APPLICATIONS DE L'HÉLIOGRAVURE
Nous avons déjà parlé des merveilles obtenues par laphotoglyptie, qui transforme le cliché photographique en une planche de plomb, où les ombres et les clairs, mis en creux et en relief, permettent de tirer des épreuves à l'encre gélatineuse dans une presse spéciale 1 . Le problème de l'héliogravure s'est signalé depuis plusieurs années par d'autres progrès importants, que nous avons étudiés avec soin, et qui sont dignes de fixer l'attention. En perfectionnant les belles méthodes d'héliogravure dues à Poitevin, plusieurs opérateurs émérites sont actuellement parvenus à faire entrer dans le domaine de la pratique un art qui n'avait jusqu'ici fourni que des épreuves isolées.
M. Rousselon, l'habile directeur de l'établisse-
1 La Nature, \" scmestri: 1874. - - La pltotoglyplie, p. 103.
ment pi lOloglyp tique d'Asnièrcs, produit aujourd'hui des épreuves de photogravures remarquables au point de vue artistique. MM. Goupil et C e ont aune) é à leur établissement phologlyptiqued'Asnières un bel atelier d'héliogravure qui fonctionne sui une. vaste échelle cl reproduit d'une façon industrielle un très-grand nombre de gravures en taille-douce. D'après un auteur fort expert, M. Monck ho ven, M. liousselon aurait un procédé particulier pour obtenir, sur la gélatine Lichromatée insolée et lavée , un grain particulier , sous l'influence d'une . certaine substance qui donnerait naissance à ce grain sous l'action de la lumière.
Co grain se reproduirait sur le plomb, dans la presse hyùraulique ; par la galvanoplastie on aurait une planche qui pourrait être tirée comme la tailledouce. Nous laissons à M. Monckhoviii la
h«j>roduciiou de dentelles anciennes par l'héliogravure.
-cspon.sibiJilé de telle descrip- j pialique et sciculi/ique , 1
tjoii. flous lerons remarquer que Prestch a déjà obtenu l'effet de granulation par la lumière, en mélangeant la gélalineavec de la gomme.
Quelle que soit la méthode emplovée , les résultats obtenus sont dignes de notre admiration.
Si l'héliogravure moderne soulève quelques contestations pour l'illustration des livres, faite directement d'après des estampes, elle n'en suscite aucune dans son emploi étonnant pour la reproduction des gravures anciennes, des manuscrits, et surtout pour les ressources incomparables qu'elle fournit à la science , à la géographie et à lu cartographie. Plusieurs éditeurs font du reste , aujourd'hui, un grand usage de ces méthodes; et MM. Firmin Didot notamment ont publié des ouvrages illustrés de gravures photographiques d'un grand mérite.
Au point de vue héliogravure rend de
grands services à la science, à l'art de l'ingénieur, à la .reproduction des manuscrits, à la géographie et r» ta cartographie. Les résultats que l'on obtient,
nous ne craignons pas de le dire, touchent parfois à la perfection ; nous avons visité l'établissement.-de H. Dujardin, qui s'adonne spécialement à la repro-
Spccimen Je gravure hvliographique. — Réduction d'une eau-forte de l'iranése
duction des cartes, des lavis, etc., et nous avons pu nous rendre comp.te de l'importance des méthodes employées.
Donnez comme modèle à M. Dujardin une bonne
épreuve d'une carte géographique; il vous remet Ira une planche sur acier, sur cuivre ou sur zinc. H vous donnera, si vous le voulez, une planche d'acier qui dépasse de beaucoup en grandeur tout ce qui
Réduction liéliographique d'une gravure de Callot.
avait été fait avant ses travaux. La planche obtenue ' du siège de Paris , dont la longueur est de 24 ceu-
pourra être plus grande ou plus petite que le modèle; j timèlres; elle est la réduction d'une grande carte
je n'insiste pas sur ce point capital, qui est le carac- trois fois plus longue. Les caractères qui l'entourent
tère le plus utile et le plus pratique de l'héliogra- sont si fins qu'il faut une loupe pour les lire; avec
vure. Nous avons sous les yeuxune carte historique le verre grossissant, on met eu évidence leur netteté
extraordinaire. Nous avons encore sous la main une autre carte de grande dimension ; elle provient d'une planche; héliographique, faite d'après un modèle beaucoup plus petit. C'est le tour de force précédent renversé. On n'ignore pas ce que coûterait de temps, de soins et d'argent, la réduction d'une carte par les procédés ordinaires de gravure. On sait aussi que, malgré l'habileté de l'artiste, il y aura toujours quelques reproductions infidèles, quelques lettres oubliées, quelques erreurs inévitables dans un si gran.l travail! Avec l'héliogravure, on a la reproduction complète, absolue, rapide et à bon marché. On a à volonté une planche en relief pour les tirages tvpographiques, ou en creux pour les tirages en taille-douce. Le cliché, dans le premier cas, coûtera deOfr. 08 à fr. 12, et dans le second cas, de fr. 15 à 1 fr. par centimètre carré. Une carte d'Europe de 2 m , 50 de longueur, faite sur une planche d'acier, d'après un modèle quatre fois plus petit en surface, tirée en 19 feuilles, a été livrée au prix de 2,500 IV. y compris l'acier. Elle a été faite en six semaines*, a ver. les procédés ordinaires, elle n'aurait
pas été peut-être aussi bien exécutée; son prix eût atteint environ 20,000 francs, et il aurait fallu plusieurs années pour l'exécuter.
Les nouveaux procédés d'héliogravure ont déjà trouvé, comme ou le voit, des applications nombreuses; il ne leur en manquera pas encore dans l'avenir. Ils sont usités par l'Ecole des chartes pour la reproduction des manuscrits, par les ingénieurs et les architectes pour la réduction ou l'agrandissement de leurs dessins, par la Banque de Belgique et de la Banque de France, pour l.i fabrication des billets. L'ancien procédé de fabrication des billets de banque consistait à faire une planche de gravure par les méthodes ordinaires et à opérer le tirage sur un cliché galvanique. Mais le cliché galvanique offre de graves inconvénients. Il fournit tacitement 50,000 épreuves, ce qui suftit, il est vrai, la plupart du temps; mais si uu tirage de 500, 000, je suppose, est nécessaire, on est obligé d'employer un grand nombre de yalvanos. Or, ceux-ci, qu'on le sache bien, ne sont jamais identiques les uns avec les autres ; le cuivre déposé par l'action de la pile doit être étamé, il est soumis àdes dilatations ou à des contractions sous l'influence de la chaleur que nécessite cette opération. 11 est arrivé que la gravure des billets de banque offrait des inégalités appréciables. En outre, il faut arrêter le tirage après avoir obtenu 50,000 exemplaires ; cela nécessite, pour la continuation postérieure, une nouvelle mise en train, c'est-à-dire une perte de temps, et par conséquent, des frais. Dans le cours de l'année 1872, on a usé à la Banque de France près de 4,000 clichés galvanoplastiques ! Grâce à la gravure photographique, on fait dessiner à la plume un grand billet de banque de 0"',60 de longueur, on le réduit par l'héliogravure, on obtient une planche d'acier qui peut fournir un tirage de 600,000 à 800,000 exemplaires! Cela permet d'avoir une production
I double avec le même personnel et le même outillage. I Un semblable procédé pourrait s'employer pour la ! reproduction du Grand-Livre. Nous avons eu le mal- 1 heur d'assister à des événements qui nous ont démontré qu'il pouvait y avoir en France des mains assez coupables pour détruire ce registre de la fortune publique. L'héliogravure en assurerait une reproduction facile et absolument authentique.
La gravure photographique produit surtout des clichés en taille-douce, mais elle donne aussi des clichés typographiques ; dans le premier cas les épreuves sont parfois d'une finesse qui dépasse ce que l'on obtient par tous les genres de travail actuels.
Dans le second cas les épreuves sont moins fines, mais elles sont cependant souvent très -satisfais an tes quand on a choisi un bon modèle.
L'héliogravure en relief est très-usitée aujourd'hui pour la reproduction rapide de dessins, de gravures et de prospectus; MM. Yves et Barret, de trè*habiles opérateurs, nous ont fait voir un catalogue du magasin du Louvre, reproduit en quelques jours et de trois dimensions différentes. Chaque page du modèle fournissait trois planches du format demandé. Dans le cas de grande hâte, et quand la beauté typographique n'est pas nécessaire, l'héliogravure est très-avantageuse. Il n'y a pas de composition, les corrections sont inutiles, et les erreurs ne sont pas possibles.
On conçoit facilement l'importance de ce mode de reproduction qui joint l'exactitude de la photographie à la beauté et à l'inaltérabilité de la gravure, et qui permet d'agrandir le modèle ou de le diminuer à volonté.
Les spécimens que le lecteur a sous les yeux ont été très-habilement exécutés par MM. Yves et Barret. La première gravure est une reproduction d'une eau forte de Piranè e, dont la longueur était de 0'",'21 ; la deuxième gravure héliographique a été réduite d'après uu des chefs-d'œuvre de Callot, tirés des Misères de la Guerre de ce grand artiste. La longueur du modèle était de 0"',18. Les planches de gravures primitives étaient en creux, et nécessitaient un tirage dit eu taille-douce ; celles que fournissent l'héliogravure sont en relief, et peuvent être tirées en typographie.
Grâce à l'héliogravure, il est possible de reproduire directement certains objets, comme la guipure, les dentelles, etc. Quel mode de gravure pourrait donner l'image des deux belles dentelles anciennes, dont nous publions ci-contre deux planches héliographiques? Ces dentelles ont été étalées sur un fond noir, photographiées, et le cliché obtenu, a été mis eu relief sur métal, de telle façon que la planche produite a pu être intercalée dans notre texte. Nous ne pouvons reproduire ici des gravures héliographiques en creux, mais nous devons ajouter qu'elles donnent des résultats bien plus remarquables encore et qui ne laissent rien à désirer.
Ainsi, pour la reproduction de certaines estampes, des gravures, des cartes, des autographes, des an-
LA NAÏURE.
ciens manuscrits, pour leur agrandissement ou leur réduction, le problème de la gravure photographique dont on se préoccupe depuis l'apparition de l'art de Daguerrc peut èlre considéré comme résolu. L'héliogravure va-t-elle au delà? S'applique-t-elle aux photographies exécutées d'après nature? Parmi les tentatives lei plus remarquables, nous citerons celles de M. Rousselon, de M. Durand, de M. Dujardin et de M. Ilostein qui, par le procédé Thiel et C", est arrivé à des résultats remarquables. Nous avons vu de ce dernier opérateur des vues de monuments, dont les épreuves ont été tirées à l'encre grasse; elles offrent l'aspect des photographies d'où elles proviennent. Ces habiles operateurs ont obtenu d'ailleurs des gravures héliographiques représentant des paysages, des monuments, et même des portraits d'après nature; si l'épreuve obtenue n'est pas encore parfaite, elle est assez belle pour laisser entrevoir un succès complet dans un avenir peut-être proche.
Quand il en sera ainsi, le monument de la photographie aura reçu son couronnement. L'art de I)agnerre sera complet lorsque les épreuves, obtenues d'après nature, auront rempli les deux conditions de l'inaltérabilité et de la multiplication indéfinie.
Gaston Tissa s dieu.
L'ASSOCIATION FRANÇAISE
pour l'avancement des sciences.
Session de Lille.
(Suite — Voy. p. 180)
Le discours que M. "Wurtz a prononcé à l'ouverture du Congrès et dont nos lecteurs ont pu apprécier les élévations d'idées, tant dans sa partie philosophique que dans sa partie technique, a été accueilli par des applaudissements unanimes. L'auditoire était nombreux, et on y remarquait quelques-uns de nos plus illustres savants, parmi lesquels je vous citerai JIM. de Quatrefages, liroca, Cari Vogt, de Genève ; Lehardy de hVaulieu, membre du parlai eut belge, elc. C'est dans la grande salle de l'Hôtel de Ville que la séance d'inauguration a eu lieu sous la présidence de M. Catel-Béghin, maire de Lille. MM. Wurtz et Kuhlmanu étaient à côté de l'honorable magistrat; le général Clinchant, commandant la division militaire de Lille, était également assis au bursau. M. Catcl-Béghin, dans une allocution rapide, a parlé des efforts que la ville de Lille avait toujours faits pour se tenir au niveau du progrès scientifique et industriel. M. Laussedat, secrétaire général de l'Association, a résumé les travaux du dernier Congrès de Lyon ; certains passages de son discours, où il était question des désastres récents de la France, ont été salués avec une émotion profonde. M. Laussedat a termine son compte rendu par quelques belles paroles que nous reproduisons : « On a dit depuis longlcmps, avec une certaine mélancolie, que les hommes se laissaient mener par
des phrases et se taisaient tuer pour des mots. Et sans doute, messieurs, et nous aurions mauvaise grâce à nous eu plaindre, car ce qui élève l'homme au-dessus de la brute, c'est d'une part le sacrifice volontaire et de l'autre le langage qui est l'expression de la pensée et des sentiments. Tout consiste donc à bien choisir les mots pour lesquels on veut se dévouer. Nous avons arboré ceux de science et de patrie, parce que nous croyons à la force bienfaisante et irrésitible de la science et que nous sommes pénétrés de nos devoirs euvers la patrie.
« La science, a dit un éminent physicien et philoce sophe de ce pays ami, si dignement représenté « parmi nous au moment où je parle, la science, di- « sait l'excellent QuéLelet, est la grande puissance « devant laquelle tous peuvent s'incliner sans humi- « liation, et les savants n'ont pas le droit de s'enor- « gueilhr, mais le devoir de répandre la science et a ses bienfaits. »
« La patrie, et j'emprunte cette définition à l'un « des plus profonds penseurs de ce siècle, à Lamcn- « nais, la patrie, c'est la mère commune, l'unité « dans laquelle se pénètrent et se confondent les « individus, c'est le nom sacré qui exprime la fusion « volontaire de tous les intérêts eu un seul intérêt, <i de toutes les vies en une seule vies éternellement « durable. »
a En inscrivant sur notre drapeau ces deux nobhs mots de science et patrie, nous nous sommes engagés à servira la fois l'une et l'autre ; nous avons proclamé notre foi dans la France, qui s'est tant honorée par la culture des sciences. Quoi qu'il arrive, nous conserverons cette foi ardente, inébranlable, nous la léguerons à nos enfants, et en dépit de la nouvelle morale prêchée ailleurs, et qui fait si peu d'honneur à l'apôtre et à ses disciples, nous leur enseignerons, comme nos pères nous l'ont enseigné, le respect de la justice et de la vérité, l'horreur de l'hypocrisie et le mépris de la force, quand elle n'est pas au service du droit. »
Après M. Laussedat, M. G. Masson a lu un rapport sur les finances de l'Association française; il résulte de ce qui été dit par l'honorable trésorier que les ressources provenant des souscriptions annuelles, n'ont pas cessé de croître, et que cette année il a été possible de faire face à des dépenses d'environ 50,000 francs.
« Ces dépenses, vous le voyez, a dit M. Masson, sont dès à présent importantes et nous ne pouvons que souhaiter de les voir s'accroître encore, puisque toutes ont un but élevé ; laissez-nous donc, en terminant ce compte rendu, vous demander d'aider, par une propagande active, à rendre bientôt notre budget l'égal de celui de l'Association britannique, qui dispose chaque année d'une somme deux fois plus considérable. »
Après la séance, les membres de l'Association se sont retirés dans Jours sections respectives; ils ont nommé leurs bureaux et organisé leurs travaux.
Le soir, le maire de Lille a reçu les membres du
LA NATU11E
Congrès, et cette première journée restera certainement gravée dans le souvenir de tous ceux qui ont pu y prendre part.
Nous avons trop de détails à vous donner sur les excursions scientifiques , sur les communications remarquables des membres du Congrès, sur les conférences qui ont été faites, pour parler en détail des fêtes et des recopiions. Disons toutefois que le Congrès de Lille restera comme une date importante dans l'iiistoire do la science.
— La suite prochainement. —