œuvre du Comité yougoslave en vue de faire connaître au monde civilisé les vrais sentiments et les aspirations du peuple yougoslave; l'héroïque conduite des Légions yougoslaves en Dobroudja, le D'' Trumbic parle du caractère historique de la Déclaration signée à Corfou le 20 juillet 1917, document de la volonté du peuple yougoslave qui, par cette guerre, veut réaliser son unité et son indépendance.
« Conséquents avec nous-mêmes et fidèles à ces sentiments, nous, Serbes, Croates et Slovènes, sommes venus avec joie à cette première manifestation de solidarité entre les peuples ici représentés. Nous sommes venus pour coordonner nos sentiments et notre œuvre avec ceux de tous, de façon que tous nos peuples réalisent leurs revendications.
Il me plaît tout particulièrement de remarquer qu'en ce congrès, d'aujourd'hui, nous jetons les bases d'une entente si nécessaire entre le peuple italien et le peuple yougoslave, entente qui ne doit pas se limiter seulement au temps de la guerre, mais devra, plus concrète, plus réelle et plus intime encore, continuer après la guerre. Nous sommes d'avis que toutes les controverses entre nos deux peuples devront être réglées sur la base des principes établis par nous, convaincus que leur résolution pratique dépasse au-
jourd'hui notre compétence et que nous devons attendre le moment de leur maturité; convaincus en particulier que la principale préoccupation de tous est d'obtenir la victoire sur l'ennemi commun. »
Les franches déclarations du D"" Trumbié sont interrompues par de fréquents applaudissements et sa péroraison est saluée par le cri de : « Vive la Yougoslavie ! »
Discours de M. Zamorski, au nom des Polonais.
Les Polonais ne pouvaient être absents au Congrès des nationalités soumises, entièrement ou en partie, à la domination de l'Autriche-Hongrie. Ils y ont pris part non seulement parce que des parties de la Pologne, c'est-à-dire la Galicie et la Silésie de Cieszyn, sont soumises à l'Autriche et doivent être libérées, mais surtout parce que l'Autriche-Hongrie constitue une partie intégrale de la puissance des Empires centraux, parce qu'elle est un instrument docile de la politique de l'Allemagne qui veut à tout prix réduire la Pologne à l'impuissance, imposer définitivement sa suprématie en Europe centrale et orientale et effectuer ainsi la conquête de l'Europe entière.
Il est vrai qu'en ce qui concerne la question polonaise il existe un certain antagonisme entre Vienne et Berlin, ce dernier ne témoignant que peu d'enthousiasme pour la solution dite autrichienne. Néanmoins, les deux Empires sont d'accord dans leur tendance à réduire la future Pologne aux limites d'un Etat petit et inoffensif, cerné de toutes parts par des possessions allemandes et austro-hongroises ou par des pays, soit en union directe avec l'Allemagne et l'Autriche, soit soumis à leur domination morale, politique et économique. La Pologne devrait en même temps faire partie d'une coalition qui aurait pour but de placer définitivement l'Europe centrale et orientale sous la domination des puissances centrales, conduites de fait par l'Allemagne.
Le plan qui doit réduire la Pologne à l'impuissance définitive a été élaboré à Berlin avec l'esprit de suite et l'efficacité habituels à l'Allemagne, et a son origine dans l'antagonisme séculaire des éléments allemands et polonais. Cet antagonisme a revêtu dans diverses périodes de l'histoire des aspects différents, mais le fond en est toujours resté immuable. Après avoir envahi les pays slaves situés entre la Saale, l'Elbe et l'Oder, le flot du « Drang nach Osten » a submergé, au moment des partages de la Pologne, le cours inférieur de la Vistule, le principal fleuve polonais, et maintenant, pendant la guerre mondiale, il cherche non seulement à y consolider sa domination, mais à soumettre à son influence les territoires polonais situés sur la Vistule moyenne et même supérieure, tout en étendant ses conquêtes vers l'est, sur
les rives baltiques. Cette poussée du flot germanique est pour la Pologne une question de vie ou de mort. La preuve en est fournie par la lutte d'extermination que le gouvernement prussien et l'élément allemand livrent depuis nombre d'années à la Pologne allemande. Un sort identique ou à peu près serait réservé tôt ou tard également aux autres parties de la Pologne. Aussi le peuple polonais, par son esprit et par sa volonté nationale, s*oppose-t-il de toutes ses forces au « Drang nach Osten », de même que, depuis les temps de Bismarck, la Pologne allemande oppose à la politique exterminatrice de la Prusse sa défense organisée et son indomptable puissance créatrice.
Les deux éléments, allemands et polonais, se rendent bien compte qu'en dépit de certaines apparences momentanées, aucun compromis n'est possible entre la Prusse et la Pologne, car aucune d'elles ne saurait de son plein gré renoncer à l'embouchure de la Vistule, — elle est pour la Pologne la condition de son indépendance, de son existence nationale, et pour la Prusse — non seulement un grenier à grain: mais la condition essentielle de sa puissance. Aussi Bismarck et Biilow ont-ils tous les deux déclaré que l'aigle noir et l'aigle blanc ne pouvaient déployer leurs ailes en même temps, et c'est pour cela qu'il faut étouffer la Pologne et l'empêcher de renaître en un Etat unifié et réellement indépendant. Il faut en faire un Etat soumis à la volonté allemande.
Brest-Litovsk a dévoilé nettement les plans de l'Allemagne par rapport à la Pologne, confirmant en même temps une fois de plus que l'Autriche n'est pas seulement un instrument de la politique de Berlin, hostile aux Polonais, mais que de son côté également, de même qu'avant la guerre elle poussait les Ukrainiens de Galicie contre les Polonais, elle s'efforce actuellement d'amoindrir et de léser la Pologne au profit de l'État ukrainien nouvellement constitué et protégé par elle.
Voici donc quel serait l'avenir de la Pologne; la Pologne allemande avec la Posnanie — berceau de la nation polonaise, avec les riches gisements de houille et de minerai de la Haute-Silésie, avec l'embouchure de la Vistule et l'accès à la mer en Prusse occidentale — la Pologne allemande serait irrévocablement condamnée à subir le sort que lui réserve la Prusse, c'est-à-dire la germanisation et l'extermination. Le restant de la Pologne perdrait lui aussi de ce fait son débouché sur la mer et son indépendance. L'Autriche conserverait en tout cas la Silésie de Cîeszyn et évitera jusqu'au dernier moment, en pratiquant une politique de chantage, de se prononcer au sujet de la Galicie. Même le Royaume de Pologne devrait subir des amputations, tantôt dans les provinces de Chelm et de Siedlce au profit de l'Ukraine, et tantôt au nord, dans la province de Suwalki et au sud-ouest,
dans le bassin minier de Dombrowa, au profit de l'Allemagne qui qualifie « modestement » ces opérations de « rectification de frontière ». L'État polonais, ainsi mutilé, privé de charbon et d'un littoral maritime propre, devrait encore être enfermé dans un cercle de fer qui serait formé au nord et à l'ouest par des possessions allemandes, au sud par des possessions autrichiennes, au sud-est par l'Ukraine sous le protectorat de l'Autriche et enfin au nord-est par la Lithuanie rattachée à l'Allemagne par des liens économiques et militaires. Cet État mutilé et opprimé devrait être contraint par la force des choses à « s'appuyer » sur les Empires centraux et la Pologne devrait être dégradée au rang de « hinterland » allemand. Alors il n'y aurait plus d'obstacle à la poussée germanique vers l'est et la domination allemande sur l'Europe centrale et orientale serait assurée.
Cette funeste perspective ne serait aucunement modifiée si l'Allemagne consentait à une solution autrichienne de la question polonaise, fût-elle même basée sur le principe d'un trialisme polono-austro-hongrois, car dans ce cas la Pologne se trouverait en minorité vis-à-vis de l'Autriche et de la Hongrie, de même que les Tchèques et les Yougoslaves en Autriche vis-à-vis des Allemands.
Aussi la question polonaise ne peut-elle être résolue par aucun moyen terme et par aucun compromis : la Pologne sera sauvée et sera avec les Alliés, ou bien, avec ou sans la participation de l'Autriche, elle dépendra de l'Allemagne et surtout de la toute-puissance prussienne.
Il n'existe qu'un seul moyen d'écarter cette deuxième alternative; il consiste à opposer au plan des Empires centraux dans la question polonaise — le programme polonais, celui des Alliés. Ce programme c'est la réunion en un État indépendant de tous les territoires polonais, y compris ceux que les Empires centraux se refusent à restituer à la Pologne et ceux dont ils font des largesses au profit de leurs vassaux. Ce programme c'est la restitution à la Pologne de l'embouchure de la Vistule, de Dantzig et du littoral polonais de la Baltique. Ce programme c'est d'empêcher la Lithuanie et l'Ukraine de devenir les instruments de la politique d'oppression prusso-allemande et des intrigues autrichiennes.
Ce n'est qu'ainsi que la Pologne, reconstituée dans ces conditions, suffisamment grande, s'étendant jusqu'à la mer, pourvue de tous les moyens d'une existence indépendante, séparée de l'Allemagne et de l'Autriche par une ligne de frontière à peu près droite du nord au sud, pourra accomplir sa destinée historique de rempart servant à contenir le flot germanique toujours prêt à déborder.
Sa résistance sera plus efficace encore lorsque ses forces seront réunies à celles de l'État tchécoslovaque indépendant et de la Roumanie forte et guérie des blessures infligées par la guerre, et lorsque, en même temps, les peuples yougoslaves atteindront leur unité et leur indépendance. Les Polonais, en revendiquant à l'Autriche les territoires polonais, se déclarent catégoriquement pour la complète délivrance de la Bohême qui serait sans cela laissée à la merci des Allemands d'Autriche, et l'indépendance de la Bohême voisine est aussi nécessaire à la Pologne indépendante qu'une Pologne indépendante et grande est pour la Bohême la condition de son existence. Les forces réunies des États polonais, tchécoslovaque et roumain devraient former entre la Baltique et la mer Noire une barrière infranchissable contre le « Drang nach Osten » germanique, pour que l'Europe centrale et orientale, et par là même l'Europe entière, puisse être sauvée. Car depuis l'effondrement de la Russie, ce sont là les seules forces réelles sur lesquelles les Alliés peuvent s'appuyer.
Nous sommes convaincus que les Alliés veulent le faire. Nous saluons avec joie le développement dans les pays Alliés du courant politique tendant à faire disparaître les illusions au sujet de l'Autriche, ainsi qu'à reconnaître que c'est en Europe orientale que se trouve le centre de gravité de tous les problèmes politiques dont l'Allemagne tient les fils, et que si l'on veut une fois pour toutes briser et anéantir l'esprit de conquête des Empires centraux dirigés par la Prusse, il faut avant tout délivrer et rendre à la vie politique indépendante les peuples aux dépens desquels la domination germanique a pu s'étendre de la Baltique à la mer Noire, ainsi que sur le bassin du Danube et sur les Balkans. Celui des adversaires qui aura le dessus là-bas après la guerre, sera le vainqueur, car c'est là que se trouve la clé de la suprématie politique et économique en Europe.
Paroles de M. Draghicesco, au nom des Roumains.
Les applaudissements durent encore quand M. Draghicesco prend la parole. H rappelle les héroïques sacrifices de sa patrie après les trahisons réitérées des alliés russes. La plus grande partie de la richesse nationale est détruite. L'œuvre de deux générations est annulée. Le patrimoine minier est passé aux mains de l'ennemi. Un million de Roumains, soldats et civils, c'est-à-dire un septième de la population, sont morts de misère, de faim, de leurs blessures. Parmi ces Roumains qui se sont volontairement immolés, beaucoup étaient venus volontairement de la Transylvanie; beaucoup étaient des Roumains de Hongrie, déjà prisonniers des Russes, libérés sur leur demande pour combattre l'ennemi com-
mun. De ces soixante mille Roumains de Hongrie, beaucoup cherchent en ce moment le moyen de rejoindre les fronts de l'Entente et de reprendre les armes.
De vifs applaudissements saluent les paroles du sénateur roumain et montrent la solidarité qui unit Rome, mère commune, au glorieux petit État de Roumanie.
Discours de M. Franklin-Bouillon,
Président de la Commission des affaires extérieures de la Chambre, Ancien ministre.
Aux orateurs des nationalités opprimées succèdent ceux des États Alliés. Au nom des parlementaires français parle M. Franklin-Bouillon, président de la Commission parlementaire des Affaires extérieures.
Après avoir constaté le grand succès du Congrès, il rappelle la création des armées polonaise et tchécoslovaque à laquelle le Comité parlementaire avait engagé le gouvernement français, première manifestation pratique où étaient reconnues les nationalités qui triomphent aujourd'hui à Rome. Il annonce que le Congrès a décidé de tenir sa prochaine réunion à Paris. Il rappelle que commence aujourd'hui pour l'Italie, l'Angleterre, la France et les États-Unis, une mission non moins grande que celle des petites nationalités étroitement unies dans une lutte commune. Le Congrès offre aux Puissances une leôon de modestie et d'héroïsme, car les plus grands sacrifices paraissent minimes comparés aux luttes et aux ruines héroïquement supportées par les petites nations. « Si nous devions jamais éprouver une heure de découragement et de lassitude, le spectacle des petites nations martyres suffirait à nous rappeler à notre devoir. »
Il reste, certes, beaucoup à faire pour convertir à nos idées l'opinion publique des pays où trop d'ignorants s'imaginent encore qu'il est possible de séparer l'Autriche de l'Allemagne. Le Congrès a fait enfin justice de cette antique erreur. « Puisque vous connaissez la dernière tentative de l'Autriche pour diviser les Alliés, je profite de cette occasion pour dire publiquement, comme Président de la Commission des Affaires Extérieures, que jamais, directement ni indirectement, notre Gouvernement, notre Parlement, ni notre opinion publique n'ont envisagé la possibilité d'une paix séparée. Une simple supposition serait injurieuse, à moins qu'elle ne soit ridicule, pour qui connaît notre peuple. Pas de paix séparée; pas de paix prématurée. Commune sont devenus notre idéal et nos souffrances; commune sera la victoire ». (De longs applaudissements et de vives ovations saluent cette conclusion.)
Paroles de M. H. Wickham Steed.
A M. Franklin-Bouillon succède M. Wickham Steed, directeur de la politique étrangère du Times.
M. Steed, qui s'exprime en excellent italien, déclare qu'il parle non comme représentant de l'Angleterre, mais en tant qu'Anglais qui connaît bien l'Autriche. Son travail et celui de quelques amis, au début de la guerre, consista à faire connaître aux Anglais la vraie Autriche. Masaryk, Bene§, Trumbié et Supilo, l'ont précieusement aidé dans cette- tâche. L'ignorance se paye cher, au prix de l'or, du sang et de douleurs infinies. L'Autriche-Hongrie n'est pas un État européen, c'est un sultanat asiatique privé de tout esprit civil. L'Angleterre le comprend à présent. Elle comprend que détruire l'Autriche-Hongrie, ce n'est pas déchirer un corps vivace, mais faire sortir beaucoup de corps vivaces et puissants d'un assemblage informe et cruel. En Italie même, beaucoup ne connaissent pas la vérité sur l'Autriche, tant diffère la mentalité, c'est-àdire la moralité italienne de la moralité autrichienne, c'est-à-dire habsbourgeoise. La guerre a fait également comprendre aux Italiens que la libération de tous les peuples opprimés d'Autriche- Hongrie, et non pas seulement des Italiens, lui sera utile, car ces nouvelles nations seront pour elle un rempart, une solide défense contre les rancunes allemandes et magyares. Le public, qui a apprécié la franchise et la précision du discours de M. Wickham Steed, le salue également par de chaleureux applaudissements.
Discours de M. Albert Thomas,
Ancien ministre, député.
A la suite de M. Steed, M. Albert Thomas, l'illustre député socialiste qui, comme ministre des munitions, a rendu de si grands services, monte à la tribune présidentielle, salué par les assistants. Il marque avec une éloquence suggestive le cadre de ces jours solennels. Tandis que sur la Somme, en Picardie, les soldats, en rangs silencieux et tenaces, défendent la civilisation, ici, sur le Capitole, dans une concorde parfaite, les représentants des petites nations, des peuples qui ont le plus saigné et souffert de la criminelle intention des Austro-Allemands d'établir leur hégémonie sur le monde, et de l'incertitude des Puissances de l'Entente à l'égard de l'Autriche. Il n'y a qu'une seule bataille, non seulement pour l'Alsace et la Lorraine, mais pour tous les opprimés. On combat pour la vie ou la mort de toutes les espérances. Les nations de l'Entente et toutes ces petites nations, qui veulent exister ou ressusciter, ne forment qu'un seul corps, une seule volonté, une seule parole. M. Thomas évoque les soldats roumains, les soldats ser-
bes, les volontaires polonais et les volontaires tchèques. « La lutte, dit-il, doit être poursuivie jusqu'à ce que l'Alsace-Lorraine, jusqu'à ce que toutes les Alsace-Lorraine: Trentin, Bohême, Roumanie, Serbie soient enfin délivrées. » C'est au milieu de frénétiques ovations que M. Albert Thomas descendit de la tribune et rejoignit sa place.
Paroles de M. Ruffini, Président du Congrès
et de M. Barzilai, ancien Ministre. Député.
Le sénateur Ruffini, président du Congrès, prend ensuite la parole. Il envoie le salut fraternel du peuple italien aux Tchécoslovaques, aux Yougoslaves, aux Polonais et aux Roumains qui souffrent sous le joug et aspirent à leur libération. Il salue également les représentants des pays alliés. Il rappelle ensuite Giuseppe Mazzini, le grand apôtre italien de la libération des peuples dont l'Italie peut être fière comme d'un a maître sublime ». L'orateur exprime son espoir de voir triompher les principes du grand précurseur, triomphe d'où « dépend le sort de la liberté et de la civilisation du monde ». Il clôt enfin la Conférence en adressant un salut fraternel à ceux qui, sur tous les fronts, combattent contre l'ennemi commun. Les paroles vibrantes du sénateur Ruffini recueillent les plus chaleureux applaudissements.
A peine le Président du Congrès a-t-il achevé son discours, que des voix s'élèvent pour inviter le député Barzilai à prendre la parole. Le député de Rome, faisant allusion au discours du comte Czernin, dit que le ministre autrichien a, par ses paroles, mieux fait ressortir l'importance du Congrès de Rome. « C'est folie, disait Czernin, que les aspirations de l'Italie aux Alpes et à la mer; c'est un crime que les aspirations des Tchécoslovaques et des autres peuples de l'Empire. »
Le misérable Masaryk... Nous envoyons un salut au misérable Masaryk, s'écrie Barzilai vivement applaudi par toute l'assemblée qui s'est levée. Tous ceux qui expriment comme lui et revendiquent les droits en faveur des opprimés, méritent le même titre d'honneur. Nous savons aujourd'hui que Charles de Habsbourg a offert l'Alsace-Lorraine à la France pour qu'elle abandonne l'Italie. Ce congrès qui, à en croire Czernin, serait peuplé de délinquants et de fous, a montré que l'oppression éveille le sens de la mesure et de la justice, indique la voie à suivre pour que le droit triomphe d'un régime d'arbitraire et de violence. {Applaudissements nourris et prolongés).
Le sénateur Ruffini, après avoir adressé un salut aux congressistes, déclare clos les travaux de la Conférence.