LE CANAL DU GANGE
POST-CANAL DE 1K VAf,LF.E I>U SOI.AJÎI,
La famine oui désole l'Inde donne une triste actualité aux questions qui se rapportent à ce pays, encore mal connu des Français et qui présente à divers égards de nombreux sujets d'étude : les travaux publics qui ont été exécutés par les Anglais sont considérables; routes, canaux, chemins de fer, relevés geodésiques, tout a été entrepris par eux sur une grande échelle, et il semble, bien que cela soit nié par
quelques personnes, qu'ils ont atteint, au moins en partie, le but qu'ils se proposaient en exécutant ces travaux. Un Français, M. Lamairesse, ingénieur en chef des ponts et chaussées, qui a passé plusieurs années dans l'Inde, a publié, dans les Annales des ponts et chaussées, une série d'intéressants mémoires sur les travaux d'irrigation terminés ou en cours d'exécution dans l'Inde. Parmi les ouvrages importants qui ont été construits, nous avons remarqué spécialement le pont-canal du Solani, dont M. Lamairesse possédait précisément un croquis représentant la vue générale ; il nous a semblé que quelques indi-
Le çrnrd pint-canal du Solani dans les Indes anglaises.
cations sur ce pont, que nous croyons sans pareil, pourraient intéresser nos lecteurs.
L'irrigation des terres est, dans l'Inde, une condition indispensable de la culture; aussi plusieurs systèmes de canaux destinés à l'arrosage ont-ils été établis. L'un des plus considérables est le canal du Gange : ce canal commence à Hurdwar, point où le débit du tleuve dépasse 200 mètres cubes à l'étiage; à l'aide d'un barrage établi en travers du fleuve, on peut s'assurer, pour le canal, d'un débit de 150 mètres cubes au moins; ce canal se développe jusqu'à Nanoon, sur une longueur d'environ 280 kilomètres; il se divise alors en deux branches : la première aboutit à Cawnpoor, après un trajet à peu près égal, et les eaux qui n'ont pas été employées en irrigation
î* «Dniir, — i" semestre
retournent au Gange; la deuxième branche, aussi de même longueur, se termine à Eltawah, et les eaux tombent à la Jumna.
Ce canal complexe sert également à la navigation, et cette condition a augmenté les difficultés qui étaient inhérentes au projet même : il fallait, en effet, traverser les vallées qui aboutissent soità la vallée du Gange, soit à celle de la Jumna; les torrents qui coulent dans ces vallées durent être modifiés dans leur cours, quelques-uns furent abaissés par la création de chutes artificielles et passent par-dessous le canal, qui coule au niveau du sol ; dans d'autres cas, on eut recours à une solution plus originale, et l'on établit un passage à niveau du torrent à travers le canal; les difficultés étaient nombreuses et les movens devaient varier
à chaque nouvel ouvrage. La traversée de la vallée du Soluni, par exemple, ne pouvait être effectuée ni par l'un, ni par l'autre des moyens que nous venons d'indiquer : sa largeur atteint 4,500 mètres environ, et le niveau de l'eau, dans le canal, est à 15 mètres au-dessus du fond de la vallée. On prit le parti d'établir de chaque côté de celte vallée de vastes remblais, au sommet desquels coulerait le canal, ces deux remblais étant réunis par un pont-canal, placé au point où coule le torrent et où la profondeur de la vallée est la plus grande. Ces remblais, dont on voit les extrémités sur le dessin, ont respectivement des longueurs de 5,500 mètres et de 800 mètres environ ; de solides maçonneries voûtées intérieurement forment les parois latérales du canal dans ce remblai ; de la terre, prise dans destrancliées voisines, forme le fond du canal, qui est ainsi amené au niveau voulu, et des masses considérables déterre, placées extérieurement et limitées à un talus peu incliné, conlre-butent ces maçonneries. Le lit du canal a une largeur de 15 mètres au plafond; de chaque côté, une route de 9 mètres de largeur règne dans toute l'étendue du remblai.
Le pont-canal a une longeur de 340 mètres, il est composé de 15 arches de 15"',25 de portée, en arcs de cercle; il se termine par des murs en aile, à parements rustiques, présentant eu plan la forme d'un quart de cercle et supportant une ligne de ghats ou marches de grande dimension. Des lions gigantesques, reposant sur des piédestaux à l'entrée du pont, contribuent à donner à l'œuvre un aspect architectural plein de simplicité et de grandeur. La largeur du pont est considérable; elle dépasse 50 mètres : elle comprend de chaque côté une banquette de 5 mètres, garnie d'une balustrade en fer, et au centre le lit du canal. Ce lit présente une disposition trèsparticulière : il est divisé dans toute sa longueur par un mur placé suivant l'axe du pont, de telle sorte que, en cas de réparation, on pourrait vider la moitié du canal et assurer le service de la navigation et de l'irrigation par l'autre moitié.
ISous ne pouvons entrer dans les détails de construction de cet ouvrage, nous dirons seulement que les piles furent fondées sur des blocs de maçonnerie de grande dimension : l'une des culées ayant été établie, on construisit les piles et les arcs en 8 séries successives, dont chacune comprenait trois arches, mais sur la moitié de la largeur du pont seulement; les arches qui confinaient à celles que l'on construisait étaient murées et remplies de sable, elles servaient ainsi de culées provisoires. Cette disposition, qui avait l'avantage de n'exiger de cintres que pour trois arches, avait été prise spécialement dans le but de laisser toujours un passage libre, correspondant à remplacement de neuf arches, pour l'écoulement des crues.
L'épaisseur de la maçonnerie à la clef est de l m ,52; au-dessus des piles, il existe une série de petites voû- '.cs, de petites arcades diminuant notablement le cube \ le L« maçonnerie.
Le pont-canal de Solani débite moyennement ••£?* mètres cubes à laseconde : d'après les calculs de sir Proby Cautlcy, le débit maximum pourrait atteindre 230 mètres cubes.
Cet ouvrage important fait honneur à l'ingénieur qui l'a construit, sir Proby Cantley : c'est à lui, d'ailleurs, que l'on doit le projet tout entier du canal du Gange ; d'autres parties de ce travail mériteraient également une mention spéciale et pourraient être avantageusement étudiées au point de vue technique; mais nous ne croyons pas qu'elles auraient présenté, comme le pont de Solani, un côté architectural et pittoresque en même temps, et c'est là surtout ce qui nous a décidé à nous appesantir sur cet ouvrage.