LA LUNETTE DE M. NEWALL
La grande lunette astronomique do M. Newall est incontestablement une des merveilles de l'Angleterre. C'est avec la plus vive satisfaction qui; nous avons accompagné M. Le Verrier dans la visite minutieuse qu'il en a faite au mois de juin dernier. Cet instrument, véritablement extraordinaire, se trouve à Gatesliead, faubourg de Neweastle, situé sur la rive méridionale de la Tyno. Son propriétaire, dont il porte le nom, est un des ingénieurs les plus riches de l'Angleterre. Après avoir gagné sa fortune dans la fabrication des câbles sousmarius, M. Newall s'est donné le luxe de construire un instrument qui ne lui coûte pas moins d'un quart de million de francs, et qu'il a placé provisoirement dans la magnifique maison de campagne où il fait sa résidence ordinaire. Cet instrument prodigieux est encore sans rival en Europe. Mais les Yankees se sont piques au jeu ; ils ont construit une lunette de forme analogue, qui, d'une dimension un peu plus grande, est le plus précieux instrument de l'observatoire national de Washington.
La lunette, dont nous donnons le dessin d'après une photographie, a une longueur de dix mètres.
Le tube est en tôle d'acier, et parfaitement équilibré par un conlrc-poids d'environ 150 kilogrammes. 11 est supporté sur un pied d'une solidité, inébranlable et qui ne pèse pas moins de dix tonnes. Ce pied est en fer creux et c'est dans l'intérieur que se meut, le poids du mécanisme qui donne à cette lunette un mouvement équatorîal. Ce poids, qui est de 50 kilogrammes, se remonte à l'aide d'un mécanisme spécial . Mais la cavité intérieure du pied étant de six .mètres, on comprend que la lunette puisse suivre longtemps le mouvement diurne sans qu'on ait be-
soin d'y toucher. Son mouvement automatique dure pendant quatre heures : c'est autant qu'il en faut pour les observations les plus longues.
Le moteur que le contrepoids anime se compose d'un mouvement circulaire, régularisé à l'aide d'un échappement, mû par un pendule. Un mécanisme permet d'accélérer ou de retarder à volonté le mouvement en modifiant la longueur du pendule. Il en résulte que la lunette peut suivre les astres qui ont un mouvement propre sensible.
Les dimensions de la lunette sont si grandes qu'il a fallu adopter des précautions particulières pour faire les lectures sur les limbes gradués. Le cercle des ascensions droites se ht à l'aide d'une lunette fixée sur le pied. Quant au cercle des déclinaisons, il se lit avec une lunette attachée latéralement. Mais colle lunette ne sert, que pour les lectures grossières. Quand on veut arriver à une précision plus grande, on emploie deux autres lunettes, placées à côté de la première, et qui, au lieu d'indiquer les nombres inscrits sur la tranche, donnent ceux que l'on a marqués sur le limbe. Gomme ces deux lunettes ont été placées aux extrémités d'un même diamètre, on peut prendre la moyenne des deux lectures pour arriver à une approximation plus grande. Le tube de M. Newall porte trois chercheurs qui par eux-mêmes sont de très-jolis instruments; l'un d'eux est une lunette de six pouces. Tous les leviers pour la visée des astres, pour le réglage et le serrage se manient par des cordons ou des tiges que l'astronome peut tenir à la main, et manœuvrer sans descendre de la plate-forme.
Quelques détails de la construction offrent un intérêt tout spécial. La coupole est en tôle ondulée d'un vingt-quatrième de pouce, de même que tout l'édificev, Elle est mue par une machine à vapeur. La trappe a six pieds de largeur. Les observateurs se placent sur une immense plate-forme de deux pieds de longueur et de six pie (s de largeur, qui est mobile sur deux rails et deux crémaillères. Les verres ont été fondus par M. Chance, de Birmingham, le seul fabricant anglais capable de fondre de pareils morceaux de flint. Us ont été taillés par M. Cooke, d'York. Malheureusement le climat du nord de l'Angleterre est excessivement brumeux, et M. Newall a dû renoncer à faire des observations à Gateshead. Il avait l'intention de transporter sa lunette à Madère. Mais lorsqu'il s'est agi de mettre son projet à exécution, il s'est trouvé fort embarrassé. En effet, il ne peut l'envoyer aussi loin sans s'en séparer d'une façon définitive, car l'île de Madère est trop éloignée pour qu'il puisse aller visiter son enfant. Mais comment le conserver dans un pays où les brumes sont constantes; à peine si pendant toute l'année on peut compter en Angleterre sur une douzaine de nuits réellement favorables aux grandes observations d'astronomie physique.
Pourquoi M. Newall ne prendrait-il pas un terme moyen et ne prêterait-il pas sa lunette à M. Le Verrier, pour l'établir 11 Marseille dans un magnifique
La plus grande limette ilu inunde, construite à. Xeweiutle par M. Nuwi'.l. (D'api'ùs une photographie.)
emplacement, situé sur une colline où le ciel est presque constamment pur?
Madame Ncwall, fille d'un des plus habiles astronomes anglais de la première partie du siècle, a eu celle belle pensée. Nous sommes l'humble interprète de l' astronomie française, ou mieux de l'astronomie universelle, pour exprimer le vœu qu'elle se réalise.
M. Alexandre Ilersohell habiLe Newcastle en qualité de professeur de sciences physiques au collège de cette importante cite. Il est un des visiteurs de la grand; lunette, qui se manœuvre avec une facilité hors de proportion avec ses dimensions colossales, je dirai presque fabuleuses. Tous les astronomes reçoivent à Gatesliead l'hospitalité la plus généreuse, et nous avons vu sur le livre des visiteurs les plus grands noms scientifiques du monde. C'est M. Pierre d'Alcantara qui a signé en tète de la première page. Le nom de M . Le Verrier se trouve au bas de celle qui, nous l'espérons, sera la dernière. Car si nos vœux sont exaucés, on ouvrira bientôt un nouveau registre
de visiteurs à l' observatoire Newall à Marseille.
W. DE FoNVIELLE.