Droit administratif. 4. -— Deux enseignements se
mestriels à choisir entre diverses matières : législation industrielle y législation coloniale , droit administratif approfon- • dt, etc,
(1) Un de mes amis et compagnons d'études, docteur en droit, M. Pierre du Maroussem» a institué, en 1890, à la Faculté de droit de Paris, un cours libre sur la question ouvrière, où il se proposait d'étudier successivement, en y appliquant la méthode monographique employée par M. Fr. Le Play dans les Ouvriers Européens,\3i situation des ouvriers parisiens groupés dans telle ou telle industrie. Il noua avail fait le plaisir de nous envoyer la reproduction en volume de son cours sur les Charpentiers de Paris. (Uûl. Arthur Rousseau, li, rue Soufflet, 1891). Nous aimons à croire qu'il a pu poursuivre ces intéressantes études, avec le même succès. Je n*en tends point méconnaître les tenlatives faites pour constituer la science sociale, surtout les grandes systématisations d'Auguste Comte, mais la sociologie est-elle une science formée, définitivement construile et pouvant être enseignée dans une faculté, sous le patronage de l'Etat? Telle est la*question.
cet enseignement. Us en sortiront bien munis pour la vie judiciaire ou administrative et en état de rendre, 4ans Tune ou l'autre de ces grandes branches d'activité sociale, de réels services à leur pays.
Toute une partie de notre travail, celle qui en forme le troisième chapitre, est consacrée à la situation juridique des étrangers en Haïti, au point de vue de la jouissance des droits privés. J'essaie d'y faire prévaloir une doctrine très large, très libérale, consistant à ne refuser, en matière civile, à l'étranger résidant en Haïti que les droits qu'un texte formel lui enlève, repoussant du reste la distinction, artificielle et peu en rapport, selon moi, avec la nature des choses, des droits naturels et des droits civils stricto sensu. Je prie ceux de mes concitoyens, un peu prompts à s'alarmer sur le chapitre des concessions légales et juridiques à faire aux étrangers, de ne pas s'effrayer de ma thèse.
D'abord, je la crois fondée en droit, comme en justice. Ensuite, elle est, au point de vue patriotique, d'une parfaite innocuité. Il n'en peut résulter aucun mal, aucun péril pour l'Haïtien, aucun détriment de son intérêt particulier ou de celui de l'Etat. Qu'on veuille bien réfléchir un instant à la question et l'on se convaincra qu'il n'y aurait nul profit à recueillir d'une doctrine générale restrictive de la capacité civile de l'étranger. Elle donnerait lieu à un classement défavorable de notre législation parmi celles qui restent fermées aux idées d'expansion et de fraternité humaine, tandis que l'étranger, objet en apparence d'une sorte de défaveur juridique, se trouverait, comme en fait . il s'y trouve déjà, en position de fleurir en terre haïtienne, mieux qu'en aucune autre terre du monde. Dans la réalité des choses, une affligeante constatation nous montre l'étranger beaucoup mieux armé que l'Haïtien pour la
réussite et le succès, non point à cause des ressourees de son intelligence ou des droits el prérogatives légales dont il a la jouissance* mais plutôt par le fait de nos erreurs, de nos fautes politiques passées, de nos continuels bouleversements sociaux qui ont fait du Dational un être dont la vie manque de fondement, dont Tactivité reste stérile, peu assuré de ses droits, inquiet du lendemain, et toujours prêt à rechercher la protection de ce même étranger qui traverse, lui, à la faveur de son exlranéïtéj sans périls et sans dommages, les événements qui secouent si fortement Texîstence chélive et comme à fleur de terre du pauvre flaïtien. Si bien que nous en sommes réduits à rêver Tégalilé de position pour le national et Tétranger, non pas> comme le voudrait la commune raison j en faisant monter ce dernier sur le plan mieux situé où se trouverait le premier, mais en songeant à améliorer, jusqu'il l'égaler k celui de rétranger, le sort du regnicole. Telle est malheureusement la vérité, la triste vérité sociale, que nul ne songera à contester.
Eh bien! ceci étant donné, pourquoi, par des idées théoriques exclusives, avoir Fair d'écarter l'étranger de la possession des droits civils en général, alors que, dans les faits et en ce qui regarde les avantages pratiques, il se trouve, sans qu'il y aille de sa faute, je le veux bien, dans une situation qu'on peut dire privilégiée. Ce serait s'enlever, sans bénéfice équivalent, le bienfait d'mi bon renom international, établi sur Tesprit libéral du système que nous préconisons el cherchons à promouvoir.
Que l'on me comprenne bien. Il est des droits que la prudence politique ou les convenances nationales commandent de ne pas attribuer à Tctranger. Ceux-là un texte les indique et, par une formule privative, les lui enlève. Tel par exemple le droit de propriété foncière. Maïs abstraction faite de ces droits spécialement visés par lea textes, rien ne s'oppose à ce qu'on reconnaisse au résident étranger les facultés de droit commun; en d'autres termes il n'y a pas de raison sérieuse empêchant de recourir pour
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lui, par une légère Iransposilion, au principe général d'interprétation : la capacité est de droite V incapacité d'exception.
Il ne m'échappe pas qu'il se produit ailleurs, en France par exemple, en ce qui regarde les étrangers, comme un mouvement régressif vers les idées restrictives. Mais ces idées n'ont pas trouvé appui, que je sache, parmi les éminents jurisconsultes de la France, et là loi civile ne leur a pas donné asile. Et puis, dans les questions qui s'agitent, il ne s'agit pas d'une modification, d'ans le sens restrictif, de la capacité civile de l'étranger. On s'occupe plutôt, cédant à de légitimes préoccupations, de réglementer sa situation, au point de vue de sa participation au travail industriel, de le soumettre à certaines règles de police et de surveillance. On vise à la destruction du cosmopolitisme, combattant et prévenant, dans la mesure du possible, Tindétermination dans la nationalité. Au surplus les éléments du problème varient quand, d'une vieille nation en concurrence et en lutte avec de puissantes rivales, on passe chez un jeune État, à population peu dense, riche en terres et en gisements miniers inexploités, ayant tout à gagner à un apport nouveau de facteurs économiques venus du dehors, bras et capitaux. Les Français se plaignent de la présence chez eux d'un grand nombre d'étrangers qui, le plus souvent, établis depuis longtemps, échai> peiit aux obligations du service militaire dans leur pays d'origihe, en même temps qu'ils se trouvent soustraits aux charges de la nationalité française et qui, grâce à cette situation internationale équivoque, parviennent à se constituer une situation bien supérieure à celle des nationaux, pour la concurrence industrielle. La France plie sous le poids de ce régime épuisant qu'on appelle : la paix armée» Elle réclame de ses enfants, pour le service de l'armée, des sacrifices considérables; son sol est labouré, exploité dans toute son étendue. Sa classe ouvrière crie et se lamente, peu contente de son sort. Elle considère d'un œil irrité l'introduction et Tulilisation dans les usines et ma^iu-
factures nationales de nombreux concurrents non français, doïil la présence aggrave encore la situation et en augmente les embarras. Elle réclame des mesures, un soulagement à ses maux. Force est bien de prêter l'oreille à ses réclama lions et d'aviser.
Que de dislance et quelle disparité entre un tel état social elle nôtre et qui pourrait soutenir, sans faire violence aux faits, que le problème économique, «juridique et social, en ce qui concerne l'étranger, se pose chez nous dans les mêmes termes qu'en France ou qu'en tout autre pays travaillé des mêmes besoins et en buLte aux mêmes nécessités politiques.
Ici en Haïti, tout en restant maîtres de nos affaires, nous appliquant jalousement à en garder les rênes en mains; tout en voulant, par l'action prédominante des forces indigènes, le développement interne du pays et sa promotion à un rang élevé parmi les peuples civilisés; tout en pensant, sans faux orgueil et sans puérile vanité, qu'il se rencontre parmi les Haïtiens, assez d'ouverture d'intelligence, d'esprit de progrès, de goût des belles et confortables installations industrielles, commerciales et agricoles, de puissance d'organisation, de sens vrai et pratique des nécessités du milieu, pour n'avoir pas besoin de remettre aux étrangers la direction supérieure de nos grandes entreprises nationales, soit dans l'ordre matériel, soit dans Tordre intellectuel et moral, nous devons cependant nous convaincre de l'impérieuse nécessité de les appeler comme aides et comme auxiliaires. La situation encore mal affermie du pays, l'insuffisance numérique d'homme spéciaux, la pauvreté des habitants et la difficulté de composer, avec l'argent haïtien, même par agrégation, de forts capitaux, tout cela rend indispensable l'introduction dans le] pays d'éléments allophyles bien choisis, capables de faciliter et d'assurer Texéculion de nos projets. Comme professeur, comme ingénieur, comme agronome, nous n'aurons jamais trop du concours de l'étranger et même, pour l'exploitation rationnelle de nos richesses et l'avancement de nos culti-
valeurs, Tembauchage d'ouvriers et d'agriculteurs étrangers façonnés au maniement des outils, inslrumenls et machines aratoires perfectionnés, serait d'une réelle efficacité.
Rendons-nous donc compte de nos droits, en tant que nation; pénétrons-nous des règles qui régissent Tattribution de la nationalité et toutes les questions connexes à celle-là, sachons en faire une ferme et exacte application; qu'en aucune hypothèse donnée l'étranger ne puisse, en sa qualité d'étranger, obtenir un avantage qui le constitue en état de supériorité vis-à-vis du regnicole, et nous sauvegarderons, de la bonne façon, le principe de notre souveraineté, tout en gardant la dignité d'attitude d'un État qui, sans marchander sa protection à ses hôtes étrangers, prend soin de ne jamais oublier qu'avant tout il existe par et pour ses nationaux et se fortifie du sentiment et de l'accomplissement de ses devoirs envers eux.
Pour le reste, sans crainte d'être accusé de xénomanie, montrons-nous large, libéral, fraternel. Nous n'y perdrons certes rien.
Loin donc de m'offusquer de l'hospitalité que notre pays accorde aux étrangers et de la merveilleuse influence du séjour de notre ile sur la prospérité et la mise en bon point de leurs affaires, loin d'accueillir et de vouloir favoriser, dans une mesure quelconque, les tendances à là xénalézie, je trouve bon, au contraire, qu'ils viennent s'établir, travailler parmi nous et donnent aux Haïtiens l'exemple de leur tenace activité, de leur persistance à la tache, de leur esprit de subordination, d'ordre et d'économie, de l'application tensive de leurs facultés à l'amélioration de leur condition, aspirant sans cesse au mieux, consolidant et agrandissant progressivement la position sociale prise et occupée. Tout le temps que l'étranger restera dans les limites légales, à l'écart de toute incursion
inconsidérée ou fautive dans les affaires publiques, enfermé dans le champ assigné à son activité, respectueux du pays qui l'accueille, de son gouvernement, de ses lois, personne ne sera autorisé à critiquer sa réussite parmi nous. Mais n'a-t-il pas eu quelquefois, en dehors des gains réguliers du travail, à tirer profit d'opérations où, par voie oblique ou souterraine, se trouvait mêlé l'esprit d'intrigue et de spéculation servant une politique réprouvable, meurtrière aux grands intérêts du pays? — Là est le mal.
J'enterids l'étranger nous crier : mais j'ai profité d'un état de choses que j'ai trouvé à ma portée, que je n'ai pas créé. Cette invasion sur le champ réservé de vos affaires dont vous vous plaignez, vous l'avez souvent voulue, sollicitée même en y prêtant la main, et je n'en puis mais. Je prends le milieu tel qu'il se comporte. Si j'ai péché en eau trouble, qui donc a troublé l'eau? Admettons que j'aie quelquefois contribué à la troubler avec vous, mais étaisje tenu à une plus grande sollicitude pour le bien de votre État que vous-mêmes. Haïtiens, qui en êtes les gardiens naturels et les premiers intéressés à le maintenir en saine et vigoureuse vie?
Ouvrons l'oreille ; recueillons-y la leçon et, soucieux du bien-être et du prestige de notre patrie, pensçns sérieusement à mettre ordre à nos affaires, à y introduire la régularité, l'esprit de suite, et, ce but atteint, à ne plus donner prise aux habitudes désordonnées et compromettantes, par lesquelles deviennent possibles les interpositions et les ingérences abusives, funestes au bien public. Pour atteindre ce résultat, le premier objet à se proposer, c'est la fondation et la fixation à perpétuelle demeure de la paix politique et sociale parmi nous. Il importe de viser à l'instauration et à la propagation en notre milieu des idées de paix, de façon à en faire un aliment quotidien de la pensée haïtienne, un besoin essentiel définitivement acquis et transmissible héréditairement d'une génération k l'autre, une fibre de l'âme nationale. Dans le recueille-
ment et les travaux de la paix, il nous sera alors donné de nous ressaisir, de constituer nos forces, de les assembler en fjaisceaux, et toutes ensemble, chaque groupe de forces à son plan, de les associer dans le grand travail du relèvement et du progrès national. Dans une pareille œuvre il ne saurait être question, je Tai expliqué, d'isoler et d*écarter l'élément étranger ; il y aura sa place et pourra être utilisé à plus d'un titre. Mais le national, en toute circonstance, se sentira chez lui, bien chez lui, efficacement protégé contre les fâcheuses éventualités, sur d'une garantie pour ses droits et ses intérêts, à l'abri de ces catastrophes qui ébranlent tout, en une heure de temps : vie^ fortune matérielle^ sécurité personnelle, jusqu'au sentiment de la propriété individuelle.
A quel affreux total n'arriverait-on pas s'il fallait relever le jcompte des maux accumulés dans ce pays, par le fait des troubles civils, des. coups-de-main militaires, des levées d'armes, des guerres intestines! Il y aurait là une liste effrayante, capable de donner le vertige à l'esprit le plus robuste, et de la lecture de laquelle on sortirait la tête martelée. Mais sans entrer dans le détail de ces maux incalculables et de leurs conséquences prochaines ou éloignées, quelle fâcheuse déviation n'ont pas imprimée au cours de notre histoire toute la série de tragiques violences qui les ont engendrés!... Elles nous ont empêché d'acquérir la chose la plus précieuse et la plus indispensable à un État jeune, qui commence : un gouvernement stable, respecté, ferme, sachant maintenir tout le monde dans le respect de la loi et de l'autorité régulière, ce que Bagehot appelle : la fibre légale. Il faut, chez tout peuple naissant, une période prolongée de stabilité, de permanence dans l'ordre établi des institutions et des pouvoirs dirigeants, précédant la période de progrès^ de variabi-
lilé. Les tentatives de réforme, faites à raveuglelle, sans connaissance exacte de la nature des choses, sans point d'appui dans le passé, déterminées uniquement par le désir du cliangement ou un engouement passager pour certaines idées, non orientées et guidées vers un but certain, restent faibles^ vacillantes et, la plupart du temps, n'aboutissent pas. N'est-ce pas là renseignement que nous offre notre propre histoire? Elle nous montre un gouvernement de vingt-cinq ans, continué dans la paix, brusquement interrompu par une révolution qui ne sut pas tenir les promesses de son programme et dont Teffet le plus certain fut de créer dans le pays Tinstabilité gouvernementale, sans y réaliser, en compensation, de solides améliorations, soit dans les mœurs publiques, soit dans les idées, soit dans les faits. Le développement normal du pays s'en est trouvé contrarié et entravé de la faron la plus malencontreuse, avant qu'il eût définitivement acquis le sentiment de la légalité, le besoin d'un organe public stable que nous eût donné une suite de règnes s'étendant, comme celui de Boyer, sur un espace de beaucoup d'années. De sorte qu'il nous a manqué et qu'il nous manque encore la fibre légale. L'aveugleùient et les tristes erreurs de nos révolutionnaires nous condamnent à aspirer, encore maintenant, à cette solide et indispensable acquisition, en même temps que, pressés et atteints de toutes parts par la civilisation, nous nous sentons dans rallernative d'avancer, de nous mouvoir vers la lumière, de nous affirmer comme peuple, ou de sombrer misérablement dans un criminel abandon de nous-mêmes, rétrogradant de tout le poids de notre impuissance, vers la condition dépendante dont nous sommes sortis au début de ce siècle. Mais nous éviterons, j'en ai la ferme croyance, cette fin lamentable, ce piteux avortement de Toeuvre des ancèlres, car aux regrets que suscite le passé se mêle déjà, dans les âmes, l'espoir consolateur d'un lendemain meilleur, et beaucoup de patriotes se plaisent à saluer les débuts d'une évolution qui nous entraînera, si
elle poursuit sa marche régulière, dans la voie de la raison et des transformations nécessaires.
Creighton rapporte un trait de conduite d'Arthaulf — le successeur d*Alaric comme chef des Goths — lequel comprit « qu'il était inutile de fonder un royaume gothique « parce que les Goths ne savaient pas encore obéir aux « lois et vivre paisibles (i). » Ce barbare se montra en ce point homme sage et avisé et, bien que les lois de développement des nations ne fussent pas encore scientifiquement étudiées et découvertes (2) dut à son intuition d'en deviner par avance une des plus essentielles.
Savoir obéir aux lois et vivre paisibles! telle est, en effet, Tune des principales conditions auxquelles se constitue un peuple respectable, pouvant envisager l'avenir avec assurance.
Savoir obéir aux lois! Chose facile en apparence,
mais combien difficile à obtenir en réalité! Serai-je taxé de rigueur excessive, si j'avance que le sentiment de la légalité, le respect de la loi, la volonté d'observer et de remplir ses prescriptions sont des qualités qui font encore défaut à l'Haïtien, en général, et ,qu'il y a là une lacune de son éducation sociale à combler? N'est-ce pas énoncer au contraire une évidente vérité, qui se passe de démonstration et à l'appui de laquelle les faits viendront en masse dans V'esprit du lecteur, fournis par ses observations de chaque jour? J'entends l'obéissance volontaire, libre, spontanée et non celle qui n'est que le résultat d'une coercition extérieure.
Je crois, est-ce une illusion? que l'établissement dans le pays d'Ecoles de droit et l'étude raisonnée, méthodique qui
(1) Histoire romaine, p. 167. — Germer-Baillière, Paris.
(2) Voir Bagehot, Loin scientifiques du développement des na^ tionSf 1 vol. — Germer-Baillière, Paris.
s'y fait du droil et des lois nalionales^ Viofluence que ces écoles, par leur nouveauté mémej y exercent, aidera, par une poussée salutaire, à hùLer T avènement, dans les mœurs et habitudes sociales, du règne de la loi et du droit. L'efficacité éducative el la vertu sociale de Tinstruction juridique se révèlent surtout en ceci : qu'elle forme et développe le sens du juste, apprend à saisir Timportance, la portée sociale d'une règle de droit, et à la respecter en raison de cette importance, a bien comprendre la fonction el le rôle de la loi, en tant que moyen de coordination des intérêts et des libertés individuelles, permettant à chaque intérêt^ à chaque droit, à chaque liberté de coexister avec toutes les autres, prévenant et combattant les empiétements, de quelque part qu'ils proviennent. Le jeune homme soumis H la discipline particulière de la science juridique, s'habitue ii tout ramener a Tidée du juste, respectant la loi et Taimant, dans la mesure où pour lui elle réalise cette idée;^quand, suivant sa conception j elle ne lui est pas iiarmonique, s1l ne Taime plus, il la respecte toujours et l'observe, jusqu'à ce qu'un changement favorable lui permette de remettre d'aplomb et de rétablir en leur intégrité tous ses sentiments pour elle. Jamais ne lui viendra la pensée qu'une règle de droit est faite, écrite, édictée, pro- , mulguée pour ne pas être observée* Il a vu son professeur passer des heures k la recherche du sens exact d'un texte, d*une formule Juridique. Il lui en est resté cette impression qu'il ne peut jamais rire inditYérent que la loi ait telle signification plutôt que telle autre, encore moins qu'elle reste inappliquée, reléguée dans l'oubli comme un instrument hors d'usage ou dénué d'utilité. Nous sommes heureusement loin du temps où Boileau Despréaux, étudiant le droit en sa jeunesse, se dégoiilait de cette étude parce que ^ la raison qu'on y cultivait n'était point la raison ^ liumaine el celle qu'on appelle le bon sens, mais une ft raison particulière fondée sur une multitude de lois qui t se contredisent les unes les autres, et où l'on se remplit * la mémoire sans ne perfecUonner Tesprit. » Il est vrai
que plus tard^ parlant de Domat le grand jurisconsultephilosophe du xvii^ siècle, le même Boileau l'appelait : « homme admirable et le restaurateur de la raison dans la « Jurisprudence (1), » ce qui impliquait le retour à de meilleurs sentiments envers la science jadis décriée par lui. Aujourd'hui on tombe généralement d'accord que la connaissance d'une législation ne doit pas être confondue avec la science du droit « dont l'étude a pour objet principal de développer le sens du juste et de l'injuste, et non pas seulement de graver dans la mémoire les innombrables prescriptions contenues dans les Codes. »
Telle est donc, indépendamment de toute application professionnelle et de sa valeur technique spéciale, l'importance capitale du droit, qui en fait sinon la première, à tout le moins l'une des premières sciences sociales.
C'est à cause de ce caractère éminemment remarquable et moralisateur de la science juridique qu'on se prend à désirer une très large diffusion de ses principes fondamentaux, avec lesquels il serait souhaitable qu'on put faire connaissance dès les bancs même de l'école. Assurément comme toute science, celle-ci a ses aridités et ses parties rebutantes réservées aux personnes qui en font une étude particulière, approfondie. Mais les règles gêné-, raies, celles en qui se résument les idées directrices dont s'inspire le législateur, peuvent tenir, en peu d'espace, être présentées sous forme claire, aisée, agréable, mises à la portée des jeunes intelligences. C'est sous cette forme et dans cette proportion qu'il les faudrait présenter aux élèves de l'enseignement secondaire, et en nourrir l'esprit de nos tout jeunes gens ; les éléments du droit placés à côté de ceux de V économie politique formeraient ainsi, pour notre jeunesse scolaire, une sorte de philosophie pratique, excellente préparation à la vie sociale. Puisse ce vœu être entendu et réalisé au plus tôt!...
(1) Voir Emile Deschanel, Bomanti^me des classiques, Boileau^ p. 16 et p« lOi, 1 voh — ' Galmann-Lévy, 1891, Parisi
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VivBE paisibles! Mais les deux choses ne se tiennent-elles pas étroitement? Le respect et l'observance des préceptes légaux engendrent naturellement, comme l'arbre produisant ses fruits, l'amour de Tordre, d*une existence passée dans le calme et la régularité des rapports sociaux; de même, réciproquement, un peuple vivant dans la paix intérieure, livré aux occupations et aux préoccupations d'une existence de pacifiques labeurs, non troublée par les ardeurs et les âpre tés d'une politique turbulente ♦ sentira s'amortir en.sdn sein les coups et les cliûcs de la passion, laissera la raison prendre une part sans cesse croissante à la direction de ses mouvements d'opinion, de ses délibérations, de ses actes, saura toujours envisager d'un œil tranquille et sûr ses véritables intérêts et les démêler d'avec les mensongères et décevantes illusions, discerner les mobiles réels de ceux qui aspirent à le conduire et, en même temps, naitra, grandira et se fortifiera en lui le goût des bonnes lois. Il s'attachera à ses institutions, les aimera et les défendra car, raisonnable, ces inslilutions en qui se reflètent ses mœurs, ses idées, ses sentiments, seront elles-mêmes pleines de raison et, si elles ne Tétaient tout d'abord, tendraient à se rapprocher de Tidéal social, à se mettre en harmonie avec les besoins et les aspirations prédominantes de la collectivité, tn pareil peuple, pacifique, laborieux, sagement progressiste, non tourmenté du désir immodéré de changer à tout bout de champ ses constitutions et ses gouvernants, exigerait seulement de ceux-ci, pour leur continuer sa confiance, une attention toujours éveillée, une bonne volonté continue et bien soutenue dans le service de ses intérêts. 11 serait heureux, respecté, honoré et sur sa devise, a coté des mots : liberté, égalité, fraternité par où s'expriment des sentiments bien chers au cœur de l'humanité, viendraient s'inscrire ceux-ci, indicatifs d'idées essen-
lielles au maintien et à la croissance des sociétés politiques indépendantes : ordre ei progrès.
Est-ce le portrait du peuple haïtien que je viens de tracer? Le lecteur répondra.
Ainsi un gouvernement ou plutôt une série de gouvernements stables, bien assis, dévoués au bien public et forts par cela de la confiance populaire, qui se donnent pour mission, comme Pierre-le- Grand ouvrant à la Russie une c fenêtre sur l'occident », de nous ouvrir, à nous, mais par des procédés autres que ceux de l'énergique réformateur moscovite, une porte sur la civilisation; des habitudes invétérées de vie tranquille et de bonne conduite politique; le respect et l'amour de la loi, la soumission volontaire à ses prescriptions, tels sont, à l'heure où nous sommes de notre histoire, les besoins vitaux les plus urgents de notre jeune République.
Nous avons tous pour devoir, chacun dans sa sphère et dans rétendue de ses moyens d'action, de concourir à lui assurer la jouissance et la longue possession de ces biens. Pour ne pas faillir à ce devoir, il suffit que chaque enfant d'Haïti remonte en soi le ressort intérieur, sans lequel rien n'est possible : V amour du pays, la foi en son avenir. Les misères attristantes d'hier pèsent encore d'un poids bien lourd sur beaucoup d'âmes haïtiennes, et les oppressent. Mais est-ce là une cause irrésistible de découragement et de dégoût? Quel peuple n'a eu ses aberrations et ses égarements, ses heures d'accablement, d'angoisse, de vie convulsive, agitée, rongée de mauvaises passions, où l'âme de la patrie, voilée d'un crêpe funèbre, semblait s'être à jamais retirée du corps qu'elle animait et soutenait? L'espérance, la volonté, le travail, la foi, les grandes applications patriotiques des facultés de l'âme et de l'intelligence ont eu raison des défaillances passagères
et la pairie s'csL relevée de ses blessures et de ses crises, consolée, soulenue, raffermie par ses milliers d'enfants. Que ces exemples ne soient pas perdus pour nous !
El puiSj que vaut une période de pénibles épreuves dans la vie d'un peuple, se mesurât-elle par vingt, trente, quarante, cinquante ans? Un jour, une heure dans la vie d*un homme. La pairie abattue aujourd'hui se relèvera demaiuj si ses enfants ne lui refusent secours ni assistance, évitant d'ajouter à ses douleurs une douleur nouvelle; pauvre â Theure présente, elle peut se retrouver prospère Vlieure d'après, si le travail féconde ses terres et met en valeur ses immenses ressources inexploitées; tenue à un rang inférieur, elle se peut hausser dans Featime et la considération des États étrangers par son énergie, sa dignité, son ferme vouloir de pratiquer le bien et la justice, se respectant et se faisant respecter des autres. 11 n'existe pas, souvenons-nous en, d'inégalité de nature, pas plus entre les nations qu'entre les hommes, et, suivant un mot de M. Emile Accolas : il n'y a d'inférieurs que les peuples qui désertent la lutte pour le progrès.
M. Renan, un élu de la pensée, a émis, avec une haute et pénétrante raison, cette réflexion qui est à peser : ï qu il s'agisse de l'humanité ou qu'il s'agisse de la nature, ' ki^ seuls. organismes qui laissent une trace durable sont « veiix quij engendrés dans la douleur, grandissent dans ■ la douleur^ grandissent dans la lutte, s'accommodent * aux nécessités du milieu, et résistent à Vépreuve décisive " de la me (1). >
Ayons ces idées constamment présentes àl'esprit, tenonsnous en face d'elles, méditons-y et fermement, sohdement, sans songer à nous payer de mauvaises ni de spécieuses raisons, voire même de raisons quelconques, efforçons -nous à préparer le terroir d'où s'épanchera dans les générations survenantes, comme une sève nour*
(i) Feuilles déîavkées^ p. 5iy2, 1 vol. -» Galmann-Lévy, Paris*
ricière et fortifiante, les sentiments généreux et élevés qui font les patriotes, en un mot travaillons, d'un grand effort, à rendre le jour de demain meilleur que celui d*hier. Et loin dans le présent regardoiïè Tavenirl Les hommes passent en effet, mais la patrie reste. Aucun de ses enfants n'a le droit de désespérer d'elle.
Justin DÉVOT.
Mai 1893. '
Goos