‹ La Nature 1874 S 2 N 53a 78Chapitre 100 sur 229 · VISIBLES A L'ŒIL M · texte numérisé non relu

VISIBLES A L'ŒIL M

Les satellites de Jupiter sont-ils visibles à l'œil nu? On répond ordinairement négativement à cette question. Cependant, à Tune des dernières séances de la Société astronomique de Londres, un astronome anglais a déclaré les avoir vus.

Le 5 avril dernier, à 10 heures du soir, par une nuit très-pure, M. Dcmiing, de Bristol, a parfaitement distingué à côté do Jupiter et à l'œil mi le troisième et le quatrième satellite. Ils étaient alors particulièrement bien placés pour une telle observation se trouvant dans leur plus grande élongation de la planète. Mais cette position arrive souvent, et cependant une pareille visibilité est excessivement rare. L'auteur est parvenu à les distinguer en masquant l'éclat de Jupiter. Dans le chercheur (grossissant cinq fois) et clans une jumelle d'opéra (grossissant trois fois), il les voyait très-facilement sans masquer la planète, et ne fut plus étonné de les apercevoir à l'œil nu, quoique jusqu'alors il eût été Iras-sceptique sur ce point.

Ayant essayé plusieurs fois et fait essayer la mémo expérience dans les meilleures conditions d'observation sans obtenir aucun résultat, je conclus de l'observation précédente que la vue de M. Deuniug est exceptionnelb' ; ce qui, du reste, est démontré par ce fait qu'il peut compter, à l'œil nu, treize étoiles dans les Pléiades et qu'il a souvent vu Jupiter en plein soleil. J'ajouterai que le 5 avril dernier le quatrième satellite de Jupiter était plus lumineux que d'habitude et égal en éclat au troisième. On sait que la découverte des satellites de Jupiter a été le premier résultat de l'invention des lunettes.

Le 7 janvier 1 G l Oà Padoue, Galilée aperçut près de la planète que le nouvel instrument avait dotée d'un disque sensible et bien tranché, trois petites étoiles; deux étaient ?» l'orient, la troisième à l'occident. Le lendemain, il les vit tontes les trois à l'occident, le surlendemain on n'en voyait plus que deux, et elles étaient situées à l'orient du disque de Jupiter. Tout cela ne pouvait pas être expliqué par un déplacement admissible de la planète et indiquait un mouvement propre de ces petites étoiles. Frappé de la singularité de ce résulta!, Galilée redoubla d'attention; le 13, il aperçut quatre étoiles. Brei, il constata qu'il y avait dans le firmament un astre autour duquel circulaient des planètes secondaires, comme les planètes ancies-

nement connues circulent autour du soleil : c'était le monde de Copernic en miniature; les idées de ce grand homme semblaient désormais ne pouvoir plus être rejetées. Aussi rapporte-t-on que Kepler en apprenant les observations de l'astronome de Florence, s'écria, en parodiant l'exclamation de l'empereur Julien: Gdlilœvici.sti!

Comme toutes les découvertes, celle-là ne fut pas admise sans critique. Une académie tout entière, celle de Cortone, prélendit que les satellites étaient le résultat d'une illusion d'optique produite par la lunette. Dans les dialogues contenus dans l'ouvrage de Sizio, lorsqu'un des interlocuteurs demande pourquoi on voit cpiatrc satellites autour de Jupiter seulement, on lui répond : parce que la lunette est propre (proporzionato) à produire de telles apparences à la distance de Jupiter et non à d'autres dis lances. Clavius disait, en octobre 1610, que pour voiries satellites, il fallait d'abord construire une lunette qui les engendrât. 11 est vrai que dès le mois de décembre suivant il abandonna cette opinion absurde aussitôt qu'il eut observé lui-même les astres eu question. Galilée rapporte qu'il y avait à Pise, ou philosophe nommé Libn, qui ne consentit jamais à mettre l'œil à la lunette pour voir les satellites de Jupiter. « J'espère, ajoute l'illustre philosophe (ledit Libri venait de mourir), que n'ayant jamais voulu voir les satellites sur la terre, il les aura aperçus en allant, au ciel. »

Cette découverte de Galilée montre bien qu'avant lui, on n'avait pas observé les satellites de Jupiter, ce qui serait arrivé s'ils étaient visibles à l'œil nu en même temps que la planète.

Cependant dans les planches d'une encyclopédie japonaise, dont la première édition remonte à une époque bien antérieure à celle del'iuventiondes lunettes, Jupiter est ligure ayant à ses côtés deux petites étoiles; mais ce dessin ne prouve pas grand 'chose, et il est certain que les Japonais, ajoutent aux textes de leurs plus anciens ouvrages, quand ils les réimpriment, les documents qu'ils ont reçus de leurs communications avec les Hollandais; la circonstance que Jupiter est dessiné avec deux et non avec quatre satelllites, peut bien paraître difficile à expliquer sans pour cela qu'elle soit décisive quant à la visibilité de ces petits astres sans le secours de lunettes.

Wrangcl rapporte quJen Sibérie il rencontra un chasseur du pays qui, lui montrant Jupiter, lui dit : « Je viens de voir cette grosse étoile en avaler une petite et la vomir peu de temps après. » C'était, suivaut le célèbre voyageur russe, une immersion et l'éniersion subséquente du troisième satellite à laquelle le chasseur faisait allusion. La pénétration de la vue des indigènes et des Tar tares est, comme on le sait, devenue proverbiale.

Boussingault les a cherchés en vain à Bogota à 2,040 métros d'altitude. Il en fut de même de Pi'izzy Sniytli du sommet civ. Ténériffe. Cependant, le marquis d'Ormonde les a vus dans le ciel de l'Etna; l'astronome Jaeob a aperçu le troisième à Madras ; la

LA NATUUE.

missionnaire Stoddart, en Perse, rapporte dans son journal, qu'il pouvait en découvrir de temps en temps au crépuscule avant que la planète ait acquis tout son éclat; le 1 er septembre 1852, M. Webb a vu en Angleterre le 3 e et le 4 e placés du même côté et loin de Jupiter, mais il faut, dire qu'il se servait pour cela de son lorgnon concave. M. Boguslawski, directeur de l'Observatoire de Breslau, rapporte qu'un tailleur de cette ville, mort en 1837, distinguait souvent le i« et le 3 R . Banks a vu le 1 er et le 2 e réunis en un seul, le 5 e assez souvent, et une fois le ¥\ le 2 e et le 3 e ont été vus séparément par lîoyds, en 18G0. Mason a vu le 3 e en 1865. (les divers exemples montrent que les satellites de Jupiter sont parfois visibles à l'œil nu, mais à la condition d'être doue d'une vue exceptionnelle, de les chercher exprès et de masquer la planète de manière à n'être pas ébloui par ses rayons. Il est encore plus rare de pouvoir les distinguer sans cette dernière précaution.

On peut expliquer cetlu visibilité en remarquant que lorsqu'on regarde Jupiter à l'œil nu cette planète semble formée d'un point central lumineux, d'où partent, dans tous les sens, des rayons divergen's. Ces rayons sont plus ou moins longs. Il existe, sous ce rapport, d'énormes différences entre tel et tel observateur ; chez l'un, les rayons ne dépassent pas trois, quatre ou cinq minute» de degré ; chez d'autres, ils s'étendent à douze ou quinze minutes. Pour tout le monde, les satellites se trouvent donc ordinairement noyés dans une fausse lumière.

Si nous supposons maintenant que l'image de Jupiter dans certains yeux exceptionnels, s'épanouisse seulement, par des rayons d'une minute ou de deux minutes d'amplitude, il ne semblera plus impossible que les satellites soient de temps en temps aperçus sans avoir besoin de recourir à l'artitice de l'amplification. Pour vérifier cette conjecture, Ara go fit construire une petite lunette dans laquelle l'objectif et l'oculaire avaient à peu près le même loyer et qui dès lors ne grossissait point. Cette lunette ne détruit point entièrement les rayons divergents, mais elle en réduit considérablement la longueur. Eh bien, cela a suffi, dès le premier essai, pour quHin satellite (le troisième), convenablement écarté de la planète, soit devenu visible. Le fait a été constaté par tous les astronomes de l'Observatoire.

Dès qu'on a établi que les satellites de Jupiter peuvent être aperçus sans grossissement d'aucune sorte il est évident que l'œil qui réduira les rayons divergents de l'image de la planète à la longueur que ces rayons conservent dans la petite lunette non grossissante, découvrira ces faibles astres tout aussi .bien que les yeux ordinaires le font en employant l'instrument. Tout porte à croire qu'il existe des yeux naturellement doués de celte perfection, des yeux qui dépouillent les images des objets éloignés et les plus brillants de presque tnute fausse lumière.

Le 3 e satellite de Jupiter (le plus gros des quatre) est un astre de sixième grandeur • je l'ai constaté,

en 1872, lors de la conjonction de Jupiter avec Uranus, dont j'avais calculé les éléments et que j'ai observé tout exprès pour mesurer cet éclat. On pourrait donc le voir ordinairement à l'œil nu, s'il n'était pas baigné dans la lumière de Jupiter.

Ajoutons que les quatre satellittes de Jupiter sont situés aux distances respectives de 108,000, 170,000 272,000 et 478,000 lieues de Jupiter ; que leurs diamètres sont respectivement de: 1,020,865, 1,500 et 1 ,050 lieues (le 5 e satellite est cinq ibis plus gros que la lune et presque deux fois plus gros que Mercure), et que cesquatres petits inondes circulent autour de la planète, le 1 er en 1 jour 18 heures ; le 2 e en 5 jours 13 heures; le 5 e en 7 jours 3 heures et le 4 e en 16 jours 16 heures, produisant ainsi quatre espèces de mois, de marées et d'éclipsés, aux habitants de ce monde immense. C. Flammarion.

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